ET LA VIE DE M. YILLEMAIN
déposé que plus lard, la saison aidant, il développera. Delille, qui vient de mourir, y reçoit de fines critiques s'exhalant dans des hommages, et cet habile et inexprimable mélange dénotait bien celui qui saurait, sans refuser l'admiration, maintenir la dignité cl la malice i délicate de la critique devant les poêles. M. Yillemain, qui avait lu deux ans auparavant quelque chose de son Éloge de Montaigne à une séance de l'Académie, en présence de Delille, lut, en 1814, un morceau de son Discours sur la Critique, dans une séance à laquelle assistaient les souverains alliés. 11 se ressouvint honorablement, en 1834, de celle circonstance, le jour où dans sa chaire il éleva la voix pour son éloquent collègue, alors prisonner de la Prusse. Ainsi chez M. Villemain, même dans l'ordre des sentiments publics et nationaux, gradation par nuances avec les années, acquisition croissante saus rupture, modification en mieux sans disparate et sans oubli.
La première partie de la carrière littéraire de M. Villemain s'étend assez naturellement jusque vers 1835 ou 1834, époque où il reprit son cours à la faculté des lettres après diverses interruptions. En 1814 il avait quelque temps été suppléaul de Al. Guizot pour l'histoire moderne et avait professé sur le quinzième siècle. En 1810 il eut la chaire de littérature française et d'éloquence. Le litre de sa chaire fut tout d'abord justifié par lui; il introduisit dans la critique, la vivacité, l'imagination, la biographie, l'histoire; plusses études s'élargirent et ses idées se fortifièrent, plus sou élégante et vive parole, toujours passionnée du culte de l’esprit, grandit véritablement à l'éloquence. Engagé dans la politique avec M. Decazes, chargé en 1810 de la division des lettres au inioistère de l'intérieur, et maitre des requêtes , M. Yillemain sortit des affaires avec son patron et donna alors des preuves de celte honorable fidélité à des amitiés politiques, qui est devenue bieutôl de la fidélité à des principes. 11 ne perdit pourtant sa position de maître des requêtes qu'en 182G, destitué pour cause de manifestation au sein de l'Académie touchant la loi de la presse. Nommé conseiller d'Élal après la chute du ministère Villèle, il donna sa démission au 8 août. 11 dut à cel apprentissage précoce des affaires sous M. Decazes ce que le grand usagedu monde avait commencé de lui doouer, celle merveilleuse faculté de garder, au milieu des distractions et des emplois divers, et à travers mille occupations graves ou épineuses, un esprit vif, alerte, détaché, toujours présent, jamais obscurci, tout au plus capricieux par moments et fugitif; c’est à lui sa seule manière d'être préoccupé et appesanti. Ainsi rompu ù tous les exercices d'intelligence et se jouant sous des contentions de divers genres, on le voit à la Chambre des Pairs, au Conseil d'Élal, à l'Université, à l’Académie eufin, être actif et suffire à tout, sans perdre une pointe de son agrément ni la moindre fraîcheur de sa littérature. Pour peu qu’on y pense, celle fleur gardée intacte n’est pas moins prodigieuse que la fermeté d'esprit d'un Cuvier écrivant de la science et de l'anatomie entre deux affaires. Chez les anciens, Cicéron, Sénèque et Pline le jeune nous offrent seuls des exemples comparables d'une littérature à la fois si abondante et si délicate dans de pareils empêchements, ittfriyitlia ne -
yotiis, disait Pline, quw aimul et avocant animum et comminuunt. Mais Pline disait cela avec regret, avec doléance ; M. Yillemain ne s'en plaint qu'à la légère, et sa littérature sans effort se joue de l’obstacle bien autrement que celle de Pline.
M. Yillemain avait publié Cromicell en 1830; il fut reçu en 1821 à l’Académie, y remplaçant, à vingt-neuf ans, M. de Fontancs. Mais c'est au pied de sa chaire que nous avons hâte de venir. 11 y avait été suppléé dans ses absences par M. Pierrot qui professait le seizième siècle avec sérieux et succès, cl dont les leçons analysées ont été dans le temps recueillies. Une fois rentré dans ses fonctions d'enseignement, M. Yillemain y demeura jusqu'en 18S0. On a gardé le souvenir des brillantes excursions du professeur dans la littérature italienne, dans les jardins du Tasse, et , entre autres leçous, d'un dialogue supposé entre deux Italiens, dont l'un était académicien de la Crusca. M. Berryer assistait à celle plaidoirie d'un nouveau genre, et applaudissait à ces rôles singulièrement animés, à ces répliques piquantes et subtiles que se donnait tour à tour la même éloquence.
Vers 1827, par le silence à peu près absolu des autres chaires et la disette de toute parole publique dont on était affamé par la gravité des circonstances qui allaient jusqu'à menacer l’expression delà pensée littéraire, et par les développements croissants du professeur, le cours de M. Yillemain avait pris une influence immense; chacune de ses leçons était un événement et une fête. On peut aujourd'hui dans celte lecture, apprécier ta marche du critique, le procédé savant des tableaux, la nouveauté expressive des figures, cette théorie éparse, dissimulée, qui est à la fois nulle part cl partout, se retrouvant de préférence dans des faits vivants , dans des rapprochements inattendus, et comme en action; cette lumière enfin distribuée par une multitude d'aperçus et pénétrant tout ce qu'elle louche. Nais, malgré la révision de l’auteur, combien de qualités mobiles, de composés pour ainsi dire instantanés, ont disparu , ou du moins sc sont modifiés en se fixant , et dont ceux qui ont assidûment entendu le maitre peuvent seuls rendre aujourd'hui témoignage! Il y a l’accent qui insinuait, le geste qui achevait, la saillie qui osait, qui se reprenait et s'apaisait aussitôt, qui, comme une vague échappée et prête à faire écume, rentrait tout à coup au sein du discours avec grâce, et la nuance de plaisir et de pensée, et l’impression née de cet ensemble; il y a l'orateur, la merveille ellc-méme, comme disait moins poliment le rival vaincu du grand Athénien.
L’originalité de M. Yillemain dans sa critique professée, ce qui lui constitue une grande place inconnue avant lui et impossible depuis à tout autre, c'est de n'avoir pas été un critique de détail, d'application textuelle de quatre ou cinq principes de goût à l'examen des chefs-d’œuvre, un simple praticien éclairé, comme La Harpe l'a été à merveille dans les belles parties de son Cours; c’est de n'avoir pas été non plus un hialorien littéraire à proprement parler, et dans ce vaste pays mal défriché, dont on ne connaissait bien alors que quelques grandes capitales et leurs alentours, de ne s'étre pas choisi un sujet circonscrit, tel ou tel siècle