DEUXIÈME PARTIE
tstB.
PREMIÈRE LEÇON
Rapport de l'Angleterre et de la France. — Influence respectivedes deux littératures l'une sur l’autre. — Etat uioral et social de l'Angleterre au commencement du dix-huitième siècle. — Les lettres y étaient moins considérées et moins puissantes qu'en France à la même époque. — Réveil du sentiment religieux et poétique. — Thompson. — Young. — Caractères de ce* deux poètes.
Messieurs,
Depuis la dernière séance, j’éprouve une espèce de remords, que vous trouverex pcut-élre trop fondé. Je crains de vous avoir ennuyés, et d’avoir fatigué votre attention par des détails qui n’offraient ni beaucoup d’inslruclion ni beaucoup d'inlérét. Que voulez-vous? Lorsque je parle de Rousseau, en mêlant à des observations sévères, quelquefois dures, le langage de l’admiration qu’il est impossible de lui refuser, on me reproche, dans des écrits publics et violents, d’avoir fait l’apothéose de ce vil, do cet infâme Roustean ! (Mouvement.) J’ai donc cessé d'en parler ; et je serai ennuyeux, parce que cela est plus orthodoxe. Et cependant, messieurs, vous savez, je ne dis pas avec quelle sévérité (car l'expression de la conscience n’est ni de la sévérité, ni de l’indulgence; elle est involontaire, elle est impérative pour celui qui la ressent et qui la manifeste); vous savez avec quelle conscience j’ai dit le bien, le mal , j’ai longtemps appuyé sur les erreurs qui avaient souvent obscurci , dans Rousseau, l’éclat d’une imagination forte et d’une âme naturellement portée aux choses élevées ; vous savez comment j’ai même emprunté à l'histoire de son siècle tout ce qui pouvait expliquer plutôt que justifier les torts où fut entratnéson génie. Eh bien! tout cela ne suffit pas. Cependant, ce n’est pas ma faute, si sa parole, puissante comme le glaive et comme le feu , agitait les âmes de ses contemporains; je ne suis pas un homme de son siècle; je ne suis pas M. dcMaicshcrhcs ;jc n’ai pas, dans mon enthousiasme, corrigé secrètement les épreuves de l'Émile; je n’étais pas M. de Luxembourg, ou le prince de Conli ; je n’ai pas, malgré les préjuges du rang et les scrupules de la croyance, accueilli
dans mon château J. -J. Rousseau, philosophe démocrate et libre penseur; je n’ai point console scs revers , idolâtré sa gloire présente cl factieuse , dit-on. C’est après soixante ans que, par curiosité, par élude, ouvrant un livre dont les pages sont encore animées d'une éloquence qui ne passera pas, je rends compte des impressions d’enthousiasme, d’étonnement, de doute, de blâme, que ce livre fait natlrc en moi ; je vous les communique sans art; vous les jugez vous-mônies : je ne veux ni vous imposer l’admiration, ni vous défendre la censure; je vous ai dit seulement la vérité; et c’est la vérité qu’on accuse! {dpplaudistemeni».)
Aujourd’hui, messieurs, que j’ai en partie acquitté celte tâche si difficile, si contestée, lors même que l'accomplissement en est le plus impartial et le plus sincère, je vais tourner mes recherches vers un pays étranger, vers une autre littérature. Cependant, ce n’est pas une désertion timide de mon sujet qui me conduit en Angleterre; non! Je vous ai souvent indiqué, et j'ai toujours tâché de faire ressortir cette analogie, soit d’imitation , soit d'opposition , qui rapproche deux grands peuples.
Lorsque Périclès voulut faire l’éloge des guerriers d’Alhènes morts dans un combat, il employa près de la moitié de son discours à parler indirectement des Lacédémoniens. Entre deux peuples qui se sont élevés à la fois, entre deux nations prédominantes et voisines, il y a, pour ainsi dire, une liaison intime qui ne permet ni que les destinées de leur gloire, ni que les torts de leur génie soient distincts et séparés. Une foule de points de vue curieux , de perspectives intéressantes pour l’histoire de l’esprit humain , se lient d’ailleurs à ce rapprochement. Ou voit que l’un des deux pays reçoit alternativement l'influence de l’autre ; on voit que presque toujours, lorsqu'une influence commence à faiblir dans le pays qui l'a vu naître, elle est encore et générale et puissante dans le pays qui l’a reçue, par contre-coup et par imitation.
C’est là, messieurs, le contraste qui lie pour ainsi dire l'histoire littéraire des deux pays, et qui
nous permet sans digression, sans désordre, et avec celle espèce de méthode qui n’est pas de la prudence {on rit), de passer en ce moment de l’un à l’autre.
Je vous ai parlé des lettres philosophiques de Voltaire , de ce livre où tant d’assertions au moins douteuses étaient exprimées avec une grâce cl une nouveauté de hardiesse si piquantes et si amusantes. Tandis que la France imitait ainsi la témérité philosophique de ses libres voisins, l'Angleterre , au commencement du dix - huitième siècle, vers les années 1720, 1730, s'attachait à reproduire la régularité du théâtre français. Aujourd’hui nous sommes un peu injustes, ingrats pour la gloire de notre théâtre. Nous faisons des raisonnements pleins de finesse et d’esprit pour blâmer les admirations que nous avons si longtemps imposées à nos voisins. Alors les Anglais recevaient de bonne foi notre théâtre: ils imitaient Molière, Racine, Corneille, Voltaire.
Si quelque chose peut vous donner l'idée d’une tragédie française sans génie, mais avec cette régularité, et, il faut le dire, celte formalité qui altère beaucoup parmi nous la vérité grecque, et encore plus la vérité du moyen âge, c’est une tragédie de Thompson ou de Young. Remarquez bien la puissance fatale de l’imitation. Ce sont deux esprits originaux que je choisis, deux de ces hommes que je vais tout à l’heure signaler comme les restaurateurs de la poésie anglaise, comme ceux qui ont ranimé le sentiment poétique et religieux que la philosophie semblait avoir desséche. Eli bien! lorsqu’ils ont fait des ouvrages sans la permission de la nature, lorsqu’ils ont imité le théâtre français, ils ont fait de pauvres tragédies; ils ont tout du théâtre français, excepté cette grâce admirable de diction qui brille dans Etlher ou Iphigénie , cet éclat de coloris qui fait que le faux même de Voltaire a sa vérité poétique.
La première tragédie qui se présente dans cet ordre d’imitation est une pièce de Thompson. Edwards et Eléonore. Elle ne fut pas jouée, parce qu’à cette époque la censure dramatique commençait à fleurir en Angleterre. Cette pièce avait, suivant moi, deux défauts littéraires : l'un d’étre une imitation du théâtre français, de n’êlrc pasimligène à l’Angleterre; l'autre d'offrir une longue allusion a la politique. Or je crois quo les allusions à la politique contemporaine sont une faute dans l’art; ce n’est pas la censure qui doit les empêcher; c’est ta critique. Celte pièce de Thompson, qui devait nous transporter dans les mœurs poétiques du moyen âge, qui devait montrer un roi d’Angleterre a la croisade, sous les murs de Ptolémaïs, nous fait penser à George I", au prince de Galles,
et meme à Walpole. Il y a telle scène que l’oncroirail une page de Pulteney mise en vers. Du reste, la pièce est faite comme une tragédie française du second ordre, à la fois romanesque et régulière, assez bien embottée dans les limites de temps et de lieux, n’ofTrant guère d’invraisemblable que les caractères, les sentiments et les actions des personnages.
Figurez-vous une quatrième, une cinquième réverbération de Voltaire, si l’on peut parler ainsi; supposez une série d'imilalionssuccessives qui vous auraient fait descendre à une pièce de de Belloy; et puis traduisez en anglais, et vous aurez une idée assez exacte de la pièce de Thompson, et de beaucoup d’autres tragédies anglaises du même temps.
Mais, messieurs, une tragédie, une œuvre quelconque de l’imagination cl de l’esprit n’est pas un accident qui se produise un matin, parce qu’on a lu un écrivain étranger et qu'on veut l’imiter. La littérature, le théâtre surtout, se lient à tous les accidents qui font la vie sociale. Quand la littérature est insignifiante , elle témoigne de l’état de la société, comme les médailles grossières du quatrième et cinquième siècle annoncent le temps où elles furent frappées , et sont expressives par leur imperfection même.
Si le théâtre anglais était faux et faible au dixhuitième siècle, il y avait quelque chose qui le voulait ainsi; ce n’était pas seulement la difficulté de trouver des Shakspeare tous les cent ans; il y avait une autre cause réelle et générale.
Ici , messieurs, nous ne pouvons nous défendre de jeter un coup d’œil bien rapide sur l’état de l’Angleterre, depuis 1710 jusqu’en 1730. À celle époque, la société avait subi, en Angleterre, de grandes révolutions, de grands changements. La plus décisive des vicissitudes que puisse éprouver un peuple, la mutation du pouvoir fondamental et souverain avait passé sur l’Angleterre. Mais la société anglaise n'avait pas partage ce mouvement de rénovation qui, même sous la monarchie absolue, sc développait en France avec rapidité. C’est une chose singulièrement curieuse d'examiner ce qu’était alors la société en Angleterre, et ce qu’elle était en France. En France, le pouvoir était souverain, illimité; mais l’opinion était singulièrement libre et novatrice. En Angleterre, le pouvoir était contesté; son droit même naissait d’une action démocratique; et cependant il y avait dans les formes générales quelque chose de régulier, de hiérarchique, de dominant, qui semblait asservir cl intimider les esprits, au milieu même de l'indépendance politique qui leur était laissée. Cela devait être : une révolution avait été faite eu Angleterre par une aristocratie toute-puissante, que ce grand
essai de sa force avait rendue plus impérieuse. Les whigs avaient changé le pouvoir en Angleterre; mais ils n’avaient pas changé le pouvoir des whigs. La royauté avait été déplacée par la noblesse; il restait donc une imposante coalition de toutes les grandes fortunes et de tous les grands noms de l'Angleterre; et au-dessous de celle autorité prédominante , s’agitait avec plus de bruit que de puissance le flot populaire.
Des exemples vous feront mieux sentir ce que je cherche à exprimer. En France, depuis Louis XIV, qui prit plaisir à élever sa nation, sans rien abandonner de son pouvoir, et même en l’exagérant, les lettres avaient commencé k devenir une dignité. Louis XIV disait à Boileau : « Souvenez-vous que « j’aurai toujours une demi-heure à vous donner. » Et je ne sais quel est le seigneur de la cour auquel il aurait dit davantage.
La protection accordée aux lettres était un éclat pour le trône. Les lettres elles -mêmes étaient la seule liberté publique, alors autorisée. En Angleterre, au contraire, la liberté publique étant réelle pour les pouvoirs politiques, on s'inquiétait fort peu de la demander aux lettres. Les plus grands poêles de l’Angleterre, au lieu d’élre admis à l'entretien de la reine Anne ou de George 1er, recevaient d’un ministre une pension sèchement accordée.
Telles étaient les mœurs, qu’il ne paraissait pas malséant à un poêle anglais du dix-huitième siècle, de présenter à quelque lord une bien respectueuse dédicace, que j’allais appeler une pétition; puis de recevoir directement, métaliiquement , un salaire de sou humble hommage.
Citons un exemple entre mille. Thompson , ce poêle naturel et vrai , ce premier chantre des montagnes d’Ecosse, né pauvre, destiné d’abord à l'état ecclésiastique, mais bientôt au milieu de la controverse, saisi de je ne sais quel mouvement poétique qui lui fait un jour traduire en beaux vers un psaume, au lieu de le commenter théologiquement, Thompson est conduit k Londres par cet instinct, celte vague espérance du talent; il nous raconte lui-méme qu’il manquait de souliers, et n’avait pas d’asile. Il était cependant porteur de ce chant de l’Hiver, le plus beau de ses Saisons; il trouve à grand’peine uii libraire qui consente à l’imprimer; et il le dédie à sir Spencer Compton. On était si préoccupé des affaires politiques, si dédaigneux de la poésie, que les vers admirables de Thompson restèrent d’abord ignorés du public et du protecteur que le poêle avait invoqué. Enfin l’ouvrage fut lu, vanté; cl Thompson, enhardi |*ar cc commencement de succès et par sa misère, se déride à sc présenter chez sir Spencer. Il faut
l’entendre lui-méme raconter son audience (I) :
Je vous ai écrit l’autre jour que j’avais ru sir Spencer samedi matin. Quelqu’un, sans m’en prévenir, lui avait parlé de moi. Il répondit que je n’étais jamais venu le voir. Alors on lui demanda s’il lui serait agréable que je me présentasse chez lui. Il répondit que oui; on me donna uuc lettre d’introduction. Sir Spencer me reçut avec ce qu’on appelle des manières polies, me fit quelques questions sur des lieux communs, et me donna vingt guidées. Je ne manquai pas de répondre que cc présent avait plus de valeur que mon ouvrage, et que j'en devais avoir obligation à sa générosité plutôt qu’à mon mérite.
Si vous songez, messieurs, quel rang occupait en France la littérature au dix-huitième siècle; combien on ménageait Voltaire, même en décrétant scs livres; quelle considération s'attachait à Duclos et à d’Alcmbert : si vous vous rappelez les Mémoires de Marmonlel, l’admiration que Marmonlel inspirait, et les égards qu’il trouvait dans le monde, ne serez-vous pas frappes d’un grand contraste entre la France cl l'Angleterre? C’est qu’en France, à défaut de toute liberté légale, la littérature était devenue un pouvoir politique : la mode, l'engouement venaient s’y joindre dans une société spirituelle et desoccupée. De là, ce culte pour le talent, et celle admiration que l’on avait dans ledix huilième siècle pour une foule d'hommes célèbres maintenant ignorés, ou du moins très-peu lus. Sous cc rapport , le dix-huitième siècle , si remarquable en France par le mouvement général des esprits et la présence de quelques rares génies, fut l'àgc d’or de la littérature médiocre.
On peut donc le dire : si les hommes de lettres ont travaillé, comme on les accuse, à altérer la forme de l’ancienne monarchie, ils ont véritablement conspiré contre eux-mômesj car il n’y a pas de doute que là où des intérêts politiques publiquement et légalement défendus autorisent un talent qui efface le talent littéraire, qui passionne bien autrement les esprits, qui les intéresse bien plus utilement, qui leur parait une force cl un droit, au lieu d'un amusement oisif, le bel esprit doit perdre beaucoup, l’our sc soutenir avec avantage, il faut qu’il sc XÎL!?->mc et qu’il s’élève.
Dans le dix-huitième siècle, les hommes de lettres en France avaient quelque chose du rang des lettres de la Chine; ils étaient le grand corps, le corps dominant; on leur savait gré de leur docilité, et on avait peur de leur résistance. Sous la monarchie absolue, ils avaient une indépendance privilégiée, dont ils usaient quelquefois avec une hauteur applaudie par le public. Sous l’aristocratie anglaise, au contraire , la littérature nous parait, à la même époque, timide et respectueuse. Thompson, et Thompson pauvre cl encore inconuu,
(1) Ce récit est emprunté d’une spirituelle notice dr M. de Baranle sur Thompson.
no sera pas le seul exemple do celle humilité du génie devant la richesse et le crédit. Je choisirai le plus mélancolique, le plus ausLère des poètes anglais, ce religieux Young, qui semble à notre imagination avoir passé sa vie dans les tombeaux, n'avoir médité que sur la vanité des grandeurs humaines. Faut-il le dire? Young employa une grande partie de son temps et de sa verve à composer une multitude de dédicaces; il débuta par en adresser une au duc de Wharlon, lord lieutenant d’Irlande, que Pope a désigné comme le plus scandaleux des hommes puissants. Avec une sorte de candeur, le simple, le timide, mais ambitieux Young, adresse à Wharlon d'incroyables flatteries.
L'imagination mélancolique de Young semble prédominéc par ce besoin de servitude cl de complaisance. Il consacrait des vers et des panégyriques à toutes les grandes familles d'Anglelcrre; et il a trouvé le secret de flatter jusque dans un poëme sur le jugement dernier. Il y place l'apothéose de la reine Anne qui vivait encore. Plus lard, il composa même une longue pièce à la gloire de Walpole, ce modèle des ministres despotiques et corrupteurs; et il s'écriait en Unissant : h Ah ! combien «je souhaiterais, enflammé par un si grand sujet, « de lancer ton nom dans les profondeurs de la u gloire et de l'éternité! Mon cœur, 6 Walpole! « brûle d'un feu reconnaissant; les flots de ta mu- « niflceuce dirigés vers moi sont venus rafraîchir « l'aride domaine de la poésie, m (Oh rit.) Vous le voyez, messieurs, ôtez les métaphores orientales, il reste quelque chose de bien matériel et de bieu humble.
Que conclure de tout cela, messieurs ? C’est que dans la liberté anglaise du dix-huitième siècle, la puissance toujours conservée d'un hautain patronage, la forme exclusive et prédominante des pouvoirs et de la hiérarchie aristocratique effaçaient tout, faisaient disparaître les supériorités mêmes du talent et de la pensée. I#a France, au contraire, que l'on accusait alors d'être si fort arriérée, celle Frauceque Iropsouvq^CïTT^vaiusqui naissaient au milieu d'elle, o -^sévèrement jugée, avait, malgré les formes d'ÿn gouvernement moins favorable à la liberté, quelque chose de naturellement plus libre et plus noble. Montesquieu a fait de l'honneur un supplément très-salutaire à la liberté. Vous ne trouvez rien de semblable dans les habitudes de l’Angleterre. L’argent y dominait tout, même la liberté donnée par les lois.
Quelle devait être cependant l'influence de ces mœurs sociales sur les ouvrages où l'expression de ces mœurs ne se retrouve pas visiblement empreinte, mais qui en ont nécessairement reçu le reflet ? Croyez-vous que cette espèce de servilité, de
timidité d'esprit, puisse s’accorder avec les grandes, les nobles inspirations? Je ne le pense pas. Toutes ces pièces de Young, empreintes d’une uniforme et vulgaire flatterie, sont frappées en même temps de froideur et d’insignifiance. Les ouvrages où Thompson n*a pas été inspiré par une passion forte et vraie, où il n’a fait que de la lilféralure de cabinet, sont également médiocres. L'imitation étrangère, l'imitation servile de la France, et l’ascendant d’une impérieuse hiérarchie sociale, telles étaient donc les causes qui , dans l’Angleterre de cette époque, restreignaient l’effort du génie. Toutes les fois qu’il s'eu laissait dominer, sa marche était faible et contrainte. Il ne s'élevait qu’en découvrant quelque nouvel horizon, où il fût affranchi de celle double subordination de la pensée.
Essayons de le suivre : cherchons comment le génie a pu se frayer, en Angleterre, des roules inconnues jusqu’alors; quel a été enfin le principe d’originalité qui est venu se mêler à celte littérature si timide et si factice.
Messieurs, c’est ici que vont se présenter des questions qui reviennent sans cesse aux esprits, et qui ne seront décidées que par les productions des grands écrivains , et jamais par les raisonnements plus ou moins ingénieux des critiques, ces questions de nouveauté dans les arts, de vérité dans les sentiments; ces questions de littérature du Nord cl de littérature du Midi ; ces questions de littérature classique et de littérature libre, si on veut l’appeler ainsi. Qu’avail-il manqué au dixhuilième siècle? Quel genre de beauté pouvait encore être créé par une imagination forte et vraie? Quel caractère avait eu la poésie en France? Que pouvait-elle devenir ailleurs?
La poésie en France et dans Voltaire, qui fut toute la poésie du dix- huitième siècle, était singulièrement l’expression d'une société clégaule , polie, brillante. Voltaire ne s’est jamais occupé de la mélancolie, par exemple ; si le mot eût été fort à la mode de son temps, il s’en serait moqué; dans la pratique, il n’y a jamais songé pour lui -même. S’est- il occupé davantage de la campagne? Je ne le crois pas; et on a dit assez spirituellement que dans son poëme épique de la Uenriade , il n'y avait pas seulement de l'herbe pour les chevaux.
Ou trouve dans la Uenriade une éloquente , une brillante, une judicieuse traduction en vers du système de la gravitation. La doctrine de la tolérance est très -habilement développée dans le ciel chrétien, où saint Louis conduit Ilenri IV. Toute celte poésie appartient au monde des idées; du reste, Voltaire ne semblait pas avoir regardé la nature extérieure.
En effet , messieurs, l’esprit de l’homme est tel-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
lement faible, môtnc dans les plus grands génies, qu'il ne peut se fixer, sans s'absorber, être dominé par une prédilection, sans que les autres intérêts, les autres perspectives ne disparaissent et ne s’effacent pour lui. La société était si brillante dans le dix-huitième siècle; elle était si spirituelle, qu'elle était & elle-même son unique point de vue ; les salons avaient tant de grâce, qu’on n'ouvrait pas la fenêtre pour regarder les champs.
Voyez l’abbé Dclille lui-même, ou, pour mieux dire, voyez surtout l’abbé Dclille: il a senti, à la fin du dix-huitième siècle, qu’il y avait un nouveau genre à exploiter. Il semble qu’il ail fixé les yeux sur la carte des productions de l'esprit, et qu'il ait aperçu un pays par lequel on n'avait pas passé depuis longtemps : c'étaient les champs, la nature. Alors, par un calcul de l’expérience et du goût, il a dit: Il faut aller là, c'est une terre neuve. Mais a-t-il chanté la campagne parce qu’elle ravissait son âme? Uélas! non. Dans son poème sur tes Jardiné , il peint les impressions, et, si l'on peut le dire, les sites de la ville. Dans son Homme des champs, il décrit une partie de trictrac beaucoup plus longuement qu'un verger, un ruisseau. Il n'a pas cette émotion de Virgile, cet amour des champs. Scs retours, ses apostrophes, ses élans de l'ime, appartiennent toujours aux souvenirs, aux passions, aux idées do monde, de la cour. Souvent ce sont des sentiments nobles et doux qui l’ont anime; mais enfin c'est la vie sociale, et non la vie champêtre qui le préoccupe.
Virgile serait, au besoin , un maître de botanique. Ouvrez Virgile, vous ne trouverez pas une épithète qui ne prenne la nature sur le fait.
Cùm ver t rubenti
Camlida veoil avis longis invita colubris.
Au sortir de celle enceinte, vons pourrez vérifier l'expression du poète, en voyant sur les arbres dn Luxembourg poindre et rougir les premiers bourgeons, indices du printemps. Dclille n’a rien de semblable dans ses vers. Il ne peint que le monde, et n'est inspiré ni par la nature ni par la solitude.
Ce sentiment de tristesse religieuse, cette rêverie de Pâme qui n’a point de place dans la composition dramatique, où le poète s’efface cl disparaît, avait aussi presque manqué à la poésie de nos deux grands siècles. La Fontaine avait eu l'amour de la solitude ; Racine l’aurait eu, si la cour de Louis XIV ne l’avait pas si vite enchanté , et s’il s’était promené plus longtemps dans les vergers de Port- Royal que dans les parcs de Versailles, où il y a tant d'art qu’il n’y a plus de nature ; mais la vive impression des champs sur l’âme du poète n’en était pas moins presque étrangère à notre poésie
élégante et pompeuse. Sous un ciel moins heureux, la musc anglaise s’empara de ce beau sujet, dédaigné par nos mœurs ; ce ne fut ni calcul ni théorie. Thompson devint poète des champs, comme Virgile l’avait été. Virgile avait passé une partie de ses j >urs à la campagne ; c’était la vie romaine , la guerre et le labourage. Les malheurs mêmes des guerres civiles avaient donné quelque chose de plus touchant à celle prédilection pour les asiles si souvent violés par la force militaire, au milieu des partages que commandait la victoire, tantôt de Sylla, tantôt d'Auguste. Aussi Virgile offrait-il dans ses vers deux caractères originaux : le goût des champs qui appartenait à la vie romaine, et un sentiment de tristesse qui a quelque chose de nouveau dans les mœurs brillantes du polythéisme méridional, et qui lui était donné par les temps malheureux où il a vécu.
Mais dans l’antiquitc et dans quelques beaux génies du siècle de Louis XIV, le sentiment mélancolique se montre quelquefois, et n'est pas le fond niétnc de la poésie. C'est une impression forte, rapidement effacée, ou parcelle existence heureuse et vive , sous le beau ciel de la Grèce et de l'Italie , ou par ces formes régulières d’une vie sociale , pompeuse et savante. Ce n’est donc pas seulement la différence du Nord et du Midi, comme le veulent d'ingénieux écrivains, qui détermine les caractères de la littérature; c’est tout l’ensemble social. La splendeur imposante du siècle de Louis XIV ne permettait pas ces longs repos de l’àmc sur ellemême; ou du moins, si de telles impressions pouvaient naître, elles appartenaient tout entières à la religion, biles avaient besoin de sc séparer du domaine de la vie commune et vulgaire. C’était au fond de l’oratoire, au pied des autels, que la mélancolie venait sc réfugier , sous le nom sacré de Religion.
Au contraire, dans un âge beaucoup plus détaché des formes austères de la religion, la mélancolie vint comine un supplément â ce besoin de l'bomme, de s’élever par la méditation. La mélancolie fut une sorte d'idéalisme tourné en religion, exaltant lame sans la guider, lui donnant des émotions si prolongées, qu'elles devenaient monotones, cl semblaient bientôt factices.
De même cct amour des champs qui , dans Virgile, est si spontané, si facile, qui s’unit au sentiment d'un si beau climat, et au plaisir de respirer la lumière presque orientale d’ilalie, en passant sous le ciel du Nord, devient plus sévère cl plus triste.
Maintenant quelles beautés véritables rachètent celle différence? Quelle part d’originalité, quel chartnc nouveau pour l'imagination peut offrir cette
poésie mélancolique et champêtre, qui, dans l'Angleterre du dix-huilicmc siècle, inspira Thompson et Young, et qui fut d’abord accueillie par nous comme une mode étrangère eu échange de notre théâtre.
Lorsque la traduction du poème des Saisons parut en France, quoique tous les esprits fussent préoccupés de philosophie, de vers et de littérature, qu’il n’y eût qu’une société raisonneuse et une société aimable, cependant ce climat du Nord, celte joie que donnent la tempête et l’orage, celle admiration pour les glaces qui couvrent les sommets des montagnes d’Écosse, tout cela charma comme une nouveauté, tout cela séduisit singulièrement les esprits et les prépara à celle admiration plus grande encore qu'inspira quelque temps après la poésie factice d’Ossian.
Mais ce qui charme à litre de nouveauté des esprits blasés, est-il pour cela essentiellement beau, essentiellement vrai? C'est ici que nous allons entrer dans un détail bien court, qui sera peut-être un peu tcchirt'quc, mais qui aspirerait à être une leçon de goût, s’il est possible.
Ce qui caractérise Virgile, ce grand poêle pour lequel notre admiration est émoussée par les redites du collège, et que l’on sent moins peut-être, parce que cette émotion même semble un lieu commun ; ce qui caratérise Virgile, c'est une admirable sobriété de détails, c'est la puissance de peindre, d'émouvoir et de passer rapidement; c'est à la fois un haut degré d'imagination cl de précision. Virgile dit:
O fortunatos nimium sua si bona nôrini,
Agricoles !
Votre âme achève, si elle veut; votre âme rêve sur ces paroles, sur ces paroles si mélodieuses, et qui passent si vile; le poêle ne vous retient pas, ne vous arrête pas longtemps, bien moins à la contemplation qu’à l'anatomie de la nature.
Maintenant, voyez Thompson, qui cependant est un grand poêle. Je traduis mal; n'importe; vous apercevrez l'anglais : « O le plus heureux des hommes, s'il connaissait son bonheur , celui qui, loin des fureurs civiles, retiré dans un talion, vit avec un petit nombre d'amis choisis, et boit les purs plaisirs de la rie champêtre ! n 11 y a là trop de poésie, et dès lors, il n'y en a pas assez. Au lieu do ces expressions charmantes et naturelles, sua si bona nôrint, vous avez une phrase d’auteur, boit les purs plaisirs de la vie... Il ne faut pas croire que la poésie soit toujours d'employer les images; elle consiste souvent à se servir du mol le plus simple; car elle est encore plus une âme qu'un langage.
bien qu'il nuit pas un magnifique palais.
dont la porte orgueilleuse vomit chaque matin ta foule rampante des flatteurs qui mentent, et auxquels on ment à leur tour. Cela n’ajoute rien au manè salulanlutn totis vomit œdibus undam, et cela est moins rapide. Le poète n’a pas besoin de tout dire; il faut qu'il laisse penser, sentir; le poêle éveille votre âuie mais il ne la fatigue pas.
bien qu'il n’ait pas une robe bridante, dont les couleurs reflètent tout l'éclat tle la pourpre orientale, et sont à ta fois l'orgueil et l'admiration des sots. Il y a là surcharge de philosophie. Le poêle n'est pas un philosophe; il ne commente pas les sentiments; il les donne; il n'est pas un moraliste epigrammalique; il est ému, et vous l'êlcs avec lui.
Je ne prolongerai pas ce parallèle; il suffît d'un commencement de critique achevé par votre goût. Cclan’cinpéchc pas Thompson d’avoir par moment du génie. Mais quand nous comparerons sa richesse surabondante à celte pureté du goût virgiiien, à celle imagination à la fois si poétique cl si réservée, nous sentirons quelle distance sépare celle poésie diffuse, nous ne dirons pas de la poésie classique, mais de la poésie grecque. Elles se ressemblent comme une statue grecque, si élégante et si vive, exprimant la force cl le mouvement par sa seule altitude, ressemble à ces statues de l’Inde, où l'artiste a multiplié les bras, pour signifier la force. C'est l'âme qui fait tout dans uu ouvrage grec; et c’est pour ainsi dire la représentation matérielle qui veut tout dire dans un ouvrage d'Asie. Telle est la différence entre ces deux poésies, dont l’une est aussi simple et aussi vraie qu’elle est forte et naturelle, et dont l'autre supplée a la vérité, à la simplicité, par la surcharge des ornements, et ne veut rien laisser échapper, parce qu'elle n'a pas l'instinct et le bonheur de trouver d'abord ce qui remplace tout et suffit à l'imagination.
Quelle est donc la beauté qui cependant charme dans les vers de Thutnpsou? Ce sont quelques élans de l'âme; c’est une passion, la vérité du sentiment des champs et la vérité du sentiment religieux. Ce n’est pas un poêle vulgaire qui commence ainsi la description de l'hiver :
Sovez les bienvenues, ténèbres chéries, ombres propices ! Combien de fois, au matin de ma vie, lorsque, nourri par l'innocente solitude, je chantais la nature dans une estase sans tin, combien de fois n'ai-je point erré avec ravissement au milieu des tempêtes, foulant le s neiges de nos montagnes, moi-méme aussi pur, aussi blanc qu'elles !
Il y a là dedans un sentiment de cette piété puritaine cl candide; il y a quelque chose de cette exaltation nafvcdc l'Ecosse, qui s’anime par l’amour de la patrie, et d’une patrie du Nord, par le souvenir attachant de ce rude climat et de cos montagnes solitaires, et qui supplée par le sentiment
religieux à ce qui manque à celle scène imparfaite de la nature.
Sous ce beau ciel du Midi, la religion est Irop souvent une formalité. Sous le ciel du Nord, elle a quelque chose de plus sérieux, de plus mélancolique.Comme le spectacle matériel du monde n’est pas assex beau pour séduire, pour arrêter les yeux, l'homme s’élève vers le Créateur de ce spectacle; il demande au fond de son âme, dont il fait le temple de Dieu, ce qu'il ne voit pas dans ces aspects si tristes, dans ce ciel noir et courroucé qui semble s'interposer entre son Dieu et lui.
Depuis Thompson , tout le monde a etc mélancolique, tout le monde a entendu rugir les vents, les torrents grossis se précipiter; mais la création poétique appartenait à ceux qui, les premiers, oui rendu avec force ces expressions; ou plutôt elle appartient à tous ceux qui les éprouvent encore; car bien que ce genre d’impressions soit plus borné, plus monotone par lui-méinc, il y a cependant une telle puissance dans la vérité , que, même sur les sujets les plus restreints, l'émotion actuelle, immédiate, personnelle, vous rend l'originalité.
Il n’est pas bcsoiu de dire que les parties du poème de Thompson où il a célébré des aspects moins nouveaux pour nous, où il s’est arrêté sur une nature moins accidentelle, s’il est permis de parler ainsi, ont bien moins de charmes et de puissance; il a cependant toujours une passion, l’amour de la patrie. Il y a vingt endroits de son poème où, au souvenir de ta gloire de l’Angleterre, de se* flottes qui, dés le temps d’Élisabeth, cherchaient le passage nord, à la pensée de cette patrie, si puissante dans les arts, si industrieuse, si habile, si agitéedanssa liberté, son âme s’élève et laisse échap* per des expressions pleines de force et de grandeur.
Mais surtout la gravité du sentiment religieux se mêle â ses pensées et consacre ses descriptions.
A-t-il détaillé avec toute la richesse de l’imagination pittoresque les accidents de l'hiver et comme les symptômes de celle mort de la nature , il s’arrête, et, dans une pieuse mélancolie, compare ce spectacle à la fin même de l'homme. Puis, du milieu des glaces cl de la destruction, il prédit le printemps comme une image de la résurrection des êtres, comme une faible aurore de ce jour éternel qui doit être le printemps du monde , de cette seconde création , qui , lorsque ce globe terrestre aura passé, fera paraître devant Dieu toutes les âmes, et, suivant leurs vertus ou leurs vices, les appellera à la peine ou à la récompense.
La poésie semble* prendre ici le langage de la chaire chrétienne agrandie par Bossuet. Ce langage enthousiaste et sublime est, en Angleterre, étranger à la prédication. Le prêtre y semblerait
craindre d’appeler les terreurs de l’imagination à l’appui de la foi. Il raisonne et ne peint pas; il n’essayerait pas, comme Bossuet , de décrire avec un effrayant détail le travail progressif du tombeau. La poésie anglaise s’est saisie de ces dépouilles de notre éloquence sacrée.
L’immatérialité et l’avenir de l'âme, la mort, le tombeau, la résurrection éternelle, devinrent la méditation de ces poètes anglais, qui avaient faiblement imité les formes de notre théâtre. Ce caractère, déjà marqué dans Thompson, est bien plus sensible dans Young, et fil la gloire du seul de scs ouvrages qui lui ail survécu. Ces deux écrivains ont d'ailleurs plus d’un rapport.
De même que Thompson, au milieu des images plus graves que riantes de la nature champêtre dans le Nord, est naturellement conduit aux vérités religieuses les plus solennelles cl les plus terribles, Young mêle toujours dans ses poésies lugubres l'image des champs et un faible ressouvenir de ce qu’il a vu dans ce monde qu’il a quitté.
Nous devons, messieurs, nous arrêter à celle poésie mélancolique. Sa puissance dure encore, et se retrouve dans les vers de Byron. Le scepticisme de Byron a sa passion, sa religion, s’il est permis de parler ainsi, comme la toi de Thompson ou de Young. C'est le sentiment mélancolique transposé, dénaturé ; mais c’est toujours celte même agitation de l’âme rêvant à sa destinée future. Au lieu d’un mélancolique religieux, vous avez un mélancolique sceptique cl égoïste ; vous avez la passion du doute, au lieu de la passion de la croyance. Excusez cette digression, je reviens à l’auteur des A 'vit*.
A l’époque où Thompson venait de ranimer la poésie anglaise par son beau poème des Saisons, ce docteur Young, dont je ne vous ai parié que pour vous dire qu’il faisait un grand nombre de dédicaces, fut tout à coup appelé à une autre poésie. A l'âge de près de soixante ans, il lui vint uu nouveau génie, parce qu’il lui vint une passion de tristesse, une infortune véritable qui , en remuant son âme, le faisait passer du rang d’écrivain factice au rang d'homme éloquent. Young vil mourir, eu peu de mois, sa femme, sa fille et un jeune homme auquel il l’avait promise. Ces trois pertes rapides, les tristes détails de son malheur, ses soins furtifs pour ensevelir sur une terre étrangère cl catholique les restes de celte fille chcrie; tout cela vint agiter lame de Young, cl lui communiquer quelque chose qu'il n'avait pas connu. Son deuil le rendit grand poète.
Ce n'csL pas, messieurs, que cette poésie de Young, qui a tant excité d’admiration en France, et dont l'empreinte se conserve dans les vers de plus d'uu poêle moderne, ce n’est pas, dis-je, que
celle poésie me paraisse la pins vraie, la plus naturelle des poésies , que celle douleur si profonde me paraisse même la plus vraie de toutes les douleurs dans les formes qu'elle emploie. Il semble qu'il appartienne aux sentiments profonds de ne pas être si verbeux. Bien que la civilisation chrétienne ait développé dans l’homme des sentiments que l'antiquité polythéiste négligeait, ou plutôt auxquels l'antiquité polythéiste ne parvenait pas; bien que la religion ait ajoute une corde de tristesse à notre âme, il semble cependant que la vraie douleur ne trouve pas tant de paroles.
Lorsque Young, réfléchissant à la fragilité de notre nature, à celte vie si périssable, à ces espérances si souvent trompées, à tous ces lieux communs qui sont d'cpouvantables vérités, s'est écrié éloquemment : Oû est la poussière qui w’a pas vécu? je n'imagine pas qu’il ait besoin d’employer deux cents vers à répéter sous toutes les formes ce qu’il a déjà dit avec tant de force et d’originalité.
Toute celte mythologie de spectres, de sommeil, de songes, de Nuit sur son char d’ébène, invoquée par Young, me touche moins que les vers simples de Gilbert mourant & l'hôpital, pauvre, sans secours, délaissé même de la gloire :
Au banquet de la vie, infortuné convive,
J’apparus un jour, et je meurs.
Je meurs... et sur la tombe où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j’aimais, et vons, douce verdure,
Et vous, nant exil des bois,
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Salut pour la dernière fois.
Ici les expressions n’ont rien de forcé ; les sentiments sont beaucoup plus vrais, et la douleur beaucoup plus éloquente.
Voilà mon objection contre Young : c'est une imagination forte et monotone; c’est un écrivain mélancolique et factice. Il a des hardiesses singulières ; il est Anglais , il est né sous le ciel de Sbakspeare : comme lui il bouffonne sur les tombeaux : il mène la Mort au bal. ( Le traducteur a ôté cela ; il a eu peur de tout le dix-huitième siècle.) Young habille la Mort d’ornements pompeux ; je crois même qu'il la fait danser.
Mais après ces caprices d'imagination, ces saturnales de mélancolie, s'il est permis de parler ainsi, il reprend une pompe monotone ; et les mêmes idées reviennent lourdement et longuement développées.
Quarnl je lis une lettre de Bourdaloue, du respectable, du vertueux Bourdaloue écrivant à son supérieur : Je sens que inon corps s’affaiblit et «tend vers sa fin; j’ai achevé ma course, et plût « à Dieu que je pusse ajouter : J’ai été fidèle...» je suis touché , ému. Quand je lis les paroles du reli-
gieux, qui, interrogé sur l’emploi qu'il a fait de sa longue solitude, répond : Cogitati die» antiquos, et annos œtemos in mente habui , je vois tout un infini s’ouvrir à ma pensée.
Quand j'entends, à un siècle de distance, Bossuet parler de ses cheveux blancs, de sa voix qui tombe et de son ardeur qui s’éteint , ce pressentiment de la mort dans cet auguste vieillard, celte pieuse vocation qu’il réserve à ses dernières années me saisit d'attendrissement et de respect. Je n'at pas besoin qu'il m’inonde de ses larmes, qu’il fasse incessamment retentir à mon oreille des paroles sépulcrales. L'idée de la mort est assex terrible ; l’imagination achève dans le silence et la crainte.
La morale littéraire de ces réflexions, c’est que la satiété tue, c'est qu'en tout il faut la sobriété du goût; c'est que la passion de la tristesse ne doit pas être épuisée plus qu’une autre ; c'est qu’il suffit de montrer, d'indiquer, d’exprimer une fois, d'une manière forte cl vraie, et qu’il ne faut pas traîner les âmes sur le spectacle de la même idée. Je suis convaincu que la gloire de Young, qui s'affaiblit en Angleterre, s'affaiblira encore davantage, et que les productions dans lesquelles on renouvellera cette monotonie sépulcrale n’atteindront pas l'avenir ; car pour toucher l'Ame de l’homme, il faut l'émouvoir sans la fatiguer.
Je vais citer, pour finir, un poète contemporain. Ces impressions mélancoliques ont dû naturellement s’offrir à l'imagination de notre siècle; il y a par conséquent i la fois imitation et vérité; l’exemple peut venir du dehors, mais l'impression nous était naturelle. En effet, les grands spectacles de nos troubles civils, les violentes agitations qu’ont ressenties les âmes depuis quarante ans, tant d'augustes infortunes , de si affreux mécomptes , de si grandes vertus immolées, de si grands talents égarés, tout ce redoublement de la fragilité humaine que manifeste le spectacle des révolution», ne préparait que trop les esprits à la réalité de celle mélancolie, impuissante, lorsqu’elle est factice.
Ainsi, le goût des études sérieuses est l’esprit de notre époque. Quelque chose de triste, d'austère, de religieux, en est la passion. Tous les temps ont un esprit et une passion. L’esprit seul fait les choses ordinaires de la vie active ; c’est la passion qui fait les grandes pensées. L'esprit fait les hommes qui agissent sur la scène du monde; la passion fait les poètes, les grands écrivains, les philosophes môme. La passion de la foi , je vous demande pardon de cette expression , le sentiment religieux élevé ou abaissé à la passion, dominait l'âme de Kéoélon, de Bossuet : ils lui devaient leur éloquence.
Eh bien! l'esprit religieux aussi, mais sous une autre forme, l’esprit méditatif, mélancolique, sera
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
la passion de notre âge. Les plus beaux ouvrages de notre époque portent l'empreinte de cet esprit. Ainsi, te roman célèbre de Rènè , que je nomme dans une vue toute philosophique, est peut-être le plus beau livre d'imagination produit depuis un demi-siècle. Pourquoi? Parce que c'est un homme de génie qui l'a écrit, et que c’est tout le monde qui l'a fait. C’est le genre d’originalité permis è notre siècle, c'est l’inquiétude rêveuse naturelle à une civilisation avancée , qui se montre dans toutes les expressions de ce drame singulier. Ce sont des idées qu’on n’eût pas comprises auparavant. Au quatrième siècle, je vous demande pardon de ces digressions et de ces secousses de mon esprit, au quatrième siècle, il y avait dans les ouvrages des chrétiens quelque chose d’une passion nouvelle, d’une insatiable curiosité sur les destinées de l'homme, d’un dédain de la terre, d’un élancement vers le ciel; c'est ce qui brille dans les ouvrages de Grégoire de Naziancc, d'Augustin. A la fin du dix-huitième siècle, sous une autre forme, c'est le même dégoût de la vie commune, c'est la même espérance de je ne sais quelle perfection ; c’est enfin, tout à la fois, l’agitation et l’ennui qui prédominent les âmes. Je crois donc que cette nature d'émotions vraie, réelle, n’étant plus une passion de cabinet, doit se communiquer nécessairement à la poésie, et que rien d’élevé, de vrai dans les arts d’imagination, dans l’éloquence, dans la poésie, ne paraîtra sans être marqué de ce caractère.
Mais quoique cette forme de composition nous soit maintenant indigène, qu’elle ne vienne plus seulement d'Angleterre, en copiant des pages d’Young, il faut qu’elle soit toujours dominée par cette convenance et cette vérité qui bannissent les longueurs. Ce qui est monotone est toujours faible. Si vous vous arrêtez trop longtemps sur ces émotions tristes, vous ne pénétrez plus au fond de l'Ame. Je préférerais aux Nuit* d’Young , ce morceau touchant et court dans lequel un poète a jeté quelquesuns des sentiments de son âme, s’est occupé, en passant, de la vie et de la mort, de Dieu cl de l’avenir, non pas avec la gravité orthodoxe d’un théologien, mais avec l'agitation d’une Ame jeune , curieuse, mélancolique. Ce sont des élans du cœur, ce ne sont pas des traites; si c’étaient des traités , longs comme les Nuits d'Young , il pourrait y avoir du génie par accident; mais cela me fatiguerait plus que cela ne me toucherait. J’y verrais une espèce de spleen littéraire qui pourrait bien finir par le suicide du talent.
Je ne raisonne plus, et je vais citer (i) :
Mon cœur lassé de tout, même de l'espérance, etc.
(I) Lamartine, Méditations poétiquai.
Voilà, suivant moi, la poésie mélancolique dans sa plus louchante expression. La voilà naturelle, éloquente plus remplie de grâce encore que de tristesse, et surtout très-courte et très-rapide, donnant à l’Ame une émotion, et ne lui faisant pas le long commentaire de sa propre douleur, ne la prêchant pas sur sa souffrance.
DEUXIÈME LEÇON
Deuxième époque littéraire du dii-buitièmc siècle en France, eu Angleterre et en Italie.— Originalité du génieanglais. — Richardson ; détails sur sa vie. — Quelques mots sur Pameta. — Clarine; grand caractère de ce roman. — Jugements de Voltaire et de Diderot. — Art admirable de Richardson. — Citation de quelques passages.
Nous allons maintenant étudier la seconde époque littéraire du dix-huitième siècle, en France, en Angleterre et en Italie, trois pays si voisins et si divers, qui se sont communiqué leurs inspirations et leurs idées. En France, sous le nom de seconde époque, je désignerai le temps où les quatre génies créateurs du dix-huitième siècle n’agisscnl plus seuls sur la littérature, et sont remplacés ou entourés par ce nombre assez grand d’esprits inférieurs, mais brillants, qui concoururent à donner aux lettres françaises un caractère de popularité dans toute l’Europe.
En Angleterre et en Italie, cette seconde époque doit nous offrir encore des esprits d’un ordre élevé, des hommes dont les pensées agissent beaucoup sur l’esprit français. Une sorte de réaction s’accomplit; et, de même qu’au commencement du dix-huitième siècle, l’Angleterre avait réfléchi le génie de la France, ainsi dans cette époque la France à son tour réfléchit l’Angleterre. Notre esprit, d’abord si brillant, devint imitateur ; notre littérature, d’abord imitée des anciens, devint copiste des modernes, même en cherchant la gloire de l’innovation et du paradoxe. L’innovation, si l’on peut parler ainsi, sc plaça seulement dans la singularité de l'imitation.
C’est surtout l'Angleterre qui devint alors le modèle privilégié de la France. Les grands génies même du dix-huitième siècle l’avaient imitée; les esprits secondaires devaient l’imiter bien davantage. Ainsi, messieurs, le développement naturel de notre cours, ce rapport, cette correspondance, que nous marquons sans cesse entre les peuples principaux de l’Europe se communiquant par la pensée, nous obligent à nous arrêter quelque temps sur l’Angleterre.
Nous avons déjà parlé de scs poètes. En effet, quand il s’agit d’imagination et de génie, les poètes
240 couns DE LITTERATURE FRANÇAISE.
ont le droit d'être en tête du mouvement ; ce sont eux qui agitent les premiers l'esprit de leur nation, qui jettent sa pensée dans des routes nouvelles, qui éveillent et développent scs sentiments. Ainsi, dans la Grèce, Homère, ou toute l'école poétique qui s'appelait Homère; ainsi, dans l'Italie, quelquesuus de ces vieux poètes, que Virgile n’a fait oublier qu'en morcelant leurs vers dans les siens; ainsi, dans l’Kurope du moyen âge, ce Dante, si grand théologien pour son siècle, et si grand poète pour lo nôtre , ce Dante qui créa à la fois toute une mythologie et toute une langue, ont les premiers remué l'esprit de leurs contemporains, et donné le mouvement aux siècles à venir.
Ainsi, en Angleterre, Shakspcarc a tout fait naître à la fois, la hardiesse, le sublime du langage, l’imagination dramatique, soit dans le pathétique, soit dans la comédie. Ainsi, notre Corneille, venu plus tard, quand la langue française était déjà dénouée par le génie de Montaigne, eut peut-être une influence moins universelle, moins éclatante, remua moins de choses à la fois; et cependant, sa trace se trouve dans tout ce que l’esprit humain a fait de grand en France au dix-septicme siècle.
Mais ces grands hommes, ces poètes qui mènent la pensée de leurs contemporains, qui la poussent en avant, il ne faut pas les espérer à toutes les époques même de splendeur littéraire. Young , Thompson, que j'ai nommés, dont j’ai caractérisé les principales beautés, n'ont pas eu cette puissance sur leur siècle; ils appartenaient seulement à celle vaste galerie littéraire que nous parcourons, par l'influence qu’ils ont particulièrement exercée sur l’esprit et le goût français.
Une autre révolution, une autre influence est visible en Angleterre. Elle s’est formée indépendamment de la poésie contemporaine, quoiqu'on y reconnaisse la trace de la vieille poésie «le Sliak* spcarc; c'est celle de l'imagination jointe à la morale, dans une prose éloquente.
A ce titre, personne de vous ne sera étonné de me voir flxcr quelque temps votre attention : sur quoi? Sur des romans. El pourquoi non? De roman moral, ce genre de littérature presque absolument inconnu à l'antiquité, est presque l'expression la plus vivante cl la plus Adèle de notre civilisation moderne : il est l'histoire privée de la société, tandis que l'histoire elle-même n'csl que la peinture des hommes publics et des événements extérieurs. De plus, ce reproche fait par un homme d'esprit à la nation française, de n’avoir pas la tête épique, appartient un peu à tous nos peuples modernes, si enfoncés dans les intérêts matériels do la vie, si entraves, si préoccupés de tous les soins de leur civilisation élégante et industrieuse. Il faut le dire, ]
messieurs, le romau éloquent, le roman passionné, le roman moral et vertueux, est, sous certains rapports, le poème épique des nations modernes. Sans doute ce nom ne sera réservé que pour un bien petit nombre de romans privilégiés; mais ils le méritent. De même que chez les peuples poéliqucsde l’antiquité, au milieu de celte vie toute musicale qui les transportait sous leur beau climat, les chants conservés de quelques bardes ravissaient les imaginations; ainsi dans notre vie à la fois plus sociale et plus oisive , ainsi dans nos mœurs de salon substituées aux mœurs de l'Agora et du Forum, quelques-unes de ces inventions savantes, ou spirituelles, ou passionnées, qui régnent dans les romans, préoccupent tous les esprits, et produisent presque l'impression, que ces chanta populaires des premiers temps faisaient sur les âmes plus naïves des nations antiques.
Messieurs, ces paroles sont une espèce de prologue, et, si vous voulez, d'apologie, pour me donner le droit de vous entretenir d’un romancier anglais qui a puissamment agi sur la littérature française du dix-huitième siècle, qui a excité l’enthousiasme de plusieurs écrivains célèbres, et dont l’influence se retrouve dans toutes les innovations dramatiques méditées alors, et heureusement tentées aujourd'hui. Cet écrivain, c'est Richardson, homme qu’il est permis de nommer ici , et même avec respect; car quelle que fût la vivacité séduisante de son imagination , quel que soit le coloris trop véhément cl trop hardi de plusieurs de scs peintures, nul écrivain n'a fait aitner davantage la vertu, nul écrivain ne l’a sentie plus au fond de son cœur. Cet éloge, je le justifierai par la sentence, même assez sévère, de l'un de ses contemporains, de l’un de scs compatriotes. » Richardson, dit le « docteur Blair, est le plus moral de tous les ro- « manciers;scs intentions sont toujours vertueuses « et pures; on ne peut lui refuser du génie, quui- •> qu'il ail eu le malheureux talent d’allonger sans « fin des ouvrages d’amusement. »
I,a sévérité littéraire de ce jugement laisse toute sa force à l’éloge moral donné par un homme d’un esprit grave et d’une profession sainte. D’intéressantes observations viendront d'ailleurs sc lier à l'examen de cet auteur célèbre ; il est pour nous i’cxcmpic le plus éclatant de ces révolutions quelquefois inégales cl contradictoires qui s'opéraient dans l'esprit des deux peuples. Ainsi l’Angleterre, a la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-huitième, avait été remarquable par une sorte d'emportement sceptique cl épicurien ; je parle du caractère de ses principaux écrivains. Les ouvrages des Collins, des Tindal, des Roliugbrokc, affichaient, il faut le dire, le plus spirituel et quel-
iMI
TABLEAU I)U DIX-HUITIÈME SIÈCLE
qucfoisleplus coupable mépris des lois austères de la religion et de la morale. On ne peut dissimuler que dans les égarements semblables où fut entraîné le génie de plusicursécrivains célèbres du dix-huitième siècle, l'imitation anglaise est frappante et continue : singulier phénomène , synchronisme moral, qu’il importe de remarquer! Au moment où l'imitation de licence anglaise agissait avec tant d'empire sur les beaux esprits de la France, et recevait un nouvel éclat, un vernis plus séduisant de la vivacité, de la légèreté naturelle à notre nation, l’Angleterre semblait se repentir de l'exemple qu'elle avait donné , et contredire sa propre influence : un retour vers les idées sévères de la morale s'opérait de toutes parts. Tandis qu’ici les ouvrages même de pure philosophie s'imprégnaient trop souvent d'un sensualisme grossier et peu philosophique, en Angleterre, les fictions, les romans mêmes, se remplissaient de morale et de religion. Il importe, messieurs, d'examiner ces vicissitudes, ces alternatives de l'esprit humain. Parmi les auteurs de cette révolution mémorable dans la littérature anglaise, se place au premier rang Richardson, tout à la fois par l'éclat de son talent et par la popularité de ses ouvrages.
Nous allons entrer ici dans quelques détails sur la vie de Richardson, afin de mieux comprendre scs écrits.
Richardson était né à la fin du dix-septième siècle, au milieu meme de celle époque de scepticisme anglais dont il devait démentir les exemples et les doctrines. Les premières années de sa jeunesse furent obscures et pauvres; l’essor de son talent fut tardif. Cependant ce talent était reconnaissable dès son enfance ; mais, retenu d'abord par les soins d'une profession laborieuse, celle d’apprenti imprimeur, il attendit au milieu d’un travail modeste et lucratif, l’âge de cinquante ans, pour écrire et pour mériter cette réputation qui porta son nom dans toutes les parties de l’Europe. Nous lui demanderons a lui-même les premiers aveux, les premiers pressentiments de son talent. Voici ce qu’il raconte dans une lettre : « Je me souviens que, dès mon jeune âge, on remarquait en moi le don de l’invention ; je n’aimais pas à jouer comme les autres écoliers; mes camarades me nommaient le sérieux et M. Gravité. Cinq d’entre eux surtout se plaisaient à sortir avec moi, soit pour nous promener, soit pour aller chez leurs pères ou chez le mien, et ils me demandaient de leur conter mes histoires, comme ils disaient. Je leur en contais quelquesunes de vraies que j’avais lues, cl d’autres que j'inventais, et qui souvent les touchaient beaucoup, etc. Toutes mes histoires , je suis fier de le dire, étaient d’une excellente morale, * »
Ce ne fut pas la seule élude de Richardson. Avec celle familiarité décente, commune dans les mœurs anglaises de cette époque, il passait une partie de ses heures de loisir dans la compagnie de jeunes filles nées de pauvres et honnêtes familles comme la sienne; il leur racontait ses histoires, qu'il rendait alors encore plus touchantes. Déplus, il avoue lui-même qu’il se faisait quelquefois le secrétaire de ces jeunes personnes, et se préparait ainsi â composer ces Icllrcs, souvent un peu trop longues, qu'on lit dans Pamèla, dans Grandisson et dans Clarisse.
Quoi qu'il en soil de celle première éducation de son talent, ce fut surtout parla méditation, par une sorte detaciluruité réfléchie, particulière aux Anglais, que Richardson amassa ce trésor de connaissances, d'idées et de nuances morales, qui font le charme et l’intérêt de ses livres. Sa condition pauvre, à une époque où la haute société anglaise était encore très-fière de scs privilèges et trèsséparée du reste de la nation, devait l'éloigner du grand monde ; mais une circonstance particulière le rapprocha d’un des modèles les plas originaux et les plus scandaleux que pouvait offrir celle société brillante qui lui était interdite. Imprimeur, Richardson se trouva engage à publier les pamphlets politiques du duc de Wharlon, intrigant plein d'audace cl de talent, affichant scandaleusement le mépris de tous les principes, homme d’esprit au plus haut degré, depuis peu tombe du pouvoir, et alors écrivant.
Le duc de Wharlon était, sous quelques rapports, il en faut croire les contemporain», digne de servir de modèle à ce héros de l’esprit et de la corruption, que la main de Richardson a tracé avec de si vives couleurs, et dont le nom est devenu, pour ainsi dire, une personnification du vice élégant. Richardson , pour prix de ses communications avec lord Wharton, se trouva judiciairement poursuivi comme imprimeur; cependant il ne perdit pas son brevet; et, dans la suite, sir John Onslow, président de la chambre des communes, auquel le mélancolique Young a adressé tant de dédicaces flatteuses, chargea Richardson de l’impression , beaucoup plus paisible et moins compromettante, des procès-verbaux de la chambre des commuues.
Messieurs, je vous donne ces détails pour vous rassurer sur l’existence de Richardson : vous ôtes bien avertis que, par l’exercice d’une industrie modeste, de pauvre il^lail devenu riche, et que vers cinquante ans il put se livrer à ces mouvements d'imagination, à ces vagues inspirations de cœur, à ce besoin de penser, de sentir et d’écrire, qui le tourmentaient depuis sa jeunesse, et qu’il avait
ajournés, afin de s'occuper d'abord du sérieux et du prosaïque de la vie.
Voilà donc, à cinquante ans, Richardson, jusque-là imprimeur comme le fut Franklin, essayant enfin de faire des livres, au lieu de publier seulement les livres des autres. Ce talent de conter et d'écrire des lettres, première occupation de sa jeunesse, lui revint naturellement; scs études n'étaient pas variées; il ne savait pas le latin, non plus que Sbakspcarc, non plus qu'llomère. Ainsi quand vous trouverez dans scs romans de longues citations latines, sous la plume de quelque correspondant pédantesque, sachez bien qu’il les recevait probablement de quelques-uns des auteurs dont il imprimait les ouvrages.
C'est donc surtout dans les souvenirs et la vocation de scs premières années, c'est dans cet esprit sérieux et moral , dans celte gravite religieuse, que les mœurs de famille cl les controverses si communes en Angleterre ont également concouru à entretenir, c’est dans la réflexion solitaire ou le spectacle de la vie que Richardson puisa celle abondance d'idées cl de sentimenlsqui remplissent ses ouvrages. Mais ce qui le caractérisait surtout, c'était une ardeur, une vivacité de préocupation, qui seule peut expliquer le puissant intérêt, le charme de réalité attaché à scs longues fictions.
Je parlerai peu de Paméla, ouvrage dont le sujet, d'une part, n’est pas assez sérieux, et , de l'autre, n’est pas assez pathétique pour nous; car ce qu'un sujet aurait de profane à nos yeux serait couvert et corrigé par ce qu’il aurait de pathétique : nous y assisterions comme à une tragédie ; et cela deviendrait innocent. Paméla ne nous donne pas cet avantage. Mais pour l’étude de l'art , et sous un point de vue dont la plus austère bienséance ne saurait s’alarmer, nous pouvons approcher sans crainte de celte riche, de celte brillante, de celte touchante invention de Clarisse. Je ne dis pas que nous aurons le droit ni le bonheur d'éprouver l'enthousiasme conlag eux de Diderot ; je n'ose me le promettre; mais enGn, nous dirons nos impressions sur ce livre, qui a si vivement louché le dernier siècle, qui est certainement trop oublié aujourd’hui, et qui renferme des beautés immortelles, et surtout une puissance de naturel , de pathétique , que rien peut-être n'a surpassée dans la littérature anglaise.
Rappelons d'abord , comme indice, comme témoignage du grand talent qui éclate dans celle composition et la préoccupation de l’auteur, et celle des contemporains et des lecteurs. Richardson avait publié les quatre premiers tomes de C/arisse. Malgré la grosseur des volumes, l'ouvrage clait encore bien peu avance. Cependant l’intérêt
des lecteurs était déjà puissamment agité : on lui écrivait de toutes parts, on lui demandait pourainsi dire des nouvelles de ces personnages, dont l’histoire n’était pas encore développée tout entière dans son esprit : un vif intérêt, une sorte de passion s’attachait à leur destinée. Les uns, touchés de la sublime innocence de Clarisse, de celte ingénuité si pure, si élevée, si charitable, de cette chasteté d’âme unie à tant d'élévation , à tant de sagacité d’esprit, le suppliaient de faire que jamais ce beau modèle ne fût altéré; d’autres lui demandaient au moins que sa vie fût sauve, qu’elle fût un jour rendue au bonheur; d'autres enfin s’intéressaient à Lovelace. Il y a des lettres écrites et précieusement conservées, où l’on voit des Ames de femmes qui ont demandé à Richardson avec une sorte d’indiscrétion, s’il m'est permis de parler ainsi, et en même temps de piété presbytérienne, que si Lovelace était bien coupable, il le punit en ce monde, mais qu’au moins il sauvât son Ame.
Richardson, dans l’obsession de sa pensée, était lui-même inquiet, agité; au seul nom de Clarisse, il hésitait quelquefois à déshonorer, même indirectement, ce modèle qu’il avait conçu si chaste cl si pur; il hésitait à combler l’infortune d’une vertu si digne du bonheur ; puis une meilleure réflexion lui faisait sentir que la plus haute vertu ne peut pas recevoir sa récompense sur cette terre; et, par respect pour elle, il poussait son malheur jusqu’aux dernières limites.
Eufin, de nouvelles supplications venaient encore, après le cinquième cl le sixième volume, demander en grâce à l'auteur de sauver Clarisse, de conserver Clarisse au monde; Richardson fut inflexible.
Eh! messieurs, sans celle innocente erreur de l'écrivain, sans cet enchantement que lui donuenl à lui-même scs propres idées, comment voulez-vous qu'iiaillc droit d'agir sur l'esprit des autres? comment voulez- vous qu'il vous louche, qu'il vous fasse pleurer, qu’il domine votre âme, si lui-même n'a pas été agité de toutes les impressions qu’il veut vous imposer? C’est là, en partie, le secret, la magie du talent de Richardson.
Eh bien, ce talent , celle magic, était alors toute nouvelle en Angleterre, et presque dans la littérature européenne. Jusque-là, qu’avail-ot» vu? Des romans tout à fait romanesques, semblables à ces fictions des Grecs dégénérés; des histoires qui ne peignaient ni la vie réelle et intérieure de l'homme, ni même les costumes accidentels de la société, ces longs, ces insipides, quelquefois ces amusants romans, produits par l'imagination de Mn* Scu~ déry et de la Calprcnèdc ; ces romans élégants, ingénieux , délicats, inspirés par l'âme cl le goût
de Mm0 de La Fayette; romans dans lesquels il y a toujours une sorte de contradiction entre les mœurs des personnages et l'époque où on les place; romans qui ne sont que des rcQets affaiblis de l'élégante urbanité de la cour de Louis XIV. Mais le roman profondément moral, le roman qui prend l'âme et la suit dans toutes ses nuances, le roman qui prend la vie dans toutes les conditions, qui laisse à chaque condition son caractère, son intérêt, sa passion, son langage, le roman qui est un immense drame, n’existait pas. Ainsi, par exemple, lorsqu’une femme d’esprit du dix-huitième siècle en France avait écrit l'histoire du siège de Calais, croyez-vous qu’elle eût cherché dans les chronique1: du temps la vérité des mœurs et du langage? Point du tout. Elle avait prêté aux héros historiques de son roman les sentiments de fidélité de cour, qui pouvaient exister au temps où clic écrivait. Voilà ce qui arrivait pour les romans historiques. Quant aux romans tout à fait inventés, ils étaient continuellement, quelle que fût l’époque et quel que fût le nom des personnages, la reproduction de l'élégante politesse du dix-septième siècle; ils ne dérogeaient pas jusqu’à la vérité.
Richardson au contraire , précisément parce qu’il était tout préoccupé des êtres qu’il a créés, leur conserve, leur trouve une foule de nuances vraies qui ne ressemblent pas seulement à ce qu’on voit dans telle ou telle société, dans telle ou telle époque, mais qui ressemblent à l’homme en general. C'est, sous ce rapport, le plus grand et peutêtre le plus involontaire imitateur de Shakspearc; comme lui il est attentif surtout au développement des nuances infinies que renferme le cœur de l’homme, dans toutes les conditions. Ces nuances, il les voit d'autant mieux qu’il s'est passionné pour les personnages qu’il imagine, que ses personnages sont devenus une des formes de sa propre existence ; que c'est lui qu’il sent en eux. Et ce don du poète, plus étonnant peut-être dans le poète dramatique, parce qu’il n'a qu'un moment pour le montrer, Richardson le développe lentement, plus à son aise, mais avec plus d'illusion, de vraisemblance dans les longs volumes d'un roman où rien ne l’arrête, où sa plume court et s'égare librement comme sa pensée. Mais vous me direz que toutes les imaginations ne sont pas aussi vives à la fois et aussi patientes, que bien des gens sc lasseront de suivre fa composition et le développement de ces êtres que forge Richardson, et dont il raconte l’bis toire en dix volumes.
Ici vient encore une autre observation. Nonseulement la littérature reproduit les mœurs de la société, mais encore elle dépend, dans ses formes , de certains accidents de cette société. Alors
l'Angleterre politique, animée par scs débats, avait cependant dans ses mœurs quelque chose de domestique, de grave, de solitaire, qui permettait et les longues réflexions et les longues lectures. La science, l’esprit, le talent n’étaient pas encore des choses commodes, expéditives, qu'on veut acquérir en une heure, pour en user aussitôt. Dans la solitude des nombreux châteaux qui peuplaient l’Angleterre, dans la paix de ces familles qui semblaient autant de clan», de tribus, pendant les longues soirées d'hiver, on lisait lentement un roman; on était encore moins pressé que l'auteur ; on le suivait volontiers dans tous ses détours, on se désennuyait par ses longueurs. Mais lorsqu'une civilisation plus avancée abrège également les travaux et les plaisirs de l'esprit, lorsqu’on fait tant Je résumés, même des histoires les plus sérieuses, il faudrait faire un résumé des romans : la fiction n’a pas le droit de se faire écouter si longtemps, quand la vérité peut à peine trouver audience. Ce sont là des accidents de la société qu'il importe de constater; puis, il faut les oublier un moment, quand on examine, dans la vue de l’art, un monument élevé par un homme de génie.
M 'arrêtant donc à Claris se, après avoir caractérisé la puissance générale de préoccupation et d’émotion qui appartient à l'auteur, je saisirai quelques-uns des traits de cet ouvrage ; je les ferai ressortir; je les rapprocherai de quelques imitations essayées en France.
J'ai dit que le génie de Richardson avait quelque chose de commun avec celui de Shakspeare. Le plus grand trait de cette ressemblance est dans l’art et dans la complaisance qu’ils ont tous deux, lorsqu’il s'agit de tracer avec une minutieuse fidélité des caractères de femmes. Chose singulière! ce Shakspearc, souvent cynique, vivant au milieu d'un siècle grossier, dont quelquefois même il exagérait la licence, a trouvé des couleurs d'une admirable pureté pour dessiner des personnages de femmes : Cordclia, modèle de piété filiale, Imogène, Desdemona, Ophélie, Jessica, toutes physionomies pures cl gracieuses, à peine altérées par quelques traits d'un faux goût, et où respire une douceur inconnue dans le siècle de Shakspeare, et qui semble nous étonner davantage sous le pinceau d'un si rude et si mâle génie. Dans une civilisation meilleure, Richardsona lemême talent. Henriette Byron, Clémentine, Paméla, Charlotte, Clarisse, miss Howe, toutes physionomies d’une admirable pureté, où brille le beau idéal de l'âme humaine, parée de grâces et de vertus. Voilà le premier trait qui semble le distinguercomme créateur de caractères, comme ayant ajouté des êtres que vous reconnaissez à ceux qui existent dans le
monde. Un autre attribut de son génie, c’est la puissance et la variété des inventions secondaires qui doivent faire ressortir une pensée principale. A la vérité, celte puissance et cette variété sont achetées par des longueurs dont se moque ou s’impatiente Voltaire :
n J’ai lu Clarisse, dit-il, pour me délasser de mes travaux pendant ma fièvre ; celte lecture m’allumait le sang. Il est cruel, pour un homme aussi vif que je le suis, de lire neuf volumes entiers dans lesquels on ne trouve rien du tout, cl qui servent seulement à faire entrevoir que mademoiselle Clarisse aime un débauche nommé monsieur de Lovclace. Je disais : Quand tous ces gcns là seraient mes parents et mes amis, je ne pourrais m’intéresser à eux. Je ne vois dans l’auteur qu’un homme adroit qui connaît la curiosité du genre humain, et qui promet toujours quelque chose de volume en volume, pour les vendre. »
El ailleurs, au moment inérac où il était au milieu des horreurs de son Abrégé chronologique de ï Histoire (T Allemagne, faisant des recherches dans de geos volumes, il s’écrie : « Vientun roman de Clarisse en six volumes, que des anglomancs me vantent comme le seul roman digne d’être lu d’un homme sage ; je suis assez fou pour le lire ; je perds mon temps et le fil de mes études. »
Il perdait le Gl de scs éludes; ainsi la distraction était forte. Voilà comment le plus brillant des esprits du dix-huitième siècle, comment l'admirable et le profane Voltaire jugeait Clarisse. Voyons comment le sceptique et pourtant enthousiaste Diderot pensait du même livre ;
« Cet ouvrage m’a laissé une mélancolie qui me plaît et qui dure ; quelquefois l’on s’en aperçoit, et l’on me demande : Qu’avez-vous? Vous n’étes pas dans votre état naturel ; que vous est-il arrivé ? On m’interroge sur ma santé, sur ma fortune, sur mes parents, sur mes amis. O mes amis! Pamèla, Clarisse et Grandisson sont trois grands drames. Arraché à cette lecture par des occupations sérieuses, j’éprouvais un dégoût invincible, je laissais là le devoir et je reprenais le livre de Richardson. Gardezvous bien d’ouvrir ces ouvrages enchanteurs lorsque vous aurez quelques devoirs à remplir (1). »
Voilà un enthousiasme bien vif, un peu singulier même; car figurez-vous un homme qu’on interroge sur sa sauté, sur sa fortune, cl qui vous répond : O mes amis! I’améla... (On rit.)
Ce n’est pas tout : Diderot, qui, avec un talent vif et fécond, a cependant écrit peu de pages durables, Diderot avoue lui-même que Richardson était une des séductions qui le détournaient du
(1) Éloge de Richardson, par Diderot.
travail : il lui impute tout le temps qu’il a perdu.
Ainsi, voilà un ouvrage bien diversement juge par le génie du dix-huitième siècle, par le dixhuilièmc siècle personnifié, Voltaire, cl par un esprit fort cl brillant, Diderot. El nous, quel jugement allons-nous essayer? Nous jugerons peu, nous raconterons ; surtout nous abrégerons, et puis nous citerons quelques traits, et puis nous prendrons Voltaire lui-même à partie; nous le saisirons au passage, un jour qu’il a imité Richardson, cl nous lui montrerons qu’il est resté bien loin de ce grand maître de pathétique cl d’éloquence. Oui, sans doute, il y a de prodigieuses longueurs dans Clarisse ; oui, sans doute, pour me faire connaître toute la famille Harlowe, pour roc faire connaître et Lovclace et ses amis, pour me peindre toute celle société, non pas factice, mais très-réelle, qui, au milieu du dix-huitième siècle, étalait en Angleterre le scandale de sa corruption aristocratique, Richardson remplit bien des pages, écrit bien des lettres. Mais était-il possible d'arriver à cette complète et minutieuse peinture de la vie, en étant plus rapide cl plus court? La forme cpislulaire, adoptée par l’auteur, n'était-cllc pas à la fois le seul moyen de rendre cette peinture si fidèle et si vraie, cl l'inévitable moyen de la rendre si longue?
Lorsque, dans une fiction morale, les pensées intimes de chaque personnage vous sont transmises par un personnage à part et pour vous trop connu, c’est-à-dire l’auteur, il y a là sans doute un grand mensonge; mais il y a peu d’illusion. N'aimcriczvous pas mieux croire lire vous-même ce qui sc passe dans chacune des âmes? Après les confessions qui sonisi rares, rien ne peint mieux i’homine que les lettres. Dans la vie réelle, les lettres, quoiqu’elles mentent quelquefois, sont, à tout prendre, les mémoires les plus authentiques sur les personnages célèbres de l’histoire. Quand vous lisez les lettres de Jean Sobicsky, vous le vovez conquérant tracassé par une femme hautaine; vous le voyez de la tente du grand vizir, du milieu des trésors qu’il a conquis, écrivant à celte épouse dont il ménage l’orgueil, dont il flatte la coquetterie, cl lui promettant les riches dépouilles du harem du vizir ; vous le surprenez recommandant de faire mettre un bon article sur sa victoire dans la Gasette de tienne. Sobiesky même, écrivant des Mémoires , eût-il dit cela ? Si , dans la vie réelle, les lettres sont ce qui met le plus l’homme à nu, il me semble que, dans le roman, l’adoption du style épistolaire est la plus puissante, et, pour ainsi dire, la plus vraie des illusions.
Maintenant, quel doit être l'art de l’écrivain pour que les répétitions soient évitées, pour qu’un rapport ou mi contraste entre les divers correspondants
fasse ressortir les faits, les idées qu'expriment leurs lettres! Cet art est admirable, et jamais auteur ne l'a porté plus loin que Richardson. Quelques exemples suffiront pour indiquer ma pensée.
S'agit-il de raconter les derniers moments de la vertueuse, de l'admirable, de la désolée Clarisse, quel sera l'homme qui, par son caractère et son nom, jettera sur ce qu'il raconte un intérêt-, une originalité nouvelle? Ce sera l'ami de Covclace, ce sera l’admirateur de ses vices, ce sera l'imitateur de ses corruptions, ce sera un second Luvclacc, louché de repentir et converti par le respect et la douleur. S’agira-t-il encore de peindre les horreurs du deuil qui suit la mort de Clarisse? â’agira-l-il d’entrer dans l'intérieur de la famille Harlowc, de retracer toute cette scène lamentable ; qu'est- ce qui écrira? Ce sera le colonel Morden, un homme de guerre, le vengeur destiné de la malheureuse Clarisse. I.e poêle, car Richardson est poète, le poète l’a senti; les anciens avaient tort avec leurs pleureuses à gage qui suivaient les funérailles. Ce n'est point par les cris et les p!eurs de quelques femmes, que l’on peut honorer assez cet héroïsme d'innocence eide pureté; il faut faire tomber une larme des yeux stoïques d'un homme de guerre, d*un homme de sang. C'est ainsi que, par un admifable contraste entre le fait et le témoin, Richardson inet toujours deux intérêts dans ses lettres : celui du récit et celui du narrateur.
Avec un art non moins habile, Richardson a tellement entrelacé les lettres de scs personnages, qu’elles vous jettent incessamment de la crainte à rcspératicc, et vous agitent encore, quand vous n'espérez plus. Ainsi, lorsque l'inflexible, l'orgueilleuse famille ries ïLirtnwo est enfin attendrie sur le sort de Clarisse, Clarisse meurt; et après le récit de scs derniers moments, arrive une série de lettres amicales et conciliantes, comme un vain cérémonial, comme une procession de politesses mondaines, pour louer, pour rassurer, pour consoler celle qai n'est plus, et qu'on a laissée mourir par ingratitude et par insensibilité. Création de grand écrivain ! L'inutilité même de ces lettres en fait le pathétique.
Tel est, pour la composition, l’art que l'on peut remarquer dans cet ouvrage; ensuite, ou plutôt bien avant, il faut placer la morale cl le style. Par style, j'entends la passion, le naturel, l’âme mise en dehors par la parole.
La morale... oh! c'est ii surtout que le génie de Richardson brille d’un immortel éclat. Soit que vous considériez 1a morale comme l’expression des devoirs, soit que vous la considériez comme la science des caractères; que le moraliste devienne un prédicateur de vertu, ou seulement un obser-
valeur du cœur humain; sous ces doux rapports, il est impossible de porter pins haut que Richardson la sagacité qui devine, et l'éloquence qui touche.
Ainsi celte foule de personnages que le poète a rassemblés, tous ces acteurs qu’il fait concourir a son but, ont tous des physionomies distinctes cl des traits qui s'accordent. Leurs paroles, leurs actions, leurs passions, leurs intérêts, sont dans une étroite correspondance; vous reconnaissez chacun d’eux, lorsqu'il parle; vous le devinez, lorsqu’il ment.
En même temps il n’est peut-être pas de livre sérieux dont la lecture vous laisse une émotion plus louchante en faveur de la vertu. Toutes les idées de morale cl de religion y sont ramenées, tantôt par les blasphèmes de ceux qui les nient, tantôt par les sacrifices et les adorations de celle qui les ciphrassc, comme son seul appui dans le monde.
Voltaire, messieurs, je vous l’annonçais tout à l’heure, doitparaitre devant vous comme imitateur de ce livre dont il s'est moqué. En effet, dans un de ses ouvrages que je ne nommerai pas, il a tracé la peinture d’une jeuuc femme coupable d'unefaute involontaire, mourant déchirée de remords. Quelle scène a-t-il imaginée? Quelles expressions a-t-il trouvées? Un mélange de pathétique et de bouffonnerie. Cela est bien anglais ; mais le goût anglais se le défend quelquefois; et vous le verrez tout à l'heure sous la plume de Richardson. Auprès du lit de celte jeune femme mourante. Voltaire a placé un philosophe ému, mais qui raisonne comme un physiologiste, et dit : « Quel est ce mécanisme incompréhensible qui porte le désordre dans notre sang, qui fait que nous mourons pour une idée? etc., etc. » Cependant Voltaire représente la jeune victime mourant avec plus de douceur que de résignation; et il peint, par ces belles et insuffisantes paroles, tout ce qu'elle souffre et tout ce qu’elle inspire :
« Elle ne se parait pas d’une vainc fermeté; elle ne concevait pas cette misérable gloire défaire dire à quelques voisins : Elle est morte avec courage. Qui peut perdre à vingt ans son époux, sa vie, et ce qu’on appelle l'honneur, sans regrets et sans déchirements? Elle sentait toute l’horreur de son état, et Je faisait sentir par ces mots cl par ces regards mourants qui parlent avec tant d'empire. Enfin elle pleurait comme les autres dans les moments où elle eut la force de pleurer. »
Eh quoi ! messieurs, pas un mot dans cette peinture ne rappelle une émotion religieuse, si naturelle à la faiblesse cl au malheur, si naturelle à l'innocence etau repentir! Est-cc ainsi que le génie de Richardson avait conçu sa Clarisse? Voulait-il
SI
qu'au moment où elle quittait la tic, aucune espérance céleste ne vint voler autour d’elle? Voulaitil que ce lit de mort si triste et si lamentable ne fût entoure d'aucune consolation? Au lieu de réserver cette absence de tout sentiment religieux à l'heure de la mort, pour en faire la punition du crime, aurait-il osé en faire l'état naturel, et pour ainsi dire la récompense d'une Ame tendre et pure?
Si Voltaire a été conduit par les impressions de son scepticisme personnel, il aurait encore, comme artiste, commis la plus grande des fautes. Mais je rougis de traiter ainsi la question. Richardson, au contraire, dans la peinture qui a servi de modèle à Voltaire, a réuni les émotions religieuses à côté de toutes les menaces de la mort ; il a fortifié le cœur de la jeune fille par une ardente piété ; il rend ainsi son courage plus touchant et plus vrai ; sa mort semble une solennité sainte.
<i La mourante avait gardé le silence depuis quelques minutes, etc., etc.»
Voilà ce qu'a méconnu Voltaire; et cependant il avait fait Zaïre /
Encore une remarque, messieurs, sur la louchante et religieuse peinture tracée par Richardson. Le récit est dans la bouche d'un témoin profane, quoiqucému. Richardson vous en fait souvenir par un trait; car il n'oublie jamais ses personnages. Celui qui raconte reconnaît à peine quelques-unes des prières chrétiennes murmurées par la bouche mourante de Clarisse; il croit seulement les avoir entendues une fois à des funérailles.
Il y a, messieurs, dans ces sentiments tristes, dans ce pathétique religieux et mélancolique, quelquo chose qui fuit pour ainsi dire la foule cl le monde. Mais dans celle vue secondaire, sans être frivole, qui nous préoccupe, dans cette espèce de contemplation théorique du beau, dans cette recherche studieuse de toutes les richesses, de toutes les variétés de l’art appliqué au triomphe de la morale, ne sommes-nous pas frappés de la puissance qui s'attache à celte peinture si naïve et si religieuse, et de ce qui manque à la peinture tracée par Voltaire?
Maintenant le dernier mérite qui me reste à indiquer rapidement dans Clarisse, c'est la variété, ce mérite qui est le génie même, ce mérite qui est inséparable de la vivacité, de l'imagination, de la fécondité des pensées.
Voulez-vous parcourir les deux extrémités de la pensée humaine, vous élancer tout à coup aux extrémités de la joie et de la tristesse, aux extrémités de la pureté d'Ame et de la corruption hautaine et violente? Parcourez quelques-unes de ccs lettres : ce sont des pays, des horizons opposés que vous allez franchir. Si vousc«trez dans la famille des
Harlowe, vous voyez toutes leurs douleurs avec des nuances prodigieusement distinctes. Quelques pages plus loin, vous retrouvez la vivacité impétueuse de Lovclace, son incorrigible folie, et cette gaieté non plus du vice , mais du remords , qui cherche à s'étourdir, à se distraire, à s’enlever à lui-inémc. Cette variété amène nécessairement ks caractères cl les nuances de style les plus fortement marquées et les plus originales.
Richardson n'esl pas, comme Rousseau, on écrivain savamment artificiel, un grand maître de la parole oratoire. Non ; les critiques anglais lui trouvent souvent un défaut de goût, lui reprochent une sorte de diffusion , de négligence ; il n’est éloquent que lorsqu'il est profondément ému; il l'est, comme le voulait Pascal, nous disant : On est tout étonné et ravi lorsque , dans un livre, au lieu d’un orateur, on rencontre un homme. Ccst là le mérite de Richardson. Ainsi, par ce don de l’émotion cl du pathétique , les images les plus fortes, les plus hardies arriveront naturellement sous sa plume; il sera d'une éloquence admirable par moment, par accident., comme le personnage est ému. Lorsque tous les longs détails des funérailles de Clarisse seront racontés par l'intrépide et fier colonel Morden , vous trouverez sous la plume de cet homme de guerre, louché de la mort de son innocente cousine, des expressions pathétiques, ardentes , et parfaitement simples et vraies. Il vous dira, et celte fois je traduis sur l’anglais; je ne suis pas très -content des traductions, et vous ne serez peut-être pas très-contents de la mienne:
« Une heure du matin. — En vain j*ai essayé «• de prendre du repos; vous m’avez dit de vous « donner beaucoup de détails; il me serait impossik blc de me les défendre ; ce sujet mélancolique s remplit toute mon Ame. Il est minuit; je vais coati tinuer mon récit. A six heures, le char funèbre est « arrivé à la porte de la cour du château; l’église de « la paroisse est à quelque distance; mais le vent « soufflait avec tant de force, qu’il nous apporta h de loin le bruit des cloches, cl qu'il fit sentir à la « désolée famille un redoublement de deuil eld’an- « goissc, avant même que le. char funèbre n’eùt » paru : nous apprîmes que le bruit de ces cloches •i était un témoignage de respect donné à 1a c mémoire de la chère défunte par les habitants de « la paroisse. Jugez maintenant, par notre tristesse k dans l’attente de ce moment funèbre, combien a elle dut être plus grande lorsque le char arriva. h Un domestique vint pour nous apprendre ce que « le bruit sourd des lourdea roues du char sur le pavé « de la cour nous avait dit d’avance; il ne parla pas, « il ne pouvait parier; il nous regarda, il s'inclina, «et il sortit. Je me levai; il n’y avait que moi
« qui pùtse lever; *on frère cependant me suivit.»
Ce qui vous frappe dans ce récit, ce sont ces expressions si vives, si originales et en môme temps si naturelles; c'est cc vent froid du nord, qui apporte d’avance le bruit de ia cloche, qui fait sentir la douleur avant que le deuil lui-méme ne soit là, cette énergique vérité de détails étendue à tout, qui fait que ce domestique n’a point de paroles, qui fait de son silence une annonce si pathétique.
Si l’on suivait les détails, si nous pouvions avoir ici la patience d’un lecteur solitaire, quelle science prodigieuse de douleur n’apercevrions-nous pas dans toutes les nuances par lesquelles le poète a gradué le désespoir de ses personnages ! comme il a marqué diversement une dooleur de frère, une douleur de sœur , une douleur de père, une douleur de mère ! comme il a diversifié le remords et le repentir ! comme il a diversifié le regret du mécompte et la dooleur de la feule commise I comme ensuite . il a eu soin de ne pas placer la douleur de la mère devant une épreuve trop forte pour elle, c’est-à-dire devant le corps de sa fille, il garde ce spectacle à celle qui devait beaucoup en souffrir et pouvait le supporter plus qu'une mère, à l'aimable et jeune amie de Clarisse, miss Howe. Sa douleur va jusqu'au délire : c’est Ophélie, c’est Clémentine; mais ces traits sont si touchants, que je craindrais de les profaner par la publicité de cette lecture.
Prenons donc une autre extrémité, louchons une autre corde du cœur, allons ailleurs; voyons non plus le moraliste pathétique et touchant, mais le moraliste profond et accusateur ; voyons l'homme non pas qui se complaît à peindre les pieuses douleurs et le sublime de la vertu, mais qui pénètre dans une àme perverse et mobile, et la dévoile tout entière.
L’exemple que je prendrai, c’est une lettre de Lovelace.
Le remords a déchiré son âme, mais ne l’a point changée. Ainsi par cet art anglais que nous prenons quelquefois pour de la barbarie, et que l'abbé Prévost avait eu trop soin d'effacer, après des lettres déchirantes où le cœur de («ovelace semble torturé par les furies de leufer, oo l'a vu retomber à ses joies profanes, à ses plaisanteries scandaleuses; on l’a vu redescendre à lui-méme.
Mais ici la situation est encore changée. Comme le péril approche, son àme reprend quelque élévation ; elle reste perverse; mais elle est forte, hardie; il y a de la haine contre lui, mais il n’y a plus de mépris; il va chercher la mort avec quelque chose de léger , d’insouciant, qui n'6te pas le prix dn courage, mais qui donne une sorte d'ori-
ginalité à son dédain de la vie ; et puis de pénibles souvenirs , quelque chose de son crime et de son repentir parait encore au milieu de ces joies ù Qcur d’âme , par lesquelles il veut se tromper luiméme.
— » Demain doit être le jour qui, selon toute apparence , enverra une ou deux ombres pour faire cortège aux mânes de ma Clarisse. Je suis arrivé ici hier ; j'ai demandé un gentilhomme anglais du nom de Morden. J’ai trouvé très-vile le logement du colonel ; il était depuis deux jours dans la ville; il avait laissé partout son nom . afin qu’on me l'indiquât. Il était sorti à cheval ; je laissai mon nom, et lui désignai le lieu où il me trouverait. Le soir, il me rendit visite; son air était funeste et sombre; le mien ne l’était pas du tout. Cependant il me dit que je m’étais montré homme de cœur dans ma lettre, et que j’avais agi avec honneur, en lui donnant si vite l’occasion de me rencontrer. Il ajouta qu’il aurait bien voulu que je fusse le même sous d’autres rapports, et qu’alors nous aurions pu nous reocontrcr dans une meilleure occasion qu’aujourd'hui. Je lui dis qu’on ne pouvait révoquer le passé, qu’il y avait aussi des choses que je voudrais n’avoir jamais été faites, mais que récriminer était aussi offensant qu’inutile. J’«ÿouUii que je lui donnerais de grand cœur l'occasion de faire succéder les effets aux paroles. — Votre choix, M. Lovelace, de temps, de lieo, d’armes, sera mou choix. — Comme vous voudrez, M. Ilorden; le temps, demain, ou le jour suivant, s’il vous plaît. — Le jour suivant, M. Lovelace. Domain nous sortirons dès le matin pour fixer le lieu. — D’accord, monsieur. — Bien; maintenant, M. Lovelace. choisissez lesarincs.
«t Je hii dis que je croyais que nous serions sur un pied plus égal en nous servant seulement de l'épée, mais que je n’avais pas d'objection contre l'emploi du pistolet. Il me répondit que les chances seraient plus égaies à l’épéc , mais qu’au reste il avait apporté des pistolets. Il ajouta que depuis qu’il savait sc servir d’un pistolet, il n’avait jamais manqué personne à distance. Je lui dis qu’il parlait dignement, mais que je pouvais aussi me servir de la même arme. Eu effet, à moins d’un lourde mon mauvais génie, il serait bien singulier que moi, qui ai fendu une balle en deux sur la laine d'un couteau . je ne touchasse point un homme. Ainsi , je n’ai point d'objection, au pistolet, si c'est votre choix. Il n’y a pas d’homme qui ail la main et l’œil plus sûrs que moi. »
Il ajoute négligemment quelques détails; puis il continue, parlant d’une promenade qu'ils ont faite le lendemain, pour trouver le lieu du combat :
« Je lui redis de nouveau que je me croyais si
sûr de mon adresse à l'épée, que j’aurais voulu le choix d’une autre arme. Il me dit que l’épée était l’arme d’un gentilhomme, et que celui qui ne savait pas s'en servir ne méritait pas ce nom. Ainsi, mon ami, vous voyez que je n’ai pas pris d’avantage sur lui ; mais mon mauvais génie me trompe, si demain , à dix heures du matin, il ne reçoit pas de moi ou la vie ou la mort, etc.
« Ainsi, Bel ford, l’affaire est arrangée : un grain de pluie ne m’a laissé rien autre chose à faire que do t'écrire; et dès lors j'ai fait cette lettre. Je pense cependant que j'aurais pu aussi bien la renvoyer à demain à midi ; car je crois que je serai très en étal de l’écrire, et de me dire tout à toi. »
Après celle lettre si vive, si (1ère, si sûre de la victoire, quel touchant contraste, lorsque vous tournez la page de ce livre, où les événements, dit-on, arrivent si lentement I C’est un domestique qui écrit humblement: » J’ai à vous informer d’une triste nouvelle, par l’ordre de M. Lovelace, à l’instant de sa mort. »
Le combat est raconté avec l'exactitude triste et naïve d'un témoin, et dès lors avec une parfaite éloquence, celle des faits , celle des choses :
« Le chevalier jura qu’il n’étdit point atteint :
• c'était une piqûre d’épingle, dit-il, et aussitôt
• il fit une passe contre son antagoniste. Celui-ci, u avec une dextérité merveilleuse , la reçut par- « dessous son bras, et s'élança sur mou cher maître, « et le frappa au milieu du corps. Le chevalier « tomba, en disant : La chance est pour vous, « monsieur. O Clarisse!... 11 prononça encore au m dedans de lui-méme trois ou quatre paroles; son « épée tomba de sa main. M. Murden jeta la sienne « et courut à lui en disant en français : Ab! mon u sieur, vous êtes un homme mort, recommandez- « vous à la miséricorde de Dieu. »
Il n’y a pas d’éloquence au delà de cc récit; c’est la nature retrouvée par le génie du peintre. Un domestique a pu l’écrire, s’il était témoin, s’il y a eu un duel, si Lovclace a existé, s’il a eu un serviteur fidèle et enthousiaste de ce nouveau dou Juan qu'il a suivi, qu’il a vu mourir, et dont il raconte la mort. Si tout cela est une fiction du poêle, il a fallu un homme de génie pour deviner es paroles qu’aurait dites le domestique. Voilà souvent quel est le triomphe de l’art.
Le temps me presse d'achever. Je m’oublie dans mes longueurs, comme Richardson dans les siennes, et je tfai pas la même excuse.
TROISIÈME LEÇON
De Hume considéré comme imitateur de l’école française. — Détails biographiques. — Séjour de Hume à Paris. — Ses relations avec Rousseau. — Vues générales sur la composition historique. — Application de ces principes à l'ouvrage de Hume.
Messieurs ,
Dans celle vaste revue que j'essaye arec vous, l’ordre naturel pour moi, c’est la variété; et ma seule progression , c’est le changement de sujet. Image fidèle des libres mouvements de l'esprit humain, celte longue histoire que je vous raconte doit s’élever, s’abaisser, s’empreindre de mille couleurs, ou riantes ou sévères. Je vous parlerai tour à tour d’un poète, d’un orateur, d’un romancier d’un historien, d’un moraliste. Sous ces formes diverses, je cherche toujours les plus vives manifestations de i’àmc et de la pensée humaine; je saisis, de plus, des rapports, des analogies, qai me permettent de rallier autour de la France tous les pays qui ont reçu l'impression de son génie, ou qui lui ont communiqué quelque chose du leur.
J’ai choisi Richardson, comme inspirateur de Rousseau , et comme premier modèle du pathétique familier exagéré par Diderot. Maintenant je cherche dans l’école historique anglaise l’empreinte de Montesquieu et de Voltaire, et cette liberté philosophique celte raison supérieure dont ils donnèrent l’exemple.
Le premier écrivain qui sc présente parmi leurs imitateurs, celui qui généralisera pour toute l’Europe l’histoire philosophique, qui portera daus cc genre, encore nouveau, beaucoup d’élévation, d’clégance, de noblesse , d'art enfin , sera Hume. En parlant de Hume, il me faudra, je l'avoue, écarter une portion de mou sujet, et ne pas l’embrasser tout entier; je ne verrai cet écrivain célèbre que dans son rapport avec la France et dans ses éludes historiques. Cependant, il me serait difficile de ne pas me souvenir un peu de ce qu’il a fait, de ce qu’il a essayé dans la carrière du scepticisme, et de ne pas entrevoir fugitivement une affinité secrète en Ire sa propre philosophie et ses formes historiques.
C’est d’ailleurs un grand et premier point de vue que celle action de l’esprit français, qui tout à coup, dans l’Écosse puritaine, dans un pays donlon «'entendait pas parler en France au dix-septième siècle, fait briller une littérature nouvelle, pesante, libre, philosophique. En effet , Robertson lui-méme , le sage, le religieux Robertson, comme le sceptique et le spirituel Hume, suit partout la trace de Montesquieu et de Voltaire. Je inc répète, messieurs; j’éprouve en cc moment quelque (rouble; vous
tableau du dix
m'avez accoutumé à cette nombreuse affluence; mais elle a quelque chose aujourd'hui que je redoute davantage.
Je vais, pour sortir d’embarras, me jcler d’abord ■ur la biographie; c’est un moyen même d’éclairer les questions générales ; cl, raconter soutient toujours un peu.
Ce n’est pas tout, messieurs, de vous montrer la France avec sa civilisation littéraire, qui était tout pour elle, liberté, droits, puissance; de vous la montrer agissant sur toute l’Europe, ayant des disciples sur les trônes, Frédéric Taisant la cour, non pas à Voltaire, c’était presque tout simple, mais aux moindres beaux esprits du dix-huilième siècle; l’impéralrice Catherine s’occupant à traduire, non pas les meilleurs auteurs français, mais Bélisaire, en distribuant les chapitres à quatorze personnes de sa cour, et gardant le plus beau pour elle. Ce n’est pas tout de vous montrer celle immense popularité, celle vogue du génie français au dix-huitième siècle; il faut chercher quelquesunes de ses influences plus sérieuses; il faut le voir agissant sur l'esprit libre, sagace, laborieux des savants d* Edimbourg.
J*es livres de Voltaire, de Montesquieu, et la philosophie subalterne du dix- huitième siècle, propagés par la gloire et par le scandale, ont couru l’Europe et sont arrivés en Écosse aassi bien qu’ail- Icurs. Voici un jeune homme, Hume, qui, dès vingt ans, est saisi par scs études hardies. On lui donne à lire, pour faire son droit, Voél et Vinnius; mais studieux imitateur de l'antiquité classique, il dévore Cicéron et Virgile, pois les écrivains français : c’était la nouveauté, la grande création du temps. Ce culte des lettres que la France avait au plus haut degré, qu’elle portait, communiquait partout, était si vif alors, qu’un Anglais ayant devant lui le spectacle de la liberté publique et des grands intérêts qu’elle fait naître, des nobles passions qu'elle excite et des récompenses qu’elle prépare, était cependant bien plus séduit par cette gloire toute littéraire, toute libre de la pensée. Hume vous le dit luimême, il n’aspira pendant trente ans de sa vie qu’à être un homme de lettres ; il ne voit rien de plus beau que de perfectionner dans la solitude, éloigne des affaires et du monde, ce grand instrument de la pensée, avec lequel la littérature française semble agiter l’Europe, beaucoup plus que ne pouvait le faire le parlement d’Angleterre avec tous scs discours. Ainsi , le voilà dévoue sans retour aux études philosophiques et littéraires, n’ayant pas d’autre ambition, d’autre perspective pour l’a venir. Celte même admiration pour les écrivains français le conduit de bonne heure en France, où, sous un un gouvernement absolu, il espérait trouver du
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repos, je ne sais quelle aise et quelle facilité de vivre qui semblaient faire le caractère de la France au dix-huitième siècle.
Après cette première éducation de Hume dans les écrivains français, il en cherche une seconde sur le sol de France. Il vient se retirer en Anjou , à la Flèche; et là il étudie la métaphysique; il l’ctudie, sous l'inspiration de Locke, aiguisé, enhardi, s'il est permis de parler ainsi, par Voltaire ; il l’étudie, plus sceptique , moins spiritualiste qu'elle ne l'était dans l’origine; et par ce travail d'un esprit vigoureux qui n’est pas contenu dans les idées des autres, ni même dans ses propres idées, se lassant de cette doctrine trop étroite de la tentation, il sc jette dans un idéalisme illimité, qui, pour lui, n’est qu’un scepticisme plus complet. Il arrive à la négation des efîcls extérieurs et a la négation de la cause. Ce sont là les pas les plus hardis que peut faire le plus pyrrhonieu de tous les esprits. Quand il en est là, il s’arrête, en dépit de soi.
Ces premiers travaux de l'intelligence de Hume étaient soutenus par le même principe qui les avait fait naître, par l'amour (Je celte gloire littéraire alors si puissante dans toute l'Europe. Impatient d’écrire et d’étre célèbre, il fait un traité de la nature humaine. Il revient bien vile à Londres pour le publier; mais on était si occupé des intérêts politiques, des débats parlementaires, de la chute de lord Chatam, tombé du pouvoir cl pouvant y remonter, que son traité ne fut pas même lu. « Je n’eus pas « même la joie, dit-il, de scandaliser les dévots. » Il y a peu de véritable philo.sophie dans ce regret. Malgré ce revers, Hume, toujours Adèle à sa vocation, reprend à la campagne, auprès de son frère et de sa mère, une vie tranquille, exempte de soins cl d’ambition, et toute dévouée à la poursuite de ses éludes et delà gloire quelles semblaient lui promettre, cl qu’elles lui faisaient attendre un peu : il passa ainsi plusieurs années. Ensuite, ce besoin, non pas d’avancement, mais de fortune, auquel il est si difficile d’échapper, lui fait accepter une chaîne. Il est quelque temps précepteur d’un grand seigneur anglais; puis, quelque temps, secrétaire du général Saint-Clair, qui devait aller au Canada, et qui n’y va pas; il le suit plus lard à la cour de Vienne et de Turin. Au milieu des douceurs de celte vie nouvelle dont le philosophe s’accommodait volontiers, il s'occupait de refaire son Traité de la vie humaine , sans pouvoir le rendre assez sceptique, assez scandaleux pour réveiller l'apathie de l'orthodoxie anglicane.
Après ces expéditions sur le continent, il vintso fixer à Edimbourg, sa pairie, et y continuer de sérieuses études sur la morale : il publie divers traités. Enfin son talent, sa réputation deviennent
assez éclatants pour inquiéter sur ses doctrines; on s'aperçoit combien il est hardi, sceptique. Le clergé presbytérien d’Écosse, qui, pour être indépendant, n'en a pas moins sa petite portion d'intolérance, sc scandalise, s'anime ; et Hume, qui, revenu des tentations honorifiques du monde, n'avait accepté que la place de gardien de la bibliothèque des avocats d'Éditnbourg, fut contraint de la quitter. Une autre ambition l'avait tenté un moment; il avait voulu obtenir la chaire de philosophie morale qui veuait d’Élrc élevée à Edimbourg; mais ses doc* trines sceptiques ayant trouvé un antagoniste plus zélé que redoutable dans le docteur Balfour , celui-ci fut récompensé de l'orthodoxie de ses ouvrages par la place qu'avait espérée Hume. Ces désappointementsdccouragcaicnt le philosophe, lui faisaient regretter la France, où l'esprit philosophique semblait si accrédité , au milieu même des commeucements de persécution qu'il éprouvait. Cependant la libre disposition qu’il avait eue de la bibliothèque d’Édimbourg, avait tourné son esprit vers les études historiques. El avec ces préparations purement sceptiques, avec ces préliminaires de pyrrhonien dont nous avons parlé , il se détermine à écrire l’histoire.
Vous savez qu’il a raconté lui-méme naïvement la mésaventure de ses premiers volumes : «Whigs, torys, anglicans, non conformistes, « courtisans patriotes, tout le monde éleva, dit-il, * une clameur de blâme et de haine contre mon » ouvrage. On ne put me pardonner d'avoir donné u une larme généreuse à Straffurdel d'avoir plaint h Charles l». » Ainsi voilà, par une erreur du goût conlcmporain, l'ambition de Huine encore une fois trompée. La plos intéressante partie de sa grande histoire passe sans aucun succès. Cependant, par une sorte de confiance et de securité opiniâtre qui lui était naturelle, il reprend, il continue hardiment son entreprise. L'élévation de vues qui caractérisait son ouvrage , l’élégance noble et soignée du style finissent par vaincre l'indifférence publique. D'ailleurs, les idées philosophiques, venues d’abord d’Angleterre en France, réagissaient alors de la France sur l'Angleterre : les esprits commençaient à être singulièrement flattes de ce dégoût pour les controverses théologiques, de cette haine, de ce dédain des vieilles querelles du puritanisme qui remplissaient l'histoire de Hume. Aussi son succès s’accroît rapidement ; il commence à sentir tous les plaisirs de cette célébrité qu'il avait tant cherchée, cl qu’il préférait, je le craint, à la vérité elle-même, aux intérêts sacrés de l’humanité et de la liberté. Des citations justifieront la témérité de mes premières paroles.
Mais le succès qu'avaient obtenu les derniers vo-
lumes de l'histoire de Hume en Angleterre, n'était rien en comparaison du succès que lui-méme devait trouver en France. La ferveur des opinions philosophiques y était bien autrement vive, précisément parce qu'elle était combattue, et combattue par un mélange d'arbitraire et de faiblesse. L’ouvrage de Hume, en arrivant en France, avait excité an concert d'enthousiasme. On croyait voir la manière de Voltaire, en partie reproduite, eu partie surpassée.
Une circonstance heureuse le conduisait d’ailleurs en France, sous les plus favorables auspices pour l’amour-propre et le succès; il fut nommé secrétaire d'ambassade. 11 faut que vous sachiez de lui-méme comment il fut reçu en France; et dans une lettre curieuse, que je suis enchanté d’avoir découverte hier, vous en apprendrez plus sur le caractère du dix-huitième siècle, sur la coquetterie du pouvoir envers le talent, sur l’état des idées et des mœurs, que je ne pourrais vous en dire par un long récit. J’ai traduit celte lettre, et j’apporte avec moi l’original anglais, comme pièce à l'appui.
Hume écrit à Robertson, de Paris, sous la date du 1er décembre 1763 :
Mc demandez-vous, cher Robertson (I), quel est mon train de vie? Voici tout ce que je puis vous dire : Je ne me nourris que d'ambroisie, ne bois que du nectar, ne respire que l’encens, et ne marche que sur des fleurs. Tout homme que je rencontre, et encore plus toute femme, croirait manquer au plus indispensable de» devoirs, si elle ne m'adressait un long et ingénieux discours à ma gloire.
Ce qui m'arriva la semaine dernière, où j’eus l'honneur d'étre présenté aux eufants du Dauphin, à Versailles, est u ne des scènes les plus curieuses où je me sois encore trouvé. L'aîné de ces jeunes princes, le duc de Berry, un enfant de dix ans, s'arrêta droitdevantmoi.et médit combien j’avais d'amis et d'admirateurs dans ce pays, ajoutant qu’il se mettait lui-même du nombre, par le plaisir qu’il avait trouvé dans la lecture de beaucoup d’endroits de mon ouvrage. Quand il eut achevé, son frère, le comte de Provence (Louis XV111, messieurs), de deux ans plus jeune prit U parole, et médît que j'avais étéloogtemps et impatiemment attendu en France, et qu’il espérait pour son compte un grand intérêt de la lecture de ma belle histoire. Mais, ce qui est plus curieux, quand jefus devant le comte d'Artois, qui n’est âgé que de quatre ans, je l’entendis balbutier avec grâce quelques mots qui roc parureot faire partie d’un compliment qu'ou lui avait sans doute appris, et que l’enfaul n'avait pas retenu tout entier.
On conjectarequc cet honneur m’était rendu par l’ordre exprès du Daupbiu, qui, dans toute occasion, ne m'épargne pas les louanges.
Ce Dauphin, messieurs, était le prince verlueux el tant regretté, dent Thomas a célébré la mémoire dans un éloge un peu emphatique, mais plus naturel qu'à lui ii’apparlicnt, grâce à l'impression vive de la douleur publique.
Du reste, a la lecture de celle lettre vraiment historique, noire esprit se fait plus d’une question. N’y avait -il pas quelque contradiction entre les rigueurs alors exercées contre Rousseau, et ces sc*
(I) Lifo of Parut Hume by Ldtcaril Hitçhie, page 185.
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ducliona aimables que la paissance voulait indirectement employer, par les organes les plus ingénus et les plus augustes, pour flatter, pour captiver un philosophe anglais, non moins hardi et bien plus irréligieux* que Rousseau?
Cela lient à l'incertitude sociale de tout le dixhuitième siècle, partagé cntred’aiicienncs habitudes eide puissantes nouveautés, hésitant, pour ainsi dire, a chaque pas, entre les réminiscences du pouvoir, les traditions du siècle de Louis XIV, que rien ne soutenait plus, cl cette indépendance de la pensée qui sortait de toutes parts, de la France, de l'Angleterre, de l'Ecosse, de rilalieméme. Ainsi le pouvoir se montrait tantôt menaçant, tantôt séducteur, toujours sans force et dominé lui-inéme par les opinions qu’il voulait réprimer.
C'est par là , messieurs , que le séjour de Hume en France est intéressant à nos yeux, et non parce que le philosophe écossais y fut secrétaire d'ambassade, ou même chargé tf affaire s, après le départ de l’ambassadeur.
Ce fut, sans doute, de plus, l'époque et la cause de sa liaison avec ce célèbre, ce malheureux Rousseau, pour lequel on me reproche une admiration exagérée, quoique j'en aie fait des critiques vraiment exagérées elles-mêmes.
Depuis trois ans Hume était en France, où, comme vous le croyez bien, il se plaisait infiniment, i tel point qu'il en devenait ingrat pour son pays : « Jê ceux rester ici, écrivait-il à Robert- « son 9 les gens de Mires et les lettres y sont bien m mieux traités qu'au milieu de nos turbulents « barbares de Londres. » J’imagine que par ces mots il entendait les whigs et même les lorys, quoiqu'il fût un peu tory lui-même; mais il désignait surtout le parti religieoxqui s'éiait i la fin réveillé au bruit dea succès de Hume, et qui, par l'organe de l'impétueux Warburlon ou de ses disciples, lui adressait des censures aussi amères de style que fortement raisonnées.
Cependant , après trois ans de séjour et de faveur publique en France, Hume se résolut à retourner en Angleterre. Je ne sais a'il remarqua lui-giêmc la contradiction qu’offrait sa faveur à la cour , et le bannissement de Jean-Jacques , et s'il se fit un scrupule, un remords de conscience d’être si bien accueilli, lui pyrrhonicn déterminé, lui incrédule incorrigible, lorsque Jean-Jacques, ardent défenseur «la théisme et du spiritualisme, était proscrit, chassé par toute l’Europe. Quoi qu’il en soit, il offrit généreusement à Rousseau de lui procurer un asile eu Angleterre , et se chargea de l’y conduire.
Ici , messieurs , je ne veux pas abuser de cette facilité de détails biographiques ; je ne veux pas
vous raconter de nouveau la querelle de Jean- Jacques et de Hume : je croirai volontiers que Rousseau se fâcha trop vile, qu’il était trop ombrageux , trop irritable, injuste même. Je remarquerai seulement qu'il y avait une antipathie primitive et naturelle, non pas entre Rousseau et Hume, si l'on veut, mais entre les doctrines élevées de Rousseau et les doctrines de Ilume , tout imprégnées de la philosophie d'Holbach.
De plus, tout ce parti encyclopédique et épicurien, que Rousseau avait attaqué, qu'il avail humilié de son génie, tout ce parti, qui , disons-le, avait la dévotion de l'athéisme, et en avail par conséquent l'intolérance, vit arec hnmeur, avec colère, Jean-Jacques amené triomphalement à Londres, et accueilli par les membres les plus considérables des deux chambres, comme Rousseau n’a pas manqué de le dire.
On écrivit de Paris, à Hume, qu’il devait se défier du caractère inquiet, haineux de Rousseau; on lui dénonçait Rousseau presque comme un apostat de la vraie philosophie, de celle qu’on prêchait dans la maison du baron d’Holbach. Je m'imagine qu'entre deux esprits plus ou moins orgueilleux , comme l'étaient alors les gens de lettres, plus ou moins jaloux, comme sans doute ils ne le sont plus, de petits mécontentements devaient sans peine cclore. De plus. Hume, depuis qu’il n’était pas simplement philosophe, depuis qu’il avail été chargé d'affaires en France, avait les précautions, les méticulosités d'un homme de cour. Il voulut faire donner à Rousseau une pension par le roi d’Angleterre, mais une pension secrète , pour ne heurter personne. D’une autre part, Rousseau voulait que la pension fût honorablement cl publiquement donnée. Autre cause de dissidence et d'amertume entre les deux amis.
Après cela. Rousseau, depuis sa querelle, raconta mille choses singulières. Il prétend que Hume voulut le perdre dans la bonne société anglaise; il prétend qu’un jour, ayant manqué la visite qu'il devait faire à un grave théologien anglais, au musée britannique, Hume, pour l'excuser, eut la malice de dire : « Que voulez-vous? M. Rous- « seau a mieux aimé aller hier au spectacle avec « Mme Garrick, on ne peut aller partout. »
Ce sont là de grandes pauvretés, messieurs. Un homme plein d’esprit et de goût, M. Suard, a cependant exposé tout ce débat ; les correspondances du dix- huitième siècle en sont remplies; je vous les donne comme un échantillon de la petitesse d’esprit que le dix-huitième siècle mêlait à sa hardiesse. En France, on n'était si fort occnpé de tracasseries que parce qu’on n'avait pas d'institutions.
Mais oublions celle malheureuse querelle. Ne citons pas même une Ici ire de Hume à Horace Walpole, peu généreuse , et qui semble accuser la franchise du philosophe écossais; ne rappelons pas sa complaisance pour les coleries parisienne», ennemies de Rousseau ; cl l'amertume de scs écrits contre un ami chagrin et malheureux, à qui la perscculion et la célébrité avaient un peu tourné la tête, laissons tout cela , et disons qu'après cel incident , qui a peu dérangé la tranquillité philosophique de sa vie. Hume fut appelé encore une fois aux honneurs : il fulsous-secrélairc d’Élal dans le ministère du général Conway. Celle administration eut d'ailleurs peu d’éclat; car j'ai cherché dans beaucoup de livres avant de découvrir à quel département Hume fut attaché ; c’était le département des affaires du Sud, c’est-à-dire des colonies d'Amérique. Lui-même ne parait pas avoir mis une grande importance à sa participation aux affaires; il sc contente de dire qu’il en revint avec plus d'argent et de revenu. Celle remarque serait une minutie, si je ne devais pas en tirer une conséquence sérieuse : c’est que ce grand esprit resta tout français dansles habitudes de sa vie. Il n'eut pas !c sentiment sérieux des institutions de sou pays, et l’amour de la gloire politique dans un Étal libre. Les affaires ne furent pour lui qu'un passage heureux, qui servit à améliorer sa fortune et à faciliter son indépendance. Il ne mit pas sa réputation dans le parlement de Londres, mais dans le salons de Paris. Il était moins un patriote anglais qu'un concitoyen de ces philosophes français, dont les écrits enchantaient toute l'Europe. H est vrai qu'au dixhuitième siècle, l’importance politique s’était réel* lement déplacée ; et bien que le bonheur des institutions semblât la mettre en Angleterre, l'ascendant prodigieux de l’esprit de Voltaire et le charme d’une innovation puissante la reportaient en France.
Copcndantaumilieudeceltc vie, Ilumcavailélcvé son grand monument. J’ai différé jusqu'à présentde l'examiner en lui-méme; j'ai voulu faire connaître l'homme avant J'éludicr l'ouvrage. Quedercflcxions ▼ont se présenter ici , cl combien je me sens, combien je m'avoue inférieur à cette partie dénia lâche!
Le docteur Samuel Johnson, accusant la stérilité de l'Angleterre en historiens, donnait dans le genre historique la première place au docteur Knolles. Avez-vous lu, messieurs, le docteur K nolles? Vous ne l'avez pas lu, ni moi non plus. Seulement, d’après quelques citations, et d'après le caractère même du talent de Johnson , je m’imagine que le docteur Knolles est un écrivain emphatique, assez semblable au père Maimbnurg. Son ouvrago est une Histoire tics Turcs. Je suis convaincu que dans celle Histoire, il n’y a pas un détail naïf et
vrai, rien de local, rien de pittoresque, mais des phrases vagues et pompeuses, comme les faisait le père Maimhourg, et comme les aime assez la docteur Jonhson.
Rien donc, messieurs, dans la littérature anglaise, au milieu du dix-huitième siècle, n'avait atteint ou méine approché ce grand caractère de la composition historique, dont l'antiquité nous a laissé de si admirables modèles.
Quels en sont les traits, messieurs? Essayerai-je de les indiquer tous? me demanderai-jeeequi nous manquait avec Hume? quelles ont été les tentatives de l'esprit moderne? en quoi ces tentatives sont plus difficiles que celles des anciens? quelle variété d'éléments divers doit concourir à la création de l'œuvre historique parmi nous? quels sont les défauts que lui impriment nos mœurs modernes? Comment éviter ces défauts? quel est lo caractère de composition historique le plus vrai, ou s'il y en a plusieurs également vrais? comment on peut les réunir? quels ont été les grands rénovateurs du génie historique dans nos temps modernes? quels progrès nouveaux , quel développement ce génie peut encore atteindre?
Je ne vous ferai pas , messieurs , un lieu commun sur les historiens de l'antiquité. Je ne vous parlerai pas même du Traité de Lucien sur la manière d'icnre l'histoire. Lucien est le plus spirituel des rhéteurs, un rhéteur qui se moque des autres; mais enfin c'est un rhéteur. Il n’est attentif qu'aux procédés du langage ; cl dans celte revue si piquante, si maligne, qu'il a faite des historiens de son temps, il ne voit que la forme extérieure, que le vêtement de l'histoire.
Hans nos temps modernes, avant Voltaire cl la rénovation historique qu’il a faite, et que Hume a suivie, trois hommes me paraissent avoir laissé une trace profonde dans la carrière de l'histoire, Machiavel, dcl’hou, Bossuet. Ces trois hommes sont trois types prodigieusement divers, et aucun d'eux, ce me semble, n’csl le type qui conviendrait à notre époque.
He là celle conséquence naturelle que l'histoire n'est assujettie à aucune forme nécessaire cl précise, qu’elle est de tous les genres peut-être le plus varié, le plus multiple; qu’elle laisse toujours une place nouvelle au talent; que, suivant le point de vue où sc place l’écrivain, suivant le caractère de son gcnic, de son époque, ou le but spécial qu’il se propose, l'histoire change, sc transforme, et se présente également vraie de divers côtés.
Machiavel est à la fois moderne et antique : voilà son originalité. A l'antiquité , il emprunte celte vigueur d'èrnc, celle expression énergique qui grave plus qu'elle ne peint : il lui emprunte ces discours
TABLEAU Dl! DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
«Moquent* qu’il déplace, qu’il met clans la bouche «l’un Albizzi, d’un conspirateur de Florence, transformé presque en citoyen de Rome. Mais il a en même temps celte sagacité pénétrante et cette exactitude que donnent les temps modernes. Par la nécessité de son sujet , il est conduit à cette vue rapide du passé, A ces résumes vastes et philosophiques qui réunissent sous un seul coup d’œil tous les caractères d’une nation, d’une époque. Rien de plus beau, sous ce rapport, que le premier livre de Y Ni» faire de Florence, f/à , toute la barbarie du moyen Age est condensée pour ainsi dire en quelques pages, sans que la profondeur de la réflexion été rien à la vérité des couleurs.
Après loi, sc distingue de Thou par d'éminentes qualités que j’appellerai toutes modernes; car l'impartialité consciencieuse, le calme de raison et de justice qu’on remarque en lui, étaient des mérites presque inconnus aux anciens, et presque impossibles pour eux. Les passions des républiques anciennes, ces querelles si vives entre tant de petits Étals de la Grèce, et entre les partis qui formaient autant d’États dans chaque démocratie, semblaient exclure cette intégrité, cette indépendance, où la philosophie élève de Thou, dans un temps de fanatisme et de fureur.
Après ce grand homme de bien s'élève Bossuet, supérieur par le génie. Ce que l'expérience du monde, ce qu’une connaissance pratique et dédaigneuse de la vie commune avait donné à Machiavel, la pensée chrétienne le donne à Bossuet, sous une autre forme. Du haut de sa chaire d’évôque, plutét que de son pupitre d’historien, il résume, rassemble les histoires des peuples ; il fait passer devant lui les races humaines, il les pousse, il leur dit : Marche! marche! selon l’éloquente allusion de l’un de ses plus ingénieux panégyristes. Il les précipite vers l’abtmc , et semble avoir prédit ce qu’il raconte. Quelque chose de grand, de solennel, est attaché à cet air de prophète : ce n’est pas la vocation de l’historien, mais la puissance, et, si vous le voulez, le prestige de l’orateur.
Combien ces trois formes sont diverses, et combien elles sont loin cependant d’avoir épuisé, entre elles trois, la variété infinie du génie historique!
Je m’imagine, messieurs, que si l’on voulait choisir et dénombrer les qualités morales et les qualités intellectuelles de l’historien, on serait effrayé de tout ce qu’il faut lui demander. Cicéron s’est donné bien des peines pour former son introuvable orateur; il lui a imposé bien des conditions onéreuses de science, de facilité, de génie; il lui a commandé bien des études et bien des talents à la fois. Je crois que le devoir de l’historien n'est pas moins vaste, ni moins difficile à remplir. Ainsi,
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pour les qualités morales , je lui demanderais d’abord l’amour de la vérité, c’est-à-dire, le zèle de l’exactitude, la patience portée jusqu’au scrupule et à la passion. Dans cet amour de vérité, je comprendrai non-seulement le besoin de connaître la vérité sèche et morte, enterrée dans les cartons diplomatiques, tuais la force de retrouver, de sentir, de refaire la vérité contemporaine et locale, de dessiner de nouveau les physionomies des personnages, de les mettre en mouvement, sans so souvenir du temps où l’on vit soi-méme, cl en leur rendant leurs {Missions et leurs costumes. Voilà donc une qualité du caractère qui devient clleinème, dans l’historien, une qualité du talent.
Après cela je lui demanderai l’amour de l’humanité ou de la liberté; vous voyez que je ne suis pas exigeant. Je conçois que, suivant la diversité des temps ou des pays, il est certains sujets ou l'amour de la liberté, trop manifeste dans l’historien, est une espèce d'anachronisme et de dis|>arate, au milieu des personnages et des faits qu’il décrit.
Je demande donc à l'historien l’amour de l’humanité ou de la liberté. Sa justice impartiale ne doit pas être impassible. Il faut, au contraire, qu’il ait on intérêt, une passion; il faut qu'il souhaite, qu’il espère, qu'il aime, qu’il soulTre ou soit heureux de ce qu’il raconte. Voyez Tacite, il est le plus grand des historiens, parce que, en étant le plus intègre, il est, j’ose le dire, le plus passionné; parce qu’il discerne comine un juge, et dépose comme un témoin encore tout ému cl tout eu colère de cc qu’il a vu. ( Applaudissements .)
Enfin , je demande encore à l'historien , dans certaines occasions du moins, l’amour du pays.
Je ne pense pas, comme Lucien, qu’il doive être un étrauger sans patrie, sans autels; je ne pense (mis, comme un écrivain du dix-huitième siècle, qu’il doive n'élre d’aucun pays, d’aucun parti, d’aucune religion. Non!.,, Vous devez croire à l'historien; et comment croirez-vous à celui qui ne croit rien lui méme? Il faut que l'historien ait une foi à lui; il ne vous l’imposera pas; mais il vous rassurera, parce qu’il a cette foi; et si du milieu des croyances qui lui sont propres, vous sentes une raison ferme et élevée qui reconnaît et proclame le vrai, alors l'historien vous entraîne tout ensemble et vous éclaire.
Voilà pour les qualités morales de l’historien. Quant aux qualités intellectuelles, elles me paraissent effrayantes, infinies. C’est une chose injuste qu’il soit encore plus difficile d’avoir des talents que des vertus; et cependant cela est vrai.
Ainsi, messieurs, pour nos temps modernes surtout, chargés de tant de faits , de tant de science, pour celte F.uropc qui renferme tant de grands
États dont chacun est un monde, et qui, ellemôme, s’agite dans un univers qu’elle touche et domine par tous les points; au milieu de celte multiplicité infinie de lois politiques et civiles, d’institutions plus ou moins perfectionnées, dans ccttc complication de guerre, de marine, de finances, de biographie sociale, s’il est permis de parler ainsi, et de biographie privée, je suis épouvanté de tout ce que l’historien doit avoir de .connaissances acquises et de capacité intelligente et docile. Car l'intelligence universelle, pour ainsi dire, la connaissance de tout et de chaque détail dans tout, me parait presque la qualité de rigueur dans l'historien. Comment fait on des histoires cependant? C'est qu’on les fait , comme moi , avant d’avoir pensé à cela.
De plus, quand l’historien aura reçu ces qualités morales dont je fais l’âme de son talent; quand il aura réuni ces connaissances infinies dont je viens de parler; quand il aura cette souplesse, celte ardeur, celte facilité d'intelligence, toujours prête è concevoir et à apprendre, il n’a pas encore achevé sa lâche; il lui faut le talent de la composition; il lui faut l’art de distribuer, de graduer ces trésors de connaissances et d'idées ; il lui faut l’intérêt et la progression. Je sais bien que c'est une chose convenue, pour ainsi dire, non pas comme le prétend Cicéron : que V histoire amuse, de quelque manière qu'elle soit écrite, mais que l'histoire a droit d'être ennuyeuse, sans qu’on puisse s’en plaindre.
Prcnes,en cffat.ces multitudes d’histoires écrites jusqu'au dix-huitième siècle. Prenex Mêlerai , le servile et fanatique Daniel, le savant, mais diffus et froid Rapin de Thoiras. Quelle que soit la grandeur des événements , à l'exception de quelques moments où la réalité a été plus forte que l’historien, vous êtes fatigué, rebuté; et cependant l'histoire, qu'est-ce autre chose que le tableau de la vie? et qu’y a-t-il de plus animé, déplus intéressant, de plus fait pour les regards de l'homme que le speclaele de la vie? Pourquoi sommes-nous sans cesse spectateurs si curieux, si passionnés des événements contemporains? et pourquoi ces mêmes événements ensevelis dans un livred’histoire, sontils si souvent pour notre pays comme pour les autres, fastidieux et rebutants? La faute en est aux historiens sans doute : mais pour échapper à cette faute, je suis effrayé de tout le talent qu’il faudrait. Ce talent, je le réduis, je le résume tout entier sous ce mot : l'art de la composition , c'est-à-dire l’art de disposer de la réalité, comme l’imagination ellemême dispose de ce qu’elle invente; l’art desc servir d’un terrain que vous ne puuvex changer de place, comme la poésie orientale dispose de ces fabu-
leuses contrées qu’elle se plaît â créer dans le vide des airs.
La vie humaine est un procès dont toos les détails intéressent les contemporains, mais qu'il faut abréger pour l’avenir. L’historien doit choisir dans ce nombre infini de faits, ce qui mérite de survivre, ce qui est durable, c'esl-à-dirc dans un rapport éternel avec la nature de l’homme, et dans un rapport anecdotique avec la nature des hommes à telle ou telle époque.
Reste maintenant le style; mais, nous l’avons dit souvent, il ne faut pas croire que le style soit une chose à part qu’on puisse en quelque sorte enlever ou remetttre , et qui ne tienne pas à toute la pensée. Dans le quatrième siècle, les écrivains chrétiens s'imaginèrent un moment que, pour détruire le paganisme, il fallait enlever le style d’Homère et de Ménandre, et le transporter sur des sujets chrétiens. De nos jours, une adroite industrie détache de la voûte et des murailles des temples les chefsd’œuvre de la peinture, et les dépose sur une toile, qui les conserve. Mais dans les choses de la pensée, cette superficie de style n’est rien. Les ouvrages artificiels, que les premiers chrétiens composèrent ainsi de pièces de rapport, ennuyaient ceux pour qui môme on les faisait. Lorsqu’au contraire les chrétiens ne séparaient pas leur style de leurs pensées, ni leurs pensées de toute leur existence ; lorsqu’ils faisaient seulement des discours pour exhorter ceux-ci au martyre, ceux-là au repentir, ils étaient sublimes, et ils trouvaient un style qu’on ne pouvait non plus enlever, et qui était intimement uni à la pensée, comme le sont l'âme et le corps.
Voilà, messieurs, ma manière de concevoir le style. Je n’en parlerai donc pas isolément : il découlera de toutes ces qualités de l’esprit et de l’âme que nous avons indiquées. Ainsi, de cette intégrité sévère, de ce besoin, de ce zèle de la vérité dans tous ses détails, de celle imagination amoureuse, de tout ce qui peut compléter pour clic l’image du vrai, naîtra la chaleur de l’expression, l’intérôt du coloris.
De cette distribution savante et graduée entre toutes les parties d’un ouvrage, de celte immensité de connaissances qui vous aura permis de réunir tous les détails de mœurs, d'arts, de sciences, toute la variété enfin de la vie humaine, naîtront le mouvement, la grâce, la nouveauté de la diction.
Ainsi, le style sera compris dans toutes les vertus et les talents que j’ai demandes à l’historien : mais sa condition n’en est pas pour cela plus facile.
Maintenant venons à l’application. Hume a-t-il réalisé ce type que j’essaye de tracer? Il sen faut de beaucoup. Sa raison est élevée, son esprit plein
de sagacité, son style élégant et pur; mais presque aucune des fortes qualités de l'âme ne se trouve dans son ouvrage. Ce zèle ardent d’exactitude, Uuinc ne l’a pas ; il se satisfait aisément. Les documents transmis par des historiens intermédiaires ne lui laissent pas le besoin de remonter aux sources primitives. Il dit lai-même qu'en France on lui offrit de consulter quatorze volumes des Mémoires manuscrits de Jacques II, et toute la correspondance de nos ambassadeurs à Londres, et que, préoccupé des plaisirs de Paris, il a tout à fait négligé celle précieuse occasion.
Aussi, dans Hume, vous trouverez souvent des erreurs matérielles, qu'il aurait facilement rectifiées, s'il avait eu la curiosité d'aller feuilleter lentement les procès-verbaux de la chambre des communes. Pourquoi ne l'a-t-il pas fait? C'est que Hume, dans quelques parties de son ouvrage, avait le dédain de son sujet.
11 a écrit qu’il ne conçoit pas la puissance de Cromwell sur les assemblées, parce que Cromwell s’énonçait comme un paysan grossier; ce sont ses paroles. Son goût académique, pardonnez-moi ce mot, choqué de quelques expressions grossières, véhémentement ibéologiques, qui sortaient de la bouche de Cromwell, n’apercevait pas cette verve ardente et sombre qui brûlait au fond de ses paroles. Il trouvait ridicule que Cromwell dit : Je ne me suie pas appelé moi-même à celle place} (Tautre* m’ont appelé à celte place , etc., subdivisant son discours en trois parties, comme un sermon. Mais si , sans être eboqué de quelques expressions dures ou pédantesques, il eût pénétré plus avant, il eût senti la puissance vibrante qui agissait sur les âmes, et il eût tour à tour expliqué la parole de Cromwell par sa puissance, cl sa puissance par sa parole.
Je ne trouve pas non plus dans Hume, au degré où je le souhaiterais (j'hésite et je m'humilie dans ces critiques, messieurs, d'autant plus que le dixhuitième siècle regardait Hume comme le premier des historiens, et que celte opinion est encore répandue) ; mais enfin je ne crois pas assez voir dans Hume l'amour de l'humanité et de la liberté. Hume, sans doute, aime la liberté des discussions, l'existence des chambres, la liberté de la presse; ce sont des lieux communs en Angleterre; il n’y a pas de ministre même qui ne pense ainsi; mais il les aime par convention, par habitude, et non avec cet instiuct énergique et pur qui se nourrit de iui-môme. 11 raconte les iniquités dures et prolongées du règne d'Élisabeth, du règne de Charles 1**, eu les analysant, mais sans paraître en souffrir; il est inatteulif à ce mouvement sourd et continu de la liberté anglaise, qui sc démêle â Ira-
vers tant de formes gothiques, qui soulève tantôt un poids, tantôt un autre, qui quelquefois repoussée , mais bientôt reprenant pied, avance sans cesse. Il ne voit pas ce mouvement ; il reproche même à quelques-uns de ses critiques d'en avoir supposé l’existence. C'est une erreur de l'historien, une erreur de l'érudit, une erreur de l'homme. Il ne l’a pas vu ce mouvement, parce qu’il n’y prenait pas intérêt, qu’il ne se plaisait pas à reconnaître le principe de sentiments géuéreux et de droits sacrés, même sous des formes grossières et surannées. N'est ce pas Hume qui vous dit, pour expliquer toute la révolution d’Angleterre : « Les offenses « qui surtout enflammèrent le parlement et la u nation, surtout la nation, furent les surplis, u les balustrades autour de l’autel, les révérences « exigées pour en approcher, la liturgie, la violation du dimanche, les chapes brodées, les u manches de linon , etc. C'est pour cela que les « partis travaillent à jeter l'État dans de si ,v»o- « lentes convulsions.
C’est la manière de Voltaire, c'est Voltaire qui a dicté cela; mais cela n'en est pas plus vrai. Ces choses, décrites ironiquement par Hume, étaient la forme extérieure, l'habit de la révolution. Mais des passions violentes, réelles, profondes, s'agitaient en dessous; il y avait des regrets, des désirs, de nobles ambitions, des ambitions coupables; il y avait toute la nature humaine en mouvement; il n'y avait pas seulement des chapes et des surplis.
C'est la méthode de Voltaire, dans l 'Essai sur les mœurs, de s’amuser du genre humain , de le supposer toujour dupe, cl, par cela, de faire sortir sans cesse un grand effet d'uue petite cause; mais cela est-il la vérité?
Cet amour du pays dont je fais une vertu de l'historien, je ne le trouve pas non plus assez dans Hume. Je ne voudrais pas certainement de déclamations; mais j'aimerais à seulir l'âme d’un vieux Anglais; j'aimerais à la voir s’attachant à son pays, comme â un ami dont on suit la fortune au milieu de tous les hasards de la vie; qu’on voit grandir, se développer, arriver à la gloire, à l’importance dans le monde. Ainsi, j'aurais voulu le voir assister, tantôt avec tristesse, tantôt avec orgueil, avec joie, â la fortune de l’Angleterre, au développement de celte grande et imposante souveraine. J'aurais voulu voir cela; je ne le vois pas.
Maintenant, pour suivre ma division, qui est presque aussi régulière que celle du sermon de Cromwell, sans doute les qualités de l’esprit sont plus marquées dans l’ouvrage de Hume que les qualités de l'âme. Il a une haute intelligence; mais celte intelligence est de raison , et non pas d'imagî nation ; il explique Ircs-bicn tous les faits maté-
ÜüO
riels,il expose avec netteté, il distribue avec ordre, avec méthode. Pénètre -t- il avec une profonde sagacité dans les passions humaines? J’ose en douter; j'ose croire que toutes ces âmes républicaines et royalistes, déployées, mises en mouvement, mises en présence de la révolution anglaise, n’ont pas été toujours comprises par Hume. Il prétend que les whigs lui ont reproché d’avoir pleuré Straflord; mais je crois qu’il n’a pas suffisamment senti peut-être l'âme de cet homme, et que ses larmes môme, s’il a pleure, ne rendent pas une entière justice à Straflord. En effet, Hume vous a-t-il raconté la généreuse résolution de Straflord, qui pressa lo roi de souscrire à la condamnation portée par la chambre des pairs, lorsqu'il ajoute ces paroles : « Peut-être Straflord cspérait-il que cette « marque singulière de générosité engagerait plus « fortement le roi à le protéger; peut-être aban- •* donnait-il sa vie, parce qu’il la jugeait perdue «• sans retour; et, se voyant dans les mains de ses «ennemis, il désespérait absolument d’échapper « aux périls multipliés qui l’entouraient de toutes « parts?» Ainsi l'offre de Straflord était un calcul, une espèce d'expérience faite sur la volonté du monarque, ou bien la résolution désespérée d’un homme qui abandonne ce qu’il ne peut pas garder. Non!... cl les whigs eux- mômes n’out pas, j’ose le dire, proféré contre Straflord un plus injuste anathème que celle supposition, dont Hume lui* même cependant n’a pas compris l’offense. Il a cru justifier la prudence de Straflord, cl il nes’csl pas aperçu qu'il insultait à un grand caractère. C'est ici que l’on surprend peut-être une fâcheuse liaison entre les habitudes sceptiques du philosophe cl scs points de vue en histoire. Avec celte doctrine de l'intérêt personnel, que Hume a désavouée dans un de ses traités, mais où toute sa philosophie Semble aboutir, il y avait un peu d'embarras pour comprendre le dévouement désintéressé de Slrafford et son abandou héroïque de la vie : aussi Hume l’a-t-il méconnu.
Enfin, messieurs, cette qualité générale de la composition, je ne crois pas que Hume la porte assez loin, malgré sa haute intelligence des faits et des événements. Ici ma critique sera plus exclusivement littéraire : Hume me parait imiter tout à fait la manière de Voltaire, qui, tout grand homme qu’il est, n’a pas été heureux dans la distribution des parties d'un ouvrage historique. A son exemple, Hume morcelle l'iulérét, divise par chapitres la vie humaine cl la vie des nations, jetant isolément d’un côté les arts , le commerce, la littérature, les sciences sous toutes les formes, cl puis mettant de l’autre les hommes et les événements. Une citation très-courte expliquera ma peusëe.
A la fin du règne de Jacques II, comme à la fin du règne d'Élisabeth, il s'arrête; et, en télé d'un long chapitre qui porte le titre d’Appendice, il vous dit : « U convient ici de faire une pause, et de prendre une vue générale du royaume sous le rapport du gouvernement, des mœurs, des finances, de l’art militaire , du commerce, des sciences. Si on ne se fait pas une juste notion de tous ces détails particuliers, l'histoire peut difficilement être instructive, et à peine peut-elle être intelligible. «
Qu’avez-vous donc fait jusque-là? Ce récit qui précède a donc manqué d’instruction et de clarté? Je suis étonné qu'un grand esprit ne sc soit pas préservé d'un tel défaut.
Sans doute la distribution de toutes les parties de la vie humaine cl de la vie sociale, arrangées dans l’ensemble et dans la progression d’un récit, est infiniment difficile; il faut au talent de l'historien des ressources singulières pour varier à ce point l'attention, sans l’éblouir : mais c'est une méthode imparfaite cl grossière, de jeter ainsi à part ce qu’ou n'a pas su placer, de reléguer dans un coin du livre ce qu'on aurait dù encadrer au milieu du sujet même, et de rendre compte de cc qu’on aurait dù montrer vivant et agissant au milieu de la réalité des choses humaines.
Croyez-vous, par exemple, que lorsque, dans le chapitre des arts, je trouve une demi- page de critique sur Shakspeare, je conçois aussi bien le règne d'Élisabeth que si, dans quelque endroit du récit, on m'avait montré Shakspeare jouant, sous les yeux d’Élisabeth, sa tragédie de Henri y III, où Catherine d’Aragon, l'épouse légitime sacrifiée à la mère d'Élisabeth, est présentée sous les traits d’une vertu sublime et résignée?
Pourquoi n’ai-je pas ailleurs entendu cc vers du poète, applaudi par le public, où, pour flatter Élisabeth, il la nomme la belle vestale assise sur le trône d'Occidenl ! Si l’historien eût ajouté quelque part que la prude, la sévère Élisabeth demandait à Shakspeare de lui remettre sous les yeux le personnage un peu cynique de Fa I staff, cette anecdote ne m’en eùt-ellc pas dit plus sur Shakspeare cl son (crops qu’un morceau de critique littéraire? Mais Hume a dédaigné ces anecdotes qui peignent les mœurs et font la variété du récit.
Jo n'ai pris que l’exemple le plus simple pour indiquer, toujours craignant de me tromper moimême, combien celle méthode adoptée par Voltaire, dans le Siècle tle Louis XI y, et qui consiste à morceler l’imitation de la vie, à diviser, et arbitrairement, ce qui a été compact et réel, est cloigaéc de l'intérêt dramatique qu’on doit chercher dans l'histoire et qu'avait connu l'antiquité.
Il inc reste encore une observation à faire. Le
aogle
styie de llutne est élégant, pur, noble, ingénieux avec mesure. Hais toutes ces qualités que je demande à l'historien, et toutes ces formes qu’il doit prendre à vos yeux, auraient communiqué à son style une variété que le langage de Hume est loin d'offrir.
Sur les époques si diverses de l'histoire l'Angleterre, il a jeté presque indifféremment la noble monotonie de la même élégance. La vie barbare, la vie rude, irrégulière, des premiers temps, ne lui a guère donne d’autres couleurs que la vie élégante cl civilisée de l'époque même où il écrivait : il me parait donc avoir tout à fait manqué de cette intelligence de la vie barbare, qui se manifeste autant par le langage que par les vues de l'historien.
De nos jours, un grand écrivain, M. de Chateaubriand, dans un ouvrage étranger à l'histoire, a le premier, ce inc semble, saisi ces vives et fortes couleurs, par lesquelles on met sous les yeux la réalité de ces mœurs barbares, qui ne vous plaisent plus si vous les adoucissez, dont l'originalité tout entière est dans leur rudesse, et qui doivent être repoussantes pour intéresser.
Depuis, un jeuue écrivain, M. Thierry, dans niistoire des Normands (el la comparaison avec Hume est ici naturellement appelée par la conformité des sujets), s'étant pénétré fortement de ces temps barbares, s'étant associé, par une imagination érudite et intelligente, à ces mœurs dures, à celte vie aventureuse, à toute celle existence de révolte et de pillage qui semble l'état social du temps, a ressuscité pour nous des mœurs originales et des peuples perdus ; je vous demande pardon, c'est une redite de louanges ; mais ce pauvre M. Thierry est si éloigné du monde, si privé d'assister à se9 propres succès, que j'aime du moins à répéter son nom, à raviver son image dans votre souvenir. (App lamlinsemen /* . )
Messieurs, il me resterait à vous présenter quelques considérations sur des points de vue historiques ouverts par le talent de Hume. Je dois surtout vous entretenir encore de celte hauteur de raison qui distingue le célèbre historien écossais, cl qui, lorsqu'elle s'applique aux époques les plus modernes, est une supériorité analogue au sujet. Mais le temps me manque, el je borne ici cette première esquisse.
J'ai quelques mots à vous dire maintenant sur un fait personnel. Il y a quelques mois, je me suis plaint beaucoup d’élie sténographié; je me suis opposé à la publication de ces leçons improvisées. Maintenant j'ai autorisé à mon égard l'emploi de ce que j’avais blâmé. On a, dans le temps, sténographié mes objections contre la sténographie. Je suis donc exposé à paraître en contradiction avec
HUITIÈME SIÈCLE, moi-roéme. Je pourrais dire peut-être comme bien des gens que tout simplement j’ai changé d'opinion; mais je veux expliquer mon changement. Je crois toujours, messieurs, qu'il est très-fâcheux d'être pris en flagrant délit de toutes ses paroles. Je crains toujours cette épreuve. Mais je l'avais remarqué , ma résistance et mon refus n'empéchaient pas la reproduction plus ou moins incomplète des idées cl des expressions que je vous soumettais ; on m’accusait même, d'après ces exposés infidèles. Dès lors, j'ai dû préférer ma réputation morale à ma réputation littéraire ; je me résigne à laisser paraître des choses fort incorrectes sans doute, mais innocentes du moins. Moi qui u’aspirais guère qu’à un certain mérite de pureté, qui avais à cet égard une sorte de droit académique, rhe voilà frappé au cœur. Mais si l'on voit mes expressions dans leur négligence, on les verra dans leur impartialité, dans leur loyauté. Ce sera là mon excuse, et peut-être mon titre d'honneur. Un autre motif, messieurs, m’a déterminé : c'était le désir de ne point me séparer d'une association qui m'est honorable et chère. La solidarité avec de tels collègues m'a paru, s'il est possible, plus flatteuse encore que la comparaison n’était effrayante.
QUATRIÈME LEÇON
Nouvelles observations sur l'histoire. — De l'esprit philosophique cl de la vie sociale du dix-huitième siècle dans leurs rapports avec le talent historique. — Trois formes principales : histoire conjecturale, critique, complète. — De Rooertson, considéré comme imitateur de Voltaire. — Défauts de son ouvrage. — Comparaison de Brantôme et de Robertson, racontant la catastrophe qui termina les jours de Marie Stuart. — L'historien doit être poète, pour être vrai.
Messieurs ,
L’histoire est un genre de littérature si élevé, si profitable, si particulièrement conforme à l'esprit cl à la vocation de notre temps, que vous me pardonnerez quelques développements sur un tel sujet.
Je l’avoue, je suis embarrassé de tout ce que j’aurais à dire. Cet embarras fait même une partie tic ma leçon, en ce sens qu'il exprime la prodigieuse quantité de vues diverses el d’observations qu'il faudrait réunir, pour avoir el pour donner une complète intelligence de la forme historique... Pardonnez, messieurs; mais nous ne sommes plus entre nous; il y a trop de personnes célèbres, de trop hautes supériorités qui in'ccouictit.
Messieurs , dans la dernière séance, j’ai rapidement exposé quelques points de vue sur les qualités de l'historien ; je vous ai soumis quelques critiques, quelques doutes plutôt, sur la forme historique adoptée par Hume.
Je pourrais continuer celle lâche, examiuer
encore cet historien tant admiré dans le dix-huiticme siècle, chercher ce qui manque à son talent, quelles en sont les hautes parties, en quoi celaient peut servir de modèle; mais je me demande auparavant s’il est possible d’imiter une forme dans l'histoire, ou plutôt si chaque forme ne doit pas naître, tout à la fois , de la nature particulière du sujet, de l'époque de l'écrivain, et de son propre talent; cl si dès lors l’histoire n’est pas nécessairement de tous les genres le plus libre, le plus varié, le plus incapable d’ôtre assujetti à aucune règle, à aucun calcul d’imitation.
De cette idée, doit-on conclure l’inutilité d'un cours littéraire appliqué à l'histoire? Non, sans doute ; mais on y voit un nouvel exemple de cette vérité, chaque jour plus vivement sentie, que la littérature, science expérimentale au plus haut degré, s'étend, se renouvelle, se rajeunit suivant tous les accidents de la pensée humaine, sans pouvoir jamais être encadrée dans un type de principe, ou dans un type d'exécution, fait par le génie des hommes qui ont précédé. L’histoire est peut-être le champ lé plus heureux pour celle éternelle indépendance du talent.
Malgré notre admiration pour le génie des historiens antiques, ce ne sont pas eux que nous proposons pour modèle exclusif.
Malgré notre admiration pour les grands talents historiques du seizième siècle, ce ne sont pas eux qui peuvent nous présenter la forme le mieux assortie à notre époque.
Mais un caractère essentiel à l’histoire, cl qui doit s’y retrouver sans cesse, c’est la liberté d'esprit, c’est une vue de la vérité, indépendante de toutes les considérations secondaires et des préjugés de la passion ou de la servitude. C’est là, sans doute , la gloire de Hume; c’est là l'éloge que l’on peut opposer à toutes les critiques , à toutes les tentatives de critiques que j'ai faites sur son ouvrage. Ce «'est pas seulement par le mol esprit philosophique que j’exprimerai ce genre de supériorité. Je ne crois pas qu’on ait besoin, comme Raynal, d’intituler son livre : Histoire philosophique de rétablissement et du commerce des Européens dans les deux Indes. Je ne crois pas que le mot philosophique, inscrit en tète d'un ouvrage, ajoute rien au caractère du livre. Si la philosophie n’est que la liberté d'esprit, elle n’affecte pas un litre particulier, elle se révèle sous mille formes; elle n'est pas dans l’adoption de tel ou tel système; elle est partout répandue; elle est inscrite dans la narration clic-même; elle est l’àme de l'écrivain et la puissance qui agit sur le lecteur, et qui lui communique à la fois l'intcrct et la confiance.
Voilà souvent la haute qualité de Hume. Après
cela, que préoccupé de l’esprit de son temps, dédaigneux des controverses théologiques, il n’ait pas toujours compris la révolution d’Angleterre; que les pensées de liberté politique, cachées sous les formes religieuses, aient inspiré une sorte de répugnance à son esprit sceptique, j’en conviens. Que son âme raisonnable et froide ne soit pas suffisamment animée des faits qu'il raconte, pour en conserver l’impression fidèle et vivante, qu’il ait parfois manqué de vérité, parce qu'il manquait d'imagination, j’en conviens encore.
Mais il est une autre cause d’infériorité, qui ne tient pas à son talent, qui lient à son époque, qui ne lui est pas personnelle, mais qui s'étend aux historiens du même siècle. Essayons de l'indiquer. S’il est un genre de littérature où l’homme, pour ainsi dire, domine l’écrivain, où la vie active ait besoin de fortifier et d’éclairer les méditations du cabinet, certes, c’est l'histoire. Tous les historiens de la Grèce étaient hommes publics, excepté peut-être Hérodote, sorte de poète à une époque où la poésie était la puissance politique du temps, s'il est permis de parler ainsi, à une époque où Solon, pour faire changer une loi, venait réciter une élégie sur la place publique d’Athènes.
A partir de ces temps éloignés, partout, dans la Grèce, vous rencontrez des hommes à la fois orateurs, généraux et historiens. Leur talent de peiudrc et de raconter naît de tous les autres talents, de tous les autres exercices de leur esprit, au milieu d’une vie publique et agitée. Môme caractère a Rome ; même caractère dans ce seizième siècle, curieux mélange d’imitation antique, d’imitation servile quelquefois, et d'originalité naïve et féconde; singulièreépoque où l’on écrivait en latin par habitude, où l’on se transformait en citoyen de Rome, et où cependant on avait au plus haut degré celle ardeur de science, celle soif de curiosité, celle jeunesse de la nation et de l'individu, ce mouvement progressif de l’esprit humain dont se vante notre siècle, et qui portait alors tant de grands hommes à tant d’entreprises aventureuses, à tant de découvertes dans la pensée, lorsqu'ils n’en pouvaient faire daus la réalité, comme Christophe Colomb : car l’esprit d’aventure, réalisé d’une manière sublime par la découverte de Colomb, est le caractère non-seulement de faction, mais de la pensée au seizième siècle.
Les noms des historiens que celle époque nous présente, Machiavel, Guichardin, Davila , Fra Paolo, de Thou, rappellent l'idée de la vie active, mêlée à la spéculation littéraire. Tous furent hommes d'Etat, ambassadeurs, généraux, acteurs enfin dans les événements de leur temps.
Au contraire, depuis celle grande époque d’ordre
ct de régularité, qui s'appela le siècle de Louis XIV, et qui s'étendit plus ou moins sur toute l'Europe, par l'influence du pouvoir ou par celle de l’imitation, l'activité politique devint presque toujours étrangère aux écrivains. Dans les pays mêmes qui conservaient les formes de la liberté, quelque chose de méthodique et de régulier est substitué aux passions du seizième siècle; les lettres, dans leur audace même, semblent une profession isolée et paisible. Il y a de l’esprit d’aventure philosophique, mais sans mélange de vie active. Les hommes qui pensent ne sont plus les mêmes que ceux qui agissent; lors même que l’état social leur donne l’action, ils la refusent, ils la dédaignent; ils se font hommes de lettres, de préférence à tout ; et l’homme de lettres se regarde comme un penseur en titre d'office, comme un oisif privilégié qui doit agir sur l’esprit des contemporains, seulement par la supériorité de la raison et l’éclat du talent.
Eh bien! cette disposition d'esprit, comme à tout le dix-huitième siècle, ne me paraît pas favorable à la perfection du talent historique. Dès lors, en effet, le travail littéraire, le soin du style, doit, chez l'écrivain , prédominer sur tout autre soin ; l’intelligence des passions violentes doit lui manquer. Comment, d’un cabinet ou d'une académie, entendrait-il les cris du forum? Comment distinguera-t-il ce qu’il y a de constant ou d’accidentel dans les passions populaires? Étranger aux scènes d’une vie tumultueuse, ne sera-t-il pas naturellement condoit à dédaigner, du haut de sa raison, tout ce qui ne ressemble pas à sa raison?
Ce défaut, visible dans Hume, tenait pour ainsi dire à la civilisation élégante et paisible, à tout le loisir littéraire du dix-huitième siècle. Je le trouve dans Robertson comme dans Hume. J'admire cette école écossaise, cette belle colonie savante qui se forme toulà coup dans le Nord, cette élite d'esprits éclairés, qui établissent à Édimbourg une société libre, véritable académie, non de mots, mais de pensées, dans laquelle on s'exerçait sur tous les objets de l'intelligence humaine, en appliquant à celte noble étude le talent de la parole. Hais, malgré mon respect pour ces réunions savantes, je n'y trouve pas tout ce qui peut donner l’intelligence des passions et l'expérience du monde politique.
Je vois s'y former le talent d’un Dugald Stewart et d'un Smith, plutôt que le génie d'un Thucydide, d’un Salluslc, d’un Tacite; il n’y a pas assez d'activité dans cette vie studieuse; il n'y a pas assez de contre-coup des passions humaines. Il y a trop de calme, trop de bonheur, trop de sécurité, quelque chose de trop régulier dans la vie d’un ministre d’Édimbourg , comme Robertson , ou d'un philosophe d’Édimbourg, comme Hume, pour que j’es-
HMTIÈME SIÈCLE. 2îtt)
père rencontrer dans leurs écrits la vive peinture des passions qu’ils n’ont jamais connues, l'intelligence profonde des révolutions qu’ils n’ont ni vues de près, ni redoutées dans l’avertir.
Au contraire, dans certaines périodes voisines des grandes mutations sociales, l'intelligence historique appartient pour ainsi dire à tout le monde, et seulement est plus vive chez les hommes de talent, devenus les interprètes de la pensée commune.
Je ne dis point cela, messieurs, pour flatter une vanité d’individu, ni même une vanité d’époque; car souvent on vante son époque pour se vanter soi-même, parce que nécessairement on y est compris. Toute prétention à part, il est certain que vingt ans, trente ans après la révolution d’Angleterre, dans l'ébranlement qui agitait encore les âmes, on devait entendre très-bien tout ce qui tenait au génie des troubles civils; on reconnaissait très-bien les passions politiques, habillées en formes religieuses. Voyez plutôt le livre de Burnet et celui de Clarendon.
De même, de nos jours, après cette commotion terrible de la France, après ces grands spectacles, si voisins de nous, dont la puissance a frappé toutes les imaginations, et subsiste toute vivante dans la pensée même de ceux qui n’en parlent pas, une intelligence politique nous a été donnée par celte rude école des événements ; c’est unesorte de rapide instinct et de facilité à comprendre dans l'histoire les passions analogues à celles dont le retentissement se prolonge encore pour nous par le souvenir. Par là, nous sentons mieux ce qui trouble et bouleverse les États, que toute la philosophie du dix-huitième siècle n’aurait su le faire, à moins que l’imagination, la première des puissances après la réalité, ne fût venue la suppléer. Hais l’imagination était précisément la^qualité qui manquait à ces hommes supérieurs, à Hume , à Robertson ; l’un et l’autre n’avaient que l’étude et la raison; et ils n’étaient pas aidés paÇle spectacle de grands événements. Orl’éludéret la raison , en l’absence de la réalité, ne sont pas assez puissantes pour retrouver l'impression contemporaine, pour rendre la vie à ce qui est mort, pour créer le grand , l’immortel historien.
Robertson, messieurs, est un homme d’une âme pure, d’une vie honorable et calme. Fils d’un ministre presbytérien d’Édimbourg, après de fortes études, il entra dans le ministère ecclésiastique, se dévoua sans relâche à des devoirs modestes, et cultiva toutes les vertus de famille, s'occupant à élever six jeunes frères qu’il avait. Je me trompe, messieurs; dans celte carrière si paisible, il lui arriva cependant un événement politique. Aumilieu de la paix du dix-huitième siècle, vous satez que
l'entreprise, plus hardie que sérieuse, du prince Édouard , fit soulever une partie de l’Écossc. Dans sa chaleur de conviction presbytérienne, Robertson, quoique attache au ministère ecclésiastique, se crut obligé d’aller combattre pour la maison régnante: il quitta Édimbourg et courut s’enrôler dans l’armée royale. Mais l’expédition du princq Édouard , précisément parce qu’elle ne trouvait plus de passions assez violentes pour la soutenir, précisément parce qu’elle était une sorte d'anachronisme dans le dix-huitième siècle, était déjà tombée avant que Robertson eût appris à faire l’exercice.
Après cet essai de la rie active, si court, si promptement abandonné , le jeune Robertson reprit les travaux paisibles auxquels il était destiné par goût, par état. Il s'exerça beaucoup à la controverse mais non plus avec la vieille ardeur puritaine et celle véhémence de Knox qui jadis avait agité toute l’Écosse et mis en feu l’Angleterre. Celte éloquence paraissait alors une passion hors d'usage. Robertson, au contraire, imitait la sage régularité et le bon goût d'expression des prédicateurs français. En même temps, écrivain soigneux cl correct, il s'attachait & épurer son style de ces idiotismes écossais qu’affecte aujourd’hui le célébré romancier d’Èdimbourg; du fond de l’Ecosse, il se modelait sur le langage des écrivains tout à fait anglais qui rivaient au milieu de la ville de Londres.
Ainsi, messieurs, et la nationalité presbytérienne, si l’on peut parler ainsi , cl la nationalité écossaise, Robertson les perdait dans cette vie tranquille, dans ce goût de lecture cosmopolite, plus favorable à la supériorité de la raison qu'à l’énergie du talent et à l’éloquence.
Je ne parlerai point ici de Robertson comme orateur religieux. Il importe cependant de rappeler un de ses sermons, qui semblait déceler en lui le goût des études historiques : c’est un tableau de l’étal du monde à Pavéncd%*»il du christianisme. Ses grandes vues, à ce sujet, soTit peu d’accord avec l’esprit sceptique et dédaigneux qui animait la littérature historique du temps cl ne faisait comparaître le passé devant la raison moderne que pour s’en moquer et le juger de haut. Mais Robertson , en cela séparé de Voltaire, n’en est pas moins un disciple de ce maître célèbre, un de ceux qui ont étendu l’influence de l’école française dans l'histoire en lui donnant plus de gravité. C’est là, messieurs, le litre particulier de Robertson ; c’est là son genre d’originalité, lia rendu sérieuse, mais un peu froide, une forme historique, sur laquelle le brillant génie de Voltaire avait jeté tant de grâce, de vivacité légère cl moqueuse.
Ici je m'adresserai quelques questions nouvelles.
Je ne chercherai plus, comme je l’ai fait dans la dernière séance, les qualités personnelles qui sont nécessaires à l’historien ; je considérerai les diverses formes d’histoire possibles, d’après la nature des circonstances et des sujets. Sous ce rapport, je conçois trois formes historiques : la forme que j'appellerai conjecturale, c'est-à-dire celle qui convient à l’histoire des temps antiques, sur lesquels il nous est parvenu un petit nombre d’ouvrages incomplets et mutilés, sans qu’on puisse y suppléer par des monuments originaux et primitifs : car je ne parle pas ici des compilations historiques. Prendre des pages dansTive-Livc cl dans Tacite, et les mettre en prose française, c’est traduire, ce n’est pas écrire l’histoire.
Mais cette antiquité qui nous arrive, sans autres monuments que les créations des hommes de génie, peut offrir à la pensée un travail ingénieux et original; c’est l'application de cet esprit moderne si exact, si investigateur, si curieux, à l’intelligence et à la critique de ces récits éloquents, mais rapides, incomplets, qu’a faits le génie de l’antiquité. Ainsi, lorsqu'un homme supérieurcomme Niebuhr, s'appuyant sur l'étude d’un petit nombre de passages négligés ou mal compris, empruntant des conjectures, des analogies, des inductions, à la connaissance des lois qui occupaient une si grande place dans la vie du peuple romain, cherche à refaire une partie de l’histoire romaine, j’appelle ce travail une histoire conjecturale. J’admets, dans ce travail, de hautes qualités de l’esprit, la sagacité, la divination du bon sens et celle de l’érudition ; mais c’est un genre d’histoire à part : quand on devine, on ne peut pas décrire; quand on conjecture, on ne peut pas conter avec naturel, avec aisance. On a trop besoin de l’appui d’une preuve, pour se livrer au mouvement du récit et pour détailler avec confiance ce qu’on n'a découvert soi-méme qu’avec un mélange de doute. Celle forme convient à notre époque, toutes les fois qu’on voudra raisonner sur l’antiquité, et refaire, avec l’esprit d’exactitude particulier à nos âges modernes, l’histoire des peuples qui ne sont plus.
Le second genre de littérature historique , suivant moi, c’est l’histoire critique ou savante : je la distingue de l’histoire conjecturale; je l'applique spécialement à ces époques à la fois mal connues et rempliesde monuments, où la vérité a besoin d’élrc cherchée, mais non pas d’ôlre devinée ; je l’applique à ce moyen âge, par exemple, que l’on a généralement si mal compris, si mal raconté , si défiguré par un vernis moderne, mais qui cependant existe tout entier, si on veut le trouver; car les sources ne manquent pas. Une foule de Vies des saints, de recueils théologiqucs , renferment, si vous savez y
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 2G1
lire, toute l’image du temps. On est accablé , pour ainsi dire, par le nombre des monuments : là seulement, il faut que la sagacité de l’écrivain refasse l’histoire avec des matériaux qui n’étaient pas destinés à cet usage. Il faut que le critique soit d’autant plus pénétrant , d’autant plus attentif, que les témoins ont été plus négligents, plus inhabiles, plus insouciants du véritable intérêt de la vie humaine. Le travail de l'historien ressemble alors à celui du magistrat, qui, dans les dépositions les plus confuses ou les plus passionnées , surprend la vérité à laquelle le témoin ne pense pas, qu’il ne veut pas, que souvent il ne sait pas bien lui-raéme. Je donne à celte histoire le nom de critique, ou de savante, à cause des recherches infinies qu'elle demande.
A Dieu ne plaise cependant que je lui refuse d’autres qualités. Elle peut même déguiser habilement son véritable caractère, elle peut se transformer, et au lieu de tarante, paraître naïve, pittoresque. Mais, rcmarquez-Ie bien, c'est l'étude seule des monuments primitifs, c'est le soin minutieux des détails qui fera la substance et l’originalité de cette histoire. De nos jours, par exemple, l'histoire d'un pays qui a disparu, d'une puissance qui n’a pas laissé de traces, a été vivement et heureusement racontée en dix volumes. Personne ne trouve le livre trop long. Les mêmes faits, abrégés par une autre plume, auraient peut-être lassé l'attention du lecteur.
I/intérét alors vient tout entier des détails; ces détails disséminés, dans le chaos du moyen âge, sont réunis par une adroite et ingénieuse érudition. L’oéuvrc du critique se cache et disparaît; on ne voit plus que l'œuvre du peintre.
Ce qu'il importe, c'est que par une imagination toute locale, toute passionnée pour les circonstances les plus indifférentes, mais en même temps les plus réelles d'un temps qui n’esL plus , vous nous fassiez comprendre , sentir, voir, ce que la critique seule a pu démêler dans les mouuments si nombreux et si confus du moyen âge.
Enfin, j’arrive à une histoire que j’appellerai l'histoire complète, celle où vous êtes assez rapproché des événements pour que la critique ne soit plus de l’érudition, et que vos recherches ne soient plus égarées dans un dédale de documents incertains, contradictoires, bizarres : ce sont les temps qui nous louchent , ce sont les temps écoulés depuis le quinzième siècle , depuis la découverte de l'imprimerie. A partir de cette époque, la civilisation s’est assez perfectionnée, même en gardant des traces de barbarie , les secours de la science sont devenus assez nombreux , tous les faits de la vie des peuples ont été assez soigneusement enre-
gistrés, pour que l’intelligence, oîtlcc par le travail, découvre la vérité : depuis cette époque aussi, le degré de certitude des faits a commandé la multitude des détails à l’écrivain. Les détails n’ont plus été un ornement pittoresque, un moyen de vérité locale, mais une portion indispensable de l'histoire elle-même, /f /
Ainsi , messieurs, histoire conjecturale, histoire critique, histoire complète, voilà les trois formes principales que la diversité des sujets et des temps peut indiquer à l'écrivain. ^
L’histoire conjecturale n’a pas de règles précises clle est toute dans la pensée de l’écrivain. Les applications en seront fort rares; autrement, elles seraient souvent capricieuses et fausses. Le bon sens rigoureux de Robertson n’a rien tenté de semblable.
L'histoire critique ou savante, c’est-à-dire le dépouillement de matériaux infinis, rebutants, barbares, mais qui renferment la vérité positive, était plus faite pour plaire à son esprit intelligent et laborieux. Mais on peut traiter ce genre d’histoire de deux manières fort opposées, ou par le développement à la fois plus judicieux et plus détaillé, ou par des résumés exacts et rapides qui suppriment tout détail inutile à la connaissance de la vérité, qui ne gardent que ce que l’esprit de l’écrivain lui-méme a créé, en le faisant sortir de l'immense variété de ses notions et de ses souvenirs.
C'est la forme que le dix-huitième siècle préférait; c'est l’entreprise de Voltaire dans YE$»ai sur les mœurs et l’esprit des nations. Ccl ouvrage, fort vanté par les critiques anglais , par Blair en particulier, est le modèle qu'a suivi Robertson. Mais Voltaire lui-tnéinc , messieurs, n’avait pas rempli tout le dessein de son ouvrage. Il y a une sorte de contradiction entre le titre et la forme de son livre. En effet, décrire les mœurs et l’esprit des nations, ce n’est pas raconter les événements historiques, tantôt avec éloquence , tantôt avec une ironie rapide et superficielle, puis s’arrêter, et vous avertir qu’à celle époque on avait tel usage singulier, telle habitude bizarre, telle superstition absurde. La véritable peinture des mœurs , c'est celle qui , fondue tout entière dans le récit, sc manifeste sans que l'historien vous le dise, et vous saisit par l’originalité plus qu'elle ne vous instruit par l'érudition.
Ce qui a trop manqué, même à Voltaire, Robertson ne l'a pas eu. On admire, on loue beaucoup son Introduction à l’Histoire de Charles-Quint. Certes, il y a dans cet ouvrage un calme de raison, une sage distribution de parties, quelque chose de régulier et de progressif tout à la fois, qui plaît à la pensée. Mais celte introduction est accompagnée d'un volume de notes; et, chose remarquable,
c'est dans les notes que vous trouves tous les dé* laits originaux. 11 semble que l'écrivain ait oublié celte vérité si simple , que, pour être court, il faut être caractéristique • que, si vous dites peu de paroles, ces paroles doivent avoir quelque chose qui frappe et laisse un long souvenir. Vous supprimez beaucoup de circonstances : réservez-en donc quelques-unes de tellement vives, de tellement singulières, que la pensée ne puisse s'en délivrer jamais.
Tout au contraire, Robertson nous dira que tel peuple barbare, envahisseur de l'Europe civilisée, avait au plus haut degré la passion et le fanatisme de la guerre. Voilà ce qu’il place dans son récit ; mais les caractères de celle férocité sauvage, cette peinture' si singulière du camp des barbares, cette multitude qui se presse autour d'un barde de la forêt , chantant des vers belliqueux , ces vieillards et ces enfants pleurant de ne pouvoir suivre leurs fils ou leurs pères au combat , tout ce détail enfin, raconté par l'ambassadeur romain, parPriscus, avec la terreur qu’il en a reçue et qu'il a rapportée à la cour de Byzance, voilà ce que Robertson rejette dans ses notes, et ce qui manque dans son livre. Ce n’est pas avec des auditeurs tels que vous que j’ai besoin d’insister davantage. Un exemple suffît.
Ce n’est pas tout encore : Robertson, cet esprit si judicieux, si sage, a fait d’autres omissions, d'autres oublis qui ne nuisent pas seulement à la vérité locale et pittoresque, mais à l’intelligence complète des événements. Je citerai le plus grand de tous, les croisades. Robertson les juge comme Voltaire; cl il ne les explique pas assez, précisément parce qu’il les juge ainsi. Il vous dira d’abord : « Tous ceux qui revenaient de la Palestine ra- « contaient les dangers qu'ils avaient courus en u visitant la terre sainte, et ne manquaient pas u d’exagérer la cruauté et les violences des Turcs. •* Puis il ajoutera : « qu'un moine fanatique conçut u l'idée de réunir toutes les forces de la chrétienté « contre les infidèles, et qu’on doit attribuer à son u zèle l'exécution de celte bizarre entreprise. »
Ainsi, la cause, c'étaient les pèlerins qui revenaient de la Palestine ; le moyen , c’était un moine fanatique ; le résultat, une bizarre entreprise. Cependant , messieurs, que de choses avant les croisades, qui les appelaient, qui les préparaient! Et parmi toutes ces choses, comment l'éerivain oubliet-il une de ces grandes physionomies qui seules caractérisent toute une époque de l’histoire? comment oublic-l-il Grégoire Vil? Comment ne s’est-il pas souvenu qu'avant les croisades une tentative de suprématie religieuse et politique, une tentative de califat chrétien avait clé faite, en opposition à ce
califat mahomélan qui avait conquis l’Asie? Comrnent a-t-il oubliéque Grégoire VU avait prêche une croisade, qu’il avait écrit à tons les mécontents de l'Europe, à tous les ducs en révolte contre les princes, à tous les princes en révolte contre l’Empereur, qu’il s'était offert pour chef de celte croisade ; et que, s'adressant à Henri IV lui-mémc, il lui écrivait : u Les chrétiens d'outre-mer, dont un « grand nombre est chaque jour massacré comme « des troupeaui , ont envoyé humblement vers « moi , pour me prier de secourir nos frères, afin « que la religion chrétienne ne soilpasdenos jours, « ce qu’à Dieu ne plaise, tout à fait anéantie. Et « moi, touché d'une vive douleur jusqu'à désirer « la mort, car j’aimerais mieuz mourir que de les « abandonner, et de commander à l'univers au gré « d'un orgueil charnel, j'appelle, j'anime tous les u chrétiens à défendre la loi du Christ, à sacrifier « leur vie pour leurs frères, et à faire briller la « noblesse des enfants de Dieu. Les Italiens et les u ultramontains ont, par l’inspiration de Dieu, m accueilli mes conseils. Déjà plus de cinquante « mille hommes sont prêts, s'ils peuvent m'avoir, k dans cette expédition, pour chef et pour pontife, u à se lever en armes contre les ennemis de Dieo ; «et iis veulent, sous sa conduite, parvenir jusu qu’au tombeau du Seigneur. »
Certainement, quand de pareils manifestes se faisaient à une époque où oo n'en faisait pas beaucoup, vous voyez combien celte idée des croisades, que Pierre l'Ermite a réalisée vingt ans plus tard, était déjà vivante. Au lieu d'appeler Pierre l'Ermite un moine fanatique, il fallait peut-être remarquer ce mouvement des esprits, constant sous diverses formes, qui fait- qu'une idée s’exécute lorsqu’elle est devenue populaire, contagieuse ; lorsqu'après avoir été le projet de l’homme de génie placé en haut, elle devient la passion de la foule. La croiaadc! Un pape l'avait préchée inutilement , malgré sa loutc-puissance; il la voulut, sans pouvoir la faire, quoiqu'il fût Grégoire Vil. Mais que cette idée fermente et mûrisse, vingt ans plus tard un simple ermite l’exécute!
Je demande pardon de ces remarques ; mais c’est surtout dans un ouvrage rapide et condensé, comme VJntroductiûH de Robertson, qu'il importait de saisir les causes, les traits caractéristiques des événements. Vous n'avez pas le droit de vous substituer à la vérité, de mettre des opinions à la place des faits, ni surtout d'oublier Grégoire VII.
Voilà quelques essais de critique sur le bel ouvrage de Robertson. Que quelques-uns de mes plus jeunes auditeurs, les seuls que je puisse appeler un peu mes élèves , veuillent bien le relire dans celle pensée, et se demander si l’écrivain philosophe
qui abrège et qui résume, leur tient lieu de la réalité des monuments originaux. S’il n’en est pas ainsi, il a tort ; il n’a le droit d’abréger que sous la condition de tout dire*
Telle Tut, en Angleterre, l’application du talent cl de la philosophie à ce genre d'histoire, que j’appelle plus particulièrement critique et savante.
Si nous venons maintenant à l'histoire complète et détaillée, à celle qui embrasse des époques assez rapprochées de nous , pour que les circonstances en soient bien connues et bien comprises, nous verrons qu'elle impose à l’historien de grands devoirs, et nous nous demanderons si l'école anglaise les a parfaitement remplis. Le premier de ces devoirs, c’est encore la vérité locale, c’est que l’histoire, en étant détaillée , devienne du moins une image entière et fidèle du temps qu’elle décrit. Pour cela, il faut un grand effort; il faut que l’historien se sépare de son propre temps et des habitudes qui l'entourent. En effet, ne croyez pas, messieurs, qu’il n’appartienne qu'au dix -septième siècle d’avoir commis la faute de donner sa propre couleur à toutes les époques. Sans doute, dans le dix -septième siècle, cet éclat même de la civilisation française, celte vive et orgueilleuse préocupalion que la France avait d’elle-méme, celte espèce d'égoïsme, qui, de Louis XIV, était passé à toute sa nation, et qui nous faisait croire que nos idées étaient la raison même, qu’on ne pouvait pas la concevoir autrement, tout cela devait fausser pour nous la vérité dans l'histoire. Il y eut une tentative involontaire de répandre sur tous les temps l'uniforme étiquette de celle époque. Chose singulière! les historiens se croyaient tous, en conscience, dans l’obligation d'atténuer ce qui était rude et grossier. Fleury, par exemple, le plus candide, le plus intègre des historiens, aurait dû, ce me semble, quand il raconte les premiers temps de l’Église , puiser dans l’admiration chrétienne le respect de la vérité locale. C’est ainsi que Racine avait peiul les mœurs juives avec bien plus d’exactitude que les mœurs grecques. Mais celle même impression n’a pas empêché Fleury d’altérer le caractère des évêques du quatrième siècle, pour les rapprocher du type adopté dans la cour de Louis XIV. Saint Chrysoslôme avait bien moins de convenance que Bossuet. Fleury fait passer une couche d’élégance et de régularité uniforme sur ces aspérités des grands hommes et des grands caractères d'une époque de renouvellement.
De même, messieurs, en Angleterre, l'école historique éprouvait le besoin de donner à toutes choses, non pas la régularité formaliste du dixseptième siècle, mais une sorte de justesse philosophique. De même noire temps a peut-être la
tentation et l'habitude d’imprimer à toutes les époques une sorte de rationalisme politique, si je puis m’exprimer ainsi.
A ce sujet, je hasarde une remarque sur l’ouvrage d’un homme que j'honore iuGnimcnl, M. de Siimondi. Par la même préoccupation qui faisait que l’abbé Vély donnait à la cour de Chilpéric quelque chose de l'élégance et des pompes de la cour de Louis XIV, M. de Sisinondi donne & la monarchie de Hugues Capct quelque chose de la division administrative de noire temps; il éprouve le besoin de porter la réminiscence de notre organisation politique, de nos formes de gouvernement et de liberté, dans des temps rudes et barbares, où la liberté même était un accident, où rien n’était volontaire ni prémédité.
Lorsqu'on voit, à des époques éclairées, des hommes de talent tomber, sous une influence fort diverse, dans une faute analogue, on doit sentir combien la tentation qui nous pousse à cette faute est puissante cl presque inévitable. Elle me frappe dans Robertson. J'en vais citer un exemple : c’est l'histoire de Charles- Quint, sujet heureusement choisi et qui me parait favoriser ce que j’appelle le développement de l'histoire complète, de l'histoire à la fois authentique cl très-dctailice, parce que les monuments sont rapprochés cl innombrables. Cette histoire de Robertson , parmi tant de beaux épisodes et d'événements singuliers , nous présente à la fois l’Amérique et la réforme.
Le dix-huitième siècle s’est écrié : Quel admirable historien que Robertson ! comme il a été impartial en racontant l'histoire de la réforme ! comme il a fait exactement la part de Léon X et de Luther! El tout le monde d’applaudir.
Messieurs, ia réforme a changé le monde; elle est ncc de causes probablement inévitables ; mais elle a été déterminée par des hommes qui ajoutent quelque chose à la fatalité même, qui en sont l'instrument le plus actif et qui partagent son empire. Sans les causes antérieures , ou ne concevrait pas les actions de ces hommes; et sans ces hommes, les causes paraîtraient encore impuissantes et seraient ajournées daus leurs effets. Peignes-moi donc les hommes! Il ne suffit pas que Robertson se montre à moi impartial envers Luther et Léon X ; il faut que son récit soit assez complet, assez personnel , assez local , pour qu’en le lisant je conçoive et le rôle des deux personnages, et la puissance qu'ils ont exercée l’un et l’autre.
J’ouvre ce livre, et je trouve le moment décisif de la bulle publiée par Léon X contre Luther ;
La publication de cette bulle, en Allemagne, dit l'historien, fit naître des sentiments divers, etc.
Luther ne fut ni déconcerté, ni intimidé par cette sentence, à laquelle il s'attendait depuis quelque temps. Apres
avoir renouvelé «on appel au concile général, il publia des remarques sur la bulle d'excommunication: cl persuadé pour lors que Léon avait été tout à ta fois coupable d'injustice et d'impiété dans ses procédés contre lui, il déclara hautement que ce pape était l'homme de péché, ou l'Antéchrist, dont l'appantion était prédite dans le Nouveau Testament : il se déchaîna contre sa tyrannie et ses usurpations avec plus de violence que jamais ; il exhorta tous les princes à secouer ce joug si ignominieux, et s'applaudit publiquement du bonheur d'avoir mérité d’étre l'objet de l'indignation ecclésiastique , pour avoir osé réclamer et défendre la liberté du genre humain. ,
Voilà ce que dit Robertson de Luther; mais s'il en est ainsi, Luther est un homme fort raisonnable, Tort calme: comment a-t-il agité si violemment les âmes? Luther parle comme Robertson luimémo l'aurait fait. Si Luther a eu la finesse d'appeler le pape l’Antéchrist, cette expression singulière se trouve comme perdue et cachée dans une phrase grave de l'historien.
Voulcz-vous savoir ce que c’était que Luther? pourquoi il agitait l’Allemagne avec des thèses latines? Vous le savez mieux que moi. Cependant je vais vous le dire.
D’abord l’cruditiou du quinzième siècle et les fortes études de ce temps peuplaient toute l'Allemagne d'une génération de jeunes étudiants pleins d’ardeur, pour lesquels la langue latine était à la fois une langue sacrée et populaire. Ainsi quand Luther écrivait des thèses en latin, il parlait à un peuple ardent et passionné. Ce n'est pas tout : cst-cc que ces thèses offraient des raisonnements pleins de gravité, comme aurait pu les faire Robertson lui- même, pour réclamer la liberté du genre humain? Celle idcc-lâ devint puissante troift-siècles plus tard; elle n’était pas née du temps de Luther. Ces thèses, quoique Luther soit un homme de génie, étaient bien rudes, bien grossières: il y avait à la fois une verve Ihéologiquc cl une verve populaciôrc; c’était Rabelais en chaire, mais Rabelais plein de haine et de violence; il ne publiait pas des remarques contre la bulle du pape; il lançait un pamphlet latin que tous les gens passionnés du temps pouvaient lire et comprendre; ce pamphlet était intitulé : Contre ta Hutte exécrable de t’jinlechrint. Voilà ce qui saisit les esprits; cela s’entend. Que disait-il dans cet écrit singulièrement intitulé? Il ne réclamait pas la liberté du genre humain; au contraire, il concluait de ses doctrines sur la grâce et la prédestination, qu'il ne fallait pas faire la guerre aux Turcs, afin de contrarier le pape, qui, à celle époque, voulait qu'on la leur fit. Puis il disait : « Le pape est un loup possédé du malin esprit; il faut rassembler tous les villages et tous les bourgs pour lui courir sus.» Ces paroles étaient accompagnées de quolibets latins : satanissimus , sanctissimus , comme en aurait fait Rabelais, tics quolibets étaient com-
mentés par des écoliers de vingt -cinq ans, dans les cabarets à bière d’Allemagne. Au milieu de ces bouffonneries, comme Luther avait une Ame grande et hardie, comme c’était un homme de génie et un fondateur qui déguisait le sublime de l'audace sous le burlesque, il disait de ces paroles qui retentissent dans toutes les Ames fortes: «On « m’appelle à Rome. J'attends, pour y compara I- « Ire, que je sois suivi de vingt mille hommes do « de pied et de cinq mille chevaux.
« Ou m’a appelé à la diète de Worms ; j’y suis « allé. Le diable sait bien que ce n’est point par « crainte. Lorsque j’ai paru à Worms devant l’Em- « pcrcur, rien u'aurait été capable de m'effrayer, « quand même j'aurais été sûr de trouver autant u de diables qu'il y avait de tuiles sur les maisons.»
Messieurs, croyez-vous que lorsqu'on a corrigé Luther, comme Ducis corrigeait Shakspearc, quand on l’a réduit dans des formes académiquement dessinées , on a conserve Luther ? Ces paroles cachées dans de gros in-folio , et qui alors ont retenti dans toute l'Allemagne, ces paroles sont inséparables de Luther; c’est à l'histoire de les faire revivre. Autrement on n’a pas d’idée de celte éloquence qui, comme il le dit lui-méme, ravageait les monastères. Si, au lieu de cela, ou met des expressions froidement régulières, si on me donne une espèce de compte rendu au lieu d’un récit vivant, je ne vois plus l'homme, je n’entends plus sa parole, je ne conçois plus sa puissance.
Voilà, messieurs, ma plus grande objection contre Robertson ; cet esprit si sage, si éclairé, si raisonnable, cède involontairement au besoin de corriger ce qu'il raconte ; il répand une couleur de régularité, de justesse, sur les caractères les plus violents, sur les temps les plus âpres, les plus désordonnés. Il en résulte que la forme du récit n’étant plus en rapport avec la violence des événements, on ne conçoit pas que quelque chose de si paisiblement raconté ait ébranlé le monde. Ainsi i’infidéli te natl du malheur qu’a l'historien de n’avoir pas assez d’imagination et de passion. Un autre exemple va justifier celle remarque : dans un ouvrage justement estimé, l’ Histoire d'Écoste, Robertson a raconté la mort de Marie Stuart. Là, tous les souvenirs nationaux se présentent à lui ; il n’avait plus besoin de retrouver par l’érudition une époque éloignée de lui; la tradition populaire avait conservé en Écosse mille souvenirs de Marie Stuart; une jalousie anlianglaise faisait que la haine religieuse, d’abord attachée à la jeune et belle reine, était remplacée par un sentiment d’intérét et de pitié. Cependant je veux prendre dans Robertson le récit de la catastrophe qui lcrmiua les jours de Marie Stuart , puis le relire dans un historien que
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
vous croyez bien peu pathétique, bien peu fait ’ pour sentir et pour plaindre le malheur, dans ce scandaleux Brantôme ; et vous verrci comment le sentiment de la vérité , comment l’imagination passionnée donnent à Brantôme plus de goût, plus d’éloquencequelasagect philosophe impartialitédu talent ne pouvait en donner à Robertson. Je prends ce qui est caractéristique dans les deux récits :
Le 7 février, les deux comtes arrivèrent à Fotberingay, et demandèrent à voir la reine. Ils lurent en sa présence l’ordre de l’exécution, et lui dirent de »e préparer à mourir le lendemain matin. Marie les entendit jusqu'à la fin sans émotion; cl faisant le signe de La croix, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit :« Une ime, dit-elle, n’est pas
• digne des joies dn ciel, lorsqu’elle s'afflige parce* que le
• corps doit endurer la main du bourreau ; et quoique je oc
• dusse pas attendre que la reine d'Angleterre donnerait le « premier exemple de violer la personne sacrée d’un prince
• souverain, je me soumettrai à ce que la Providence a dé- « crélé pour moi. • Mettant alors la inaiu sur la Bible qui était près d’elle, elle protesta solennellement qu'elle était innocente delà conspiration qu'on lui imputait contre la vie d'Elisabeth, etc... Ses domestiques, pendant cette conversation, étaient baignés de pleurs; et, quoique effrayés par la présence des deux comtes, ils cachaient avec peine toute leur douleur. Mais ils ne furent pas plus tôt retirés, qu’ils coururent à leur maîtresse, et éclatèrent en expressions passionnées de tendresse et de douleur. Marie, cependant, nonsculemcnt retenait un calme parfait d’esprit, mais elle s'efforçait encore de modérer leur excessive douleur: et, tombant à genoux avec ses domestiques, elle remercia Dieu de ce que ses souffrances touchaient à leur fin, etc.
L’auteur ajoule quelques détails ; je ne choisirai que ceux où il y aura contraste entre les deux récits :
Le lendemain, Marie est couduite au supplice. Le doyen de Pétcrborough commença alors un loug discours convenable à la situation présente, et offrit ses prières à Dieu, en faveur de Marie; mais elle déclara ou'elle ne pouvait en conscience l’écoutcr et se joindre à lui; et, tombant à
enoux, elle répéta une prière latine. Quand le doyen eut
ni scs dévotions, d'une voix qu’on entendit de toutes parts, Marie recommanda en anglais à Dieu l'Eglise affligée, et pria pour la prospérité de sou fils cl pour le long règne d'Elisabeth, etc... Ensuite elle se prépara pour l'échafaud, en ôtant scs voiles et ses vêtements. Un des exécuteurs ayant voulu, avec rudesse, l'aider dans ce soin, elle le reprit avec douceur, et elle lui dit avec un sourire, qu'elle n’était pas accoutumée à se déshabiller devant tant de spectateurs, ni à être servie par de tels valets.
Singulière occupation do la pensée, qui fail que ces grands désastres, après plusieurs siècles, deviennent un sujet d’étude pour l'imagination , cl qu’on peut, sans ridicule, raisonner sur le degré de talent et de vérité qui en reproduit l’image ! Ce récit a-t-il conservé Marie Stuart tout entière? Voyei-vous là et ce qui rend sa mort si touchante et ce qui l'explique? voyez-vous là celte ironie de femme et de reine, cette finesse moqueuse d’esprit, qu’au milieu de sa délressc elle a conservée jusqu'au dernier moment? Voyez-vous en métne temps celte ardeur de la foi catholique et de la foi presbytérienne, ces deux croyances mises en face l’une de l’aulrc, cl se signalant, par des persécutions.
et par des martyres? Vous expliquez-vous ces profondes antipathies qui faisaient que la belle, que la jeune, que la catholique Marie devait périr par un ordre de la moins belle, de la moins jeune, de la protestante Élisabeth? Voyez-vous ces choses dont Waller Scott, avec son beau talent, vous a donné l’idée dans ce roman de l'Jbbé, qui est plus vrai que l’histoire?
Vous en trouverez la trace dans Brantôme, esprit aussi frivole que Robertson élait sérieux , mais qui avait vécu dans le temps de Marie, cl qui sentait, par l’impression contemporaine, tout ce que la gravité studieuse et solitaire de Robertson n’a' peut-être pas bien entendu :
Le dix-septiesme donc de febvrier l'an mil cinq cent cinquante-sept, arrivant au lieu où estoit la roype prisonnière, cbasteau appelé Folheriugay, les commissaires delà royne d’Angleterre, par elle envoyez (je ne diray point leurs noms, car il ne serviroit de nen), sur les deux ou trois heures après midy, et estant en la<>résence de Paulct, son gardien ou geoslier, font locture d<‘ leur commission touchant l’exécution à leur prisonnière; lui déclarant que le lendemain matin ils y procéderoient , l'admonestant de s’apprester entre sept ou huict.
• Elle, sans s’eslonner aucunement, les remercia de leurs bonnes nouvelles, disant qu’elles ne pouvoient estre meilleures pour elle, pour voir maintenant la fin de scs misères, et que dès longtemps elle s’estoil apprestée et résolue à mourir depuis sa détention en Angleterre; suppliant pourtant les commissaires de luy donner un peu de temps et de loysir pour faire son testament et donner ordre à ses affaires, puisque cela gisoit à leur volonté, comme leur commission portoit. A quoi le comte de Shrewsbury lui dit assez rudement : Non, non, madame, il faut mourir; tenez-vous preste demain entre sept et buict heures du matin. On ne vous prolongera pas le délay d’un moment.
Cela me paraît plus expressif, je l’avoue; cela rend mieux la vérité que l’espèce de réponse officielle, placée , par Robcrlson , dans la bouche de la spirituelle et maligne Marie : » Quoique je ne « pensasse pas que la reine d'Angleterre donnerait « le premier exemple de violer la personne sacrée « d’une princesse souveraine, je me soumets à ce « que la Providence a décrété pour moi. » Au lieu de celte phrase si grave sur les droits des têtes couronnées, Marie avait répété plusieurs fois : « Je vois ce que fail pour moi ina bonne sœur. >•
Brantôme n’a pas oublié ce mol; il rapporle également un détail bien touchant dont le génie de Schiller a tiré un merveilleux parti, et que Robertson a néglige. Mais poursuivons ce parallèle.
Vous avex vu ce que Robertson a dît de ce ministre presbytérien qui adresse à Marie un long discours convenable à la situation présente. Mais pouvait-il yavoirun discours convenable àiasitualion de Marie, dans la bouchcdu valet théologien de ses persécuteurs? Fallait-il que Robcrston nese souvint que de son attachement à l’Église presbytérienne? fallait-il qu'il ne conçût pas la nature humaine?N'était-ilpas naturclquc l’imc de Marie,
non-seulement par sa foi, mais par sa colère, se soulevât tout entière contre ces prières hérétiques pourcllc, et prononcées par l’hommequi approuvait sa sentence, et qui allait bénir sa meurtrière?
Od lui amena un ministre pour l'exhorter, mais elle lu? dict en anglois :« Ah ! mon amy, doone-moy patience, «lui déclarant qu'elle ne vouloit communiquer avec luy, ni avoir aulcuns propos avec ceux de sa secte, et qu’elle estoit api) restée à mourir sans conseil, et que telles gens que luy ne luy pouvoient apporter aulcune consolation ou contentement d’esprit.
Ce néanmoins voyant qu'il continuoit ses prières eu son baragouiu, elle ne laisse de dire les siennes en latin, eslevant sa voix par-dessus celle du ministre; et puis redicl qu’elle s’estimoit beaucoup heureuse de verser la dernière goutte de son sang pour sa religion, plus que de vivre si longuement, et qu’elle ne pouvoit s'attendre que nature parachevas! le cours ordinaire de sa vie, et qu'elle espéroit tant en celuy qui estoit représculé par la croix qu’elle teuoit en sa maiu, et devaDt les pieds duquel elle se prosteruoit.
On voit là cc que Robertson n’a pas dit, toute l’émolion, toute la chaleur de la foi catholique opposée à la foi protestante; on voit celle rudesse, celle vivacité d’antipathie, qui rend insupportables, à la douce Marie, les paroles du ministre protestant, et les lui fait repousser avec une impression de haine cl de dégoût si bien rendue par la triviale énergie de Brantôme.
Quel est le résultat littéraire de toutes ces réflexions? C’est qu’en rendant justice à l’école écossaise du dix-huitième siècle, en honorant au plus haut degré cette impartialité, cette liberté d’esprit née en partie du bonheur des institutions anglaises, en partie de l'imitation de notre littérature, nous regrettons qu'il lui ait manqué un sentiment plus vif de la vérité. Ajoutons de plus que l’imagination, qui sc compose à la fois de vivacité et de sensibilité, cette imagination qui voit cc qui n’est pas devant ses yeux, qui est touchée de ce qu’ elle n’a pas senti elle-même, est une qualité nécessaire du grand historien; et l’on peut dire en cc sens qu’il a besoin d’ôlre poète, non-seulement pour être éloquent mais pour être vrai.
CINQUIÈME LEÇON
Suite de Tcxanici) des historiens anglais formés à l’école française. — Gibbon. — Sa jeunesse studieuse. — Son scepticisme. — Nullité de sa vie parlementaire. — Séjour de Gibbon à Paris. — Observations sur son ouvrage. — Sa vue fausse des premiers temps du christianisme. — Citation de saint Justin. — Réflexions diverses.
Messieurs,
On m’a fait l’honneur de m’écrire deux lettres critiques, mais bienveillantes : dans l’une, on m'accuse déjuger trop vile les plus célèbres historiens de l'Angleterre; dans l'autre , de m'écarter trop longtemps de la France, lime faut une double excuse
pour ce double reproche; je parle brièvement des écrivains anglais, parce que je dois surtout en parler sous le rapport de l’influence que la philosophie française exerçait sur leur génie; je m’éloigne de la France, parce que au dix-buitièrac siècle la France est partout, que sa littérature agit dans toute l'Europe, comme puissance intellectuelle et comme puissance politique. On donnerait, messieurs, une idée incomplète et fausse du génie français au dix-huitième siècle, si on le séparait de l'Europe, si on ne saisissait pas le lien et le rapport qui Punissaient à tous les efforts tentés ailleurs par l'intelligence humaine, si on lie cherchait poiot partout la trace et les monuments de son action.
Mais en même temps j*éritcrai toute digression qui ne se lie pas, qui ne se rapporte pas à la France. Il est quelques historiens anglais que je négligerai, parce que leurs talents et leurs ouvrages, remarquables en eux-mémes, ne justifient pas ces rapports d'imitation et d’analogie que je cherche entre la France et les autres nations de celle époque. Fergusson, auteur d’une savante et corieuse histoire de la république romaine, ne nous occupera pas : Fergusson , qui s'appelle trop modestement un compilateur, n’est point un élève de Pécole française, n'écrit pas sous l’inspiration de la philosophie promulguée par Voltaire.
Mais un des plus célèbres historiens anglais, un de ceux qui ont traité à la fois avec science et avec talent un vaste sujet, Gibbon, doit attirer nos regards. Il est, au plus haut degré, élève de l’école française. Il réunit à uuc érudition du Nord l'indépendance. les vues, les préjugés, les formes do style même, que la philosophie française affectait au dix-huilième siècle. Nulle pari celle influence n’est plus sensible, cl dans cc qu’elle a de libre, d’instructif, et dans cc quelle a de faux pour lu critique cl pour le goût.
Ici je suis encore singulièrement frappé «les difficultés de l’examen que je tne propose. Embrasser, en effet, dans un court espace, avec des notions incomplètes , cet immense spectacle du monde romain analysé, décrit par Gibbon, apprécier tant d’efforts d'érudition cl de sagacité , énoncer uii jugement, même timide, sur le travail d’une vie tout entière et d’une si haute intelligence, c’est de ma part une tentative à peine excusable. Cependant l'ouvrage de Gibbon est uu monument historique d’un ordre si élevé, la vie, les principes littéraires cl philosophiques de Gibbon sont un événement si remarquable dans le dix-huitième siècle, cl tellement lié à l’histoire de la littérature française, qu’il me serait impossible de ne pas m’eu occuper avec vous.
L'Angleterre s’elait ‘illustrée dans la carrière
ed by Gooflle
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 267
historique par ces ouvrages de Hume et de Robertson , «fta’avait inspirés le génie de la France. Une place restait encore à prendre :■ cVfail dans rbistoirc savante et critique appliquée à l'antiquité. Hume et Robertson avaient écrit les faits du moyen âge et les faits modernes; mais ce travail d’érudition et de conjecture qui démêle l’antiquité, cette histoire exacte d'un passé lointain restait encore à faire.
Cherchons d’abord quelle vocation naturelle et quelles études destinaient Gibbon à celle noble tâche. Vous ne me rcprochcrci pas, messieurs, de mêler ainsi la biographie aux vues générales de critique et de littérature. C’est par la vie entière d'un homme , par le tableau de son caractère , de ses pensées habituelles que l’on peut acquérir la complète intelligence de ses ouvrages et de son talent.
Gibbon me parait, dès sa jeunesse, avoir été appelé à celte grave et difficile mission de l’histoire philosophique. Je le vois, dès l’âge de quinte ans, préoccupé vivement, quoiqu’il eût une âme froide, de ces controverses théologiqucs, si attachantes pour les esprits qui ont quelque force cl quelque curiosité. Un des premiers événements de la vie du sceptique, de l’indifférent Gibbon, c’est d’avoir changé de religion, non point par hasard, par pauvreté, par caprice, comme Rousseau, mais par réflexion et par conviction. A quinze ans. Gibbon qui, dans le calme de la maison paternelle, avait déjà commencé des recherches historiques , avait médité une histoire critique, de quoi ? du règne de Sésostris, messieurs; Gibbon, saisi par la lecture de l'cloqucnt ouvrage de Bossuet, sur les Variations des Églises protestantes, se fait catholique.
Son père , élevé dans les habitudes de l’Église établie, fut très-mécontent de cette érudite et soudaine conversion. Pour punir Gibbon, l’enlever à l’influence de quelques docteurs catholiques de Londres et le remettre dans le sein de l’Église protestante, il l’envoie à Lausanne.
Là, Gibbon, dans un apprentissage à la fois assez rude et assez instructif, revint ou se laissa ramener à son ancienne foi. Son âme était peu faite pour la résignation aux sacrifices pénibles et la résistance à l’autorité. Il nous dit lui-mémeque la vie assez triste, et môme la table assez mauvaise de la maison où il était retenu, bâtèrent sa conversion. Pardonnez, messieurs, celle minutieuse circonstance; mais l'homme qui a débuté ainsi dans la vie et dans la carrière théologiquc, ne me paraît pas bien disposé à concevoir l’enthousiasme désintéressé des martyrs.
Cependant, apres sa conversion, le jeune Anglais prolongea son séjour à Lausanne. Un autre intérêt, le goût de la littérature, de l’érudition,
l’attachait vivement. Il se livra sans tin, sans repos, à d’immenses études.
Messieurs, tous les sentiments saisis avec sincérité , avec ardeur, sont des bienfaits pour l’âme; et peut-être aucun ne mérite mieux ce nom que l’ainour de l’étude. L'amour de l’étude, à votre âge, renferme en lui seul plusieurs vertus; car il épargne bien des fautes, éloigné bien des faiblesses. Gibbon, instruit des langues anciennes et modernes, passa cinq années à Lausanne, lisant et faisant un journal de scs lectures. Il l’écrivit en français. Rien n’csl plus intéressant qu’un journal de voyage, où chaque petit fait, chaque impression des lieux, chaque souvenir est naïvement déposé. Quelque chose de nouveau, qui semble avoir aussi son intérêt et son mouvement, c’est un journal de lecture, où sont enregistrés les faits, les vues que présente le cours d’une longue étude. On se plaît à voir un esprit attentif et laborieux , qui , comptant chaque jour le nombre de pages qu’il a lues, consigne dans une rapide analyse les idées qu'il recueille, les impressions qu’il reçoit, et pour ainsi dire les accidents, les rencontres de ce voyage intellectuel. Ainsi, Gibbon, dès l’âge de vingt ans, lut successivement d’immenses recueils dont s’effrayerait notre paresse actuelle : par exemple , les antiquités de Grœvius, ouvrage qui, dans l’origine, n’avait que vingt-cinq volumes in-folio, mais qui, heureusement, fut augmenté de quinze autres, par Gronovius; puis il lut {'Histoire de Cltalie antique de Cluvier, ouvrage très-court, qui n’a que deux volumes in-folio, et qui cependant l’occupa plusieurs mois; puis tous les poètes latins; mais il les lisait avec celte attention , avec celte sagacité qui déjà révélaient l'historien s’attachant à tout étudier , les détails de mœurs, les singularités de costumes, enfin cherchant l'histoire dans la littérature.
Vous savez que Lausanne est une ville toute française. Il n’y manque, messieurs, que notre domination. L’usage famillicr de la langue française jetait naturellement Gibbon dans l’élude de notre littérature. La disposition sceptique de son esprit le préparait encore mieux à goûter les écrivains français du dix-huilième siècle. Ainsi , parmi ces lectures si graves elsi savantes, que Gibbon marque sur les feuillets de son journal, après Spanheim, Nardini, Cluvier, on voit paraître un pamphlet de Voltaire ou un discours académique de Thomas. La candeur de l’étranger et du studieux disciple se montre dans l’admiration excessive que lui inspirent tous les beaux esprits de la France A propos de Thomas, il écrit sur sun journal :
• J’ai achevé V Éloge du duc de Sulty. M. Thomas est un • grand orateur. Quelle force dans la pensée ! quelle rapi- « dite dans le style! Il a l'âme d'un citoyen, l'esprit d’un
• philosophe et le pinceau d’un grand peintre. C’est Dé-
• mosthène, mai* Démoslbènc qui a sacrifié aux Grâces. *
Voltaire, le prince des gens d’esprit cl dos moqueurs, ne trouve pas que Thomas sacrifie aux Grâces. Dans une de ces lettres, où il jette des vers charmants avec la môme facilité que des lignes de prose, il écrirait :
• J’ai lu cet éloge éloquent ■ Que Thomas a fait savamment « Des dames de Rome et d’Athène.
« On me dit : Partez promptement,
« Allez aux rires de la Seine,
« Et tous en direz tout autant,
« Avec moins d’esprit et de peine. »
Mais Gibbon prenait l’élégance un peu affectée de Thomas pour de la grâce; comme il a cru luiméme, avec sa plaisanterie un peu lourde, atteindre la vivacité légère et gracieuse de l’esprit français. C’cstencore une note pour l’examen de son ouvrage. Souvent , nous le verrons , il a mis une raillerie froide et pesante, une ironie à la fois insipide et cruelle, à la place de celle gaieté brillante, hardie, capricieuse de Voltaire.
Mais nous n’en sommes pas moins frappés de cette ardeur érudite, de celte investigation de l'antiquité, de ces études si assidues, si variées, qui occupaient la jeunesse de Gibbon ; et nous nous souhaitons à tous la même force et la même patience.
Après cinq ans de lecture i Lausanne , car la lecture était la vie de Gibbon, il revint en Angleterre, où son père le trouva savant et converti. li, ses premiers travaux indiquèrent à quel point et le goût des lettres et le goût de la langue française avaient préoccupé son esprit. Il écrivit un livre en français. La littérature se produisait, pour ainsi dire, à ses yeux, sous la forme de notre langue et de notre esprit. Cet ouvrage n’était d’ailleurs que l’expression du goût exclusif de l’auteur. Il avait pour titre : Essai sur l'étude de la littérature.
Je ne dirai point que ce soit un bon livre. On y trouve peu de vues, nulle originalité surtout, mais une grande passion littéraire , l’amour des recherches savantes et du beau langage. Gibbon, il nous l’apprend , cherchait alors à calqncr son style sur deux écrivains, dont il n’a guère égalé la nerveuse cl rapide concision, Pascal et Montesquieu; mais il travaillait à copier, à reproduire les formes de leur langage.
Ce livre de Gibbon n’eut pas, comme vous le pensez bien, grand succès à Londres. Le goût national ne s’accommodait pas beaucoup de celte importation, non-seulement des idées, mais des mots mêmes de la langue française. On répéta de tous cùlés, à Gibbon, ce qu’Horace s’était dit à lui-même, pour ne plus écrire en grec :
h* sitcam ne ligna feras.
Quelque temps après ce début qui n’avait pas clé favorable à la gloire du jeune écrivain , son goût pour l'érudition le conduisit en Italie. Vous concevez bien que celte passion de lecture donlil avait clé saisi dès la première jeunesse, dut s'animer encore en approchant de celte Italie, espèce de monument vivant et perpétuel de l’antiquité. Son journal de voyage se confondit cette fois avec son journal de lecture. Je crois que de tous les voyageurs qui regardent les lieux et observent les monuments , Gibbon est celui qui a le plus songé aux textes des auteurs.
Telle était encore cependant l'incertitude de son esprit sur l’étude à laquelle il se fixerait de préférence, telle était sa curiosité universelle, que nous voyons dans son livre de poste des lectures indiquées à la date de Gènes cl de Florence , et qui ont pour objet les antiquités du Nord cl la mythologie Scandinave. A Florence, il lisait VEdda du savant Mallet.
Enfin il arrive à Rome; et c'est alors que toute cette studieuse ardeur qui, depuis dix ans , le préparait à l’intelligence de l'antiquité, c’est alors que ccs lectures si longues de Grævius, de Gronuvius , et de tous ccs hommes qui avaient fouillé dans les décombres de Rome, agissent en lui, et qu’en présence des lieux, la pensée d’un grand ouvrage se révèle à son esprit. Il faut l'écouter lui-méme :
u Ce fut à Rome (1), le 15 d’octobre 1704 , que, «rêvant assis parmi les ruines du Capitole, à u l'heure où des moines, pieds nus, chantaient les « vêpres dans le temple de Jupiter, la pensée de dc- « crire la décadence et la chute de celte ville s'éleva « tout à coup dans mon esprit. »
Un écrivain rempli de talent et de lumières, qui; fort jeune, a revu et enrichi de notes précieuses la traduction de Gibbon, s’est arrêté sur ce passage remarquable; et, dans cette impression de Gibbon, il aperçoit la source de quelques-uns des préjugés qui ont trop dominé son ouvrage. Il lui semble que Gibbon, préoccupé dccc contraste entre les triomphateurs romains et quelques moines qui chantaient vêpres, n’a pas assez aperçu la grande, la salutaire influence d’un culte qui changea le monde, et fil sortir du milieu même de la barbarie tout le génie moderne.
Quoi qu’il en soit, cette vie immédiate des lieux saisissant un esprit qui avait reçu déjà toutes les notions de l'étude, Gibbon semblait mûr pour cornmcncerson grand ouvrage. Mais, revenu à Londres, il s'arrête longtemps encore; il reprend la collection de tous les écrivains de l'antiquité romaine ; il les relit dans une intention d'artiste cl de savanL tout à la fois; il étudie dans tous les historiens grecs et latins, les belles formes de la composition
(1) Gibbon, Manoirs of my life and Kritingt , p. 100.
cl (lu langage ; cl, la plume à la main, Il parcourt «Je nouveau poètes, orateurs, critiques, jurisconsultes, glossatcurs, cherchant partout les moindres éléments, les moindres indices de la vérité, pour servir à ce grand ouvrage qu’il préparait sans le savoir depuis si longtemps, et que la vue de Borne lui a pour ainsi dire commandé.
Je m’arrête avec complaisance sur cette ardente vocation, et à la fois cette patiente préparation du talent. C’est un hel exemple à suivre; et si tout à l’heure nous voyons que tant de travail, tant d'études, que cet enthousiasme de curiosité savante n'a pas suffi encore pour élever le monument historique à toute sa hauteur, combien l’idée que nous avons cherché à vous donner des devoirs de l’historien, ne semblera-t-elle pas encore s’agrandir dans votre esprit !
Mais, messieurs, nous l’avons dit, nulle part l’homme ne domine plus l'écrivain que dans la composition historique; nulle part l'inspiration de l'âme n’est plus nécessaire que dans ce travail, où il faut tant d’art et tant d’étude.
Nous avons vu jusqu’à présent Gibbon, studieux disciple des anciens, des modernes, portant au plus haut degré la curiosité littéraire. Mais quand il revient dans son pays, n’a-t-il pas autre chose à faire? sa vie tout entière sera-t-elle celle d’un homme de cabinet , d’un contemplatif, d’un philosophe, d’un indifférent laborieux enfin?
La naissance de Gibbon, la fortune de son père, lui permettaient d’aspirer au parlement; mais il avait peu de goût pour les devoirs politiques. Il s'excusa d’abord, en disant qu’il était étranger aux passions de pays cl de parti , qu’il n'était pas bon patriote, et il se replongea dans ses éludes. Quelque temps après cependant, on lui offrit, c’est l'expression de sa lettre, un aiège indépendant, et il l’accepta. Il entra donc à la chambre des communes en 1761 ; il y vit unegrande époque du parlement britannique. Jamais depuis un demi-siècle de plus grands hommes n'avaient paru dans celle arène; jamais de plus grands intérêts n’avaient inspiré la conviction et l’éloquence : il s'agissait des débats touchant l’Amérique, de l’insurrection généreuse des colonies, des lois arbitraires et violentes qui les avaient opprimées et poussées au désespoir, du démembrement qui menaçait l'empire. Que fit Gibbon? Il resta silencieux et ministériel. ..(On rit.)
A Dieu ne plaise, messieurs, que, par ces paroles, je prétende jeter sur lui trop de défaveur. Cependant, il me semble que, pour un homme dont la vocation était l’élude de l’histoire et des grands intérêts de l’humanité, jamais plus pressante occasion ne s'était offerte de prendre part à la vie active; jamais plus grave et plus haute question n’avait
dû passionner son Ame et réveiller tout ce qu’il y avait en elle de chaleur et de talent.
Certes, messieurs, devant ccs grandes colères do lord Chalam, tantôt s'irritant contre la barbarie politique d’un ministère qui soulève des hordes sauvages pour dévaster les colonies britanniques , tantôt s’indignant qu’après tant de violences, on finisse par la faiblesse, qu’on démembre l'empire de la Grande-Bretagne, et qu’on reconnaisse l’entière indépendance de cette Amérique qu'on a si longtemps opprimée, certes, il y avait là plus d’un moment, plus d’une inspiration pour le patriotisme et l’éloquence. Aussi Gibbon fut-il tenté plusieurs fois de parier. 11 raconte, dans une lettre, datée de 1775, qu’il assistait exactement à de bien longues séances, depuis dix heures du malin, par exemple, jusqu’i trois ou quatre heures du matin le jour suivant. «< J’aime, dit-il, ces distractions u d’affaires mélécs à mes éludes. Quant à savoir si « la chambre des communes (1) peut devenir pro- « filablc à moi ou au pays, c’est une autre quos- « lion. Je reste encore muet pendant le débat de « nos affaires d'Amérique ; j’ai eu quelquefois la « tentation de parier; mais quoique assez bien prête paré pour le fond, j'ai craint ne pas réussir dans « la forme, et je suis demeuré sur mon banc, sain « et sauf, mais sans gloire. En tout, bien que je u me Halle encore d’en faire l’épreuve, je douto « que la nature, dont je n’ai pas à me plaindre « sous quelque rapport, m’ait donné les talents « d'un orateur, et je sens que je suis entré au parti lement beaucoup trop tard pour les exercer, h
Cependant, messieurs, il n'avait pas encore quarante ans; il n’avait que trente-huit ans.
Quel parti donc tira-l-il de sa présence nu parlement? Il reçut du ministère la place de lord-commissaire du commerce, place, dit-il, honnête et commode.
Voilà pour futilité positive. Quant à l'utilité morale, il l’indique aussi. » Après quelques fiat- « leuses illusions, dit-il, la prudence me condamna u à rester dans l’humble rang de muet. Je n’étais « pas armé par la nature ou par l’éducation de celte «i énergie de pensée et de voix :
fincenlem utrrpitua et nutum relui agcrtdis .
« La timidité était en moi fortifiée par l’orgueil, v et le succès même de mes écrits me décourageait » d'essayer ma voix. Cependant je profitai bcau- » coup de cette assistance habituelle aux débats » d'une assemblée libre. Huit sessions que je passai « dans le parlement furent une ccolcdc celte saience j .i politique, la première et la plus essentielle qua- 1 « lilé de l'historien. »
(I) Gibbon’» leiten, p. 354.
J’ai toujours quelque peine de songer qu’un homme qui, par sa profession d’historien, était voué à l’indépendance cl à la vérité, ait assisté si longtemps au parlement d’Angleterre, sans que, malgré les craintes et les hésitations de l’amourpropre, le cœur lui ail dit de parler; et puis, si je vois que cet homme, pour prix de son assiduité cl de son silence, était devenu lord-commissaire du commerce, sous le ministère de lord Norlh, de ce ministre à la fois despotique cl malhabile qui violenta l'Amérique cl la perdit; de ce ministre dont Fox a dit qu’il égalait en sens inverse les conquêtes d'Alexandre, c’est-à-dire qu’il avait perdu plus de pays que le héros macédonien n’en avait conquis, j’éprouve alors quelque regret. Je commence à craindre que Gibbon n’ait eu l’âme un peu molle, un peu froide ; et je doulg que ce soit une disposition favorable pour le rigide et noble ministère de l’historien.
Cependant, messieurs, au milieu deccs assiduités parlementaires. Gibbon avait enRn achevé la première partie de ce grand ouvrage, préparé par le spectacle des lieux et par des éludes si profondes : deux volumes de son livre avaient paru. Vivement accueilli, vivement critiqué, la réputation de cet ouvrage s’était répandue au loin. Gibbon vint donc en France recevoir le prix du soccès ; car c’était en France que l’on distribuait les couronnes. À celte époque, la France était comme eette Athènes pour laquelle Philippe et Alexandre faisaient la guerre, et dont le suffrage donnait la gloire.
Vous vous attendez, n’cst-cc pas, à voir le philosophe Gibbon aussi bien accueilli que le philosophe Ilumc? Au risque de me répéter, je vais vous lire, d’après lui-même, le procès-verbal de sa réception; vous y reconnaîtrez ccl esprit français du dix-hailième siècle, si séduisant pour les étrangers :
« J’ai va, dit-il, le duc de Cboiseal: j’ai dîné par acci-
• dent avec Franklin ; j’ai camé avec l’Empereur; j’ai été
• présenté à la cour, et successivement, ou plutôt ircs-viie,
« je me trouve lié avec tout ce qu'il y a de plus considérable
• dans Paris. Ils prétendent qu’ils m’aiment ; cl je les crois « sincères. Pour moi, je me sens heureux et à l’aise dans
• leur société, et je regrette seulement de n’étre pas venu
• deux ou trois mois plus tôt. Chaque jour, je suis contrarié
• par le départ des personnes que je commençais à con-
■ naître beaucoup...
• Deux mots vous donneront une idée de ma journée.
« Je rais aller à la Bibliothèque du Roi, où je resterai » jusqu'à midi. Au retour, je m’habillerai pour dîner chez
• le duc de Nivernais. De là, j’irai i la Comédie-Française,
• dans la loge grillée de la princesse Bcauveau : et je n’ai
• pas encore décidé si je souperai chez madame au Défiant.
• chez madame NYckcr, ou chez l'ambassadrice de Sar-
■ daigne (1). •
Voilà celle vie élégante, douce, oisive, ce grand salon littéraire cl philosophique de Paris, que Gibbon venait chercher, et pour lequel on quittait (i) Letton, 1. 1, p. 525.
le parlement d’Angleterre, surtout quand on n’y parlait pas. { On rit.)
Enfin Gibbon, après celte excursion si hriltanle à Paris, retourne à Londres; il continue avec une grande assiduité, une vive patience, ce vaste travail qu’il avait si fort avancé. Lord Norlh tomba du ministère; Gibbon tomba par contre-coup de sa place du commerce, cl il se retira peu de temps apres à Lausanne. C'est là qu’il a terminé sa graude tâche historique; c'est là que nous le verrons reparaître à son avantage; c’esf là que celle passion pure et vive pour les lettres, que cet enthousiasme de l'élude qui, dans uue âme douée de peu d’élévation et d’énergie, faisait germer du moins un noble sentiment , l’environnent à nos yeux d'une sorte d'éclat, qu’on ne lui trouve pas au milieu des distractions du monde et des abaissements de la servitude au pouvoir : c'est là que j'aime à considérer Gibbon. La vérité des impressions qu'il éprouve alors lui communiqué une sorte d’cJoqucncc touchante, et de sensibilité bien rare sous sa plume. Je crois que vous aimerez les dernières paroles de ses Mémoires, où il annonce la fin de son ouvrage :
• Ce fut, dit-il, le jour ou plutôt la nuit du 27 juin 1787,
• entre onze heure» et minuit, que j’écrivis les dernières
• lignes de ma dernière page, dans un pavillon de mon jar- ■ dm. Aprcsavoir posé ma plume, je As quelques tours dans
• une allée couverte d’acacias, d'ou la vue domine sur les
• champs, le lac et les montagnes. L’air était doux, le ciel
• serein ; le disque argenté de la lune se réfléchissait dans
• les eaux, et toute la nature était dans le silence. Je ne « dissimulerai pas que j'avais une premièreémotiondejoio
• en ce moment qui me rendait ma liberté , et peut-être « allait établir ma réputation. Mais mon orgueil fut bientôt
• abaissé, cl une humble mélancolie s'empara de moi, à la
• pensée que je venais de prendre congé de l'ancien et
• agréable compagnon de ma vie, et que, quelle que fut ta
• durée où parviendrait mon ouvrage, les jours dcl’histo-
• rien seraient désormais bien courts et bien précaires (’-).*
Dans celle mélancolie touchante d’un homme qui vient d'achever l’ouvrage de trente ans d’étude, qui espère un peu la gloire cl qui songe à la brièveté de la vie, il y a quelque chose d’éloquenl cl même de nnïfqucjnmaisGihbon n’a surpassé dans les endroits les plus ornés et les plus brillants de son ouvrage.
Nous venons, messieurs, de parcourir la vie de l'historien ; nous savons à quel homme nous avons affaire; cl cette précaution n’est pas Inutile; car un historien est une espèce de guide, de cicerone qui vous conduit dans le passé. Avant de vous fier à lui, de le croire sur sa parole, d’adopter scs opinions, de partager ses passions, il faut que, par une sorte de familiarité intime , vous l'ayez bien connu : telle erreur de son caractère vous prémunira contre une erreur de ses récits. Jusqu'ici dans Gibbon nous n'avons reconnu
(2) Menu, ir * af in y lifts and tcriiingt.
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
qu’un seul noble cl grand sentiment, la passion de l’étude. Ainsi, tout ce qui dépendra de ce sentiment sera remarquable dans son ouvrage : profonde connaissance des monuments, lecture immense et soigneuse, recherche des matériaux les plus inconnus, comparaison ingénieuse de toutes les données que peut offrir l'histoire, reconstruction du passé parle travail et le calcul , nous pouvons espérer chez lui ces rares mérites ; mais cela ne suffît pas encore. Gibbon avait entrepris une des plus grandes tichcs que puisse se proposer l’esprit moderne : il racontait à la fois la fin de l'antiquité, le moyen âge , et tous les commencements du monde nouveau. Une foule de talents divers, indépendamment des talents nécessaires à l'historien, lui étaient commandés par l'immense variété de son ouvrage. Tantôt il lui fallait celte élévation antique qui convient à la peinture de ces temps reculés que l'éloignement nous fait paraître daus une sorte de perspective magique; tantôt il lui fallait l'intelligence forte et naïve du moyen âge; tantôt des couleurs graves et pompeuses ; tantôt une peinture simple cl familière; quelque chose d'un Romain et quelque chose d'un Gaulois; enfin il lui fallait, comme dans toute œuvre humaine, un principe d'unité, une pensée première qui l’inspirât et fût l’Ame de son ouvrage. Cherchons quelle fut cette pensée.
Je le dirai, messieurs, il me semble que l'esprit de Gibbon, si peu sensible aux institutions de son pays, si peu frappé de l'heureuse image d’une nation libre, se gouvernant par ses propres lois, s'est trompé sur le véritable point de vue du sujet qu’il avait choisi. L’empire romain, tel que le despotisme et la force militaire l’avaient fait, lui parut le chefd'œuvre de la civilisation. L’empire romain, gouverné par un bon et sage despote, loi parut le modèle désirable pour le genre humain. Le christianisme lui-même fut A ses yeux une espèce d’accident barbare, qui dérangeait celle harmonie de domination et de servitude paisible. Voilà le point de départ de Gibbon. Tout ce qu’il y aura de contraire à celle prépondérance régulière, à cette hautaine dictature de l’empire romain, tous les mouvements libres et sublimes de la pensée, toutes les hardiesses du dévouement, toutes les magnanimités du sacrifice, le choqueront, le blesseront; il ne se dira pas que, depuis trois siècles, un joug do fer, bien rarement allégé par la volonté passagère d’un bon prince et d’un grand homme, pesait sur le genre humain. Il ne sc dira pas que jamais les hommes n’avaient si misérablement obéi. Non, il lui paraîtra qu’il y avait une puissance militaire forte et disciplinée, une obéissance entière et rapide, des prêteurs, des préfets, des généraux, des empereurs, une cour, et qu’à tout prendre, les
hommes étaient heureux, puisqu'on les dominait. Voilà sa vue de l'histoire romaine.
I) ne lui semblera pas quele christianisme était un contre-poids donné à l'esclavage du monde; il ne remarquera pas celte révoluliou, qui faisait que la liberté, chassée du Forum cl du sénat, s'était réfugiée dans le stoïcisme ; que, chassée du stoïcisme, cl devenant plus populaire, plus cosmopolite, elle s’était réfugiée daus l'Évangile. Il ne sera nullement touché de celle revendication que la pensée humaine fait d’elle -même. Non, les chrétiens lui paraîtront des perturbateurs; il lui semblera juste qu’on les immole; il sera sans pitié pour eux. li vous dira qu'à tout prendre les lois de l’empire étaient rigoureuses, mais sagement exécutées. A ses yeux, la philosophie de Pline le jeune excusera les rigueurs exercées par ce proconsul de Bilhynic contre les chrétiens; il ne sera pas frappé de la profonde dégradation où était tombé l’esprit humain , pour qu’un homme tel que Pline fil conduire au supplice des hommes qu'il jugeait innocents, et qu'un prince tel que Trajan approuvât celle barbarie, et écrivit à Pline : Vous avez tenu ta marche qu'il fallait tenir . Ce flegme de la tyrannie, ces ordres hautains qui tombent du trône des Césars, qui commandent une exécution, qui autorisent une proscription, tout cela parait à Gibbon un élément de celte grande et vaste prospérité de l’empire romain.
Eh bien ! messieurs, j'avoue que je ne connais pas dans l'histuire une erreur plus grave et plus offensante pour la raison. Je ne parle pas ici dans une vue théologique; je cousidèrc l'esprit humain eu lui -même; j’observe cet instinct de liberté morale qui se transforme, sans jamais périr, tantôt énergique et hardi dans le Forum, tantôt solitaire cl contemplatif dans le cabinet du stoïcien, tantôt ardent, passionné, enthousiaste dans les catacombes des martyrs. Partout je reconnais la grandeur de la pensée humaine, partout j'aperçois quelque chose qui élève l'homme, quelque chose qui commande le respect, l'admiration; et lorsqu'il me semble que l’écrivain se met du parti des bourreaux coulrc les victimes, lorsqu'il me semble que, par un préjugé philosophique, préjugé comme un autre, il jette une dérision froide cl cruelle sur des hommes qui enfin n’avaient d'autre tort et d’autre crime que de mourir pour leur croyance, que de ne pas sacrifier leur foi à leur vie, j'enlrc dans une espèce de colère coulre l’historien qui fait servir l'érudition cl le talent à fausser, à méconnaître la véritable dignité de la nature humaine. (#'#/« applaudissements.)
Voilà, messieurs, le côté moral de celte grande question; les autres vues sont inférieures et sccon-
claires; elles n'intéressent que l'art el lu guûl. Tuulefois , je dois vous faire remarquer, sous lu rapport de la composition , le défaut du système adopte par Gibbon. Il retarde jusqu'au troisième volume l'exposition des progrès du christianisme; il concentre dans deux chapitres tous les faits» toutes les vues que lui présente cette grande révolution. Mais n'auricz-vous pas éprouvé, pour l'intérêt comme pour la vérité, un vif et profond plaisir à voir plus tôt ce grand avènement du christianisme? Pourquoi ne pas me montrer, dès le règne de Marc- Aurèle, les chrétiens dans un coin du tableau? Ils étaient déjà nombreux et puissants; ils présentaient des suppliques à l’empereur. Quel intérêt d ailleurs dans ce spectacle d’un prince philosophe, généreux, et de ces hommes purs, innocents, persécutés sous son règne! Quelle leçon de tolérance sur les erreurs de l’esprit humain! Un monarque sage et bienfaisant était sur le trône, et les chrétiens gémissaient dans les cachots, dans les mines. Anlonin le Pieux et Marc-Aurèlc avaient un amour * cv . e *a vcrlu , l’enthousiasme du devoir et du sacn ce ; les chrétiens, obscurs et dédaignés, nourrissaient, sous les symboles de leur culte, les mômes r! mi .! -11 18 ’.ma ' 8 *a ^or m ° séparai t ce u x q ui devaien l
séculai i ,.l,Slu,cl ct ,a vertu : le maître généreux persécutait les sujets innocents.
J ouvre ce — -
paroles : « a Vieux, TPCrCUr TUc Anl0"in lc
cl philosophe ; i GCSar’ * S0" ftls’ ‘rès-véridique et d'Anton,,, ^Î1C11U,, n,s d® Cé,ar Par la nalurc
du sénat et au , “«option, à l'assemblée sacréi parmi toas , ,!l?u'>le romai», au nom ducoui qui
Persécutés ,,, l<1'nmcs • sont injustement bah el ms, habita,,, * , ? de,‘* • Justin, lilt de Pris-
j'adresse ce * V’llc fi*aP«'is dans la Palestine,
N>-Hp^r’elCeU‘^re..
<lans cet exhoril. i CC t^hut si simple et si ferme, nie fait connaître i U "'“'heur, quelque chose qui 'la Gibbon , |a . ,,e" P*u> que les raisonnements
preudro ces homm^"Ü? lir'M,'gieuse que devaient quête et |c despolisn* da,,s une «ociélé où la con- 'Ctircux, dc tnéeont ®a,!li*nt entassé tant do mal 2TV '• fidélité i?'Setd’^aves? Ainsi, mes
si ‘°nqu«- Gibbon „ nTatiqae e“l été la «délité .JZV' tne d't qui ICCe la'igage si sublime et ,Z:‘ ,ea fto„ ,e’ «ru. d. (t film ver-
v'ilem'nf‘t's.c*Pre5si°n7',dA W é'°
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fait de présenter les chrétiens dès qu'ils ont paru dans le monde; dc faire incessamment contraster leurs suufTraucc»
u'rc ce volume de saint Justin, et j’y lis ces
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rien
au
leurs progrès , leurs opinions, avec le reste de l’empire, avec la domination des
Césars. .
Mais la dissertation tardive el froide que I histoa a voulu subsliluer 1 ce vivant tableau, csl cllc __ moins complète? Je ne crois pas qu'elle indique toutes les causes des progrès du christianisme, eu les résumant ainsi : l'intolérance des chrétiens, la croyance d’une rie à venir, l'existence nu la supposition dc faits miraculeux, les vertus chrétiennes et la furie constitution dc l'Eglise primitive. El d’abord , sommes-nous ici dans l'histoire? Cette manière mathématique d'énumérer les causes uic fait-elle connaître, sentir, toucher les événements? N'esl-cc pas un travail arbitraire de l'historien ? Que m’importe la longue réflexion qu'il ajoute :
Pans les caractères les plus rerlueox « les pins honnêtes, il est facile de démêler deux penchants bien naturels, l'amour du plaisir et l'amour de l'action .. Si I >m"r « plaisir est épuré par l'art el la science, s il rat embelli par le» charmes de la société, et qu'il soit modlhé par Ira justes égards qu'exigeât la prudence, la sauté et la réputation, il produit la plus grande partie du bonhcor que l'homme goûte dans la vie privée. L'amour de l action est un principe d'une espèce plus forte, et dont les effets ne sont pas si certains... tfous pouvons donc attribuer à l'amour du plaisir la plupart des qualités aimables, â l'amour dc l’action la plupart des qualités respectables cl utiles. Un caractère sur lequel ccs deux puissants mobiles agiraient de concert el dans une juste proportion, semblerait constituer l’idée la plus parfaite de la nature humaine.
El que me fait celle homélie semi-stoïcienne, semi-épicurienne? A-t-on jamais regardé l amour du plaisir comme l’un des principes de la perfeetiou morale? Etdc quel droit faites- vousde l’amour de l’action et de l'amour du plaisir, les seuls éléments de Tctrc humain? Est-ce que vous faites abstraction de la vérité en elle-même, dc la conscience et du sentiment du devoir? Est-ce que vous ne sentez point, par exemple, que le sacrifice du moi à la justice el à la vérité, est aussi dans le cœur de l'homme; que tout n’est pas pour lui action ou plaisir, cl que, dans le bien, ce n est pas le mouvement, mais la vérité qu'il cherche?
Et puis, messieurs, dilcs-moi, Thucydide, Tacite, ccs maîtres de l’histoire, ont-ils jamais introduit dans leurs récits un fragment dc dissertation sur le plaisir et sur l'action? Messieurs, sous le seul rapport de la vérité philosophique, l’écrivain, que je suppose, que j’admets sceptique, devait pour expliquer cette prodigieuse influence , ce rapide progrès du christianisme , inc retracer d abord la profonde dégradation morale où était tombe l'empire. Il fallait me peindre celte décrépitude îles anciennes croyances ; el pour cela , inc montrer celte vaste paix du inoudc romain , à peine
troublée par quelques misérables guerres à l'extrémité des frontières ; puis au milieu de celle paix, la sourde agitation d'un peuple immense, qui, n*ayant plus ni liberté, ni institution, voyait devant ses yeux les tyrannies fantasques cl honteuses des princes, les vices des grands , les misères des esclaves, les rêveries des sophistes, et attendait dans une oisive anxiété quelque chose de nouveau dans le monde; puis, il me fallait rendre compte de ce besoin de la nature humaine, de cet amour du grand , du beau, de cette passion du sacrifice qui est innée dans l'homme , et qui veut que la vie matérielle, de toutes parts satisfaite de l'aisance, la richesse, le repos, le plaisir le tourmentent bientôt, et qu'il s'élance d'une force indicible vers quelque chose d’inconnu, de vague, d'illimité...
Après que l'historien m'aurait montré ce caractère de l’homme, et combien il était froissé, dégradé par le misérable état de l'empire romain, il fallait qu'au lieu de $c moquer de quelques hyperboles, de quelques métaphores orientales dont je ne me soucie pas, il se dit : Voyons ce que faisaient ces chrétiens; que senlaicnt-ils? que disaient-ils? Tandis qu’il y avait un philosophe qui bavardait dans son école, un préteur qui commandait d'injustes cl cruels supplices, u» maître qui torturait ses esclaves, des lois barbares approuvées par Pline le jeune, et qui voulaient que, si un maître était assassiné dans sa maison , tous ses esclaves fussent mis à mort, au milieu de celle abjection du genre humain, arrivent des hommes qui s'écrient hardiment :
• Continuez, magistrats, condamnez. frappez, tourmen-
• fez, exterminez nos corps. Voire injustice est unepreuve « de noire innocence : naguère, en condamnant nne vierge
• chrétienne à la prostitution, vous avez confessé vous-
• mêmes que pour nous la souillure du vice était plus
• affreuse que tous les supplices et tous les trépas. Du « reste, votre cruauté la plus invenlivo est sans pouvoir.
• Elle devient un attrait pour les âmes courageuses. Nous
• nous multiplions à mesureque nous sommes moissonnés:
• les chrétiens naissent du sang des martyrs. Plusieurs de
• vos sages, Cicéron, Sénèque, oot exhorté à la patience
• contre les douleurs et contre la mort ; mais leurs discours « font moins de disciples que dos exemples. Cette obsti-
• Dation mémo que vous nous reprochez est une instruc- « tiou. Quel homme, à ce spectacle, n’est pas agité par le
• besoin d'en connaître la cause? Oui ne veut s'approcher « de nous? et, après s'étre approché de nous, qui ne veut
• souffrir comme nous, pour obtenir la miséricordede Dieu,
• et mériter, au prix de son sang, le pardoo de ses fau-
• tes? Aussi, nous bénissons vos arrêts de mort, instruits « qu'il v a maintenant opposition entre le ciel et la terre, et
• qu’à l'insant où vous nous condamnez, Dieu nous absout
• et nous couronne. * (ApplaHditxemenls.)
Voilà pour le côté moral. Maintenant le point de vue historique échappe également à Gibbon. Il ne s'aperçoit pas de la puissance prodigieuse que ce culte nouveau , ainsi propagé par la douleur et f enthousiasme; exerçait dans le monde; il fait des
calculs arithmétiques; il compte qu'il y avait dans ' Rome probablement vingt fois plus de païens que de chrétiens; il ne s'aperçoit pas que la puissance, que la domination, qoele nombre presque est dans l’ardcor du zèle, dans la grandeur des motifs qui vous inspirent, et du dévouement qui vous immole. Le savant historien néglige cela. Comment ne pas voir, cependant, que la vieille société tombait? comment croire que des supplices pouvaientl’étaycr, lorsque, dès le second siècle , un des orateurs du christianisme adressait ces paroles au gouverneur romain :
« Une nuit et quelques torches suffiraient pour nous ven-
• ger, s'il nous était permis de rendre I© mal pour le mal.
• Mais à Dieu ne plaise qu’une religion divine se venge par
• les armes terrestres et refuse des souffrances qui sont « une épreuve pour die.
• Uue ai, dédaignant une vengeauce timide et furtive,
• nous voulions nous montrer ennemis à découvert, le uom- « bre. le pouvoir nous manqueraient-ils? Croyez-vous que « lesNumides, les Mar-romans, les Parûtes, et tout autre peu-
• pie renfermé dans les limites d'un seul territoire, soient
■ plus nombreux que nous, peuple du monde entier? Nous
• ne sommes que d’hier, et déjà nous remplissons tout
• ce qui est à vous, les cités, les îles, les forteresses, les as- « semblées, les camps, les tribus, le palais, le séoat, le
• Forum ; nous ne vous laissons que vos temples.
« Nous qui donnons notre vie de si grand coeur, quelle
• guerre, quel combat n’aurions-nous pas soutenu, même « à force inégale, si, dans notre sainte loi, il n'était pas or-
• donnéde mourir plutôt que de tuer les autres ? Mais bien
• plus, sans nous armer, sans nous défendre, nous aurions
• pu vous accabler, en nous séparant de voua. Si tout ce « peuple nouveau, brisant ses mouds, se retirait loin de
• vous, dans quelque contrée de l'univers , votre empire » ne pourrait survivre à la perle de tant de citoyens, quels
■ qu’ils soient : vous resteriez tremblants de votre solitude ;
• et au milieu du silence et de la stupeur de cette grande
• cité qui semblerait frappée de mort, vous chercheriez
• en vain sur qui vous pouvez régner. •
Quelle cause a produit l'erreur de Gibbon ? est-ce un retour sur le christianisme de Son temps? Rien n’était moins juste. Sans doute, quelqu’un qui, aujourd’hui, animé d'un sentiment vrai d’enthousiasme pour celte époque héroïque de l'Église primitive, conclurait qu'il faut admirer le monachisme byzantin du quinzième siècle,* ou le monachisme ultramontain de nos jours, cet homme se tromperait étrangement; mais il faut que l'impartialité de l'historien et du sage distingue les époques, qu’il admire ce qui était grand , sublime à son origine, et qu'il blâme ce qui n'en est que la faible , l'impuissante, l’hypocrite parodie. (Jpplaudisteintntt.)
Il me serait facile, messieurs, de multiplier mes remarques sur les deux célèbres chapitres de Gibbon; je pourrais relever cette espèce de complaisanceavec laquelle i I explique, il justifie toujours Ie3 rigueurs du gouvernement romain. Je pourrais mémo relever le paradoxe bizarre par lequel il cherche à atténuer, quoi? la proscription de Néron.
El que lui importe la bonne renommée de Néron? en quoi s'étonnc-t-il que le fléau du genre humain ail été le fléau des chrétiens? Ah! que ces para-
COURS l)K LITTÉRATURE FRANÇAISE
. I- linlsiml I N a
bien refuie, d’avance par TcrtuUicn, I «'essayerai pas de not,ra eiiam glo-
Ta“ Jc‘‘‘T°L *« •«“»■ ’,0B
bon»,» » A’arane MX—n^ ô^uil sans duulc un grand bienfait pour
u.0;:;«VuIin secoue croyance proscnic par
ar.ni. d. Roland ! N'alle. pas, avec un cspr.l sa-
i laborieux mais sans grâce, sans chaleur,
n'alîci ^>MMWr les Oècbes légère» de ce ****"* 'voire scandale sera sans excuse cl sans charme puis-je me faire i Gibbon me racontant avec une froideur insultante le sac de CQUe ™ '
1 heureuse Byxance , de celle Byxance J. > n'es, occupée ,«e prov.»,remen ^ l« T'^: quoiqu'elle le soit depuis lro.s s.ee es ?
1 4 4 riiiirèt ) Puis-je me foire a Gibbon, au
I aemenf. Pu«-J« d'assaut,
Kt"n'c m'arrêterai pas non plus à discuter quel- I ville prise d'assaut
. ,.m-s des erreurs dans lesquelles une partiaht Mni avcc une gaieté qui taU mal : «queparmi
? eTrnnantc a entraîné l'érudition non moins *“““J“ergJde5 monastères, traînée, captive
*,icn . i« ne m'arrêterai nasale J «..„innf>«-uncssansdoulcdcvaicnl
=5SSrjîsxïi:
r rsæüïZSZiïZ
brsnÙ'iî nons dit ailleurs que les chrétien» éU..ut très- passablement dans les mines, “ £
eh, >ts qu'ils avaient l'espérance dure delivre, Pavénentent d'un nouvel empereur. Eb quoi . de ce
que U barbarie de la po.i.iqueetla barbarie meme du fanatisme .ont forcées de ^n-èler quelqnefoi, de ce qu'elles ont leur lassitude involontaire, de ce qu'elles ne peuvent pas mer toujours, vous . concluez qu'il faut être indifférent au sort deST.ctnnes, et vous les trouve* bien heureuses de nêlrc pas tout à fait mortes ! ^pplanditsrmenlt )
Enfin, messieurs, après avoir relevé ces erre d’un grand esprit, d’un savant homme, un 8 dieux historien , je demis aussi, pour comploter celle portion pénible de ma lâche , indiquer ccr rnitioa ri« rvrti'ii iin us lesauclles il csl lomt)C.
«* kunes^ierges des monastères, traînées cap^s . par les soldais, quelques-unes sans doute devaien t „ préférer les grille» du sérail à celles de leur
“ f vérité, il faut que vous aye. uu b.en grand
fonds de gaieté, une ironie b, en
triomphe^ "matériels de la force bruialc, que l'bisloricii reserve la pompe fastueuse de son langage.
1( semble qu'il s'extasie quelquclo.s, cumule un historiographe dcTamerlan.en P^I,C^“CP° ; vantablcs axplnil» de ce destructeur. Ah. je vuu .Irais qu'il eut gardé son enthousiasme pour triomphe» , pour les combats, pour les souffrances . I vie morale, qu'il eût moins admire la force mat ie le Tun peu mieux senti l'âme et la pensee. e sens qu«r. parole n, 'emporte. Ces critiques
dieux historien, je devrais aussi, r ;usies, SOnl vraies, je n. « r ? V
celle portion pénible de ma lâche , indiquer cer- ^ Cependant , elles auraient leur mjU» «* ,
laines fautes de goût dans lesquelles il ‘““tmi Teto fermaient nos yeux sur le grand mérite du Cette froideur d'âme , cette espèce d'insensibilité elles W m ^ ^ ^ n,)U5 faUa,ent mécon-
sèche et moqueuse, sc mêlent trop souvent en ui ce qu’il y a tTélcvc, de fort, de proge
à une expression lourde et maladroite. Je ne puis llc composition, dont quelques parues son
inc faire à Gibbon (je vous demande pardon), disaii -u|jèrc5 et mal ordonnées. Non. sans dou e,
que les évéques insliluaicnllcs prêtres, et que cette g . cn ,ui «„ esprit rare, un taleul qu il
génératiun spirituelle les dédommageait du célibat i , facile de censurer qu« d égaler,
qui leur était imposé. Ah! combien il eut été plus f»" JuS quelque, rapports, es. comme..-
intéressant et non moins philosophique derappelcr *- 1 Montesquieu, qui, peut-être uu peu sys-
ce qui s’éloil passé au concile de Nicce, de mon- la eu peu théâtral dans la premi re
irer les evèques discutant sur la loi du célibat, et, lcma 1 ^ Grandeur et de la Décadence des
au milieu de la foule des rigoristes, un vieillard Par 1 admirable dans la seconde, il a ce-
véncrablc, un martyr, Paphuulios. l’un des cou- ioma • ga rl création cl d originalité,
fesseurs des Églises égyptiennes, élevant la voix ** nnnouris lui donc une gloire littéraire assot haute leur disant : « Prcnea garde, il ne faut pas que le «sons en lui plusieurs des grands dons «
cœur de l’homme soit trop dénué d’affections î » reconnai ^ ^ souhaités surtout; et, s il lui
Combien ccs peintures naïves et vraies du chris- la cu 1 cc, jQ||5 j c p^me , la chaleur , l’eulbou-
lianisnic étaient à la fois plus favorables à la tolé- a manque ajout0iis qu’il ne parait pas
rance, cl plus d’accord avec la vérité que les stasme, a . . ct mon dernier reproche , c est
lourdes épigrammes üc Gibbon ! Il imitait Voltaire, h'5 aVÜ‘l 1 1 ’ ra|t pcul-élrc pas assez offense
me dira-t-on. Au bas des pages de Voltaire, Je lis celle inscription de l’Ariivtir.* Ne touchez pas aux de ic q
...v unu i-vii. nu lias ues pdges u« 4
celte inscription de l’Ariosle: Ar« touchez pas aux
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
SIXIÈME LEÇON
Essai de littérature nationale en Écosse.— Poëtnesd'Ossian.
— Macpherson.— Discussion sur l'authenticité des chants
ossianiqucs. — Jugements divers sur le mérite de ces
chants. — Résumé.
Messieurs,
Nous avons vu l'imitation du génie français agissant sur l'Angleterre et sur l'Écossc; nous avons vu dans l’histoire un genre nouveau s'élever à Edimbourg, inspiré tout à la fois par la philosophie et par l'élégance françaises. Le style même de Robertson et de Hume portait la trace de cette influence, et souvent reproduisait jusqu'aux formes, jusqu'aux habitudes, jusqu'aux idiotismes de notre langue.
Il était difficile d'abdiquer davantage le caractère indigène, pour s'élever ou peut-être pour descendre à ce caractère étranger, cosmopolite, que recherchent les littératures des sociétés vieillies. Cependant, à cette même époque, une grande tentative d’originalité nationale et indigène allait sc faire en Ecosse.
Dans celle espèce de panorama littéraire où nous nous plaçons, vous n'éprouvez ni mécompte ni surprise à passer rapidement d*un sujet à l’autre; et j’ose croire mémo que vous apercevez le lieu secret, la logique naturelle, qui rapprochent par la ressemblance ou par le contraste les accidents variés de cette scène mobile que j’ouvre devant vos yeux.
Ainsi, après que le métbodiquecl sage Robertson, l'élégant et sceptique Hume, le savant, l'habile, le rhéteur Gibbon , ont passé sous vos yeox, vous ne serez pas étonnés que je vous entretienne d'une espèce de résurrection de la barbarie primitive, au milieu de l'Écossc du dix-huitième siècle.
Nous avons vu ce que la raison, ce que la science, faisaient dans l'histoire; nous avons vu l'innovation de l'art et de l'étude. Celte innovation toute philosophique avait dépouillé l'histoire du charme d'imagination qui complète la réalité même, et sans lequel il n’y pas de vérité pittoresque.
L’Écosse, l’Angleterre, la France, toute l'Europe, avaient applaudi à ce travail d’une raison supérieure et calme. Eh bien ! l'imagination est un besoin si naturel à l'homme; l'imagination a tant de puissance, même dans l'état social le plus raffiné et le plus savant, que, du milieu du scepticisme , on est toujours prêt à lever les yeux au moindre rayon de lumière nouvelle qu’elle fait briller devant nous. On apprend tout à coup que, dans les montagnes d'Ecosse , sc conservaient les chants d’un vieux barde qui aurait vécu au deuxième
ou au quatrième siècle de notre ère. Ces chants paraissent incultes et sauvages ; iis semblent ne respirer que des sentiments naturels et primitifs, le fanatisme de la guerre , l'amour des combats, une sorte d’héroïsme rude et naïf; ils ne retracent que des images simples : l’Océan, les bruyères , les pins des montagnes, les sifflements de la bise de mer. Ces choses si simples et si monotones deviennent une nouveauté, une variété piquante et originale pour un siècle rassasié de raisonnement cl de philosophie ; et là commence la grande fortune des poésies d 'Ossian. On sait quelle a été leur influence parmi nous.
De même que l'esprit français avait inspiré la littérature anglo-écossaise, ainsi le génie de cct Ossian , quel qu'il soit, a puissamment agi sur la forme poétique de la littérature française à la fin du dix-huitième siècle. Ossian, d'ailleurs, s’il y eut jamais un Ossian, rappelle tout à coupa notre pensée les noms de ses célèbres admirateurs et de ses juges sévères. L’enthousiasme qu'il excita fut un événement curieux dans l'histoire des lettres. Il appartient, par lepoquc de sa fictive renaissance ou de sa réelle origine, à la littérature du dixbuitiime siècle : Voltaire en a parlé. Il appartient, sous d'autres rapports , à celle littérature de notre âge, empruntant aux troubles politiques qui l'ont précédée, quelque chose de mélancolique, de calculé, de réfléchi.
Le conquérant de l'Italie, de l'Égypte cl de la France, était un grand admirateur d’Ossian; et , à l’cpoquc de sa première élévation, scs flatteurs (car il a eu des flatteurs) le louaient beaucoup de cct enthousiasme pour Ossiari, et ne manquaient pas même de trouver un rapport , une affinité secrète entre l'héroïsme simple et rude des guerriers calédoniens et la simplicité, la candeur d'héroïsme qu'ils attribuaient au héros moderne.
Disons-lede plus sans détour, une grande partie de la poésie et de la prose poétique de notre temps a reçu, jusqu'à certain point, la couleur et l'empreinte de ce génie vague, mélancolique, rêveur, sentimental , qui règne dans les ouvrages publiés sous le nom d'Ossian.
On n'a pas oublié cette vogue pour ainsi dire populaire, qui s'attachait encore, il y a quelques années , aux réminiscences des poemes d'Ossian. Il fut une époque (c’était dans ina jeunesse, qui commence à s’éloigner) où les distributions de prix retentissaient sans cesse des noms d'Oscar, de Ma I vi un , de Témora, de ces noms harmonieux que l'imagination des parents substituait aux noms plus simples que donne le calendrier.
Un ouvrage qui domine ainsi les esprits par un enthousiasme à la fois grave cl puéril, mérite d’élrc
m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
étudié. Ce n’est pas, messieurs, qu’en touchant à ce sujet que je ne puis crilcr, je n'éprouve quelque embarras, quelque inquiétude. La variété est une lionne chose; mais je crains de la pousser aujourd'hui trop loin; et je vais tomber de la littérature dans les discussions philologiques. Toutefois, j’essayerai de vous ennuyer le moins possible ; et l’inlérél d'un problème historique et littéraire couvrira l’aridité de quelques détails.
Rappelons d'abord les circonstances de cette réapparition prétendue des ouvrages si longtemps inédits d'un barde écossais du deuxième siècle , qui, dans scs chants incultes , respire cependant une sorte de générosité sublime , une élévation cl une pureté singulière de sentiment.
En 1758, un jeune homme né dans les montagnes d'Écossc, Macpherson, qui semble avoir eu de bonne heure beaucoup d'esprit, et un esprit à la fois capable d’enthousiasme et d’adresse , était précepteur dans la maison d'un comte de Graham, de la famille de ce Claverhouse que Walter Scott a dessiné pour l'histoire; il y vit M. Home, littérateur écossais , assez bon poète , auteur d'une tragédie de Douglas. En s’entretenant avec lui, Macpherson, qui déjà s'était essayé dans la poésie, et avait publié sans succès un poëme du Montagnard, parla des chants populaires qu’il avait, dans son enfance, entendus sur la montagne où il était né. Il en traduisit quelques passages, et bientôt excité par l’admiration que cette poéeic rude et simple donnait à l’esprit cultivé de Home, il multiplia scs essais. Un premier volume parut sous le titre de Fragments de poésie ancienne » recueillis dans les montagnes d* Écosse, et traduits de la langue erse ou gaélique.
Ce volume ravit tout le public littéraire d’Édimbourg. Un célèbre poêle anglais, qui cherchait l’originalité par calcul de goût, plus qu’il ne l’avait par instinct, esprit à la fois imitateur et curieux du nouveau , Gray témoigna surtout le plus vif enthousiasme pour cette poésie singulière. Je crois même que ce furent ces premiers chants qui dès lors inspirèrent à Gray une de scs plus belles odes: celle où il déplore le massacre des bardes du pays de Galles, qu'Édounrd I” fit tous égorger, afin d’affermir sa conquête, incertaine et menacée, tant qu'il restait des hommes pour chanter l’ancienne liberté du pays. L’entreprise de Macpherson , qui devait trouver plus tard de vives oppositions, fut accueillie avec un zèle extrême et presque une passion de parti.
La littérature aujourd’hui, messieurs, n’est qu’un intérêt secondaire qui ne divise pas les esprits. D’autres causes d'agitation et de querelle nous sont également inconnues. Une civilisation
unifurme rapproche tous les habitants de la Franco. Nous ne soupçonnons pas ce que c’est qu’une jalousie de province à province, une jalousie do petit royaume à petit royaume. Dans l’Angleterre et dans l'Écossc du dix-huitième siècle, ces sentiments subsistaient encore avec une force singulière : la vanité nationale d’abord, et puis, s’il est permis de parler ainsi, la vanité provinciale étaient poussées à l’excès. Il n’est pas inutile de le remarquer : les Ecossais qui avaient fait, sous le drapeau du prince Édouard , une entreprise assez malheureuse, qui plus tard avaient eu la satisfaction de voir un Écossais de naissance devenir premier ministre du roi d’Angleterre, nourrissaient toujours contre les Anglais une jalousie qui s’étendait à la littérature comme à la politique. La pensée qu’autrefois avait vécu dans leurs montagnes un grand poète dont les vers, inédits pendant quinze siècles, reparaissaient au jour, celte pensée flatta la vanité de toute la haute Écosse. Aussitôt que Macpberson eut publié ses Fragments , des souscriptions furent ouvertes, et on le pria d'aller dans les montagnes pour recueillir encore quelques-uns de ces débris qui devaient élever si haut la gloire poétique de l'Écossc. Macpherson partit, consulta de vieux ministres puritains du pays, erra dans les montagnes, entendit chanter quelques ballades, recueillit, dit-on, quelques lambeaux de manuscrits, revint, traduisit, ajouta , changea , créa, et, au bout dcquelques années, fil paraître le poème de Fingal, puis le poème de Tèmora. Jusque-là, messieurs, tout allait bien; on n’avait pas le chagrin, en admirant des chants poétiques, d’adraircr un contemporain. (On rit.) Il y avait une satisfaction sans mélange à lire de belles choses cl à n'être pas obligé d'en savoir gré à quelqu’un qui fût là présent.
Mais celte jalousie nationale, si facile à réveiller, ou plutôt toujours existante entre deux pays voisins cl rivaux, suscita bientôt en Angleterre des contradicteurs à la gloire de ('Homère retrouve dans les montagnes d’Écosse. Le docteur Johnson surtout, le plus grand critique de celle époque, homme singulièrement âpre , qui conservait , au milieu du dix-huitième siècle, quelque chose de la virulence des savants du seizième, des Scioppius cl des Scaligcr, attaque violemment Macpherson et le traite de fourbe cl de faussaire. Rien ne peut vous donner une idée plus juste de l’animosité des esprits dans celte question littéraire, qu'une réponse du docteur Johnson à Macpherson , qui s'était plaint avec hauteur de l'injurieux scepticisme du critique anglais :
• MossiF.tin Jasf.s M*cpnrnso\,
* J’ai reçu votre folle et imprudente lettre. Je ferai de u mon mieux pour repousser toute violence tentée contre
» moi ; et, ce que je ne pourrai faire moi-même, la loi le
• fera pour moi. J’espère n’étrc jamaisüétournède dévoiler
• une fourberie par les menaces d'un gueux.
• Quelle rétractation voudriez-vous demoi?J'ai cru votre « livre une imposture; je le crois une imposture encore. A « l’appui de cette opinion, j’ai donné au public des raisons « que je vous mets à défi de réfuter. Je méprise votre rage.
• Vos talents, depuis la publication de votre Homère, ne
• paraissent pas fort redoutables; et ce que j’entends dire
• de votre caractère me porte à tenir compte, non de ce « que vous direz, mais de ce que vous prouverez. Vous
• pouvez imprimer cette lettre, si vous voulez. •
Pour l'intelligence de quelques mots de celle lettre, je ne dois pas oublier, messieurs, de vous dire que Macpherson , enchanté et enrichi par le succès de son Ossian, avail essaye de traduire Homère. Ce même coloris romantique et sauvage qui brillait dans les vers de l'ancien barde écossais, Macpherson l’avait reporté sur les chants du poêle grec. Je ne sais si le public élail déjà rassasié des images à la fois fortes et monotones qui remplissaient la version ù' Ossian; je ne sais si le contraste entre ce qui restait de grec cl ce que Macpherson avail ajouté d'écossais dans la traduction anglaise d'Homère, nuisit à l’illusion des lecteurs; mais enfin l’ouvrage fut universellement décrié; cl tandis qu'on admirait le compilateur des chants ossianiqncs, on se moqua du traducteur d'Homère.
Ayant ainsi un grand succès sous le nom d’un autre, et un grand revers eu son propre nom, Macpherson changea de rôle. Il partit comme secrétaire du gouverneur de la Floride. Il gagna dans celle place plus d’argent encore que par la publication des poèmes d’Ossiau; puis il revint en Angleterre; il fil de nombreux pamphlets fort bien écrits pour le ministère, et il s’enrichit encore davantage. (On rit.) Enfin, avec un mélange d’habileté pour les affaires cl d’éloquence appliquée à tout, Macpherson se fit l’agent, l'avocat d'un nabab de l’Inde. Vous savez, messieurs, quelle élail la puissance de la Compagnie des Indes, quelle était celle dictature politique et commerciale que des marchands anglais exerçaient sur un pays de cinquante millions d'hommes. De pauvres petits princes de l’Inde, tout chargés d’or, tâchaient de trouver à Londres quelqu’un qui voulût défendre leurs intérêts auprès de Icnvahissante et redoutable Compagnie, cl ils payaient les moindres services avec des diamants et des rubis. Dans celle fonction, sans autre travail que de plaider quelquefois devant la Compagnie des Indes, Macphersou amassa d'immenses richesses, en défendant son nabab. Il acheta un magnifique château, changea son uoro, cl devint une espece de grand seigneur. Dans celte brillante fortune , vous sentez qu’il ne s’inquiétait plus de défendre l’aulhenlicilé de son Ossian. Il laissait croire aux uns que c’était lui- même, aux autres que ce n’était pas lui; et il
jouissait de sa prospérité, «I* sa splendeur, de toute la renommée qu'il avait aequise comme écrivain de talent, comme habile homme, et même comme homme riche; car la richesse est aussi un litre à la renommée.
Au milieu de celle heureuse destinée, Macphcrson mourut, laissant la question indécise. Après lui, les débats sc ranimèrent. Samuel Johnson avail discuté plutôt avec colère, avec haine, qu'avec un parfait discernement. Il avait fait cependant un voyage dans les Iles Hébrides et dans la haute Écosse ; mais il avail entrepris ce voyage comme on commence souvent beaucoup de choses, avec la résolution de n'élre point éclairé par les faits, et sachant d’avance ce qu'il voulait croire à la fin de scs recherches. Ce voyage produisit seulement un livre assez agréable, où le docteur Johnson traite en passant la question des poèmes il'Ossian ; il raconte qu’on lui a montré quelques vieux bardes qui lui ont paru des imbéciles, et qui ne savaient pas lire. 11 ajoute qu’il ne peut y avoir de manuscrit dans un pays où on n’écril pas, et qu’on ne peut avoir conservé de poëinc épique dans un pays où ou ne trouverait pas cinq cents lignes d'ancienne écriture; qu'il est possible, tout au plus, que dans quelques vieilles ballades barbares retentissent quelques noms de lieux et de personnes , dont Macpherson s'est emparé. Du reste, il répète les expressions de vol , de fourberie et même de crime.
Uuc autre objection fut élevée contre l'authenticité des poèmes d 'Ossian par un savant Écossais, mais un Ecossais des basses terres, ce qui est bien important; car de même que les Anglais étaient ennemis des Ecossais, ainsi les Ecossais des basses terres étaient rivaux implacables des Écossais de la montagne. Cet Écossais des basses terres. Maicolin- baing, dans un ouvrage savant sur l’histoire de son pays, ne manqua pas d'insérer une dissertation contre les poèmes d Ossian , et, quelque temps après, il publia un recueil sous ce titre: Les Poèmes d* Ossian, contenant les œuvres en vers et en prose de sir James Macpherson, avec des notes et des éclaircissements. Là, Malcolm-Laing, avec une très- grande et très-amusante érudition, retrouve partout les inspirations du poêle du deuxième siècle. La Bible, les poêles grecs, Virgile, les poêles anglais, tout le monde enfin lui a donné des traits de poésie, des expressions qui lui semblent avoir été habilement compilées par Macphersou pour faire sa mosaïque celtique.
Mais la gloire nationale ne s'endormit pas. Les Écossais des hautes terres avaient une académie... Cette académie nomma une commission ; et celte commission fit un voyage dans les montagnes,
pour retrouver le telle des poésies d'Ossian , s’il était possible.
I.es Anglais et les Écossais ont quelque chose d'excellent : c’est le goût, l'habilude et jusqu'à la minutie des formes légales. Ainsi , dans celle espèce de vérification littéraire , ils ont tâché de porter toute l'exactitude d'un greffier.
Les commissaires se sont transportés , avec des instructions très - détaillées , presque diplomatiques, dans les villages des montagnes ; là, ils ont entendu successivement un ministre puritain, un aveugle (car les aveugles, depuis llomèrc, sont en possession de faire des vers , ou du moins de les chanter), un artisan, un paysan, une vieille femme, un gentilhomme retire dans son manoir, qui, dans sa jeunesse, avait entendu chanter des ballades. Toutes ces dépositions , faites la plupart en langue gaélique , ont été recueillies et dûment certifiées par les juges de paix de l’endroit. Les commissaires sont revenus avec le procès-verbal de leur^ enquête poétique; et alors la société a publié un mémoire savant et complet qui a été rédigé par la plume élégante de Mackenzie.
Maintenant, messieurs, me demanderez- vous quel est le résultat de ce mémoire? Car enfin, avant d'admirer Ossian , nous sommes obligés de savoir quel il est. Il ne faut pas , comme La Harpe, expliquer les défauts d’Ossian par son siècle, si par hasard son siècle a été le dix-huitième; il ne faut pas nous extasier sur la rudesse poétique de Ses images, en disant : Voyez les mœurs des peuples incultes! voyez la littérature primitive! si nous devons être conduits à découvrir dans Ossian une composition artificielle , où le génie cl l’industrie d’un moderne ont su réunir et corriger les matériaux bruts des anciens jours!
La commission a donc rassemblé dans un gros volume in-4« les pièces de la procédure, c’est-à-dire plusieurs lambeaux poétiques ramassés dans les montagnes, et qui figuraient, plus ou moins altérés, dans l’ouvrage de Macpherson; la description d'un char, d’un combat, d’un bouclier, quelques vers, quelques mots isolés : mais, il faut le dire, presque aucun de ces passages n’a plus de quinze ou vingt vers.
La commission , après un travail consciencieux, très-méthodique, fut obligée, sans doute A regret, de conclure son rapport par les questions et les réponses suivantes :
1. A-t-il anciennement existé dans la haute Écosse une poésie connue sous le nom d'oulanique et quel en était le mérite?
2. La collection publiée par Macpherson est-elle authentique?
Sur le premier point, la commission répond sans difficulté oue celle poésie a existé, qu'elle était généralement répandue, qu'elle avait un caractère touchant et sublime.
Sur le second point, la Société avoue qu’il lui est difficile de répondre catégoriquement. Elle déclare avoir recueilli cependant des fragments de poéines qui renferment souvent la substance et quelquefois presque les expressions mêmes de passages contenus dans les poèmes dont Macpherson a publié la traduction, mais aucun poème identique par te titre et par le sujet. Elle croît que cet écrivain avait pour habitude de remplir les lacunes, de uer des fragments épars, d’insérer des passages nouveaux, d’élaguer des phrases, d’adoucir quelques incidents, de polir le langage, enfin de changer ce qui lui paraissait trop simple ou trop rude pour une oreille moderne, et de relever ce qui lui paraissait au-dessous de l'idéal de la poésie. La commission ajoute qu’il lui est impossible de déterminer jusqu’à quel point Macpherson a usé de ce genre de liberté.
Voilà, messieurs, un aveu qui, sorti delà bouche de juges éclairés, consciencieux, cl cependant animés d’une sorte de partialité patriotique, a sans doulc une grande force contre l’authenticilé des poèmes d’Ossian. Aussi l'amour-propre écossais, qui , suivant Johnson , est un des plus grands amours-propres nationaux qui existent dans le monde, l'amour-propre écossais fut très-mécontent de cette conclusion; et quelque temps après, on assura que des manuscrits légués par Macpherson renfermaient le véritable texte des poésies d’Ossian, qu’on allait enfin le voir paraître; et en effet, on le publia; et, pour rendre la chose authentique, on mit en tête un portrait d’Ossian, que voici... [On rit.) Vous le voyez, messieurs, Ossian oflTrc bien toutes les conditions nécessaires à un successeur d’Homère. Il est vieux; sa figure est grave, majestueuse, inspirée; de longs cheveux blancs couvrent sa tète. Enfin il parait aveugle. Après cela, demandera-t-on sur quel buste, sur quelle médaille contemporaine, on a modelé ce portrait d’Ossian? Je ne sais ce que les éditeurs peuvent répondre à cela. Toutefois, comme ils tenaient beaucoup à la véracité de leur publication, ils ont transmis à l’Institut de France l’exemplaire que je tiens, et où se trouve une lettre manuscrite de sir John Sinclair, dans laquelle il insiste beaucoup sur la réalité, la parfaite authenticité de l'original gaélic. Il répèlece qu’on avait dit plus d’une fois, que cette poésie, dans l’original, était infiniment supérieure à la traduction de Macpherson, et que Macpherson, au lieu de faire la fortune des vieilles ballades, les avait réellement gâtées, et leur devait réparation.
Messieurs, malgré ces faits, qui ne sont pas pour vous d’un intérêt bien vif, mais qui tiennent à une sorte de problème hislorico-liltéraire assez curieux, je crois que l’on peut conscrverde grands, de légitimes doutes sur l’authenticité des poèmes d’Ossian.
Ce n’est pas qu'il n’ait existé, et qu’il n’exislc encore un idiome gaélic, parlé dans une portion de l’Irlande cl dans les montagnes d’Écosse. Ce n’est pas non plus que cette langue ne soit poétique, et
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
n’offre môme, ainsi que Pont remarqué des savants que je ne contredirai pas, quelque analogie singulière arec l’hébreu. Ce n’est pas non plus que dans celte langue il n'y ait une sorte de littérature populaire conservée au quinzième et au seizième siècle. Ainsi Buchanan parle de ces bardes écossais, héritiers lointains des bardes qu’a désignés Tacite :
Aceinunt aulem carmen non inconcinni factum quod fëre laudes forlium cirotum comtineat.
Un livre de prières écossais du seizième siècle, rappelle dans une note le nom de Fingal. Un autre livre écossais du même temps, publié par un évêque, renferme des plaintes sur ce que les Écossais de la montagne préfèrent les chants grossiers de leurs pères et les exploits fabuleux de leurs héros, à de pieuses et bonnes lectures. Enfin, on ne peut douter, qu’il ne seconservedans les montagnes d’Écosse des traces et des souvenirs de cette poésie traditionnelle. Il est certain, par le témoignage d'une foule de voyageurs, que le nom d’Ossian y était répété de père en flls, qu’on y joignait même l’épithète d’aveugle, Oseiatt doit» Il paraît également que plus d’un proverbe populaire rappelait quelques exploits des compagnons de Fingal , et qu’on se souvenait d 'Jgandecco, la fille de la neige.
EnGn, on ne peut douter non plus, d’après l'exposé judiciaire et véridique de la commission high~ landaiee, qu’il ne se rencontre dans les vieux chants gaélics quelques peintures de guerre, quelques sentiments de patriotisme ou d’amour, encadrés plus tard dans le travail de Macpherson.
Après lui et le succès de son ouvrage, d'autres recherches dans les montagnes d Écosse avaient donné un résultat poétique assez semblable au sien. En 1780, un docteur Smith, lente par la gloire de Macpherson , avait également recueilli des chants gaélics, les avait révisés , publics ; et il y a grande analogie de sujets et de formes entre ces morceaux et les premières poésies d’Ossian; on ne peut croire même que le second traducteur a imité le style du premier. Mais ce docteur Smith avoue naïvement que pour faire son travail il a pris çà et là une demi-stance, un demi-vers. Les récilateurs de ces chants antiques qu'il a rencontrés dans les montagnes, étaient pour lui, dit-il, des espèces d’éditions incomplètes, pleines de lacunes et de fautes; et il suppléait à l’une par l'autre. Vous voyez que ce travail est une sorle de recrépissage moderne, où il est fort difficile de reconnaître la part de l'originalité primitive.
Un Anglais, M. ilill, a également voyagé dans les montagnes d’Écosse pour découvrir quelques frag-
ments ossianiques. Mais ici, messieurs, la comparaison est encore moins favorable à l’authenticité des premiers poèmes d’Ossian. Ce n’est pas que les recherches de cet Anglais ne nous reproduisent quelques lambeaux raccommodés par Macpherson ; mais généralement c’est une poésie toute différente; c’est une poésie trivale, lourde , plate. Par exemple, le chant intitulé, ta Prière d'Ostian, qui nous montre le barde allant consulter saint Palrik, discutant avec lui sur le christianisme, et finissant par être baptisé, ce chant ressemble tout à fait aux fabliaux grossiers du moyen âge; il u’a rien du caractère élevé, enthousiaste, sentimental, qui respire dans les poésies d’Ossian publiées par Macpherson.
Voilà donc, messieurs, quelques premières raisons de doute. On peut en tirer d’autres du caractère même de Macpherson, qui parait un adroit exploiteur de gloire et de fortune. Très-jeune il public un premier ouvrage en son nom, un poème sur les sites et les souvenirs des montagnes d’Ecossc. Il ne réussit pas; il n’est pas lu. Il reprend alors une partie des images qu’il avait jetées dans sort poème; il les développe plus librement dans une prose élégante et nombreuse; il les mêle à quelques fragments de vieux chants gaélics dont il s’inspire; et, plus hardi sous un nom étranger, il prodigue les couleurs et les artifices de langage rendus plus piquants par uue rudesse apparente. Sous celle forme nouvelle, par ce faux air de barbarie, il frappe des esprits rassasiés de raisonnement et d’élégance. Le succès une fois obtenu, il est attaqué avec tant de vivacité comme faussaire, qu’il craint d’en accepter le tort ou la gloire; il se défend , et en se défendant il se trouve lié à son premier mensonge.
Mais, dira-t-on, comment expliquer celle édition que j'ai devant les yeux? Messieurs, par un seul mol ; la copie sur laquelle celle édition a été faite était presque en entier écrite de la main de Macpherson ; elle renferme même les divisions de chant et de livre adoptées dans U traduction.
Remarquez de plus qu’à celte époque la langue gaélique, qui, si longtemps, avait clé un idiome rude et populaire était cultivée littérairement. Afin de civiliser les pauvres habitants des montagnes, afin de les enlever à leurs passions et à leurs souvenirs indigènes, la politique anglaise répandait au milieu d’eux des écrits en langue gaélique. On avait traduit pour leur usage la Bible tout entière cl différents livres de dévotion et de morale. Beaucoup de personnes letlréesavaicnl acquis l’habitude d’écrire plus ou moins habilement ce dialecte populaire : Macpherson était de ce nombre. Peut-on s’étonner dès lors que la tentation de soutenir un
mensonge qui flattait l'orgueil national, que la facilité de l'étaycr sur un peu de vérité aient produit, quoique bien tard, ce manuscrit gaélic. seule et dernière preuve de l'authenticité des poèmes d'Ossian, et peuve, suivant nous, Ircs-douteusc?
Elle ne détruit pas en effet les objections tirées de la forme même de l'ouvrage. Sans doute ici, messieurs, le scepticisme doit éprouver quelque embarras de voir des hommes savants , comme le docteur Blair, adopter avec enthousiasme la gloire des poëmcs d’OssianJes déclarer à la fois authentiques et sublimes. Telle est la singularité du préjugé : Malcolm-Laing ne voit dans les poèmes d’Ossiin qu'un immense plagiat. Votre Ossian, dit-il, me parle des joies de la tristesse; c’est une expression qu’il a prise d'Homère. Il fait retentir sans cesse le bruit de la mer; c'est une imitation de ce beaux vers :
B* &' àWfiv xvpi Mm K9>vy)toltr€o(0 Saizior,-.
Le docteur Blair dit au contraire : Quel grand poète que cet Ossian! Au milieu de l'Ecosse du deuxième siècle, dans un temps de barbarie, il rencontre des expressions et des images révélées au génie d'Homère! il me parle, comme Homère, des joies de la tristesse, etc... Vous le voyez, en discutant ainsi , on peut épuiser les textes de part cl d'autre, sans avancer la question.
Mais d'autres objections, plus morales que littéraires, se présentent. N’est-il pas singulier que, dans celte poésie si antique, et qu'on fait remonter au siècle de Scptimc-Sévère, il n’y ail aucune trace de culte religieux, aucun détail des cérémonies, aucun rite enfin, mais seulement un vague respect pour les ombres des aïeux? N’esl-il pas étonnant que les poèmes d’un temps barbare expriment une si grande générosité de sentiment? Les Gaëls et les bardes de votre Ossian ressemblent tout à fait à ceux qu'imaginait Tacite, en dérision et en censure des vices de Rome. Lorsque Tacite met dans la bouche de Galgacus ces pensées mélancoliques cl profondes : Sicul in fatniliâ recentissimus guisgue sercorum et consens» ludibrio est; sic in hoc relere orbis terrarum fa muta tu nom nos ac viles in excidium petimur; ou bien , ces dernières paroles : proindè ituri in aciem majores vestros ac posteros cogitate, ce n'est pas un barbare qui parle; ce sont les idées philosophiques et poétiques tout ensemble d'un Romain qui , sous le nom et avec la rudesse d’un barbare, n’est pas fâché de flétrir plus énergiquement les crimes et l'esclavage de Rome. Eh bien! ajoute-l-on, le langage si élevé, la pureté d’héroïsme, le désintéressement, la générosité poussés à l'exccs dans les héros
de Macpherson ou d'Ossîan, sont une fiction poétique et littéraire à peu près semblable.
Cet argument, je l'avoue, me paraît le plus fort. Nous savons d'ailleurs, par des épreuves récentes , ce que c'est que la poésie des peuples primitifs, ou des peuples retombés dans la barbarie. Vous avez lu ccs chants grecs, qu'une main si savante a réunis, qu'un esprit si ingénieux, si libre, si varié dans ses éludes, a interprétés et fait sentir au public français. Celte poésie a quelque chose d'elliptique, de hardi, de figuré; mais elle est sauvage, i Une grande énergie, et parfois une grande générosité de sentiments, n’y est pas exempte de cette rapacité féroce, de ce goût du pillage et delà guerre, de ces haines implacables qui appartiennent à l'homme primitif, à l'homme rendu â lui-méme. De plus, voyez comme ccs morceaux sont courts, rapides, tels que. dans une vie agitée, l’ignorante inspiration peut les créer, cl la mémoire peut lus retenir. Mais admettre, supposer des poèmes longs, complets dans toutes leurs parties, monotones , il est vrai, mais presque artificiellement monotones, cela , je l'avoue , me parait bien contraire à la vraisemblance. Je crois donc que des chants populaires existaient en Ecosse; que ces chants, sous un climat moins heureux que la Grèce, devaient cependant, par celte liberté native, cl cette inspiration des mœurs locales, avoir quelque chose de fier, de hardi, d'élevé; que ces chants, altérés par la tradition orale , avaient pu se mêler, se confondre, s'embrouiller l’un l'autre; qu’une main habile pouvait les extraire, les épurer; mais que, pour les amener à ce degré de développement, de correction sauvage, si fou peut parler ainsi, que leur a donné Macpherson , il fallait un grand travail et une refonte qu’on peut égaler un peu à la fabrication primitive et originale.
Je crois, du reste, qu’il en est à peu près des mœurs calédoniennes , dans VOssianûc Macpherson, comme des mœurs sauvages retracées de nos jours par un homme de génie. Malgré fart avec lequel l’illustre écrivain a intercalé quelques proverbes des Nalchcz dans les poèmes de Itèni ou il'/itala vous ne croyez pas sans doute avoir la vie sauvage sous les yeux. 1/entrcprise de Macpherson, avec une grande infériorité de talent, offre quelque chose de cette fiction littéraire.
Maintenant que la question philologique est discutée, reste la question poétique.
Je crois entendre dire autour de moi : Que vos poëmcs viennent du Nord ou du Midi; qu’ils viennent d’Ossian ou de Macpherson, sachons ce qu’ils valent. I.c premier point cependant méritait d’ôlre examiné; car, dans l'étendue philosophique et comparée que nous faisons des littératures, il est d'un
graml intérêt Je connaître par un exemple deptus ce que produisent l'esprit de l'homme livré à luimême, avant l'élude, la contagion de l’exemple, et ce plagiat éternel que toutes les nations se font réciproquement. Je voudrais donc voir quelquesunes de ces poésies gaéliques dans la pureté de leur barbarie primitive. Hais où 1rs trouver? Les fragments vraiment originaux que l'on cite sont si courts qu’ilsne peuvent en donner l’idée. M.Suard me contait qu'un Macdonald, gentilhomme écossais, savant cl spirituel, lui avait souvent récité avec enthousiasme des fragments gaélics : mais M . Suard n'entendait pas plus le gaélic que moi ; et l’admiration de M. Macdonald pouvait tenir à ce préjuge qui nous fait mettre grand prix à ce que nous savons seuls.
Mais si nous ne croyons pas à l'authenticité des poèmes ossiauiques, dans leur forme actuelle et leur développement, voyonsquelle estime nous devons faire de l'artifice moderne qui les a composés. Expliquons-nous en même temps pourquoi celle fiction obtint un si grand succès , et quel genre d’enthousiasme cl d’attrait porta toutes les littératures de l'Europe à imiter Ossian. Je ne parle |»as de la traduction de Lctourneur. Hais je vois le célèbre Gœlhe saisi d'admiration pour Ossian, et lui accordant même une telle puissance de mélancolie, que c’est Ossian qu’il fait lire à son Werther, avant le suicide. Je vois Ccsarotli , esprit facile et brillant, nourri de la littérature grecque , près de préférer Ossian à Homère, et traduisant le barde écossais en vers italiens pleins d’cclal cl de mouvement. A ces autorités, j’en puis opposer une, celle de Voltaire, qui fait si souvent de la raillerie même l'instrument d'une raison supérieure et fine.
« Un Florentin, nous raconte Voltaire, homme de lettres, d’un esprit juste et d’un goût cultivé, sc trouva un jour dans la bibliothèque de milord Cbestcrficld , avec un professeur d’Oxford et un Écossais qui vantail le poème de Fingal, composé, disait-il, dans la langue du pays de Galles, laquelle est encore en partie celle des bas bretons. * Que l'antiquité est belle ! s'écriait- il ; le pocnie de Fingai a passé de bouche on bouche jusqu'à nos jours depuisprèsde deux mille ans, sans avoir été jamais altéré; tant les beautés véritables ont de force sur l’esprit des hommes!» Alors il lut à l'assemblée ce commencement de Fingal :
• Cuchulin était assis près de la muraille de Tara, sous l'arbre de la feuille agitée; sa pique reposait contre un rocher couvert de mousse; son bouclier était à ses pieds, sur l'herbe. Il occupait sa mémoire du souvenir du grand Carbar, héros tué par lui à la guerre. Moi an, né de Fitilh, Moran, sentinelle de l'Océan, se présenta devant lui.
• — Lève-loi, lui dit-il , lève-toi Cuchulin: je vois les vaisseaux de Swaran, les ennemis sont nombreux; plus d'un héros s'avance sur les vagues noires de la mer.
• Cuchulin, aux yeux bleus, lut répliqua : — Moran, filsde Fitilh, tu trembles toujours; les craintes multiplient le nombre des ennemis. Peut-être est-ce le roi des montagnes désertes qui vient à mon secours dans les plaines d'üllin.— Non, dit Moran, c'est Swaran lui-même; il est aussi haut qu'un rocher de glace; j'ai vu sa lance, elle est comme un haut sapin ébranché par les vents; son bouclier est comme la lune qui se lève; il était assis au rivage sur un rocher; il ressemblait à un nnage qui couvre une montagne, etc.»
«—•Ah ! voilà le véritable style d’Homère,» dit alors le professeur d’Oxford.
« Le Florentin, ayant écouté avec une grande attention les premiers vers de Fingal beuglés par l’Écossais, avoua qu’il u’étail pas fort louché de toutes ccs figures asiatiques, et qu'il aimait beau* coup mieux le style simple et noble de Virgile.
« L'Écossais pâlit de colère à ce discours ; le docteur d’OxIord leva les épaules de pitié; mais milord Cheslerücld encouragea le Florentin par un sourire d'approbation.
«Le Florentin, échauffé, et se sentant appuyé, leur dit: —Messieurs, rien n’est plus aisé que d’outrer la nature, rien n’est plus difficile que de l'imiter. Je suis un peu de ceux que l’on appelle en Italie improtùaiori , et je vous parlerais huit jours de suite en vers dans ce style oriental, sans me donner la moindre peine, parce qu'il n'en faut aucune pour être ampoulé en vers négligés, chargés d épithètes qui sont presque toujours les mêmes, pour entasser combats sur combats, cl pour peiudre «les chimères.
« — Qui? vous I lui dit le professeur, vous feriex un poème épique sur-le-cbamp? — Non pas un poème épique raisonnable et en vers corrects comme Virgile, répliqua l’Italien, niais un poème dans lequel je m’abandonnerais à toutes mes idées, sans me piquer d'y mettre de la régularité.
u — Je vous en délie, dirent l'écossais et l’Oxfordicn. — Eli bien! donnez-moi un sujet, répliqua le Florentin. Milord Chestcrûcld lui donna le sujet du J'rince Noir, vainqueur à la journée de Foitiers, cl donnant la paix après la victoire.
« L'improvisateur se recueillit, et commença ainsi :
• Musc d’Albion, génie qui présidez aux héros, chanter avec moi, non la colère oisive d’un homme implacable envers scs amis et se* ennemis ; non des héros que les dieux favoriscut tour à lour. sans avoir aucune raison de les favoriser; non lesexploitseKravagantsdu fabuleux FingaJ, mais le* victoires véritables d’un héros aussi modeste que brave, qui mit des rois dans ses fers, cl qui respecta ses ennemi» vaincus.
« Déjà George, le Mars de l'Angleterre, était descendu du haut de l’Empyrée, monté sur le coursier immortel, devant qui les fiers chevaux du Limousin fuient comme des brebis bêlantes et les tendres agneaux se précipitant en foule les uns sur les autres pour se cacher dans la bergerie à la vue d’un loup terrible qui sort du fond des forêts, les yeux étincelants, le poil hérissé, la gueule écumante, menaçant les troupeaux et le berger de la fureur de ses dents avides de carnage.
« Martin. le célèbre protecteur des habitants de laferlile Touraine; Geneviève, douce divinité des peuples qui boivent les eaux de la Seine et de la Marne; Denis, qui porta sa tête entre ses bras à l’aspect des hommes et des immortels. tremblaient en voyant le superbe George traverser le vaste sein des airs , etc. •
« Le Florentin continua sur ce ton pendant plus d'un quart d'heure. Les paroles sortaient de sa bouche, comme dit Homère, plus serrées cl plus abondantes que les neiges qui tombent pendant l'hiver. Cependant ses paroles n'étaient pas froides: elles ressemblaient plutôt aux rapides étincelles qui s'échappent d’une forge enflammée, quand les cyclopes frappent les foudres de Jupiter sur l'enclume retentissante.
« Ses deux antagonistes furent enfin obligés de le faire taire, en lui avouant qu'il était plus aisé qu’ils ne l'avaient cru de prodiguer les images gigantesques, et d’appeler le ciel, la terre et les enfers à son secours. »
Il y a sans doute, messieurs, beaucoup d’esprit dans celle parodie. Peul-élrc va-t-elle même en secret jusqu'à se moquer, non-seulement d’Ossian, mais un peu d'Homère. Mais je m'arrête au premier point; et je l'avoue, la rédaction, car c'est le terme qu'il faut adopter, la rédaction de Macpher* son me parait, comme à Voltaire, un assemblage de figures pompeuses , de paroles retentissantes, une sorte d'improvisation asiatique, qui ne vaut pas le mélange heureux du naturel et de l'élégance. Je le crois de plus, cl c’est une idée bien simple, t que je n'ai pas vue exprimée dans tout ce débat , une grande portion du succès de Macpherson était duc à l'emploi nouveau delà prose poétique. L’Angleterre n'était pas, comme la France, habituée à une sorte de prose élevée, passionnée , hardiment figurée. Lorsque Gibbon avait commencé d’écrire, son style emphatique avait paru trop élégant ; et Hume lui reprochait d’avoir irailé le style brillant et haut en couleur des écrivains français. La grande tentative de prose poétique , faite par Macpherson, saisit plus vivement les lecteurs anglais. Jusque-là, l’imagination avait été mise en réserve par les Anglais, pour n'élre employée que dans les vers ;avcc Macpherson, elle entrait dans la prose. Je m'explique donc très-facilement la vive impression que devait produire on pareil ouvrage; et je reconnais les beautés nouvelles qui sont nées de ce mélange de souvenirs indigènes habilement recueillis, et de l'emploi d’un style inusité dans la langue anglaise.
En effet, ce n’est pas d’après le pathos uniforme de Lctourneur qu’il faut juger les poèmes d’Ossian} le texte anglais a bien plus d’éclat et d'énergie. Il a dans son luxe sauvage quelque chose de grave et d’animé qui plaît à l'imagination.
De plus, on connaissait ces héros d'Homère, si rudes, si cruels ; la poésie nea'étail pas encore emparée des traditions antiques sur les mœurs des peuples du Nord, >ur leur générosité et leur culte pour les femmes. Tacite raconte que les Germains croyaient voir dans les femmes quelque chose de saint et de sacré. Cette idée n’a pas été perdue pour Macpherson. La civilisation moderne lui a également communique des idées de générosité, que le mélange de la barbarie rendait plus saillantes.
Dans le poème d'Ossian, intitulé : Lalhmon , deux jeunes guerriers, Gaul et Ossian lui-méme, tels quo Nisus et Euryalc, traversent de nuit le camp des ennemis. Dans Virgile, Nisus et Euryale, si louchants p.ir leur amitié, leur piété filiale, égorgent de sang-froid des guerriers endormis. Au contraire, sous la loi du point d'honneur moderne, les guerriers oaaiauiquea s'arrêtent, et l'un d'eux dit à l'autre : « Voudrais-tu souiller ton glaive ? Héveillons-les pour les combattre;» et en môme temps il fait du bruit avec son bouclier, et tout le camp se lève. Voilà tout un carnp armé contre deux hommes; de grands coups de lance sont portés de part et d’autre. Mais le jour parait, et toute une armée se voit en présence de deux ennemis qui la bravent. Que fait le général? 11 arrête ses soldats; il descend seul, en disant : « Ils ne sont que deux.» Mot sublime, empruulé encore à des idées de générosité chevaleresque et moderne! Il s'avance au combat contre un des jeunes guerriers , qui le désarme d'un coup de lance. Il va périr; mais il est sauvé par l’ami même de son adversaire qui le couvre de son bouclier. 11 y a là , ce me semble , une gageure de générosité, une enchère d’héroïsme, bien éloignée de la rudesse des mœurs primitives.
Nous avons des exemples des vieilles poésies guerrières et vraiment barbares. Nous avons ces hymnes Scandinaves recueillis par Olaùs. Il n'y a là rien de pareil. Le roi Lolborg, tombé dans les mains de scs ennemis, estenfermé dans un cachot, où il meurt dévoré par des vipères. Le scaldc contemporain lui fait dire : « Les déesses de la Mort « m'appellent; j’entends leur voix, je vais bien- « (ôt m'asseoir auprès d'elles, dans la haute « demeure, et boire de la bière avec elles; je souris « en mourant. » Voilà le sublime barbare. Il u'a rien de ce raffinement de géuérosilé cl d’enthousiasme chevaleresque qui caractérise les héros d'Ossian.
Uu autre genre de beauté qui se trouve dans Ossian, me parait également peu compatible avec la rudesse des temps barbares ; c’est la mélancolie. Sans doute, dans la vie sauvage, comme on l'a remarqué, le chant de l'homme est souvent triste; mais la longue méditation sur celle tristesse, une
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TABI.EAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
sorte de spiritualisme rércur, tout cela semble plutôt appartenir aux sociétés avancées qu’aux sociétés primitives.
La mélancolie d'Ossian ressemble si fort à celle de Millon, que l'on est tenté de croire à l'imitation; elle n’en est pas moins expressive cl louchante; lious pouvons l'étudier sur une double épreuve. Ce docteur Smith, qui, après Macpherson, recueillit des poésies gaéliques, a publié un chant d'Ossian, aveugle, assis au lomlieau de son aïeul, et sur la pierre sépulcrale échauffée par les rayons du soleil, saluant l'astre qu'il ne voit pas.
Fils du ciel, les pas de ta course soûl beaux quand tu voyages au-dessus de nos têtes dans ta splendeur, et que tu disperses les orages devant ta face. Ta chevelure d’or est belle, quand lu le plonges dans les floLs de l'occident, rt l'espêrancc de ton retour n’est pas moins belle. Dans les ténèbres de la nuit, tu ne perds jamais ta route, et les tempêtes, dans l'abîme agité des mers, s’opposent vainement à toi. A la voix du matin, tu es toujours prêt, et la lumière de ton retour est charmante : elle est charmante, mais je ne la vois pas, car lu ne peux chasser la nuit des yeux du poêle. Mais le nuage des années peut un jour obscurcir ton visage, et tes pas, comme les miens, peuvent s'appesantir par l’âge. Tu peux un jour, comme ta sœur, promener ton disque pâli dans les deux, et oublier l'heure de ton lever: la voix du matin t'appellera : mais tu ne lui répondras plus. Le chasseur sera sur la colline pour épier ta venue, mais il ne te verra pas; une larme jaillira de tes yeux : Le rayon du ciel , dira-t-il â ses chiens, nous a manqué , et il retournera dans sa cabane avec tristesse. Mais la lune brillera dans son éclat, et les bleuâtres étoiles, chacune â leur place, se réjouiront. Oui , Soleil , un jour tu vieilliras dans les cieux, et peut-être tu t’endormiras dans la tombe comme Tratbal. Ne te souviens-tu pas, ô Soleil! de ce chef intrépide (1)?
Macpherson, de son côté, a fait un morceau à peu près semblable ; vous en conclure!, je crois, que voilà deux modernes qui ont travaillé sur un vieux souvenir, et jeté leur vernis poétique sur un thème primitif cl populaire qui circulait dans l'Ecosse :
O toi qui roules au-dessus de nos têtes, rond comme le bouclier «le mes pères, d'où viennent tes rayons, ô Soleil ? d’où vient ta lumière éternel!e?Tu t'avances dans ta beauté majestueuse, et les étoiles se cachent dans le del; la lune pile et froide se plonge dans les ondes de l’occident. Mais toi, lu te meus seul ; en ! qui peut être le compagnon de ta course? Les chênes des montagnes tombent ; les montagnes elles-mêmes sont détruites parles années; l’Océan s’élève et s’abaisse tour à tour; la lune se perd dans les plaines du ciel : mais tu es â jamais le même, te réjouissant dans l’éclat ae ta course. Lorsque le monde est obscurci par les orages , lorsque le tonnerre roule et que l'éclair vole, tu parais dans ta beauté â travers les nuages, et tu le ris de la tempête... Hélas! tu brilles en vain pour Ossian; car il ne voit plus tes rayons, soit que ta chevelure dorée flotte sur les nuages de l'orient, soit quêta lumière frémisseaux partes de l’occident... Mais peut-être, comme moi, lu n’as qu'une saison, 6 Soleil ! et tes années auront un terme. Peut-être tu t’endormiras un jour dans le sein des nuages, et tu n'entendras plus la voix du matin! •
IJ est évident que ces deux morceaux sont deux fabrications modernes, faites sur un fonds inculte
(!) Gatlic Aitliquitiea, fry John. Smith, p. 269.
et antique; et, quand on songe aux incomparables apostrophes de Milton au soleil , on s’explique tout à la fois la facilité et l’éclat de l'imitation. Car il semble qu'il est tombé de ces belles et vivifiantes paroles de Millon quelque chosequi doit faire vibrer toute âme un peu poétique. Ici, vous le voyez, la question littéraire rentre dans la question philo* logique. L'étude que nous faisons du morceau, comme œuvre poétique, nous apprend jusqu'à quel point il peut être une œuvre factice.
Ainsi, je ne vois dans Ossian qu'un effort de rajeunissement littéraire par l'imitation des formes antiques, qu’un des premiers essais de ce pastiche de la pensée et «lu style, commun aux littératures vieillies; et, chose remarquable, c’csl surtout dans les sentiments qui touchaient au dix- huitième siècle, dans cette mélancolie rêveuse, dans cette religiosité vague, dans cette tristesse substituée au culte, que le poète , que Macphmon-Ossian a été original, singulier, hardi; c’est l'homme du dixhuilièmc siècle qui est intéressant et original, sous le masque, sous le manteau du barde aveugle. Son Oscar, sa Malvina, son Fingal , tous ces personnages, qu’il a corrigés, embellis, mis eu mouvement, dans son poème, ont un reflet de cet esprit sentimental du dix-huitième siècle. La simplicité prétendue de Macpherson n’existe que dans un point, la monotonie. Il est naturel, en effet, que dans l’imitation d'une vie rude, inculte, qui u’est animée que par les accidents de la guerre, qui ne connaît d'autre catastrophe que la mort après le combat, il y ail peu de variété. Il est naturel aussi que, dans une société semblable, le ciel , le soleil la lune, les étoiles, les montagnes, les bois, le bruissement de la mer, les algues jetées sur le rivage, reviennent sans cesse sous le pinceau du poète. Tel est aussi, en grande partie, le coloris de la poésie d'Ossian. Eh bien! quand ce coloris fut importé dans la France élégante, philosophique, raisonneuse, c'clait une grande nouveauté, c'était un échantillon de la nature qu'on rendait à des gens qui ne la regardaient pas depuis longtemps.
Cependant, il a fallu quelque chose de plus, créé par l'artifice du rédacteur moderne : c'était ce sentiment triste cl sévère, c’était cette vue mélancolique de la vie, celle émotion vague remplaçant un culte positif, qui convenaient merveilleusement à la fin du dix-huilième siècle et aux temps désastreux qui suivirent, à des jours de douleur et d’exil. Cette poésie d'Ossian est comme un chant monotone , bien fait pour bercer des âmes fatiguées de réflexion et de tristesse.
Quelle leçon de goût sort de cet examen? C’est la nécessité que la littérature, dans toutes ses tentatives, soit nationale et contemporaine. Lors
même que, pour tromper le goût des contemporains, l'imagination cherche une fiction lointaine, lors même qu’elle se transforme, qu'elle se déguise et se cache sous un faux nom ; c’est par les accidents actuels qu’elle plaît et qu’elle est puissante. Echappez donc h l’imitation, échappez à la littérature fausse et artificielle; soyez de votre temps par la vie cl les émotions, et vous mériterez d’en être par le talent... Soyez homme avant d’étre écrivain.
SEPTIÈME LEÇON
Influence de la littérature française sur la littérature italienne au milieu du dix-huitiemc siècle. — Etat social et (»ouTenicmentde l'Italie à cette époqee. — Milan. Naples, Rome. — Voltaire cl Beltinelli. — Protection singulière accordée aux sciences politiques. — Beccaria, Filangieri , Genovesi, Pagano.— Réfutations générales sur les publicistes italiens.
Messieurs,
Nous l’avons dit , la littérature française était la grande tribune de l’Europe au dix-huitième siècle ; elle se faisait entendre des rois cl des peuples; elle prédominait de beaucoup la tribune libre et légale du parlement d’Angleterre. C’est un fait historique cl mémorable qu’il importe de rappeler. C’est en même temps l'excuse, ou plutôt c’est le motif des digressions qui nous conduisent dans divers pays de l’Europe, pour y chercher la trace vivante du génie et des opinions françaises. Oui, cette littérature, par la voix de quelques grands hommes et même de leurs plus faibles imitateurs, avait partout une influence incalculable, plus active que l’exemple même des libres discussions du parlement britannique. Ces discussions encore peu connues au dehors étaient en quelque sorte l’affaire publique, mais privée du pays : renfermées dans l'cnceintc de l'Angleterre et des pays soumis à ses lois, clics ne semblaient pas applicables aux intérêts et aux besoins des autres peuples.
Au contraire, les discussions purement abstraites et spéculatives de la littérature française, les raisonnements de ses écrivains, de ses philosophes, agissaient partout : ces hommes, en effet, paraissaient se proposer non quelques améliorations dans les lois de leur pays, mais une sorte de réforme sociale, hardie, universelle.
Déplus, messieurs, les résistances locales , les intérêts privés retardent sans cesse les change menls amenés par un débat parlementaire; mais dans ce champ illimité des espérances et de l’utopie, rien n'arréle l’écrivain. Un exemple vous le fera sentir.
Il y a plusieurs siècles que la législation anglaise est souillée de dispositions barbares, impitoyables, étrangères aux mœurs et à la civilisation modernes. Elles y subsistent encore, modifiées par la pratique et l'usage, mais inscrites dans la loi. Il y a deux ans tout au plus qu’un ministre célèbre les a corrigées, effacées dans quelques parties.
Mais celle réforme abstraite et intellectuelle que lente la pensée dans un livre, ne rencontre pas l'obstacle des faits et de la nécessité. Promulguée par le talent, accueillie par l'enthousiasme des lecteurs, clic sc répand, s'accrédite, passe d'une littérature dans l'autre, et agit sur les esprits et les mœurs bien des années avant d’être introduite dans les luis.
Ainsi, tandis que dans la législation criminelle d’importantes reformes étaient si lentes à s’établir en Angleterre, où l'institution politique était toujours prête pour les réclamer et les autoriser, le principe de ces réformes salutaires passait rapidement des ouvrages de Montesquieu dans ceux d’un Italien, d’un publiciste de Milan ou de Naples. Sous la conquête et sous le pouvoir absolu, l'imagination philosophique, la science travaillant dans la solitude, rêvaient, méditaient , coordonnaient ce que la pratique et l’habitude parlementaire étaient bien loin d’établir dans un Etal libre.
C'est en partie ce résultat de la puissance et de la haute autorité des écrivains français que j’essaye aujourd'hui d’exposer à vos yeux; j'en chercherai l'exemple dans celte Italie, où tant de causes semblaient retarder davantage le renouvellement des esprits.
Quel pays en effet appelle davantage l’attention des studieux amateurs delà littérature et des arts? Ce pays qui renferme tant de monuments, et qui semble lui-même une statue mutilée du passé; cc pays qui, par un triste phénomène, paraisÿa. I avoir rétrogradé, tandis que tous les autres Étals avançaient d’un pas rapide; cc pays, dont le génie remonte à un temps de barbarie pour le reste de l’Europe, et qui précéda, qui domina tous les peuples modernes par la religion cl les arts!
Messieurs, la littérature italienne, dans le dixhuitième siècle, porte tellement l’cmpreinlc de la nôtre, que l’esprit des Italiens est devenu une dépendance morale du génie français, en même temps qu’un de leurs royaumes et une de leurs principautés devenaient le patrimoine d'une branche de la dynastie française. Celte double influence doit nous occuper, et mérite d’être examinée jusqu'à notre époque.
L’Italiedc nos jours, je le sais, a trouvé de rigoureux détracteurs. Je regrette que l’éloquent historien des républiques tf Italie se soit attaché, dans
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
un rtc ses chapitres, à représenter la nation italienne comme tout à Tait déchue d'elle même; qu'il ait répété avec une amère sévérité que les Italiens ont abdiqué même la qualité la plus naturelle à l’homme, le courage; que souvent parmi eux des hommes de noble naissance, d’éducation libérale, ne dissimulent pas leur lâcheté, et même en plaisantent. L'historien ajoute que ce sentiment de la peur, ainsi adopté par un peuple, finit par l’avilir tout entier.
Je regrette également qu’un jeune et célèbre poète ait durement flétri dans rte beaux vers le caractère italien, ail établi une sorte de similitude injurieuse entre le langage et le génie de la nation, cl ri’ail vu dans l’un et dans l’autre qu’une docilité souple et rampante, qu’une flexibilité tortueuse, qui se prête aisément aux impulsions du génie, mais qui obéit aussi à toutes les volontés et à toutes les menaces de la force.
Je ne crois pas, messieurs, qu’il faille médire d’une nation tout entière. Je crois que l’espèce humaine, intelligente et libre, est trop noble et de trop bonne maison pour que jamais aucune de ses branches puisse se dégrader tout à fait, et perdre le caractère que lui a imprimé son auteur.
J’imagine, au contraire, que dans cette Italie qui n’a pas beaucoup de mouvement extérieur, mille qualités fortes et brillantes, mille dons heureux du courage et du génie se conservaient obstinément sous la conquête. Les exemples qui contredisent l’éloquent et sévère historien de l’Italie ne sont pas rares, ne sont pas éloignés de nous.
A l’époque où le chef de la France poussait vers le Nord une armée européenne, souvent les bandes italiennes ont forme l’avant-garde même des Français. Lorsque l’imprudence du chef les jetait au milieu d’un climat glacial que les Romains mêmes n’avaient pas bravé, les Italiens mouraient plus vite que les Français, avec la simplicité des habitudes de leur village, en récitant des prières à leurs saints; mais ils mouraient avec courage.
N’insultons pas le génie de l’Italie, parce qu’il sommeille; croyons que celte nation, à la tête de toutes les autres dans le quatorzième siècle, si brillante au seizième, si spirituelle, si vive, si bien née pour la politique et les arts, croyons que cette nation, si elle pouvait jouir et d’elle-mêmc et de favorables institutions, montrerait bientôt tout ce que le ciel du Midi nourrit de flamme et de génie dans les habitants de ces heureux climats.
Mais il ne s’agit pas de l'avenir : ce qui nous occupe, c’est d’expliquer comment, sous des gouvernements absolus , mais doux et modérés, quelque chose de la lumière de la France gagna rila!ic dans le dix-huitièn\e siècle.
Traçons-nous d’abord à nous-mêmes une carte politique de l’Italie. Prenons ce beau pays à la paix d’Aix-la-Chapelle, après quarante ans de guerres; de ravages et de trêves passagères. L’Italie avait été, depuis le commencement du dix-huitième siècle, ce qu’il y a de pis pour un pays, un champ de bataille disputé par des étrangers et des maîtres. La paix d’Aix-la-Chapelle, en 1748, l’année mémo où parut YEiprit de* lois, fixa de nouveau les limites des différentes souverainetés d’Italie. Ce sont les États ou rétablis, ou constitués, ou garantis par celte paix, qui vont nous présenter, dans leurs éléments divers et dans leur activité commune, le spectacle de l’Italie du dix -huitième siècle, de l’Italie puissamment modifiée par la France.
Le plus grand événement consacré par ce traité mémorable, c’était l’élévation d’un prince de la dynastie des Bourbons au trône des Deux-Siciles. Ce royaume de Naples, qui avait tant de fois changé de maître et passé de main en main, arrivait â un fils de Philippe V, à un élève de Fénélon.
En même temps, le duché de Parme était cédé à un Bourbon do la même branche. Il semble, messieurs , que les inclinations douces et généreuses , que la protection éclairée des arts , qui avaient caractérisé la puissance personnelle de Louis XIV, devaient se transmettre à ses héritiers, et qu’ainsi un gouverocmenl plus sage et plus habile était promis aux peuples des Deux-Siciles.
A l’autre extrémité de l’Italie, le duché de Milan, théâtre de tant de guerres sanglantes, longtemps dominé avec dureté par la maison d’Autriche, puis délivré d’elle, non par la révolte, mais par une autre conquête, lui était revenu : seulement une politique meilleure, un intérêt mieux avisé, et l’heureuse influence d’un homme, du comte de Firmian, avaient apporté dans l’administration de ce beau pays une douceur et une sagesse inaccoutumées jusqu'alors.
L’État de Milan jouissait du repos cl de la justice. Bien plus, le pouvoir y protégeait les lettres et les arts , non-seulement comme un amusement de la paix, comme une distraction qui empêche de sentir le poids de l'autorité; mais il les secondait dans leurs applications les plus utiles, les plus élevées, les plus indépendantes.
Le comte de Firmian, formé aux leçons de la philosophie française, éclairé d’ailleurs par les eonseils du sage empereur d’Autriche, avait mis dans le gouvernement du Milanais une équité singulière, cl en même temps un désir continu de réforme et d’amélioration. C’est un fait qu’il importe de noter dans l'histoire des progrès de l’esprit humain : en 1768, à Milan, uii gouverneur | autrichien avait établi une chaire d’économie poli-
tique, tandis que, même de nos jours en France, sous des institutions sages et libres, celte partie importante de la science sociale reste encore négligée, ou du moins n’est pas publiquement enseignée.
A Naples même, la douceur du gouvernement des Bourbons, après avoir protégé la vieillesse infortunée du hardi cl paradoxal Vico, avait accueilli, avait honoré l'esprit indépendant de Gcnoresi; et cette ville, que l’on regarde comme livrée ou à des plaisirs frivoles, ou à des superstitions, avait vu s'élever dans son sein un enseignement libre et sérieux. Une fondation particulière avait ajouté à l’université de Naples, dès l’année 1738, une chaire d’économie politique.
Ainsi, messieurs, aux deux extrémités de l'Italie, à Naples sous le pouvoir absolu, à Milan , sous la conquête, la science était accueillie, protégée comme un moyen d’élever l'esprit des peuples et d'éclairer les gouvernements.
Certes, messieurs, dans celle révolution remarquable de l'Italie, il faut bien reconnaître l’influence qu’avaient exercée les livres cl les prédications philanthropiques des écrivains français du dix-huitième siècle.
Les autres parties de l’Italie nous ofTrcnl un spectacle non moins curieux. Rome, celte Home pontificale qui avait été la grande souveraineté du moyen âge, qui, même depuis la réforme, s’était montrée puissance politique si hardie, si entreprenante, qui si longtemps avait écarté llcnri IV du trône, fait en partie la puissance de la monarchie espagnole, limité l’orgueil et les grands desseins d'Élisabeth, Borne n’était plus que la ville de la religion et de la science. Son pouvoirpoliliquesemblait abdiqué par elle; son pouvoirdc civilisation, premier instrument de sa grandeur, se conservait encore.
Rien n’est plus remarquable peut-être que la supériorité d’esprit qui caractérisa plusieurs pontifes romains du dix-huitième siècle, Bcnotl XIV, Clément XIII, Clément XIV, Pie VI qui vécut jusqu’à nos jours. Tous étaient des hommes éclairés, des hommes de lettres, des hommes d’Ètat et de bons prêtres : sans abandonner leur propre croyance, ils avaient les idées et les lumières de leur temps.
Ce n’est pas sans doute que dans la situation extraordinaire de Rome, avec tout ce qu’elle avait etc et tout coqu’elle voulait être encore, elle devint réellement favorable à la tolérance et à la liberté modernes; mais elle était pleine d'hommes savants et distingués : les lettres et les écrits des cardinaux Passionnei, Quirini, Lambertini, annoncent une haute intelligence sociale , cl de grandes vues de justice et d'humanilc.
I>a Toscane offrait un spectacle non moins digne d’intcrét. Tout ce que dans les autres pays d'Italie
on admettait par la théorie et la littérature, on le réalisait par la pratique dans la Toscane.
C’est encore, messieurs, un exemple qui fortifie nos remarques sur la puissance des livres, quelquefois plus active que la puissance même des institutions.
Beaucoup d'années s’écouleront encore avant que In réforme des lois criminelles dans les pays les plus libres ait amené tous les adoucissements réclamés par un esprit ou de charité chrétienne, ou de bienfaisance philosophique. Kh bien! dans la Toscane, un prince, Allemand d'origine, porté par le droit de la force et des traités sur le trône de Florence, avait tout à coup réalisé les idées les plus généreuses du dix -huitième siècle. Secondé par ces mœurs sociables et celle bienveillante mollesse des Florentins qui n’avaient plus leur frénésie républicaine, ni ces haines implacables chantées par le Dante, Léopold avait supprimé la peine de mort, supprime les soldats, à moitié supprimé les impôts, et presque supprimé les prisons. Florence était devenue une espèce de Salenlc, une ville je ne dirai pas philosophique , car je crois que les plaisirs frivoles et profanes y dominaient beaucoup trop, mais enfin tout cet ordre social habituel, toutes ces duretés d'une civilisation savante cl armée, tout ce développement de pouvoir, de force et de menaces, avaient disparu de la Toscane.
Jamais pays sur 1 1 terre n’offrit peut-être davantage l’image d'un État où il y a de la liberté sans anarchie, une puissance absolue sans ombre de despotisme, une obéissance parfaite sans que l’on voie personne commander, une licence presque absolue dans les actions, sans désordres et sans crimes : telle était la Toscane.
En présence de ce bonheur, affermi par le sage emploi du pouvoir absolu, les républiques d'Italie se cachaient presque de honte ; elles avaient perdu cette humeur altière, ce génie politique et guerrier du seizième siècle; elles n’avaient plus ni factions ni grands hommes : sans avoir abandonné leur liberté comme Florence, clics s’étaient énervées cl adoucies comme elle.
Au dix-huiticmc siècle, ces républiques n’étaient plus que des municipalités commerçantes et des villes de plaisir, où les fêtes, les académies , les théâtres attiraient les étrangers de toute l’Europe.
Il faut cependant excepter Venise; non que Venise n’eùt elle-même perdu beaucoup de sa hauteur et de ses prétentions politiques. Elle n’avait pris aucune part dans la grande guerre de la succession ; elle avait vu les souverainetés de l'Italie changer, sans intervenir elle-même, sans repousser, sans appeler aucune domination. Tout ce génie sombre, actif, ardent, du conseil desDixct du sénat
Digitizec
de Venise avait disparu. Il ne restait à Venise que les profits de son commerce , bien affaibli par la puissance britannique; la force encore vantée mais inactive de son gouvernement, et enfin des plaisirs, une licence de mœurs impures qui abâtardissaient le peuple, afin de maintenir l'insolent pouvoir de l'aristocratie. Tandis que dans l'Orient c'est le despotisme lui- même qui est énervé, à Venise c'était le peuple que l'on corrompait pour le tenir dans l'esclavage.
Ne semble-t-il pas, messieurs, que celle Italie, divisée sous tant de formes, offrant, pour ainsi dire, tous les accidents de la constitution sociale, depuis la théocratie, devenue douce et indulgente, jusqu'à l'aristocratie toujours hautaine, depuis la monarchie absolue jusqu'à la démocratie, depuis la conquêlejusqu'au gouvernement électif, ne semblc-l-il pas, dis-je, que l'Italie, mélange si divers, devait donner au génie mille occasions de se produire? Mais, il faut le dire, tous les gouvernements d’Italie, depuis le plus doux jusqu'au plus sévère, n'admettaient aucun principe de vraie liberté. Lorsque les idées philosophiques de la France pénétraient eu Italie, elles arrivaient comme une espèce de bienfait autorisé par le pouvoir.
C'était con licenza di superiori, que l’on traduisait lés écrivains français. Ainsi quand le grand-duc, le gouverneur de la province, le roi , ses ministres, étaient eux-mémes plus ou moins pénétrés des idées que les livres français avaient répandues dans l'Europe, alors ils les laissaient descendre jusqu’à leurs sujets. A Naples, Filangieri, gentilhomme de la chambre du roi, marié à une dame de haute naissance , aux soins de laquelle était confiée l'éducation de l’infante, lirait de son crédit de cour une liberté d'écrivain populaire. Telle était celle singulière situation de l’Italie, où les idées mêmes de liberté étaient données cl recommandées par le pouvoir absolu.
Cette méthode pour la distribution des lumières prévient les (roubles de la place publique et des assemblées délibérantes; mais, on le conçoit sans peine, elle a beaucoup moins de force et d'étendue dans scs progrès. Pendant que les idées de justice et de bonne économie sociale étaient officiellement énoncées dans les chaires d'Italie, le gouvernement restait arbitraire et le peuple frivole.
C'est une chose curieuse de songer combien ce spirituel pays, combien cette nation si hardie et si inventive dans le seizième siècle, était dans le dixhuitième frappée d’une sorte de timidité morale.
Vous pouvez lire dans les voyageurs du temps les descriptions des fêles savantes dont ils sont témoins dans ces mille académies qui remplissaient l'Italie. Arrivent-ils à Vérone, à Florence, à Man-
toue, à Brescia, ils vont daus de magnifiques amphithéâtres ; tous les hommes éclairés du pays sont réunis : à une de ces pompes savantes, seize cardinaux assistaient avec beaucoup d'hommes célèbres, un public immense, cl celte vivacité d'émotion italienne si empressée à tout saisir. Le lecteur ou l’orateur prenait la parole, et il lisait une dissertation sur l'uaafje des boissons froides dans l'antiquité, ou bien un mémoire sur le sens de quelques vers de Virgile, ou, lorsqu'il était plus hardi et plus querelleur, une dissertation sur un passage du Dante, quelquefois même une critique du Dante. Cela excitait alors une prodigieuse rumeur, les passions s’animaient , les influences politiques étaient invoquées; quelquefois l'imprudent, le hardi novateur (1) était plus ou moins persécuté, plus ou moins averti de régler mieux son langage; mais enfin ces grandes perturbations sociales étaient rares.
Tel était donc, messieurs, le fond de l'Italie: beaucoup d'esprit, de facilité, d'enthousiasme prodigué, épuise sur des questions frivoles, un peuple tout littéraire, mais une lilléraliircqui d’elle-mémc ne s’occupait que de questions inutiles à la raison humaine.
Cest du milieu de ce far-niente littéraire que commencent à s’élever quelques penseurs plus hardis, qui voyagent. Ainsi Algnrolti, noble Vénitien, qui devint plus lard le confident de Frédéric, parcourt l’Europe, communique avec tous les savants de France et d'Angleterre, expose le système I de Newton, cl rapporte dans son pays les idées de Montesquieu et de Voltaire. Ainsi Beltiuclli, jésuite et écrivait! remarquable, vient visiter Voltaire à Fcrncy : singulièrement frappé de l'accueil qu’il en reçoit, tout eu le blâmant, il n'échappe pas à la contagion d'un esprit si vifel si brillant, et, revenu en Italie, se souvient trop de Voltaire dans la plupart de ses ouvrages.
Bcllinclli nous a fait le récit de cette entrevue dans un livre bien frivole pour la forme, suivant l'usage des Italiens : un Traité de l’Épùjratfsme,
Il est vrai qu'il s'agit du dieu de l'épigramuic, de Voltaire.
Lorsque j'arrivai aux Délices , il était dans son jardin ; j'allai vers lui, et lui dis qui i’élais. • Quoi ! s'écria-t-il, uu Italien, un jésuite, un Bcttinelli ! c'est trop d'honneur pour ma cabane. Je ne suis qu'un paysan, comme vous voyez, ajouta-t-il en inc montrant son bâton qui avait un boyau à run des bouts, et une serpette à l'autre: c’est avec ces outils que je sème mon fruit, comme ma salade, grains à grains; mais ma récolte est plus abondante que celle que je sème dans des livres pour le bien de l'humanité. » Sa singulière et grotesque ligure fit sur moi une impression à laquelle ic n’étais pas préparé. Sous un bonnet de velours noir qui lui descendait jusque sur les yeux, on voyait une grosse perruque qui couvrait les trots quarts de son visage : ce qui rendait son nez et son menton encore plus saillants. Il
(1) Bcttinelli.
avait le corps cnvclopj>é d’une pelisse de la tête aux pieds : soo regard et son sourire étaient pleins d’expression.
Voltaire se souvint aussi de Bellinelli; et il lui écrivait à Vérone, en réponse à une invitation que lui Taisait le jésuite de venir visiter son beau pays:
Si j'étais moins vieux, et si j'avais pu me contraindre, j'aurais certainement vu Rome, Venise et votre Vérone; mais la liberté suisse et anglaise, qui a toujours fait ma passion, ne me permet guère d’aller dans votre pays voir les frères inquisiteurs, à moins que je n'y sois le plus fort. Et comme il n’y a pas d’apparence que je sois jamais ni général d’armée ui ambassadeur, vous trouverez bon que je n’aille point dans un pays où l’on saisit, aux portes des villes, les livres qu'un pauvre voyageur a dans sa valise. Je ne suis pas du tout carieux de demander à un dominicain |M?rmission de parler, de penser cl de lire ; et je vous dirai ingénument que ce lâche esclavage de l’Italie me fait borreur. Je crois la basilique de Saint-Pierre de Rome fort belle; mais j’aime mieux un bon livre anglais, écrit librement, que cent mille colonnes de marbre.
Voilà quel était le rapprochement de l’esprit français cl de l’cspril italien en la personne du religieux Bellinelli el de Voltaire.
Mais cette autre communication des idées françaises, au nom du pouvoir lui-méme ; celte philosophie, tout à la fois libre el autorisée que répandaient les Beccaria, les Gcnovcsi, les Filangicri, a quelque chose de plus sérieux qui nous occupera davantage. En effet, nous n’essayons pas d’exposer, même imparfaitement, une histoire de la littérature italienne au dix-huilième siècle; nous voulons seulement constater, surprendre en Italie les traces du passage de l’esprit français. (.'Italie nous intéresse dans son rapport avec la France, el comme un supplément de notre histoire.
Voltaire n’avait pas seulement écrit au jésuite Bellinelli ; vous 1c savez, il avait écrit au pape luiméme. Je ne voudrais pas déroger à la gravité naturelle de nos séances. Cependant il y a dans ce rapprochement d’un pape zélé rominc Benoit XIV et d'un philosophe sceptique et moqueur comme Voltaire, quelque chose qui, de part et d'autre, manquait de vérité. Le pape ne pouvait pas se dissimuler les coups violents que Voltaire avait portes non-seulement à des abus qui altéraient la religion, mais à la religion elle-même.
D'autre part, Voltaire avait bien au dednas de lui la conscience, et peut-être l’orgueilleuse conscience de son peu de respect pour le pape. Il n’élait donc pas sincère lorsqu’il exprimait tant de vénération pour Benoit XIV, el allait jusqu’à faire à sa gloire un distique latin qui n’est pas bon, qui n’csl pas même un distique :
« Lambertinus hic est , Rom® «teens ac pater orbi»,
« Qnimundtmi scriptis docuit, virtutibus ornât. •
Au reste. Voltaire a fait tant de beaux vers fran-
çais qu'on peut bien lui passer quelques mauvais vers latins.
De même , lorsque le pape , dans sa réponse , porte la complaisance jusqu'à défendre el à vanter le distique, et de plus, jusqu'à croire ou paraître croire que la tragédie de Mahomet est un hommage indirect au christianisme, eu vérité, ce pape, malgré le respect dû à sa mémoire , manque aussi quelque peu de franchise. Dans ces complaisances mutuelles de Benoît XIV cl de Voltaire, ce qui me frappe, c’est l'influence prodigieuse qu’avaient prise les opinions françaises dans toute l'Europe; c’est l’espèce de crainte et de faiblesse qu'éprouve le pontife devant cette redoutable idole de l'opinion élevée par le génie de Voltaire.
Certes, il fallait que les idées nouvelles eussent pénétré bien avant, même à Rome, pour que le cardinal Quirini , qui aimait beaucoup la poésie , mais qui était cardinal el ne manquait pas d’ambition , s’amusât dans ses loisirs à traduire la Uenriade en vers latins. Voltaire était presque le Luther de son temps, avec des formes différentes, avec plus d’esprit, de finesse, de vivacité : comme Luther, il secouait, il ébranlait les colonnes du temple; mais je n’ai pas entendu dire que, daus sou temps, Luther trouvât dos traducteurs à Rome parmi les cardinaux.
Il y avait donc, messieurs, un prodigieux changement, une révolution véritable daus les esprits; il y avait une force nouvelle qui grandissait chaque jour, en face d’une puissance antique et révérée, qui doutait d’clle-mêrae, qui cédait, qui traitait avec scs plus redoutables antagonistes.
Les formes du pouvoir absolu, thcocratique cl social , sc conservaient toujours en Italie. Ce qui est l'âme el la vie de ce pouvoir , la confiance eu soi-môine, l'orgueil de sa force, la conviction de son droit , n'existait plus pour lui ; mais celle révolution morale, à moitié dissimulée, ce changement des esprits qui n’est pas suivi du changement des institutions, ne suffit pas pour donner à la pensée toute sa hardiesse et sa puissance. Il restait de part et d’autre une sorte de réserve, une réminiscence du passé qui entravai! encore les esprits.
Telle était la langueur morale d’une grandu portion de l'Italie, dans le dix-huitième siècle. Les exceptions à cc niveau général des esprits sont peu nombreuses; elles furent, comme nous l’avons dit, autorisées, appelées, par le pouvoir lui-méme; c'est là, messieurs, cc qui doit fixer nos regards sur les tentatives philosophiques et politiques de Beccaria, de Genovesi, de Pugano cl de Filangicri.
Au seizième siècle, l'Italie avait eu sa littérature politique. Née tout entière des passions de la
liberté ou des intrigues du pouvoir, elle n'a \ ait rien d'abstrait. Elle ne se proposait pas la réforme de la société humaine, un idéal de justice et de bonheur. Non ; elle se proposait la liberté d’une part et la domination de l'autre. Machiavel ctail il le secrétaire de la liberté ou de la tyrannie ? Je ne le sais i>a$ encore. Il a été torturé pour la liberté; il a reçu pension de la tyrannie. Mais ce que je sais, c'est qu’il a senti, ou du moins conçu également les deux passions. Son livre est écrit pour avertir le faible ou pour armer l'homme puissant. Du reste, sa morale, c’est le succès. Ce qu'il culend par la politique, c’est l’art de conquérir, de dominer, ou de s'affranchir par la violence et la ruse.
D'autres écrivains beaucoup moins célèbres de la même époque ont tous le même caractère. On peut dire que si ce caractère est coupable à nos yeux de perversité, ce n’est pas Machiavel qu'il faut en accuser, c'est l'étal des esprits, ce sont les mœurs politiques de son temps ; et ces mœurs naissaient inévitablement de la constitution même de l'Italie, de la faiblesse, de la rivalité continuelle de celle foule d’Étals qui se disputaient la gloire cl la puissance.
Au contraire, le mouvement politique de l'Italie au dix-huitième siècle est un mouvement de philosophie spéculative. Vous voyez un pouvoir qui n’csl plus attaqué par personne, une domination anlichrélienne établie dans les belles vallées du Milanais: elle n’a pas d’inquiétude; la garnison est là; les Italiens sont désarmés depuis longtemps; ils ne pensent plus à la guerre; il n’y a plus même de condottieri, de bravi.
Milan est en repos; Parie non moins Irauquille. Sa grande université n’a plus ces turbulents écoliers du quinzième siècle, qui rappelaient ceux de l'université de Paris. Qu’arrive-l-il ccpendant?Ccux même qui gouvernent s'ennuient presque de gouverner des hommes si paisibles; ils sont fatigués de ce calme universel ; ils cherchent à exciter au moius une sorte de mouvement des esprits. Ajoutons les qualités personnelles, les vertus accidentelles de l'un de ses gouverneurs. Je conçois ainsi le comte de Firmian pendant près de quarante années uniquement occupé à faire penser les Milanais , à leur fouruir des bibliothèques , à leur ouvrir des musées, des laboratoires, à créer pour eux des chaires , à faire venir de I-’rance , à faire traduire des livres dont il retranchait quelques passages.
Je m’explique aussi le mouvement philosophique de Naples; le même calme y règne : le pouvoir garanti par les traités, établi par la succession, est encore mieux assure qu’à Milan. Aucune inquiétude ne troublant le tronc de Ferdinand IV, son
espr^ s'ouvre à l'idée de faire prospérer scs peuples. Il aperçoit que la science peut devenir un moyen de richesse et d’industrie; que des idées justes sur le commerce, que des réformes bien conçues dans la législation , peuvent faire que le pays produise davantage, paye plus aisément les impôts ; il appelle la science comme un profit pour le pouvoir. Et depuis Gcnovesi , jusqu'à cet abbé Galiani, si spirituel et si libre penseur, quoiqu'il sc vantât de n'aimer que Machiavel et le detpoiismc bien cru, bien vert, on voit le gouvernement de Naples accueillir, appeler au ministère, les hommes les plus éclairés du pays, les plus instruits dans les sciences politiques.
Reste maintenant à examiner le mérite littéraire de ces publicistes italiens du dix-huitième siècle. M. de Sisinondi leur refuse le talent et le style, et ne voit dans leurs ouvrages que l'intérêt du fond et des recherches. Ce jugement me parait sévère.
Ces écrivains sont des «sprils élevés, imitateurs, mais imitateurs de la France ; nous devons le leur pardonner. Ils ont eu d'ailleurs l’avantage de manifester tes premiers, pour leur pays, des idées qu’ils empruntaient au nôtre, mais qu'ils développaient , qu'ils animaient quelquefois. Parlant à un peuple moins éclaire que les Français, ils avaient besoin de transformer de nouveau des vérités facilement comprises en France. Enfin, ils ont eu, dans leur enthousiasme pour notre littérature, une sorte de naïveté, de sincérité non sans erreur, mais piquante cl même instructive. Je prendrai d’abord Beccaria.
Rappelez-vous, messieurs, cette ville de Milan, ce comte de Firmian qui se donne tant de peine pour éclairer les Milanais : sous scs yeux se forme une société de jeunes nobles Italiens qui s'occupent de législation et d’économie sociale. Là se trouvaient Pierre et Alexandre Véri , le marquis de Longo, le comte Visconli, le comte Sechi, tous ingénieux et savants.
Celle académie n’avait d’aulres oracles que les philosophes français; elle les coufuudait un peu dans son enthousiasme ; elle admirait BuIToii, Montesquieu ; mais clic admirait presque autant Helvétius, et même l'abbé Morellet, homme infiniment respectable, homme que j’ai connu, cl dont j'honore la mémoire, mais qui ne sera pas très-connu de l’avenir.
Membre de celte académie à vingt- huit ans, Beccaria, soutenu par les encouragements cl l’amitié du comte de Firmian, imprime son ouvrage de» Délit t et de» Peine», ouvrage dans lequel il propose d’abolir la peine de mort en général, cl mémo de supprimer ta prison pour les banqueroutiers. I.’abbé Morellet le traduisit,; et Beccaria Peu
remercia par une Icllre que je cite parce q^ c'est l’aveu naïf d’un étranger, tout saisi, tout bouleversé de la philosophie française :
Je ne saurais vous exprimer combien je me tiens honoré devoir mon ouvrage traduit dans la langue d'une nation qui éclaire cl instruit l’Europe. Je dois tout moi-même aux livres français, etc., etc. DfAlemberl, Diderot, Helvétius, BuCTon, Hume, noms illustres, et qu’on ne peut entendre prononcer sans être ému , vos ouvrages immortels sont ma lecture continuelle, l’objet de mes occupations pendant les jours, et de mes méditations dans le silence des nuits ! Rempli des vérités que vous enseigner, comment aurais-je pu encenser l'erreur adorée et m’avilir jusqu'à mentir à la postérité? etc., etc. Dites surtout à M. le baron d’Holbach que je suis rempli de vénération pour lui, et que j’ai le plus grand désir qu’il me trouve digne de sou amitié, etc., etc. Je date de cinq ans l’époque Je ma conversion à la philosophie, et je la dois à la lecture des Lettre s pertanen. Le second ouvrage qui acheva la révolution dans mon esprit est celui de H. Helvétius. C’est lui qui m’a poussé avec force dans le chemin de la vérité, et qui a le premier réveillé mon attention sur l’aveuglement et les malheurs de l’humanité. Je dois à la lecture de VEtprit une grande partie de mes idées.
Messieurs, à nos yeux, ou du moins à mes yeux, l’enthousiasme de Beccaria n’est pas fort raisonnable. D’Alcmbcrl est un esprit supérieur cl même créateur dans les sciences mathématiques ; mais sur la philosophie morale, il est écrivain froid et sans idées nouvelles; et il a traité de la littérature avec des vues étroites, mesquines, paradoxales, sans être piquantes. Klclvélius est un compilateur d’idées hardies; il emprunte à Montesquieu, à Voltaire, à Rousseau; et il gâte ce qu’il leur prend. Il sc fait le plagiaire de toutes les personnes spirituelles de sou temps, cl compose un livre avec des bons mots de société.
Le baron d'Holbach avait une excellente maison, et donnait à dîner à toute la philosophie du dixhuitième siècle; mais, du reste, scs ouvrages étaient des pamphlets sans érudition contre le christianisme; et le principal est un pamphlet même contre le déisme. Le Syetème de la nature, écrit d'une manière fausse, pédanlcsquc, abstraite cl violente tout à la fuis, a choque, a révolté le bon goût de Voltaire, qui d'impatience écrivait sur les pages de son exemplaire des notes , ou plutôt des sarcasmes contre les mauvais principes et surtout le mauvais style du livre.
Il n'y a rien là, vous le voyez, qui justifie la vénération d’un esprit élevé, plein d'enthousiasme pour l'humanité, comme Beccaria. L’explication est pourtant très-simple. Toutes les fois qu'une grande réforme, qu’une grande innovation est tentée par quelques hommes de génie, clic entraîne à sa suite une foule d'esprits subalternes ou violents, qui tantôt exagèrent les idées qu’ils ne comprennent pas bien, tantôt s'élancent hors des rangs pour se faire remarquer. Dans le premier moment qui suit la réforme , dans l’agitation des esprits , on confond
presque ccs mérites si prodigieusement divers. Tout homme engagé sous les drapeaux d’une opinion puissante, est de loin compté pour quelque chose; et c’est ainsi que les gros volumes de l*E«cyclopcdie étaient lus partout et excitaient l'admiration des étrangers éclairés, comme les pages profondes de Montesquieu, les pages éloquentes de J. -J. Rousseau, ou les pages de Voltaire, si vives, si spirituelles, si raisonnables, quand il n’a pas tort.
Il y avait cependant dans cet enthousiasme de Beccaria une sincérité qui est intéressante, bonne en quelque sorte comine toute passion vraie. Mais à incs yeux elle dénonce ce que fut en effet Beccaria, un cœur sensible et généreux, plutôt qu’un esprit pénétrant cl profond; un homme épris des idées neuves, plus que capable de les discerner, de les produire lui-uicmc. C’est uii de ces hommes destinés à soutenir les vérités qu’ils adoptent, par leurs vertus, par la bonne foi, par la candeur avec laquelle il les professent; il ne les aurait peul-ctre pas trouvées lui-même; il ne sait pas les dégager de l’alliage qui peut en altérer la pureté ; mais il les recommande, il les honore par la noblesse de son caractère- Tel fut Beccaria, noble Milanais, marquis par sa naissance, et en même temps professeur dans une chaire. Il releva l'enseignement aux yeux de scs concitoyens ; il fit aimer la science. Il a entendu le cri de la justice et de la vérité, il l’a répété avec tant de chaieurd'âme,quc sa puissance peut sc comparer à celle de ccs grands rénovateurs de l'esprit humain, qui agissent par leur propre force, mais plutôt avec la supériorité de la raison, qu'avec une certaine caudcur d'âme dont les hautes intelligences sont quelquefois privées.
Celaient quelques jeunes Italiens, qui, dans Milan, où ils sc plaignaient de ne pas trouver plus de quinze ou vingt personnes instruites, s'échauffaient d’un enthousiasme commun, s'inspiraient l’un l'autre de leur amour de la vérité, de la justice et de la liberté. Ils ne faisaient pas grand bruit, ils u'agilaicnl pas le pays; c’élaicnl des espèces du conspirateurs intellectuels, cl les plus inoficusils, les plus paisibles de tous; mais leur existence ludique à un haut degré le pouvoir de celte littérature française qui avait si vivement saisi ces jeuucs et généreuses âmes.
Messieurs, ce meme caractère de candeur, cl en même temps de confiance dans la vérité, qui distinguait ccs hommes relégués sous la puissance autrichienne, au milieu de Milan, nous le retrouvons avec plus d’éloquence dans Filangicri. Filangicri parait singulièrement frappe de cette idée, qui au reste a fait la grande autorité de la littérature au dix- huitième siècle , que les philosophes doivent
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
réformer les nations. Filangieri est une espèce de missionnaire, de législateur philanthrope, saisi de la pensée que les gouvernements sont trop lents, trop timides dans leurs réformes , que les peuples ont longtemps souffert, que c’est à la civilisation encore plus qu’à la liberté à adoucir, à améliorer leur destinée. Celle idée germe dans la télé d'un jeune homme que tous les dons de la nature et de la fortune recommandent aux yeux de ses concitoyens, qui d’abord est un des plus brillants seigneurs de la cour du roi de Naples, et quelques années plus lard un de ses ministres.
Dans le dix-huitième siècle, la philosophie était en partie l'opposition; elle fit des ouvrages pendant trente ou quarante ans ; elle eut parfois de grands torts, elle ne s’interdit pas le scandale; mais elle invoqua de grandes vérités; et un jour elle arriva au ministère avec Turgot et Maieshcrbes. Il en fut de même , plus doucement à Naples. Filangieri, dont le premier volume avait été mis à l’index par la congrégation de Rome, fut nommé ministre des finances par le roi de Naples. Il allait alors sans doute donner carrière à toutes ses vues; il allait appliquer, éprouver, et peut-être briser ses systèmes; mais une mort prématurée enleva tout à coup à Naples cet homme plein de noblesse d'àmc, et dont l'esprit, quoiqu’il eût plus de générosité que de force, est cependant remarquable parmi les esprits qui ne furent pas originaux. Après lui, cette école de Naples n’eutqu’un publiciste, Pagano, qui a péri si cruellement dans les troubles de son pays. Il a peut-être plus d'audace d'esprit que Filangieri, des vues plus neuves ; mais il n’a pas au même degré ce qui fait l’apostolat, pardonnez-moi cette expression , cette chaleur qui fut si longtemps appliquée aux plus grands intérêts de la religion, et qui peut s'appliquer également aux intérêts de la vie sociale, ce zèle d’humanité adopté comme une croyance, qui vous inspire, qui vous fait désirer le bonheur de vos semblables , avec la même chaleur de conviction, avec la même ardeur de zèle que d’autres missionnaires ont désiré le salut de leurs frères. Eh bien! cette disposition d’esprit, la philosophie du dix-huitième siècle l’affectait en France plus qu’elle ne l’avait. Je suis choqué, et vous le serez comme moi, de la morgue philosophique qui trop souvent domine dans les écrits de Diderot et de Raynal. Je trouve un peu de faste italien dans Filangieri; mais j'y reconnais aussi plus de candeur cl de sincérité.
Lorsque vous lisez Filangieri à distance, si l’on peut parler ainsi , il n’a pas celte vigueur de génie qui vous soutient dans Montesquieu, qui fait que les pages de Montesquieu ne vieilliront pas, que le feu de sa parole ne s'éteindra pas. Non, il a besoin de l'illusion du moment; il a besoin qu’on voie en
lui un homme zélé pour la justice, espérant l'obtenir demain, s'il la demande aujourd’hui. Ce n'est pas comme grand écrivain, et par ta force de son esprit, qu’il est puissant; c’est par cette effusion d’une âme bienveillante et libre. Filangieri se regarde comme une espèce de conseiller des rois. C’est encore une idée particulière à la philosophie du dix-huitième siècle. Cette prétention est bien moins marquée chez les Anglais qui jouissaient d’un gouvernement libre. Là ce ne sont pas les philosophes, mais le public entier qui donne son avis. Filangieri vous dit:
Les princes n’ont pas le temps d’acquérir des lumières. Forcés à un travail continu, un grand mouvement les agite, et leur âme, pour ainsi dire, n’a pas le temps de se Axer sur elle même. Ils doivent donc confier à d’autres hommes le choix des moyens pronres à faire naître et à faciliter les travaux de l'autorité publique. Cet emploi sacré appartient aux philosophes, aux ministres de la vérité.
Je ne sais, il est vrai, par quelle funeste destinée l'homme de lettres n’est pas toujours admis à discuter devant les princes les grands intérêts de l'Etat.
Messieurs, souvenez- vous du temps où La Bruyère, spirituel, moqueur, indépendant par la pensée, écrivait ccs paroles :
lin homme, né chrétien et Française trouve contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défeodus; il les entante quelquefois, et se détourne ensuite sur de petites choses qu’il relève par la beauté de son génie et de son atjrle.
Ainsi,. iu milieu decctle splendeur toute littéraire du siècle de Louis XIV, un esprit tel que La Bruyère croyait que les institutions religieuses et sociales qui existaient alors interdisaient la discussion de tous les grands sujets. Et vous voyez, par l'influence toute-puissante qu’avait exercée cette littérature française du dix-huitième siècle ,: tous les grands sujets arriver cinquante ans plus tard, sôus la plume d’un Italien du royaume de Naples; cl cet Italien se croit appelé à donner des conseils aux rois, s’érige en missionnaire de la vérité, et même commet une petite usurpation, en n’attribuant qu'aux hommes de lettres le droit de la dire. Cette puissance de la littérature est en effet le moyen , et n’est pas le but. La véritableinstitution qui convient à la dignité du trône, c’csl la loi de la publicité offerte à tout le monde; c’est la raison publique devenant force dans l’Étal; c’est le bon sens de tous, c'est la raison humaine elle-même portant la vérité jusqu’à l'oreille du souverain. Celte aristocratie des hommes de lettres n’était qu’un premier degré.
Voilà ce que des hommes tels que Beccaria et Filangieri ont commencé par leurs travaux. Voilà le noble effort qui dans celle Italie, si éloignée des libres institutions de l'Angleterre, s’accomplissait par l’influence du génie français au dix-huitième siècle.
2!>2 COURS l)E UTTÈR.1
Nous donnerons quelques développements à ces idées; et, «près avoir indiqué le principe commun de ce mouvement littéraire, nous en chercherons dans quelques écrivains les résultats les plus brillants et les plus utiles.
Suite de* réflexions sur l'influence française en Italie. — Ecrit remarquable de Pierre Véri. — Souvenir de* persécutionsde Giannone. — Filangieri. — Caractère* princijaux de son ouvrage.— Faux jugement qu’il a porté sur a constitution anglaise.— Résumé.
Messieurs,
J’ai faiblement esquissé le tableau moral et politique de l'Italie dans la seconde moitié du dixhuitième siècle; j’ai montré l'influence et, pour ainsi dire, le souffle de la France sur cette mobile et spirituelle nation, partagée en tant de nations diverses, depuis Rome jusqu'à Milan, depuis Naples jusqu'à Venise. J’ai lâche de saisir les principaux caractères de celte influence; j'ai nommé quelquesuns des hommes qui l’avaient reçue avec le plus d'enthousiasme, qui l'avaient communiquée avec le plus de chaleur d’âme et de talent.
Il me reste une tâche plus difficile et plus détaillée , c'est d’apprécier avec justesse les ouvrages de ces Italiens formés par l'imitation de la France, de les étudier dans un double rapport avec leur génie particulier et la commune inspiration qu’ils empruntaient à notre littérature.
Ici, messieurs, je crains que mon langage ne soit infidèle à force d'être vrai. Parlons simplement : je crains qu'un sincère examen de ces auteurs, qu’une justice exacte rendue au mérite et à la forme de leurs ouvrages n'acquittent pas assez la dette de reconnaissance qui leur est due.
Presque tous ces Italiens du dix-huitième siècle, éveillés par l’exemple de la France, furent publicistes novateurs, jurisconsultes humains et généreux, économistes plus ou moins éclairés. On voit en eux celte intention dominante de ne pas faire des lettres un instrument de frivolités, mais de les consacrer aux grands intérêts de l'homme et de la vie sociale. Toutefois, dans l'execution , le succès a-t-il répondu à leurs efforts, à leur talent même? Leurs ouvrages sont -ils animes de cette âme immortelle qui survit aux ciconstanccs cl aux pas. sions contemporaines? Ont-ils celle duree d’expression que l'on admire dans Montesquieu, qui fait que les idées mêmes de Montesquieu, devenues communes, jetées dans la circulation universelle, sont encore des médailles frappées d’un coin ini-
VrilRE FRANÇAISE.
mi table , et ne deviennent pas une monnaie vulgaire qu'on se passe de main en main? Mais ce don du génie est bien rare ; et je ne sais même si l'esprit italien, tel qu'il se développait au dix -huitième siècle, sous l'influence de l'imitation étrangère et de la servitude nationale, pouvait atteindre jusquelà. Messieurs , il faudra donc juger sévèrement des hommes que l’on est obligé cependant d’estimer beaucoup.
Il est d'ailleurs un fait qu’il importe de rappeler , et dont l’oubli nous pendrait facilement injustes envers nos prédécesseurs étrangers ou même français. Une foule de vérités utiles, de recommandations généreuses en faveur de l'humanité sont devenues aujourd'hui des lieux communs. Que je prenne Beccaria, Genovesi, tel autre publiciste de Milan ou de Naples, qui faisait de grands efforts de courage, qui s’élançait bien au delà du cercle de son pays, pour proclamer tout ce qu'un amour ardent de la justice inspirait à son âme. j’aurai l'air de vous répéter un article suranné de gazette.
Mais cependant , c’est à la popularité même de ces idées qu'il faut reconnaître la puissance salutaire de ceux qui en furent les premiers interprètes; c’est parce qu’elles font aujourd’hui des lieux communs, qu’on doit beaucoup de reconnaissance à ceux qui les énoncèrent d’abord, comme des nouveautés hardies. Maintenant leur gloire a disparu dans le triomphe complet de leurs opinions. Mais je crois, et c’est un jugement qui ne déplaira pas à la mémoire de ces hommes généreux, je crois qu’ils seraient flattes de voir ainsi leurs propres idées effacées parlebonhcurcl le progrès social des peuples qu’ils voulaient éclairer, et, s’ils avaient plus d’un regret encore à former sur leur patrie, ils se réjouiraient du moins de voir que tant de réformes qu’ils on réclamées avec énergie, tant do vérités qu’ils ont dévoilées avec une générosité presque imprudente, sont devenues le patrimoine de ces nations européennes dont ils souhaitaient le bonheur avec tant de chaleur d’âme et de sincérité. (Jpplaudtasemenl».)
Aujourd'hui, messieurs, vous ne serez pas trèstouchés de savoir que le comte Pierre Véri a fait une dissertation pleine d’cloquence cl de logique contre l'emploi de la torture. Personne maintenant ne craint la torture; c’est une horreur passée d'usage. A peine cinquante ans séparent les générations actuelles du temps où régnait cette barbarie ; l'abolition de ce crime des lois fut un bienfait de Louis XVI; toutefois il semble que des siècles se sont écoulés depuis celte époque si rapprochée de nous.
Singulière vicissitude de l'esprit humain ! Aujourd’hui le passé, dans ce qu’il a de plus déplorable.
TABLEAU DU DTX-
n'cst pour nous qu'un objet d'imagination. Le célèbre Manzoni , malgré les- émotions présentes qui doivent le préoccuper cl lui rappeler quelquefois le passe, ne consulte les chroniques de sa patrie que pour écrire des romans.
Dans un livre que l'on peut citer ici, parce que c'est un ouvrage de haute littérature , quoique ce soit un roman, Manzoni raconte l'épouvantable fléau qui désola Milan en 1650, la peste qui dépeupla cette ville si habitée et si florissante, même sous la conquête. Il a étudié tous les chroniqueurs du temps, pour peindre avec de vives, d’énergiques couleurs, et l’atrocité du mal, et la superstition qui en doublait l'horreur, cl l’espèce do rage fanatique dont furent saisies lesimes. On vit alors, en effet , ces hommes , qui mouraient par milliers, s'accuser l'un l'autre, des poursuites judiciaires s’élever au milieu de la peste, et, pour arracher l'aveu d'un crime imaginaire, la torture se mêler aux supplices déjà si affreux que la nature infligeait à ce peuple dévoué. Voilà ce qu'a dépeint Mauzoni. Cet accident moral d'un horrible fléau n'est à ses yeux qu'un sujet pour l’imagination, qu'un exercice pour le talent.
Mais il y a soixante cl dix ans, lorsque cette académie savante, généreuse, dont jo vous ai parlé, se forma dans Milan, sous la protection du comte de Firmian, c’était dans un but plus sérieux, plus grave, que l'on fouillait aussi les vieilles chroniques et les archives de la ville. Sous ta sage domination du comte de Firmian , toutes les rigueurs des lois barbares que la conquête, que le despotisme, que l'imitation mal entendue des usages romains; avaient entassées dans le Milanais, les procédures sanglantes cl les tortures subsistaient encore. La philosophie du gouverneur acquittait sa dette, en favorisant quelques jeunes écrivains, en faisant venir des livres de France, surtout en formant d'utiles institutions pour les lettres et les sciences. Mais ce fonds de barbarie si difficile à déraciner, ces abus permanents qui ont prisdroil de conquête et de possession , étaient à peine touchés par les réformes salutaires du comte de Firmian. Ainsi la torture sc conservait encore. Il y avait torture préparatoire et torture extraordinaire. IA , comme ailleurs, ce fut un progrès de la civilisation de créer une torture plus douce avant la condamnation, et de réserver la grande torture, la torture extraordinaire, pour des hommes déjà condamnés que l’un suppliciait avant de les envoyer au supplice.
Indigné de ce reste affreux de barbarie, un des membres de la jeune académie de Milan va feuilleter les chroniques de la ville, pour y trouver des arguments contre la torture qu’il avait déjà combattue en termes voilés dans un journal dont le
comte de Firmian, par une innovation singulière, avait permis rétablissement. Le jeune publiciste Pierre Véri découvre dans -les archives l'histoire judiciaire de celte peste de 1650 , que vient d’exploiter l'imagination de Manzoni. Il y prend non des tableaux, mais des conseils pour l'humanité; avec ce secours il compose un ouvrage tout à fait singulier, une dissertation de droit infiniment dramatique : Obset râlions relatives à la torture, et particulièrement aux procèilures qui ont et* tien dans la peste qui désola le milanais. Le jurisconsulte commence par vous raconter cette horrible désastre; il décrit une contagion dont rien jamais n’égala l’horreur, qui en six mois enleva plus de cent mille Ames dans Milan; puis du milieu de ce fléau épouvantable, le fléau judiciaire, si l'on peut parler ainsi, qui s'élève, la superstition qui s'emparant des esprits forcenés par la terreur, leur persuade d'imputer le mal à des poisons méchamment répandus et à un art infernal qui souille les portes des maisons et leur communique la peste. Bientôt le préjugé populaire jette le soupçon de ce crime bizarre sur un magistrat même du conseil de santé. On l’arrête, on le juge; on le met à la torture : vous entendez cette torture. vous voyez les inquisiteurs qui interrogent, elle magistral qui proteste de son innocence; vous entendez la torture qui recommence, les dénégations toujours fermes; la torture redoublant encore et demandant davantage, la voix de l’accusé qui faiblit, scs prières aux saints, à la Vierge; puis enfin sa patience vaincue, et ccl homme qui devient accusateur contre lui- mémo d’un crime impossible , cl cet aveu qui devient une accusation contre uoc foule d'autres infortunés; cl une peste nouvelle qui commence, comme le disait Tacite, eu parlant des délateurs.
Après ce hideux tableau retracé avec les pièces mémos, avec les monuments officiels de la procédure, l'écrivain s’arrête, et dans plusieurs chapitres, il sc demande, avec un calme admirable, si la torture u’esl pas un supplice atroce, si elle peut servir à la découverte de la vérité, cl si, au lieu d'arracher la vérité, clic ne peut pas, au contraire, arracher le mensonge. *
Cet écrit, messieurs, est une œuvre inspirée nonseulement par un noble sentiment, mais par un pressant devoir, puisque le fléau qu'il dénonce souillait encore la procédure milanaise au dix-huitième siècle. Il n*y a donc nulle déclamation, mais une vive et naturelle éloquence. C’est une savante recherche historique , un drame et une discussion légnlo tout ensemble. Cependant je crois que Manzojii lui-même n’a pas lu cet ouvrage quoiqu’il soit compatriote de l'anlcur. Le noble et beau travail de
Pierre Véri a disparu , est oublié dans l’heureuse révolution morale qui e banni de tous les codes celte infamie qui les souillait.
Ce que je viens de dire de Pierre Véri, non moins digne d’étre connu, mais par hasard moins célèbre que Beccaria, je pourrais le dire également de Beccaria lui-méme. Une foule d’idées justes, sages, répandues dans son ouvrage, sont devenues populaires. Ce livre fut trop loué dans le temps; il répondait au vœu public. Nous avons, vous le savez, une sorte d'égoïsme d’admiration pour les idées semblables aux nôtres; c’est nous-mêmes que nous flattons en applaudissant nos interprètes. Aucune gloire de génie ne peut s'attacher au livre de Beccaria; on doit à l’auteur un souvenir éternel de reconnaissance.
Je passe rapidement sur ce sujet, parce que je n’aime pas improviser des redites. Nous avons donc vu dans la ville de Milan, sous la conquête autrichienne, sous la domination autrichienne, pour ne blesser personne, nous avons vu cette philosophie morale appliquée à la législation , produisant des ouvrages utiles, sans être durables, des ouvrages qui sont de bonnes actions plutôt que de beaux livres, et qu'on doit payer en estime, mais non pas en gloire.
A la même époque, messieurs, des tentatives plus remarquables se préparaient à l’autre extrémité de l'Italie. Ce mouvement généreux des esprits, communiqué par la philosophie française, dans ce qu'elle eut de sage et d'utile, avait gagné le royaume de Naples. C'était sous les auspices d'un prince de la maison de Bourbon. En effet, ne croycx pas, malgré l'adoucissement général des mœurs auquel l’Italie n'avait pu échapper, ne croyez pas que dans ce pays où nulle liberté politique et civile n'était assurée, où la petitesse même des Étals favorisait la persécution, où tant de souverainetés arbitraires se renvoyaient l’une à l'autre les objets de leur haine cl de leur vengeance, ce fût sans quelque péril que l’on osât dire la vérité. On n'avait pas toujours, pour être protégé, un gouverneur autrichien; souvent on n’avait qu’un prince italien d'origine; et, il est triste de le dire, quelquefois la nationalité était encore pire que la conquête. Ainsi dans le royaume de Naples on avait vu Giannone, qui ne doit pas figurer, sous le rapport de Icloquence, dans notre revue littéraire, mais qui appartient à l’histoire de la philosophie, on avait vu Giannonc, homme célèbre, avocat habile, pour avoir écrit une histoire de son pays, où il s’était permis quelques insinuations contre les abus de la cour de Rome, tout à coup mis à Y index, excommunié par l'archevêque, cl obligé de fuir.
Ce malheureux Giannonc avait traîné celle pro-
scription, cet analbèmcdonl il ne pouvait se débarrasser , dans tous les Étals de l'Italie. Quelque temps il avait trouvé un asile à Vienne, où la politique de la cour d'Autriche croyait avoir besoin alors de protéger un adversaire de la cour pontificale. Mais il en était sorti i l'avénement de don Carlos, pour se réfugier i Venise, et il avait éprouvé que la hautaine aristocratie de Venise n'était pas plus tolérante que le despotisme de Naples. Il avait erré à Pise, à Parme, à Genève enfin , où il avait cru trouver la liberté. Comme il était fidèle observateur de sa religion , il se laissa conduire , pour faire ses pàqucs, dans un village catholique dépendant du roi de Sardaigne. Il y fut enlevé par des soldats de ce prince, jeté dans une forteresse, puis dans une autre. Ses papiers furent saisis, envoyés à Rome ; et lui-même finit scs jours dans la citadelle de Turin, après vingt ans de captivité. De tels exemples intimidaient, refroidissaient un peu l’énergie des publicistes italiens.
C'est un phénomène remarquable même que le degré d’audace cl de liberté d’esprit qui se conservait dans quelques-uns de ces hommes. Il est vrai que souvent cette audace et cette liberté d’esprit deviennent vagues et déclamatoires , précisément même parce que l’absence d’une garantie légale, d’uue liberté positive, les pousse à l'exagération. C'est le caractère des ouvrages d’un homme dont je vous parlerai dans une prochaine séance, et dont le nom éveillera des souvenirs plus intéressants que ceux qui nous occupent, de cet Alfieri , publiciste et poêle avec tant de passion.
L'Italie manquait si fort de liberté, que l’on conçoit sans peine celle facilité des esprits ardents à eu imaginer une excessive , illimitée; c’est encore un des torts du pouvoir absolu, d’exagcrer ainsi les esprits généreux.
Cependant, messieurs, ce triste exemple de Giamione, celle captivité comminatoire qui devait apparaître à tous les publicistes italiens, fut heureusement éloignée par la sage politique qu’adoptèrent les princes de la maisou de Bourbon. Vous verrez tout i l’heure que nulle exagération ne se mêle à cet éloge. Vous serez même comme moi étonnés , confondus de l’enthousiasme philosophique, de l’illuaion bienveillante, de l'esprit de liberté qui caractérisent Filangieri, d’abord gentilhomme de la chambre du roi, pendant qu'il faisait son ouvrage, et ministre pour l’avoir fait. Vous direz : Comment est-il possible qu’en 1780de pareils ouvrages, qui auraient paru singulièrement hardis à la cour de France, alors si tolérante, devinssent un moyen de crédit cl d’élévation dans le royaume de Naples?
Messieurs, le problème s’explique naturellement
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
par une chose qui est née du pouvoir absolu même, le prodigieux enthousiasme qui, dans le dix-huitième siècle, s'attachait à la littérature.
Louis XIV avait supprimé tous les pouvoirs politiques; il avait annulé le parlement, si respectable par son courage, par son zèle pour les anciennes traditions, les anciennes libertés du royaume. Il avait nivelé la noblesse, il avait fait descendre les plus hautains seigneurs au service de sa personne. Mais, sans le savoir, ou du moins sans le vouloir, il avait créé auprès de lui, par sa faveur, une puissance qui devait bientôt grandir, remplacer toutes les autres ou les faire renaître ; c'était la puissance des lettres.
Celte puissance ne prit pas d'abord le caractère qu'elle eut plus tard; elle se montra hardie par le génie, timide par les objets où s'appliquait ce génie. Kllc fut d'abord puissance d'abstraction appuyée sur la foi et sur une philosophie toute spéculative , ou puissance d’imagination réalisée cl satisfaite par les merveilles ingénieuses des arts et de la poésie. Mais ensuite, quand la première moisson fut faite; quand il fallut à l'activité des esprits éveillés par la noble jouissance des arts, un autre exercice ou plutôt le même exercice étendu à d'autres objets, renouvelé sous d’autres formes , alors la littérature s'empara de tout. Elle devint pouvoir politique, pouvoir civil, enfin elle fut de beaucoup la plus grande force de la société; on l'accusa d’étre devenue le plus grand lévier des mutations politiques; et en effet, le reproche est compris dans l'éloge.
Eh bien! messieurs, les puissances étrangères, qui d’abord avaiciti été éblouies, enchantées par cette pompe majestueuse et soumise de la littérature dans le dix-septième siècle, avaient pris l'habitude de fixer toujours les yeux sur la France , d'attendre de la France, pour ainsi dire, tous les plaisirs de la pensée. Mais bientôt cette même France envoya non plus les plaisirs, mais les hardiesses de la pensée. Elle ne fit plus seulement des tragédies, des oraisons funèbres, d'éloquents sermons, où le respect pour le souverain se confondant avec la liberté religieuse, il semble que le pouvoir même du prêtre vient appuyer celui du prince. Elle fit des livres de morale, de philosophie, d’économie sociale; elle loucha toutes les questions; elle dénonça les fautes, les abus, les erreurs. Par la puissante séduction qu'elle exerçait, par la vérité qui se mêlait à ses paroles, elle coaquil partout des prosélytes et des admirateurs.
Ainsi, à la cour de France, elle eut des disciples dans ceux même qui étaient chargés de la réprimer. Scs doctrines furent portées au dehors non-seulement par des livres, mais par des ambassadeurs, par
des hommes du pouvoir, qui n'avaient pas abdiqué la prétention du talent et du bel esprit.
Il ne faut pas s’étonner que celte puissance des idées françaises une fois établie, on en voie le contre-coup dans des pays où ni les institutions , ni les habitudes , ni les mœurs anciennes ne pouvaient faire espérer rien de semblable.
En 1748, Montesquieu avait fait paraître son Esprit des lois. Avec une admirable sagacité et une sagesse non moins grande, il avait pénétré tous les systèmes sociaux ; il avait examiné la raison de l’existence de tous les gouvernements. Par précaution peut-être, par supériorité d’esprit peut-être, il avait fait plutôt un livre d’histoire qu'un livre de théorie. Ce beau génie avait senti qu'il est facile de se livrer à ses propres espérances, de tracer sur le papier, sans que personne vous contredise, des plans de bonheur, de liberté, de justice imaginaire. Il avait dédaigné celte portion de la tâche offerte aux publicistes. Il s’était attaché seulement à expliquer ce qui était , plutôt qu'à désirer ce qui pouvait être, sentant bien que la justesse de scs pensées, l'impartialité de ses jugements sur chacun des abus, des torts, des vieilles coutumes mêlées aux diverses constitutions sociales de l’Europe, serait aussi énergique et moins suspecte que des illusions de publiciste théorique. Telle avait été la pensée de V Esprit des lois .
Vingt ans plus lard V Esprit des lois avait parcouru toute l’Europe, avait reçu des hommages enthousiastes des orateurs du parlement britannique , avait pénétré en Italie avee quelques retranchements ordonnés par la censure; puis on avait eu la véritable édition ; on l’avait lue avec plus d’ardeur ; et les idées de cet ouvrage fermentaicnldans toutes ces têtes italiennes, si spirituelles et si vives.
Ainsi le jeune Filangieri , homme de cour, à Naples , est séduit quand il a lu Montesquieu ; nonseulement il est séduit, mais son imagination veut aller bien au delà des pensées du maître. Il y a dans Schiller une scène bien fausse, celle où le marquis de Posa, jeune Espagnol plein d’imagination et de chaleur d'âme, transformé tout à coup en philosophe du dix-huitième siècle, séduit Philippe II, l’inquisition elle-même, par son enthousiasme et l'entrainement victorieux de ses espérances philanthropiques. C’est là une faute de vérité locale et une faute de goût; mais à la cour bienveillante cl paisible des Bourbons de Naples, au dix-huitième siècle, un homme né dans le palais, un favori , un marquis de Poza pouvait librement exprimer son admiration pour les idées de liberté habilement cachées, mais montrées par Montesquieu, et s’animer lui-même d’un enthousiasme plus spéculatif cl beaucoup plus ambitieux dans scs espérances.
iîOG COUKS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
C'est ainsi que Filangicri a composé sou livre intitulé Science fie la Législation. Ce livre, messieurs, a été fait trop vite, par un trop jeune homme, et pour uue trop jeune nation , si l’un peut parler ainsi. Tout est illusion, bonne foi, conviction illimitée de la puissance de la vérité, de sa prompte victoire. Ce livre est curieux sous ce rapport ; ce n'est pas le talent de l'auteur, quoique l'auteur ail du talent, qui m’occupe, qui m'intéresse dans ce livre; c'est la date et le lieu.
A Naples, dix ans après l'époque où le moine Tépé, en prêchant sur la place publique, avait dominé la ville, fait trembler la cour, et était devenu un personnage si redoutable qu'on imagina une intrigue pour l'envoyer en Espagne, où il ne voulut pas aller, dans cette Naples si remplie de superstition cl d'oisivctc, du milieu de la cour, Filangicri élève sa voix jeune , présomptueuse , pure, pour blâmer le gouvernement anglais; il trouve qu'il u'offre pas assez de liberté, assez de garantie, que c’csl un gouvernement faible, corrompu, insufflant. Oui, quelque chose des illusions que l'on vil plus lard sc mêler aux vertus, au courage d'une assemblée célèbre, semble respirer d’avance dans l’ouvrage de Filangicri. Cela m'explique le péril cl le mécompte de ces théories, de ces spéculations toutes littéraires que la pratique n’a jamais averties, rectifiées, qui vivent d’cllcsmêmes, des espérances, des joies qu'elles se donnent toutes seules. t ...
Cependant, messieurs, l’ouvrage de Filangicri renferme de belles choses, un sentiment généreux et salutaire, plusieurs vérités praticables parmi du singulières illusions.
Certainement, Filangicri est né de Montesquieu; si Moulcsquicu n'avait pas écrit, si ce puissant génie et quelques autres n'avaient pas dénoue la pensée des hommes, Filangicri ne se serait peutêtre pas douté de tout cela ; il aurait vécu paisiblement au milieu des plaisirs et des fêles de Naples; mais saisi parla lecture d'un homme de génie, par la hardiesse qui fuit le fond de scs pensées, en apparence si réservées, si sérieuses, Filaugieri entre dans celle carrière ouverte cl y dépasse , non par les vues, mais par les espérances, le grand homme qui l’a précédé ; il fait l'histoire non pas des lois existantes, mais des lois possibles; il cherche les principes des choses; il ne respire que reformes, changements, améliorations , vérité, justice ; mais il avait trente ans; il est mort à trente-six ans, à l'époque où le talent est à peine assuré. Il faut reconnaître en lui un esprit facile et brillant, des éludes profondes et variées. Cette science du droit romain, que les Italiens possèdent particulièrement, est portée chez lui à un très-baul degré. Son esprit
rapide a saisi toutes les législations de l'Europe. Celte Angleterre qu'il juge mal, il la sait bien. Une foule de faits curieux qui tiennent non-seulement à la constitution, mais aux détails de la législation si mêlée cl si obscure de l’Angleterre, lui sont présents. C'est un savant homme, et en même temps un esprit plein de candeur, de vivacité et de grâce; la lecture de son livre est intéressante, amusante, instructive. On est involontairement séduit par l'utopie perpétuelle de celle jeune âme qui , du milieu de la ville de Naples, rêve ainsi une liberté, une justice, une force dans les droits des nations, une incorruptibilité dans les hommes vraiment admirables : ce sont les Mille et unêJS'uits de la politique.
La division de l'ouvrage est facile et naturelle. L’auteur considère d'abord l’objet de la législation, la bonté absolue et la bonté relative des lois, leurs rapports avec la forme du gouvernement, avec le génie de la nation, avec lu climat, la richesse ou la stérilité du sol, la situation et l'étendue du pays, * enfin avec la religion de l'État. De ces vues générales, il passe à l'examen des lois économiques et politiques; ensuite il traite de la procédure criminelle et de la législation penale ; enfin il cherche, dans un système d'éducation publique , le correctif et le supplément de tout le reste. Les faits anciens , le travail des législations antérieures 4 reviennent dans son ouvrage, comme dans le livre de Montesquieu; mais il ne s'étudie point à justifier par des explications les exemples qu'il rapporte.
Il les blâme, les rejette, et substitue le mieux ou mal, l’innovation à l'usage. Dans l'examen d'un livre dont on ne peut s’empêcher d’aimer l’auteur, je veux faire d’abord la |>art du blâme et m'en délivrer; ce qui me paraît le plus faible, ce sont les vues de Filangicri sur la législation politique. Vous avez présents à la pensée, messieurs, ces beaux chapitres où Montesquieu a commenté le gouvernement anglais. Ces chapitres sont à la fois d’un historien , d’un philosophe cl d'un homme d'Etal. Montesquieu ne cherche pas à refaire le gouvernement anglais; il croit à la puissance cl à la bonté d’une institution qui subsiste et s’épure d'cllcméme ; seulement il donne la raison de chaque chose. Les formes extérieures el matérielles du gouvernement le conduisent à expliquer l'esprit du peuple; il saisit le rapport qui unit ces deux choses; il voit comment une force secrète est souvent placée à coté d'une faiblesse apparente; il voit comment les formes ne sont pas tout; comment il est un esprit indépendant des formes qui les vivifie, les supplée, les corrige. Filangieri ne voit rien de semblable; il regarde le gouvernement anglais; il y aperçoit d’abord trois grands abus qu'il veut dé-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
t mire, cl qui sont la constitution même. Le premier de ces abus, selon lui, c'est la prédominance du pouvoir royal ; le second, c'csl la corruption possible des membres du congri‘3 ; le troisième, c'csl la variation perpétuelle de la constitution. Il en conclut que le gouvernement anglais est mauvais, et pire que le pouvoir absolu. Écoulons ses premières paroles :
L'indépendance où se trouve la puissance exécutrice envers U puissance législative est te vice particulier de cette espèce de gouvernement. Ce vice est fondé sur une prérogative qu’on ne pourrait abolir sans détruire la constitution.
. Ainsi, messieurs, ccttc idée si bien développée par Montesquieu, que sans le pouvoir prédominant cl inviolable du souverain la loulc-puissancc passerait au corps parlementaire, que ce corps deviendrait tyrannique, parce qu’il serait isolé, qu'a lors on aurait une république non libre ; ccttc idée que le génie de Montesquieu avait devinée dans la solitude, et que la révolution tout entière a vérifiée par la plus terrible des épreuves, clic n’a pas du tout apparu à l'esprit de Filangieri.
Autre chose encore : la corruption des membres du congrès. Je ne prétends pas que jamais dans aucun pays on n’ait gagné un député. Far caractère je ne suis point paradoxal ; mais je crois que Filan* gicri abuse singulièrement des faits, lorsqu'il conclut d’un accident partiel que les gouvernements mixtes sont les plus favorables à la tyrannie, cl qu’ils favorisent par la complaisance intéressée des assemblées une oppression sans obstacles, sans responsabilité, sans péril. Montesquieu avait bien mieux vu.
Comme la puissance exécutrice, dit-il, disposant de tous les emplois, pourrait donner de grandes espérances, et jamais des craintes, tous ceux qui obtiendraient d’elle seraient portés à se tourner de son cdté, et elle pourrait être attaquée par tous ceux qui n’en espéreraient rien.
Vous apercevez sous ces paroles si simples la profondeur cl la sûreté de cet esprit ; il a compris la difficulté d'un gouvernement où la force de contradiction et de résistance ne serait fondée que sur la vertu seule ; il croit qu’une combinaison plus certaine pour la liberté est celle qui attache les intérêts et les ambitions même à la défense de la justice, et fait qu’il y aura toujours des hommes prêts à dire la vérité, cl la disant par passion, s’ils ne la disaient par vertu. Cet ordre d'idées, qui est (a philosophie de la politique, la philosophie des lois, jamais le publiciste italien n’y fait attention. Cherchant toujours un contre poids à l’influence exagérée de la couronne, il blâme l’institution de la pairie, cl ne trouve qu’un moyen bien étrange d’en prévenir l’abus ; le voici : c’est que la chambre des députés puisse chasser qui bon lui semble
de la chambre des pairs, et que celle exclusion rende à jamais celui qui l'aura méritée indigne de servir l’État , et même de posséder aucune des charges qu’il pourrait obtenir du prince. D’une autre part, Filangieri, toujours dans rinlcnlioii de prévenir une influence corruptrice, veut que La chambre des députes décerne elle-même des récompenses et des honneurs; qu’elle puisse donner, par exemple, le droit de devenir membre perpétuel du parlement. Ainsi , voila une chambre des députés qui aurait le droit d'exclure qui elle veut de la chambre des pairs, et de mettre à tout jamais qui clic veut dans la chambre des députés. Ce sont là des choses qui font sourire les plus jeunes et les moins publicistes de mes auditeurs. La vertu salutaire d'un bon et sage système politique s'csl communiquée cl a révélé à tout le monde quelque chose de la vraie nature et des vrais moyens de la liberté. Mais, à moins d'avoir le génie de Monlcsquieu , ou d'étre instruit par l’expérience, ou est exposé à de singulières méprises. Filangieri, dans ses loisirs heureux de Naples, à la cour du roi Ferdinand, arrangeait avec candeur le gouvernement représentatif d’Angleterre ; et ses rêveries, non pas qu'on l’ail copié, mais par l’instinct d’une inexpérience semblable à la sienne , sont devenues plus tard de funestes tentatives. Ainsi, dans les premiers jours de nos troubles civils, une erreur fatale repoussa toute idée de constituer une chambre haute ; ainsi, plus tard une de nos assemblées, ccllu qui avait le plus encouru la réprobation publique, se perpétua, comme l'indique Filangieri, endéclai ranl qu'il faudrait nécessairement réélire les deux tiers de ses membres. Vous voyez que les illusions des publicistes deviennent quelquefois les tristes réalités de l'histoire.
La troisième objection de Filangieri contre lo gouvernement d’Angleterre, c’est la mobilité de su constitution. A scs yeux, sans cesse l’action personnelle du souverain, les changements du pays cl des mœurs publiques, agissent sur cette constitution, l'altèreut, en déplacent quelques parties. C’est encore une erreur de fait et d'opinion : nul peuple n’a des lois immobiles, excepté la Chine peut-être. Les lois anglaises changent peu; cl elles changent pour le bien du pays. Bolingbrokc l’a remarqué : c'csl la vertu, la bouté de la constitution anglaise d’avoir tout à la fois une partie immuable et une partie mobile, d’être antique et nouvelle, d'égaler le temps en puissance de durée, cl de se plier aux changements qu’il apporte, de s'approprier incessamment toutes les forces et toutes les lumières du pays. Le publiciste italien n'a pas apprécié cct avantage ; il veut qu'on ne puisse jamais faire aucune modification aux lois fondamentales,
sans le vole unanime de tous ceux qui composent les pouvoirs de la société. Il tombe, comme vous voyex, dans le liberum veto des Polonais. C'esl-àdirc, que pour corriger la plus admirable constitution des peuples civilisés, il nous propose de mettre à la place la loi qui a détruit ce généreux royaume de Pologne et qui lui a donné la conquête, après plusieurs siècles d’anarchie.
Sachons gré à Filangieri de celte philanthropie généreuse qui l’anime; et puis disons qu’il manque également d’cxpcrience et de génie ; qu’il s’est trompé, toutes les fois qu’il u'a pas suivi Montesquieu. Cependant cet ouvrage, que je ne crois pas avoirjogé avec trop de sévéritédanseequi touche à la législation politique , est remarquable et digne de grands éloges dans ce qui louche à la législation criminelle.
Vous voyex sans peine combien de tels sujets sont intimement liés i toutes les spéculations sur l’éloquence et les lettres. En cflet, messieurs, après les plus hautes pensées de la métaphysique et de la morale religieuse, il ne reste pas pour l’homme un sujet d’un intérêt plus présent et plus élevé tout ensemble que cette méditation sur le bonheur de ses semblables, réalisé par le plus haut degré de justice et de liberté raisonnable. Ainsi donc, la loi criminelle et la loi civile, les idées philosophiques qui peuvent les améliorer, voilà sans doute ce qui méritait le mieux d'occuper les loisirs de ces publicistes de l’Italie. Là je suis, je l’avoue, singulièrement frappé des immenses connaissances cl de la sagesse de vues que montre Filangieri. J'indiquerai aux jeunes étudiants une de ses vues qui me paraît très- sagace et très-savante: c’est le rapport qu’il découvre entre la législation criminelle des Romains et celle des Anglais. Montesquieu, sur ce sujet, n’avait rien dit avec la même précision. Filangieri démontre que l’instruction judiciaire, chez les Romains, offrait des analogies remarquables avec celle des tribunaux anglais. De quelques passages de Cicéron, de Pline le jeune et de Quintilicn , il conclut que c’était l’avocat qui interrogeait les témoins accusateurs; que l’accusé lui-méme disparaissait pour ainsi dire dans le débat; que le supposant menteur, parce qu'il était intéresse à l’étre, on ne l’interrogeait pas; et qu’aiusi c’était par une discussion étrangère à lui , qu’on arrivait jusqu’à lui. Tel est, vous le savez, l’esprit de la procédure anglaise.
Dans celle partie de son ouvrage , Filangieri ne se montre pas préoccupé d’impraticables théories. Il parle en présence des faits, et avec l'espérance d’agir sur les lois criminelles de son pays cl des nations étrangères. A cette époque , il existait encore dans les procédés de la justice des abus dont Louis XVI commença la réforme. C’est pour les
combattre qu’écrivait Filangieri. Chose remarquable, messieurs! beaucoup de sages garanties qui sc mêlent à la rigueur, encore excessive, de quelques portions de nos codes criminels, se trouvent nettement indiquées et éloquemment réclamées dans le publiciste italien. Rien de plus beau que ce qu’il dit sur la nécessité d'une instruction publique et contradictoire. Rien de plus humain , de plus vrai, que ses réflexions sur l’abus du secrot qui n’a pas disparu des législations modernes. Souvent il s’adresse au cœur des rois , qui alors étaient dans presque toute l’Europe les uniques législateurs des nations. C’est là qu’il est éloquent. Se méle-l-il quelque défaut à ce langage? Oui, je le crois; une sorte de jeunesse et de déclamation dans le style. Cette langue italienne est toujours la langue des improritateur» ; elle a quelque chose de séduisant, d’animé, de brillant, de sonore. Vous avez entendu quelquefois ce célèbre Italien qui faisait des tragédies tout de suite, sur place; on lui donnait un mot, Cléopâtre, Alexandre : il s’animait, il parlait, il chantait , il était poète; une foule d’images rapides, un songe, un crime, une passion profonde, un grand sacrifice, passaient sous vos yeux et s’embellissaient des charmes des vers. Vous arriviez à la fin de la pièce, le héros était tué ou se tuait lui-méme, comme dans une tragédie régulière, et vous restiez dans une sorte d’enchantement d'avoir entendu tant de mots sonores qui laissaient peu de souvenirs, et d'avoir reçu tant d’émotions fugitives.
Je ne sais, mais il y a quelque chose de cette forme de composition, ou plutôt de ce prestige, dans les ouvrages même sérieux et médités des Italiens. Leur parole est vive, et ne laisse pas une trace profonde; leur indignation est trop théâtrale; leurs colères sont comme ces émeutes de Naples , si violentes, et qui tombent si vile : tout est en feu; un instant après il n’y a plus personne.
Cerds, messieurs, nous voulons que le publiciste ne soit pas étranger aux émotions de l'homme; nousaimous que, sans chercher l’éloquence, qu'on ne trouve pas quand on la cherche, il ne s’inlerdisc pas un sentiment énergique, une expression forte, passionnée, qui lui est donnée parles choses mêmes. Çu'il ait parfois, comme Montesquieu, cette ironie amère et dure , plus accablante que l’invective; qu’il soit capable d'une généreuse colère. Mais lorsque Filangieri, pour me faire sentir l'isolement déplorable de l’accusé, s’adresse tout à coup au roi , lui demande de se déguiser, de pénétrer dans la prison, le suppose arrivé avec celte vivacité d’imagination italienne , et puis, voit l’accusé qui parle à ce roi , qui lui fait un long discours, il y a là quelque chose qui pcul-ctre n’est pas assez tou-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
chaut, à force d’être théâtral; je suis en doute de ce que je lis. Après une première émotion , quand je réfléchis davantage , cela ne me parait pas assez grave, assez sérieux pour la grandeur même des intérêts défendus. Je ne veux pas que le publiciste devienne acteur à ce point. Je me délie des sentiments qu’il m’enlève, qu’il me dérobe par cette illusion de pitié.
Certainement l’étal des prisons avant les grands changements de la société était affreux , déplorable ; l'humanité, l’expérience moderne, n’ont pas encore tout corrigé, tout épuré. Il est honorable pour le publiciste italien d’avoir élevé la voix contre ce fléau de l'arbitraire; mais j’aurais voulu que sa parole fût plus simple et plus sérieuse. Je suis plus touché de ce bon prédicateur de province qui, parlant pour la première fois à la cour, après avoir décrit, devant Louis XVI ému, l'horreur des prisons, les souffrances des coupables , des accusés même, s’écriait : « Eh quoi! sous un bon roi, des « sujets qui envient l'échafaud ! » Il y a là une vigueur d'âme et d’émotion que la brillante vivacité de la pensée italienne tfalleint pas.
Je rougis, messieurs, de mes chicanes littéraires sur Filangieri. Il ne faut pas examiuer en rhéteur les vues d’un homme droit cl pur; ou du moins, cette critique achevée, il ne faut y attacher aucun prix. Disons à Filangieri qu’il est utile pour le triomphe même de la vérité, d’avoir toujours une juste et naturelle expression ; qu’il faut se défendre d’un faux enthousiasme, afin que l'enthousiasme des bons sentiments ait plus d’empire et de vraisemblance. Puis , laissons bien vite ces remarques de goût , et rendons hommage à l'honnête homme, au citoyen généreux, â l'esprit élevé, qui, si jeune, au milieu des mœurs serviles et superstitieuses de Naples, défendait la justice avec tant de force et de candeur.
NEUVIÈME LEÇON
Suite de l'examen de la littérature italienne à la fin du dix-huitième siècle. — Coup d'œil sur le gouvernement et la civilisation du Piémont. — Alfieri. — Scs voyages. — Ses immenses travaux . — Ses ouvrages politiques. —Principales époques de sa vie.
Messieurs,
Nous avons vu la philosophie française traduite en italien ; nous avons vu les idées de réforme politique, la révolution morale enfin, transportée è Milan, à Naples ; spectacle plus curieux peut-être pour rhisloirc des peuples que pour celle du génie! En effet, cette invasion prématurée que la France faisait par ses doctrines, avant de la faire par scs armes, a dû jusqu a certain point préparer, faciliter
les conquêtes qu’elle tenta plus lard , à l'époque où ces théories, dont les écrivains français n’avaient peut-être pas le secret eux-mêmes, devinrent de puissantes et terribles réalités. Mais ce point de vue, je l'écarte; et, m’attachant à la seule question d’influence littéraire, il me semble que ce n’est pas dans cette imitation textuelle, dans celte adoption servile de l’indépendance française, que l'on peut trouver la gloire de la pensée italienne; car nulle orginalité ne s’y mêle. Ces Beccaria, ces Genovcsi, ces Veri, ccs Filangieri sont des Italiens franchit, ingénieux zélateurs d'idées étrangères, novateurs et pourtant copistes, reproduisant ce qu’ils n’ont pas eux-mêmes pensé , et l'exprimant avec la vivacité naturelle à leur langue et à leur pays. Mais, pour trouver la pensée italienne elle-niéine, pour la trouver originale, c'est-à-dire nationale, il faut quitter la belle Italie, il faut nous arrêter dans ses faubourgs, et étudier un homme doublement singulier par son caractère et par son talent, AIGcri.
Ce n'est pas qu’il ail échappé à ccltc puissante, à celle inévitable influence de l’esprit français au dix-huitième siècle ; mais du moins il s'est débattu contre elle, il l’a reniée, il l'a repoussée, autant qu’il a pu :
Bacchatur vates magnum si perfore posait
Excimisse Deura...
L’empreinte est sur lui ; mais il la inaudit, il n’en veut pas. Certes, ce n'est pas un des spectacles les moins intéressants de l’histoire littéraire au dixhuitième siècle que l’existence, les progrès, les ouvrages de ce républicain Alfieri, né dans la petite ville d’Astic, sous la domination despotiquement paternelle du roi du Piémont.
A l’occasion d’Alfieri, messieurs, je ne prétends pas faire un tableau moral, politique et littéraire du Piémont; cependant il m'est impossible de ne pas réfléchir un moment sur un fait qu'Alficri a si bien caractérisé lui-même, en appelant le Piémont un pays amphibie, pour peindre ce peuple mélangé, français et italien tout ensemble, français par le gouvernement, par la cour, italien par la superstition et les mœurs.
Il y avait longtemps que l’influence française avait commencé dans le Piémont: ouvrez le plus frivole des livres, dont je ne vous ai pas parlé, les Mémoires d’/Jamitton , vous y voyez une copie, une contrefaçon de l’élégance et du luxe de la cour do France à Turin; c’est la même langue, le même goût des plaisirs et les mêmes faiblesses. Je ne redirai pas les expressions trop peu graves dont se sert le médisant cl spirituel historien en parlant de la princesse qui régissait le Piémont, et qui était uno fille de Henri IV (1).
(!) Christine, duchesse régrotede Savoie, morte en 1663.
COURS DE LÏTTÆr.
Plus lard la gloire vint relever cette frivolité de la cour du Piémont; un prince anima de son énergie ce petit Étal. Vous savez quel fut Viclor-Amédée; il eut plus d’une fois l'honneur d’élrc battu par Catinat , «après une vive et habile défense. Il aimait la guerre, et la savait : politique vraiment italien, il changeait trop rapidement d’alliance; ainsi il se trouva généralissime des armées de l’Empire, et deux mois après généralissime des armées de la France; mais celle mobilité de politique était subordonnée en lui à un instinct d’agrandissement et d’usurpation, très bien calculé, et digne d’un roi plus puissant. Après beaucoup de guerres, de pillages, après avoir vu scs Etats envahis, sa capitale assiégée, Victor-Amédée, tantôt fugitif, tantôt vainqueur, finit par augmenter un peu scs États, et conquérir l'Ile de Sardaigne : alors il s'appela le roi de Sardaigne, au lieu de s'appeler le duc de Savoie.
Du reste, malgré les historiens et ces éloges vulgaires qu'ils donnent à la sagesse de ce prince, à scs vertus, à la justice de son administration, il ne faut pas croire que le gouvernement duPiémonlfûlàcelle époque autre chose qn’un despotisme de famille trèsactif et très-minutieux, l.c roi, après l’avoir longtemps exercé, finit par en cire victime lui-méme.
Possédé d’une manie d’imiter les plus grands princes, furieux d’élrc le roi d'une si petite monarchie, et voulant se conduire avec ce grandiose plus ou moins chevaleresque qui avait signalé Charles- Quint, par exemple, Victor-Amcdécabdiqua comme lui. Par un véritable plagiat, il avait copié jusqu'aux formes de la cérémonie, et jusqu’aux paroles dont s'était servi Charlcs-Quint en quittant ta couronne. Bientôt, pour compléter !'imitaliori, ou plutôt sans le vouloir, par l’inspiration de regret et d’ennui commune à tous les rois en retraite, il voulut aussi remonter sur le trône. Mais avec celte dureté de commandement si facile dans un petit État parfaitement soumis, son fils le prévint; et malgré sa gloire, malgré les souvenirs qui s'attachaient à lui, il fut un jour enlevé de son lit par les grenadiers de son ancienne garde, et jeté dans une prison, où il mourut de honte et de chagrin. Telle fut la fin de Victor-Amédée.
Charles-Emmanuel son fils, quoiqu’il eût débuté sous de si mauvais auspices et par une si noire ingratitude, se conduisit en bon et sage prince, disent les historiens : il fit peu la guerre , et la fit utilement; il enrichit son peuple par le commerce, et l’appauvrit par les impôts. Sans être aimé de ses sujets, il avait pris un grand pouvoir sur eux; et les vicissitudes passagères de sa forlunc le trouvèrent toujours ferme sur un trône qui occupait si peu de place en Europe, et que la France ou l’Autriche semblait pouvoir faire disparaître d’un mot.
ATI IRE FRANÇAISE.
Cependant, messieurs, ma première remarque subsiste. I.e Piémont, sous Charles -Emmanuel, était comme sous Victor-Amédée, une monarchie absolue. On ne pouvait en sortir pour voyager, sans une permission expresse du prince. Une loi du pays portait de plus que « nul habitant du « Piémont ne pourrait, dans quelque partiede l’Eu- « ropc que ce fut, imprimer des livres ou autres « écrits, sansaulorisation de la censure du Piémont, «i sous peine de soixante et dix écus d’amende, et » tous antres châtiments, même corporels. » Je ne sais comment cette loi s'exécutait, lorsque le voyageur piémontais, coupable d’un tel délit, avait soin de rester dans un pays éloigné de sou heureuse patrie; mais s’il rentrait en Piémont, on le saisissait, et on lui faisait acquitter avec dépens cet arriéré de censure auquel il avait échappé.
Tous les usages tyranniques étaient héréditaires dans cc pays : par exemple, il était rigoureusement prohibé d'exporter de l’argent hors du royaume. C’était une grande difficulté, une entreprise périlleuse de faire sortir du Piémont une modique somme qui vous appartenait. Beaucoup d’autres préjugés despotiques pesaient encore sur cc petit État, et dans un élroit espace y semblaient plus asservissants qu’ailleurs. C’est ainsi que ta monarchie du Piémont était arrivée au milieu du dix-huilième siècle. Par sa situation, elle ne pouvait guère échappera cette puissance, à celte active domination que l’esprit français étendait sur tous les pays voisins on éloignés. Lorsque ta pensée française dominait dans la cour de Catherine, croirez-vous que cc Piémont, pressé entre la France, l’Allemagne et la véritable Italie, pût échapper à l'influence que ta France exerçait partout? Non sans doute. Il en résultait un mélange d’éléments bizarres; quelques idées de ta philosophie française se répandaient à Turin, tandis qu’une domination rigoureuse et des habitudes superstitieuses opprimaient sur tout le reste du pays.
C’est dans cette condition sociale que naquit un des esprits les plus indépendants, les plus indociles qui aient existé jamais, une des tôtes les plus vives , un des cœurs les plus passionnés qu’ait échauiïés le ciel d'Italie, un homme qui , s’il eût vécu contemporain du Dante, cùlclc son complice ou son rival de faction et de poésie, un homme qui avait en lui cc mémo foyer de haine contre la tyrannie, et de passion pour la liberté: tel fut Alfieri. Il était ne noble ; il avait et il garda toute sa vie les préjuges et l’orgueil de sa naissance; il fut démocrate, mais démocrate féodal, si l’on peut parler ainsi.
Tout dans sa première jeunesse devait servir encore à développer ce4 caractère indomptable : né
d’un père âgé, il fui de bonne heure orphelin; une autre union éloigna de lui sa mère; un lulcur le surveilla mal, cl peu longtemps; à seize ans il se trouva parfaitement maître de scs actions. Il avait été mis au collège des nobles à Turin. Si l’on en croit scs Mémoires, et surtout les études de sa jeunesse, ce collège était une fort mauvaise école.
Il y prit une habitude violente de dissipation et de paresse , le goût vif des exercices du corps au milieu de la plus complète inaction d'esprit, et surtout la passion des chevaux, passion qu’il n’abandonna jamais, cl qui, dans la suite, le disputa dans son ciaur à celle des vers.
C’est au milieu de ces occupations ardentes et frivoles qu’Alfieri touche à l’époque de son affranchissement. Alors il se trouve à l’étroit dans son Piémont ; il s’impatiente de vivre dans un pays, ditil, où le petit roi d'un si petit royaume sc mêle des petites affaires de toutes les familles. Il obtient une permission de voyage, et il part. Mais qu’allaitil faire? Il était présomptueux, ignorant, sans autre goût que le changement cl le mouvement, libre de sa fortune, sans conseil et sans maître. Il s’élance de toute la rapidité de ses chevaux à travers l’Europe; il la parcourt à bride abattue; il voit vite et mal l'Italie; il entre à Paris, il le voit hideux et part. Il passe en üollande, en Angleterre ; il revient. Il avait voyagé ; il avait changé de place; il avait un moment trompé celte ardente activité qui le dévorait. Du reste, rien de nouveau ne lui était apparu. Itien ne s’était déterminé dans sa vocation et son existence.
Cependant, au milieu de tout ce que je raconte et de tout ce que je supprime, dans celle vie ardente, frivole, égarée par toutes tes passions de la jeunesse, subsistait un ferment salutaire, un goût des lettres qui , par moments , par caprices, commença de paraître.
Mais Alfieri , élevé dans le collège des nobles et parmi les familles de la cour, ne connaissait que le français. La langue habituelle du Piémont est un italien un peu corrompu, fort semblable à l’italien de Venise. Ce n’est pas cette belle, cette harmonieuse langue du Tasse et de l'Arioste; car, pour le dire en passant, lorsqu’on vous raconte, Voltaire lui-méme, que c’est un charme, en se promenant au milieu des lagunes de Venise, d'ccouter le soir les gondoliers redire , d’une voix mélodieuse, les octaves du Tasse, et que si Boileau, juge sévère du Tasse, les avait entendus, il eût été ravi par la douceur de ces concerts, il y a Jà, messieurs, fort peu de vérité. Les gondoliers vénitiens, d’une voix plus ou moins douce, chantent les octaves du Tasse, mais eu patois; ce ne sont plus les mêmes expressions , les mêmes rimes ,
les mêmes désinences. C'est encore, si vous le voulez, un exemple de celle puissance obtenue par le génie sur la pensée des hommes les plus grossiers; mais ce ne sont plus les beaux vers du Tasse; ce n’en est qu’une parodie grossière, à l’usage du peuple.
Mais excusez celte digression qui veut dire que l'italien populaire du Piémont , semblable à celui de Venise, est un dialecte que négligeaient la noblesse et les gens bien élevés de Turin. Ils le parlaient, comme quelques-uns de nos jeunes auditeurs, habitants du Midi , ont parlé dans leur enfance le patois provençal, que depuis leur séjour à Paris ils dédaignent, et dont peut-être ils ne se souviennent plus.
Alfieri n'avait donc parlé que le français à son college et dans la société choisie de Turin. Ses voyages ramenaient toujours ponr lui l'usage du français. A Milan, en Hollande, en Angleterre, le français avait été la langue commode et courante dont il s'était servi.
Revenu de sa première excursion en Europe, ayant fait halte un moment à Turin , dans l’ennui de sa solitude, dans ta préoccupation de quelques souvenirs, il jette les yeux sur les livres. Sachons de lui ce qu’il lisait et comment il lisait :
Toutes mes lectures, dit-il, étaieot des livres français; je voulus lire le rotnan de Rousseau ; je m'y essayai plusieurs fois; mais quoique je fusse par nature d’un caractère trèsardent et alors agité d'une vive passion, cependant je trouvai dans ce livre tant de maniéré, tant de recherche, tant d'affectation de sentiment et si peu de sentiment, tant de chaleur de létc et tant de froideur de cœur, que je ne pus jamais terminer le premier volume.
Quant ans ouvrages politiques, comme le Coh lral»ocialr je ne les entendais pas, et je les laissai bien vite. La prose de Voltaire me séduisait singulièrement ; mais ses vers m'ennuyaient. Je n'ai jamais lu la H*nriad* que par fragments détachés. Tout au contraire, j'ai lu Montesquieu d'un bout à l’autre deux fois avec étonnement, avec plaisir, et aussi, je crois, avec quelque utilité. Le livre de i‘E»prit d'Helvétius me ht une profonde mais pénible impression ; mais le livre des livres pour moi, celui qui cet hiver me fit véritablement passer des heures ravissantes et fortunées, ce fut Plutarque, les i'iet de» grand» homme». Quelquesunes d’entre elles, Titnoléon, César, Brutus, Péloptdas, Caton, et d’autres, je les ai lues quatre et cinq fois avec un tel transport de cris, de pleurs, de fureur, que ceux qui m’auraient entendu d’une chambre voulue m'auraient certainement pris pour un fou.
En écoutant les grandes actions de ces grands hommes, sonveot je trépignais des pieds, tout hors de moi; et des larmes de douleur, de rage, jaillissaient de mes yeux, en songeant que j’étais né en Piémont, dans un Etat et sous un gouvernement où l'on ne pouvait ni faire ni dire de grandes choses, et où peut-être on ne pouvait en sentir ni en penser même inutilement.
Vous voyex, messieurs, qu’un peut perdre son temps , lorsqu’on a cc foyer dévorant de chaleur et d'enthousiasme. Après cet hiver de repos passé dans les agitations de l'étude et les mêmes transports de ravissement pour Plutarque qu’avait éprouvés Rousseau plus jeune encore, Alfieri , las de Turin, repart et prend sa course de nouveau;
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mais celle fois il ne veut pas faire un peiil voyage. Il s'élance par l'Allemagne, la Prusse, le Danemark, la Suède, la Russie; il revient ensuite, repasse par la Prusse, court en Hollande, en Angleterre, en France, en F.spagne, en Portugal, et enfin après dix-huit mois d’excursions, au nord et au midi de l'Europe, après avoir traversé vingt pays sans les regarder, il rentre à Turin.
Ce voyage, sous le rapport du développement intellectuel, avait été eu apparence stérile, comme les précédents. Des courses rapides cl sans but, des imprudences, des folies de jeunesse, une vague et mélancolique ardeur avaient occupé tous les moments d’Alfieri. A peine nous dit-il parfois que, las de ne rien faire, il avait porté la main sur quelques volumes de Montaigne, placés dans sa voilure, et en avait lu çà et là quelques pages. En Danemark cependant, il s’était avisé qu'il y avait une langue italienne, et qu'il était Italien; et il avait commencé à lire quelques poêles de sa nation, dont il ne comprenait pas sans peine le pur et classique langage. Par les conseils d’un compatriote qu’il avait trouvé à la cour de Danemark, dans les moments de solitude et d'ennui, lorsqu'il ne pouvait se promener en traîneau, il lisait quelques vers de Pétrarque ou du Tasse, et commençait à sentir un peu de sympathie pour son pays.
Enfin le voilà de retour en Piémont, et fixé à Turin, autant qu'il pouvait l’être, bientôt, cet homme si paresseux et si actif à la fois, cet homme dont tous les goûts étaient des fureurs, et qui tombait dans une mortelle léthargie lorsqu'il n'était pas transporté par une passion presque maniaque, Alfieri, las des voyages, cherche quelque nouvelle et ardente préoccupation, l'étude, les lettres, la gloire; et dans je ne sais quel moment de loisir cl d'agitation, il s’avise de faire une tragédie. Il savait assez bien le français, très-peu l'italien cl fort mal le latin; car il ne l’avait étudié qu’au collège de Turin. C’est avec ces préliminaires qu’il est saisi tout à coup de la passion et de l’cspératicc de créer un théâtre tragique en Italie. Dans scs courses, et partout, il avait lu des pièces françaises; il avait entendu des acteurs français dans tous les théâtres de l’Europe; il n’avait pas dû non plus ignorer les tragédies de Métastase, alors si célèbres en Italie: il l’avait même vu, et dans ses Mémoires il tient note de ce souvenir.
J'aurais pu facilement, dit-il, connaître et fréquenter le célèbre poêle Métastase jmaivjel’avais vu un jour a Schœnkrunu dans les jardins impériaux faire i Marie-Tbérèsc la petite génuflexion d'usage avec un visage si servilement satisfait et adulateur, que moi, qui plularqniMis dans mou jeune enthousiasme (pardon, messieurs, de ce barbarisme traduit de l'italien), je n'aurais pas voulu pour rien au inonde avoir de commerce ni de familiarité avec unemuse qui se louait ou se vendait ainsi au pouvoir despotique.
Messieurs, ce n'csl pas la raison et la vérité que nous cherchons ici, c’est Alfieri; nous voulons le trouver.
Moriam ur pro rege noslro Maria Thcresiâ. La princesse qui a mérité qu'un peuple généreux et libre, que les Hongrois aient fait jaillir du milieu de leurs rangs ce cri d'enthousiasme cl d'amour, pou* vail bien mériter qu'un poêle italien, fût-il Métastase, la saluât avec respect. Je ne partage donc pas la colère d’AIÜcri ; mais vous vuycx celle jeune et fougueuse imagination si à l’étroit dans le Piémont, qui a parcouru toute l’Europe, sans trouver nulle part assez de liberté pour son ardeur, qui se lasse de tout, qui s'impatiente de l’apparence même du joug, qui regarde presque une formalité de cour comme la l) ran nie clic- même. Maintenant qu’Alficri veut être poêle, ce n’est pas Métastase qu'il imitera, il se souvient de celle génuflexion des jardins de Schœnbrunn; cl dans celle ardeur à la fuis obstinée et capricieuse qui domina sa vie entière, une cause pareille suflil pour le rejeter à mille lieues du poète de cour, et rendre ses vers âpres et durs, en proportion de la mollesse heureuse qui assouplit U musc de Métastase.
Ainsi, c’est sous une inspiration de haine contre r toute espèce de joug eide servitude, dans l’enthousiasme d'une altière cl capricieuse indépendance, et en même temps sous une inspiration ignorante d’une part, et française de l’autre, qu’Alfieri va commencer d'écrire; il a beau jurer qu'il ne veut pas imiter les Français; il a beau vouloir, après avoir clé Français pendant une partie de sa vie, sc dè franciser t se dèpièmonliser, comme il dit : le cachet de l'imitation se conserve. Dans les habitudes de son théâtre, dans les formes de sa tragédie, nous trouverons partout la trace du génie français. Cependant, celle première inspiration qu’il ne peut pas détruire, dont il profile, en cherchant à la cacher, il y mêle de son originalité propre, et celle de son pays cl de sa langue. Par un effort bien singulier, bien rare, il entreprend de faire à la fois ses études et scs ouvrages; le voilà qui, dans son ardeur, apprend la langue, la versification, le théâtre, lit tous les poêles de sa nation, en même temps qu’il compose dcsvers.il médite un chant du Dante, et il fait une scène de sa tragédie; il étudie les finesses de la langue toscane dans la meilleure et, suivant lui, la plus ennuyeuse grammaire du monde, et en même temps il s’exerce à composer des sonnets.
Avec celte passion qu’il a nommée lui-même une rage d’étude, en qudqucs années il dévore toutes les difficultés de la langue italienne, s’empare de toutes scs richesses, sc remplit de littérature et de poésie. Du milieu de ses éludes, de scs imitations,
3or»
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de scs inspirations personnelles, de scs caprices, de ses calculs, il fait sortir un théâtre.
Mais ce théâtre, pour en bien comprendre le caractère , il faut consulter la vie et les autres ouvrages d’Alfieri. Cet homme, que nous avons représente si impatient du joug, devait porter dans tout son génie littéraire cette passion qui l'avait fait écrire. Ainsi jusque-là, dans l'Italie, on avait parlé d’amour; on avait célébré les émotions religieuses; on avait fait de la poésie le supplément de la musique, une musique nouvelle. Alfieri veut faire de la poésie l'instrument de la liberté. Mais cette liberté, où la fera-t-il entendre? Sera-ce i Rome? Il u’y a pas de place pour clic. A Naples? La liberté d’Alfieri est bien plus hardie, bien autrement violente que la liberté théorique dont Filangieri se faisait l'introducteur à la cour de Naples. Sera-ce à Milan? Le gouvernement autrichien ne le souffrirait pas. Sera-cc en Piémont? Déjà elle y parait importune et déplacée. Aussi, des que la vocation tragique d’Alfieri se développe, sa première pensée est de s’affranchir de son pays. Résolu d’élre original et libre, il veut d'abord échapper à la littérature française et à la cité piémonlaisc; je me sers de celle expression, faute d’en trouver une autre.
Les préliminaires, les premiers essais de cet affranchissement furent quelques voyages dans l’heureuse Toscane. Alfieri aurait souhaité parfois de fixer son séjour en Hollande ou à Loodres. Ce pays lui plaisait par la liberté, mais non par la nature ; et cette âme de poète, si elle se trouvait à l’aise sous les lois libres de l'Angleterre, avait besoin d’étre inspirée par le soleil de l'Italie.
Ses voyages à Florence l’attachaient à l’Italie. C’est une chose qui nous échappe à nous, habitants des froids climats, que cet enthousiasme des Italiens pour la mélodie de leur langue. Il faut entendre le plus rude des poètes italiens, celui que les critiques du pays ont accusé d'avoir brisé l'harmonie de leur langue à coups de hache, il faut l’entendre vous exprimer le délire que lui donne non pas le climat de la Toscane, mais les sons qui sortent de la bouche des habitants. Il s’accuse , avec une sorte de componction de musicien, d’avoir longtemps répété et écoulé les sons sourds et durs de cette langue d’au delà des monts, la langue française; et il s'épanouit avec délices, en redisant les mélodieux accents de ce divin langage de Pétrarque et du Tasse. C’est le même enthousiasme qu'éprouvaient les Grecs.
Ne vous ai-je pas une fois raconte celle anecdote d’un emprunt que voulait contracter le peuple d’Athènes? On avait fait venir de Carie un banquier fort riche, qui prêtait aux républiques du temps, homme considérable , mais parlant un mauvais
dialecte, et prononçant fort mal. Au moment où. sur la place publique d’Athcncs, on allait décider cette importante affaire, il s’avise de prononcer : ro ictvaouv c srv<9w ; un si filet universel s’élève; et tout le monde abandonne le malencontreux préteur.
Quelque chose de celte disposition organique, de cette irritabilité musicale, s’était conservé dans l’Italie. Alfieri sentait très-vivement celte impression. Il n’a pas plus lût fait trois ou quatre pèlerinages de prononciation et d'harmonie à Florence, qu’il ne peut pas concevoir un autre séjour, un autre asile. Quelque chose d'ailleurs de plus sérieux cl de plus élevé se mêlait à ce motif qui nous parait frivole, et qui ne l’est pas pour un Italien. Alfieri donnait chaque jour davantage un développement hautain à sa pensée. Ses tragédies respiraient un sentiment de liberté quelquefois peu vraisemblable, plus analogue au génie de l’auteur qu’à la situation des personnages, mais par cela même plus énergique cl plus saillant. C’était le caractère de tout ce qu'il écrivait, de tout ce qu’il pensait. Il comprit que l’air du Piémont ne lui était pas bon ; mais le Piémont était un pays si heureux, qu’il n’était pas facile d’en sortir. L’usage donnait alors au souverain une espèce de juridiction sur lesbiens de toute la noblesse : une loi , si on peut appeler cela une loi, disait que l’on 11e pouvait les aliéner sans la permission du souverain; il en était surtout ainsi des domaines féodaux. Ce vassclage autrefois se liait à une sorte de résistance et de liberté; mais il n’était plus alors qu’un moyen d’oppression minutieuse. Alfieri fut obligé de faire une donation de tous ses biens à sa sœur, ne pouvant pas les vendre; et en même temps il obtint, par une condition secrète, une pension de celle sœur. Ensuite, voulant assurer sa liberté par sa fortune, il demanda que le capital d'une partie de cette pension fût réalisé et acquitté sur-le-champ. Mais c'était un événement que de faire sortir du Piémont une centaine de mille francs; il fallut beaucoup de démarches et d’cfTorts pour obtenir le consentement du roi.
Enfin voilà donc Alfieri échappé du Piémont, et libre comme on l'est à Florence, assure d'entendre prononcer admirablement le pur toscan, ne dépendant plus que de celte servitude générale qui pesait sur l’Italie; mais n’étant plus dans celte servitude étroite et spéciale où il se trouvait en face d’un petit souverain, dans une petite cour, au milieu d'un petit pays : là, messieurs, Alfieri continue scs études avec une passion qui est historique dans les lettres, et qui entra pour quelque chose dans son génie. Il avait déjà commencé à rapprendre le latin; il lut successivement avec une ardeur infatigable tous les auteurs classiques de l'antiquité ; il enrichit son esprit plutôt sous le rapport du gofcl,
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de l'élégance, que pour la connaissance générale de la philosophie et de l'histoire. Il acheva plus librement encore quelques ouvrages qu’il avait commencés, cl il se livra sans réserve à toutes les espérances de sa gloire future.
Cependant celle gloire était encore un secret pour presque toute l'Italie. Elle avait même peu d’occasions de s’y produire. Les acteurs tragiques étaient fort rares en Italie. Les théâtres de Viccuce et de Vérone étaient magnifiques, et excitaient, vous le savez, la jalousie de Voltaire, qui disait que les beaux théâtres étaient en Italie, et les bonnes pièces en France; mais l’Italie ne voyait guère sur ces théâtres que des opéras , ou des espèces de comédies qui ne peignaient ni les moeurs ni la vérité, des parades licencieuses et fantasques. De plus, les drames d'AIOeri, que nous n’avons pas encore examines , mais que nous devinons par le caractère de l’auteur; ces drames, avec la passion de la liberté, avec la haine de la tyranuie qui les animent, u’auraicnlpas facilement obtenu l’autorisation de ceux qu'il fallait consulter, avant de jouer une pièce en Italie.
Ce ne fut qu'après des travaux infinis, après douze aus de lectures, de traductions, de pièces composées, de pièces récitées, qu’Alfieri, dans un séjour à Rome, commence à révéler sa gloire à tout le monde; il fait imprimer quatre de scs tragédies, et il a l’honneur de les présenter au pape. Quoiqu’il voulût, pour plus d’un motif, paraître respectueux dans celte audicuce, ii fit une grande témérité: il baisa la main du pape, privilège qui n’est réservé qu’aux cardinaux. Malgré celle irrévérence, Alfieri trouva protection et faveur dans Pie VI. Quelques-uns de ses ouvrages, représentés à Rome par les personnes du rang le plus élevé, obtinrent un grand succès. L’Italie est toujours et naturellement la patrie des arts; il n’y avait pas d’acteurs dignes de représenter de vraies tragédies; mais il se rencontrait dans la société une foule de gens d’esprit et de goût, qui se plaisaient à réciter sur un théâtre particulier les ouvrages d'Alfieri ; et les principaux nobles romains, dans l’oisiveté qui fait l’existence de Rome, se faisaient comédicus pour jouer ses pièces.
Cependant le talent d’abord âpre et dur d’Alfieri s'était insensiblement assoupli et perfectionné; mais sou âme avait gardé toujours sa fierté et sa haine exagérée contre toute espèce de pouvoir. En communiquant ces sentiments à tout son théâtre, il les a surtout exprimés avec une grande énergie dans deux ouvrages. Ces deux ouvrages ne sont pas assez vrais pour être beaux; mais il est difficile d’avoir un monument plus original de la pensée d’uu homme de géuic, avec scs passions cl ses
caprices. Dans ces deux livres respire l'âme d’Alfieri. L’un est intitulé de la Tyrannie; l’autre, du Prince et des Lettres. Ce traité de la tyrannie est sans doute d'une exagération chimérique. L’auteur y dit en propres terme* que les peuples de l’Europe moderne et chrétienne sont beaucoup plus esclaves, plus opprimés que les peuples d’Orient; il ose dire qu’en Turquie, en Orient, avec l’égalité d’oppression il y a du moins le dédommagement de la révolte et de la vengeance, et que, dans les pays civilisés, avec les mêmes maux on n'a pas le meme avantage.
Ce livre, qui est manifestement une exagération des paradoxes mêmes du Contrat social, un contrat social remanié par un esprit plus violent, étranger aux études politiques, et ne pensant que par passion et caprice, ce livre est, comme celui de Rousseau, tout rempli d’une fausse imitation de la libellé antique. Tandis que, selon l’expérience moderne, l'industrie, la richesse sont des instruments de liberté, Alfieri les proscrit avec l'austérité d’un Spartiate, oubliant que le théâtre, même sévère, même sans amour, devrait être enveloppé dans cette interdiction. Tout cc que l’enthousiasme d’un Titno- Icon ou d’un Brutus peut inspirer de plus hardi, de plus farouche, parait naturel à l'âme d'Alfieri.
Avec une noble fierté il y a, cc semble, dans cc livre, une grande ignorance de la vie réelle, une passion excessive qui ne voit pas ce que les sociétés modernes , tempérées par la civilisation seule , offraient d'humain et de salutaire, et qui rêvant toujours, au milieu du dix-huitième siècle, des Néron et des Tibère, poursuit de ses invectives une tyraniiicabsenle et impossible. Ainsi, malgré la préférence d’Allicri pour l'Orient et la Turquie, et malgré la nécessité fort pénible de demander des congés pour voyager eu Italie, et de donner son bien pour le vendre, cc gouvernement même du Piémont ne me parait pas justifier toute la colère du poète.
I. 'nuire ouvrage d’Alfieri, du Prince et des Lettres, est à tous égards plus remarquable. Cc nVst pas qu'on u’y trouve aussi de l’excès et de l’amertume; mais il y a une belle vérité, c’est que la pensée n'est grande et noble qu’autanl qu’elle s’appartient en entier; c’est que la protéger, ce n'est pas l’élever. Quelques préjugés fort répandus sont réfutés dans cet ouvrage. Alfieri ne laisse plus à la puissance l'honneur d’avoir créé le génie; Alfieri n’admet plus que le calme du pouvoir absolu soit une inspiration pour le talent. L'histoire de la Grèce et de Rome lui fournit une foule d’exemples contraires. Une certaine force logique encore imitée de Rousseau, mais naturelle, se fait sentir dans tout l’ouvrage. L’auteur considère d’abord les princes qui ne protègent pas les lettres; puis ceux
qui les protègent, et enfin si les lettres ont besoin ü’étre protégées. Il montre que c’est toujours un degré de liberté qui élève l'esprit littéraire. Au fond, la question agitée par Alfieri se réduit à savoir s'il vaut mieux que la littérature soit un art, ou qu'elle soit une puissance. Alfieri démontre avec force que la protection absolue qui peut encourager le peintre, l’artiste, le musicien, court risque d'affaiblir la pensée de l'écrivain. Il fait voir que dans le siècle où, sous le pouvoir absolu , les lettres ont brillé d'un grand éclat, elles ont eu quelque inspiration auxiliaire qui les a soutenues et affranchies. Ainsi, sous Louis XIV, la religion était devenue une puissance qui avait sa liberté propre et son domaine inviolable. Ainsi, du haut de leurs chaires d’évéques, Bossuet en Fénélon étaient aussi libres qu'un orateur antique. Toutes ces idées sont éloquemmentdéveloppéesdans Alfieri. L’Italie, depuis Machiavel, n'avait connu ni celte tangue ni celte énergie d’âme.
Alfieri, au milieu des loisirs de Home cl de Florence, avait augmenté le nombre de ses ouvrages et mûri son talent. Il avait exercé son oreille autaul qu’il le voulait, à ce charme de l’italien harmonieux et pur. Maintenant, pour assurer sa gloire et publier tous scs ouvrages, il veut se rendre en France.
II y avait quelque chose de singulier dans la destinée d'Alfieri. Ici, mes expressions seront réservées sans être obscures. Cet ardent ami de la liberté se trouvait lié à la destinée d'une personne qui avait été l’épouse du prétendant à la couronne d'Angleterre , de ce prince Édouard qui releva avec tant de courage letendard infortuné des Sluarls dans les plaiues d’Écosse, fut vaincu, erra dans TEurope, se maria, et vint mourirassez obscurément à Florence, trahi par la femme qu'il avait choisie. Chose singulière! Cet Alfieri, cet ardent ennemi du pouvoir arbitraire, pour favoriser une passion que la morale réprouve, invoqua contre le dernier des Stuarlsune espèce de coup d’État qui priva le malheureux prince de la société d'une compagne envers laquelle on prétend qu’il était coupable. Je ne rappelle ces souvenirs que parce qu’ils complètent celte destinée capricieuse, passionnée d’Alfieri.
C’est au milieu de tels engagements qu’il arrive à Paris, pour préparer l'édition complète de ses ouvrages, à la faveur de cette liberté qui, bien qu’elle ne fût nullement déclarée par les lois, existait déjà par les mœurs. Mais les théories de la pensée, les jeux et les doctrines de l’imagination philosophique, qui, depuis cinquante ans, s’élevant du milieu de la France , se communiquaient au dehors et avaient si vivement préoccupé loisiretc des lia-
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liens, allaient bientôt recevoir une grande cl terrible réalité. Alfieri, toujours comte, malgré sa haine du pouvoir absolu, toujours auiroé d’un orgueil nobiliaire, malgré ses illusions républicaines, voit tout à coup la théorie passer à la pratique au milieu de Paris. D’abord son imagination poétique fut saisie de ce qu'il y avait d’audacieux, d’extraordinaire dans cette grande commotion; une ode de lui célèbre uu des premiers événements de nos troubles civils. Mais ensuite, lorsque des rigueurs tyranniques armèrent la liberté, comme elles avaient armé le pouvoir , lorsque la violence des lois, la fureur des factions vint tout à coup emprisonner et ensanglanter une partie de la France, Alfieri , avec celle impétuosité qui n’eut jamais de borne, recula; et d’une passion générale, abstraite pour la liberté , se jeta dans la haine la plus violente contre la tentative de liberté qu’on faisait en France.
Celte habitude, ce goût de confiscation qui séduit tous les pouvoirs tyranniques, avait été fatal à la furlune d’Alfieri. Des rentes qu'il avait acquises en France furent réduites au tiers; son argent fut remplacé par des assignats. Il voulut enfin sortir de Franco; ses livres fureut saisis; la magnifique édition de son théâtre, qu’il avait préparée avec un soin et des efforts infinis , fut egalement confisquée par des gens qui ne rendaient pas. Alors Alfieri fut saisi de la colère la plus implacable et la plus poétique qui soit jamais entrée dans l'âme d’un homme, depuis feule Dante. Oui, messieurs, cet Alfieri, qui, indépendamment du Traité de la Tyrannie et de scs tragédies, avait fait un poème de CÉlrurie, dans lequel il avait dépose toute la violence de scs sentiments républicains, et où, par exemple, on voyait Laurent de Médicis arme du poignard par les ombres de tous les assassins des tyrans, qui lui apparaissent une nuit, pour lui commander uu meurtre égal à la gloire des leurs; le poète, qui s’ctail emporté à faire ainsi l’apothéose du meurtre, n’eut plus que des paroles de malédiction et d’horreur, nou-sculemcnl pour les crimes qui souillèrent la révolution française, mais pour celle révolution elle-même. Son âme était saisie d’une espèce de furie, à la seule idée que des avocats avaient un si grand pouvoir sur un pays. Un sentiment plus facile à expliquer, et qui se justifie de lui-méme , lui inspirait une haine implacable contre des crimes que l’histoire flétrira.
Ce fut dans celle espèce de frénésie qu’il passa les dernières années de sa vie, exhalant chaque jour sa colère dans des vers, dans des sonnets, dans un ouvrage intitulé : Mito-Gallo. Depuis vingt ans il baissait la langue française, cl son défaut d’harmonie ; maintenant, c’étaient le nom,
l'image de la France, la vue môme d'an Français qu’il abhorrait du Tond de son âme.
Malheureusement la destinée et la puissance de la révolution conduisent bientôt les armes françaises en Italie. Le Piémont disparaît. Alors l'âme d’Alfieri , qui avait tant dédaigné son pays natal, fut saisie d'un sentiment de citoyen et de sujet qui est honorable pour lui. Il rappelle, dans ses Mémoires, qu'il chercha le prince malheureux dont le trône venait de s'écrouler, qu'il s'empressa de lui offrir ses services, et qu’il voulut dépendre à l’instant où le roi n'avait plus de pouvoir.
Cependant cette passion contre la France était un peu je ne dirai pas tempérée, mais distraite par la passion du travail. Alfieri, à quarante-huit ans, a’était épris d’une nouvelle ardeur pour une nouvelle élude. C’était le grec : impatienté d'avoir fait des tragédies sans avoir lu Euripide et Sophocle dans l'original, il avait résolu d'apprendre le grec; et, de môme qu’il avait fait des tragédies, parce que, suivant son expression, il l'avait voulu longtemps, il l’avait voulu fortement, ainsi il voulut savoir le grec, et il le sut. En effet, avec une ardeur d'écolier... je me trompe, avec une ardeur telle que ne l’ont pas les écoliers, en quelques années, il saisit, enlève, dévore toutes les difficultés, toutes les beautés de la langue grecque. Orateurs, poètes, historiens, tout cela entre dans sa mémoire, dans son imagination; et il finit par faire des vers grecs. C’est avec ce caprice mélé toujours à ce qu'il faisait de grand, d'original, qu’au moment où toutes les dignités honorifiques, tous les ordres chevaleresques disparaissaient de l’Europe , il institue un ordre nouveau, celui de chevalier d’Homère. Il se fait nécessairement le premier chevalier de cet ordre. Il fait fabriquer avec beaucoup de soin par d'babilcs artistes un médaillon, sur lequel étaient gravées les images de plusieurs poêles qui entouraient leur chef Homère, et de l’autre côté il écrit ces deux vers grecs :
Autov itou;?*; A ifrlpt0( iirir*’ O/uqesu Koifxvtxf.ç riftr,* r.Ayotvj Qtiirtpzv.
Alfieri s'étant fait lui- môme chevalier d’Homère, vient de créer un ordre plus divin que le diadème des rois. »
Vous allez me dire que peut-être, au milieu de son esprit anlifrançais, de sa haine contre la révolution et de sa passion pour le grec, ces vers semblent indiquer une sorte d'orgueil républicain, qui se conservait encore dans son âme. En effet, Alfieri prétendait toujours qu’il n’avait pas abjuré scs doctrines, et qu’eu délestant la révolution française, il avait gardé toujours la mciuc haine du pouvoir absolu, |ç même ciilhousiasmc pour la liberté.
Mais pendant qu’il sc faisait ainsi chevalier d’Homère, l’invasion française le poursuivait encore. Florence, ville plus spirituelle et plus musicale que guerrière, fut un jour occupée par un escadron français. Alfieri resta le cœur tout plein d’une double haine. Le général français, dont je ne sais pas le nom, voulut , avec celle courtoisie de vainqueur qui ne coûte pas heaucoup, visiter Alfieri : il sc présenta deux fois chez lui; Alfieri n’y était jamais. Le général insiste par un message. Alfieri lui répond par écrit : « Si le général, en qualité de commandant de Florence, ordonne de se présenter devant lui, Alfieri, qui ne résiste pas à la force qui commande, sc constituera en sa présence; mais, s'il ne s'agit que d'une curiosité particulière, Alfieri, naturellement très-sauvage, ne veut point faire de connaissance nouvelle, cl le prie en conséquence de l’en dispenser. >»
Le général français fil répondre qu’il était bien fâché, qu’il aimait beaucoup la littérature, qu’il aurait été très-flallé de voir Alfieri , mais qu'il y renonçait.
Avec l’espèce de tourment que celte présence de la conquête donnait à l'âme altière d’Alfieri , il prolongea pendant quelques années encore sa vie, au milieu des occupaliuns ou plutôt des fureurs de l'étude; car, jamais de sa part un goût ne fut autre chose qu'une fureur. Ainsi , dans ses dernières années , languissant , affaibli , quoique assez jeune encore, il passait de longues heures, ou à retoucher ses ouvrages avec ardeur, ou â traduire avec passion les meilleurs classiques grecs et latins, ou à les apprendre par cœur. * De même, dit-il, que j'avais autrefois inondé ma mémoire des vers du Daule, du Tasse, de l'Ariosle, ainsi maintenant je la remplissais des accents d'Homère, de Sophocle, d’Euripide, de Pindare. » Cette féuésic d’étude était à peine interrompue par quelques courses à cheval dans Florence. Jusqu’à présent je ne vous ai pas assez parlé de sa passion pour les chevaux. Elle subsistait toujours à côté de ses fureurs poétiques, à côté de ses égarements passagers, à côté de sa haine contre les Français. Les trois passions les plus vives qui remplirent son cœur, n'affaiblirent jamais celte passion effrénée qui lui fil uiic fois traverser les monts, entreprendre un long voyage , aller en Angleterre acheter quinze beaux chevaux, les ramener, en leur faisant franchir les Alpes à travers mille difficultés, et en sc comparant à Annibal pour la hardiesse et le bonheur du passage.
Enfin, après avoir fatigué sou âme, son esprit, sa mémoire, par tant d'études, par tant d'émotions, par tant d'impatiences cl d'espérances, après s’être enivré de plaisir, de travail, de gloire, Alfieri
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
arriva haletant au terme prématuré de sa carrière. Il écrivit lui même son épitaphe et celle de la personne à laquelle il avait dévoué sa vie.
Il mourut; et dans le cercueil où son corps fut exposé « au milieu d’une des églises principales de Florence , les traits de son visage conservaient encore une empreinte singulière de noblesse cl de fierté. C'est là que l’auteur du Génie du Christianisme, voyageant alors, vit pour la première fois Alfieri. C’est ainsi, messieurs, qu'à certaines époques de l'histoire des lettres, quand un génie disparalL, un autre plus éclatant s'élève, et que la Providence semble avoir soin de ne pas laisser d'interrègne dans la gloire. ( Applaudissements .)
DIXIÈME LEÇON
Examen du système théâtral d’Alfieri. — Ce système calqué sur le nôtre. — Sujets mythologiques, romains et modernes. — Agamemnon d'Alfieri , comparé avec la pièce d’Eschyle et avec celle d’un poëte français de nos jours. — - Mrmpe. — Virginie.
J'ai rapidement esquissé la vie et lame d'Alfieri ; j'ai conté scs courses lointaines, ses immenses éludes, son infatigable cl capricieuse ardeur. Maintenant restent ses ouvrages, son génie, son système, ce qui fait sa gloire enfin. Vous ne vous étonnerez pas qu’au milieu de celle revue d’auteurs italiens du second ordre, rencontrant un homme de génie, nous nous arrêtions avec plus de complaisance et de loisir à l'étudier , à le bien connaître.
V' Alfieri, formé par les exemples de la France, imitateur de la tragédie française du dix-septième siècle, disciple des opinions et de la philosophie du dix-huitième, nous appartient à double titre, par l'imagination et par le raisonnement. De plus, celte tentative de créer pour son pays un théâtre non pas national, mais nouveau i à une époque où les sources de l'imagination semblaient taries de toutes pris, ce dévouement passionne à la poésie, cct|c ardeur d'enthousiasme, si rare dans le dixhuiiièrnc siècle, caractérisent d’une façon originale la physionomie d’Alfieri. Oii ne peut répéter son nom, sans être frappé des ressemblances qui le rapprochent d’un grand poëte de nos jours. Avec sa mélancolie hautaine et bizarre, avec sa fougue impétueuse, avec ses courses sans but, scs passions sans dignité, son ardeur au travail , comme au désordre. Alfieri nous rappelle Bvron. Les traits originaux et semblables de ces deux physionomies frappent tout d’abord ; mais ils annoncent le poëte plutôt que l'inventeur dramatique. Ce sont les traits d’une imagination égobtc et tout occupée
d'elle- même, les caprices d’une âme malade et passionnée, plutôt que ce n’est le caractère varié d'un génie supérieur, facile, créateur, qui se désintéresse et sc sépare de lui-même, pour sc placer tout entier dans la fiction qu'il invente, pour so transporter dans les personnages qu'il imagine et qu’il produit sur le théâtre.
Alfieri, comme Byrou, est naturellement le poëte de la méditation solitaire, de l’orgueil misanthropique, bien plus que le poë.e de l’imagination animant la scène , et sc multipliant par des êtres qu’elle a crées, cl qu’elle a doués de son flexible langage.
De ces paroles ne faut-il pas conclure que ce n'est point par une vocation toute-puissante, inévitable, qu’il a choisi la tragédie, mais que dans un besoin d’émotion, de travail et de gloire, il s’est saisi du théâtre, qu'il a voulu être poète tragique, et qu’il Ta été? Peut-être même ce point de vue nous donne-t il le secret des imperfections du système dramatique d’AIflcri. Comme il n’avait pas la souplesse et l'inépuisable variété du génie théâtral proprement dit, comme il était toujours le poêle de ses impressions, de scs souvenirs, de scs colères, il n’a pas éprouvé le besoin de rendre la tragédie plus familière et plus naturelle; il lui a suffi de rendre ses personnages poètes et républicains, à la manière d'Alfieri. La forme connue, la forme employée avec tant de puissance par le génie français lui suffisait pour cela; car clic est un cadre pour le talent, bien plus que pour la vérité.
Vous le savez, quelle que soit la juste admiration qui s'attache à cetlc forme, plus la réflexion l'cludic, plus la maturité de l'âge diminue pour nous la séduction des beaux vers, si vive dans la jeunesse, plus nous apercevons ce qu'il y a souvent de factice cl de pompeux dans le langage de notre tragédie.
Vertueuse Zaïre, elc.
Malgré la douce mélodie de ces vers, je ne sais quel instinct nous avertit que là n’est point la vérité; que c'est une convention du théâtre, une langue à part, musicale, charmante, mais qui n'est pas l’expression simple cl naturelle de mœurs véritables.
Mais ces belles formes, celle admirable convention de la langue tragique de notre théâtre, s’accordaient très-bien avec le génie d’un poêle qui voulait se mettre lui-méme sur la scène, et était plus occupé de ses propres idées que de scs personnages. Alfieri, qui a tant étudié, n’alla donc jamais plus loin que le théâtre français. Je ne dis pas qu’il soit possible d'aller au delà de ce modèle; mais il ne l’essaya point; il n’imagina, ne voulut, ne chercha pas autre chose.
Alfieri n’a jamais prononcé le nom de Corneille; cependant je suis persuadé qu’il l'avait prodigieusement lu. Remarque singulière ! cet homme qui dans ses Mémoires a raconté tant de choses, ou plutôt s’est confessé de tant de choses, n’est convenu nulle part de tout ce qu'il a pris au théâtre français. Un plus grand génie, Rousseau, qui nous a confié sur lui-même tant de détails qu’il aurait bien fait de dérober à toutes les mémoires, et d’effacer de la sienne, s’il avait pu, ne nous a pas dit toute la vérité sur srs propres éludes : jamais Rousseau n’a confessé à quel point il avait imité Montaigne. Dans les ouvrages mêmes où il lui emprunte le plus, il ne parle de lui que négligemment, et pour le critiquer. J'en conclus que nous avons encore plus d’amour-propre pour notre esprit que pour notre caractère ou nos mœurs, et que nous aimons mieux convenir d’un défaut de conduite que d’un plagiat. '
Même réserve, même réticence dans Alfieri. Ce dialogue si vif et si coupé, celte forme si brusque et si rapide, ces vers dont la poésie italienne frémit, qui sont coupés, fendus en deux, par une réplique soudaine cl violemment alternée, il a pris tout cela de Corneille, cl de son propre génie bien entendu ; car on ne prend jamais, sans trouver en soi ; mais enfin il ne nomme, il ne désigne nulle part ce Corneille dont il profite si bien. Tenons le cependant pour un vrai disciple du théâtre français, et de plus pour un esprit conforme aux inspirations savantes et régulières de notre poésie.
Faut-il ajouter avec uri critique ingénieux qu a la pureté, à la sage méthode, i l'habile enchaînement du théâtre français, Alfieri a réuni les beautés soudaines, hardies, accidentelles “de Shakspeare ou d’Eschyle, et qu'ainsi il serait le premier des poêles tragiques? Je suis fort éloigné de le reconnaître; j’hésite toujours i le croire né poêle dramatique; mais je le sens, je le vois grand poète, tellement passionné du théâtre, faisant les tragédies avec une telle fureur, qu’il était impossible qu'il ne les fit pas avec talent. Il avait au plus haut degré ce don si rare et si puissant : ardorem qucmdam ornons sine quo, cùm in vit A, tùm in eloquentiâ, uihil magnum efflei possit. El cette ardeur est le véritable enthousiasme; c’est une invocation que Don se fait à soi-méme par cette chaleur tout à la fois du génie et du travail, par le travail même échauffant le génie. Mais, né sous l’imitation du théâtre français, Alfieri s’est exercé dans une forme constamment la même, sur toutes les combinaisons théâtrales que l’imagination peut embrasser, que l’histoire peut offrir. Alfieri a fait des tragédies mythologiques comme en a fait Racine, des tragédies romaines, comme en a fait Corneille, des tragédies
modernes comme l’avait essayé Corneille, comme l’a tenté plus souvent Voltaire. Quelle part d'invention a-t-il portée dans chacun de ces ordres divers de sujets et de formes? Pour la tragédie mythologique, pour les sujets grecs, a-t-il etc frappé de cette idée que nous étions imitateurs, non pas du théâtre grec, mais d’Aristote; que le théâtre grec, né dans le plus poétique de tous les pays, avait été quelque chose que rien n’égale dans les âges modernes , pas même Racine ; que tout avait favorisé celle prééminence ; que, par exemple, les représentations tragiques de la Grèce, non pas même telles qu'on les voyait dans Athènes, mais telles qu’on les vit en Sicile, dans une colonie, dans un faubourg de la Grèce, près de Taormine, sur cc théâtre qui avait pour perspective les sommets de l’Etna cl les rivages de la mer, et n'était éclairé que par la lumière du jour, que la tragédie ainsi conçue avait été le plus magnifique, le plus enchanteur, le plus poétique de tous les spectacles? S’est-il dit que cette civilisation grecque, toute homérique et toute républicaine en même temps, mêlant ce qu’il y avait de plus hardi, et de plus élevé dans te courage, de plus libre, de plus fantasque dans l’imagination, avait eu mille enchantements pour saisir les âmes; que les modernes, lorsqu’ils enfermaient toutes ces fictions de la Grèce dans leurs cadres actuels; lorsque dans leurs théâtres noirs et nocturnes, loin de ces vives et éclatantes beautés de la nature, loin de ce ciel divin de la Grèce, ils reproduisaient les inventions de la poésie antique, faisaient toute autre chose qu’elle ?
Tout cela sans doute était plus puissant pour l’illusion théâtrale que les trois unités dramatiques puisées dans Aristote. Alfieri l’a-t-il pense? et en a-t-il conclu que , pour faire des tragédies grecques, il fallait traduire les poêles grecs ; qu’autrement , on reproduisait sous des noms antiques les combinaisons modernes si éloignées de la simplicité d’action et de la pompe lyrique du théâtre d’Athènes? Non, il a imité les Grecs d’après Racine. Mais Racine lui-même, dans sa Phèdre, dans son Iphigénie, a fait des ouvrages que n’auraient pas reconnus les Grecs. Changeant tout d’après nos bienséances modernes, il n’a emprunté à scs modèles que des beautés de style. Il a imité le style d'Euripide cl de Sophocle, comme il imitait le style de Virgile. Cc sont des formes de poésie grecques, admirablement appropriées à notre langue qu’elles enrichissent. Mais l’esprit du théâtre n’est pas le même.
' Des noms antiques, des bienséances modernes, Euripide corrigé d’après Aristote, des mœurs factices, cl une poésie admirable , voilà la tragédie grecque de la France. Sans doute, il était possible
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à un homme de génie de tenter une nuire route, en s'affranchissant de ces bienséances contemporaines qui avaient effrayé le génie de Kacinc et lui avaient arraché ce mol : Que diraient nos petits madrés ? Il fallait remonter tout droit vers le théâtre grec, se pénétrer de son esprit, de ses formes, en copier les traits, au lieu de les adoucir, et retrouvant à force d'imagination les mœurs, les idées, le costume d’un peuple disparu de la terre, être Grec dans les sujets mêmes de l'antiquité, où l’on n’aurait pas eu de modèles, être Grec par le caractère général, et non par quelques details d'expression. C'était là une belle tentative pour le génie : c'était, une originalité possible encore. Je ne crois pas que Goethe l'ait réalisée dans son Iphigénie, que Grillpazzer en approche dans sa Médie. Placé dans un autre point de vue, Racine ne l’a pas cherchée. Alfieri n'y songea pas non plus, dans scs premiers essais : il étudia d'abord le théâtre antique en France. Il conçut la forme des tragédies mythologiques, selon le goût français. Pour les sujets romains, il pouvait imiter et Plutarque qu'il admirait avec tant d'ardeur, et Shakspearc qui met la vie réelle sur la scène avec tant de force, qui la montre bizarre, brutale, populaire.; Alfieri avait lu Shakspearc dans une traduction française, et avait été saisi d'enthousiasme pour scs grandes beautés. Cependant il ferma le livre, et aspirant lui-même, dit-il, à la gloire de l'originalité, il ne voulut pas se soumettre à l'imagination d’un autre. Mais qu'arriva-t-il? Il resta sous la loi du théâtre français, pour les sujets romains, comme pour les sujets mythologiques.
Viennent maintenant les sujets modernes. Voltaire y avait porté celte noblesse soutenue de langage, celle pompe d'expression qui semble un peu en contraste avec la rudesse naturelle et poétique des mœurs du moyen âge. Du reste, le costume des diverses nations, les habitudes locales, les détails de la vie avaient, quoi qu'on en ait dit, faiblement occupé le génie de Voltaire dans ses tragédies. Alfieri poussa beaucoup plus loin l'oubli des mœurs locales; ou plutôt il a tout à fait négligé celle partie de l'art. Ainsi, poète mythologique, poète romain, poète moderne, Alfieri reste toujours imitateur du théâtre français; ses pièces sont toujours des tragédies françaises, avec les confidents de moins et la république de plus. C’est-à-dire qu'Alfieri n*a pas une innovation d'idées; il n’a que l'innovation d'un sentiment qui lui est propre. Ardemment passionné pour les institutions de liberté, ou plutôt pour les sentiments de lliberté, il les place partout, autant qu’il peut, dans les sujets mythologiques comme dans les sujets romains cl dans les sujets modernes. Mais, quoique
la passion soit une belle chose, elle n'est pas le génie proprement dit ; et certes, il vaut mieux avoir une idée neuve et créatrice qui étend les bornes de l'art, qu'une passion toujours la même qui rétrécit l'horizon du poète.
Au reste, nous ne devons pas trop nous plaindre de l'hommage qu'un homme su|>érieur, qu'un grand poète a rendu à notre théâtre, en l'imitant. Je le dirai de plus, c'est une nouvelle et intéressante épreuve de fa beauté du système dramatique embrassé par le génie des Corneille et des Racine, et des imperfections attachées à l'observation trop exacte cl trop servile de ce système. Lorsque en effet Alfieri, prenant le cadre de la tragédie française pour le type universel, se borne à mettre des monologues à la place des confidents, et à supprimer les récits à la fin des pièces, sans les épargner ailleurs, aucune innovation réelle ne suit celte espèce de réforme des détails. C'est un changement de distribution ; c'est une économie nouvelle dans des formes toujours semblables. Beaucoup de nos tragédies françaises n'avaient pas non plus de récits. D'ailleurs, ce que l’on reproche au récit, ce n'est pas le récit même, c'est de faire trop souvent partie d’une pièce, où un événement presse dans un trop petit espace de temps et de lieu, ne saurait être entouré, avec vraisemblance au moins, de tous les accidents, de toutes les circonstances qui lui donneraient un caractère originel et nouveau. Ainsi, les personnes qui se trouvent à l'clroit dans le théâtre français, celles à qui je ne dis point le génie, mais la forme théâtrale de Racine et Corneille ne suffit pas, allèguent que dans la plus belle tragédie de ces deux grands poètes telle passion, tel événement, telle leçon morale ne ressort pas assez dans l'absence des contrastes cl des details variés, qu'un développement plus long, qu'une liberté plus grande aurait permis de placer sous vos yeux. Lorsque Alfieri , après une action courte cl précipitée, met sur la scène le dénoûinent, au lieu de le faire raconter par des personnages, il n'a pas suppléé par là au défaut de temps et de vraisemblance; il n'a pas multiplié les incidents qui préparent; il n'a pas rendu la vie réelle plus présente au théâtre. L'objection subsiste contre lui, si l'objection est juste.
De même, quand Alfieri s'est fatigué de scs éternels confidents, sur l'épaule desquels le prince s'appuie, et qui sont là pour ccoulcr de longs récits, en faisant de temps en temps une petite reflexion, afin de donner au prince le temps de reprendre haleine et d'achever son histoire; quand, au lieu de ces entretiens commodes, il laisse un prince tout seul sur le théâtre, cl l'oblige de se raconter à lui-même les choses qu'il a faites et les senti-
mcnts qu’il éprouve, je ne puis voir là ni nouveauté ni progrès. Qu’un second personnage arrive, qu'un dialogue commence, qu'une action se développe, qu'ensuitc te prince reste seul et continue ses réflexions, ou que le prince se retire et que le personnage qui lui succède commence à son tour un monologue, il y a là, ce me semble, une bien fâcheuse monotonie, que la vraisemblance ne rachète pas ; car, dans la vie, les confidents sont cucore plus fréquents que les monologues. Peu de princes, ci chaque occasion, se promenant seuls à grands pas, disent tout haut leurs pensées et leurs affaires, comme un poêle récite scs vers; beaucoup de princes confient ou laissent échapper leurs secrets. Ces deux petites réformes, qui suivant moi n’en sont pas, Alfieri les a également appliquées aux sujets mythologiques, aux sujets romains cl aux sujets modernes.
J'entends quelqu’un conlrcdircà demi-voix celle division que je répété un peu trop. Voici le motif qui la justiûc pour moi, et qui me fait distinguer dans l'antiquité deux sortes de sujets, les uns mythologiques ou grecs, les autres historiques ou romains. Dans les premiers, il y a toujours un fonds d'imagination poétique donné par la Grèce clletnôme, un idéal créé d’avance, cl qui lient quelque chose du dithyrambe, première origine de la tragédie. Dans les sujets romains, au contraire, il n’y a pour texte cl pour inspiration que la prose élégante de Tile-Livc, ou les fortes p^nlures de Tacite. Ce sont des hommes, ce ne sont pas des êtres poétiques que vous mettez en scène ; vos matériaux sont de l'histoire, et non pas de la poésie ; vous taillez le marbre, et ne trouvez pas la statue toute faite. Voilà le motif d'une distinction qui n’a d'autre mérite que d’être raisonnable et indiquée par les faits.
Maintenant, puisque dans ces trois natures de sujets qu’Alfieri a successivement essayées, il est resté également imitateur du théâtre français, et que les réformes qu’il a faites sont les memes partout, suivons dans l’examen rapide de scs ouvrages celte division à la fois chronologique et littéraire.
Ces sujets mythologiques, contre lesquels ou élève aujourd’hui beaucoup d’objections, ne peuvent pas être étudiés dans le point de vue où nous sommes placés.
Raeed'Agamemnon qui ne finis jamais!
Sans doute, de grands génies ont si puissamment traité ces vieux sujets de la muse grecque, et la foule des imitateurs y est revenue tant de fois, que le charme s'en est usé tout à fait. Cependant, comme au fond il n’y a pas de sujet vieilli pour le talent, que le talent se montre, qu’il touche.
qu’il effleure encore uno de ces antiquités doublement surannées, vous la verrex se ranimer, se rajeunir, reparaître vive et brillante comme au premier jour. Ainsi ce sujet d’Agamemnon , un poêle de notre siècle l’a loul à coup animé d’une énergie nouvelle. X
Voyons comment Alfieri avait auparavant remanié cet antique souvenir.
Messieurs, c’est surtout dans ces sujets littéralement imités de l’ancienne Grèce que nous voyons la profonde, l’incalculable différence qui sépare notre théâtre du théâtre antique; c’est lorsque les noms, les scènes, tout se ressemble, que cette dissemblance éclate surtout à mes yeux. Une tragédie à' Agamemnon pour les Grecs était une espèce de légende religieuse cl nationale : tous leurs grands poêles avaient traité ce sujet. Eschyle y avait mis sa puissante originalité. On conçoit sans peine combien les usages des Grecs, combien leur mélopée majestueuse était naturellement assortie à l'antiquité d’une pareille fable. J'imagine que sur un théâtre de la Grèce, lorsqu’on représentait un drame semblable, quelque chose de religieux gagnait l’âme de tous les spectateurs : on ne calculait pas très-bien la vraisemblance; il y avait des choses forcées, convenues, sacrées pour ainsi dire: il fallait qu’Agamemnon fût immolé par la main de sa femme, et qu'elle le frappât sans hésitation et sans remords ; c'était la donnée poétique, c'était la croyance historique et populaire. Un poêle moderne se donne des peines infinies , fait de grands efforts pour préparer le cœur d’une femme à un pareil crime. Son talent s’évertuera pour la conduire de la passion au remords, du remords à la passion, et la faire arriver, à travers mille vicissitudes de l’âme, au coup fatal cl irréparable. Le poêle grec est libre de tous ces soins, surtout Eschyle, dont l'inspiration première est pleine de rudesse et de vi vacilé;il vous montrera Cly temnestre recevant Agamemnon sans trouble, sans inquiétude, l'accueillant très-bien, lui faisant môme un long discours, Ici qu’Agaracmnon lui dit avec une naïveté singulière : « Fille de Léda, gardienne de u ma maison, tu m'as fait un discours semblable « à mon absence : il est bien long. »
Aucune alternative, aucune incertitude entre des passions contraires ne retardera le dcnoûment. Le chœur chantera, suivant l'usage; Agamemnon se retirera. Cly temnestre, sans avoir eu d’entretien avec cet Egislc, dont les séductions infâmes la préparaient au crime, saura bien de sa main, et tranquillement, frapper Agamemnon : pourquoi cela? Parce que c'est la tradition historique, et qu'elle suffit au poêle; la nature lui est ici donnée par l'histoire.
Mais dans cette pièce si simple, et dont toutes les circonstances se trouvent inévitablement tracées, n’y a-t-il pas cependant un art habile et profond? Vous en jugerez : d'ingénieux critiques ont établi que la tragédie grecque était quelque chose d'heureux, un bon commencement perfectionné depuis. Je ne sais; mais, dans ces premières tentatives de l’art que l’on croit si imparfaites, il me semble reconnaître des traits de goût exquis que l’on n’a point surpassés : par exemple, Oreste et Électre ne paraissent pas sur la scène dans \'Agamemnon d’Eschyle. J’imagine que, selon les mœurs grecques , il y avait quelque chose d’invraisemblable et de choquant à rendre un fils presque enfant, à rendre une fille si jeune témoin, confidente ou délatrice des fautes d’une mère coupable ; notre délicatesse moderne n’atteindra pas cetle pureté primitive de la musc grecque. Le génie d’Eschyle ne se montre pas moins dans un de ces rôles dont le poète élait le maître, qu’il aurait pu ne pas produire sur la scène. Le personnage de Cassandrc est d’une poésie qui devait transporter de terreur et d’enthousiasme les âmes des Grecs.
Cette Cassandrc captive, toujours prophétesse, arrivant au milieu du palais d’Agameranon, et par une prédiction inutile, comme celle qui avait annoncé la chute de Troie, annonçant au vainqueur qu’il tombera sous les coups d’une épouse infidèle , forme un admirable spectacle. Des traits d’une pureté naïve en relèvent l’éclat. Celle jeune Cassandre avec son enthousiasme cl sa beauté, lorsqu'on s’étonnera desprédiclionsconfusesqui sortent de sa bouche, tout à coup revient à elle même, et dit d'une voix solennelle : u Bientôt l’oracltmc rc- « gardera plus l’avenir à travers des voiles*. comme u une jeune épouse. » Quel charme dans celle comparaison singulière à la fois et naturelle! On sent que la jeune et infortunée prophétesse, au moment où elle rêve des crimes, des meurtres, des vengeances impitoyables, est femme encore, et se souvient avec tristesse du bandeau nuptial réservé pour d’autres , et que son front captif ne portera jamais. Il y a là sans doute une poésie ravissante. Voilà quelle est la tragédie grecque, même quand on la commente mal !
Il s’agissait pour les modernes de travailler sur ce fonds poétique ; il s’agissait de suppléer par un art ingénieux aux vraisemblances qui nous manquent dans un tel sujet et d’enlever à la musc grecque quelques-unes de ses vives inspirations.
Alfieri, quand il a traité ce sujet, s’est efforcé de faire tout ce qu’Eschylc n’avait pas fait. Il a eu soin d’expliquer, de préparer le crime de Clylemneslre. Des modernes ne concevraient pas dans une femme cetle fureur atroce, spontanée, sans
remords, sans incertitude, qui, du premier moment où Agamemnon louche le seuil de son palais, a résolu sa mort et l’exécute. Aussi, dans Alfieri, d’éloquents entretiens, des combats de passions, des remords , un désespoir violent , un refus de s’associer au crime, une faiblesse qui y ramène, enfin, une complicité qui entraîne, toutes ces choses précèdent et préparent le crime. C'est la part de création du poêle moderne; mais c’est en même temps ce que la poésie grecque n’avait pas besoin de se donner, et ce qui pour clic était remplacé par la tradition et la fatalité. Mais Alfieri a tout à fait négligé ce beau rôle de Cassandrc. Sa muse un peu âpre et dure n’a pas senti, comme l'a fait un poêle de nos jours, que la vérité de ces sujets grecs consiste entièrement pour nous dans une perspective poétique, qu’il faut leur conserver par l’éclat du langage.
C’est une grande erreur d’accuser la délicieuse élégance de Racine dans les pièces empruntées des Grecs. Celle élégance est comme une illusion d’optique pour ces sujets lointains et fabuleux. Certainement ce n’est pas le langage ordinaire des hommes. Mais pour me faire croire que ce sont des Grecs que je vois, pour me transporter par l’imagination dans ce monde de l’héroïsme et de la poésie, pour me montrer ces dieux en commerce avec les mortels, il me faut celle langue harmonieuse; si vous l’altérez, il n’y a plus d’illusion. Alfieri ne l’a pas assez senti : à ses personnages grecs il donne le même langage énergique et mâle qu’aux personnages romains. Dans sa tragédie d 'Jgamemnon, rien n’apparalt comme un souvenir poétique de la Grèce, rien ne vous transporte au milieu de ce pays de fables et de prestiges. Au contraire, un de nos poêles, qui a quelquefois imité Alfieri, mais en homme supérieur, M. Lemercier s’est emparé avec art, ou plutôt avec une inspiration véritable, de celle belle création du rôle de Cassandrc qu'avait négligée le tragique italien. Écrivant aussi sous la loi des idées modernes, M. Lemercier a clé obligé de préparer par de longs combats , par de pénibles résistances le crime de Clylcmneslre.il n’a pas osé lui faire dire comme lady Macbeth : Ote-moi mon sexe ; il l’a laissée femme, indécise, à demi coupable, à demi repcntaulc , et jusqu'au dernier moment prèle à ne pas faire ce qu'elle fait.
Mais à ces beautés toutes modernes que le génie grec n’avait pas cherchées dans un tel sujet, et dont l’auteur français partage la gloire avec Alfieri, M. Lemercier a joint le rôle de Cassandre, qui répand sur son ouvrage un admirable prestige poétique, et je ne sais quoi du ciel de la Grèce.
Une des plus belles scènes de la pièce d’Alfieri est le retour d'Agamcmnon. Remarquez, messieurs,
que dans des sujets artificiels, comme le sont les sujets mythologiques, rien de plus favorable au poëte que de rencontrer un sentiment naturel, primitif, couvert de cette brillante parure des souvenirs grecs. Lorsque Achille invoque l'honneur dans Racine :
L’honneur parle, il sufflt.ee sont là nos oracles; il y a, je crois, une inadvertance du poëte. Celte idée d'honneur n’existait pas pour les Grecs; elle n'existait pas, du moins sous cette forme. Mais lorsque Agamcmnon, revoyant, après dix années, le sol de sa patrie , le palais de scs aïeux , sa famille, se livre aux impressions que tout le monde éprouve, qu’a senties le soldat revenant de Russie, l’élégance poétique ne coûte rien à la vérité du sentiment.
Je revois à la fin les murs tant désirés d’Argos; je presse ce sol chéri que j’ai foulé en naissant ; tous ceux qui sont à mes côtés sont des amis, ma tille, ma femme, mon peuple fidèle, et vous, dieux pénates, que je viens adorer.
Que me reste-t-il maintenant a désirer ou à espérer? Oh ! comme ils sont longs deux lustres passés sur la terre étrangère, loin de tout ce qu'on aime ! Oh ! comme il est doux de rentrer dans sa patrie, après tous les maux d’une guerre sanguinaire! O véritable port, véritable asile de la paix, de se trouver au milieu des siens! Mais pourquoi suis-je le seul qui me réjouisse? Ma femme, ma tille, vous restez muettes, fixant sur la terre uu regard incertain, inquiet !
A ces paroles naturelles et louchantes, Clylemnestre reste froide cl presque silencieuse. C'est l'art moderne employé par Alfieri. Le poëte italien fait contraster avec ce silence la tendresse de la jeune ÉIcctre baisant la main d’Agamcmnon.
O mainquias fait trembler l'Asie, ne dédaigne pas l'hommage d'une jeune fille. Ah ! j'en suis sûre, après des royaumes conquis, le spectacle le plus doux pour un bon père, c’est de revoir, d’embrassér ses enfants obéissants et chéris, qui ont grandi dans son absence.
Voilà un charme de naïveté bien pris à la Grèce, sans en être imité. Eschyle n’avait rien de semblable.
M. Lcmcrcicr a tout à fait reproduit ccs beauté» :
Salut, ô murs d’Argos ! ô palais, ô patrie I
Par un soin délicat, afin d’éloigner Élcctrc de sa mère , le poëte français a placé les mêmes paroles dans la bouche du jeune Oresle :
Ces redoutables mains, laisse-moi les baiser.
Mais nous l’avons dit, la supériorité du poëte français est surtout dans l'introduction si originale et si nouvelle du personnage de Cassandre. Remarquons d’abord la singulière différence qui sépare le théâtre grec cl le Ihéàirc moderne. Dans l'art ingénieux du poêle français, un mol a réveillé la douleur et le délire prophétique de Cassandre : le nom d'Ucclor est prononcé. Dans lu tragédie d’Eschyle, Agamcmnon, entrant sur la scène, com-
mence par un récit de toutes les horreurs sanglantes de la prise de Troie ; il claie toute sa gloire, ne s'inquiète pas de la douleur de sa captive, qui est là présente et silencieuse.
Voilà bien la rudesse des mœurs antiques opposée à la délicatesse des nôtres. Le poëte français, par une inspiration de goût moderne, a donne à Cassandre un degré de sensibilité non usée par le malheur, que u'avail pas la Cassandre d’Eschyle. Un mota ranime dans son âme toutes ces angoisses de tristesse que dans Eschyle tout le discours d’Againcronoii n’excitait pas. Mais, celle différence admise, le poêle français a été saisi d’un enthousiasme d'imagination cl d'élégance mélodieuse, seule fiction possible pour reproduire celte belle antiquité, pour nous reudre la Grèce, pour uous faire entendre, après deux mille ans , les sons qui ne s’entendent plus sur le théâtre d’Athènes. Cassandre laisse échapper tout a coup ccs paroles d’uue tristesse cl d’une harmooie ravissantes : ciiumt.
Je touche enfin la terreoù m’attendait ta mort...
Tu n’en crois pas le dieu dont je suis inspirée.
A l'oracle trop vrai par ma booche dicté Il attacha le doute et l'incrédulité.
Amante d’Apollon, A sa flamme immortelle Depuis que ma froideur se montra si rebelle,
Ce dieu me relira son favorable appui.
Il m’accabla des maux que je pleure aujourd'hui.
Mes yeux ont vu périr ma famille immolée...
Que suis-je ?l’nc ombre errante aux enfers appelée. L'heure latale approche... Adieu, fleuves sacrés !
Ondes du Simoïs, sur vos bords révérés,
Vous ne me verrez plus, comme en nos jours propices. Parer de nœuds de fleurs l’autel des sacrifices;
Et ma voix, chez les morts où bientôt je descends.
Au tyuit de l’Achèroa mêlera scs accents.
Dan^*»in semblable rôle, la vérité, c'est la poésie, c’est la mélodie du langage. On ne peut autrement naturaliser sur le théâtre moderne ces créations de la fable antique. Uue fois inspiré par cette fiction de Cassandre, le poëte français en a tiré la grande originalité de son ouvrage. Cassandre reparaît sur la scène. Je n’ose dire que la situation soit plus tragique, plus imposante que dans Eschyle. En effet, dans Eschyle, Cassandre, dont l’oracle ne sera plus voilé comme le visage de la vierge parée pour l’autel, continue, renouvelle, rend plus claires ses prédictions, pendant que le crime même s’accomplit; et celte réalité, que la prédiction reçoit à l’instant où elle s’exprime encore, a quelque chose de terrible, comme la fatalité même. Le poète français a fait naître la situation de l'incrédulité persévérante des personnages qui écoutent Cassandre, et non pas du moment où se place la dernière prédiction :
Oui. je teai sur mon front mes cheveux sc dresser
TABLEAU DU DIX-IIUITIÊME SIÈCLE
Oui doit-on frapper ?— Toi. —
Moi ! quand de mon retour le triomphe s’apprête? — Ilion a péri dans la nuit «Tune fête.
(Applaudissements.) Vous voyez la puissance du talent pour tout rajeunir. Le souvenir d'Iliori est bien vieux : dans la bouche du poète, il vous émeut encore.
Je devrais maintenant, messieurs, essayer un autre parallèle, et rapprocher la Mirope de Voltaire de celle d’Alfieri : vous remarqueriez encore l’art du poète italien pour renouveler un de ces beaux cl antiques sujets de mythologie. Dans sa sévérité concise, dans son désir d’innover, non par la création, mais par la réforme, Alfieri, presque toujours, réduit le nombre de ses personnages.
Ainsi, par un calcul malheareux en poésie, il avait supprimé ce rôle original de Cassandre; dans sa Mèrope il a également borné le nombre des personnages à quatre. Horace, le plus classique des poètes, avait dit :
N eu quarla loqui persona lahoret.
Horace ne voulait pas qu’il y eût quatre personnages parlant A la fois sur la scène; mais il n’aurait pas exigé du poète de n’en mettre que quatre dans toute une tragédie.
C’est la règle qu* Alfieri semble s'étre imposée, et qu’il suit presque toujours, grâce à la suppression des confidents. Dans Mèrope , Polyphonie, Égisthe, Mèrope et Polydorc suffisent au génie du poète ; il tire même de la nécessité où il sc réduit une inspiration nouvelle et théâtrale. Le même personnage sert à la fois au nœud et au dénoùment, et cause l’erreur de Mèrope avant de la détromper. C'est le vieillard dépositaire du secret de la naissance d’Égislhe, c’est Poiydore qui, rencontrant l’armure sanglante du jeune homme dont il est séparé, la porte â sa mère. Ce sont là sans doute des adresses du talent; mais je ne sais si elles n’ofTrent pas quelque chose de trop habilement combiné pour la vérité du pathétique et pour l'émotion théâtrale. 'Cette Mèrope de MafTci que Voltaire avait imitée d’abord, etdont il s’était ensuite bien moqué , celte pièce dont les détails sont un peu naïfs, où la reine ne reçoit point de visite, parce qu'elle a la fièvre, est, à tout prendre, plus touchante et plus vraie que la Mèrope d’Alfieri. Mais je ne veux pas insister sur le parallèle d’ouvrages tropconnus. Un mot seulement : l’extrême sévérité d’Alfieri dans cette pièce et dans quelques autres, cette singulière économie dans le nombre des personnages, excita les railleries des critiques italiens. On fit en Toscane une parodie fort maligne de (a manière d’Alfieri : c’est une Mort de Socrate, drame seulement composé de trois personnages, Socrate, Xantippc et Platon. Il y a la meme écono
mie de paroles que de personnages. Le plus grand pathétique de l’ouvrage est le moment où Socrate expire. Socrate dit : Je meurs. Platon dit : O mon maiirel Xantippe dit : O mon époux l (On rit.) Mais les parodies ne prouvent rien.
Il est vrai seulement que dans les sujets pathétiques, où le cœur aimerait à développer toutes les émotions qu’il éprouve , la méthode si concise d’Alfieri est souvent froide et fausse. Malgré de grandes beautés qui éclatent dans la Mèrope d’Alfieri, malgré l’énergie qu’il a mise dans la scène de la reconnaissance, sous les yeux de Polyphonie, et au moment où Méropc va immoler son fils , la Mèrope de Voltaire me parait bien préférable. Ainsi, dans les sujets mythologiques, Alfieri, plus imitateur des Français que les Grecs eux-méroes, n’a pas égaie ces modèles de seconde main qu'il avait trop suivis. Il n’a pas la mélodieuse élégance et le pathétique de Racine dans sa Phèdre ou son Iphigénie. Il u’a pas non plus cette noblesse touchante cl en même temps celle vivacité d’émotion que Voltaire a répandue dans sa belle tragédie de Mèrope.
Laissons celle partie du théâtre d’Afieri : avec beaucoup d’art et de talent, on n’y retrouve pas le sentiment poétique de la Grèce, ce que Racine au milieu des ornements empruntés à son siècle, avait reproduit dans un si rare degré. Mais lorsque Alfieri, traitera des sujets romains ; lorsque dans cette Italie, dans celle Rome dégénérée, il pourra remonter en souvenir aux temps antiques, il me semble que nous pouvons beaucoup attendre de lui ; que fauteur du Traité de la Tyrannie, que celte âme toute pleine dépassions et d'illusions républicaines doit être inspirée puissamment au théâtre par les noms de Brulus et de Virginie.
Je m’arrête à ce dernier sujet , l'un des plus pathétiques de l'histoire romaine. Quelques-unes des personnes qui m’écoutent font peut-être vu récemment transporté sur le théâtre anglais de Paris, et par un poète de nos jours nommé Knowles. Je n’aime pas juger les contemporains; mais fauteur de cette Virginie e st étranger ; il ne me demandera pas compte de mes censures. Je n’hésite point â dire qu’il ne me parait pas un grand poète; il écrit avec toute la liberté du système de Shakspearc; mais son expression est souvent froide cl faible. En imitant ce qu'il croit les détails de la vie domestique des Romains, il a sans cesse des souvenirs, des images qui appartiennent à nos temps, à nos mœurs. Je crois qu’il fait broder un chiffre par Virginie. Je ne sais si déjà on faisait ces choses à Rome. Le poète anglais, comme on fa remarqué dans une ingénieuse critique, emploie par un fréquent cl insupportable anachronisme, des expres-
sions mélancoliques prises aux idées chréticnues, qui sc trouvent singulièrement placées dans les mœurs mythologiques. Cependant cette pièce, par la variété de spectacle que permet l'absence des unités, est vive et attachante. Unescène où la jeune Virginie parait dans la maison de sa mère travaillant à côté d'elle, ce calme parfait d’une humble famille au milieu de Rome guerrière et opprimée, touche d’abord les âmes; et lorsque l’orage va tomber sur ce toit si modeste, lorsque celte jeune fille que vous avez vue paisible et laborieuse à côté de sa mère sera menacée par un ravisseur, lorsque le Forum s'agitera pour elle, l’intérêt s’acrollra par le contraste de ces premières scènes. Lisez au contraire la tragédie de La Harpe : je dis lisez, car on ne la joue plus, vous apercevrez deux hommes, Numitoriuset Icilius, qui s’entretiennent ensemble. Numilorius parle à Icilius de l’hymen qui s'apprête pour lui ; et il mêle au compliment qu’il lui adresse, des considérations politiques en vers pompeux. Votre âme n’est pas du tout saisie; vous n’éles pas à Rome dans une famille plébéienne , vous êtes au théâtre.
Voyons ce que tente Alfieri dans un tel sujet: beaucoup plus que La Harpe, sans doute. Hais, soumis aux règles et aux bienséances sévères du théâtre français, il a craint les détails de la vie commune cl les scènes domestiques. Il ne s’est presque point départi d’une certaine solennité de langage ; il a même cela de particulier, que chez lui le peuple est uri personnage qu’on appelle popolo, qui parle à son tour, et prononce quelques mots uniformes : Quelle horreur! Grands dieux! etc. Dans Shakspcarc, le peuple est une foule du milieu de laquelle jaillissent des paroles, les unes communes, les autres énergiques et profondes. Malgré ces restes de contrainte que s’est imposés Alfieri pour éviter le tumulte du théâtre anglais, son action est vive dans le premier acte de Virginie .
•■Pourquoi tardes-tu? lui dit sa mère; il faut « retourner à notre demeure. — O ma mère ! je «> ne passe jamais dans cette place qu’une grande •i pensée n’arrélc mes pas. C'est ici le lieu d’où mon « Icilius faisait entendre les libres sentiments de « son cœur. Maintenant, la paissance absolue l’a « rendu muet. Oh! combien il doit y avoir en lui « de douleur et de colère ! »
Il n’y a pas là cet intéressant contraste que le poète anglais a trouvé; mais il y a de l’émotion. Vous clés à Rome; vous entendez celte jeune fille toute saisie des mêmes passions qui vont agiter la place publique; la colère politique lui arrive par l'amour. Marcus parait avec des esclaves, et réclame Virgiiiic. La scèuc est belle. Virginie s'écrie : « Un
« défenseur s’élèvera pour moi. Certes, je suis fille « de mon noble père; car je sens palpiter dans mon « cœur une âme libre et romaine. J’aurais une h autre âme, si je n’étais pas née de lui. » Si l’on avait pu jouer cette pièce en Italie, ces paroles auraient enlevé tout l'amphithéâtre de Vérone.
Icilius arrive pour défendre celle qui lui est promise; son langage est plein de passion et d’éloquence; il s’adresse aux citoyens assemblés : « Entre Icilius et Marcus, s’écrie-t-il, quel est le u menteur? Soyez-en juges, Romains! »
Malheureusement la vigueur et l’originalité qui animent ce premier acte ne se soutiennent pas dans le reste du drame. La vérité de la conception première est détruite par des défauts empruntés à la forme trop timide cl trop rétrécie de notre théâtre. Votre bou goût concevra-t-il que le décemvir Appius a deux entretiens particuliers avec Virginius, le père de sa victime destinée; qu’il cherche à le gagner; qu’il lui fait des raisonnements, pour le détourner de s'associer à une prétendue conspiration d'Icilius? Il me semble que la nature , la vérité, le sentiment de l'art nous disent que ces deux hommes ne devaient pas s’approcher; que je ne sais quel soupçon odieux , quelle crainte terrible élevait entre eux une barrière insurmontable. Ils ne doivent se voir qu’une fois sur la place publique, à l’instant où le juge inique prononce sa sentence, et où le père désespéré poignarde sa fille. Mais la règle qui veut
Qu’en an lieu, qu’eu un iour un seul fait accompli,
Tienne jusqu'à la (in le théâtre rempli;
cette loi dont Alfieri ne savait pas sc démêler comme Racine et Corneille, cette loi faisait que, ne pouvant développer son action et multiplier les accidents de la scène, forcé de concentrer tout le combat théâtral dans un court cspaceetun petit nombre de rôles pour remplir les cinq actes, il rapprochait des personnages qui n’auraient pas dù sc voir, s’entendre, se parler.
Je ne veux pas lasser votre attention : nous reviendrons sur Alfieri. N’oubliez pas en effet que, malgré les défauts de son théâtre, il est grand poêle, et que, malgré son système d'imilaiiou, c'est un esprit original, élevé, capricieux. C’est bien lui qu’il a représenté , lorsqu'il se peint a la villa Strozzi, près des Thermes de Dioclétien, parcourant les vastes campagnes de Rome, et traversant de toute la vitesse de son cheval ces immenses solitudes qui , dit-il , invitent à rêver , à pleurer et a faire des vers. C’est Byron composant des tragédies. Après les deux essais qu'a tentés Byron, je ue sais si, dévoué entièrement au théâtre, il eût trouvé la véritable inspiration; mais, alors même que la [lerfeclion de l'art n’existe pas, l'empreinte de
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
l'homme de génie nous plaît et nous intéresse. C'est là ce que nous étudierons encore dans AlOcri.
ONZIÈME LEÇON
Suite des considération» sur le théâtre d'Alfieri.— Sujets historiques romains.— Sujets modernes. — Philippe II. — Influence morale des pièces d’Alfleri. — Etat de l'Italie â la fin du dix-huitième siècle. — Conquête française.— Ses résultats salutaires.
Tandis que je trous entretiens d'AIfleri , un critique, homme de goût, me reproche de ne pas vous parler de Métastase. J’ai craint, je vous l’avoue, d’épisode en épisode, d’oublier tout à fait la France, et de me perdre dans une interminable revue de l'Italie. D'ailleurs, et c'est l'excuse de mon silence sur Métastase, l'élude de ses ouvrages ne me conduisait pas à cet examen , encore plus moral que littéraire, de l’esprit italien dans ses rapports avec la France.
Je voulais marquer cette révolution tout à la fois active et sourde qui fermentait en Italie dans la seconde moitié du dix-huitième siècle; je la liais dans ma pensée aux grands événements qui firent que les opinions abstraites de la France devinrent, comme le disait Pitt, des opinions armées, et bouleversèrent tout à coup le monde qu'elles avaient occupé ou amusé jusque-là.
Dans ce point de vue, Alfieri, avec sa philosophie altière cl républicaine, son humeur inflexible, ses ouvrages tout remplis des mêmes passions que lui, me paraissait un personnage caractéristique, et qui représentait une époque sur laquelle il a puissamment agi. Mais au contraire, le doux, l'harmonieux Métastase n'est national, qu'aulaut que l'Ilalie n'est pas une nation.
Je n'ai point partagé l’autre jour la colère d'AIficri dans les jardins de Schœnbrunn. Mais enfln, Métastase, poète céaarèen, comme il s’appelait, poëte lauréat de la cour de Vienne, presque toujours exilé de son heureuse patrie, dont il parle si bien la langue mélodieuse, pour amuser des maîtres étrangers, Métastase, avec scs opéras charmants, ses pièces si régulières et si parfaitement invraisemblables, les mœurs factices de son théâtre, la mollesse contagieuse des sentiments qu’il exprime, ne me fait voir dans l'Italie qu'une immense et ingénieuse académie, occupée du charme plutôt que du génie des arts, et livrée à ces distractions frivoles, à celte vie oiseuse, qui l’avaient fait descendre du haut rang où le seizième siècle l’avait élevée. Mais ce qui nous intéresse, ce que nous cherchons, c’est le travail de l'Italie pour sortir
d’une telle langueur; et Métastase, à cet égard, n'a rien à nous apprendre.
On peut dire seulement que ce poète, imitateur de la France, imitateur de formes et non d'idées, enlevant à Racine des grâces de langage qu'il efféminé, est souvent d'une exquise élégance; que son expression est pure, ingénieuse, délicate, admirable, si l'on veut, pourvu qu’on ne prétende pas que ce soit l'expression tragique. Voltaire semble d’un autre avis, je le sais. Par un souvenir de sa prédilection pour la mollesse de Quinault, peutêtre par un retour intéressé sur lui-méme, cl dans la conscience que ses propres tragédies, si élégantes, n’ont pas la forte poésie de Racine, il a dit quelque part que Métastase donnait l’idée de la tragédie grecque. Nous, qui regardons la tragédie grecque comme une œuvre si haute, comme le modèle souverain de l’art, si Métastase nous en offrait la plus fidèle image parmi les modernes, nous aurions eu bien tort de l’oublier: mais il n’en est pas ainsi. On chantait dans la tragédie grecque; mais on chantait comme dans une fclc patriotique consacrée à la gloire des héros du pays , et non comme dans un salon de musique, où le talent charme l’oisiveté de quelques amateurs. On chantait; mais ces chants faisaient frémir d’enthousiasme ou de terreur tout un peuple assemblé. Cela ressemble-t-il à ces théâtres d’Italie, où les spectateurs, du milieu de leurs oisifs entretiens, de temps en temps portent l’oreille vers la scène, écoutent une ariette, et se remettent à causer? Certes, entre cette manière d’assister à la tragédie-opéra, et les profondes, les terribles impressions que la tragédie musicale et passionnée des Grecs faisait sur leurs âmes, la différence est grande; elle dénote une différence plus grande encore dans le caractère des ouvrages et le génie des poètes. Là tout cflleure, amuse; ici tout pénètre et déchire. L’opéra de Métastase est une distraction ; la tragédie grecque était une passion.
Voltaire cite pourtant des exemples à l’appui de son parallèle. Je les prendrai : je rapporterai, d'après son choix un passage qui lui paraît digne de Corneille quand il n'est pas déclamateur, et de Racine quanti il n'est pas faible . C’est la strophe que, dans l’opéra d 'Artaxerce, chante le jeune Arbace, accusé de meurtre et innocent, Arbace dans la main duquel on vient de saisir une cpéc teinte d’un sang royal qu’il n’a pas verse.
Certes, voilà une situation assez forte, assez dramatique, assez menaçante pour élever un peu le personnage au-dessus de la simple émotion musicale. Cependant Arbace chante la strophe suivante :
« Je vais sillonnant une mer cruelle, sans voile u cl sans navire. L’onde frémit, le ciel s'obscurcit.
« Le vent s'accroît, l'art est vaincu ; et je suis forcé «i de suivre le caprice de la fortune. Malheureux ! h dans cet état je suis abandonné de tous. Je n’ai u avec moi que l’innocence qui me conduit au ii naufrage. »
Figurez-vous ce langage paisiblement allégorique dans une situation si vive , cette cantilena artislemenl mélodieuse au milieu du sang, du meurtre. Rien de moins vrai sans doute ; rien de moins grec, rien de moins tragique.
Si l’on accuse notre théâtre moderne, notre théâtre français, de détruire quelquefois par le prestige et le charme du langage la vérité naturelle et énergique des impressions , que dire de l’opéra de Métastase?
.Sans doute, un charme singulier d’élégance, une imagination facile et gracieuse anime les opéras de Métastase; on peut même en détacher quelques scènes d’un vrai pathétique. Mais, si l’on prétend que les opéras italiens sont des tragédies, je donne la préférence à l’ouvrage du spirituel Casti, l’auteur des Animaux parlants , qui a fait de la conspiration de Catilina un opéra, non pas séria, mais buffa. Une des situations fortes de la pièce, c’est un monologue de Cicéron, préparant, comme il le dit lui-méme, ce qu'il doit improviser au sénat. Après avoir essayé plusieurs mouvements de colère, plusieurs débuts brusques et soudains , il s'arrête à cet éclat d’indignation : « Quousque tandem abu- « têre, Catilina , patientiâ nostrâ?...n II le répète plusieurs fois, et chante : Al fine, al fine, l’ho ri trovato : «Enfin , enfin, je l’ai trouvé. » C’est une parodie ; mais au moins c’est une parodie qui fait rire. Trop souvent, dans l'opéra italien sérieux, les grands sujets de l’histoire sont rais en parodies sérieuses; c’est-à-dire que la vérité du sentiment, la vérité de l’histoire, la vérité de la passion, tout cela est détruit et remplacé par un langage élégant, harmonieux, qui ne peint, qui n’exprime aucune émotion réelle, aucun caractère possible, mais des caractères convenus, comme des notes de musique.
Ainsi, messieurs, le point de vue littéraire, moral, historique dont nous sommes surtout occupés nous ramène à cet Alfieri qui, enlevant la poésie théâtrale à de pompeuses frivolités, lui donnait une véritable action sur les esprits et sur les âmes. Nous avons dit ce qui nous semblait manquer à son génie dramatique. Les sujets mythologiques et les sujets romains ne lui étaient pas apparus avec la vérité soit des mœurs poétiques de l’ancienne Grèce, soit des mœurs historiques de l’ancienne Rome.
Cependant, ce théâtre romain d’Alfieri abonde en grandes beautés, en traits d'éloquence énergiques et nouveaux. Le langage de l'auteur, tant blâmé par les puristes de l'Italie, ce langage un peu rude.
un peu dantesque, chargé de quelques inversions, et dénué de la mélodie naturelle aux grands poètes de l’Italie, ce langage s’assortit naturellement au caractère des sentiments romains. Souvent le style d’Alfieri semble du latin retrouvé. Dans son Octa vie, dans ses Deux Brutus, c’est l’expression de Tacite et de Tile-Livc, non-seulement traduite, mais ressuscitée et rendue pour ainsi dire à sa propre langue. Mais ce mérite d’un style antique et original suffira-t-il pour l'œuvre tragique? Peut-il donner ou suppléer la puissance du pathétique théâtral? Non sans doute; et il y avait, dans une disposition de l’âme d’Alfieri que nous avons indiquée déjà, plus d’un obstacle à la vérité tragique. Le poète tragique est un être souple, multiple, variable, dominé par toutes les passions qu’il prête à scs personnages, mais n'ayant pas lui-mème une passion en propre qui lui défende ces transformations.
Alfieri, si rude, si dur, si hautain dans son ardeur républicaine, ne pouvait pas aisément plier son génie à concevoir et à rendre d’autres caractères cl d'autres rôles; son caprice d'homme est en lutte avec son intérêt de poêle et d’écrivain; et l’homme passe le premier.
Si vous aviei proposé à Shakspcarc , tout barbare qu’il est, ou qu’on le suppose, à Shakspeare, né poète tragique, de faire une tragédie de la mort de César, d’y montrer Brutus haranguant les Romains après le meurtre du dictateur, mais de ne pas laisser paraître Antoine; si vous lui aviez dit : Faites parler Brutus, troublez l’àmc des Romains; réveillez leur courage et leur patriotisme, et restex-en là ; le poêle vous aurait dit : Non, ce ne sont point là les Romains, comme je les ai lus dans mon vieux Plutarque. Après que Brutus a été applaudi des Romains, Antoine est venu à son tour dans le Forum; il a parlé différemment; et les Romains tout changés se sont mis en fureur contre les meurtriers que tout à l'heure ils admiraient. Voilà quel est le peuple, et quels étaient les Romains ! C’estainsi que jcdois les mettre sur la scène.
Mais Alfieri, qui n’aurait pas changé d’avis , qui serait toujours resté du parti de Brutus, est heurté singulièrement par l’idée que dix-huit siècles avant lui le faible patriotisme des Romains a changé d’opinion cl s’est démenti.
Ainsi , dans sa tragédie de Brutus, il supprime Antoine cl son discours ; il supprime les faits, la vérité à la fois historique et théâtrale, parce que cette vérité blesse sa colère républicaine; il refait les Romains autrement qu’ils n’ont été; Brutus, tout sanglant du meurtre de César, prononce un énergique discours; Alfieri et le peuple applaudissent avec fureur: personne ne vient; plus d'An-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
loiue, plus de réminiscence de César, plus de puissance attachée au nom du dictateur et à ses funérailles; des Romains héroïques, inflexibles, comme aux plus beaux jours de la république, et la pièce Cuit.
Cela, messieurs, fait sans doute d’Alfieri une nature d'homme originale et obstinée dans scs propres impressions; mais cela ne fait pas le poète tragique, qui s'exprime non par lui-même, niais par les personnages qu’il a créés ; cela ne fait pas cette nature de poêle féconde, variée, indéfinissable dans les métamorphoses qu’elle subit à mesure qu'elle adopte un personnage, qu’elle le quitte, et qu’elle en prend un autre. Voilà pour la conception même des ouvrages ; voilà comment elle était quelquefois dénaturée par le génie ou plutôt par le caractère de l’écrivain. La même influence se manifeste dans les formes du langage. Alûeri avait travaillé à rendre la langue italeuiic plus énergique et plus ferme; il cherchait la concision, l’ellipse, les brusques mouvements du langage analogues aux mouvements de son âme : dans certains sujets, rien de mieux ; noir -seulement alors il fortifie, il élève la langue italienne, mais il ajoute par le caractère de l'idiome à l’expression et à la vérité des personnages. Dans d’autres sujets, le même avantage ne se retrouve pas. Ainsi, que Sénèque et Néron paraissent sur la scène et s'entretiennent, les phrases coupées :
Maître du monde cutier, que te manque-t-il? — La paix. — Tu l’auras >i tu ne la ravis pas aux autres...
il n’y a pas force majeure pour que Néron soit elliptique à ce point; ce n’est pas un trait de caractère. (Jue le poète, au contraire, porte celle précision dans le personnage de Philippe 11 , il en résultera non-seulemcul un effet de langage remarquable, mais un effet de vérité. Malheureusement Alfieri, passionné pour la précision, l’a presque uniformément donnée à tous scs personnages. Ainsi, dans le style comme dans l'invention , partout son caractère personnel prédomine sur son caractère poétique.
Maintenant, messieurs, Alfieri a-t-il altcinldavantage la vérité théâtrale dans les sujets modernes? C'est la dernière question que nous avons à nous faire. Vous le savez, toute la querelle qui peut naître sur les fermes du théâtre, sur les diverses combinaisons du génie dramatique, doit surtout s'appliquer aux sujets modernes. En effet, lors même que notre tragédie serait, ce qui n’est pas, une imitation de la tragédie grecque, on sent que l’imitation devrait s'arrêter devant la prodigieuse différence de mœurs qu’ofTrenl les sujets du moyen âge. I.’oubli de cette vérité avait produit dans l’Italie du seizième siècle des drames insipides cl
faux, tels que la Rosamonde de Rucccllai, mêlés de chœurs sans motif, sans vraisemblance poétique, et où le caractère des mœurs du moyen âge est altéré par un faux coloris qui n’est ni grec ui moderne.
Alfieri avait trop d’élévation d’esprit pour tomber dans une pareille faute. D’ailleurs, son théâtre imité du théâtre français, son théâtre qui n’est que le théâtre français, je ne dirai pas épuré, mais rétréci, était trop différent des formes grecques pour les approprier aux sujets qui les admettent le moins. Mais en inéinc temps ce théâtre si austère était dénué des développements de mœurs, des peintures et des details qui peuvent rajeunir et inspirer la tragédie moderne.
On s’étonne de voir des personnages du quinzième cl du seizième siècle ramenés à langueur de cette précision classique , à ce langage énergique et sa vaut, à celle noblesse sévère et un peu mono, loue qui distingue le style d’Alücri. Seulement, lorsqu’il se présente un rapport cuire le caractère d'Alfieri et celui d’uu de ses personnages, alors le poëte grandit, il est lui tout entier.
Essaye-t-il défaire parler Marie Stuart, cct esprit dur ne peut se plier à rendre 1'àuie faible et passionuée, la coquetterie imprudente et quelquefois cruelle de celte jeune reine; sou langage est froid, laborieux, recherché; la scène même est mat choisie: c’est Marie Stuart coupable; c’est la mort de Daruley qu’il présente ; ce n’est pas la Marie Stuart de Schiller. Retrace-t-il, au contraire, la conspiration des Pazzi, a-t-il la joie d’épancher toute l'amertume de sou âme républicaine, peut-il transformer IcsMédicis en tyrans, et célébrer leurs assassins : alors son ouvrage est plein de vigueur cl de naturel.
Il y a cepcndaul plus d’un mensonge histurique dans ce drame. Je u’cnlreprendrai pas ici une apo. logicdèsMédicis. C’est bien assez que les poêles et les savants de leur siècle les aient prodigieusement loués; j’avouerai même que leur gloire, comme ^ celle d’Auguste, a été faite par les lettres qu’ils avaieut protégées, cl que les torts de leur ambitieuse politique ont disparu daus celle gloire. Il est bicu vrai que des exils, des cruautés même avaieut établi la puissance des Médicis ; mais tant d’actions généreuses, uu sentiment d’buuianité et de politesse sociale si élevé ont signalé celte domination illégitime sur des citoyens libres, que l’on ne peut s’associer à la haine implacable d'Alfieri. De plus, toute vérité contemporaine, toute couleur historique a disparu de scs tableaux passiouués. Les Lazzi étaient des banquiers de Florence excités secrètement par le pontife de Rome; le principal conjuré était Salviali, l’arche véque de Florence; le principal assassin était le prêtre Slcphano.
Celte influence (lu fanatisme ou plutôt de l'hypocrisie sur un crime politique est faiblement indiquée. Salviali agit peu; Slephano ne parait pas; les Pazzi , criminels instruments d'une intrigue étrangère etd’unc vengeance pontificale, sont transformés en conspirateurs généreux et républicains. On voit encore ici le mensonge involontaire que fait la passion de l'auteur, et son impuissance de ne pas se mettre lui-méme dans sa pièce. Mais ces ambitieux cl sanguinaires athées du seizième siècle, qui avaient des papes pour complices , et assassinaient au pied des autels, la superstition du peuple, l'impiété des grands à cette époque , nul de ces traits caractéristiques n'est conservé par Alfieri.
Dans la tragédie de Philippe II. vous sentirez plus de vérité ; vous y rencontrez même des idées de génie. La haine contre le pouvoir a donné au poêle la profonde intelligence de l’âme de Philippe II. L’énergie du sentiment qu*il éprouve le ! préserve d’une déclamation vulgaire et violente. Le ! Philippe II d'Alfieri est plus naturel que ne le sont les tyrans de Corneille; il n'abondc pas en éloges de sa propre rigueur, en exagérations de sa propre cruauté ; il n’est pas un tyran de théâtre, mais un vrai tyran. Une belle idée d’Alfieri, c’est d’avoir fortement marqué le caractère sombre et taciturne de Philippe II : il lui a donné un confident. Alfieri dérogeait sous ce rapport à sa rigueur théâtrale; mais a ce confident Philippe II ne dit rien. Ce confident le suit, l’observe, le devine; on aperçoit une sympathie secrète entre ccs deux âmes, l'une atroce et impérieuse, l’autre atroce et servile; on voit que l’un de ces hommes est fait pour obéir à la volonté de l'autre, à son silence même, pour comprendre ses vengeances et les exécuter; on le voit, on en frémit! Voilà l’une des créations d’Alfieri.
D’autres combinaisons de cette pièce sont fortes et théâtrales. Telle est la scène où Philippe, faisant paraître devant lui les deux objets de sa jalousie et de sa haine, Isabelle et don Carlos, les effraye, les trompe par des paroles à double sens , et les confrontant l’un à l’autre, sans paraître les interroger, fait surprendre leur secret par un témoin qui les observe en même temps que lui. Celle scène, terrible à la première vue et à la réflexion, est supérieure peut-être à la scène où l'adnùrable Racine place Britannicus et Junie sous la garde jalouse de Néron invisible.
Mais après celle forte situation, je ne suis pas sûr que la vérité, le naturel, se retrouvent dans le dialogue de Philippe et de Cornez :
At-lu entendu? — J'ai entendu.— A*- tu vu?-— J'ai vu. — ni?®*1 üonc *c »oupçon-esl maintenant certitude — et Philippe est encore a venger! — Pcnses-r. — J'y penserai. suis-moi.
i Je crains que cc langage ne soit trop artificiel, que l'on ne sente trop le calcul du poète qui a brisé ses vers et épargné ses mots. Je ne sais si la colère, la vengeance, la servilité, doivent s'entretenir avec cette concision elliptique.
Du reste, si dans cette tragédie le caractère de Philippe parait tracé avec une vigueur singulière, celui de son fils n'est pas moins expressif. Don Carlos a delà chaleur d’âme et de lepanchement; il est bien de lui avoir donné un ami auquel il parle beaucoup, de même que Philippe est taciturne avec son complice; l’innocence, la jeunesse sc confient; le crime et la tyrannie ne parlent pas ; voilà le contraste naturel et saillant. Mais les autres personnages ne sont pas rendus avec la même force. Dans la tragédie de Schiller, c était une belle conception d'avoir placé sur la scène, comme un dernier coup de théâtre, ce vieux inquisiteur qui semble un spectre du temps passé, et qui est évoqué par Philippe Il , pour lui donner la force d’achever son crime : cet inquisiteur ne déclame pas; il n’est pas même en colère; son fanatisme est trop profond , trop envieilli dans son âme ; c’est un prêtre de quatre-vingt-dix ans; il est aveugle; son âme est inflexible, indifférente; et il a ordonné tant de supplices et tant d’auto-da-fé, qu’il ne peut hésiter en faveur d’aucune victime. De cc vieux spectre interrogé par Philippe, sur le scrupule qu’il sent encore à faire mourir son fils, sort tout à coup cette réponse affreusement tragique, celte épouvantable absolution du crime par le blasphème : Pour apaiaer la justice de son Pire, le Fil» de Dieu est bien mort sur la croix.
Au lieu de cette création mystérieuse, dans le drame d’Alfieri vous avez un conseiller d’Êtal ou un personnage qui n'csl pas caractérisé, mais qui parait remplir 1^ fonction d'inquisiteur, plaide avec véhémence la cause de cc qu’il appelle la religion, et réclame la punition de don Carlos. C'est le langage d'un fanatique vulgaire, ou d'un dcclarualcur hypocrite. Celte faute tient à In négligence d'Alficrt pour toute couleur locale. Il ne peint jamais les hommes d’un pays, d’une époque. Dans le conseil de Philippe 11, Pérès, ami de don Carlos, parle avec cette liberté que notre tragédie autorise quelquefois envers les tyrans. Il y a telle pièce française, même de nos grands maîtres, oùle tyran est si mal mené qu’on finit presque par avoir pitié de lui. Philippe II u’est guère mieux traité par Pérès. Le discours de cc jeune Espagnol , où respire toute l’âinc d’Alfieri , est plein du mépris le plus énergique cl de la haine la moins déguisée. C’est un défaut de vraisemblance sans doute. Est-ce une faute dramatique? Je ne sais; carie poëte en profite pour donner un trait de plus à l’impcnclrable hypocrisie
de Philippe II. Loin de paraître offensé : « Enfin , dil-il , j'ai trouve la pitié dans l’un de vous. » Si Philippe II a eu la patience de supporter un pareil discours , si jamais on a osé le lui adresser, je suis tenté de croire qu’il s’en est servi, jusqu'à l’instant de le punir; mais quand Philippe est seul, il laisse éclater toute sa colère d’avoir été forcé d'entendre un langage si libre. Le monologue, dont Alfieri abuse souvent, est ici naturel; Philippe ne pouvait confier à personne toute la souffrance de son orgueil humilié.
Que de traîtres ! s'écric-t-il : qu’il est audacieux ce Pérès ! A-t-il pénétre dans mon cœur! Quel orgueil ! Une âmeainsi faite être née où je règne, et vivre encore où je règne!
Enfin, messieurs, voici, selon moi, le plus beau trait de cette tragédie, premier début d'Alfieri, et l’un de ses plus remarquables ouvrages. On voit au théâtre des traîtres que tout le monde connaît, que l’on devine pendant qu’ils parlent. Dans les opéras de Métastase, c’est mieux encore : les traîtres,, quand ils mentent, quand ils trompent, quand ils se parjurent, ont toujours soin , par un aparté, de vous tenir bien avertis. Mais il y a dans la pièce d'Alfieri un emploi singulier et nouveau de la trahison. Ce confident auquel Philippe parle si peu, ce Gomex, qui est avec lui en sympathie plutôt qu’en complicité, vient tout à coup auprès d’Isabelle, lui confesse les cruautés du roi , lui révèle l’intention de sauver don Carlos, lui offre sou secours, cl donnant jjar des motifs d’intérêt qu’il avoue une vraisemblance à son zèle, trompe la jeune reine, et trompe le spectateur avec elle. La ruse, la perfidie infernale qui prépare la catastrophe, devient une espèce de péripétie qui la retarde, une raison de doute et d’incertitude, un moyen d’espérance qui prolonge et soutient l'intérêt de la pièce. Rien de plus beau que la scène où cette fourberie, avant d’avoir été fatale, est démasquée par l’incrédulité obstinée de don Carlos, qui ne se trompe pas, comme une jeune femme crédule et passionnée. À peine Isabelle, introduite dans la prison de Carlos, lui a-t-elle confié scs espérances et les promesses de Gomcz, que Carlos s’écrie :
Imprudente, malheureuse ! qu'as-tu fait? Comment astu ajouté foi à la pititié de Corne/ ! Si ce ministre impie d'an roi impie t’a dit la vérité, eh bien, il t’a trompée avec la vérité.
En effet, Gômez lui avait dit : « Philippe est un tyran soupçonneux et cruel ; il veut la mort de son fils. » Tool cela était vrai. Cependant la crédulité d’Isabelle n’avait fait que hâlrr le crime, et donner un prétexte de plus à la vengeance du tyran. Voilà des beautés neuves, fortes, hardies. Telle est, messieurs, l'esquisse d’un ouvrage qui renferme d’ailleurs de grandes fautes. Cette esquisse n’est pas un jugement. Ou m'écrit que je juge trop. Non ,
IUITIÊME SIÈCLE. 31»
messieurs, je doute, je conjecture, je discute; je vous communique une impression que vous adoptez, que vous amendez; mais je ne juge. pas. Il y a dans ces leçons moins des idées toutes faites que des germes d'idées.
/ Quoi qu’il en soit, les tragédies d’Alfieri, constante image du caractère de l'auteur, plutôt qu’iinage mobile et variée de tous les accidents de la pensée poétique, ne tardèrent pas à exercer une grande influence en Italie. Les pièces d’Alfieri d'élaicnt pas jouées sur des théâtres publics. Mille obstacles, qui ne sont point bornés à l'Italie, devaient s’y opposer. Le jeu même des acteurs italiens, efféminés parleurs spectacles habituels, ne se serait pas facilement élevé à cette énergie rude si simple; le public y suppléa de lui-même. D’abord, nous l’avons dit , on avait joué les pièces d’Alfieri à Rome, dans les palais des grands seigneurs romains. Quelques années plus lard, ou les jouait dans les places publiques, dans les tavernes. Ccst une chose remarquable et un beau succès pour le poète. Dans beaucoup de villes d'Italie, parmi des artisans qui, la plupart ne savaient pas lire, il se forma, pour jouer tes pièces d’Alfieri, des sociétés, des réunions, des espècces de carbonari comédiens, si l’on peut parler ainsi. Et l’on dit qne ces nouveaux acteurs rendaient les fortes scènes, le vigoureux langage du poète avec une vivacité et une énergie singulières.
Les grands changements qu’éprouva l’Italie à la fin du dix-huilième siècle servirent à étendre et à populariser cette gloire. Alfieri avait détesté la république française presque autant qu'il aimait la gloire littéraire. Cependant ce fut cette même république, ce fut l’action rapide de la liberté française, qui seconda le plus la célébrité du poète. En peu d’années, pendant lesquelles la censure fut abolie et remplacée par la conquête, dix-huit éditions du théâtre d’Alfieri remplirent l’Italie. Il était le génie poétique de son époque , et l’homme qui répondait le mieux à la passion, aux espérances des âmes italiennes. Ce qu’il y avait d’exagéré dans son enthousiasme antique et patriotique était en rapport, en harmonie avec cette liberté plus théâtrale que réelle dont furent charmés les Italiens.
Cependant il ne faut pas croire qu’Alfieri fil alors toute la gloire de l’Italie. Il était l’hominc en qui éclatait le plus la philosophie française du dix-hui- , lièmc siècle, s’animant de l’imagination italienne. Mais d'autres hommes célèbres , tous nés sous la même influence , sans lui emprunter ce qu’elle avait de plus sérieux et de plus actif, portèrent leurs noms dans l’Europe. Tels furent, avec des talents et dans des genres divers, Cesarolli , Goldoni , -Mont i : ce sont surtout des lettrés. Alfieri
était plus : il était poêle, il était homme, il était passionné ; il agissait , il poussait les Âmes en avant. L’abbé Cesarotti, traducteur élégant de trois tragédies de Voltaire, savant auteur d’un cours d'éloquence grecque, mais surtout admirable inter, prête d'Ossian , porta tout à coup au milieu de la belle Italie toutes ces images du Nord, tous ces nuages amoncelés sur les montagnes par le faux borde d’Écosse. Mais il n’eut point d’influence sur l’esprit général de son pays; il donne quelques images de plus à la poésie, il enrichit le vocabulaire des poêles ses rivaux ; il effraye, il scandalise l'académie de la Crutca, en introduisant quelques métaphores de plus dans la langue; mais tout ce travail littéraire ne peut sc comparer à l'action énergique et nouvelle qu'AIfleri exerça sur ses compatriotes, et qui se liait à la révolution morale du dix-huitième siècle.
Goldoni. qu'on a appelé le Molière de l'Italie, élait plus Français qu’italien. Sans doute scs pièces les plus naïves sont celles qu'il a composées dans le dialecte vénitien, dont j’ai eu tort de médire. Mais il a passé en France les trente dernières années de sa vie; son théâtre est rempli des idées et des formes du nôtre; et vous savez qu’il finit par composer pour notre scène et dans notre langue.
Le caractère français de l’Italie au dix-huitième siècle, soit qu'il se montre dans le style et le goût, soit qu'il sc manifeste avec plus de force et de sérieux par le renouvellement des opinions et des mœurs, était, messieurs, un événement mémorable que j'ai dû caractériser «avec soin, et qui mérite une place dans l'histoire générale de l'esprit européen. Maintenant il me serait difficile de ne pas jeter un regard sur les événements qui suivirent cette longue communauté d'idées, et sur la réunion puissante et momentanée qui confondit la France et l'Italie. Ce serait une erreur de ne pas voir que l’action de l’esprit français en Italie avait dès longtemps préparé des conquêtes, dont la rapidité parut tenir du prodige. Lorsque nos troubles civils s’allumèrent, l'Italie en reçut avidement la flamme; et, en étudiant l’histoire de celte époque, on voit bien que , sous la frivolité apparente de l’imagination italienne, fermentaient alors des passions violentes et actives. A la fin du dix-huitième siècle, tout dans l'Italie tendait è une réforme. L’Église même semblait travaillée de ce besoin nouveau et inconnu pour elle. On avait vu ua prince de la maison d’Autriche, un Léopold exciter la hardiesse de l'évequc de Pistoie; on avait vu des tentatives de de réforme changer les habitudes et même les cérémonies religieuses du pays. En même temps touto celte littérature italienne, quoique soumise à une inquiète surveillance, à une censure méticuleuse et
tyrannique, laissait percer l'agitation intérieure et une ardeur secrète de nouveauté, de changement. Tout à coup ce ne sont plus des livres prohibés, ce sont des drapeaux vainqueurs qui passent les Alpes, et qui viennent réveiller, agiter l’Italie.
Il n'y a pas dans l’histoire un spectacle plus curieux que celte expédition d'un jeune conquérant qui se trouve par sa nature, par sa langue, dans une sorte de rapport et d’alliance avec le pays qu’il vient occuper. C’était un conquérant indigène au milieu de sa conquête , si l’on peut parler ainsi. Quand l'histoire racontera cette grande guerre d'Italie, qui commence i l’année 1796, elle ne devra pas seulement l'expliquer par le génie du capitaine et par cette première verve de gloire, par ce bonheur, celte puissance de début qu’on a quelquefois dans le génie politique ou guerrier comme dans le génie des arts; il faudra compter aussi pour beaucoup ce cl^mp naturel et favorable qui lui était donné, cette Italie dont il parlait la langue, dont il avait en partie les habitudes, le tour d'imagination , et à laquelle il avait emprunté ce qui le caractérisait lui-même, la fougue doublée de ruse : c'est avec cela qu'il la traverse, la délivre, la subjugue. Bientôt, sous les auspices d’une imagination de conquérant aussi menteuse qu’une imagination de poêle, s’élèvent en Italie la république ligurienne, la république parlhcnopécnne, la république romaine, la république cisalpine, toutes fantasmagories de liberté qui devaient en un moment disparattre, et se réduire au royaume de Naples et au royaume d’Italie gouverné par un viceroi. Il y a eu dans ce dénoùment quelque chose de parfaitement conforme aux événements qui l'avaient préparé, i celte imagination trompeuse et séduisante qui prend ses rêves pour sa force.
La république cisalpine était proclamée et avait une très-belle constitution. Le conquérant avait porté partout sa main de fer, et l'avait remplie de riches dépouilles ; il semblait qu’il n’eût plus rien à demander à l’Italie. Tout à coup on apprend, par un décret daté de Lyon , que la consulte de la république cisalpine réunie à Lyon a supplié le maître de la France d'étre aussi le mattrede l’Italie, et qu’il n’y a plus de république cisalpine. C’était le temps des événements singuliers : quelques années après, on apprit unjour, par un décreldalc du camp français sous les murs de Vienne bombardée, que Homo avait cessé d’être, mais qu’il y avait une préfecture de plus dans l’empire. L’auteur du décret, considérant que Charlemagne, son a«gusie prèilécesseur, n’avait donné qu’à titre de fiefs diverses contrées au pontife de Rome, statuait :
Art. 1. Les États du pape sont réunis à l’empire français.
Art. 2. Lavillcde Rome, premier siéRcduebrâtianbmc.
ct si célèbre par les souvenirs qu'elle rappelle et les monuments qu'elle conserve, est déclarée ville impériale et libre ; son gouvernement et son administration seront réglés par un décret impérial.
fcn conséquence, on lui donna un préfet; et Rome fut une bonne préfecture de premier ordre.
Dans ces événements si facilement accomplis par une force à la vérité prodigieuse, plusieurs points de vue historiques et moraux se présentent d’euxmémes : le premier, le plus frappant, c’est la situation nouvelle de l'Italie sous cette conquête. Nous ne faisons pas ici, vous le croyez bien, un panégyrique; par disposition naturelle, nous serions portés plutôt à la justice contraire. Mais cependant on ne peut méconnaître le grand effet moral, le renouvellement salutaire qu'éprouva l'Italie, par une conquête à laquelle les esprits avaient été préparés, cl qui n'était si complète que parce qu’elle n'était pas imprévue, quoiqu'elle fût soudaine. Cette Italie, qui depuis le seizième siècle avait langui, reçut tout A coup une vie et une activité nouvelles. La France semblait en cela imiter l’antique Rome. Vous le savez, dans chaque pays conquis , la prise de possession des Romains , c'était de faire à la hâte de grands travaux publics, d’ouvrir des routes, d’élever des amphithéâtres, de bâtir des thermes, des temples; ils pavaient le large chemin des légions romaines ; et dans beaucoup de contrées, vingt siècles n’ont pas déplacé les dalles de pierre qu’avaient posées leurs mains. Dans nos villes du Midi, vous admirez encore des ruines plus belles que des monuments. Eh bien, quelque chose de cette activité gigantesque caractérisa ce qui se passait de nos jours en Italie. Je ne sais si celte même sympathie de langue et d’origine, qui avait d’abord facilité les entreprises du vainqueur de l’Italie, l’intéressait davantage aux Italiens, et lui donnait une sorte de prédilection pour leur pays; mais enfin, dans son règne parfois si dur et si violent, il répandit beaucoup de bienfaits sur l'Italie. Quelques-uns de ces bieufails ne plairaient peut-être pas à un peuple qui voudrait toujours être libre. Cette belle route tracée à travers le Simplon, ce passage permanent qui vaut mieux que le passage d'Annil>al, ces relais de poste établis dans les Alpes, ce chemin qui perce le rocher, s'engouffre sous une longae voûte éclairée par des lampes, et reparaît ensuite à la clarté du jour; ce sont là de grands travaux de main d’homme, et un danger pour l'Italie qui a perdu ses murailles. Avant et depuis, d'autres travaux français avaient assaini, embelli plusieurs contrées de l’Italie. Les tentatives d’un pontife, de Pie VI, pour dessécher les marais Pontins, furent renouvelées avec plus d’art et de puissance. Ailleurs, l'Italie recevait des monuments nouveaux. La magnifique cathédrale
de Milan était achevée. On faisait des routes, des ponts, des promenades publiques, mille embellissements auxquels les Italiens n'avaient pas songé depuis deux siècles, et qu'ils attendaient pour ainsi dire de la main des Français. Du reste, malgré les promesses du vainqueur, ce uelait certainement pas la liberté qu’on avait donnée aux Italiens; il s’en fallait de beaucoup. Je vois qu'une très-rigoureuse censure interdisait dans l'Italie impériale la publication de beaucoup d’ouvrages; je vois que tous ces beaux esprits qui n’avaient pas la fierté d'Alfieri baissaient humblement la tête sous la main du conquérant. Je lis une lettre de Cesarolli dans laquelle il remercie, avec une profonde reconnaissance, le secrétaire du ministre d’un vice-roi d'avoir fait donner a son neveu une place de juge de paix dans la ville de Milan. Je lis beaucoup de pièces dans lesquelles le brillant et énergique Monti, qui, au commencement des troubles civils, avait si violemment excité la haine populaire contre les Français, les célèbre avec un enthousiasme plus français que patriotique; mais, ne l’oublions pas, l'Italie avait éprouvé pendant longtemps deux privations , la privation de U liberté et la privation de l’ordre. L'Italie était remplie d'hommes éclairés, d’hommes spirituels ; l'Italie était un pays charmant pour le voyageur; mais la théorie des impôts, les arts industriels, tout ce qui constitue l’ordre des peuples civilisés, et surtout l'ordre des Français, y était singulièrement négligé. Cette police active de la conquête, cette main puissante qui se portait partout, cette volonté ferme et bienveillante pour les Italiens, en quelques années changea l’état du pays. Le conquérant s’est vanté lui-même d'avoir jeté cinq ccnls millions en Italie. Je ne sais pas à qui il les avait pris. Mais il est certain qu'il consommait dans l’Italie les impôts prélevés sur elle, et la faisait en général gouverner par des magistrats indigènes, précaution qui dissimule et adoucit la conquête.
Ce spectacle étonnant d'une domination étrangère, qui, pendant huit années, transforme un pays, met l'ordre où l'ordre n’existait pas, fait profiter les vaincus plus que les conquérants euxmémes, laissera certainement dans l'histoire cl dans l’avcuir des italiens une trace durable. Nous ne pouvions l’oublier en retraçant la puissance de cet esprit français qui, d’abord novateur en spéculation, le devint par la conquête, déplaça les dominations, et changea les pays, lors même qu'il ne les gardait pas.
Parmi les événements singuliers qui ont caractérisé cette période de l'histoire, il eu est un qui fait ressortir l'iiiflucnce salutaire d'un pouvoir unique cl ancien. L'Italie comptait dans sou sein des
royautés comme Naples, îles républiques comme Venise. Lorsque l'étonnant édifice élevé par le conquérant s'est brisé, lorsqu’il est tombé du haut de sa pyramide, et sa pyramide avec lui, les peuples soumis jadis à des souverains ont retrouvé une patrie. Venise, que personne ne réclamait, Venise, qui n'avait plus la force de se réclamer elle-même, a disparu ; elle a changé de main ; elle a été comme ces proies trop riches qui, enlevées par la force, reprises par la justice, ne reviennent jamais dans la main du propriétaire.
DOUZIÈME LEÇON
Rapport de l^Rancc au dix-huitième siècle avec l'Allemagne. — Influence moins littéraire que pollitique et sociale. — Joseph 11. Frédéric. — Même action de l'esprit français dans le Nord.— Catherine et Voltaire. — Réformes singulières en Espagne et en Portugal.— Puissance des idées françaises dans toute l’Europe. — Résumé.
Messieurs,
J’ai marqué l’influence littéraire de la France sur deux pays célèbres, l’un par le génie politique et l'étude des sciences sérieuses, l’autre par l’éclat de l’imagination et le bon goût dans les arts, l’Angleterre et l'Italie. Je devrais, continuant cette revue de l’Europe, y chercher partout l'empreinte de la i- r domination intellectuelle de la France; mais bien des choses me manquent pour achever ma lâche. Essayerai-je de rechercher en Allemagne la trace de l’esprit français au dix-huilième siècle? Une ignorance presque absolue de la langue allemande m’entrave et m’embarrasse. Je sais bien qu’en France une difficulté de ce genre n’arréle pas toujours, et n’empèche pas de parler provisoirement; mais, j’ai de plus un meilleur motif de silence : c’est que la moisson est faite, c'est que la tâche a été remplie avec une éclatante supériorité par une personne qui a plié sa belle imagination au travail de la critique, pour élever la critique mémo au niveau de sa pensée originale et libre; celte personne, celle femme grand homme, c'est Mmc de Staël.
Ainsi, je saurais autant de littérature allemande que j’en sais peu, je pourrais interrogcr/ace à face ces demi -dieux de la Germanie, je pourrais les entendre dans leur langue, les suivre dans toutes les énigmes de leurs plus hautes pensées, que je ne m’aviserais pas de recommencer ce qui a été fait avec tant d’esprit et de génie. D'ailleurs, pour l'objet qui nous occupe, l’action de la littérature française en Europe dans la seconde moitié du dix-huitième^siècle, nous avons peu de chose à demander à l'Allemagne de cette époque. Sans doute elle
n'avait pas abjuré l’imitation; car les Allemands, malgré l'élévation de leur esprit et leur désir d’originalité, sont, par la date de leur naissance littéraire, un peu soumis à la loi de l'imitation; mais ils s'étaient fait dès lors imitateurs cosmopolites; et, dans la variété des modèles qu'ils choisissent, dans celle espèce d’expérience perpétuelle qu'ils font sur toutes les combinaisons de la pensée, dans celle mixtion qu'ils opèrent entre tons les éléments de la science et de l'imagination, il y a peu de place pour la régularité française ; et il sort de ce mélange une sorte d’originalité laborieuse, mais nationale. Ce caractère qui distingue la littérature allemande à la fin du dix-huilième siècle ne rentre pas dans le cadre que nous nous sommes proposé. Celte littérature toutefois n’avait pas entièrement échappé à l'influence de la nôtre; elle en reçut même deux traits distinctifs, le scepticisme et la philanthropie; mais elle n'en adopta ni le goût ni les formes. Hormis le religieux et poétique Klopstock, presque tons les écrivains allemands de celte époque sont* dans leurs opinions, dominés, sans le savoir, sans l'avouer, par l'astre de Voltaire ; mais ils oui soin de ne pas laisser à la pensée de Voltaire, traduite dans leur langue, son inimitable clarté, sa vivacité brillante; ils la surchargent d'érudition, l’obscurcissent un peu, cl lui dotaient quelque chose de plus grave et de plus lourd. Ainsi fait le sceptique et ingénieux Wieland , que scs contemporains ont nommé Voltaire, et qui était Voltaire autant qu’un Allemand peut l’ôtrc. (On rit.) A Dieu ne plaiscque cette parole, échappée trop vile, soit étendue au delà de ma pensée; elle laisse à celte grande et savante nation toute la gloire de travail et de génie, toute la hauteur d’intelligence qui lui appartient, et qui ne lui sera pas contestée pAr un adversaire aussi faible que moi. Je ne voudrais pas imiter Perrault, qui n’était fort contre Homère que de ce qu'il ne savait pas le grec. (Applaudissements.)
Mais enfin, lorsque Wieland imite Voltaire, et il l'imite sans cesse, il mêle au ton libre et léger de son modèle un détail d'érudition cl de métaphysique abstraite. Il n’a pas comme Voltaire cette vivacité moqueuse qui s'applique aux sujets modernes ei présents, quelquefois les transforme eu allégories, en contes de fées, mais y porte toujours l’expressive malignité de mémoires contemporains. Tout au contraire, Wieland ne se rit pas de son siècle, ne le regarde même pas; il fait la chronique scandaleuse de l'ancienne Grèce. Malheureusement, la vivacité du satirique s'émousse par le travail de l’antiquaire. Des plaisanteries sur Alcibiade, des épigrammes contre Diogène, des allusious piquantes aux philosophes néoplatoniciens du quatrième siècle, ne portent pas coup,
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
de nos jours. Cependant , c'est là que le très-spirituel et très-érudit Wieland a renfermé son talent par un choix volontaire et par cette ignorance de la vie commune et de la réalité qui platt aux écrivains allemands. Apres Wiclarid, I.essing, esprit original et correct à la fois, Lessing, à qui nous emprunterons dans la suite de ce cours plus d'une ingénieuse théorie sur les arts, est l'homme qui , en imitant quelquefois le génie français, l'a le mieux conçu et le plus finement critiqué. Mais, en exceptant ces deux hommes célèbres, nous ne retrouvons pas l’influence de la France dans la littérature allemande du dix-huitième siècle ; ou du moins elle n'agit que sur les opinions, et non sur le goût et les formes du talent. L'objet d'imitation de l'Allemagne, c'était l’Angleterre, c était l’Allemagne clle-mén^, la vieille Allemagne, que les Allemands modems s’efforcent de retrouver par l’imagination et l’ctudc, et dont ils spiritualisaient les vieux souvenirs et polissaient l’inculte génie. Hais surtout ils travaillaient à transporter da ns la langue allemande la poésie libre et pittoresque 4p Thompson, de Millon, la puissante originalité de Shakspcarc. La littérature allemande était tout anglaise à celte époque. Seulement , comme il y avait une intime analogie, une communauté entre les origines des deux nations, entre les premiers types des deux langues, dans ces imitations l’Allemagne conservait plus de naturel qu'il n’apparlicnl aux imitateurs. Elle avait trouvé le inudcle le mieux en rapport avec elle-même, et par conséquent celui qui laissait le plus d'inspiration dans la copie.
Mais ceci est une digression ; car je ne dois point parler de l'Allemagne ; j'ai dit ma raison et mon excuse. Sous un autre point de vue, cependant, il m'est impossible de ne pas remarquer combien l'esprit français eut de puissance sur l’état social des Allemands. C’est là que se montre dans toute sa force, ce caractère d’une littérature qui n'est pas simplement une élude, un amusement, mais une occupation active et sérieuse, un instrument de réforme et de changement. Voilà ce que nous ne pouvons méconnaître. Les universités, les savants, les poètes un peu artificiels de l'Allemagne se révoltaient contre les formes de la littérature française, la trouvaient faible, sans originalité, ou coutraire à l’esprit germanique. Goltschcd luimême, partisan routinier du goût français, avait soin d'épurer la langue allemande de tous les mots d’origine française, importés par le baron de Canitx et d’autres écrivains du dix-seplièiuc siècle. Mais l’étal social des Allemands n’cchappail pointé cette autorité de l'esprit français, que repoussait en partie leur littérature. La politique humaine et
généreuse de Joseph II cl de Léopold était évidemment inspirée par les livres français. Répandus dans toute l’Europe, ces livres, désavoues en France par les.précautions du pouvoir, eu meme temps qu'ils étaient adoptés par l'engouement public, agissaient dans les pays etrangers sur la conduite même des princes.
Quand on parcourt le règne de Joseph II , de cc monarque a la fois philanthrope cl despote, qui protégeait avec un zèle impérieux les idées de liberté, cl portait dans certaines réformes religieuses une sorte d'intolérance, on reconnaît le disciple des philosophes français du dix-huitième siècle. Dans l’affaire du Brabant, par exemple, comme politique, Joseph II fut imprudent ; comme prince absolu, il se montre tyrannique; mais il recevait l'influence des idées que la philosophie française avait accréditées en Europe. ™
Un exemple plus mémorable encore de la même influence , c’était Frédéric le Grand; c’étaient sa colonie française à Berlin, scs académies , sa passion exclusive pour notre langue; son despotisme qui se croyait à l’abri de tout reproche, parce qu’il asservissait les prêtres ; sa tolérance religieuse qui n'était que du mépris, et tant d’autres (rails singuliers de son règne et de sa vie. Qu’arriva -l-il de là? C’est que les Prussiens ne gardèrent qu’une liberté sous le règne de Frédéric , ce fut celle de ne pas recevoir, de ne pas subir celte littérature française qu’il leur apportait comme une mode de cour cl comme uu titre de sa supériorilé personnelle. Lisez les poésies de Gleitn, qui sc nommait le grenadier de l’armce prussienne : en célébrant la gloire militaire de Frédéric, il lui reproche ses injustes mépris pour la langue cl le génie de l'Allemagne, et se plaint que son patriotique hommage ne sera peut-être pas connu de l'orgueilleux souverain qui dédaigne les chants nationaux du pays qu'il rend vainqueur. Rien de plus poétique, ce me semble, que cette amertume dans l'enthousiasme et celte émotion d'un cœur allemand, mais elle atteste surtoi^nibien la préférence littéraire de Frédéric pourra France était impuissante a changer le génie national de sou propre pays. Frédéric avait beau faire, il ne pouvait mettre le bon goût français à l'ordre du jour de scs régiments. Aussi, ceft€ superficie de philosophie française, de bel esprit français, qu’il importa dans Berlin, n’eut aucune action, aucune autorité sur l’imagination allemande, et fut au contraire repoussée en pro- <fH*tion des efforts que le prince despote faisait pour l’établir.
Ainsi, messieurs, une grande influence de la philosophie française sur la politique des souverains de l’Autriche et de la Prusse, une très-faible
influence du goût français sur quelques évrivains allemands, qui couvrent ce qu'ils empruntent de scepticisme à notre littérature par l'érudition , la métaphysique rêveuse, et l’imitation du géuie anglais, voilà ce qu’à la première vue nous offre l'Allemagne.
Cependant, ces vastes États du Nord, qui occupent aujourd'hui une si grande place dans la politique et dans l'attente des peuples , n’avaient pas échappé non plus à la puissance de l’esprit français. Il ne s’agit plus là pour nous de surprendre, de constater dans quelques écrivains étrangers l'adoption des idées que la France avait mises dans le monde. Nous n'irons pas demander À un auteur russe ou suédois ce qu'il a imité des livres français du dix-huitième siècle. Mais jetant un coup d'œil sur le Nord, nous y verrons l’esprit français porter en Rassie, en Danemark, en Suède, tout à la fois la politesse de cour et la philanthropie sociale. Tels sont les deux caractères de son influence.
Certes, ce sera dans l’histoire de la civilisation un spectacle à jamais curieux que de voir une puissante souveraine comme Catherine en correspondance habituelle avec Voltaire, de la voir invitant d’Alcmberl à venir à sa cour élever l’héritier de son vaste empire, et recevant avec admiration le sceptique Diderot. La familiarité de Voltaire en écrivant à Catherine, la politesse, l'art ingénieux, la coquetterie de Catherine dans scs réponses au malicieux solitaire de Ferney, tout cela peut caractériser uneépoque. Celle destinée de Voltaire, qui, gentilhomme de la chambre exilé de Versailles, a tant de crédit et de faveur à Saint-Pétersbourg, forme une anecdote piquante de cette grande révo. lotion morale du dix-huitième siècle. Sans doute, la philosophie impartiale, la philosophie qui n’est ni une passion de parti ni un instrument de circonstance, s'offensera de voir Voltaire prodiguer tant d’éloges à la femme qui, pour régner, avait fait étrangler son mari. On s’étonnera que, par distraction, il lui donne même le nom de Serai ramis. Ôn ne sera pas moins blessé de voir l’impératrice, laissant échapper à la fois le secret de sa faiblesse et celui de son crime, écrire à Voltaire « que l’afné des Orloff a l’àmé d’un Romain, qu’il « est digne des plus beaux temps de la république.» On ne s'étonnera pas moins, ou plutôt on concevra très-bien qu’elle veuille intéresser Voltaire à la destruction du royaume de Pologne, qu’elle prétende travailler par celte conquête aux progrès de la tolérance. Mais la réponse de Voltaire est un curieux exemple de la toute-puissance qu’avait prise l’esprit en traitant familièrement avec les souverains. Voltaire ne parait pas croire que le désir de propager
la tolérance ait seul déterminé l’invasion des belles provinces de Pologne ci l’avéncment d’un favori de Catherine au trône qu’elle sc prépare à faire disparai trc.
Je ne suis pas fait, lui répondit-il , pour pénétrer dans ros secrets d’Etat; mais je serais bien attrapé si Votre Majesté n’était pas «l’accord avec le roi de Pologne; il est philosophe, il est tolérant par principe : j’imagine que vous vous entendez tous deux comme larrons en Foire, pour le bien du genre humain.
A la vérité, pour racheter la petite sincérité philosophique de cette phrase, il ajoute :
Un temps viendra, madame, je le dis toujours, ou toute la lumière nous viendra du Nord. Votre Majesté Impériale a beau dire, je vous fais étoile ; et vous serez étoile.
Mais, malgré ce compliment poétique, la leçon était un peu vive. Ccpcndaut Catherine fil semblant de ne pas l’entendre; elle ne s’arrêta poiul à l’application si piquante cl si juste du proverbe populaire. Elle continua, sous les yeux et avec l'aulorilc do Voltaire, de saccager la Pologne, dans l'intérêt de la tolérance; elle flattait aussi le philosophe de l'espérance qu’elle allait affranchir tous les serfs do l’empire de Russie; puis clic promettait plus sérieusement de conquérir la Grèce et la Turquie; enfin elle affectait de préparer un magnifique coda de lois pour tous les Tarlares, tous les Baskirs, tous les Cosaques de son empire; et après avoir réuni les députés de ces nombreuses provinces, et leur avoir fait donner lecture de ce code, auquel ils étaient peu préparés, elle en avait envoyé en France un exemplaire, que la censure du temps, par un forte mesure , défendit de réimprimer à Paris.
Ce code, en Russie, n'avait du reste aucun inconvénient pour le despotisme ; car il n'élait ni entendu, ni appliqué. C'était une espèce de manifeste adressé par la puissante souveraine à la philosophie française du dix-huitième siècle; c’clail un manteau pour couvrir l’invasion de la Pologne ; c’clail une déclaration sans conséquence qui faisait grand plaisir à Paris, et valait de grands éloges à l'impératrice. On y voyait de belles citations de Montesquieu, et plusieurs principes de Y Esprit des lois , ranges eu articles, à l’usage, croyait-on, du plus vaste empire de la terre. Il y avait dans tout cela du prestige, de la tromperie; mais on ne peut y méconnaître un singulier hommage rendu à cette puissance de l'esprit français dans le dix-huitième siècle; et c’est là ce qu'il nous importe de marquer en ce moment.
D’autres exemples achèvent de caractériser celle vaste et curieuse influence. Vous la retrouvez au plus haut degré dans les écrits du roi de Suède, l’infortuné Gustave III. Ces cours du Nord étaient devenues de petites academies françaises. Sans doute, ce changement n’agissait pas sur la fouie :
TABLEAU DU DIX dans ces monarchies, une trop haute barrière séparait le peuple et la cour. De plus, le changement était fait trop vite, improvisé tout à la fois par engouement et par théorie; et les peuples qui devaient en recueillir le fruit n'étaient nullement préparés à le comprendre ni à le recevoir. Ainsi cependant, du milieu de Paris, le livre des écrivains français, et surtout l'ouvrage de Montesquieu, génie tout ensemble hardi et modéré, devenait la raison d’Élat de la plupart des souverains, ou du moins leur raison d’Élal publique, officielle. L’ancien machiavélisme restait comme une ressource cachée, comme un secret de cabinet; mais ce qu'on avouait, ce qu'on annonçailau peuple, c'étaient les idées de tolérance et d'humanité proclamées par Montesquieu et par Voltaire. Voltaire, le plus populaire des écrivains, Voltaire, dont la profondeur se cache sous l'agrément, dont l’audace s’enveloppe de frivolité, exerçait une action plus étendue sur les rangs élevés delà société, dans tous les pays de l'Europe. L'autorité de Montesquieu épurait la politique ostensible des gouvernements. La séduction de Voltaire agissait sur les idées, sur l'esprit, cl trop souvent, il faut le dire, sur les mœurs des cours, de la noblesse et des hommes les plus éclairés. C’était donc, après avoir analysé le génie de ces puissants écrivains, et relevé dans l’un d’eux ce que la morale cl la vérité peuvent y blâmer, que je devais placer le tableau de l’influence française dans toute l’Europe : car ce n’est pas Marmontel ou Diderot qui ont ainsi régné : c'est Montesquieu, c’est Voltaire.
Maintenant, messieurs, il me reste à retracer les mêmes faits se reproduisant sous d'autres formes, dans les pays où d’anciennes institutions, d’anciens préjugés, une civilisation contraire à la civilisation moderne semblaient opposer bien plus d'obstacles aux progrès de l'esprit français. En effet, dans le plus vaste empire du Nord, avant le dix-huitième siècle, vous n'avez que la barbarie. Le jour où le czar Pierre, par coup d’État, importe la tactique, l’industrie, les arts modernes dans son pays, il y fait une place pour les idées de la philosophie française, qui plus lard y devaient être appelées, en partie, comme un amusement de cour, en partie, comme un instrument de politique et de pouvoir. Dans cette Russie complètement sauvage il y a cent ans, la tolérance pouvait naître bien plus vite que dans celle Italie spirituelle et polie dès le quatorzième siècle. Les souvenirs, ou plutôt l’absence de souvenirs que laissait cette vie rude cl barbare du Nord , remplacés promptement par les merveilles toutes faites de notre civilisation, n’élaicnt pas un obstacle aux idées de tolérance moderne; au lieu que, dans l’Italie, les restes d’une autre civilisation
savante et superstitieuse, plus favorable aux arts qu’à la raison, luttaient contre l'esprit de réforme. Une semblable résistance s'offrait avec plus de force dans l’Espagne, dans le Portngal; et la civilisation française, qui, sans descendre dans les classes inférieures, avait travaillé si vite sur l’esprit des cours du Nord, devait trouver une œuvre plus difficile dans les beaux climats du Midi.
Cependant, là même, nous sommes singulièrement frappés de tout ce que celte littérature française a fait en cinquante ans. Les événements actuels cl les idées qui nous entourent sont bien contraires à ce résultat, je le sais. On ne peut sc figurer aisément que, sous quelques rapport, l’action des idées françaises était, au milieudu dix-huitième siècle, plus puissante, plus prompte à Madrid, à Lisbonne qu'à Paris; et pourtant l'histoire l'atteste. Une première révolution morale avait suivi l'élévation de Philippe Y sur le trône d'Espagne. Ce sera, messieurs, un souvenir éternellement glorieux pour la maison de Bourbon, que le crime permanent de l’inquisition, que les sacrifices humains, au nom de la foi, aient disparu pour jamais aussitôt qu’un (ils de France occupa le trône d’Espagne. Le dernier auto-da-fé célébré à Madrid est de 1680. 11 marqua la chute irrévocable de la branche d’Autriche en Espagne, de cette domination si pesante et si tyraunique.
Toutefois le caractère de Philippe V, la mélancolie dont il fut tourmenté une grande partie de sa vie, je ne sais quelle mollesse énervante du climat, quelle apathie naturelle aux murailles d’Aranjucz, relarda beaucoup l'action salutaire de l’esprit français en Espague. Le bien que semblait promettre celte influence fut réalisé longtemps après par un prince habile, généreux, dont la mémoire n’est pas assez souvent célébrée; qui, obligé de lutter pour conquérir et garder le pouvoir , s’exerça presque comme Ilcnri IV, et qui, dans une vie longue, montra toujours les vertus d’un honnête homme, cl quelquefois les qualités d’un grand roi. Aujourd'hui ce n’est pas en Espagne que l'on irait chercher des ministres : aucune idée de supériorité politique, de sagesse , de science economique et sociale, ne s’attache aux hommes d’Élat de cette nation. Dans le dix-huitième siècle, au contraire, de 1780 à 1784, vous voyez en Espagne le gouvernement confié à plusieurs hommes habiles cl généreux, formés aux leçons de la philosophie française , dans ce qu’elle avait eu de sage, d’applicable, et disciples éclaires de Monstesquicu.D'Aranda,Camporoaiièsc, Florida B lança , sont des hommes qui feraient honneur à l'époque actuelle, des esprits élevés en qui l’élude avait rapidement développé des idées qui devaient naître ailleurs de l’expérience et du temps. Ils
m COURS DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.
étaient devenus hommes d’Élal bienfaisants, sages réformateurs , comme aurtefois Lucullus devint général, en lisant de bons livres pendant son voyage. C'est encore une reconnaissance qu'on doit à la partie vraiment utile et morale des lettres françaises dans le dix-huitième siècle.
Sans doute de grands obstacles arrêtèrent en Espagne celle influence étrangère; sans doute il en résulta des bizarreries sociales. Lorsque vous voyez le roi Charles III, dans un goût de civilisation moderne, prohiber ces immenses chapeaux sous lesquels se cachait la flgure d’un Espagnol, et ces vastes manteaux que l'on portait même par une chaleur plus forte que celle-ci, et où on enveloppait toute sa personne, et souvent son poignard; lorsque vous voyez les édits royaux se multiplier pour cette réforme , et en 1768 une épouvantable émeute éclater à Madrid en faveur des chapeaux et des manteaux, dans celte anecdote puérile vous reconnaissez ce que ce peuple avait de tenace et d'obstiné, et combien sera pénible la tâche du réformateur. Cependant, quelques années après, une suppression plus imporlantequc celle des chapeaux signale tout à coup cl la politique cl la puissance du ministre espagnol. Une société célèbre, qui semblait avoir son camp privilégié dans l’Espagne, y fut supprimée par un décret de l’autorité royale. L’ordre s’exécuta sous quelques rapports avec une rigueur excessive, mais généralement avec une habileté politique, une science économique et judiciaire très-remarquables. Tuul ce qu’avaient pensé Montesquieu et d’autres publicistes sur l'inconvénient des propriétés de mainmorte, sur la réforme désirable et possible dans le nombre des monastères, sur les abus du pouvoir temporel ecclésiastique, se reproduit dans les ordonnances royales que fit rendre le marquis d’Aranda. Le même esprit dicta les édits qui bornèrent singulièrement la juridiction de ce tribunal de l’inquisition, dont la pensée faisait frémir Pascal écrivant â Paris ses immortelles Provinciales.
Telle était l’influence de l’esprit français sur l’Espagne du dix-huitième siècle. Là , comme dans le Nord, elle agit plutôt sur l’ordre social que sur la littérature. Nous trouvons peu d’auteurs espagnols imitant le génie des écrivains français , ayant du talent avec eux, d’après eux, comme eux; mais l’esprit français se réalise en Espagne par des édits et des actes de gouvernement; on le retrouve dans des ouvrages écrits par des hommes mêmes qui régissent l'Étal, La discussion et la science semblent devenues dans l'Espagne de cette époque , comme aujourd'hui dans les pays les plus libres, un moyen decrédit, une arme du pouvoir. Campomanès public d'utiles traités sur l’instruction élémentaire de
la classe pauvre, sur la nécessité de multiplier les manufactures, sur les taxes arbitraires, nuisibles à l’industrie. Tous les objets d'économie sociale sont traités, non pas spéculativement, mais pour la pratique, non par des écrivains dans leurs greniers, comme on le disait encore du temps de Louis XIV, mais par des écrivains hommes d’État et ministres. En Espagne, comme dans le Nord, l'influence française n’avait saisi que la cour et les esprits éclairés. Le peuple en recevait le bienfait par contre-coup : mais les idées mêmes ne lui arrivaient pas ; cl elles y auraient trouvé dans les vieilles coutumes plus d'obstacles qu’ailleurs.
On donnerait une notion fort incomplète de la philosophie française, dans ce qu’elle a fait de bon et d’utile, si on n’allait pas soigneusement recueillir les traces de son influence dans un pays tel que i’Espagne. Ce règne de Charles 111, qui du reste était lui-même un prince pieux autant qu’éclairé, ce règne marqué par la répression du pouvoir monacal, l’encouragement du commerce et des arts, restera dans les annales de l'Espagne, comme le monument d’une belle tentative de réformation politique et sociale. En effet, tout ce qui fait que l’Espagne est un pays quelque peu civilisé, qu’clie a des ponts, un hôtel des postes, un hôtel des douanes, qu’elle a même deux canaux (on n’a pas achevé le second), qu’elle a je ne dirai pas seulement des académies (il y en a tant en Italie!), mais un cabinet d’histoire naturelle, un jardin des plantes, tout cela se rapporte aurègnede Charles III, et fait la gloire de ses trois ministres, d’Aranda, Campomanès, Florida Blanca. Une circonstance remarquable atteste combien cet esprit d'amélioration, inspiré par les écrivains français, était puissant à la cour de Madrid. Le marquis d’Aranda, qui avait vaincu la redoutable Société des jésuites, blessé lui-même dans le combat, et ébranlé par les haines qu’avait excitées sa victoire, comme il arrivera presque toujours aux adversaires d’une secte nombreuse et opiniâtre, fut quelques années après oblige de quitter le ministère, eide venir ambassadeur en France; maissa politique lui survécut dans les conseils du souverain. Ses rivaux , ses successeurs suivirent le mouvement de réforme qu’il avai t commencé. Florida Blanca continua l’ouvrage du marquis d'Aranda , qui recevait à Paris les éloges empressés des philosophes et du public.
Mais cette adoption des théories et d’idées étrangères qui peut hâter la réforme politique d’un peuple et lui donner de nouveaux moyens de prospérité, ne sert pas égalcmentà l’inspiration et au génie littéraire. Tandis que Campomanès faisait de bons mémoires contre les empiétements ecclésiastiques , l’accumulation dc9 propriétés dans les
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
mains du clergé « l'abus des donations, el lâchait de redresser sur ce point l'esprit incorrigible des Espagnols, un autre homme d'État, don Ignacio de Luzan , ministre du commerce et directeur de l'Académie royale, écrivait un gros volume in-folio, renfermant une poétique régulière et classique. On eût dit que l'action administrative qui réformait Je pays voulait aussi réformer le goût, qu'on allait donner des principes d'imagination d’après nos poêles, comme on faisait des réformes dans les lois d'après nos publicistes. Mais il n’eu va pas ainsi. Don Ignacio pouvait être un excellent ministre du commerce; mais sa poétique n'a pas fait naître de poêles en Espagne. Ces théories de goût empruntées à la France n'étaient bonnes qu’à refroidir l'imagination espagnole, qui n’a tout son éclat que lorsqu’elle a tous ses caprices. Ainsi, réforme littéraire sans intérêt et sans pouvoir, réforme politique singulièrement curieuse el digue d'occuper une grande place dans l’histoire de l'esprit européen au dix-huitième siècle; voilà ce que nous offre l'Espagne sous l'influence française.
Le même spectacle, le même contraste se présente à nous dans le Portugal. Souvent les écrivains du dix-huitième siècle ne sont pas seulement accusés d’avoir été des sceptiques, tort dont je conviens tout à fait pour quelques-uns d’entre eux; on leur reproche encore d’avoir été des déclamaleurs , d’avoir follement exagéré les violences, les abus de la superstition. Cependant en 1750, sous le règne de Jean V, un juif de Lisbonne , qui avait du goût pour la littérature el qui voyait avec dépit la décadence du théâtre portugais, depuis que l’enthousiasme des expéditions aventureuses du seizième siècle u’auimailplus l'imagination poétique, se mit à composer des opéras; c’était un délassement bien peu répréhensible : personne de vous ne se douterait que cela dût attirer quelque danger à l’auteur; d'ailleurs, ces opéras étaient bien censurés, avant de paraître sur la scèue. Qu’arriva-t-il cependant de ce pauvre juif? Dans un magnifique auto-da-fé, célébré à Lisbonne en 1755, il fut brûlé vif. Était-ce pour avoir fait des opéras? était-ce seulement pour être juif? Le fait n’csl pas éclairci. Mais enfin il fut une des victimes nombreuses de cet auto-da-fé. Ainsi , lorsque trois ans plus tard Montesquieu, en 1758, publiait, dans YEtprit de* /où, ce beau, cet éloquent chapitre où il représente une jeune juive au pied du bûcher, adressant d’éloquentes paroles à ses persécuteurs, et reprochant aux chrétiens d'alors de prendre le rôle des Dioclétien et de donner aux juifs celui des martyrs, Montesquieu n’était pas déclamatcur. Ce sont peut être ces pages éloquentes traduites dans toute l’Europe, commentées par l’enthousiasme de tous
les hommes éclairés, qui ont fait que le bûcher de 1755 a été le dernier, même en Portugal, et qu’on n'a brûlé personne depuis Antonio José. Reconnaissons donc partout celle salutaire influence de l’esprit français dans le dix-huitième siècle. En Portugal, comme en Espagne, nous la verrons non pas seulement proscrire quelques restes de barbarie, mais commencer une société nouvelle.
Ici, messieurs, je rcocontre quelques difficultés; je crains de sortir de la littérature et de tomber dans l'histoire; mais, lorsque l’histoire ne fait que constater les résultats des lettres mêmes, lorsque l'histoire ne fait qu’enregistrer les faits qui sont nés de l'influence des lettres et de la pensée, pouvons-nous lui refuser une place?
Ainsi , lorsque vous voyez , sous le règne de Joseph l", s’élever en Portugal un ministre qui partage les idées du marquis d’Aranda, mais emprunte à ce fonds de barbarie que conservait son pays, quelque chose de plus altier et de plus violent pour réprimer celte barbarie même, lorsque vous voyez un marquis de Pombal, qui semble le Richelieu de la philosophie moderne, combattre le fanatisme par des actes arbitraires et cruels, en blâmant ce résultat, vous en tenez compte dans l’histoire de l'esprit humain. Don Antonio Carvalho, depuis marquis de Pombal, avait voyagé dans l’Europe et recueilli les leçons partout répandues de la philosophie française. Devenu ministre principal el favori de Joseph, roi de Portugal, il s’attacha d’abord à ranimer le commerce et les arts dans son pays, et surtout à l’affranchir du joug monacal. Ce fut en Amérique qu'il porta les premiers coups à cette puissance, qui si longtemps avait dominé l’Europe. Un traité d’échange stipulé avec l’Espagne donnait à la couronne de Portugal ces colonies du Paraguay que les jésuites avaient habilement civilisées, et qu’ils gouvernaient en feudataires indépendants. )*es jésuites résistèrent à ce changement de maître, et les paisibles colons des provinces d’Uraguay el de Maragnon prirent les armes, pour rester fidèles au pouvoir des pères qui leur avaient appris , disaient-ils , à être hommes et chrétiens. Pombal envoya son frère et des troupes pour les soumettre. La guerre se fil avec cruauté; le plus lieau monument élevé par les jésuites, le seul qui fût sans danger pour l'Europe, disparut sans retour. Le Portugal , au lieu de laisser subsister un Étal florissant, une espèce de république chrétienne, mil sous son pouvoir une colonie pauvre el dévastée. Mais cet événement, que doivent blâmer la philosophie et l'humanité, eut dons l’Europe un contre-coup salutaire.
Le Portugal avait été longtemps sous le joug de ccs moines impérieux , dout le sage cl pieux
Charles III disait : « Toutes les fois qu'on me parle « d’une mauvaise affaire, je demande s’il n'y a pas w là quelque moine. » Le marquis de Pombal, les ayant une fois blessés au Paraguay, ne craignit pas de les attaquer en Europe. Actif, ambitieux, intrigant et homme d’Élat, il obséda si bien toutes les volontés du roi qu'il fit éloigner les jésuites de la cour, dont ils étaient maîtres depuis un siècle. Bientôt éclate une conspiration. Le roi de Portugal, assailli dans sa voiture , est frappé d’une balle. L'impérieux marquis de Pombal fait saisir plusieurs grands du royaume, soupçonnés tout autant de haine contre lui que de trahison contre le roi. Trois pères de la fameuse Société étaient accusés d’avoir été consultés par les assassins, et d’avoir répondu que le meurtre du roi ne serait pas même un péché véniel : telle était encore la puissance de la société, que Pombal, malgré son audace, n’osa pas 1rs livrer à la justice sans un bref de Rome : il le demande en vain. Le marquis de Tavora et deux autres grands du royaume portent leurs têtes sur l'échafaud ; les trois religieux sont inviolables. Pombal alors imagine de faire traduire le principal d’entre eux devant l’inquisition, sous prétexte d'hérésie; et l'inquisition prononça le supplice du feu pour punir quelques phrases mystiques et quelques rêveries. Peu de temps après, l’implacable Pombal fil célébrer avec grande pompe un auto-da-fé, où ne furent exposés que des prêtres cl religieux. Telles étaient les applications violentes et dérisoires que recevaient les principes de la philosophie française des mains d’un ministre impérieux cl vindicatif.
Toutefois, dans l’histoire des lettres françaises, dans le développement de la civlisation de l’Europe au dix- huitième siècle, cette administration de Pombal au milieu du Portugal était une espèce de phénomène que nous avons dû rappeler. Ce ne fut pas seulement à des violences de partis, à des abus de la force, sous le nom de tolérance, à des réformes par lo glaive, que Pombal borna l'exercice de son pouvoir; il fil encore des choses grandes et salutaires ; il réveilla le génie de sa nation ; il lui rendit l’ardeur du travail cl du commerce. Nélant les intérêts de son pouvoir à ceux de la couronne, il fut réformateur à son profit; mais on ne peut douter que celte administration vigoureuse n’ait eu dans les destinées du Portugal une influence qui peut-être s’apercevra plus tard, qui longtemps a pu rester suspendue, mais a jeté dans les esprits d'heureux germes d’activité sociale.
Telle est, messieurs, la revue rapide, superficielle, mais sincère de l’influence sociale et politique obtenue par la littérature française sur toute l'Europe du dix-huitième siècle. Cette influence , vous le voyez, change de caractère, s’empreint
plus ou moins des vices et des passions des pays auxquels elle s'applique; elle se transforme, se modifie, s’exagère, d’après les hommes qui la reçoivent et qui s’eo servent ; mais elle n’en est pas moins l’âme commune de la civilisation de l’Europe à cette époque ; elle se manifeste quelquefois perdes injustices qu'elle désavoue. C'était comme un déplorable prélude, comme un essai des violences qui signalèrent à une époque plus rapprochée de nous la même tentative pour passer de la spéculation à la pratique, pour traduire les idées en faits. Toutefois c’est un spectacle instructif et un monument singulier de la puissance de l’esprit français.
Cet esprit, je ne l’ai pas encore fait connaître lout entier ; je n’ai choisi d’abord que les hommes qui en avaient été les plus éclatants interprètes; Montesquieu, par l’élévation, par la force, par la sagesse de ses pensées; Voltaire, par le don inimitable de plaire à tout le monde, et de faire tout comprendre; Rousseau, par la passion, par la colère, par la logique, s’appliquant aux intérêts et aux droits des peuples, cl agitant ceux que Montesquieu avait instruits, ceux que Voltaire avait fait rire. Ces trois hommes avaient été les rénovateurs de l'esprit européen. Voltaire disait :
J'ai plus fait dans mon temps que Luther et Calvin.
Ce qu’il disait avec orgueil, et sans y mêler quelques scrupules qu’il aurait dù sentir, Montesquieu pouvait l’exprimer avec confiance ; son action, moins visible, moins bruyante, avait pénétré plus avant. Rousseau pouvait le dire : ses livres, qui, dans la froideur de nos habitudes actuelles, nous intéressent seulement par l’éloquence et par la beauté de langage, et nous laissent apercevoir les vices de raisonnement, les exagérations de principes saisissant alors tous les esprits , avaient quelque chose de la puissance attachée aux discours des orateurs antiques; sa parole ne retentissait pas du haut d’une tribune; elle n’agitait pas un peuple rassemblé dans une place publique; mais elle avait l’Europe tout entière pour forum ; elle était répétée par toutes les jeunes imaginations, invoquée même par les plébéiens qui , parvenus au pouvoir, luttaient contre les grands, et par les grands qui luttaient contre les prêtres; elle donnait des armes à toutes les passions et à tous les talents à la fois.
En revenant bientôt en France, nous n’y retrouverons plus rien d’égal à ces trois puissants génies. Mais il n’est pas sans intérêt d’examiner ceux qui en France même furent les disciples, les imitateurs de ces premiers penseurs qui avaient agité l’esprit de l’Europe.
Ce n’csl plus par des noms d'hommes que nous caractériserons l’époque qui nous reste à retracer.
Il n’y a plus d'hommes dont les noms parlent assez haut ; mais nous examinerons successivement dans les écrivains français du second ordre la philosophie, la théorie des arts ou la critique, et enfin l'application du talent à tous les objets d'utilité sociale, à toutes les questions d’ordre politique. Ainsi nous serons conduits par une pente insensible à cette grande époque où la théorie fit place à l'action ; et nous aurons vu la littérature, après avoir dévoré tous les sujets spéculatifs, après s’étre exercée sur tout ce qui intéresse l'imagination et le cœur, devenir exclusivement une puissance sociale qui change, réforme et bouleverse.
TREIZIÈME LEÇON
Suitede l'examen delà littérature française au dix-huitième siècle.— Ecrivains du second ordre.— Ministère du duc de Choiscul. — Etal général de la société; affaiblissement de tous les anciens pouvoirs. — Progrès du scepticisme et du matérialisme secondés par la monarchie absolue. —•Helvétius. — Le Système de la nalure. — L‘ Encyclopédie — Philosophie religieuse. — Résumé. — Esquisse des sujets qui restent à retracer pour compléter ce Cours.
Messieurs,
Nous allons aujourd'hui rentrer en France. La longue digression que j'ai faite avait son intérêt et son motif; elle était liée k l'histoire des lettres françaises, et nécessaire à l'intelligence du passé, comme à la prévoyance de l'avenir. Mais ce foyer de flamme et de lumière qui du milieu de la France éclairait, et plus tard embrasa l’Europe, nous «levons nous y arrêter encore. Après avoir suivi l'action des lettres françaises au dehors, il faut en voir les derniers effets dans notre patrie même. Ce ne seront plus quelques hommes de génie puissants par leur pensée qui nous apparaîtront ; ce sont les les interprètes nombreux d'une opinion devenue générale; c’est une force collective ; c’est un système. Ce point de vue, s’il est moins favorable à l'admiration littéraire, n’est pas moins instructif pour l'histoire des mœurs et de la société.
Cette philosophie dont nous avons retrouvé par toute l'Europe l’influence souvent généreuse et salutaire, il faut l’examiner aussi dans les erreurs qu’on lui reproche; il faut chercher ce qu’elle devenait, lorsque du génie d’un Montesquieu elle tombait à quelque esprit a la fois violent et subalterne qui exagérait les idées qu’il empruntait.
Lorsqu’on jette un regard impartial sur les temps qui nous ont précédés, lorsqu'on parcourt d’une seule vue les quarante années antérieures à 1789, on est frappé du prodigieux travail de destruction qui s'opérait de toutes parts en France. Vos imaginations classiques se souviennent de celle belle
fiction où Virgile, enlevaut tout à coup le nuage qui obscurcit les yeux mortels d’Énéc, lui fait voir tous les dieux ensemble occupés à démolir les forteresses , les murailles et les portes de Troie :
Ipse pater Danats animos viresque secundas
Sufficit
Apparent dira fades, inimicaqua Trojæ Numina magna deûm.
Tum verO omne mihi visttm considéré in ignés Ilium, et ex imo verti Neptunia Troja.
Ces vers, éclatant de poésie, ne pourraient-ils pas offrir une image allégorique de toutes les forces destructives qui, du trône jusqu'au dernier rang de la société, travaillaient en France avec une espèce de concorde à tout changer, à tout renouveler? Ainsi s’abîmait l’ordre antique sous tant de coups redoublés.
Les uns agissaient sans le savoir, les autres sans le vouloir, les autres avec une volonté dont euxmêmes ne calculaient pas la puissance. Ce trône, que Louis XIV avait^exhaussé sur la gloire, était rabaissé par la faiblesse. Tandis que la monarchie absolue de Louis XIV, au temps où les passions du roi servaient de spectacle à toute la France, était ennoblie par l’illustration des armes, par l'éclat de la jeunesse , par celte prospérité qui donne de la grâce à tout, c’était au milieu des revers et au commencement de la vieillesse que le successeur de Louis XIV, indifférent à la gloire, aux arts, se livrait à des plaisirs qui dégradaient la dignité du prince et la force du gouvernement. Une favorite était le premier ministre de l'Étal; plus d’un philosophe briguait sa protection et attendait, comme nous le dit naïvement Sfarmontcl, le moment du voir passer la jeune souveraine. Première cause de destruction sur le trône même ! Au-dessous du trône, toute cette hiérarchie sociale, transformée sans être détruite par Louis XIV, était sourdement minée par l’action des idées et des mœurs. Le clergé n’avait plus que l'éclat des richesses enviées, dangereuses , et qui , suivant la prédiction éloquente de Massillon , devaient un jour renverser le sanctuaire plutôt que le défendre. Dans le siècle de Louis XIV, c’était sur la primauté de la science et du génie qne s'était fondée presque toujours la primauté épiscopale et religieuse. Eussiez- vous été maîtres de choisir, d’appeler le plus digne, vous n’auriez pas trouvé dans la France un génie plus puissant, plus élevé que Bossuet, une âme plus vertueuse, plus pure, un plus beau talent que Kénélon, un orateur plus éloquent, un homme d» bien plus modeste et plus simple que Massillon.
Le siècle de Louis XIV avait hérité d’une des habitudes et d’un des secrets de la puissance ecclésiastique : il élevait les talents encore plus que la naissance. Flcchicr était sorti de la boutique d’un
chandelier, pour parler arec autorité dans la chaire épiscopale de Nîmes. Beaucoup d'autres hommes célèbres du dix-septième siècle avaient également échangé l'obscurité de leur naissance contre les dignités de l'Église. Au contraire, l'esprit de cour qui dominait le gouvernement de France au dixhuitième siècle appelait exclusivement aux premières dignités du sacerdoce des hommes qui n'avaient d'autre titre que leur noblesse, les grâces légères de leur esprit, ou quelquefois des protections doublement scandaleuses pour un ministre de l'autel. Du reste, nul grand talent n'illustrait la chaire chrétienne.
Ainsi, une des colonnes de l'édifice , celle puissance morale de l'ordre ecclésiastique sur laquelle Louis XIV avait en partie appuyé sa monarchie, tombait et s'écroulait d'elle-méme.
Cet autre appui de l'ancienne monarchie, la noblesse, malgré les faveurs qui lui étaient prodiguées , avait également beaucoup perdu de cette confiance en soi-même, de celte foi à ses privilèges et à scs droits qui fait une partie de la puissance de tous les corps. Louis XIV lui-même avait commencé celle décadence de la noblesse. Le jour où il avait tiré les seigneurs des donjons de leur château, ou du gouvernement militaire des provinces, pour leur offrir l'élégante domesticité de la cour, il avait ôté à l'esprit féodal sa force et sa fierté.
Bientôt la cour u'eut plus l'éclat, la dignité que lui avait donnés Louis XIV ; les vices succédèrent aux plaisirs élégants et délicats, aux fêles brillantes. Ainsi la cour devint l'écueil de la noblesse.
Uue autre puissance sociale n'était pas moins affaiblie et travaillée par un mal intérieur : je parle de ces corps judiciaires qui avaient fait une partie de la gloire de l'ancienne monarchie, qui avaient déterminé toutes les grandes mutations qu'elle éprouva.
Louis XIV avait abaissé 6oas le fier niveau de son sceptre les parlements comme la noblesse. A sa mort, on avait vu combien les volontés du plus impérieux souverain s’arrêtent après lui. Le premier acte de ce parlement, si faible, si humble sous Louis XIV, avait été de casser le testament du grand roi; mais, après cette démarche éclatante, le parlement ne montra ni des lumières ni une fermeté de principes proportionnées au rôle qui lui était offert par uue monarchie absolue cl un prince faible. Occupés de misérables tracasseries théologique* , combattant tantôt les molinisles, tantôt les philosophes, les parlements, devenus jansénistes à force de haïr les jésuites, ne furent point saisis, entraînés par un grand intérêt politique et social. La furme même de ces parlements , l'hérédité de rang et de fortune qui perpétuait dans les mêmes familles le
patricial de la justice, les rendait plus étrangers au progrès des lumières, et ne les associait pas assez au renouvellement des esprits. Leur indépendance était souvent mêlée de routine et de préjugés. Ces parlements, 6i hardis contre la cour, étaient en même temps faibles et timides devant l'opinion, qui ne les avait pas créés , qui ne les reconnaissait pas. Quelquefois d’accord avec le public , souvent ils le heurtaient jusqu'au scandale, et paraissaient inspirés par les traditions d’un autre siècle.
Ainsi les parlements poursuivaient avec sagesse et fermeté une société célèbre à laquelle on imputait beaucoup de torts, et qui semblait dépositaire des dernières passions de la ligue et du despotisme monacal. Hais eu même temps le parlement de Paris, consacrant une cruauté judiciaire dont s’indignait l’Europe, telle que la littérature française l’avait faite, ordonnait, à la majorité de quinze voix contre dix , le supplice atroce de ce jeune chevalier de La Barre, coupable d’un scandale qu'une justice plus douce aurait puni de quelques mois de prison. Cet arrêt , rendu au milieu de la philanthropie du dix-buitième siècle , infligeait au condamné la torture ordinaire et extraordinaire, la mutilation de la langue et du poing, et permettait par grâce que la tête lui fût tranchée, avant que son corps fût jeté sur le bûcher. Vous sentez ici , messieurs, une contradiction profonde et intolérable entre les préjugés d’un corps et l'état de la société.
Le supplice de l'infortuné Lally, les raffinements de cruauté, les surcroîts de barbarie qui se mêlèrent à l'horreur même du supplice, n'offrent pas un exemple moins triste de ce désaccord entre les anciennes habitudes judiciaires et les mœurs nouvelles.
Après avoir examiné d'une vue incomplète ces éléments de l'ordre social , après nous être dit combien ils étaient affaiblis , impuissants, opposés l'un à l'autre , il nous reste à chercher si la présence de quelque homme d’Étal supérieur ne pouvait pas tout réunir, tout relever. En effet, par ccs caprices et ces intrigues de cour favorables à la médiocrité, et quelquefois au talent, le pouvoir tomba et s'arrêta plusieurs années dans les mains d’un homme d'un esprit généreux , élevé, actif, le duc de Choiscul ; et cependant c’est là que l'on aperçoit la faiblesse de l'ancienne monarchie française. Le duc de Choiseul ne fil rien de salutaire et de durable. Il forma des plans vastes; il eut des pensées hardies; il voulut changer la politique de l'Europe; mais tout son pouvoir se réduisit à terminer enfin cette interminable affaire des jésuites, à les faire exiler du royaume. Les armes françaises n avaient pas retrouve leur éclat. Le gouvernement
élait sans force, et la nation sans liberté. On imputait nos malheurs à mille causes. La personne même qui devait en rougir le plus, la femme qui dégradait le trône par son pouvoir et le monarque par ses conseils , écrivait à un général d’armée ces étranges paroles :
Qu’est devenue notre nation ? Les parlements, les encyclopédistes l'ont changée complètement. Quand on manque assez de principes pour ne reconnaître ni Divinité ni maître, on devient bientôt le rebut de la nature ; et c'est ce qui nous arrive.
Qui est ce qui gourmandait ainsi la nation, et insultait à son avilissement prétendu? Une personne qu’on ne peut pas nommer ici.
L’administration du duc deChoiseul, subordonnée elle-même à celte influence frivole et profane, ne put relever la France. On le voit luttant contre une malière rebelle qui ne rendait pas sous sa main, former mille projets, vouloir ici arrêter l’impératrice, là le roi de Prusse, soutenir le vieux colosse musulman qui déjà élait occupé à sa chute, réver la délivrance et le maintien de la Pologne, et du milieu de cette ambition diptomatiqne tomber lui-mérae du pouvoir par la plus scandaleuse des intrigues de palais, en même temps que ces parlements devenus, malgré leurs préjugés , trop forts pour un gouvernement qui dépérissait chaque jour, étaient supprimés par un coup d’État du chancelier Maupeou.
Lorsque tant de causes réunies, tous les torts de la faiblesse et du pouvoir absolu à la fois poussaient la société vers une irrésistible décadence , faut-il demander quels furent aussi la partetletort des lettres? La littérature philosophique a joué en France le même rôle, a tenu la même place que la controverse religieuse en Angleterre. L’une et l’autre ont précédé les troubles civils, l’une et l'autre ont ébranlé les anciennes opinions sur lesquelles reposait je ne dirai pas l’ancienne constitution , mais l’ancienne forme de l’État.
En Angleterre, des intérêts véritables et légitimes de liberté s’étaient cachés, s’elaient enveloppés sous les absurdités théologiques et les fantaisies bizarres de sectaires innovant à l'envi l’un de l’autre, depais V indépendant mystique jusqu’au nullifldien. La philosophie française eut également ses sectaires pour qui les mots de tolérance , de lumières et d’humanité devinrent le prétexte de spéculations dangereuses et bizarres; mais la philosophie française, comme la controverse anglaise, renfermait un principe de justice et de perfectionnement social. En peut-on douter, si l’on songe que celle philosophie est devenue sous plus d’un rapport le droit public de PEorope, de la France; qu’elle a créé la liberté des cultes, l’égalité devant la loi, la liberté de la pensée et de la presse ; qu’elle a fait disparaître les entraves d’une législation bar-
bare et gothique ; qu’elle a réclamé la publicité des procédures, l’abolition de cette infâme torture qui déshonorait nos lois jusque sous le règne du vertueux Louis XVI?
C’est à celle époque cependant que l’on vit aussi se produire avec une déplorable profusion les vieilles doctrines d’athéisme, de matérialisme, d’intérét personnel que les Grecs et les Romains avaient jugées contemporaines de toutes les époques d’affaiblissement social. Singularité remarquable! Tandis que la société française était travaillée de l’espérance de s’affranchir, de s’élever, tandis qu’on aspirait à retrouver presque la vertu civique, une partie des écrivains faisaient dominer dans leurs ouvrages les opinions le plus contraires à toute dignité, à toute indépendance de l’âme. En effet, messieurs, ce n’est point la croyance de Pintérét personnel et de la nécessité; ce n’est pas la doctrine qui enlève à l’homme son âme, et le réduit à n’étre que l'instrument de ses propres organes; ce n’est pas celte doctrine qui pourra jamais inspirer le courage des grands dévouements, l'héroïsme des grands devoirs ; réformation sociale cl matérialisme semblent deux choses contradictoires.
Ici nous apercevons encore à côté des torts de la pensée les torts du pouvoir. En effet, sousquelie forme de gouvernement, sous quel régime politique s’est produite cette licence de doctrines? Était-ce à la faveur d’une liberté illimitée? Êtait-cesous des institutions parlementaires qui permettaient la discussion, l'examen? Non, ce fut sous les auspices d’une censure très-rigoureuse, sous le calme du pouvoir absolu. Le droit commun était le silence, le respect du rang et de la faveur; mais comme la philosophie sceptique invoquait la licence des mœurs, comme elle consacrait et encourageait tous les plaisirs d’une vie élégante et polie, il y eut bientôt une complicité naturelle entre la cour qui défendait d’écrire, et les écrivains qui bravaient cette défense, au profit de l'amusement et du scandale.
Quand vous voyez Voltaire encenser le maréchal de Richelieu, le nommer son héros, ou bien écrire cette pièce du Mondain, charmantesi l’on veut, mais qui n’est que l’apothéose du vice élégant, ne reconnaissez-vous que la faiblesse du courtisan, la flatterie du gentilhomme de la chambre de Louis XV ? Une pensée plus sérieuse dictait ce frivole langage. Cétait à l'appui du scepticisme et de la liberté d'opinion que Voltaire flattait ainsi les vices et les grands de la cour. Mais cette ruse de guerre, ce subterfuge de la stratégie philosophique, une postérité plus sévère ne l’admet pas pour excuse. Elle laisse peser sur une portion de la philosophie du dix-huitième siècle le tort d’avoir mal compris la métaphysique et dépravé la morale.
L'état de la société française, tel que nous l'avons esquissé devant vous n’opposait aucune barrière à celte double influence ; car les amendes, les lettres de cachet, et même le brûlement des livres au pied du grand escalier du Palais , ne sont pas des obstacles contre les doctrines. La pensée a quelque chose de libre et d’insaisissable qui ne peut être dompte que par la pensée. On a fait en Angleterre quatre ou cinq épreuves de licence irréligieuse et sceptique. Sous le règne de Charles II , à la faveur du pouvoir absolu et de la corruption de cour, les écrits licencieux s’étaient multipliés. Plus lard, la pensée affranchie s’épura ; le libre examen donna des défenseurs à la morale. En Angleterre, les doctrines scepliquesont plus d'une fois recommencé le combat; chaque fois elles ont trouvé d’éloquents, de nobles adversaires. A une époque voisine de nous, l’irréligieuse démocratie de Thomas Payne disparaissait devant l'éloquence religieuse de Burke, et était foudroyée de toutes parts ; c'est qu’au scepticisme on n’opposait pas la censure, mais la vérité. La défense était aussi libre, et plus noble que l’attaque. Les talents supérieurs se jetaient de préférence vers une cause qui répondait davantage à l’élévation de l’âme et ne laissait pas moins de dignité dans le combat. En France, au contraire, il y avait un haut clergé qui se taisait , qui jouissait de ses richesses, de scs honneurs, mais qui ne se mêlait plus aux querelles. Le parti philosophique n’ayant pour contradicteurs que la censure, ou le jésuite Nonolte, et éludant la censure à la faveur de la connivence universelle, triomphait et grandissait chaque jour.
Il est très-difficile d’être vainqueur, sans abuser de la victoire. Le parti philosophique fit un peu comme une armée d’invasion qui entre dans un pays sous prétexte de l’affranchir, et qui brûle, pille, saccage, détruit. Ainsi dans le champ de la morale, ces écrivains qui ne voulaient que ruiner quelques préjugés, quelques oppressions monacales, finirent par attaquer la spiritualité de l’âme, la réalité de la conscience, la liberté de la pensée humaine, et Dieu même.
Dira-t-on que, parmi ces agresseurs, dans l’avantgarde même de celte armée philosophique, il s’est trouvé des hommes généreux dont le caractère démentait les doctrines? J’en conviens. Me dirat-on qu’Helvélius était un homme bon et secourable, que sa vie, trop occupée par le plaisir, était ennoblie par la bienfaisance ; que dans sa magnifique terre de Voré, maître un peu irritable quand il s’agissait d’un délit de chasse, il était du reste le seigneur le plus humain et le plus doux? J’y souscris, j’y consens; je n’ai pas besoin de lui imputer un vice, un tort personnel pour faire retomber ce
vice ou ce tort sur sa philosophie. Dans celle élude que nous faisons de l'esprit humain, manifesté par la littérature, l'instruction est pour nous plus curieuse, quand nous voyons une doctrine erronée plus forte que les vertus de l’homme qui la reçoit et la proclame. Cest li qu’on aperçoit la puissance de celte opinion générale, de cette force qui poussait la trombe irrésistible du dix -huitième siècle.
Maintenant je me demande si ce gros volume d’flelvélius renferme quelques vérités utiles au genre humain, si la métaphysique, cette toile de Pénélope qu’on recommence toujours, si la morale, ce fondement de la vie humaine, a dû au génie d’ilelvétius quelques vérités nouvelles. J’ouvre le livre de l’Esprit , et j’y vois :
Noos avons en noos deux facultés, si i’ose le dire, deux puissances passives : l’une est la faculté de recevoir les impressions différentes que font sur nous les objets extérieurs; on la nomme sensibilité physique.
L’autre est la faculté de conserver l’impression que ces objets ont faite sur nous: on l’appelle mémoire; et la mémoire n’est autre chose qu’une sensation continuée, mais affaiblie.
Ces facultés, que je regarde comme les causes productrices de oos pensées, et qui nous sont communes avec les animaux, ne nous fourniraient cependant qu’un très-petit nombre d’idées, si elles n’étaient jointes en nous i une certaine organisation extérieure.
Si la nature, au lieu de mains et de doigts flexibles, eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doule que les hommes, sans arts, sans habitations, sans défense contre les animaux, ne fussent encore errants dans les forêts ?
Je n’en doute pas en effet ; si une partie des hommes étaient des chevaux, les autres hommes monteraient dessus. Mais ce n’est point ici la question. Ce qu’il importe de remarquer, c’est la singularité du raisonnement que tire l’auteur de la distinction entre les qualités sensibles et la constitution extérieure. Il semble que les qualités sensibles doivent l’emporter sur l’organisation extérieure, en fussentelles le résultat. Point du tout. Telle est la logique d’Helvétius que, la parité admise dans le premier point , c’est de la différence sur le second qu’il fait tout sortir. Selon lui, l’homme a comme les animaux, et pas plus, la sensibilité physique et la mémoire; mais comme d’ailleurs il est autrement fait, cette seule différence extérieure suffit pour créer le prodigieux intervalle qui sépare l’homme des animaux. Plus conséquent avec lui -même, Helvétius aurait déduit de l’organisation matérielle de l’homme quelques autres qualités physiques et sensibles qu’il aurait jointes à ces deux premières, dont il l’avait doué en commun avec les animaux. Il aurait dit: L’homme possède la sensibilité , la mémoire et telle autre faculté. Mais non; il s’est arrêté à la seule forme extérieure; et il a été plus absurde que le matérialisme même. Ailleurs Helvétius entreprend de prouver que juger, c’est sentir. De ce que diverses actions peuvent être
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
représentées dans un tableau, il conclut que le rapport moral de ces actions m’est donné par les sens, et que j'ai l’idée de la justice , comme celle de la grandeur ou de la petitesse physique.
Ce livre d'Uelvclius, que les censures de la Surbonne et les petites persécutions du pouvoir ont rendu célèbre, est partout écrit avec la même faiblesse de logique. On n’y sent aucune force de tête, aucune conception vigoureuse. Cependant il eut Iteaucoup d'influence; il offrait une doctrine morale qui flattait les penchants du siècle.
C'est que la douleur et le plaisir sont les seuls moteurs de l'univers moral, et que le sentiment de l'amour de soi est la seule base sur laquelle on puisse jeter les fondements d'une morale utile.
Ainsi, messieurs, voilà un seul point de vue offert à l'homme, le bonheur personnel; un seul sentiment consacré, l'égoïsme. Toute l’histoire vous dit, au contraire, que c’est dans le sacrifice du moi au devoir que sc montre la dignité de la nature humaine, et que sc révèlent avec le plus d'énergie les joies de la conscience satisfaite.
Mais celte doctrine d'IIelvélius n’elait qu'un commencement. Quelques années après parut un livre célèbre, te Système de la nature, dont la fastueuse diction et la mauvaise logique impatientaient la verve pleine de goût de Voltaire. Dans ce livre, fauteur est arrivé à l’incroyable proposition que voici :
Si l'bomme, d’après sa nature, est forcé d’aimer son hien-ttre, il est forcé d’en aimer les moyens; il serait inutile et peut-être injuste de demander à l'homme d’étre vertueux, s'il ne t’était pas, sans se rendre malheureux. Dès que le vice le rend heureux, il doit aimer le vice.
Voltaire se fâche sur ces paroles, et il s’écrie avec colère: « Celle maxime est encore plus exé- « crable en morale que les autres ne sont fausses « en physique. Quand il serait vrai qu’un homme h ne pùl être vertueux sans souffrir, il faudrait « l’encourager à l’élre. La proposition de l’auteur « serait nécessairement la ruioe de la société. »
La réfutation est vive; elle n'est pas profonde; car ce n'est pas seulement par l'inlérél qu'il faut repousser la doctrine de l'inlérél. Si celle doctrine était vraie, l'esprit de l’homme l’adopterait en dépit du mal qu’elle peut faire ; car il ue dépend pas de nous de croire ou de ne pas croire, par une considération d'utilité. C'est dans la réalité et le sentiment du devoir qu’il faut trouver la solution du problème ; elle n’est pas ailleurs.
Cette doctrine, exprimée dans le Système de la nature, sc retrouve dans vingt autres écrivains du dix-huitième siècle. Elle u'a pas de nom propre. C'est ici que l'on peut rappeler l’existeuce d'un ouvrage qui ne porte aucun caractère de génie, mais qui eut une grande puissance, l'Encyclopédie.
Nul doute que Diderot ne soit un homme rare par le mouvcmcnldc l’esprit, par l’abondance des idées, par une sorte d'émotion électrique dans le langage ; moins de doute encore que d’Alembcrt, esprit géométrique et esprit tin, n’ait embrassé nue grande variété de connaissances, et porté In lumière sur toutes les choses qui tenaient à l’ordre matériel. La réunion de ces deux esprits semblait promettre un grand ouvrage. V Encyclopédie caractérise le dix-huitième siècle, en ce qu’elle atteste le progrès des connaissances humaines cl le désir de les faire servir au bien de l’espèce humaine; mais eu même temps, elle est remplie de cc scepticisme qui, pour changer un étal de société en contradiction avec l’étal des esprits, ébranle les principes de toute société, et quelquefois de toute morale. Que de plus, cc livre soit souvent mal écrit, cela était inévitable dans quarante volumes in-folio. Que Voltaire dise : « J’y trouve des articles pitoya- » blés, qui me font honte à moi qui suis fun des » garçons de cette grande boutique, » rien de plus naturel. Que Diderot se vante d’avoir dans cet ouvrage, « l'uni vers pour école, et le genre humain «(pour pupille, » l'expression est ridicule; mais l'intention qui dictait l'Encyclopédie u’en était pas moins puissante.
Que pouvait-on opposera celte force active qui sapait les anciennes opinions? La Sorbonne pouvait-elle lutter contre cet esprit nouveau qui, rendu si piquant sous la plume de Voltaire, se retranchait encore dans les lourds et gros volumes de l'Encyclopédie, et donnait au scandale inéroc un air de gravité.
llarinontel faisait paraître un livre, Bélisaire, qui contient de fort bonnes choses; il y est dit qu'il faut être humain, ne pas opprimer les peuples, favoriser le commerce, ne pas persécuter les hommes pour cause de religion. Malgré la simplicité de ses maximes , comme la Sorbonne ne les reconnaissait pas encore, tout le monde les applaudissait par malice. La Sorboune, alors croyant Marmonlel un hardi philosophe , prenait le parti de frapper un grand coup ; elle faisait ce qu’on appelait une censure ; elle tirait de Bélisaire trente-deux propositions , les déclarait hérétiques et malsonnanles, et faisait imprimer ccl auathème.
Dans le dix-seplicme siècle, Bossuet, qui était à lui seul une Sorbonne, avait fait de ces choses-là; attentif à tout ce qui pouvait porter atteinte à l'orthodoxie, le père Caffaro voyait-il, dans une lettre écrite en latin, insinuer une opinion favorable au théâtre, Bossuet aussitôt le censurait par une réponse admirablement écrite. £iie Dupin avait-il dans sou Histoire ecclésiastique inséré quelques maximes un peu libres, Bossuet, le censurant et
le réfutant à la fois, l'écrasait «le sa supériorité encore plus que de son épiscopat.
Mais lorsque ce grand docteur, lorsque celte puissante avant-garde de l'Église eut disparu, lorsqu'il resta seulement des bonnets de docteur, ce fut toute autre chose ; celte censure de la Sorbonne dirigée contre Bèlinaire trouve tout à coup un redoutable adversaire dans Turgot, l'un des hommes les plus éclairés et les plus sages du dix-huitième siècle. La Sorbonne avait intitulé, suivant l'usage, son recueil des propositions malsonnanlcs indiculus; Turgot y joint l’épithète de ridiculu». La Sorbonne avait noté parmi les propositions dangereuses celle phrase assez commune, pour être irréprochable:
Ce n'est pas à la lueur des bûchers qu'il faut éclairer les âmes.
Turgot conclut de la logique de la Sorbonne que « c'est à la lueur des bûchers qu'il faut éclairer les •< âmes; » et un sifflet universel accueille l'iiirficulut ridiculus.
Que fais je en ce moment, messieurs? Est -ce une èpigramme contre le passé? une plaisanterie contre la Sorbonne d’un autre siècle? Non ; mais nous avions besoin de faire remarquer cct étal d'une société qui avait plus d'esprit que ceux qui voulaient la gouverner, et à laquelle il fallait de nouveaux titres de pouvoir, de nouveaux motifs et une nouvelle forme d’obéissance.
Tel était l'état de la société française au dixhuitième siècle; il explique les écarts, les excès, les erreurs d’une portion des écrivains philosophes; il explique leur irrésistible puissance, l'ardeur complaisante de l'opinion à les accueillir, la maladresse cl le mauvais succès du pouvoir, quand il essayait de les frapper. De même que l’anathème de la Sorbonne ne faisait que soulever le poids du livre de Marmontel, les actes de rigueur du gouvernement ne servaient qu’à donner de l'éclat, de l'importance à la philosophie. Lorsqu'au milieu des plaisirs de Paris, on faisait arrêter Diderot, ou que Marmontel était conduit à la Bastille, dont il n’a gardé d’autre souvenir que celui des excellents dîners qu'il y a faits, nulle autorité morale n'était attachée à de pareilles rigueurs; elles ne donnaient aux opinions qu'elles essayaient d’opprimer que plus de force et de malice à la fois. Aussi la philosophie avançant chaque jour, à travers de faibles résistances, commençait à inspirer une inquiétude sérieuse aux esprits les plus lins et les plus prévoyants de l’époque. Frédéric, qui devait avoir à cet égard une double sagacité, comme homme de génie et comme roi , s'alarma singulièrement. Voltaire lui demandait d’ouvrir un asile dans scs Étals aux philosophes trop peu libres eu France,
où ils étaient si puissants. Frédéric lui répondait avec une sorte de gravité :
Vous me parlez d’une colonie de philosophes qui se proposent de s'établir à Clèves; ie ne m’y oppose pas; je puis leur accorder tout ce qu’ils nemondent; toutefois, â condition qu'ils ménagent ceux qui doivent être ménagés, et qu'en imprimant ils observent la décence dans leurs écrits.
Bien plus : il allait non pas jusqu’à excuser, mais jusqu'à concevoir le supplice si rigoureux infligé au jeune La Barre. Ce roi qui, dans sa correspondance secrète, professe le plus cynique mépris pour toutes les croyances humaines; ce roi qui prend Julien pour modèle, mais qui, loin d’élre enthousiasme comme Julien, avait toute la sécheresse du sceptique le plus spirituel et le plus endurci, Frédéric, dans les dernières années de sa vie, était si fort inquiet des hardiesses de la philosophie, qu’il en voulait beaucoup moins à l’intolérance. C’est que le scepticisme seul, la doctrine de l'intérêt personnel, ne suffisent pas pour élever l’âme à une philosophie qui ne se démente pas.
Un sceptique, dans sa correspondance privée, se moque des opinions les plus saintes; mais si ce sceptique est roi absolu, il pourra bien, au profit de son pouvoir, appuyer même des préjugés tyranniques. A cet égard, Frédéric est lui-meme un dernier argument contre celte philosophie de la sensation cl de l'intérêt personnel : longtemps approbateur de la licence morale, la réforme lui déplaît quand elle peut toucher au pouvoir absolu; cl sou scepticisme même ne lient pas contre son intérêt.
Toutefois, messieurs, celte exposition serait injuste et incomplète, si j’oubliais de rappeler qu’en présence de cette philosophie égoïste et sceptique, les doctrines de justice, de tolérance et de liberté, trouvèrent aussi d’invariables défenseurs. Remarquez bien ce mouvement naturel à l’esprit humain, qui veut que, dans le combat de l’erreur et de la vérité, toujours la victoire reste à la vérité, si la force ne vient pas la compromettre en l’appuyant d'une protection brutale. On vil à la fin du dix-huitième siècle des hommes qui appartiennent à l'histoire sous d'autres rapports, Turgot et Necker, se déclarer les défenseurs de la morale la plus élevée et la plus pure. Un homme qu'on a souvent jugé avec sévérité, que les savants blâment, que les philosophes u’aimcnl pas, que les critiques ont censuré vivement, ramena ie sentiment religieux dans les âmes. Cct homme, c’est Bernardin de Saint- Pierre. Peu m’importe qu'il se soit trompé dans sa théorie des marées, et qu'on lui ait reproché des défauts de caractère en contradiction avec sa philosophie affectueuse et douce. Bernardin de Saint- Pierreavait connu Jean-Jacques ; c'était comme une espèce d'Elisée qui avait reçu le manteau de son
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maître; il avait comme lai cet amour des champs, cette imagination descriptive et passionnée qui colore avec tant d’éclat le spectacle même de la nature, et qui, mêlant à la sensation physique tout ce que l’enthousiasme spiritualiste à de plus pur, séduit les imaginations vives et les cœurs vertueux. M’oublions pas que le dix-huitième siècle, époque d’incrédulité, mais de philanthropie, a vu naître un écrivain que l’enthousiasme de l’humanité a rendu le plus touchant interprète du sentiment religieux.
J'aurais beaucoup à dire, sans achever. Mais l’année prochaine nous parierons encore du dixhuitième siècle; nous le verrons finir. Ce long jour qui avait éclairé l’horizon de l’Europe s’abaissera au milieu d’une nuit pleine d’orages. Ce sera sans doute un curieux spectacle d’étudier le dernier état des opinions philosophiques et morales dans cette société si près de sa ruine et de son renouvellement. Pour l’histoire de l’art, nous rechercherons aussi où s’arrêtait l’imagination à la fin de cette époque si féconde; enfin nous examinerons ce caractère d’une littérature devenue toute politique, et, pour dernière œuvre, faisant naître la tribune. Là, nos regards détournés de la France reviendront sur l’Angleterre, pour y chercher le vivant modèle de la pensée qui gouverne par la parole. Pendant que la France est agitée de troubles civils qui nous feraient peine à voir, nous regarderons ces grands combats de la tribune anglaise, souvent animés par le récent souvenir de nos théories, ou le menaçant spectacle de nos terribles expériences. Nous mettrons en scène ces hommes supérieurs, les Fox, les Pilt, les plus grands témoignages peut-être de la puissance de la pensée : Fox défendant les libres
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opinions de la philosophie française, Pitt régnant par le talent de la parole , comme Richelieu avait régné par la politique et la menace. Certes, ce tableau d’un siècle où la pensée avait entrepris de changer tout, de sc substituer à tout, sera dignement terminé par le nom et la vie politique de Pitt qui soutient seul le combat contre la France année de ces doctrines, qu’elle propageait par des révolutions et des victoires. Ainsi sera complétée pour nous cette grande époque d'activité littéraire et de changement social , qui commence par des livres hardis, et finit par le renouvellement du monde.
Je sens, messieurs, combien dans ces leçons, qu’un devoir universitaire m’oblige de terminer aujourd’hui , j’ai été loin de répondre à ce que votre bienveillance avait le droit de me demander. Pour instruire dignement la jeunesse, il faudrait déjà l’avoir instruite plusieurs fois; et cependant, pour lui parler avec chaleur, avec intérêt, il faut une première vivacité d’âge qui n’admet pas ces expériences successives et réitérées, et qui déjà commence à s'affaiblir en moi. Je ne me flatte donc pas de pouvoir vous intéresser longtemps encore. Déjà, je le sens, j’ai moins de celle prompte mémoire, de cette action naturelle et de cette facilité d'apprendre, si nécessaires pour instruire un semblable auditoire. Aussi mon ambition est d’avoir laissé dans ces séances, non pas le souvenir de quelques paroles plus ou moins heureuses qui me seraient échappées, mais celui des sentiments qui me sont communs avec vous, de ce même amour des lois, de celte même ardeur pour toutes les vocations honorables, de ce même vœu, de cette même espérance pour le pays que nous aimons. ( Applaudissement » prolongé».)
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