I. .ivillr, Saint'Aubain, Plutarque, Mézerai
Despréaux, Cicéron , Pope. Rollin, Bardai;
Et vous, trop doux La Motte, cl toi, touchant Voltaire, Ta lecture, à mon coeur, restera toujours chère.
Vous me demandez peut-être quels sont La ville et Saint-Aubain, si étrangement accolés à Plutarque; et vous reconnaissez là ces erreurs du goût provincial qui admire parfois des ouvrages mortnés à Paris. À vrai dire cependant, le marquis de Saint-Aubain, tout à fait inconnu de nos jours, n'est pas un auteur sans mérite. Son traité de l'Opinion, ou Mémoires pour servir à l'histoire de l’esprit humain, est plein de recherches parfois originales; et, ce qui n’est pas sans intérêt, on y trouve la plupart des objections de Rousseau contre la culture des lettres.
L'office de précepteur rempli pendant une année à Lyon, chez M. de Mably, avait terminé les éludes solitaires de Rousseau; et un Mémoire qu'il écrivit, à celte époque, sur les méthodes d’éducation, annonçait déjà l'exactitude et la pureté du style, mais sans éclat, sans chaleur. C'est de là que, venu à Paris, avec son système pour noter la musique, il vit pour la première fois les hommes célèbres du temps, et s'approcha de cette gloire littéraire pour laquelle il ne savait pas qu’il fût né.
Mais, bien que les années suivantes nous le montrent ou toujours occupé de musique, ou secrétaire d’ambassade à Venise, ou copiste et faiseur de recherches scientifiques, aux gages de MmB Dupin et de M. Fraucucil, fermier général, ce qui fermentait le plus dans son esprit actif et laborieux , c’était le goût de la philosophie et des lettres. A Venise, secrétaire, et, comme il le dit dans .ses lettres, domestique d’un ambassadeur, il projetait déjà le plan d'un ouvrage sur les institutions politiques. A son retour d’Italie, malgré sa dose nouvelle d’ardeur musicale, sa vie précaire, scs fonctions dépendantes, ce qui domine en lui, c’est l’étude de ce grand art d’écrire, auquel il n'ose ouvertement prétendre. On le voit assez par sa correspondance de celte époque, cl surtout par une première lettre à Voltaire, aussi élégante cl aussi précise que flatteuse. Sa liaison avec Diderot, esprit si inspirant et si facile, devait fortifier encore plus ce goût pour les lettres ; et on peut regarder les cinq ou six années que Rousseau passa dans cette société, avant d'élrc célèbre, comme une préparation à tous scs ouvrages. Là, il s’enthousiasmait pour Richardson , dont il devait un jour copier faiblement les caractères et surpasser le style. Là, il discutait déjà les théories d’un traité
sur l’éducation. IA, il sc nourrissait de toutes les spéculations de la philosophie moderne , et s’exerçait à la controverse sous toutes les formes. Il avait même, dès cette époque, esquissé le premier cahier d'une feuille dans le goût du Spectateur , qu'il devait publier avec Diderot.
Mais à ce talent ainsi préparé , agité dans tous les sens, il manquait une occasion. Que cet esprit ardent et sérieux trouve enfin, ou croie trouver un sujet digne de sa conviction , vous aurez un homme éloquent. Le bois du sacrifice est amassé sur l'autel : vienne une étincelle d’en haut pour l’allumer! L’éloquence est à la fois un don naturel et un grand art. Rousseau n'avait négligé aucune partie de cet art. L'étude de la philosophie, et surtout des philosophes de génie, lui avait donné ce fonds précieux d’observations et d’idées qui enrichit l’orateur. Quelqoes notions de mathématiques laborieusement acquises avaient fortifié la précision naturelle de son esprit. L’amour des champs, les souvenirs d’une vie errante avaient nourri sa vive imagination. Son goût s’était formé dans la solitude, loin des préjuges d’école et de parti. Enfin, il n’était pas jusqu’à sa langue qui ne fût excellente, malgré quelque peu d’origine exotique. Cette langue de Genève, il l’avait renouvelée aux sources abondantes de notre idiome, dans le français d’Amyol, dans Rabelais, Montaigne, Charron, dans tous nos vieux auteurs naïvement expressifs, que l’élégance moderne faisait chaque jour oublier davantage. Enfin, à la beauté de l’expression il joignait, par son instinct musical et presque italien, ce sentiment de l'harmonie si recommandé parles anciens, et chez nous presque inconnu des écrivains qui ne sont pas orateurs. Ajoutez celle verve d'humeur cl de mépris contre le siècle, cette fierté républicaine, empruntée à des souvenirs de patrie cl d'étude, et qui charmait notre mollesse monarchique eu la faisant rougir.
Tous ces caractères curent bientôt l’occasion de se marquer plus fortement. L'Académie de Dijon, encouragée par la célébrité de son lauréat, voulut renchérir de hardiesse, et choisit pour programme d’un nouveau prix, « l’origine cl les causes de l'inégalité parmi les hommes. » C’était ou la plus haute question , ou le lieu commun le plus vulgaire. Rousseau la saisit sous ces deux aspects, tantôt observateur profond, tantôt énergique déclamatcur. Dès ce second ouvrage, il parut tout entier; son génie était trouvé, son parti était pris, sa politique déjà faite. Comme il avait attaqué les lettres en haine d'une société trop spirituelle et trop amollie, il méconnut l’institution de la société civile, par mépris pour la monarchie de Louis XV. Mais ce n'est pas l’nbus du raisonnement que nous
COlltS DK LITTÉRATURE française.
devons regarder ici, c'est l'influence de l'ouvrage.
Elle fut réelle; car elle appuyait la plainte du pauvre contre le riche, de la foule contre le petit nombre. Elle était particulièrement secondée par l'étal de la société française , dans laquelle l'inégalité, irrémédiable parmi les hommes, était à la fois plus grande qu'il ne faut, et trop sentie pour être longtemps supportée. Ce discours, sombre et véhément, plein de raisonnements spécieux et d’exagérations passionnées, eut, je n'en doute pas, plus de prosélytes encore que de lecteurs. Il en sortit quelques axiomes qui , répétés de bouche en bouche, devaient retentir un jour dans nos assemblées nationales, pour inspirer ou justifier à leurs propres yeux les plus hardis niveleurs, les ennemis de toute hiérarchie, depuis le droit arbitraire du rang jusqu'au droit inviolable de la propriété.
Rousseau, l'ami sincère de la iporalc et de la justice, n'avait rien souhaité, rien prévu de semblable. Au fond, ce qu'il attaquait , c'était le despotisme, cette monstrueuse usurpation par laquelle un homme substitue son caprice, sa passion, ses vices, je ne dirai pas seulement aux volontés, mais à l'intérêt, au bien-être d'un peuple. Et on a rarement écrit d’aussi belles pages que celles où il retrace la naissance et le progrès d'un pouvoir semblable, et le zèle servile de ceux qui se pressent pour le soutenir, et l'abjection de ceux qui le souffrent. C'est une admirable contre-partie à la peinture que Platon a faite des folies tyranniques de la multitude.
Mais pour arriver là, Rousseau avait prodigieusement forcé toutes les autres parties de sa thèse. On ne sait si c'est audace ou artifice; mais, au lieu de loucher la vraie question qu'offrait le dix-huitième siècle, il cache sous une négation de toute société le besoin de réformer la constitution sociale de France. De là cet éloge de la vie sauvage/celte admiration cl ce regret d'une vie antérieure même à la vie sauvage, alors que les hommes, nus cl muets, erraient isolés sur la terre inculte, ou que parfois deux êtres de sexe different se rapprochaient par un instinct passager, sans souvenir et sans souci des fruits de leur union. Prétendre que c'était là pour l’homme un étal vraiment humain, et que depuis celle époque il dégénère, on ne saurait abuser davantage du paradoxe et de l’humeur misanthropique. A des traits semblables, on pourrait bien révoquer en doute la sincérité de Rousseau , ou croire du moins qu'il fut tenté, sans le savoir , par le plaisir amer de dire à cette société élégante et raisonneuse : « Un sauvage, un homme à demi hrule, un Caraïbe aplatissant la tête de scs enfants pour les rendre imbéciles, est plus sage et plus heureux que vous. »
Cela ne réussit d’abord qu'à demi, devant le public ingénieux du dix-huitième siècle. On se récria de toutes parts. Voltaire , en remerciant Rousseau de son ouvrage, lui écrivait : « Il prend envie de marcher à quatre pattes , en vous lisant. * Ruffon plus sérieux , dans un des beaux discours de son Histoire naturelle, réfutait le philosophe, qu'il appelle u un des plus fiers censeurs de notre humanité; » et ne pouvant admettre ce long étal de stupidité primitive supposé par Rousseau, il faisait admirablement remarquer que la constitution même physique de l’homme, la duree cl la faiblesse absolue de sa première enfance exigent la famille et la société, cl qu'en un mot l'union des pères cl mères avec les enfants est naturelle, puisqu’elle est nécessaire. Rousseau ne répondit pas; et il avoue quelque part l'exagération de plusieurs traits de son Discours, eu les attribuant à la philosophie chagrine et athée de son ami Diderot.
Mais ce qu’il n’a pas désavoué, et ce qui était, non pas une hypothèse lointaine , mais un menaçant principe, c'est lo bizarre anathème jeté par lui sur l’origine de la propriété. « Le premier qui,
* ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci e$t « à moi, et trouva des gens assez simples pour Je » croire, fut le vrai fondateur de la société civile.
« Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de « misères et d'horreurs n'eùt point épargnés au k genre humain celui qui, arrachant les pieux ou «comblant le fosse, eût crié à ses semblables :
« Gardez-vous d'écouler cet imposteur ; vous êtes «t perdus, si vous oubliez que les fruits soûl à tous,
« et que la terre n'est à personne ! »
Voltaire ne badina point sur ce passage. « Quelle « est donc, écriTail-il, l’espèce de philosophie qui « fait dire des choses que le sens commun ré- « prouve du fond de la Chine jusqu’au Canada?
« N’csl-cc pas celle d'un gueux qui voudrait que h tous les riches fussent volés par les pauvres, afin « de mieux établir l'union fraternelle entre les u hommes?
Que Voltaire, du haut de son château et de ses cent mille livres de rente, traite ainsi Rousseau, cela est assez triste pour la philosophie et les lettres. Mais ces deux hommes qui eurent tant d'in- ! fluence sur leur siècle étaient faits pour se heurter, 1 et non pour se corriger l’un l’autre. L’exagération ! sérieuse de Rousseau, sa conviction ardente et erronée, soi éloquence même, cl ce qu’elle avait parfois de déclamatoire et d'outré , impatientaient la vive netteté d'esprit et le bon sens moqueur de Voltaire. Les injures et les railleries que Voltaire faisait pleuvoir, du milieu de son opulence, sur le pauvre Jean -Jacques, l’irritaient d'autant plus contre cette belle civilisation dont Voltaire semblait
le promoteur el l'ornement. Le contraste de ces deux hommes, el leur mutuel repoussement ont jeté plus d'une fois Rousseau dans l'excès el l’abus de sa propre opinion.
Le Discourt sur l'inégalité, qu'on aurait pu renvoyer à la philosophie purement spéculative, recevait une application pl us directe par la dédicace que l'auteur en fît aux citoyens de Genève. Ce morceau d'une éloquente fierté, ce magnifique éloge d'une république voisine, ces mots d t patrie, de citoyens, de liberté, de suffrage public, de souveraineté du peuple, frappaient comme une hardie nouveauté. Voltaire, à la vérité, plaisantait sur les magnifiques seigneurs de Genève, et sur cette république de deux lieues d’étendue. Hais Calvin avait déjà montré ce que peut un petit centre d'opinion actif el libre.
Cequc Calvin avait fait avec le secours de Genève, Rousseau le fit avec le nom seul de celle ville, cl quoique désavoué par elle. Sans doute, il y avait, dans ce langage républicain , quelque chose d’un peu factice. Mais ce rôle applaudi prenait beaucoup d'empire. Montesquieu, avec sa haute raison el sou imagination impartiale avait vivement décrit le mal, comme le bien des républiques anciennes. Mably les avait pédanlesquement prônées. Rousseau seul , et le premier , en pariait avec une ardeur enthousiaste ; el l'exemple moderne de république heureuse qu’il invoquait sans cesse , Genève , dont il était redevenu citoyen et coreligionnaire, donnait une sorte de réalité présente à ses souvenirs antiques et à scs utopies. On se prenait de goût pour Genève à Paris, comme vingt ans plus lard, à Versailles même, on se passionna pour l’affranchissement de l'Amérique.
A la vivacité de sa parole Rousseau joignait ce qui impose le plus , la rigueur apparente des déductions el des axiomes. C'est par là que, sans étude profonde de l'histoire et des lois , avec peu de science et nulle pratique , il a exercé tant d'influence, et que ses ouvrages ont eu tant de part aux résolutions de nos premières assemblées nationales.
Mais celle sérieuse et populaire influence de Rousseau était pour longtemps cachée dans l’avenir, et devait être précédée par l’engouement du beau monde et de la société polie. C'est encore un trait caractéristique de celte époque, comme du génie môme de Rousseau.
Dans l’intervalle entre ses deux Discours contre les lettres et la société, la cour et la ville avaient applaudi avec ravissement aux paroles ingénues cl à la mélodie si pure de son Devin du village. Le roi avait voulu le voir; et M"° de Pompadour, après avoir parlé de lui à sa toilette, lui avait envoyé cinquante louis qu’il accepta. Il n'en faut pas
rire; la vogue d’un opéra, comme plus lard celle d'un roman d'amour, préparait celle prestigieuse puissance qu'exerça Rousseau sur les plus graves questions. Là aussi fut consommé son schisme philosophique, autre cause de son ascendant réformateur.
Par la m.igic de son talent, Rousseau a rendu célèbres les moindres el parfois les plus fâcheux détails de sa vie. Nous n’avons pas à les redire a près lui, mais à en détacher ce qui sert le mieux à l'intelligence de scs écrits. Que Rousseau, après ses deux Discours et son opéra, soit allé à la campagne, cl y ail passé même l’hiver, l'incident parait bien léger ; et on peut croire qu’il fallait toute la frivolité causeuse du siècle pour nous laisser tant de pages sur ce sujet. Mais celle fuite était une première rupture, et en préparait une autre. En quittant Paris, Rousseau se séparait de Diderot, de Grimm, de la maison d’Holbach, et enfin de cette armée encyclopédique dans laquelle il était enrôlé, quoique dissident. Il échappait au joug des entretiens, à celte autorité de l’opinion et de la mode qui domine toujours un peu les esprits les plus fermes; et il se retrouvait où son génie s’était formé, aux champs el dans la solitude. Il y était sans autre dépendance qu'un peu de musique à copier pourvivre, et en pleine liberté de penser et d’écrire.
Le monde est admirable pour aiguiser l'esprit, pour donner de l'esprit ; mais l'inspiration durable, le génie veulent la solitude. Hors d’elle, rien de grand, excepté ces œuvres rares d’une éloqucuce soudaine, dont la condition même est de s’animer et d’éclore au foyer des passions populaires, et sous l’haleinc brûlante désassemblées émues. Mais cela n’est pas le monde : c’est le forum. Et par quelle solitude austère s'y préparait l'orateur antique! Les salons si raisonneurs et si ingénieux du dix-huitième siècle devaient, dans celte perpétuelle fusion de pensées, emporter une part de l'originalité de chacun. Aussi , voyez comme ceux qu'ils admiraient le plus les ont fuis! Buffun y avait goûté les vives distractions de la jeunesse ; mais, une fois épris de la gloire, il n'y reparut pas; el il achevait scs travaux dans le silence de scs jardins de Montbar. Montesquieu, si brillant d’esprit et de saillies, se retirait au loin pour écrire, cl passait des années entières dans ses bois el scs vignes de la Brèdc.
' Il n'est pas jusqu’à Voltaire, le géuie à la mode, l'écrivain du siècle el du jour, qui, malgré scs richesses et son parti , n’ait fui sans cesse Paris pour le dominer, el n’ait cherché la retraite pour enchanter le monde.
Quant à Rousseau, malgré sa gloire naissante, le malheur et la pauvreté lui donnaient la solitude. Il en profita bien. Quel actif et merveilleux emploi
de son temps que ces six années de l'Ermitage et » de Montmorency, marquées par la Lettre à d'Alembert, fa Nouvelle Héloïse, les deux traités extraits de l’abbé de Saint-Pierre, Émile, le Contrat social, et quand il fut arraché de son asile, sur la roule même de sa fuite, le Licite d'Éphraïm ! Ce fut comme l’époque courte et féconde où s’étaient amassés, à leur plus haut degré de puissance, le génie, les passions et le travail de Rousseau. Dans celle retraite, le cœur tout rempli du monde qu’il reniait, il sentit avec force la haine cl l’amour. Il désavoua sans retour les philosophes ; et il alla plus loin qu’eux. Il vécut en amitié avec des gens de cour cl des grands; et il porta, par ses théories, à l’ordre social du temps, les plus rudes coups qui en aient préparé la ruine. Ensemble singulier, mélange de principes et d’actes qui peut surprendre! Mais ce n’est pas de contradictions que nous prétendons absoudre le génie de Rousseau.
Un autre reproche, celui de mauvaise foi, de méchanceté, d’ingratitude, lui a été jeté par d’anciens amis; et scs apologies memes ne l’en justifiaient pas aux yeux de tout le monde. Mais aujourd'hui, que tant de Correspondances ont été publiées, cl qu'on peut lire des lettres qui sont des confessions involontaires de chaque jour, il faut avouer que les amis de Rousseau. Diderot, Grimm, d’Holbach, étaient souvent fort durs et fort tracassim avec lui ; que leur espionnage tyrannique méritait sa défiance; que, sans être jaloux de son génie peut-être, ils voulaient l'appropicr tout entier à leurs opinions, l’employer à leur guise, et ne purent lui pardonner son indépendance envers eux, qui doubla sa force contre tous.
Justice et pitié pour le génie de Rousseau! La société, ou plutôt sa propre condition, pesa beaucoup sur lui. En s’épuisant d’abord d'un travail subalterne, en se livrant plus tard à son inspiration, il ne put soulever le poids de la pauvreté; cl sans être assez pur pour la faire respecter toujours, il fut assez fier pour ne pas vouloir l’échanger contre la dépendance des bienfaits. De là , pour lui, de durs sacrifices et des fautes déplorables, une indigne union, des enfants abandonnés, tout ce qu’un cœur tel que le sien n’aurait pas dû faire et dut expier par bien des larmes.
Mais n’hésitez-vous pas à le condamner trop sévèrement, lorsque, dans une lettre à son ancienne bienfaitrice, avec un faible présent qu’il lui envoie, il écrit ces mots : « Je voudrais vous en envoyer « davantage; mais tout est si cher ici, et surtout « le pain ! » Que ce mol est expressif, prononcé par Rousseau, dans ce Paris si élégant, si frivole, si amoureux des arts ! Ne concevez-vous pas qu’il soit resté de là, dans son àme, quelques préjugés !
contre l’ordre social du temps, et une rancune amère qui n’est pas la justice?
Il en convient lui-même. Mais il remarque aussi que les hardiesses politiques poursuivies dans scs derniers ouvrages étaient déjà toutes dans le Discours sur l'inégalité. Cela est vrai. Rien de moins étendu, de moins varié que les théories sociales de Rousseau. Par là même elles furent puissantes. Elles ont celle unité, cette inflexibilité abstraite qui Tait les symboles et agit sur les masses. Le Contrat social se résume en celte idée, qu'il n’y a de souveraineté que la souveraineté de tous; qu’elle ne peut être ni aliénée, ni partagée, ni représentée; qu’elle est à la fois toute puissance et toute justice; qu'elle ne peut pas se tromper, ou plutôt que, si elle se trompe, elle n’en doit pas être moins obéie.
Apres la révolution anglaise de i640, un esprit logicien et nerveux, nobbes, avait été conduit à proclamer aussi la nécessité d’une force simple, irrésistible, absolue. Il la plaçait dans la volonté d’un seul, auquel il donnait tout pouvoir dans l’ordre civil et l’ordre religieux. Le Lèciathan, le de Cire n'ont pas d’autre but.
En présence de l'arbitraire et de la mollesse qui précédaient notre révolution, Rousseau n’imagine autre chose que de retourner le système de Hobbes, de déplacer le despotisme, en l’attribuant à la multitude. « Le souverain, dit-il, n'étnnt formé que « des particuliers qui le composent, n’a, ni ne peut «i avoir d'intérêt contraire au leur ; par conséuqucnl. la puissance souveraine n’a nul besoin de c garant envers les sujets. »
Ainsi, nul recours contre cette force dominante qui s’appellera le peuple, nulle barrière contre le souverain, nulle réserve d’indépendance individuelle.
De là sortent des conséquences que ne refuse pas Rousseau, et d’abord l'intolérance religieuse. « Il « y a, dit-il, une profession de foi purement civile, •i dont il appartient au souverain de fixer les arti- «i clés, comme sentiments de sociabilité, etc., etc. •■Sans pouvoir obliger personne à les croire, il « peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; « il peut le bannir, non comme impie, mais comme » insociable, comme incapable d’aiincr sincèrement •i 1rs lois, etc., etc. Que si quelqu’un, apres avoir « reconnu ces dogmes, se conduit comme ne les « croyant pas, qu'il soit puni de mort : il a coin- « mis le plus grand des crimes; il a menti devant u les lois. »
Ainsi, tandis que la sagesse moderne proclame, par la voix de Montesquieu, qu’il faut honorer la Divinité cl ne la venger jamais, et que le sentiment religieux , obligatoire devant la conscience, ne l’est pis devant la loi, Rousseau veut une reli-
gion do l'État , impérative pour chacun, sous prétexte qu’elle est décrétée par tous. Il reconnaît au souverain le pouvoir d'infliger pour ce motif le bannissement, et meme la mort. Oui, la mort, comme Calvin avait fait pour Michel Serve! !
Par le même principe, et sous prétexte qu’un peuple ne peut faire de mal à lui-même, et que, s’il le voulait, on n’aurait pas le droit del'cn empêcher, il consacre le plus monstrueux despotisme dans les jugements, cil permettant qu’ils soient prononcés sous la forme législative.
Rousseau, sous ce rapport , n’est qu’un élève de l'antiquité. Il rétrograde vers ces institutions des républiques anciennes, qu'il admirait dans Plutarque ; et il ne songe pas même à élever contre elles l’objection des philosophes anciens, lorsqu’à la souveraineté du peuple, ils opposaient la souveraineté antérieure de la justice. Il y a, sur ce point, un chapitre admirable dans les Dits mémorables de Socrate. Rien de tel dans Rousseau. A la vérité la situation avait changé. Dans la Grèce, à Athènes, où le peuple était souverain, c'était contre le peuple que les philosophes formaient l'opposition. Dans nos États modernes , c’était contre les abus du pouvoir d'un seul que la philosophie avait à réclamer; et son opposition devait être toute démocratique. Aussi , ce qu'on peut blâmer dans Rousseau, ce n’est pas d’avoir relevé le principe de la souveraineté populaire , c'est de n’avoir pas su en limiter l’usage ; c'est qu’à la grandeur souvent inapplicable des exemples antiques, il joint une | certaine rigueur de logique qui va jusqu’au bout du principe abstrait, dùt-il en faire sortir la négation ou l’excès du pouvoir.
Sous ce rapport , le Contrat social est inférieur aux ouvrages de Sidney et do Locke, auxquels Rousseau a beaucoup emprunte, sans le dire. Les ouvrages politiques de Sidney et de Locke, écrits au milieu d’une guerre civile et d'une révolution, posent le principe de la résistance populaire au nom de la justice, mais avec des conseils de prudence contre la victoire du peuple, c’est-à-dire contre la domination de ceux qui régneraient eu son nom. Sidney, qui devait périr pour scs principes, sous le despotisme royal, concevait la souveraineté du peuple par le maintien des anciennes libertés, des droits populaires, et non par l'emploi d'un autre despotisme appelé national. C’est le même esprit qui se fait sentir dans le Gouvernement ciril de Locke. Il réclame pour le peuple le droit de se défendre : mais il prévoit le moment où la victoire devient oppression ; cl indépendamment de toute souveraineté populaire, il réclame certains principes de liberté, de justice, de morale politique qui doivent exister toujours, et dont
le maintien est nécessaire pour légitimer la souveraineté même du peuple. Mais Locke et Sidney sont peu lus. L’ouvrage du premier est méthodique et froid; cl Sidney, dont nous avons une lettre comparable pour l'éloquence à la fameuse lettre de Brutus, a composé ses trois Discours sur le gouvernement civil , plutôt en théologien qu’en publiciste, et les a hérissés de formes scolastiques et de citations.
En prenant beaucoup d’idées à l’ouvrage de Sidney, qu'il connut surtout, je crois, par la réfutation latine du rhevalicr Philmcr, Rousseau donnait à ses emprunts une forme neuve et piquante. 'La division en courts chapitres, le style impérieux cl précis , les axiomes tranchants , le mélange de dialectique cl d'humeur, d’abstractions et de saillies amères firent beaucoup lire le Contrat social. ‘ La révolution y puisa des principes , cl toute une nomenclature politique. Depuis la déclaration des droits de l’homme jusqu’à la constitution de 1793, il n'est aucun grand acte de cette époque où vous ne trouviex l'influence bien ou mal comprise de Rousseau. C'est lui, et non pas l'éducation des collèges, comme on l'a dit, qui avait créé cet enthousiasme de l’antiquité, fécond en parodies et en crimes. Que de fois, en parcourant les annales de la tribune d’alors, on trouve les principes, les pensées, les phrases de Rousseau imites , commentés, copiés, et souvent par quels hommes! Rousseau fut à quelques égards la Bible de ce temps.
Une telle influence n'est pas celle qui convient au caractère et aux progrès de la liberté moderne; et de nos jours un célèbre publiciste (1) a pu dire, sans être démenti : « Je ne connais aucun système « de servitude qui ait consacré des erreurs plus « funestes que l'éternelle métaphysique du Contrat « social. » Mais ne reprochons pas trop ces erreurs à l’homme qui déclarait que la révolution même la plus juste serait , à scs yeux, trop achetée par le sang d'un seul citoyen. Si Rousseau avait inexactement défini et laissé sans limites la souveraineté populaire, ou plutôt, s’il n’avait pas songé à se précautionner contre elle, alors qu’elle n'était qu’une spéculation et un principe, en la voyant réalisée, ou plutôt usurpée par une force démagogique, il en eût délesté les violences, comme celles du despotisme même; et sans renoncer aux droits des peuples, il n’cùt pas placé l'infaillibilité dans la foule.
(1) Benjamin Constant, Cours de politique constitutionnelle 7 tome Ier, page 329.
VINGT-TROISIÈME LEÇON
Philosophie morale de Rousseau. — Conséquence de sa rupture avec l'Ecole encyclopédique. — Lettr • $ur les spectacles. — Héloïse. — Emile. — Des révolutions de I éducation. — De l’éducation nationale; de l'éducation sophistique ; de l'éducation ecclésiastique. — Beauté et utilité du livre d*£wile. — Persécution.
Mkssikirs ,
Je n'ai pas craint de tenter un peu la foi des jeunes admirateurs de Rousseau. J’ai oppose quelques simples objections à toute réloqucucc dont il a revêtu scs systèmes politiques. Cet examen peut se hasarder impunément. La raison publique a* mûri l'enthousiasme. Le beau langage de nousseau ne couvre plus ses erreurs , cl de célèbres défenseurs de la liberté les ont indiquées eux -mêmes. Ainsi, nous nous sommes vus entraînés d'abord à étudier Rousseau comme publiciste : car ses deux premiers discours renfermaient déjà toute sa théorie politique.
Quelque puissance qu’elle ail exercée sur les Ames, celte partie de sa gloire ne sera ni la plus durable , ni la plus pure. Elle doit perdre à l’établissement même de la liberté, qui remplace les utopies abstraites par des principes applicables cl des droits bien definis. Le Contrat social de Rousseau a été souvent invoqué dans les débats de cette Amérique méridionale, si dénuée des lumières de la vraie liberté , cl si impuissante à fonder un gouvernement équitable et pondéré. Mais on ne l’entend guère citer dans les assemblées des États- Unis, si ce n’est quelquefois par la bouche de ces députés du Sud, qui, en défendant riustilulion de l’esclavage domestique, ont rappelé ce mot : Peutêtre faut-il des esc latcs ? dont Rousseau fait quelque part le corollaire de In liberté antique.
Je sais bien que Rousseau, comme moraliste, n’est pas non plus à l’abri du reproche. De nos jours, on a dit que sa morale était un appela la passion contre le devoir; ou plutôt qu'il avait voulu mener les devoirs comme les passions nous emportent, par élan, par instinct. Que cette objection, si l’on veut, s’adresse à la vie même de Rousseau, qu'elle explique les abaissements et les chutes de cette vertu dont il se vantait, et qu’il osait offrir aux regards de Dieu, à la bonne heure : mais le reproche ne doit pas atteindre la morale de scs écrits, surtout quand on la compare à celle de son siècle. Ce fut là, nous l’avons dit, la seconde partie de sa tâche, non moins grande que la première.
S’il a été le plus hardi, cl par contre-coup le plus populaire des logiciens politiques, il a été, en même temps, le plus véhément et le plus habile
adversaire des doctrines épicurien lies et sceptiques.
Sa manière même d'attaquer le dogme était religieuse; et son libre penser était une profession de foi salutaire pour son temps. En philosophie, il est novateur contre les novateurs : à ceux qui prétendaient tout expliquer par l’orgauisation de la matière, l'influence de l’habitude, et l’instinct de la conservation, il oppose l’activité de l’âme, la conscience innée du bien et du mal, et la loi du devoir. Il revendique l’homme moral conlre l'homme de la sensation transformée et de Pintirêt bien entendu.
Toutefois ce dissentiment qui séparait Rousseau d'une secte puissante n'cclata tout à fait qu’après sa passion pour M1*0 d’Houdctot, et sa sortie de l'Ermitage : car malheureusement les faiblesses du coeur et les tracasseries du monde figurèrent dans ce schisme philosophique. Cette fuite de l'Ermitage à Montlouis fut la véritable hégire de Rousseau : en l'affranchissant, elle le rendit apôtre; et dès lors son opposition à la philosophie parut tout entière dans la Lettre sur les spectacles. Nulle part, elle ne pouvait élre plus saillante. Le théâtre ! était l’idole du temps; on le prenait au mot, ou y 1 croyait; et Voltaire était sérieux, lorsque, dans un de ses plus jolis contes , les héros et les héroïnes qui parlent un si beau langage sur le théâtre de Persépolis lui paraissent les vrais prédicateurs de l'empire.
Revenir contre un tel préjugé public était chose hardie et piquante. L'occasiou s'offrit naturellement ; cl je crois qu’elle fut saisie de bonne foi par Rousseau. On sait qu’il s’agissait de Genève cl de l'Encyclopédie. D’Alembcrl, à l'article Gsnevi, conseillait l’établissement d’un théâtre dans cette \ ville. D’Alemberl était un des chefs de l’opinion la plus antipathique à Rousseau. On pouvait lui appliquer cette phrase asset curieuse d’Aristote : « Les « mathématiques sont devenues pour les hommes » de notre temps la philosophie même. » Le rôle de citoyen qu’avait pris Rousseau se mêlant à ses souvenirs d’antiquité et à son amertume conlre les amusements et le ton de Paris, l'enthousiasme le saisit; et il écrivit sa belle réponse à d’Alembcrt, manifeste de sa rupture avec Diderot et les encyclopédistes qui ne lui pardonnèrent pas , cl avec la belle société de Paris qui devint plus que jamais folle de scs ouvrages.
Rousseau avait ou de célèbres précurseurs dans sa haine pour les spectacles, cl d’abord tous les docteurs chrétiens. Il serait curieux de rapprocher sur ce point le langage du dernier Père de l’Église, Bossuet , et celui du philosophe de Genève. Bossuet avait trouvé dans sa foi l’exemple et la tradition d’un tel blâme. Il renouvelait les anathèmes des
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TABLEAU DU DIX-HUIT1È51E SIÈCLE
premiers chrétiens contre te théâtre immomie de l'empire; et tout en les appliquant à son siècle, il était dominé par les réminiscences d’une indignation plus forte que le mal qui lui restait à combattre. Au contraire, Rousseau, sans rien emprunter à l'orthodoxie chrétienne, ni au zèle non moins ardent du puritanisme, prenait toute sa colère dans l’état présent des mœurs, et lirait toutes ses maximes de l'antiquité républicaine. Raisonnant avec une rigueur que n’avait pas Bossuet lui-méme, sa censure démocratique était plus sévère que la censure épiscopale; car Bossuet, dans ses vives paroles contre les séductions du théâtre, n’avait pas frappé d’anatbèmc le Misanthrope ; et tout en damnant les comédiens, il n’avait pas accuse leur profession d’étre d’une école de friponnerie.
Un mot sur cette question du théâtre, pour mieux apprécier le point de vue de Rousseau.
Que l’Église l’ait d’abord excommunié, je le crois bien : le théâtre était la succursale du temple païen, et une portion même de l’ancienne idolâtrie. Puis, il était horrible. Figurez-vous cet immense amphithéâtre de Rome où se succédaient les cruautés religieuses, les représentations de débauches, et les scènes de meurtre : car les jeux des gladiateurs étaient un drame, où le peuple tout entier était acteur aussi par ses cris, ses regards avides, scs gestes homicides. Un gladiateur vaincu tombait-il, le peuple était interrogé. Assise sur les gradins du cirque, la vierge modeste, comme dit un poète chrétien (I), ordonnait d’un signe que ce mourant fût achevé.
. . . . Consurgit ad ictus,
Et quotiès victor ferrom jugulo inscrit, ilia Dehcias ait esse suas : pcctusque jacentis Virgo modesta jubet couverso pollice rumpi.
Des pompes scéniques encadraient ces sanglantes réalités. Un dieu, Mercure, traversait les rangées de cadavres étendus sur l’arène, et, par une effroyable pantomime, touchait et explorait ces morts de son caducée de fer. Puis venait Pluton (2). un marteau â la main, pour conduire les morts, et comme pour enlever cette desserte sanglante du repas funèbre auquel avait été convié le peuple romain. Il y avait là, mais à large dose , et l’affreux plaisir dont la foule de nos villes se repaît devant l’échafaud, et l'émotion des vicissitudes d’un combat, et l'amusement d'une pompe fantastique.
Ensuite la scène était ouverte aux représentations , chantées ou parlées. Dans les mimes de Lentulus et d’Hostilios, Diane était fouettée sar la scène; on lisait un testament burlesque de défunt Jupiter. Le christianisme , qui triomphait de ces
(!) Pnidentii lib. poit., v. ftl7.
(5) Tertol. Apologrt.
dérisions, comme d'un aveu, ne pouvait toutefois souffrir ce spectacle toujours môle d'impures images , et souvent , comme dans les comédies d’Afranius, souillé par la peinture du vice le plus infâme. Pour le christianisme naissant, le théâtre était le temple de tous les démons, et l’abomination même. A son tour, le théâtre haïssait les chrétiens, encore plus, pour ainsi dire, qu’il n’en était haï. C’était là que leur culte était incessamment bafoué; c’était du milieu de cette foule ivre de sang, parmi les éclats de ces rires immondes, que jaillissait le cri : Les chrétiens aux lion* / Celaient là les comices populaires où on votait leur mort, et les gémonies où on les jetait vivants. L’Église répondait à ces cris par des anathèmes sans cesse renouvelés, jusqu’à la ruine des théâtres.
Lorsque, dans la splendeur dusièclcdc Louis XI V, le théâtre, aussi épuré que sublime, fut devenu le premier plaisir des esprits éclairés, on réclama contre cette ancienne condamnation qui n’était plus faite pour lui. Racine vengea le théâtre, même contre Port -Royal. Un religieux , le père Caffaro, entreprit une défense de la comédie dans un discours latin , dont Boursaull publia quelques extraits pour les gens du monde. Mais Bossuet, comme si cette indulgence eût renfermé toute une hérésie, se leva pour la combattre. Sa lettre au père Caffaro et ses Maximes sur la comédie ne sont guère de notre temps; mais dans l’austérité du blâme évangélique, on y peut admirer la profonde connaissance du cœur humain et la vive peinture de scs nuances les plus délicates.
Comment, soixante ans plus lard, dans uno époque cl des mœurs si différentes , Rousseau devienl-il le continuateur de Bossuet? Cela uc s’explique pas seulement par le goût du paradoxe, comme on l’a dit : les paradoxes qui plaisent tiennent à quelque vérité. I.a Lettre sur les spectacles est une attaque aux mœurs du siècle, un appel de l’esprit du monde à l’esprit de famille. Elle précède naturellement la belle morale d 'Émile; elle marque la mission réformatrice de Rousseau.
Sans doute, il eût mieux valu n'avoir pas fait des comédies, et, qui pis est, des comédies froides, avant de proscrire le théâtre. Sans doute, dans celte proscription même, il y a rigueur injuste et excessive, lün bel ouvrage dramatique est le plus noble plaisir des hommes assemblés.) Mais la morale spéculative et la morale pratique veulent quelque chose de plus et de mieux que le théâtre; et les spectacles ne font pas la grandeur et la vertu d’un peuple. Sur tout cela, Rousseau raisonne très, sensément, et avec quel feu, quelle élégance, quelle grâce! En combattant l’admiration exagérée pour le théâtre, il venge et défend plus d’un principe
méconnu. Quant! on a lu Diderot et d’Épinay, on sent tout le prix des belles réflexions qui échappent à Rousseau sur le sentiment inné de la pudeur. L'ouvrage tout entier respire une élévation spiritualiste, en contraste avec beaucoup d'écrits du même temps. La thèse academique a disparu : le sentiment moral prédomine. Souvenirs de l’antiquité et des Vies de Plutarque, mœurs pures de quelques peuples modernes , pauvres et simples , vertus républicaines, vertus domestiques, douces vertus de famille, de combien d’heureux cl touchants tableaux vous remplisse* ces pages, écrites par un solitaire, dans le dépit des passions cl l'amertume du cœur !
D’Alembert répondit avec beaucoup de logique eide spirituelle malice; Marmontel disserta; Voltaire plaisanta. Nais tout le beau monde de Paris, toute cette société éprise du théâtre fut encore plus charmée des piquants sarcasmes de Rousseau et de celte austérité qui semblait une agacerie pour son siècle. D’Alembcrt, dans sa réfutation, avait malignement loué Rousseau de sa vertu, et semblait avoir mis quelque part le doigt sur le cœur de ce prétendu sage, encore tout blessé de l'amour. Cela même ne faisait qu’exciter l'engouement et la curiosité; et lorsqu’on apprit que l'ennemi du théâtre écrivait un roman , tout le monde accourut espérant trouver dans ce roman l’histoire de l’auteur.
Ce n’est pas ici que nous pouvons juger la Nouvelle Héloïse. Ce livre plein de talent, sans invention, séduisit deux grandes puissances: les femmes* et les jeunes gens. Il valut à Rousseau, séparé des philosophes, les suffrages «le la cour ; et il l’enhardit à tenter la réforme du sentiment religieux , comme celle de la morale. Hâtons-nous d'arriver à l’ouvrage où s’csl marqué ce double effort.
Émile est le monument de Rousseau, son œuvre de génie, sa création éloquente. Émile a fait partie de l'influence politique de Rousseau; et les doctrines de cet ouvrage sont entrées pour beaucoup dans l’esprit de rénovation sociale qui s’est mêlée parmi nous à la réforme politique. Qu’on le blâme ou qu’on l'admire, on ne peut donc trop l'étudier. Sous le rapport de la théorie et de l'art, Émile [ est encore l’ouvrage où Rousseau parait suivre de plus près ce divin Platon, auquel on le compare, mais dont il n’a pas l'atticisme et les grâces. Le sujet du livre, quoique vulgaire, était grand, l'éducation de l’homme. Les opinions de l’auteur étaient à leur plus haut point de maturité : haine des philosophes et des intolérants, morale spiritualiste, déisme presque chrétien. La forme du livre, sans être irréprochable, était heureusement mêlée de réflexions, de scènes dramatiques et de récits personnels.
Ce n’est pas que là, comme ailleurs, Rousseau nesoilsouvent imitateur. Mais c'est là surtout qu’il a répandu le plus d’idées neuves, cl le mieux orné les idées des autres. C’est là que celle passion qu’ii avait dans l’âme, il l’a produite avec le plus d’éclat et de pureté, en l’appliquant non pas à des choses passionnées d’clles-mémes, mais à des choses utiles longtemps frappées de froideur et d'ennui. Avait-on jusque-là porté l'intérêt et le charme sur les soins dus à la première enfance? Avait-on trouvé des expressions impérieuses et touchantes, pour persuader aux mères de nourrir leurs enfants ? Avait-on fait verser des larmes de sympathie sur un jeune homme de quinze ou seize ans, et employé pour parler à son cœur la plus haute éloquence? Celte manière de concevoir et de sentir l'éducation était chose nouvelle : c'était l'œuvre même du génie.
L'époque où Rousseau composa son ouvrage ajoutait à l'impur lance du sujet. La philosophie épicurienne était dominante; l’ancienne société éprouvait dans ses opinions, ses mœurs, un changement profond. Une corporation puissante et vivace, mais moins indestructible que les Lettres provinciales , la Société des jésuites, si longtemps maîtresse d’une partie de l’éducation publique, était enfin supprimée. De toutes parts, on faisait de nouveaux sytèmes d'éducation , en attendant qu’on pût faire de nouveaux systèmes de gouvernement. Tous ces écrits sont oubliés. Émile a survécu, parce qu’il avait celle vie de l’éloquence qui ne s'éteint pas. Le livre était le signe d'une révolution dans les esprits. Quelques circonstances de la publication attestent encore mieux le pouvoir qu'avaient pris les idées nouvelles. Émile fut imprimé en Hollande : mais c’était M. de Malesherbcs qui recevait b s feuilles, et les faisait passer sous son cachet de directeur de la libraire. Évidemment la société était changée, quoique ses lois ne le fussent pas. L’opposition philosophique avait pénétré dans le gouvernement : tant elle était puissante dans la nation !
Mais par cela même qu’elle commençait à vaincre, la philosophie se divisait. A côté de l'école tout à fait incrédule, s’élevait un parti spiritualiste, dont Uousseau fut l’apôtre, et qui réclamait du moins le sentiment religieux, à la place du dogme. C’était comme une ancre dernière, à laquelle s’attachèrent bientôt les défenseurs de l’ancienne monarchie, et tous ceux qui voulaient la sauver, en la réformant, depuis Malesherbcs jusqu'à Ncckcr. On pardonnait à Rousseau sa démocratie, en faveur de sou ardent déisme. L’ennemi de Diderot et de d'Holbach devint l’ami du duc de Luxembourg cl du priuce de Conti Émile, cet ouvrage si hardi, dont leparle-
ment devait décréter l’auteur, fut composé dans le parede l'héritier des Montmorency; et Maslcshcrbes en corrigeait complaisamment les épreuves. Dans une société ainsi faite* au milieu de tant de contra* dictions, quel ne devait pas être le pouvoir d'un homme éloquent, qui osait et qui voulait tout dire !
Mais, à part même J’intérét d’une telle crise sociale, Rousseau ne pouvait choisir un sujet plus philosophique et plus attachant que celui d'Émile, tel qu'il l’a conçu.
Dans l’antiquité, il semble que l’éducation était la politique même. Dans ces villes grecques où la puissance absolue de l’étre collectif appelé peuple ne laissait rien à l’existence individuelle , et où la place publique était comme le foyer domestique de l’État, l’éducation réelle ne devait avoir, et la théorie même ne pouvait se proposer qu’un seul but : dans l'enfant former le citoyen, l'homine qui doit agir, parler, combattre pour la patrie. Sparte n’était qu’une école pratique, un gymnase rigoureux pour la vie entière; de même que, suivant la remarque de Rousseau, la République de Platon n’est qu’un traité d’éducation. Xéuophon travailla sur ce modèle dans sa Cyropédie, où, traçant un tableau fictif des mœurs de la Perse pour corriger celles d’Athènes, il fait l’utopie d’une éducation militaire et patriotique.
Il y eut dans Athènes deux éducations, celle de l’État, évidemment fort reléchée, et celle des philosophes, fort diverse et fort contradictoire. A Rome, il n’y eut d’abord sans doute d’autre éducation que celle de la pauvreté commune et de la guerre, bien que l’histoire nous montre, au temps des décemvirs, des écoles publiques, même pour les jeunes filles. Puis vinrent les écoles des rhéteurs et des maîtres de danse, et toutes les frivolités des arts de la Grèce. Bientôt l'éducation ne fut que littéraire, et cessa tout à fait d’être politique et morale. Nous voyons dans Pline le jeune que son oncle avait fait un ouvrage en huit livres, dans lequel il prenait l’orateur au berceau, elle conduisait jusqu’à la perfection de son art. Ces soins si délicats que Rousseau prescrit pour les premières années de l’enfance, Quintilicn les conseille aussi , mais par une autre raison. Il songe à former l’orateur; et il recommande surtout, d'après Chrysippe, de n’avoir pas de nourrice qui parle mal : Me til titions eermo nutricibus. L’auteur à' R mile cherchera quelque chose de mieux que la correction du langage, quand il demandera pour l'enfant le lait de sa mère. On sait ce que , dans la décadence de l'empire , devint celle éducation , bornée tout entière à l'art de la parole, alors qu’il n’y avait plus de tribune. Les discours des panégyristes, les édits des empereurs nous attestent combien cette édu-
cation comptait de maîtres célèbres eide disciples ; les annales de l’empire, combien elle était impuissante à former des hommes.
Mais en face de ces écoles , une autre éducation commençait, celle de la famille chrétienne cl de l'Église. Avec des liens non moins étroits, une discipline non moins austère que celle de Sparte, celle éducation était plus naturelle et plus pure; et, dans la chute de toute vertu civique, elle élevait du moins des hommes pour l'humanité et pour le ciel. Combien cela n’esl-il pas marqué dans quelques anecdotes! Je ne citerai que Chrysostôme, instruit jusqu’à vingt ans par sa mère, jeune veuve chrétienne, puis admis à l’école de Libanius qui, après l'avoir interrogé sur cclto éducation domestique, s'écrie en se tournant vers son auditoire : u O dieux de la Grèce, quelles femmes parmi ces «chrétiens! » Il y aurait un long récit, ou plutôt un ouvrage à faire sur celle transformation morale de l'éducation par le christianisme. Elle dura, elle s’étendit dans les derniers siècles de l’empire; elle devint exclusive. L’enfant appartint à l’Église, comine dans quelques Étals libres il avait appartenu à la cité. Le prêtre chrétien fut le précepteur nonseulement de la foi, mais de la science. Celte éducation avait été bonne pour lutter contre la corruption des vieilles mœurs païennes, et le flot de la barbarie nouvelle. Elle adoucit ces peuples sauvages qui détruisaient tout en passant. L’école de la cathédrale ou du monastère fut seule inviolable : on ne pouvait étudier nulle part; on étudiait là.
Ce n’est pas tout. Le chrétien lettré portait dans l'instruction même un autre sentiment que le sophiste. L’cxeinple de saint Augustin peut nous l’apprendre. Nous le voyons d’abord rhéteur comme tant d'autres, sans autorité sur la jeunesse, sans fruit moral dans son enseignement. Il parle et il est applaudi : voilà tout. Mais , après sa conversion, cherchez-le dans celte campagne solitaire, où il instruit quelques jeunes gens; c’est un autre maître, c’est une autre école. Quelle attentive surveillance de tous les penchants du cœur! comme il craint, en excitant l’émulation, de laisser naître l’orgueil et la jalousie ! Je ne sais quelle thèse où deux jeunes gens s’étaient piqués d’amour-proprc, comme des philosophes, il la termine par d’admirables conseils sur l’amour de la vérité pour ellemême, et en versant des larmes, il leur dit : Soyez bons {Boni étiolé).
Un nouveau principe de morale est entré dans le monde, ou plutôt l'ancienne leçon de l’Académie et du Portique a été reprise avec plus de douceur, au nom du christianisme. Cette éducation qui Ira* | versa la barbarie en reçut l’empreinte : elle devint ! dure comme les mœurs, et sophistique comme l’est
souvent l'ignorance. Son pouvoir n'en fut pas moins étendu. Pendant plusieurs siècles , elle renferma , non-seulement l'instruction des enfants, mais toute la science des hommes. Les universités, au moyen âge, étaient à la fois les écoles, les académies, la puissance littéraire et l'opinion politique du temps. Abélard, saint Thomas, Albert le Grand, ces docteurs célèbres dont la voix réunissait d'innombrables auditeurs, qu’on suivait hors des villes, autour desquels on campait pour les entendre, s’adressaient à des hommes. Gcrson , le sage et vertueux chancelier de l'universitc de Paris, fut un des premiers qui reporta l'attention sur l'enfance, dans son beau traite : De Partulis ad Christum ducendit. Rivaux des universités, les ordres mendiants, puis enGn les jésuites comprirent dans leur mission renseignement public à tous les degrés.
En même temps, des esprits libres cl hardis commencèrent à ébranler l’ancien système d'éducation cléricale. Le premier réformateur fut Rabelais, réformateur profond cl judicieux sous ses bouffonnes fantaisies. L'éducation de Gargantua est une utopie, comme celle d'Émile; et elle offre un plan d’exercices et d’études admirablement ménagés, pour fortifier le corps, mûrir le jugement, étendre les connaissances. Montaigne fut, en fait d’éducation, un autre réformateur, d’abord par l’exemple de sa première enfance , si doucement cl librement élevée, puis par tant de sages réflexions semées par scs Essais. Un siècle plus tard, Port-Royal, si fort attaqué de nos jours par M. de Maistre, Ht une grande réforme dans l’éducation, en substituant l’étude approfondie de la langue nationale aux tragédies latines des jésuites , et la méthode de Descartes à la scolastique.
A ce progrès il faut joindre l’exemple que donna dans l'univet site de Paris un homme dont la gloire, modeste comme son caractère, doit être souvent rappelée. Rolliu, dans sa douceur, dans la simplicité de ses paroles, a pourtant quelque chose de la forte croyance et du courage d’esprit qui inspirait Arnauld : il descend de Port-Royal ; il en est le dernier disciple, pu plutôt le dernier maître. Il n'y a pas une idée juste, pour le bonheur et le bon emploi du premier Age, qu’il n’exprime avec la tendresse du père le plus éclairé. Il n’y a pas une saine méthode d'enseignement qu’il n’ait indiquée ou pressentie. Surtout, il est admirable pour le goût de la vertu et la culture de l'âme. Mais il fut persécute, et ne resta pas longtemps chargé de l’éducation de la jeunesse. Le caractère des écrits de Rolliu, c'est de séculariser l’éducation, tout en la rendant sévère et religieuse. 11 a pour but de former l'homme, et mémo le citoyen; car ce dernier mot ne l’eût pas effrayé.
La même influence ecclésiastique qui dirigeait l’éducation en France, avait régné sur toute l'Europe. L’Angleterre était le pays où de bonne heure l’éducation fut le plos libre, sans être pour cela fort diverse. Quand Milton traite ce sujet dans sa Lettre à Hartlib , il n’y voit guère d’important que l'étude du latin et du grec. Locke, qui remuait tant de choses avec son doute modeste, proposa seul un système nouveau d'éducation complète. Mais il n’eut pas autant de pouvoir contre les universités, qu’il en avait eu contre les idées innées.
En France cependant, l'ancienne éducation avait décliné, comme les mœurs. Celle corporation, longtemps si redoutable, qui avait régné par ses collèges comme par le confessionnal des rois , n’était plus qu’intrigante, tracassièrc, et lionne à être chassée. Elle venait de l'étre, quand Rousseau publia son Émile. Sous le point de vue seul de l’éducation et des intérêts de l’enfance, le livre devait exciter une vive attention. Mais Rousseau avait fait bien plus : il avait rameué à son sujet toutes les questions de mœurs et de croyances, et engagé dans le débat la société entière.
Scs conseils sur la nouriture des nouveau-nés étaient à la fuis une vive censure de son temps, et la marque d’un progrès dans les idées morales. Avec le sentiment de l'humanité s’accroissait le prix attaché à la vie de l’enfant. Longtemps à cet égard, malgré le cœur des mères, les habitudes de famille avaient eu quelque dureté. Tantôt par rudesse, tantôt par dissipation mondaine, ou s’occupait fort peu des petits enfants^ « J'eri ay perdu deux ou » trois en nourrice, nous dit légèrement Mon- « lagne, sinon sans regret , au moins sans fasclic- ■ rie. » Un savant du seizième siècle , Sccvole de Sainte-Marthe, avait, il est vrai, fait un poëmc latin, où sont décrits tous les soins que l'enfant réclame dans le sein de sa mère, et où des détails de maillot sont embellis souvent par une expression gracieuse cl touchante. Il n’y a pas seulement dans ccl ouvrage d’excellents conseils pour l'hygiène de la mère : les maladies qui désolent la première enfance y sont savamment décrites, et les remèdes indiqués. Je ne sais si le poète élaithabile en médecine, mais il était père ; et une tendresse attentive , une sensibilité que rien ne rebute répand l'intérêt dans son ouvrage, dédié à sa femme, qui allaitait son petit enfant. Car le poète ne veut pas que cette joie soit cédée par la mère à une autre :
T)ulcia qui* prirai captabit gaudia ristt.*,
Et primas voces, et blæ<« murmura lingutr?
Tune fruenda alii potes ista relinquerc démens, Tantique esse putas teretis servare papilles Intcgnira decus. et juveoilcm in pectore florem?
Mais un poème latin , même au seizième siècle,
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
drvail avoir peu d’influence surles mœurs ; et mille traits, dans les mémoires du temps, attestent combien la première enfance était parfois négligée. Cela se retrouve encore dans la politesse et la gravite du dix-septième siècle. Les mœurs du siècle suivant ne devaient pas corriger celle disposition. La révolution vint par les idées. Dans le désir général d’élever, d’améliorer la condition de l’homme, on s'occupa de l'enfance. Au seixième siècle , Marguerite de Valois avait été toute surprise de voir la femme du grand bailli du Hainaut allaiter elleroéme son enfant, avec une tendresse de bonne cl naïve Flamande. Au dix-huitième siècle, un livre de philosophie, Y É mite de Rousseau, mil tout à coup cette tendresse à la mode parmi les grandes «lames. BuiTon, par des motifs d’hygiène, avait conseillé aux mères de nourrir leurs enfants. Rousseau le prescrivit au nom de la nature et du devoir J Ses réflexions sur la nécessité d’être mère tout à fait, de nourrir de son lait celui qu’on a formé de son sang, ses considérations morales sur l’influence d’un lait étranger, sur l’influence plus grave encore d’une habitude, d’une tendresse étrangère qui se substitue à la tendresse maternelle, tout cela était dit, il y a bien îles siècles, par le bon Plutarque, cl par le philosophe Favorin (1), que cite longuement Aulu-Gelle. Mais tout cela était oublié ; et Rousseau le renouvelait avec sa mordante parole, cl cet art de dire des injures qui plaisent et qu'on écoute. Il réussit, et fil un changement salutaire, en rapprochant davantage de la nature les soins qu'on donne à la première enfance.
Malheureusement préoccupé de scs premières objections contre la vie sociale, il se faisait sur beaucoup de points une idée fausse de la nature, regardant tout ce que l’homme essaye, pour la régler, comme un effort qui tend à la pervertir. De là, dès qu'il a passé le bégayement et l’imbécillité du premier âge, cet effort, non pour faire apprendre des choses utiles à l’enfant, mais pour l’empéchcr d’apprendre. De là , dans les années où l’intelligence commence à naître , ce singulier scrupule qui lui Tait différer longtemps la notion de Dieu, cl qui retranche un sentiment salutaire, de peur que l’idée abstraite qui s'y joint ne soit pas assez comprise : précaution systématique bien vainc , le vrai ne pouvant être connu par nous que dans les proportions limitées, et à travers des ombres, depuis celles que la raison naissante de l’enfant mêle à I idée de Dieu,
(1) Sioe cam totam inlegram esse malrcm filii sui, etc.; imperfectum atque dimidiatum matrix penu* pcperisse, ac statim ah se abjeei se, etc., neque mullo minor «mandait ad nulricem aliam fllii quàm morte ainissi oblivioest : ipsius qnoque infantis affectio animi, amom, consuctudinis, in ci soli. undcalitur. occupalur. ( 4«l. Gel., un. XII, cap. U.)
jusqu'à celles que la raison imparfaite de l'homme y mêlera loujours. f
Mais résumons les belles parties A'tmilt . de ccl ouvrage cité souvent comme paradoaal, el qui renferme tant de vérités de détail. Il y a longtemps que Montaigne avait dit: «Ce n’est pas assez de lui . roidir l'âme , il lui faut aussi roidir les muscles ;
« elle est trop pressée , si elle n’est secondée. »
Rousseau a merveilleusement saisi cette vérilé^l.es
pages où il décrit l'enfant au maillot, corrige les soins mal éclairés qu'on lui donne, en indique de nouveaux , épie ses premiers instincts , l’expose a des fatigues calculées pour le fortifier , tout cela est admirable. ^Locke s'était occupé des memes choses, cl n'avait pas craint les minuties parfois un peu bizarres. Par exemple , pour prémunir les enranls contre les rhumes, il conseille do les laisser marcher en toute liberté avec des souliers Iruués; mais il veut qu'on lenr défende de se coucher sur l’herbe quand ils oui chaud. En vérité, puisqu'il fout toujours une précaution, il vaudrait autant leur icnir les pieds secs. En profitant des idées de Locke, Rousseau les corrige et les élève.
Un homme d'esprit, longtemps l'ami du philosophe génevuis, prétend qu'ils avaient imaginé ensemble un autre plan d’un roman d'éducation , mieux conçu que VÊmile, dont il fait quelques bonnes critiques* On ne peut nier que Rousseau, si éloquent cl si vrai dans ses considérations sur la première enfance, réussit moins dans la seconde partie. Quoiqu’il répète sans cesse : « Voyez com- « bien mon élève est supérieur aux vôtres !» le rapport entre le résullal el les moyens ne parait pas aux yeux du lecteur. Rousseau promène beaucoup son élève; et cela est excellent : mais les qualités morales qu’il lui suppose, on ne voit pas comment il les lail nallre en lui. Il attaque mieux les méthodes ordinaires qu'il ne prouve la bunle de la sienne. Celte méthode est-elle , en effet , que l’élève invente les sciences , au lieu de les apprendre? Il n'en est pas de moins raisonnable, ni au fond de moins possible. Car on voit toujours le maiircqui souffleta leçon, qu'elle viennedeschosea ou des per sonnes, d’une promenade où l’on s'égare, faule de savoir s'orienter, ou du jardinier Robert dissertant sur la propriété.
Ici même, disons-le, sc trahit un grand défaut dans le système de l’auteur : c'est l’artifice de celle éducation si nalurelle ; ce sont les rôles distribués, les personnages aposlés pour y concourir. Rousseau ne veut pas que son élève étudie dans les livres qui sont meilleurs; il ne lui permet que Kobinmn, livre admirable, il est vrai : mais que penser do toulcs les petites scènes dramatiques qu’il arrange à l'usage de cet élève , et qui sont encore moins
▼raies que les livres? que penser üc ces détours et de ces leçons indirectes, par exemple, de ce charlatan de village, si habile et si bien disant, qui est employé pour donner à Émile une leçon de physiquect de modestie? Ne sait-on pas que les enfants ’ ont un merveilleux instinct pour démêler les petites ruses qu'on leur fait, et voir si on agit sérieusement avec eux? truand ils surprennent l’artifice, c'est bien alors que l'éducation est perdue : et Rousseau, dans son plan, est toujours à côté de ce danger.
Rousseau déûriit admirablement î’âgequi s’écoule entre la lin de la première enfance et la puberté. Mais quel emploi fait-il de cet âge? Il y place, non l’élude des langues, mais la géographie, la sphère, la géométrie, et surtout force leçons morales en aclion|C'est en partie le plan même de Locke. Mais, si l’esprit humain se montre tout entier dans l’artifice du langage, pourquoi ne pas faire de l’étude d’une langue le premier exercice qui dénoue notre intelligence? pourquoi ne pas y appliquer la mémoire si vive de l’enfance? Celte étude bien dirigée ne peut-elle pas renfermer toute une culture morale? La géométrie, qui, suivant Rousseau, vous donnera la mesure de l'intelligence de votre élève, convient-elle à un enfant de douze ans? La méthode géométrique est un emploi du jugement; ce n’est pas le jugement même, cette qualité première et générale qu’il s'agit de cultiver, et qu’on voit poindre dès l'enfance.
Au reste, par combien de vues neuves ou d’attachants détails Rousseau ne corrigc-l-il pas ce qu’il y a d'inexact ou d'incomplet dans celte partie de son ouvrage? Que de lumières jetées sur les premières années et sur la croissance morale de l’homme! /On reproche à Rousseau d’avoir voulu supprimer le sentiment de l'émulation. Mais il y substitue l’amour du bien, l'émulation de l'âme contre ellc-méme ; et, dans l'éducation isolée qu'il a conçue, il ne pouvait trop développer ce principe de perfectionnement qui suit l'homme partout.
> Nous approchons du point où l'intérêt de l’ouvrage et le génie de Rousseau s’élèvent également. La grande beauté de l'Émile, ce qui en fait un livre salutaire, c’est le soin religieux apporté à l'époque décisive, à la révolution qui finit la première adolescence, et détermine souvent toute la vie morale de l’homme. La religion y avait songé sans doute, en réservant pour ce temps d'émotion et de passage une sauvegarde sacramentelle, dont Voltaire luimême décrit quelque part l’influence sur des âmes jeunes e^ vives. Mais, lorsque l’ancienne foi candide ou dogmatique avait faibli, que pouvait-on offrir à la raison de meilleur et de plus utile qu’un livre comme Y Émile? Quelle impression s'attache à
ce premier réveil du sentiment religieux, qui se rencontre avec le développement même de l'homme et les premiers symptômes de la jeunesse! 1
Je me contredis, je le sais, messieurs ; car j’avais blâmé Rousseau d'avoir retranché jusque-là de son système d'éducation toute idée religieuse, et de n'avoir pas voulu que l’habitude, si puissante sur l'âme, lui rendit familier de bonne heure ce qu’elle doit vivement sentir, pour le mieux comprendre. En cela je le blâme encore. Mnis^commenl n’èlrc pas frappé du sublime emploi qu’il fait enfin de celte idée de Dieu, en saisissant par elle le cœur de son élève, au moment où ce jeune cœur a le plus besoin d'élrc gardé cl prémuni contre luimême? N’y a-t-il pas ici dans l'omission de Rousseau, et dans sa manière de la réparer, quelque chose de semblable à ccs grands effets de l’art dramatique, aehelés par une invraisemblance, et qui le font oublier? Quel intérêt dans celle double initiation à la croyance en Dieu et à la jeunesse! quel pathétique dans la simplicité même et dans l'obscurité des personnages! Peut-on lire sans agitation ce début : « Il y a trente ans, dans une ville •i d'Italie, un jeune homme expatrié, etc.; «puis, apres quelques pages d’un récit iudirect et contenu, ce cri de l’âme, par lequel Rousseau se nomme et s'avoue dans le jeune fugitif? Ou regrette seulement à la réflexion que ce langage si abandonné, si louchant, qui semble le premier essai des Confct - «ions de Rousseau, ne s'y rapporte pas exactement, cl qu'il offre des circonstances personnelles évidemment Actives : tant il était donné, ce semble, à Rousseau d’être ému sans être véridique , cl tant sou imagination était encore romanesque, lors même qu’elle semblait n’exprimer que scs souvenirs et ne montrer que son âme.
Mais laissons là ce doute , pour nous livrer au charme et à la grandeur de la belle scène morale qu'a tracée l’écrivain.
Où retentissait alors un pareil langage? où trouver celle éloquence qui louche et qui convertit ? Dans la chaire chrétienne? Elle ne savait, elle n’osait plus parler des grands sujets; elle prêchait sur l'affabilité, sur l'égalité d'humeur, sur l'amour de l'ordre : elle lâchait de se faire pardonner sa mission par une sorte de complaisance mondaine. L’orateur religieux du temps, ce fut Rousseau. Dans celle société charmante, tantôt séduite par un scepticisme épicurien cl moqueur, tantôt ébranlée par une incrédulité dogmatique, tantôt maladroitement aigrie par des retours d'intolérance sans foi, il élève une voix éloquente, qui rétablit avec empire les vérités primitives, obscurcies ou déniées autour de lui. Cet homme, quelques années auparavant, timide cl presque flatteur dans le
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
salon da baron d’Holbach, le voilà qui seul accuse et instruit la philosophie de son temps, par la voix de son Vicaire savoyard.
La première partie de cette profession parait à Grimm et à Diderot un cahier de philosophie sco- (astique. Il est vrai , les arguments n'en sont pas nouveaux; ils remontent a Socrate, à Platon; ils reproduisent ce premier travail de l’esprit humain, ayant conscience de lui-méme, s’élevant du sentiment de sa propre essence à la perception du monde extérieur et de la Divinité, retrouvant l’idée éternelle du juste et du beau, comme le modèle et la mesure de sa propre essence, cl se sentant libre, actif, immortel. Mais sur cette route autrefois lumineuse, que de nuages amassés depuis un siècle ! que d’objections et de doutes, depuis Bayle jusqu’à d'Holbach! La démonstration était redevenue neuve; et Rousseau la renouvelait mieux encore par la précision, l'enchaînement et la vigueur passionnée du langage. Parlant de Ini-mômc pour arriver de son âme à Dieu, et de Dieu à la loi morale, il dit d’abord à l’école de la sensation : h Juger et « sentir ne sont pas la meme chose; je ne suis pas « simplement un être sensitif et passif, mais un « être actif et intelligent ; et quoi qu'en dise la phiu losophie , j’oserai prétendre à l'honneur de pen- « ser. »• Contre Diderot, d’Holbach et tout le vieil athéisme recrépi par eux, il déduit de l’existence même de la matière la nécessité d’un moteur intelligent et suprême. Il le voit partout; il le sent en soi ; et de cette perception même il lire une preuve nouvelle de la spiritualité de l’homme. C’est alors que, répondant à Helvétius et à tant d’autres, il réhabilite dignement la nature humaine: » Qu’on u me montre un autre animal sur la terre qui sache « faire usage du feu, et qui sache admirer le soleil. »Quoi! je puis observer, connatlre les êtres et « leurs rapports, je puis sentir ce que c’est qu’or- » dre, beauté, vertu ;jc puis contempler l’univers, « m’clcrcr à la main qui le gouvcrne;je puis aimer » le bien, le faire, et je me comparerais aux bêtes! u Ame abjecte, c’est ta triste philosophie qui le rend « semblable à elles! ou plutôt lu veux en vain l’avi* « lir; ton génie dépose contre tes principes; ton « cœur bienfaisant dément ta doctrine, et l'abus « même de les facultés prouve leur excellence en « dépit de loi. »
Platon l’avait dit, Cicéron l’avait répété. Vous pouvez lire, en ouvrant le De Offlciis : «f/n uni hoc « animal sentit quid sit or do , quid dcceat. >• Mais les lettres de ce symbole inné étaient comme effacées. Quelle lumière les avive de nouveau cl frappe les yeux de l’esprit et du cœur ! Voltaire avait affirmé Dieu, et douté sur le reste : Rousseau affirme a la fois Dieu et l’âme. Rejetant la réserve
bizarre de Locke, qui conçoit la matière pensante, comme elle est palpable et étendue, il voit, dans les lois mêmes de l’esprit, son essence, sa liberté, son activité, son immortelle nature.
Qu’après cette profession de foi, si pleine cl si éloquente. Rousseau multiplie les objections et les doutes, qu’il attaque le symbole catholique par la réforme de Calvin, et la réforme de Calvin par les arguments des unitaires, la réaction religieuse n’en était pas moins marquée dans cctécrit. La Sorbonne et le consistoire de Genève ont pu s’y méprendre. Mais, pour notre siècle, il y a bien plus loin de Y Encyclopédie à Y Émile que de Y Émile au Génie du Christianisme. Rousseau avait osé dire : « La « philosophie ne peut faire aucun bien que la reli- « gion ne le fasse encore mieux, cl la religion en « fait beaucoup que la philosophie ne saurait faire.» Dans le vrai, celle maxime inspire tout son livre. Au fond, et malgré quelques disparates, c’est la morale chrétienne qui sert de règle à l'éducation d’Émile.
Ce qui suit la profession de foi est admirable, et semble encore animé du souffle de cette éloquente parole. Jamais conseils plus salutaires, sur le chaste cl sobre emploi de la jeunesse, ne furent donnes par la religion. Jamais ne fut mieux exposée celte méthode sainte de faire servir l’ardeur contenue des sens à la force et à la pureté de l'âme. L'enthousiasme moral est là comme une sorte de culte qui prescrit et qui défend ; et la jeunesse devient un sanctuaire où le cœur, pour se préserver, s’enflamme d'innocence. Rousseau n’eùt-il écrit que ces page*, il faudrait le bénir et l'honorer.
En général, tout ce qu’il dit, sous l’impression de cette salutaire idée, nous parait le plus beau traité de philosophie pratique. Les études, les goûts, les plaisirs mêmes par lesquels tour à tour il excite et retient son élève, offrent un admirable choix de sages conseils cl de tableaux enchanteurs. C'est là surtout qu'on ne peut lui comparer le philosophe anglais. Attentif et ingénieux avec l’enfance, Locke n’a rien à dire à la jeunesse. Il est alors froid et sec, et ne donne que des conseils de prudence vulgaire pour l’âge de l'ardeur et du dévouement. «L'ea- « crime, dit il, par exemple, semble un bon exer- « cicc pour la santé; mais elle est dangereuse pour « la vie, la confiance que donne l’adresse poussant « à des querelles ceux qui croient avoir appris à « manier l’épée... Du homme qui ne sait pas faire « des armes sera plus soigneux d'éviter la cum- « paguic des bruiteurs et des joueurs, et ne sera de « moitié aussi pointilleux, ni aussi disposé à faire « une insulte, ou à soutenir avec hauteur celle qu'il « a faite, source ordinaire dcsqucrelles. D’ailleurs, « quand un homme est sur le pré, une médiocre
« habileté dans l'escrime l'expose plus è l'épée de « son ennemi qu'elle ne Peu préserve; cl cerlainck ment un homme de courage, qui ne sait pas du «< tout faire des armes, et qui par conséquent h voudra en finir d'un seul coup, et non s’occuper « de parer, a des chances contre un adversaire de u force moyenne dans les armes, surtout s'il est •i habile dans la lulte. En conséquence, s’il faut se u prccaulioniier contre de tels accidents, et si on « doit préparer son fils pour les duels, j'aimerais « mieux que le mien fût devenu bon lutteur que « d’une force moyenne dans l’escrime. »
Cela est fort sensé; et on peut citer à l’appui les duels à coups de poing de M. Western, dans Tom Jones . Mais un autre ordre de sentiments inspire Rousseau. Il a toutefois emprunté à Locke cet établi de menuisier auquel il met sou élève, cl dont Voltaire s'est tant moqué. Locke ne cherchait là qu'une distraction pour son gentilhomme campagnard. Rousseau , mécontent de l’état social et convaincu qu’on approchait du siècle des révolutions, voulait un métier, un gagne-pain pour Émile. Trente ans plus tard, il aurait eu raison. Que de gentilshommes français , ruinés et errant sans secours en Europe , se seraient trouvés bien de savoir le métier d’Emile! L'insistance de Rousseau sur ce point, les scènes qu'il arrange dans la boutique du menuisier, mattre d’Émile, n’en paraissaient pas moins à son siècle plutôt un sarcasme qu'une leçon utile. Et quand il a voulu justifier sa prévoyance dans la suite de V Émile, il ne l’a fait que par un roman peu vraisemblable, et en défigurant les caractères que lui-même avait tracés.
Le charme et la dernière leçon d'Émile, c’était le choix d'uuc compagne. Rousseau, s’il ne formait pas son élève pour une société civile qu’il dédaignait, devait du moins le préparer et le conduire à la société domestique. L'éducation de Sophie complétait celle d’Émile. Mais là, peut-être le sujet, quoique traité moins souvent, était moins neuf; et je ne sais si Rousseau , peintre passionné des femmes, a compris leur caractère aussi bien que Fénelon. 11 avait sous les yeux les sociétés de Paris, telles que les montre son ami Duclos, dans les Confessions du comte de... Privé de sa mère dès le berceau, il n’avait pas eu dans la vie le bonheur d'apprendre à connaître les femmes par une compagne aimable et vertueuse.
D’ailleurs, ce qu’on a dit de l’influence du christianisme sur l'éducation s’applique surtout à l'éducation des femmes : il les instruit et les préserve, comme il les a jadis émancipées. C’est là ce qui donne tant de vérité au petit livre de Fénélon , à part même la supériorité et la délicatesse de son génie. Rien de plus simple en apparence; et la
perfection même du langage disparattsous la grâce facile. Blais est-il un conseil qui soit oublié, une précaution qui ne soit prise, un défaut qui ne soit indiqué? Surtout, on sent cette extrême pureté de pensée, cette pudeur de l’imagination, que rien ne peut remplacer dans un tel sujet. Fénélon cependant ne se propose pas une éducation de couvent et de solitude; il n’affecte dans son plan rien de particulier et de rare. On voit même qu’il songe surtout à l’éducation des nobles demoiselles; il les élève pour être dames châtelaines, ou du moins pour avoir quelque jour les revenus d’une grande terre : car il donne le conseil un peu étrange pour nous de leur faire bien connaître ce que c’est que dfmes, lods et rentes, droits de champart, et autres redevances féodales. On n'en est que plus étonné de trouver dans ce livre tant de vues judicieuses pour toutes les conditions de la vie, et tant de conseils encore vrais de nos jours, et dans un état social si différent du dix-septième siècle.
Rousseau est loin tout à la fois de cette raison sévère et de cette pureté délicate. Il ne respecte pas assez son sujet. Souvent il choque la décence et le goût par des détails trop physiologiques, cl que Fénélon n’cûl pas compris. Le principe même qu’il donne à l’éducation de la femme ne semble pas sans objection et sans péril; c’est, avant tout, le désir de plaire, le soin de faire effet. Mais faut-il n’enseigner que ce qui vient de soi-méme? et si les jeunes filles ont par instinct l'art d’être gracieuses cl le goût de la coquetterie, est-ce un motif de redoubler une leçon si bien donnée par la nature? et ne vaut-il pas mieux y mêler de bonne heure le sentiment des devoirs sérieux, en les allégeant par la douceur et l'afTcclion ?
Là, peut se remarquer le contraste absolu des deux systèmes. L’un veut qu’on se livre en tout à la nature; l'autre avertit de s’en défier, de s'en servir et de la corriger. Rousseau semble surtout élever la femme pour charmer les sens de l'homme par l’agrément et la beauté, Fénélon pour captiver son âme par la pudeur, la raison et la vertu. Rousseau élève une maîtresse qui saura plaire ; Fénélon une épouse cl une mère. Fénélon savait pourtant aussi ce que vaut la grâce ; il ne peut s'en défendre, jusque dans sa sévérité. En blâmant les modes façonnées de son temps, il rappelle la noble simplicité qui parait dans les statues de femmes grecques cl romaines; cl il donne quelques conseils même de parure, mais d’une parure bienséante et simple. « Les véritables grâces, dit-il, « suivciil la nature, et ne la gênent jamais. » Mais cet amour-propre féminin, que Rousseau veut exclusivement cultiver comme un germe heureux d'éducation, Fénélon, tout en le permettant quel-
que fois, le redoute. « Ne craignes rien tant, dit-il, ««que la vanité dans les filles; elles naissent avec •i un désir violent de plaire. » Au lieu de vouloir agacer leur esprit, il les prémunit de candeur, de modestie et de pieté.
Rousseau , du reste , conçoit aussi l’utilité de ce dernier secours; il ne veut pas retarder pour Sophie toute instruction religieuse aussi longtemps que pour Émile, et lui faire attendre l'idée de Dieu jusqu'à quinze ans. La raison qu'il en donne est assez bizarre: c'est que les filles sont encore moins en étal de comprendre celte idée que les garçons, cl que par conséquent il faut la leur donner de meilleure heure. Sans chicaner sur le motif, approuvons le changement de méthode. Seulement, cette instruction religieuse, que Rousseau réserve à la jeune fille, n’étant qu'un déisme élevé, on peut se demander quelle en sera la preuve et la sanction pour cet esprit novice? Elle le croira, parce que sa gouvernante le lui dit. Mieux vaudrait le catéchisme cl ces merveilleuses histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont Fénélon veut remplir la mémoire et le cœur des enfants.
Sur tout cela, le philosophe est moins sage que le prêtre chrétien. Peut-être l’a-t il senti lui-même, et en a-t-il fait l'aveu involontaire par le dénoûment qu'il a plus lard «ajouté à son Émile. Sophie, ce modèle des jeunes filles , cette chaste élève de la nature et de la vérité, succombe à la première séduction , comme une femme vulgaire, et n’est défendue par aucune vertu, quand elle ne l'est plus par l’amour.
Mais, si la théorie de Rousseau peut prêter à la censure, le drame, le récit devaient plaire. Il y a dans ce court épisode A" Émile et de Sophie, quelques scènes délicieuses; et l'idée même en est charmante. Pourquoi faut-il qu’on y cherche en vain dans les expressions celle chasteté délicate du peintre d 'Anliope, retrouvée par le peintre de Virginie? Rousseau n’a point assez préservé son langage de ce matérialisme qu'il reproche si amèrement a la philosophie de son temps. Mais que de choses belles, touchantes! quel charme naïf dans la passion d'Émile.
Je sais qu'il serait facile de noter aussi des propositions étranges , des traits forcés et bizarres. Voltaire ne peut s'en tenir. Les mots les plu6 outrageux lui échappent, moitié par animosité, moitié par bon sens. « Un je ne sais quel charlatan «sauvage, écrit-il, a osé dire, dans un projet «d’éducation, qu'un roi ne doit pas balancer à « donner en mariage à son fils la fille du bourreau, « si les goûts, les humeurs et les caractères se con- « viennent. » Avec non moins de colère cl plus de justice encore, il relève une note vraiment incon-
cevable, où Rousseau semble dire que le meurtre sans duel peut devenir dans certains cas la juste représaillc d’un affront ou d’un démenti. Ces taches, ces bizarreries déparent le livre à' Émile. La fin languit entre les discours un peu longs de l'instituteur et l'heureux mariage de l'élève. Mais dans quel ouvrage du dix-huilième siècle trouver plus de choses instructives et belles pour la conduite de l'homme, et un plus heureux mélange de la morale eL de la passion?
A ce livre, qui réunissait tant de causes d’intérêt, il restait d'être poursuivi par les pouvoirs du temps, et d’attirer la persécution sur l’auteur. A peine avait-il paru, que les protecteurs mêmes qui eu avaient aide la publication furent effrayés. Le parlement, récent vainqueur des jésuites, voulut n’en paraître que plus zélé pour l'Église. L’auteur tï Émile fut décrété, et secrètement averti de quitter la France. Celte condamnation, celte fuite, le nouvel anathème qu'il devait rencontrer à Genève, sa vie errante et ses controverses allaient accroître dans toute l’Europe son influence et sa célébrité, et commençaient pour lui, par l'exil et le malheur, celte espèce de tribunal qui n’existait pas dans les institutions.
VINGT-QUATRIÈME LEÇON
Écrits polémiques de Rousseau. — Sa réponse au Mandement de l’archevêque de Paris. — Scs Lettre* de la montagne. — Sa rupture avec Hume. — Ses derniers ouvrages politiques. — Trouble et vigueur de sa raison. — Ses Confessions ; les Réeeries du promeneur solitaire. — Dernier rôle de Rousseau dans Paris. — Mort de Voltaire.—Influence diverse de ces deux hommes : Voltaire a plus agi sur les opinions; Rousseau sur les talents. — Affinité de Rousseau avec quelques hommes célèbres de notre siècle.
Messieurs,
Rousseau ne fut pas seulement novateur spéculatif en politique; il ne fut pas seulement moraliste éloquent dans des ouvrages d'imagination ou de théorie : il eut au plus haut degré le génie de la controverse et de l’à-propos; il fut écrivain polémique, et par là, surtout, il eut une irrésistible influence. Il y avait sous son beau style quelque chose qui tenait à l’école austère et dogmatique de Genève. Nourri dès l'enfance de débats Ihëologiqtics, conlrovcrsistc dès l'àgc de quinze ans, Rousseau garda toujours cette ardeur de discussion, cette dialectique armée qui fait l’orateur dans les Étals libres, et qui, dans le déclin des monarchies, annonce et appelle le jour de la liberté politique.
Étudier sa puissance à cet égard, ce sera, plus que nous ne l'avons fait encore, étudier son siècle. Le caractère d'un temps se réfléchit surtout dans
les controverses de ce temps. Un ouvrage d'imagination et de goût se conçoit et s’explique à part; mais dans l'éloquence polémique, sous les paroles et le talent, vous avez la viç réelle et les événements d'une époque. Rousseau conlrovcrsistc nous montre le grand inLérét, la grande poursuite du dixhuitième siècle. C'étaient l’émancipation religieuse et la liberté civile.
La lutte pour obtenir la première était commencée en France depuis plus de deux siècles. La tentative avait d'abord été combattue par des châtiments terribles. Les premiers qui prêchèrent les dogmes de Calvin furent pendus cl brûlés. On pouvait cependant apprendre, par l'exemple même de l'ancien christianisme cl les merveilles de son avènement, que le glaive et le feu sont impuissants contrôles doctrines, non pas seulement si ces doctrines sont une vérité, mais par cela seul qu’elles sont une œuvre de la pensée. Car, c’est le privilège de notre nature que la force n’ait point de prise sur la pensée, et qu'au contraire la pensée devienne d'autant plus puissante que la force a tenté contre elle une violence inutile et méprisée.
liais cet exemple fut oublié, ou ne fut pas compris; et le christianisme vainqueur se servit à son tour de la force contre la pensée. Au quinzième siècle, celte lutte, commencée par les bûchers, aboutit à la guerre civile; et la guerre civile amena non pas la tolérance, mais un armistice. Le cardinal Richelieu devait haïr la réforme, non pas seulement comme une dissidence religieuse, mais comme une révolte. Aussi tourna-t-il contre elle cette main qui avait écrasé l’aristocratie féodale. Hais, content de l’avoir vaincue sur le champ de bataille, il ne l’attaqua point dans les consciences. Il démantela les villes des protestants ; il n’essaya pas de démolir leurs temples. Il leur laissa des prêches libres, des assemblées libres, la jouissance des droits civils, et l’égalité devant la justice.
Sous Louis XIV, celte transaction devait s’altérer au préjudice du plus faible. Ce ne fut pas seulement l'ouvrage de la puissance du prince. Le prodigieux éclat que jetait, à cette époque, l'Église de France, ces grandes lumières dont clic fui éclairée, ce réveil de l'enthousiasme des Basile et des Chrysoslômc, au milieu de la politesse moderne, Bossuet, Fénélon, Fleury, tant d’autres, le génie de la foi et le génie du siècle conspirant au même but, donnaient en France au catholicisme une persuasion souveraine. Cependant la liberté du débat fut d'abord maintenue; Bossuet lui-méme en donna l’exemple. Cet homme puissant, dont la pensée devait être absolue, impérieuse, quand même sa foi ne l’eût pas élc, soutenait de paisibles discussions contre les docteurs de la réforme, depuis Paul
Féry jusqu'au fameux Claude. Mais, après les grands succès du règne de Louis XIV, les fanatiques et les flatteurs dirent à ce prince qu'il pouvait changer la conscience même d'une partie de scs sujets, et qu'il le devait. Louis XIV, plus pieux qu’éclairé, commença d'ébranler l’édit de Nantes. La corruption, l'autorité, la violence furent successivement mises en usage. D’abord, sur la caisse des économat s on donnait un secours à tout protestant converti, puis, ces conversions mercenaires se rétractant bientôt, le roi, par un édit de 1669, ordonna que ceux qui, après avoir abjuré, dans l'espérance de participer aux sommes distribuées par scs ordres, retourneraient à la religion prétendue réformée, subiraient la confiscation et le bannissement. Puis, vinrent les dragonnades, et comme on disait alors, la mission bottée. Les réunions furent dispersées, les temples abattus, les prêtres mis aux galères. Enfin, après tant de brèches à la paix des consciences, la révocation de l'édit de Nantes fut proclamée en 1685, et célébrée par toutes les voix, depuis Bossuet, à qui sa soumission pour le pouvoir inspirait une intolérance qu’il n’avait pas d'abord trouvée dans sa foi, jusqu'à Fontcnclle, qui, tout sceptique qu'il était, Gt des vers en l'honneur du triomphe de la religion sous Louis le Grand,
Qu'arrivail-il cependant? La religion avait reçu de l'excès même de sa victoire le coup le plus funeste. Les exils, lemigration, les lois tyranniques contre cette émigration, la tolérance furtive, tantôt rendue de guerre lasse aux protestants, tantôt remplacée par la persécution, créèrent eu France un état de choses inique et contradictoire, qui se montra tout entier à la mort de Louis XIV. Il y eut à la fois scepticisme cl tyrannie religieuse; la licence des mœurs fut en crédit , cl la liberté de conscience opprimée.
Cette bizarrerie, qui ne fut pas sans influence sur toute la controverse philosophique du temps, devait particulièrement blesser Rousseau, protestant d'origine. De là, sans doute, il cul dans sa liberté de penser quelque chose de plus sérieux ci de plus grave. Si l'on songe que, pendant qu’on était si gaiement sceptique dans les soupers de Paris, parfois encore dans les provinces on traitait les hérétiques selon la lettre des édits, cl que, par exemple, eu 1746, deux années avant V Esprit des lois, quarante gentilshommes protestants furent condamnés à mort par le présidial d'Auch, pour avoir assiste de nuit à une prédication au désert, on conçoit le langage de Rousseau, réclamant le droit de libre discussion religieuse, et sou indignation sur l’injuste partage que nous faisions de la rigueur cl de la tolérance.
TABIÆAU Dll DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
Ce sentiment respire dans la Lettre de Rousseau à l'archevêque de Paris. On y sent le protestant, bien plus que l’incrédule. Hais cette prise il partie directe n'en parut pas moins hardie. Songea en effet combien l'ancienne hiérarchie était encore puissante cl honorée, et combien était faible, au génie près, un Génevois transplanté à Paris, vivant à peine de sa musique et de ses livres, sans protection avouée, sans parti. Considérez l’autorité du parlement, encore si forte par ses traditions, et si redoutée de Voltaire. Joignez-y l’autorité de l'archevêque de Paris, alors grand seigneur, grand dignitaire, et de plus homme vertueux , d’un caractère respecté, d’une vie simple, d’une charité inépuisable. Ces deux pouvoirs ont condamné le livre Émile. Précédé par un arrêt judiciaire, le mandement de l'archevêque n’est pas seulement uue censure théologique; il frappe toute la personne de Rousseau, et est assez habilement préparé pour le convaincre devant le siècle d’inconséquence, bien plus que d'irréligion. Personne ne défend Rousseau fugitif. Les philosophes trouvent du bon dans le mandement de l’archcvéquc; cl les magistrats de Genève, prononçant comme le parlement de Paris, décrètent aussi l'ouvrage de Rousseau, qui se trouve à la fois condamné par les deux cultes.
Voyez maintenant ce fugitif qui s’arrête, ce banni de deux patries qui s'adresse à l'Europe, et qui devant elle attaqoe l'archevêque de Paris dans un écrit plein de logique et d’éloquence. Voltaire peut en rire , et compter cette controverse parmi les ridicules du temps :
Beaumont pouiee • Jean-Jacquo, «t Jean Jacqua A Beaumont.
Blais cet appel public, ce combat direct pour la liberté de conscience, substitué aux plaisanteries, aux allusions, aux pamphlets furtifs, était un événement social. La question de la liberté religieuse était gagnée; la puissance tribuniliennc de Rousseau consacrée par un grand exemple.
La rudesse même du titre qu’il prenait, et de scs premières paroles à l’archevêque , n’était pas sans effet cl sans calcul ; et tout l’ouvrage respirai L un orgueil d'opprimé, une fierté populaire, qui annonçait à la France l'avéncment d’un pouvoir nouveau.
Nous ne relirons pas ici cette réponse qui tomba tout à coup de Suisse et de Hollande dans les salons de Paris, et frappant sur la Sorbonne, le parlement, l’archcvêquc, regagna les philosophes, sans les ménager. Rarement on vit dans un écrit plus adroit mélange de hauteur et d'humilité, de véhémence et d'insinuation.
Mais ce qu'il faut reconnaître, ce n’est pas seu-
lement le génie de Rousseau : c'est le contre-sens social que marque cet ouvrage ; c’est la révolution intérieure qu’il met à découvert. Il est manifeste que l’ancienne société religieuse et civile est prise en flagrant délit de contradiction et de faiblesse; que les lois ne sont d’accord ni avec la raison , ni avec les mœurs, que le pouvoir religieux cl civil, attaqué de toutes parts, parait également faible lorsqu’il discute, et inconséquent lorsqu’il menace. Rousseau n’a pas de peine à démontrer que sa profession de foi est plus religieuse que son temps; et, se nommant lui-ntéme le défenseur de la cause de Dieu, il remplit celle mission avec une force cl une dignité que n’affaiblissent pas quelques traits d’arrogance et de mauvais goût. On ne peut résister & cette insidieuse et ardente logique. Rousseau met en pièces les objections du mandement ; il fait, ou se fait illusion sur sa propre croyance même , et parle de l’Évangile avec un respect de chrétien, en même temps qu'il continue d'ébranler le dogme et le culte.
La composition de l'écrit est admirable pour l’enchaînement et la variété des formes. Les details personnels, la discussion, le récit, le pathétique, la plaisanterie , l’invective s’entrelacent et se succèdent. Rousseau semble, dans cet écrit, rivaliser avec Voltaire et Montesquieu. A l’un il prend sa plaisanterie mordante et facile, dans le dialogue qu’il imagine entre l’archevêque et un janséniste certificateur de miracles. 11 imite de l’autre, mais avccplas de naturel, le discours de la jeune juive au dernier aulo-da-fé de Lisbonne. Mais ce qui n’appartient qu’à Rousseau , à son génie, à la passion croissante du temps , c'est la vivacité de celle défense et la récrimination altière contre le puissant. En repoussant les noms d’impic et d’imposteur, qui lui étaient adressés dans le style un peu traditionnel du mandement , Rousseau les renvoie à l'archevêque lui-même, avec une irrévérence hardie qui n’est pas seulement un mouvement oratoire : il poursuit, et vous entendez un accent de rancune démocratique, inusité jusque-là, et comme le bruit sourd du flot qui monte :
« Vous me traitez d'impie ! Et de quelle impiété « pouvez-vous m’accuser?... Les impies sont ceux « qui font lire des libelles dans les églises.
« Que vous discourez à votre aise , vous autres « hommes constitués en dignité! Ne reconnaissant « de droits que les vôtres, ni de lois que celles que » vous imposez, loin de vous faire un devoir d'étre « justes, vous ne vous croyez pas même obligés « d’être humains. Vous accablez fièrement le faible, •: sans répondre de vos iniquités à personne; h les outrages ne vous coûtent pas plus que les
violences; sur les moindres convenances d’in-
u térét ou (l'état, vous nous balayez devant vous u comme une poussière. I.cs uns décrètent et brû- « lent, les autres diffament et déshonorent sans «droit, sans raison, sans mépris, même sans « colère, uniquement parce que cela les arrange, « et que l'infortuné se trouve sur le chemin. »
Cela était-il complètement vrai? Non ; et le coup n'en était pas moins redoutable. I.es hommes en dignité ménageaient fort Rousseau; Malesherbes avait été le confident de son ouvrage ; le maréchal de Luxembourg se disait son ami; le prince de Conti était son protecteur. La cour ne savait trop que faire A son égard; et en le poursuivant, on aurait eu peur de le juger. Il n'y avait ni persécution sérieuse, ni martyre. Nous disons les choses comine elles sont. 11 faut que nul enthousiasme trompeur, nulle réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous êtes dignes par votre âge, et par l'époque où vous vivez. 11 faut encore moins, sous la charte, s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir ; cl pour cire juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.
Une persécution plus sérieuse l’attendait hors de France. Condamné à Genève, chassé de toute la Suisse, Rousseau ne trouve d'asile que dans la principauté de Neufchàtcl, sur les terres du roi de Prusse, qu'il craignait d'avoir blessé par un passage de son Émile. C'est de là que, dans l’intervalle de ses courses paisibles pour herboriser, il écr.vit les Lettres de la montagne, chef-d'œuvre de polémique, auquel il n'a manqué qu'un plus grand sujet. Les premières peuvent être rapprochées de la Réponse de l'archevêque de Paris , et forment avec cet écrit la subtile défense où Rousseau prétend établir, par ses objections au christianisme , la preuve même qu'il est chrétien. Jamais le prestige de la dialectique, l'illusion de la parole ne furent poussés plus loin. La peinture du théisme évangélique de Rousseau, de sa foi chrétienne à la façon de saint Jacques , comme il dit, est une des choses les plus éloquentes qu'on puisse lire; et à côté de celte imagination et de ce pathétique, vous avez la controverse la plus serrée et la plus pressante sur la procédure cl les droits du conseil de Genève.
Du procès particulier, Rousseau s'élève à la réforme politique avec une précision, une vigueur d’esprit polémique où n'atteignirent jamais ni Wilkcs ni Junius. On sait quelle fut la puissance de cct écrit; il arma les citoyens, comme une harangue de tribun. Mais le théâtre du combat était petit; cl l’esprit d’innovation, encore tout spéculatif, attacha peu de prix à celte discussion ardente
et pratique sur des faits et des droits mal connus. D'Alembert en parle avec indifférence, et ne conçoit rien à toute cette tracasserie de représentants, de grand et de petit conseil. Voltaire n’y voit qu’un texte de plaisanteries, qu’il a noyées parfois dans ses médiocres vers de la Guerre de Genève. Dans nos mœurs nouvelles . au contraire, cet ouvrage ne saurait être trop prisé et trop lu. Avec une admirable intelligence de cette discussion méthodique et légale qui convient à la liberté moderne, il y a ce feu vivifiant de la parole, qui dit à des ossements arides : Levez-vous , et marchez. Organes de la presse, candidats de la tribune, relisez beaucoup cet ouvrage ; vous y apprendrez plus, pour notre temps, que dans Cicéron même.
Pendant que cette pierre de scandale tombait au milieu de Genève, Rousseau, inquiété dans son triste asile de Moilicrs, fuyait de nouveau à travers les excommunications des pasteurs, et les pamphlets outrageux de Voltaire ; et il ne trouvait enfin quelque repos que sur le lac de Biennc, dans celte petite Ile de Saint-Pierre dont il a laissé une si délicieuse peinture. Bientôt exclu de cet asile par un ordre du sénat de Berne, il ne lui restait plus de refuge que Berlin ; mais une lettre de Hume, et les conseils de deux jolies femmes de Paris le déterminèrent à suivre le philosophe anglais dans son pays.
Pour cela, malgré l’arrêt du parlement, Rousseau, sans nul obstacle, traversa la France, sa vraie patrie, sa patrie de gloire et d'adoption; cl, loge par le prince de Conli dans l'enceinte privilégiée du Temple, comblé des hommages et des caresses de la belle société de Paris, il prépara tranquillement son départ pour Londres, avec Hume, qu’il nommait alors le plus illustre de ses contemporains.
Les suites de ce voyage et de celte amitié furent assez tristes pour la philosophie. Sans contester les torts de Rousseau, on peut croire que, des deux parts, l'union était trop mal assortie pour ne pas mal finir. Le pyrrhonien systématique, le tory, le ministériel n’avait au fond nui rapport avec le fervent apôtre du spiritualisme et de la liberté. Tout en voulant du bien à Rousseau, il ne s’était fait nul scrupule de tremper dans une plaisanterie célèbre dirigée contre lui , cette prétendue lettre de Frédéric se moquant des persécutions imaginaires de Rousseau, et offrant de lui procurer, en sa qualité de roi, des malheurs plus réels. Que Rousseau ait été ombrageux , bizarre, blessé parfois des bous olficcs comme d’une injure, je le crois. Mais Hume fut bien presse de sc plaindre aux ennemis mêmes de Rousseau, et d'accuser publiquement de noirceur et de scélératesse l'homme illustre et malheureux qu’il avait pris sous sa garde.
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Rousseau, après un séjour do treize mois à Wootton, où son temps ne fut pas perdu , puisqu’il y composa les six premiers livres de scs Mémoire», quitta brusquement l’Angleterre pour revenir en France. Il fut errant d'abord, mais sans être persécuté. Il habita tour à tour chez le marquis de Mirabeau, à Trye, château du prince de Conli, à Lyon , à Grenoble, à Bourgoing et dans quelques autres lieux du Dauphiné. Puis il revint tout simplement à Paris loger rue Plâlrière. Rousseau n’a pas raconté celle dernière époque de sa vie; et on ne peut la connaître que par ses lettres et quelques récits de contemporains.
Depuis son retour, huit ans s'écoulèrent encore pendant lesquels, sans se refuser tout à fait aux hommages et à la curiosité de scs admirateurs, il parut renoncer à cette profession d’auteur, qu’il méprisait, dit-il. Les copies de musique cl de botanique semblaient occuper tout son temps. Solitaire au milieu de Paris, à peine accessible à quelques curieux opiniâtres qu’il repoussait bientôt, et parfois cependant , se livrant encore au grand monde, il avait, au milieu des nuages croissants de sou humeur, gardé tout sou génie. Il suffit de rappeler ce qu’il écrivit à soixante ans sur le gouvernement de Pologne.
Non que cet ouvrage soit d'une politique aussi sensée qu'on l’a dit. Rousseau , par sa théorie de la souveraineté, n'était point fait pour trouver le remède à l'anarchie. Il ne se départ point de celte théorie, eu raisonnant sur la Pologne de 1772, déjà mourante par le vice de scs lois, l’iniquité de ses voisins et l'imprudente inertie de l’Europe. Ce qu'il craint par-dessus tout, c’est qu’il ne se forme dans ce malheureux pays un centre d’adioinislraiiou qui opprime le souverain, c’est-à-dire le peuple. Il redoute aussi beaucoup l’hérédité du Irène; cl il pense qu'une couronne élective, avec le plus absolu pouvoir, vaudrait encore mieux pour la Pologne qu'une couronne héréditaire, avec un pouvoir même borné. Eniin , au danger d’une guerre civile, excitée par chaque vacance du trône, il oppose l’expédient de tirer la couronne au sort. Beau préservatif sans doute contre l’invasion et la conquête! Toutefois, dans cct ouvrage, si faux à quelques égards, il y a une grande vérité que Mably n’avait pas aperçue dans son voyage d'observateur philosophe, cl que Rousseau a sentie tout d'abord : c’est que le salut de la Pologne eût été dans le maintien de ses vieilles mœurs, bien plus que daus la réforme de ses lois.
Pendant que Mably disserte à perle de vue sur la forme des pouvoirs, Rousseau se borne à dire: •< Si vous faites en sorte qu'un Polonais ne puisse • jamais devenir un Russe, je vous réponds que I*
« Russie ne subjuguera pas la Pologne.» C'est par le développement de cette idée, c'est par la juste importance qu'il attache aux mœurs, aux usages, aux préjugés d’un peuple , que Rousseau marque réellement sa raison politique. On doit lui savoir grc de celle clairvoyance, si on songe surtout qu'à la meme époque la philosophie trompée applaudissait à l'hypocrite intervention de Catherine eu faveur des disaident» , et célébrait l’oppression d'un peuple au nom de la tolérance. Consulté tour à tour par les Corses et par les Polonais, Rousseau put éprouver que le rôle des législateurs antiques était fini, et qu'il n'appartenait plus à un sage d’instituer ou de rétablir un peuple. Pendant qu'il écrivait, la Corse était réunie à la France, et la Pologne toute sanglante, arrachée en lambeaux par les despotes voisins.
Rousseau renonça dès lors aux méditations politiques, et ne s’occupa plus que de sa propre histoire, de scs chagrins et de ses malheurs. C’est sous ce point de vue peut-être qu'il est le plus original. Philosophe et publiciste, il n’oITrc qu'un degré plus rare d'imagination cl d'éloquence, appliqué à des vérités connues avant lui, ou à des systèmes cii partie erronés; et il a plus de passion cl d'autorité dans le langage que de création dans les vues. Comme peintre de son propre cœur, comme écrivain égoïste et rêveur, il cul une grande nouveauté et une grande puissance. Il a empreint la littérature de scs couleurs pendant plus d’un demi-sieele et à travers la plus grande des révolutions sociales. 11 a préparé, en Francecl en Europe, cequi a fait la poésie de notre temps, celle mélancolique contemplation du l'homme, dernier fruit des lumières cl de la satiété.
En télé de scs Confession» , Rousseau se vante de former une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, cl n’aura point d’imitateurs. Je lui connais cependant deux modèles, saint Augustin et Cardan, un saint cl un charlatan de génie; quant aux imitations, elles sont nombreuses, si ou compte les ouvrages où l'araour-proprc nous a longuement occupés de lui. Le livre vraiment unique, c'étaient les Confession» de saint Augustin, ce cri d’humilité et cct hymne à Dieu tout ensemble, ce souvenir d’un pécheur cl celle prière d’un converti. Le récit est moins anecdotique , moins varié que celui de Rousseau. Ce n'est pas que le saint manque de franchise; mais sa langue est trop pure pour tout raconter. Quelques cxprcssionssensiblescl viveslui suffisent à rappeler les égarements de sa jeunesse, cl les séduisantes images dont il fut trop charmé. Partout d’ailleurs, même dans les détails les plus minutieux de l’enfance, il porte une sérieuse métaphysique. Son repentir est pieux cl passionné, il voit en lui -même la misère humaine; il remonte
aux plus anciens souvenirs, à ccs premiers instincts d’orgueil cl de colère, qui, dans la faiblesse innocente du corps, montrent déjà les germes des tentations de l'âme, et celle nature libre, mais déchue, que l’homme apporte en naissant. A cette vue, il s’écrie, plein de trouble ; « Si j’ai été conçu « dans l’iniquité, et si ma mère m’a nourri sous le «< péché dans son sein, où et quand, 6 mon Dieu !
« je vous prie, mon âme a-t-elle pu jamais être « innocente? u
Un larcin d'écolier, semblable à celui de Rousseau volant des pommes à son maître , n’inspire à saint Augustin que cette sérieuse réflexion : u J'ai u voulu commettre un larcin, et je l'ai commis « sans nécessité, sans besoin, mais par le dégoût du
bien et l’attrait du mal. J’ai dérobé ce que j’avais u déjà en abondance et meilleur : ce n’était pas de « la chose obtenue par le larcin que je voulais «jouir; c’était du larcin lui-mémc et du péché. »
Vous reconnaissez le docteur de la grâce. Mais à côté de cette austère théologie, quelle délicate observation du premier travail de l'intelligence, des premiers mouvements de la pensée! Avec quel charme il vous raconte sa peine pour apprendre le grec, qui était le latin d’aujourd'hui, puis son attrait pour ViTgilc, qu’il entendait sans effort! Mais tout à coup la roix5évère du pénitent vient blâmer cette éducation frivole cl corruptrice. «Malheur à « loi, fleuve de la coutume! Qui peut te résister? « uc seras-tu jamais tari? Jusqucs à quand route lcras-tu les fils d'Eve vers ce grand et redoutable u abîme que traversent à peine ceux qui sont inon- «< tés sur la croix? Se rappelant alors les leçons impures de la poésie profaue, et comment il avait fait avec joie ce qu’elle autorisait par scs exemples : « Je n'accuse pas les paroles , dit-il, qui étaient là « comme des vases choisis et précieux, mais le vin « de l’erreur qu’on nous y versait par la main de « maîtres enivres eux-mémes. »
Je ne sais ; mais il y a là pour moi un mélange de grâce et de sévérité, un tour d’imagination que je préfère aux premières pages si vantées de Rousseau. C’est un monde également humain, mais plus noble, où l’âme, en sentant sa faiblesse, ne se complaît à rien d'impur.
Les Confessions de l’évéquc d’Hippone ne sont pas écrites avec l’élégance expressive de l’art passionné de Rousseau. Saint Augustin a perdu l’accent du pur et beau langage. En sentant avec éner gie, il a souvent une diction barbare ou subtile, comme un Romain d'Afrique au cinquième siècle. Mais quelle élévation morale ! quelle effusion de charité! Rousseau, moins humilié de scs fautes, qu'il ne s'attendrit sur ses malheurs, a mis, à force de talent, le pathétique dans l'égoïsme même. Au-
gustin est plein de tendresse pour les autres, autant que de sévérité pour soi. Rien de haineux dans sa tristesse, ni d’orgueilleux dans son repentir. Il n’étale pas de ces tableaux où l'àme , en recherchant curieusement scs vices, satisfait encore sa vanité, le plus intime de tous. Il ne raconte pas complaisamment ce qu’il se reproche ; et son imagination ne reste pas complice de ce qui fait le sujet de ses remords. Par là , cette confession d’une ardente jeunesse cl d’une vie longtemps égarée est un livre édifiant.
Ce n'est pas que les sentiments naturels y soient anéantis devant Dieu. Quelle plus grande amitié que celle d’Augustin pour Alipe et Nebride, et pour cet autre ami qu'il ne nomme pas, et qu’il vit mourir dès sa jeunesse? Il y a là quelque chose d'une grâce ineffable. Le saint n'a pas tué l'homme. On le sent à la manière dont il raconte , à longue distance , les inquiétudes de son esprit, les émotions de son âme; comment il se lassa de ce qu'il apprend, comment il quitta le barreau pour la philosophie , la philosophie pour les manichéens , et comment rien ne put suffire à son besoin de croire et d’aimer. C’est ainsi qu’il vient de Carthage à Rome, et de Rome à Milan, professant l'éloquence dans les écoles des rhéteurs, et ne sachant régler encore ni sa croyance ni sa vie.
Je ne crois pas qu’il y ail une plus belle histoire des mouvements du cœur, que celle d’Augustin, disputant avec scs amis sur le bien cl sur le mal, sur la matière et sur l'esprit, répudiant les manichéens et les astrologues pour Platon, cl de Platon s’élevant à l’idée de christianisme, puis entraîné par l'enthousiasme du temps, par l’exemple d’un moine d’Égypte, et tout à coup saisi d’un violent dégoût du monde, d’une ardeur de conversion et de pénitence. C’est la péripétie du drame de sa vie.
• Ainsi je souffrais, cl je me torturais, m'accusant moimême plus amèrement que jamais, et me roulant dans ma cbainc, jusqu'à ce qu’elle fût briséctout entièrccetlc chaîne qui ne me retenait plus que d’une faible étrciute, mais qui me rctcnaitencorc... Jcmedisais au dedans de moi : ■ Tout à l’heure, cela sera fait; cela va Pétref • et eu parlant, je croyais avoir achevé; et je n’achevais pas. Je ne voulais pas cependant retomber dans mes fautes passées; mais j’étais sur le bord, et je respirais... Les frivoles délices, les vanités des vanités me retenaient encore, comme de vieilles maîtresses; et elles me tiraient par ma robe de chair, et me disaient tout bas : • Nous rcnvoics-lu? et dès ce moment, ceci, cela ne lescra-t-il plus à jamais permis? * Et quelles choses me suggéraient-elles alors, 6 mon Dieu ! Puisse la miséricorde les détourner de la pensée de ton serviteur ! Quelles indignités elles m'offraient! quelles souillures! •
Celle crise violente est décisive. Augustin quitte le monde des rhéteurs pour b solitude chrétienne ; il est baptisé par Ambroise. Mais , dans cette vie nouvelle, les affections du cœur n'ont pris que plus de force sur lui. Quelle tendresse pour son fils
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Àdéodat ! quelle religion pour sa mère ! Laissezmoi, je vous prie, en traduire, inol à mol, quelque chose, et vous lire une page des Confessions d’Augustin. Ce sera dans le chapitre intitule: Entretien avec ma mère sur le royaume des deux. C'est au moment où cette mère, qui est venue d’Afrique le chercher à Milan, espère le ramener avec elle dans leur patrie commune.
• A rapproche du jour ou elle devait quitter la vie, de ce jour. ô mon Dieu! que dans mon ignorauce, loi seul connaissais, il arriva, par ta volonté secrète, je le crois, qu'elle et moi nous étions sans témoins, appuyés contre une fenêtre, d'où la voc s'étendait sur le jardin de la maison qui nous avait reçus au port d'Ostie. et où, loin de la foule, après les faliguesd'unclongeroute, nous reprenions des forces pour passer la mer. Nous étions là donc, seuls, conversant avec une grande douceur; et, oubliant le passé pour regarder devant nous , nous cherchions de concert, et auprès de toi. ô mon Dieu fquelledoit être pour les saints cette vie éternelle que l’œil n'a pas vue, que l'oreille n’a pas entendue, et ou n'atteint pas le cœur de l'homme. Nous aspirions de toute notre âme aux sources de cette fontaine de vie, qui est près de toi. •
Là , commence un entretien , ou plutôt une extase mutuelle entre ces deux âmes qui s’élèvent au-dessus des sens, pour remonter vers Dieu, à travers la création. Bientôt elles écartent ces symboles; elles font taire ce bruit des cieux et du monde, pour n’entendre que Dieu lui-méme, dans le silence de la nature. Il leur semble alors que, d’une rapide pensée, elles montent jusqu'à la sagesse éternelle, que touteautre vision disparaît, que seule celte sagesse les ravit et les absorbe dans sa propre contemplation, et que, dans la joie de ce moment d’intelligence, elle leur donne l'avanl-goùt de l’idce d’une éternelle béatitude. Ut tali » sit sempiternacita, quale fuit hoc monientum Intel ligentiœ.
Voilà sans doute des beautés bien nouvelles pour ]a langue romaine, une éloquence que ne soupçonnait pas Cicéron. Mais ce qui me ravit, c'est de voir combien ce sublime est mêle de choses humaines cl simples.
• Alors, poursuit Augustin, ma mère me dit : «Mon fils, en ce cjui me regarde, je ne suis plus touchée de rien dans cette vie; je ne sais ce que j’y ferais encore, et pourquoi j’y reste, après avoir consommé mon espérance. Il y avait une chose, pour laquelle je désirais m'arrêter quelque peu dans cette vie, c'était de te voir chrétien catholique, avant que je meure. Cela , mon Dieu me l'a donné avec surabondance, en m'acordaut de te voir aussi mépriser tous les biens de la terre, pour ne servir que lui. Que fa is-jr encore ici?» Ce que je répondis à ccs paroles, je ne m’en souviens pas assez bien; mais, à cinq ou six jours delà, elle se mit au lit avec la lièvre; eluujour, dans sa maladie, elle perdit connaissance, et fut un moment enlevée à tout. Nous accourûmes ; elle revint bientôt à elle-même; elle nous regarda moi et mou frère, et nous dit. comme en nous interrogeant : • Où étais-je tout à l'heure?» Puis, nous voyant muets de douleur : «Vous laisserez ici. dit-elle, votre mère. • Je me taisais, et je retenais mes larmes. Mon frère dit quelques mots qui semblaient exprimer le vœu qu'elle finit sa vie, non en terre étrangère, mais dans son pays. Elle l’entendit ; et, le visage ému, le blâmant des yeuxde penser ainsi, puis me regardant : • Vois comme il parle,* me dit-elle ;
et elle ajouta : • Dépose» ce corps partout ; n’en ayez aucun souci qui vous trouble ; je vous demande seulement de vous souvenir de moi, à l'autel du Seigneur, en quelque lieu que vous soyez. •
Là s'arrête la confession historique d’Augustin. Les quatre derniers livres de son ouvrage ne renferment plus de récits et d’aveux, mais seulement des méditations, des prières, des solCoques, pour emprunter le titre d’un autre de scs écrits.
Les Confessions de Rousseau, plus détaillées, plus curieuses, n'ofTrenl pas cet intérêt si pur et cette grandeur morale. L’auteur a beau marquer l'cpoquc où il adopte une vie plus sévère, des vêlements plus simples, où il supprime les bas blancs elles dentelles; il a beau même annoncer sa réforme intérieure, on la sent faiblement; et les derniers livres de scs Confessions semblent ne racheter que par des malheurs les fautes racontées dans les premiers. Toutefois , quelques parties de cet ouvrage, et d'autres écrits de Rousseau qui s’y rapportent, ont offert un modèle de composition morale, nouveau dans notre langue. Là, Rousseau a excellé dans deux choses, le sentiment de la nature vraie , prise sur le fait , dans les champs, dans les bois et le pathétique familier, la mélancolie dans les petites choses. Ce sont là deux traits originaux de son éloquence.
Avant lui , vous voyez une littérature élégante, majestueuse, qui faisait partie, pour ainsi dire, de la hiérarchie, et sc liait à toutes les convenances du grand monde. Bossuet lui-méme, le génie le plus élevé, l'homme de la plus libre éloquence, est une portion de la monarchie de Louis XIV, et en représente la dignité et la grandeur, par son langage, autant que par la place qu’il y remplit. Il cri est de même de presque tous les grands écrivains de celte époque, hormis La Fontaine. Plus lard. Voltaire, si novateur dans scs principes, était cependant assujetti, plié sur bien des points à l'ordre social du temps. Il n’y avait plus, au dixhuitième siècle, un roi puissant et respecté pour lui-méme; mais il y avait encore la cour : et, de même que Bossuet et Racine, avec leur gravité magnifique ou leur noble élégance, ont quelque chose d’assorti à Louis XIV, ainsi Voltaire pouvait paraître le poète naturel de cette cour licencieuse et spirituelle, qui garde les abus dont elle se moque, cl profite encore des choses qu'elle ne croit plus.
Il n'y a plus rien de cela dans Rousseau. Son imagination s'anime ailleurs. Une fleur des champs, un buisson lui plaît mieux que les parcs taillés de Versailles, et ces jets d’eau de Chantilly, « qui ne se taisaient ni jour ni nuit (1). » Sa libre rêverie exprime souvent des choses que la bienséance inter*
(1) Boasuet, oraison funèbre dn prince de Comté.
disait aux écrivains du dix - septième siècle. En étant plus abandonné , plus libre , elle n’est pas toujours plus naïve; en s'arrêtant à plus de details infimes, elle n’est pas plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d’un malade, plutôt que d'un homme en santé. Sa sensibilité, si délicate et si vive pour peindre les beautés des champs , est parfois cynique dans la peinture de l'homme. Il aime à décrire avec une subtilité ennemie de luimême quelques-uns de ces mauvais sentiments qui traversent l'âme et s'enfuient bien vile. Il les arrête, pour les expliquer. Mais ce mélange n’en produisait pas moins un art nouveau de plaire et d’entraîner. Tout en abaissant l’aristocratie du style, et en étendant le cercle des choses qui pouvaient s’écrire, Rousseau avait gardé une singulière habileté de langage. Par là, devant un siècle amoureux des lettres, il avait fait tout supporter, en sachant tout ennoblir. Le goût déjà moins pur, le langage déjà moins sévère ne s'offensaient pas des formes un peu déclamatoires et parfois incorrectes qui se mêlent à sa diction forte et colorée; et scs mouvements, son harmonie saisissaient l'imagination avec un empire que Voltaire lui-même n'avait exercé que sur le théâtre, cl que Rousseau transportait dans la discussion cl dans la prose. Par là , il était l'orateur du dix-huitième siècle : il l'était non -seulement daus les causes débattues par la société, mais dans sa propre cause, dans l'histoire de ses petitesses, de scs malheurs. Il avait donné le môme droit à sa personne qu'à scs écrits ; il avait fait de sa misanthropie réelle ou affectée un titre pour plaire à son temps, et habitué la société a admirer en lui un de ces hommes supérieurs cl mécontcntsqui se séparent d'elle, pour la dominer.
Tandis qu'il achevait ce rôle ou celle destinée, vivant presque solitaire à Paris, s’occupant de son herbier, et faisant de longues promenades auxquelles Bernardin de Saint-Pierre était parfois admis, Voltaire venait au même lieu recevoir la couronne de sa vie entière, et contempler la révolution qu'il avait faite. Irène est une bien faible tragédie, messieurs, mais une date mémorable. Voltaire, le grand poêle, le philosophe populaire, celui qui pouvait dire :
J'ai plus fait dans mon temps que Luther et Calvin, après vingt ans d’exil à Kerney, au milieu des hommages de l’Europe, venait enfin triompher à Paris. «Non, dit un contemporain, l'apparition d’un « revenant, celle d’un prophète, d'un apôtre, n’au-
rait pas cause plus de surprise cl d’admiration,
• que l'arrivée de M. de Voltaire. >• Je le crois bien ; tout cela Voltaire l'était pour le dix-huitième siècle. La longévité de son infatigable intelligence
semblait le seul miracle approprié à la foi de ce temps, sa toute-puissante raillerie, l'apostolat de cette société spirituelle cl légère, et sa présence victorieuse, adorée, l'accomplissement des prophéties du scepticisme contre celles de l’Église. Le génie seul n’aurait pas enlevé tant d'hommages. Mais à l'enthousiasme qu'il inspire se mêlaient ici l’esprit de réforme et la ferveur de parti , le zcle de l'humanité cl l'amour de la licence, le bien, le mal. In défense de Calas et la dérision de l’Évangile, les beaux vers et les vers obscènes. Tout venait |>é!e-méle dans ce triomphe; et l'hymne delà gloire était chante par le vice.
C’est ainsi que, le 50 mars 1778, Voltaire, sortant du vieux Louvre cl de l’Académie, traversa le Carrousel, aux applaudissements d’une foule immense, pour aller au Théâtre-Français jouir de la sixième représentation d 'Irène. Vêtu à l’ancienne mode, avec sa grande perruque poudrée et ses longues manchettes de dentelle, il portait une magnifique fourrure de zibeline, présent de cette coupable impératrice trop célébrée par lui. Un feu extraordinaire brillait encore daus scs regards; et les mots ingénieux lui échappaient sans cesse. Irène, ou plutôt Voltaire, excitait l'enthousiasme qui jadis avait salué le Cid. Le peuple applaudissait dans la rue; des hommes de cour remplissaient le parterre; et les femmes parées, debout dans les loges, battaient des mains. Et quand apres la représentation , le buste du poêle fut couronné sur la scèue, ce fut un nouveau délire. Voltaire était enivré, plus qu’un jeune auteur à sa première pièce applaudie, cl il disait avec vérité : « Vous voulez donc inc faire mourir de plaisir? » Deux mois après celte apothéose, le 50 mai 1778, Voltaire cessait de vivre; sa merveilleuse et frêle nature, épuisée par tant d’émotions, s'clail enfin brisée.
Un mois après celle mort bruyante cl entourée, le rival de Voltaire, si Voltaire en eut un, Rousseau, à peine âgé de soixante-six ans, terminait, le 3 juillet, une vie dont il fut soupçonné d’avoir lui-mèmc rejeté le fardeau.
Ces deux spectacles si rapprochés semblaient dire ce qui avait manqué à la philosophie de ces deux grands écrivains. L’un, passionné pour le bruit, le monde, le théâtre, jusque dans l’extrême vieillesse, avait bâté sa mort, en déclamant les vers d'une dernière tragédie, plus faible encore qu'7rè»e. L’autre, solitaire, farouche, la raison troublée, avec un génie encore plein de vigueur, s'était peut-être frappé de sa propre main, ou mourait consumé d’une inquiétude sans cause, cl d'un orgueil sans bornes.
Quoi qu’il en soit, ainsi disparaissaient les deux plus actives puissances du dix-huilième siècle; ou
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
plutôt leur mort permettait de voir plusclairemcnt l'influence de leurs opinions, et tout ce qu’ils laissaienlaprès eux. Je n’admets pas, à cet égard, les termes du parallèle tel qu’on a voulu l'établir; je ne croirai pas au contraste providentiel que suppose Bernardin de Saint-Pierre, et qui lui montre dans Voltaire et dans Rousseau le mourais et le bon génie du dix-huitième siècle. Chacun d’eux a pris sa part de ce double rôle; et cette part, plus nu moins inégale, se retrouve dans toute l'histoire de notre société présente.
L'action de ces deux hommes cependant fut, à quelques égards, aussi diverse que l'étaient leurs génies. Voltaire eut plus d'influence sur l’opinion commune; Rousseau sur les caractères et les talents. Voltaire n’eut pas d’élèves originaux , ne suscita pas d'hommes supérieurs; il n’eut pour disciples que la France, dont il était l'organe, et l'Europe qu’il éblouissait des idées de la France. Par cette ironie sceptique et ce zèle d'humanité, par ce goût d'indépendance et de bien-être qu’il trouvait et qu’il excitait dans son temps, il a, plus que personne, préparé l’esprit du nôtre, cl le contraste singulier de nos idées et de nos moeurs. Son admirable justesse d’esprit, qu’une seule passion avait faussée sur le point le plus important du problème social, fait encore le fond des opinious en France, cl domine ceux mêmes qui repoussent son nom.
Rousseau n*a pas exerce sur les esprits un aussi durable pouvoir. Hormis les temps de crise sociale, où scs doctrines furent commentées par des passions furieuses, il est resté dans la classe des écrivains spéculatifs cl des hommes éloquents qui ne persuadent pas. Quoiqu’il ail légué des expressions «i nos publicistes, cl des formes mêmes à nos institutions, ses théories ont perdu leur empire absolu sur les esprits; et, après avoir troublé violemment le monde politique, il n'a plus eu qu’une école littéraire, qui, par contre-coup, il est rrai, agit encore sur la société même. Mais sa double influence, aux approches de notre révolution, inspirait à la fois Bernardin de Saint-Pierre et Mirabeau, le contemplatif et le tribun, le peintre élégant de la nature et l’impétueux orateur armé de colère et de génie. Bientôt, dans le bouleversement social, elle animait les études errantes d'un jeune officier français, jeté de son pays en feu parmi les sauvages de la Louisiane, et retombé du fond des déserts dans le camp de la guerre civile, et de là, dans l'isolement barbare d’une grande ville étrangère; elle nourrissait de tristesse et d'espérance ce fugitif alors inconnu, et le soutenait par l’exemple de ce que peut le génie contre l’infortune et l’obscurité.
On voit dans le premier ouvrage de M- de Cha-
teauhriand, sous la date de 1796 et de Londres, combien, malgré l'originalité native de son esprit, il était alors imprégné des idées et des sentiments de celui qu’il nommait le grand Rousseau, et qu'il plaçait au nombre des cinq grands écrivains qu'il fallait étudier. Son admiration pour celle vive éloquence semblait presque le disputer en lui à l'impression si récente qu’il remportait des scènes sublimes de la nature sauvage; et, dans la hardiesse de scs riches couleurs, il gardait quelques traces de la mélancolie du Promeneur tolilaire. Elles se retrouvent encore dans la création si originale de Rêni. Mais on sent qu’entre la rêverie vaporeuse du philosophe mécontent et le dégoût ardent du jeune homme, tout un monde social s’est brisé, et n’a pu reprendre encore à la vie et au calme. I.a puissance de celte émotion immédiate a fait du roman de Rènè un livre incomparable pour la profondeur et la poésie. Ce grand art d’ccrirc , qu’on avait tant admire dans Rousseau, ce prestige d'une parole savante, harmonieuse, cette poésie de la prose reparaissait avec un éclat inconnu, un tréfor d’images étrangères, cl parfois un retour vers des modèles plus antiques et plus simples. Le disciple de Rousseau était devenu son éloquent adversaire, ou plutôt le peintre du christianisme , en reprenant le combat contre le scepticisme au point où l’avait laissé Rousseau, poussait plus loin la victoire, ol rappelait vers l’Eglise épurée par tant de malheurs l’indépendance des esprits généreux , l'imagination des femmes, la raison des politiques , l'espérance de tous.
Pour lui la nature s’était enrichie d'horizons nouveaux. A quelques sites de la Suisse ou du Piémont, à quelques bouquets de bois merveilleusement décrits, mais vulgaires et voisins des villes , lu peintre voyageur substituait l’Océan, l'Amérique, l’Italie, la Grèce, l’Égypte, la Judée, tous les grands points de vue de la terre cl de l'histoire. Celle solitude, artificiellement rêvée par Rousseau, un autre l'avait surprise et contemplée vivante dans les déserts de l’Amérique. Cette vie sauvage, abstraitement défigurée par le philosophe, un autre la faisait entrer dans la poésie, et l’ajoutait comme une nouvelle scène au drame inépuisable du cœur. Quelle vaste carrière d'imagination! quel éclat de génie! Et, pour marquer encore un point de ressemblance, quelle union de l’éloquence la plus ornée, la plus brillante, avec la précision sévère du style politique!
L’influence de Rousseau n’est pas moins sensiblement marquée dans les ouvrages du grand poète anglais de notre époque. Mais elle y est gâtée, bien plus que corrigée. En fortifiant chez llyron celle haine contre la société, qui n'est pas le jugement
de l’homme vertueux et du sage, elle s'empreint d'un alliage rie scepticisme. De là, cette poésie mélancolique et pourtant sensuelle, amère sans être sérieuse, empruntant au spectacle de la nature les plus riches couleurs, cl comme illuminée de cet éclat physique du monde, mais n'y portant pas l’émotion morale qui en serait la grandeur et la vie. Le génie de Rousseau n’en a pas moins une grande part dans les impressions qui ont formé le poétique égoïsme du peintre de Childe- Harold et de Lara, comme Voltaire dans l'éducation philosophique du peintre de Don Juan. Byron avait dans la mémoire et devant les yeux le bosquet imaginaire de Clarens (1), comme les bords enchanteurs cl tant de fois parcourus du Mman; et Rousseau lui a donné plus d’une inspiration de misanthropie et d'amour.
Enfin, si, de nos jours encore et dans notre langue, une poésie nouvelle, qui semble néed’elleméme, a cependant été redevable à la prose éloquente, si ce chant religieux qui s’élevait naturellement d’une âme jeune et tendre a reçu de l’étude quelques inflexions étrangères, on ne peut méconnaître dans les Méditations de M. de Lamartine, et dans la ravissante douceur de ses vers, çà et là quelques sons embellis du Vicaire saroyard et du Promeneur solitaire. Peut-être même , dans l’emploi que cette poésie mélodieuse fait des mots les plus simples, dans les détails familiers où se plaît cette élégance si noble, on sent que , s’il y a beaucoup de la langue divine de Racine, il y a plus encore de l’abondance pittoresque de Rousseau. La source de cette abondance d'émotions et d’images est la môme chez le philosophe et le poète ; c'est le spiritualismeetl’amour. Blais célle source doit jaillir de l’âme, et ne s'emprunte pas. Heureux celui qui l’a découverte en soi dès les premiers ans, l'a gardée sans mélange, et la répand sur tout le cours d’une noble vie ! Son génie aura ce que la perfection savante de l’art ne donne pas ; et l’originalité naîtra pour lui de la pureté morale et de la grâce.
L'influence littéraire de Rousseau se retrouve aussi dans un des plus véhéments contradicteurs que ses écrits aient rencontrés de nos jours. Le
(1) Clarens sweet Clarens, birth-place of «leep love, etc.
( Ckild- Harold , caot. in.)
célèbre auteur de l'Indifférence, dans sa logique hardie et tranchante, dans son style impétueux et travaillé, offre plus d’un trait de ressemblance avec le peintre d'Émile, dont il a peut-être trop vanté l’élocution enchanteresse. On voit qu’il s’est formé d'abord à cette école, bien plus qu'à celle des Pères. Il a , comme l'Hébreu fugitif, enlevé les armes de l’Égyptien , pour le combattre. L’imitation du style est parfois si marquée, qu’elle rappelle ces ouvrages de la renaissance, où un moderne s'appropriait, sous un cadre chrétien, soit Florus , soit Tirence. Quant au fond même des opinions, si le prêtre du dix-neuvième siècle réfute avec une grande hauteur les contradictions et l'insuffisance du théisme de Rousseau, on démêle pourtant je ne sais quelle prédilection dans l’hostilité même. On reconnaît la leçon oratoire du maître dans les rudes coups que lui porte l’élève; et on retrouve même sa leçon philosophique dans quelques opinions (S) hardies, indociles, que garde cet élève prosterné sous la foi. On sent que l’éloquent apôtre de /’ autorité a été l'assidu lecteur du Contrat social, et que cet ardent esprit pourrait passer encore d'un extrême à l’autre.
Mais je m'arrête, et je ne voudrais pas juger nos contemporains, pour achever l’analyse de Rousseau. Qu’il nous suffise d'avoir marqué les principaux caractères de ce grand écrivain , publiciste erroné, mais puissant, moraliste inégal, mais souvent sublime et salutaire. Ce qu’on peut lui reprocher tombe devant le bien qu’il a fait. De même que l’antiquité, en divinisant ses héros, les séparait de tout ce qu’ils avaient eu de faible et de terrestre, ainsi, dans cette apothéose que fait la gloire, les erreurs de l’homme s’effacent par ses services. A ce titre, Rousseau conservera des droits à l’admiration , comme écrivain de génie, malheureux par son génie même, comme sage cl utile ami des premières années de l’enfance, comme éloquent défenseur du sentiment religieux dans un siècle de scepticisme, comme interprète formidable de principes populaires qui devaient se rectifier après lui , et contribuer par leur excès même i fonder la liberté sur les lois.
(3) Essai sur V indifférence en matière de religion, page 4M.
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE