TROISIÈME PARTIE
PREMIÈRE LEÇON
Esquisse générale du Cours pendant la première partie de cette année. — Revue de la critique littéraire au dix-huitième siècle. — Productions originales, nées de l'esprit nouveau de cette époque. — Application de la littérature aux affaires. — Mirabeau. — Point de vue sous lequel l'éloquence politique sera considérée en France et en Angleterre.
De longs applaudissements ayant d'abord empêche le professeur de parler : « Messieurs, dit M. Yillemain, je suis rivement touché de votre accueil si cordial, cl pcrmcllez-moi de le dire, si fraternel. Je suis heureux de retrouver aujourd'hui tout l'intérêt que vous m’avez montré dans une occasion bien différente, qui peut se reproduire, et que je n'éviterai jamais, quand il le faudra. »
( Applaudissements réitérés . )
Messieurs,
L'année dernière , j’ai retracé l'influence des lettres françaises sur toute l’Europe; maintenant, il faut examiner ce que cet esprit littéraire était en France même, comment il agissait sur toute la société, ce qu’il devint, lorsqu’il n’eut plus de grands hommes pour organes. Des lors, il faut l’avouer, le génie de la littérature française n'égala pas sa puissance. Quand vous avez ôté ces quatre grands esprits, Voltaire, Montesquieu, Buiï.m cl Rousseau, vous trouvez bien encore une nation tout imprégnée d’esprit, pleine d’ardeur pour la philosophie et les arts ; mais vous ne rencontrez presque plus d’hommes supérieurs et de talents originaux. Voilé ce qui nous reste à étudier du dix-huitièinc siècle.
Ces grandes applications que l’éloquence avait reçues dans l’âge précédent ne sc retrouvaient plus ; et les nouvelles idées qui les remplacent étaient exprimées sans génie. L’éloquence de la chaire, celle éloquence qui avait eu longtemps une si grande autorité morale, une domination naturelle et avouée sur les esprits , passe à des abbés qui veulent avoir des bénéfices, à des rhéteurs ingénieux, à des hommes de talent, mais qui n’ont pas ou n’osent avouer celte foi inexorable , si
puissante pour la parole. Oh ! que nous sommes tombés , lorsque du génie sublime et victorieux de Bossuet, lorsque de l'éloquence persuasive de Massillon, nous venons écouler les phrases élégantes, la théologie académique de l’abbé Poulie!
A ces grands intérêts, à ces grands sujets de la chaire chrétienne, qui sont pris hors de l’empire du temps, on avait substitué dos séductions mondaines de langage; et l’éloquence religieuse était devenue loule temporelle. Que dans la réforme j’entende un discours chrétien, où l’argument théologique disparaît pour faire place à l’argument moral , rien ne me choque , ne m’étonne ; ce discours est en rapport avec le» idées du culte protestant. Mais lorsque je vois le père Neuville, jésuite, pour flatter l’esprit de son siècle, faire un discours sur l'humeur, sur l'affabilité, sur une sorte de vertu mondaine et sociale, je sens qu’il a perdu à la fois son caractère et sa puissance. Rien d’entralnanl, rien d’élevé ne peut sortir d’un tel sujet. Quand on craint et qu’on évite sa propre croyance, peut-on l'imposer à scs auditeurs? L’éloquence a besoin d'étre une conviction avant d’être un talent. Ce dix - huitième siècle, si vanté pour la domination qu’il a exercée sur les esprits, a-t-il donc manqué de force oratoire? Non; mais elle avait changé de forme avec les opinions du temps; cl nous serons étonnés de la place où nous la trouverons quelquefois.
Au premier coup d’œil, on n’aperçoit dans le dix- huitième siècle, séparé de ses principaux génies, que la littérature agissant sur elle-même, la littérature devenant elle -meme son objet de contemplation et d'étude. Ici se présentent ces rapports que nous avons déjà quelquefois indiqués, entre la littérature active, image delà vie, et la littérature artificielle, ingénieux reflet des livres. Une grande partie du dix-huitième siècle, qui fut cependant si novateur, a été consacrée à ccltc littérature artificielle. La critique qui est la forme la plus générale de cette littérature, voilà ce qui sc présente à nous dans la seconde moitié du dix huitième siècle. Il u'csl pas un grand écrivain qui
échappe à ce désir, à ce besoin d'analyse criliquo.
Il semble qu'après de nombreuses innovations en Ihéuric, la réforme réelle ne s’élanl pas encore produite, le talent manquait de but cl de carrière, et revenait sans cesse à la seule contemplation de l'art. Vous voyes BufFon faire un discours sur le style; vous voyez Montesquieu donner des préceptes de goût ; Voltaire , ce génie du siècle , dans sa volumineuse collection, est plus critique encore qu'hislorien et poêle. L'époque et les institutions le ramènent à cet emploi subalterne des forces de sa pensée; c'était presque la seule tâche offerte aux talents du second rang, à Thomas, à La Harpe à Uarmontel, à Barthélemy, Chamfort, enfin à presque tous les hommes célèbre du dix-huitième siècle, qui ne furent pas des esprits originaux.
Cicéron, orateur et consul, a prodigué ses veilles à l'analyse la plus attentive cl la plus minutieuse de l'cloquencc : c’est que l’éloqucucc, dans l’antiquité, était quelque chose de plus haut cl de plus sacré que parmi nous; elle était la première puissance et la première sauvegarde; elle était toute la publicité, la parole, l'imprimerie , la liberté, tout ensemble. Vous ne vous étonnerez pas maintenant de voir dans Cicéron ces clans d'enthousiasme, lorsqu'il parle de la gloire d'un orateur, et qu’il se souvient de la sienne. Dans les États modernes, le même pouvoir suivait-il le laleul de la parole? Non sans doute; mais l’état de la civilisation moderne attachait un autre intérêt non moins grand à l'élude des lettres, il ne s'agit plus, comme dausl’antiquilé, d une seule langue et d'une seule naliou, s'étudiant cllc-mémeou étudiant les Grecs. Plusieurs nations se sout avancées à la fois dans la carrière des arts; plusieurs époques rivalisent. Delà cet esprit d’analyse et de comparaison, celte science des lettres qui devait occuper tant de place dans le dix-huitième siècle.
Maintenant, messieurs, analyserous-nous des analyses, critiquerons-nous longuement des ouvrages de critique ? N’est-ce pas une lâche ingrate? Mais y manquer scrail-ce représenter le dix-huitième siècle 7... A cette époque, les lettres se servaient de point de vue à elles-mêmes, en attendant unaulre intérêt. Voyez, danslesouvragcsdu temps, avec quelle ardeur les salons de Paris étaient préoccupésd’unc pièce de vers, passionnés pour une lettre de, Voltaire; voyez aussices mêmes salons, lorsque le premier soufïlcdesiiiléréts politiques vient lesagilcr, leur fougue se retourne, et va se jeter sur ce nouvel aliment. Mais aujourd'hui que les questions littéraires qui agitaient le dix-huitième siècle sont bien refroidies, comment parcourir cette longue série de critiques? Nous ne mettrons pas de noms propres entête de nos chapitres. Uu nom propre tfcsl exprès-
sif qu’autant qu’il indique un système, une pensée. Ainsi, nous chercherons d'une manière générale quelle était la critique littéraire dans le dix -huitième siècle; quelles innovations elle approuvait ; quelles idés elle se faisait de l'originalité et du goût; comment elle concevait le génie antique et le géuie moderne. Nous nous demanderons si au milieu d’une société amollie, dans une vie toute de plaisir eide dissipation, le dix-huitième siècle pouvait avoir le sentiment le plus vrai de l’antiquité, cl pouvait le manifester. Nous nous demanderons s’il pouvait heureusement s’enrichir de l’imitation étrangère. Ici sc présenteront les tentatives cl les théories de changement faites à cette époque. Voltaire avait, dit-il lui-méine, ramassé des diamants dans la fange de Shakspcare, et se plaisait à les polir et à les faire briller à tous les yeux ; mais plus tard, la gloire de Shakspcare étant évoquée contre la sienne, il fulminera contre Shakspcare les anathèmes d’un goût dédaigneux; il voudra le replonger dans celle fange, et l’appellera Gilles. Alors viendront d’autres imitateurs du poète anglais. Ces révolutions du goût tenaient-elles à l’esprit de hardiesse ou à la satiété? Nous l’examinerons.
Les tentatives des novateurs, comment se faisaient-elles ? Avec une timidité maladroite. Ils ne traduisaient de Shakspcare que ses défauts, et dédaignaient son naturel, sa simplicité. Les traducteurs de Shakspcare, dans le dix-huitième siècle, l’ont rendu lourd, rhéteur, et l'ont chargé de plates périphrases. Le poêle anglais vous pciut-il la passion violente, forcenée de son Othello, au milieu des mouvements qu’il donne à celle âme naturellement féroce, il lui échappera des expressions d’une grâce que Racine aurait enviée. Si Othello voit descendre sur le rivage de Chypre la jeune Dcsdemona, qui a bravé tous les périls pour le suivre, il la salue de ces simples et gracieuses paroles : O ma belle guerrière ! Les traducteurs mettront : Aimable enfant!... intéressante orpheline! et, après cela, on pourra leur dire : « Vantez-vous d’avoir tué un poète, h
Ce goût de pompe, de dignité, de haute convenance, que le dix-septième siècle avait imprimé à la littérature, et qui se produit avec tant d’éclat dans les ouvrages des grands hommes de celle époque, ne sc conservait que d’une manière artificielle dans le dix-huitième siècle; et par là, peut-être , l’antiquité si simple n’était pas mieux comprise que les littératures étrangères.
Si je cherche le génie de la Grèce dans l’ouvrage du savant, de l'ingénieux Barthélemy, je suis souvent trompe; la vérité meme de son érudition semble altérée par le goût factice de son temps. "Épaminondas est rapetissé par le voisinage d’un
Français de Paris, qui s’appellera Philolas. Ai-je In dans la retraite des Dix Mille de Xcnopbon, ccl éloge si vrai, si touchant, si naïvement républicain de quelques guerriers morts pour leur pays : Ils moururent irréprochables dan* la guerre et dan * Camitiè ; que j’ouvre maintenant les pages de l’élégant Barthélemy, j'y trouve sous des noms grecs une épitaphe d'un genre bien different, qui renferme une allusion flatteuse pour M. le duc de Choiscul : Je veux qu'on grâce profondément sur mon tombeau ces paroles : Il obtint lis bontés d'Arsaxb et dr pBtouxi. Il obtint les bontés... Quel anachronisme de langage dans un pareil sujet !
C'est ainsi qu'aux dix-huitième siècle, ce défaut de costume et de vérité, que l’on a trop reproché à Racine, se reproduisait sans cesse et n’avait pas la même excuse.
Cependant, celte critique, ce goût de la littérature, pour elle-même, qui était devenu la passion du dix-huitième siècle, essayait de créer une éloquence nouvelle. Un homme d'une Ame élevée, Thomas, qui aimait la gloire comme on ne l’airnail guère dans le dix-huitième siècle, car on cherchait surtout la voguect le bruit .Thomas, par des veilles assidues, voulut se créer une réputation d’orateur; il s'est flatté d'être un grand homme; il a cru qu'en faisant, pour l'Académie française, les éloges du maréchal de Saxe et de Duguay-Trouin, qu’en imaginant l'éloge de Marc-Aurèle , il trouverait cette puissante émotion, celte vie de la parole qui faisait la grande éloquence antique. On souffre presque à songer que ce noble et rare talent a été dominé toute sa vie par une illusion dont il n’aurait pu être détrompé sans une amère douleur? Mais ne voit-on pas tout d'abord que ces discours, prononcés vingt ans après l'événement, qui n’avaient ni l’autorité de la religion, ni la solennité de la mort, ne sont que des oeuvres de rhéteur? Aussi ce n’est pas comme orateur, mais comme savant critique, comme appréciateur éloquent du génie littéraire que Thomas a mérité sa renommée.
La critique, messieurs, à laquelle retombaient tous ces hommes du dix-huitième siècle qui cherchaient l’originalité, se présente sous trois formes: la forme dogmatique, historique, conjecturale.
La première est la critique d'Aristote ; elle n’a pas pour objet de produire, de demander de nouveaux chefs-d’œuvre. Aristote traite l’éloquence et la poésie comme la nature : il constate ce qui a été fait , il ne cherche point à inspirer ce qu'il faut faire, et les préceptes qu’il pose sont comme des loisgénéralesqu’ila tirées des faits de l’inlclligeucc.
La forme historique, appliquée à la critique littéraire, est plus féconde et plus varice; elle est
durable, et se rajeunit par le mouvement de l’esprit humain. On la voit s’introduire et même occuper trop de place dans presque tous les ouvrages du dix-huitième siècle.
Voltaire enferma dans l'histoire une foule de détails sur les lettres. Le dix-septième siècle, dépeint par ce brillant génie, nous laisse souvent oublier les événements politiques qui troublaient l’Europe, pour nous occuper du progrès des arts, et nous faire assister aux créations de l’éloquence et de la poésie. La critique peut suivre cet exemple, en mêlant l’histoire à la littérature, comme Voltaire mêlait la littérature à l'histoire.
La dernière forme de critique est la critique conjecturale, qui a l’ambition de pousser les esprits en avant, de leur ouvrir des routes qu’on n’a pas encore tentées, de dire enfin, comme un pilote habile: Allez là, naviguez vers ce point, vous découvrirez quelque terre nouvelle. Cette critique a été presque étrangère au dix-huitième siècle; il était trop content de lui, pour imaginer rien au delà de lui-méme; il s’étudiait, se proposait pour modèle à lui-méme , se copiait sans cesse. Il y avait, A cette époque, plus de salons que de cabinets d’étude; on pensait pour les autres et non pour soi; on innovait selon la mode, et non d’après une rêverie capricieuse et solitaire.
A la même époque, au contraire, chez une nation savante, spéculative, ingénieuse , en Allemagne, un grand travail d’esprit se faisait dans le champ de la critique conjecturale. Un homme de talent n’inventait pas, mais il inventait comment il fallait inventer. Il ne faisait pas une tragédie, un poeme épique ; mais dans l'ardeur de ses illusions poétiques, dans le vague de ses espérances, regardant à droite, à gauche, les Grecs, les Français, Shakspeare , il s’ingéniait pour concevoir quelque chose que l’on n’eût pas pensé, pour trouver quelque roule où l’on n’eût pas marché , et la proposait à l’émulation de ceux qui voudraient s’y élancer avec lui ou sans lui. De là, messieurs, dans la littérature du dix-huitième siècle , en Allemagne, des gloires qui se succédaient comme des systèmes, tandis que le caractère de la gloire est d’avoir quelque chose de permanent et d'universel : ce sont les paroles de Cicéron , qui s'y connaissait. Et le génie semblait naître de la critique, au lieu de l'inspirer. En France, dans la seconde moitié du dix-huiticmc siècle, Diderot douna l’exemple de celle critique conjecturale. Il avait, comme les Allemands, quelque chose de désordonné, le goût de l’extrême naturel et la facilité de tomber dans l'affectation. Diderot commença une réforme dramatique par un traité, et fut novateur en théorie, avant de l'étrc en fait.
TABLEAU DU D1X41U1TIÈME SIÈCLE
I] en fui autrement de Ducis. Le bon Ducis, homme cloquent, homme inspiré, quoiqu'il n'ait presque fait que traduire, homme original qui copiait souvent, Ducis n'avait fait aucune théorie; seulement il avait lu Sh.ikspearc dans des traductions. Son esprit avait été saisi des traits de celte nature si simple et si forte ; il avait eu le frisson de Shakspeare, comme dit un Anglais. Il lit des tragédies jetées dans le moule français, il est vrai : Shakspeare était entré là dedans, comme il avait pu; on l'avait rapetisse, dépouillé, ébranché, pour ainsi dire. Ces scènes monstrueuses, ces larges dévcloppemciils,ccltc liberté illimitée de temps, de lieu, avait disparu ; on l’avait emboîté dans la règle des vingt-quatre heures. Pour épouvanter les spectateurs et la mère d'Hamlct, pour lui arracher l’aveu de son crime par la terreur, on n'avait pas ose, comme Shakspeare, ramasser sur la roule une troupe de comédiens ambulants, cl leur faire jouer une tragédie dans une tragédie. Ducis avait pris gravement une urne : une urne! c'est quelque chose de plus régulier ; il y avait déjà une urne dans Oresle. C’est un moyen grec (on rit) , admis, incontestable. Du reste la terreur est également sortie deccltc épreuve. La scène admirable où Hamlct presse sa mère de jurer sur la cendre de son père, cette crise du remords qui fait rebrousser le faux serinent de la mère d'Hamlct, tout cela est neuf, dramatique, hardi. Malheureusement, dans le reste de l’ouvrage, le naturel de Shakspeare est détruit , les termes abstraits cl métaphysiques abondent; mais il y a une force poétique , l'âme de Ducis, qui se mêle à tout et qui animel'ouvrage en dépitdu faux système. Le poêle français ne peut pas bassarder , comme son modèle, de grandes apparitions d'ombres. Voltaire l’avait essayé ; et quand on avait vu une ombre qui venait se promener dans le palais de Ninus, tout le monde avait trouvé cela extraordinaire; il avait donc fallu renoncer à cet appareil tragique; il avait fallu recourir à des choses connues, usitées, un songe, par exemple [on rit); mais Ducis, dans la peinture de ce songe, mil une expression énergique et terrible.
Plus réfléchi , mais non poêle comme Ducis , Diderot n'avait tenté qu’en prose sa révolution dramatique; c’était ce qu'on a nommé le drame bourgeois, la parfaite représentation de la nature; non plus de la nature choisie , mais de la nature habituelle dans scs moindres détails. On avait pensé à cela dès le dix-septième siècle. Vous connaissez ce passage où La Bruyère se moquede la minutieuse exactitude à retracer tous les petits faits de la vie commune. Diderot, en faisant la tentative de mettre la vie réelle sur la scène, aurait pu certaine-
ment s'élever à un haut degré de vigueur et d'originalité. Car la vie réelle, ce ne sont pas ces détails matériels, c'est le naturel des passions. Les details peuvent être vrais; mais si le style est emphatique, affecté, tandis que les actions sont vulgaires et communes, vous n’y gagnerez rien; le faux est déplacé, mais il existe; il est dans le langage, au lieu d'élrc dans la décoratiou. Le Père de famille et le Fila naturel sont écrits, aux accidents de talent près , comme la traduction de Shakspeare par Letourricur. C’est une emphase perpétuelle; c’est une exaltation de tous les sentiments, c'est une surcharge des sentiments par les expressions; c’est l’opposé, dans le style, de la vérité, que l'on cherchait par le costume. Ainsi, messieurs, la critique littéraire dans le dix-huitième siècle peut nous offrir une élude historique , mais non pas l'exemple d'une innovation de théorie justifiée par d'heureuses créations.
L’intérêt nouveau qui devait passionner les esprits n'était pas venu. La réforme de toutes les idées était déjà faite; la réforme d’aucuue des institutions n’avait eu lieu. Ainsi les esprits s’exerçaient dans le vide; ils faisaient des discours académiques, parce qu’ils n'avaient pas autre chose à faire ; ils mettaient des hardiesses dans une tragédie, parce qu'ils ne pouvaient pas exprimer des vérités ailleurs. On voyait une lutte entre le mouvement prodigieux de la nation et l'étroite barrière qui renfermait de toutes parts; mais quelque chose annonçait le moment où cette barrière tomberait d'ellc-méme. Rien n’était changé extérieurement ; cl cependant tout était changé: les formes, les hiérarchies étaient les mêmes; la fui vivifiante qui les avait animées n’existait plus. Les parlements, si puissants, si vénérés au milieu de la persécution cl même de la révolte, dans le seizième siècle, ces parlements que, sous la main dominatrice de Louis XIV, ou avait vus encore graves, irréprochables, sévères, vous les voyez faibles et agités dans le dix-huitième siècle : un coup d'Etat d'un homme médiocre et violent les fait disparaître; cl Voltaire en félicite avec admiration le chancelier Maupeou, parce que Voltaire ne voyait dans le parlement, dernier défenseur des libertés publiques, qu’un corps mécontent de ses hardiesses irréligieuses. Une double révolution sociale s’était donc faite. Le principe qui avait animé ces corps était tombé ; l'esprit de liberté , qu’ils avaient protégé, invoquait un autre appui.
Cet événement fil naître les occasions dont te talent avait besoin pour grandir. Bientôt ce ne sera plus l’éloquence académique, la critique littéraire qui tiendra la première, place; ce ne sera plus la j philosophie vague; ce ne sera plus la contempla-
5iO COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
lion de l'esprit occupe à se regarder lui-même. La lutte va s'élever entre deux opinions qui veulent se détruire l'anc l'autre. Les talents viendront alors; ils auront carrière.
Si vous aviez vécu au dix-huitième siècle, messieurs, que le malin, vous promenant au Jardin des lMaules , vous eussiez remarqué un homme alors obscur, Bernardin de Saint-Pierre, qui passait de longues heures à cludicr la botanique ; que le soir, parcourant les salons de Paris, vous eussiez rencontré Beaumarchais dans l'inquiétude des spéculations, dans le mouvement des intrigues, dans l'agitation de son procès contre le parlement Maupeou, ayant du crédit à la cour, mais poursuivi, blâmé, vous eussiez vu dans le même jour les deux talents originaux , les deux vrais écrivains de l'époque. Ce sont sans doute deux diversions bien étranges; c'est le contemplatif au plus haut degré, et l'homme actif; c’est le rêveur solitaire, l’écrivain mélancolique, capricieux ; et l’ccrivain industrieux, ardent, habile au succès, faisant des mémoires judiciaires cl des drames. Eh bien , la littérature du dix-huitième siècle ne présente, pendant quaranlcans, d'esprits originauxqucccsdeux hommes. C'est que, dans la carrière de l’esprit, il n’y a , pour ainsi dire, que ces deux grandes originalités; de la solitude, ou de l'activité, de la méditation repliée sur elle-même, s’élevant par une pensée intérieure â tout ce que l'amour de l’humanité a de plus bienfaisant et de plus noble; ou bien du talent novateur qui sc mêle à tout, agile et domine l'opinion. Pour compléter le tableau du dix-huitième siècle, et pour l'intelligence de l’art et de la nouveauté politique qui change les bornes de l’art, nous nous arrêterons devant ces deux esprits qui avaient une physionomie si diverse.
Un écrivain de nos jours, singulièrement vif et spirituel, s’est plu à comparer Sheridan cl Beaumarchais, l’un et l’autre obscurs, pauvres, nés de leurs oeuvres, parvenus par le talent; mais l'un, en faisant des comédies, arrive à la chambre des communes, puis au ministère ; le crédit de cour ne suffît pas à l’autre pour s’élever un peu ; il lui faut un procès. Ce fait n'est point particulier à Beaumarchais; il appartient à toutes les nouveautés, à toutes les puissances de cette époque. S’élever par l'éclat pur et paisible de la littérature était réservé à bien peu d’hommes. Au milieu de l’agitation des esprits, à mesure que la société avançait vers un dénoùmenl commence depuis la régence, vous voyez se multiplier les hommes qui sc produisent par le bruit et par l'influence politique. C’est alors qu'aux parquets des parlements de France retentit une éloquence nouvelle, celle des Servan, des La Cbalotais, des Monlclar. Si nous cherchons du
génie dans ces hommes, nous ne le trouverons pas, quoiqu'ils aient exercé une grande puissance. Tel est le sort de la littérature active qui se mêle aux événements ; son succès n’est pas la gloire. Souvent, lorsque les passions qui l’inspiraient ont disparu, lorsque le bien qu’elle a réclamé s’est accompli, lorsqu'elle a réussi dans son œuvre enfin, il ne reste plus d’elle qu’un souvenir. C’était une illusion faite aux contemporains; la postérité, eu consacrant les intentions utiles et généreuses, n'atfmireque le génie. .Mais indépendamment du mérite de cés hommes , il faut noter leurs efforts, parce qu'ils marquent une époque nouvelle. La réforme politique occupait tous les esprits : c’était la réforme appliquée à la législation criininellcque demandait Dupaty; c’était la réforme appliquée à l'administration du royaumo, que Necker et Turgol préparaient, sans le vouloir, par d'éloquents écrits. C'était la réforme sociale que demandait le vertueux Maleshcrbcs, éloquent défenseur de la liberté publique, avant d'étre martyr du trône; c'était la même réforme que demandait ce Mirabeau, que nous attendons depuis une heure, et qui a été l’orateur du dix-huitième siècle.
Combien se justifie, par son exemple, la remarque déjà faite sur les étranges efforts dont un homme avait besoin pour arriver à la renommée, à travers tous les obstacles qu’opposait cet ordre social, à la fois si puissant et si faible? Deux duels, un enlèvement, quatre lettres de cachet, un procès criminel, et un procès en séparation, voilà les moyens de célébrité de Mirabeau, voilà sa présentation au public. Cependant il était d’une naissance illustre : gentilhomme de Provence, il appartenait à la classe des nobles possédant fief; son père, le marquis de Mirabeau, était considérable par son nom, sa fortune, et par plusieurs écrits consacrés à des généralités philanthropiques , quoiqu'il eût obtenu cinquante-quatre lettres de cachet contre sa famille.
Nous verrons le génie oratoire renaître au milieu des organes de la vie à demi romanesque , i demi coupable du jeune Mirabeau, puis se produire avec éclat à la faveurdes premières mutai ions politiques. Cette éloquence , qui, sous des formes si différentes , tour à tour est sortie des agitations de la liberté, ou des méditations de la loi religieuse, du forum ou du cloître, Mirabeau semble nous la rendre, au milieu des scandales de sa vie tumultueuse. Lui-méme disait, de l'un de scs mémoires contre sa femme, avec cet orgueil qu’il opposait au sentiment de ses vices : « Si ce n’est pas là de l’élo- « qiiencc inconnue à nos siècles barbares, je ne « sais quel est ce don du ciel , si rare et si grand ! »
Quelque temps encore : que la carrière s’.igran-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
disse; que les passions politiques succèdent aux scandales privés ; que l'approche des états généraux appelle en Provence Mirabeau , qui semblait dégradé par scs fautes et parle malheur; là, tous apercevez tout à coup la puissante nouveauté qdi va changer la France ; vous entendez une voix telle que vous n’en avez pas encore entendu , s’écrier dans cette assemblée, d’où la noblesse repousse le noble qu’elle appelle transfuge : « Ainsi péril le •( dernier des Gracques; mais, avant d’expirer, il « lança de la poussière vers le ciel , en attestant « les dieux vengeurs; et de cette poussière naquit
Marius, Marius, moins grand pour avoir cx- «i terminé les Cimbrcs cl les Teutons que pour « avoir abattu dans Rome l’aristocratie de la no- « blesse. » Quelques jours encore , l’homme qui avait prononce ces mots terribles arrête une émeute, contient le peuple de Marseille, tout en J’cxcilant par son éloquence familière; il le veut paisible, mais paisible par lui, et par sa parole; vous reconnaissez l’orateur; vous voyez renaître le génie des Gracques.
Bientôt cette France, qui était devenue un immense auditoire entraîné par une foule d’écrivains, va se concentrer dans une seule assemblée, où ne dominera plus que la parole. C’est là que parait l’orateur moderne , l’orateur des intérêts politiques , les plus grands après ceux de la religion, et les plus faits pour inspirer une vive et soudaine éloquence. Ne me demandez pas ce que fut Mirabeau scion les maximes de la morale, mais ce qu’il fit, cl quelle puissance il exerça sur les autres hommes.
Personne de vous, peut-être, ne l’a connu; mais si nous consultons les mémoires du temps, si dans scs paroles à demi figées sur le papier nous cherchons a reconnaître l’inspiration primitive, nous voyons un homme audacieux par le caractère autant que par le génie, attaquant avec véhémence lorsqu’il aurait eu peine à sc défendre, faisant passer le mépris qu'on lui avait d’abord montré pour le premier des préjugés qu'il veut détruire, y réussissant à force de hardiesse et de talent, et ressaisissant par l’éloquence l’ascendant sur les passions populaires qu'il cesse de Haller. Ces dons naturels, cette voix tonnante, celle action, tout cela était enseveli dans les livres des rhéteurs; mais tout cela est ressuscité par Mirabeau. Cet homme était né orateur ; sa tite énorme, grossie par son énorme chevelure ; sa voix âpre et dure, longtemps traînante, avant d'éclater; son débit, d’abord lourd, embarrassé, tout, jusqu'à ses défauts, impose et subjugue.
Il commence par de lentes et graves paroles qui excitent une attente mêlée d'auxiélé. Lui-mémc il
attend sa colère; mais qu'un mot échappe du sein de la tumultueuse assemblée, ou qu’il s’impatiente de sa propre lenteur, tout hors de lui , l’orateur s’élève. Ses paroles jaillissent énergiques et nouvelles ; son improvisation devient pure et correcte, en restant véhémente , hardie, singulière; il méprise, il menace, il insulte. Une sorte d’impunité est acquise à ses paroles comme à ses actions. Il refuse des duels avec insolence , et fait taire les factions du haut de la tribune.
Cette puissance oratoire le suit partout avec une majesté théâtrale. Après la séance fameuse où tous les nobles de rassemblée avaient abandonné leurs litres, le comte Mirabeau n’avait plus été désigne dans les feuilles publiques que sous son ancien et obscur nom de famille, Biquetti. La plaisanterie parut mauvaise à l’orgueilleux tribun; et, s'approchant des logographes en descendant de la tribune : Avec votre Biquetti, dit-il , vous area désorienté l'Europe pendant trois jours.
Les discours médités de Mirabeau surpassaient encore, pour la vigueur et la logique, sa parole improvisée. A la vérité, il a des hommes de talent à son service; il a des ouvriers qui travaillent à son éloquence; il est parfois plagiaire à la tribune, comme il l'était dans les gros volumes qu’il compilait pour vivre, pendant les mauvais jours de sa jeunesse; mais il est plagiaire inspiré, et par un mouvement, par un mot, il rend éloquent comme lui ce qu’il emprunte aux autres.
Cet examen du génie de Mirabeau sera presque exclusivement une étude historique. Il y aurait de la petitesse à mesurer, d’après les règles du goût, cette parole qui fut une action si dominante. Mais puisqu’elle fui si puissante, elle était sans doute animée d’une grande verve de passion et de génie. Après Mirabeau, nous ne chercherons pas plus avant dans nos troubles civils. Que demander à des temps où la parole, après avoir été la plus puissante des actions , était devenue le plus irrésistible des désordres, et n’élail plus maîtresse d’elle-méme ?
C’est une belle chose que la gloire; et l’antiquité nous a transmis assez d'admiration pour ces hommes qui, après avoir défendu avec courage leur pays, ou mètne leur parti, avaient la tête tranchée, et ne paraissaient plus que comme des victimes à cette tribune qu’ils avaient illustrée de leur génie... Mais, dans nos troubles civils, les sacrifices sont trop fréquents, les victimes trop nombreuses; il y a trop de sang, pour qu’on s’arrête à étudier le talent sur des échafauds et des ruines.
Un autre sujet, que je vous avais annoncé l’année dernière , occupera notre attention. Il aura
pour tous quelque nouveauté. Cette éloquence politique qui troublait la France, nous la verrons en Angleterre plus calme et autrement puissante. Nous entendrons, dans le parlement britannique, le contre-coup des orages de notre tribune. Sans adopter le point de vue des insulaires , nous trouverons dans cet éloignement quelque chose de plus désintéressé cl de plus calme qui favorise la réflexion. Nous concevrons mieux quand nous verrons les craintes de PiU, quand nous l’entendrons dans le parlement se débattre contre son puissant adversaire , et trembler à la fois au nom de Fox et de la France; nous concevrons mieux quel était ce prodigieux mouvement des esprits qui , né â Paris, se perpétuait dans toute l’Europe avec tant de violence et de rapidité.
Je ne sais si les Anglais eux-racmes sont assez sensibles à leur gloire de tribune.
M. Hume ne croit pas à cette gloire.
u De toutes les nations polies et savantes, dit-il, « la Grande-Bretagne, seule, possède un gouverne- « ment populaire, et admet au partage de la légisu lation des assemblées assez nombreuses, pour que « l'on y suppose le pouvoir de l'éloquence. Mais « quels orateurs pouvons-noas ciler?où peut-on ren- •i contrer les monuments de leur génie? On trouve, u il est vrai, dans nos histoires, les noms de quel, «ques personnes qui dirigeaient les résolutions de ■ notre parlement ; mais, ni eux-ménies, ni les au- « très , n’ont pris la peine de conserver leurs dis- « cours; et l’autorité qu’ils exerçaient semble avoir «tenu plutôt h leur expérience, à leur sagesse, « à leur crédit, qu’au talent de l’éloquence. »
En effet, dans la révolution anglaise, il n’y cul qu’un homme éloquent; et c’est celui qui aurait pu se passer de l’étrc, grâce à son épée, Cromwell. Hormis Cromwell, éloquent parce qu’il avait de grandes idées et de grandes passions, la révolution anglaise n'inspirait que des rhéteurs théologiques, en qui la vérité du fanatisme même était faussée par un verbiage convenu.
Plus tard, et du temps de M. Hume, le parlement britannique eut des orateurs. Lord Cbcsterficld nous représente ainsi le premier Pi U, qui fut depuis lord Chalam : « Il égala d'abord les plus « anciens et les plus habiles. Son éloquence était » variée; et il excellait par la discussion comme « par le mouvementées invectives surtout étaient « terribles et prononcées avec une telle énergie « de diction, avec une dignité si sévère d'action et v de parole, qu’il intimidait ceux qui voulaient et m pouvaient le mieux le combaltro. Les armes leur » tombaient des mains; cl ils frissonnaient sous « l’ascendant de son génie, »
Pour qu’un juge délicat et moqueur, tel que
Chcstcrficld, prodigue tant de louanges, il fallait l’autorité d’on bien rare talent. Nous lâcherons d’en recueillir les débris épars.
Plus lard, vous verrez M. Pitt, ministre à vingtdeux ans, accomplir déjà celle œuvre difficile du gouvernement par la parole; luUer longtemps contre la haine d'une portion de l'aristocratie et contre toute la puissance des passions populaires.
Ne sera-t-il pas intéressant de rechercher , de reproduire devant vous quelques-uns des combats oratoires qui signalèrent cette vie agitée et glorieuse ?
Lorsque Shcridan balance la puissance du gouvernement britannique par un discours, vous croyez revoir le génie des républiques anciennes ; mais une raison plus haute et forte, une politique plus savante domine tous ces mouvements de la parole moderne.
M. Hume dit quelque pari : « Les grands intérêts nous manquent ; nous n’avons pas de Verrès.» Mais l'Inde, avec scs cent raillons d’habitants subjugués, si doux, si faciles à se laisser piller, n'offrail-ellc pas un champ assez vaste à l’ambition anglaise? Et lorsqu’un colonel Clive dépouillait et opprimait les petits rois de l’Inde, lorsqu’un lord Hastings dominait avec tant de rapacité, les matériaux d’indignation manquaient-ils donc à l'éloquence? Nous la retrouverons, je l’espère. Pour l'honneur de l'éloquence, il faut qu'elle ait été mise en mouvement cette fois. Grandeur des sujets , immensité des intérêts politiques débattus, sentiments d’humanité et de générosité faciles à invoquer, lutte violente d'ambition, tout s'offrait dans celte cause, et Burkc y portail la parole; cependant, nous le verrons, la sublime idée de l’éloquence antique n’y fat point égalée. Cicérou disait à quelques hommes de son temps : Aon tobis de est inge nium. sed omtorium deest ingenium. « Ce n’est « pas le génie qui vous mauquo, mais le génie « oratoire. »
H. Hume, qui écrivait avant l’époque la plus glorieuse cl la plus féconde du parlement britannique, semble appliquer à ses concitoyens cette sentence de Cicéron. « Il y a, disait-il, je l’avoue. « dans le tempérament et le génie anglais, quelque « chose do peu favorable au progrès de l’éloquence « et qui rend tous les efforts de ce genre plus dan- » gereux et plus difficiles, parmi nous, que chez « toute autre nation. Les Anglais sont remarquait blés par le bon sens, ce qui les met en défiance « contre les tromperies de la rhétorique et de u l’élégance. Ils sont aussi particulièrement mo- <t destes; cl ils trouveraient de l’arrogance à pré- « sc u ter aux assemblées publiques, autre chose •> que la raison, et à vouloir les conduire par la pas-
TABI.EAl! Dli DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
« sion ou la fantaisie. Peut-être me permettra-t-on « d'ajouter que nos concitoyens ne sont pas géné- « râlement fort remarquables par la délicatesse du « goût et la sensibilité pour les arts. Leurs facultés « musicales» pour me servir de l'expression d’un « noble auteur, sont médiocres et froides. De là, « leurs poètes tragiques, pour agir sur eux, ont « recours au sangetau meurtre; et leurs orateurs, u privés de tout moyen semblable , ont renoncé à « l’espérance de les émouvoir, et se sont confinés « dans le raisonnement et la discussion. *
En vérité, si ce reproche est fondé , la modestie des Anglais ne serait pas une excuse suffisante. Peut-être trouverait-on un autre motif dans quelques circonstances des moeurs et des usages de celte grande nation; peut-être les formes même de la discussion établie, cette autorité des précédents, cette jurisprudence parlementaire, qui restreint les débats, onl-clles souvent gêné l’éloquence, sans pourtant arrêter celle de Fox. Certes, lorsque le génie d'un Chatam, d’un PiU, d’un Fox, d'un Sheridan est emporté par quelque grand intérêt de politique ou d'honneur national, lorsqu'ils regardent le continent, lorsqu’ils sortent de leur Ile, en la prenant pour poiut d’appui, lorsqu’enfin il s’agit pour eux de la liberté de l’Amérique, ou de l'envahissement de l’Europe, toutes ces petites entraves disparaissent; et leur âme monte aussi haut que peut aller la puissance de la parole; mais ces grands effets sont rares.
Peut-être, messieurs, parmi les peuples appelés à la sage liberté des temps modernes, en csl-il chex qui le mélange de l'imagination et du raisonnement, de la force et de la vérité, doitsc produire avec plus d’éclat que chez les Anglais. La nation, qui longtemps privée de droits politiques, s’est illustrée par de si éloquents écrivants , ne doit pas manquer d’orateurs. On peut le croire, en songeant au passé et à l’avenir delà France; et déjà les exemples ne nous manqueraient pas, si nous pouvions les nommer.
DEUXIÈME LEÇON
Digression sur le caractère général «1e la critique.— Époque et forme de la critique dans l’antiquité grecque. — Influence de l'imitation et de l’analyse sur le* lettres romaines. — Comment la littérature ancienne se réduisit à la critique. - Renouvellement des idées par le christianisme. — Age nouveau de la critique, après le Dante. — Renaissance du goût en Italie. — Enthousiasme littéraire du seizième siècle. — Haute critique dans le siècle de Louis XIV. — Sou influence sur le siècle suivant.
Messieurs,
Je vous ai promis une assez grande variété d'objets dans nos séances; tuais non pas un intérêt
égal: et je crains que certaines questions dont il faudra nous occuper ne justifient bien peu et ne fassent disparaître celle nombreuse affluence. De quoi vais-je d’abord vous entretenir? Encore de la critique : c’est presque vous parler de moi-méme; et cependant, aebèverai-je le tableau du dix-huitième siècle, indiquerai-je suffisamment les caractères de celle époque, si je passais trop vite sur ce qui fut sa destinée, son élude, cl en partie sa gloire, sur ce qui occupa tant de place dans le génie de Voltaire, et faisait tout le génie d'un autre?
Ainsi, messieurs, avant d’arriver à ce que vous attendez, à cette éloquence active, animée, réelle de la tribune britannique , je vais vous retenir quelque temps; je vais vous faire languir dans les détails sur la théorie et les révolutions du goût.
Que de questions, cependant, inférieures sans doute aux grands intérêts qui préoccupent les esprits, et à ces hautes études qui les poussent en avant, mais utiles et curieuses , sc lient à ces recherches ! La question du goût en général et du goût national ; la question du beau , de la vérité dans les arts, de la décadence et du progrès.
Une des idées, messieurs, qui sc présentent le plus souvent dans les écrits, dans les discours de notre temps, une idée que tout le monde doit croire* un peu, parce qu’elle (latte tout le monde, c’est l’idée du progrès continu des connaissances; c'est l’idée de ce noble et beau développement de l’esprit humain, si mauifesle dans chaque nation civilisée, et plus manifeste encore dans le mouvement commun de l'Europe.
Cependant lorsqu’on ramène scs regards sur l’élude des lettres, cette espérance semble contredite et démentie. C’est un lieu commun, c’est un axiome, qu’il y a dans les lettres décadence inévitable, que lapureté, l'éclat des langues, que la prospérité de l'imagination et du goût ne se soutiennent pas longtemps à la même hauteur; qu'aprés des âges de poésie, de fécoudilé, viennent des époques de critique, d’analyse et de raisonnement ; que celle première (leur delà pensée humaine une fois enlevée, lorsqu’un Homère , s’il y a eu uu Homère, un Dante, un Tasse, un Milton, uii Racine ont passé, il faut de longs siècles, des renouvellements de civilisation , des barbaries intermédiaires et salutaires, pour que de nouveau le génie poétique enfante quelque chose de grand cl d’inattendu.
La critique duil rechercher les causes de ce problème : et c’est pour cela que nous devous nous occuper d’elle.
La critique est aussi ancienne que les lettres. Le potier porte envie au potier, et le poêle au poêle, dit le vieil Hésiode. De l'envie à la critique, il n'y a
COURS df/littérature française.
qu'un pas; mais on peut assigner un motif plus noble à la réflexion qui juge les inspirations du génie.
Si nous reportons nos yeux vers l'antiquité grecque, nous voyons les premiers philosophes tellement saisis du génie d'üomcre, que l'analyse, l'enthousiasme raisonné de ses poèmes, se mêlent à toutes leurs pensées. Platon est le premier commentateur d'Homère; les vers d’Homère cités, discutés, approuvés pour la poésie, condamnés pour la morale, reviennent sans cesse dans les plus belles pages de Platon. Pour Aristote, comme il était de son génie d’embrasser tout ce qui existait et tout ce qu’on avait pense, de faire les catégories de la nature et les catégories de l’esprit humain, la littérature ue pouvait pas lui échapper. Alaisl'cxaminailil dans la môme vue qui nous occupe aujourd’hui? Nullement : il ne raisonnait pas sur la poésie, dans l'intention de créer des poètes. Il ne ressemblait pas aux critiques modernes, qui ont composé une esthétique à Zurich, une esthétique à Weymar , dans l’espérance qu'elle serait reproduite et mise eu valeur par des poètes de Zurich ou de Weymar. C'était la pensée humaine qu'il étudiait dans les œuvres de tous los hommes qui en avaient le plus signale la gloire; c’ctait l'histoire naturelle de l’esprit humain qu’il écrivait. Scs ouvrages de critique u'onl ni poussé l’imagination dans des roules nouvelles, ni arrêté son essor. Ce qui a sans doute arreté l’essor de la pensée grecque, ce fut la perte de la liberté. Toute cette littérature grecque, qui avait été prodigieusement neuve et puissante, parce qu'elle était active cl méléc à de grandes passions, parce qu'une tragédie était une fêle religieuse, parce qu’un discours était un action qui frappait le peuple assemblé autour de la tribune, et de là toute la Grèce: cette littérature tomba, quand elle n'eut plus la liberté pour Ame. Elle devint tout entière critique, non plus à la manière d'Aristote, avec celte sagacité haute qui fait un ouvrage original sur les procédés connus de la pensée humaine ; mais arec cette facilité ingénieuse, qui discute, commente, admire ce qu’a créé le génie. C’est làdessus que celle Grèce, si vantée, si brillante, a vécu pendant quatre ou cinq siècles.
Successeurs d'Alexandre, les Lagides voulurent relever la gloire du génie grec, transplanté sous le ciel de l’Égypte. Ils avaieut fait construire une magnifique tour pour servir aux recherches d'astronomie , et une plus magnifique bibliothèque pour inspirer des écrivains et des poètes. Quand ou élève une tour eu faveur des astronomes, il y a chance pourqu’ilsdécouvrentquelque chose de nouveau dans le ciel ; mais toutes les bibliothèques du monde ne feront pas naître un poète ; au contraire.
LcsPtolémées, les Hipparques, firent de précieuses découvertes; mais pas un poète véritable nVst éclos dans le muséum d'Alexandrie; quelques versificateurs , moitié critiques , moitié poètes, y naquirent. Ils faisaient dos tragédies, des hymnes, des poèmes épiques; ils faisaient des choses qui portaient les mêmes noms que dans les beaux jours de la Grèce libre et inspirée; mais toutes ces œuvres d’imagination prétendue n'étaient au fond que des œuvres de science et d'industrie : et dans ce sens, je puis dire que la critique était devenue le caractère unique de la littérature.
Il n'en est pas moins sorti de celte école des hommes rares. Car, rcmarquez-le, tout ce qui est une passion , peut devenir une source de talent. Quelle était , par exemple , plusieurs siècles après cette première décadence, la passion de Longin? Ce n'était ni la gloire et la renaissance de la Grèce morte pour toujours, ni la liberté, ni la religion, ni rien des grandes choses qui ont fait battre les plus nobles cœurs: c'était l'amour des lettres pour elles-mêmes , la contemplation du beau dans les arts, la recherche de cette perfection idéale que Platon avait si bien exprimée, par des paroles qu’a si vivement rendues Cicéron :
Insidebat quippe anirao spccies qmrdam eximia pulcbriludinis, qaam initient in câqiic delixut, ad illias tiuulitudiucm artera maoumque diri^cbat.
Celte espèce d'idolâtrie littéraire pour la beauté de l’éloquence, celle passion , la moins active de toutes, la plus étrangère à la vie réelle, aux débats sérieux qui grandissent les hommes, mais passion enfin, a suffi pour animer le rhéteur grec d'une verve qui nous intéresse et nous attache encore. C’est là le sublime de la critique; c’est son œuvre d’inspiration.
La littérature romaine naquit à demi sous l’action des mœurs , à demi sous l'influence de la critique ; telle était la puissance des lettres qu’il fut impossible au peuple romain, en succédant aux Grecs, dans l’empire du monde civilise, de ne pas rester sous la domination de leur esprit : chose remarquable! un des premiers grands poètes de Rome fut un critiqac.
Cette critique si rarement éloquente, même chez les Grecs, ou elle était nce de la perfection et de l’enthousiasme des arts, la voilà élevée, dans Horace, à la diguiLé cl à la passion de la poésie.
Lorsque l’on parle du rapport de la littérature classique avec l'antiquité, de la ressemblance du siècle de Louis XIV avec le siècle d’Auguste; toutes ces expressions , si peu vraies dans le détail, ne se justifient que par cette grande conformité des modernes et des Romains, d'avoir eu dans les arts.
d illustres devanciers, dont le génie les a dominés en dépit d’eux-mémes, et se mêle à leurs pensées, comme il a influé sur leur langue.
La littérature latine, mélange de l'inspiration et de la critique, porta l'imitation et l'analyse dans les œuvres les plus spontanées de l'éloquence. Quand vous lisez Cicéron , lui dont le génie fut excité par les plus grands événements qui puissent animer les hommes, vous semble-t-il plus passionné pour la république, ou pour l’éloquence? En vérité, la question serait douteuse. Quand il explique toutes les ruses de la stratégie oratoire, quand il décrit, en palpitant , les victoires de la tribune, quand il pénètre dans les joies et les angoisses qu'ont senties les Àntoiue et les Crassus ; quand il admire celle parole brûlante et soudaine, qui tombe comme la foudre sur une grande assemblée; quand il s'attendrit sur les Gracques qu’il a blâmés comme aristocrate, et dont il est fou comme orateur; quand il passe par toutes ces émotions si vives, vous sentez qu’il est encore plus écrivain qu’il n’est consul et homme d’Etat. Toutefois, à ccl amour de l’art se mêlait une grande, une sérieuse inspiration, celle à laquelle il a consacré sa vie et qui lui ût trancher la télé. Mais après lui, après l’élcvalion d’Octave, lorsque vint ce règne si vanté comme Père du goût et de la politesse romaine, lorsque l’on put dire : Auguslu s eloquentiam , sicul omnia pacacit, Auguste a pacifié l’éloquence comme tout le reste; oh! c’est alors que Ja littérature romaine, détournée des hautes voies de l’inspiration originale et de l’enthousiasme, entra plus avant dans celle roule d’imitation et de critique.
De là, ce caractère d’artiste qui prédomine dans presque tous les écrivains de celle époque. L’éloqncnce pacifiée devint plus pompeuse que virile. Chassée du Forum, elle se réfugia dans l'histoire, cl n’y trouva pas toute la liberté dont elle avait besoin.
En lisant Tile-Live, en l’admirant même, nous devinons que ce beau génie a été élevé par des rhéteurs, des rhéteurs grecs, pleins d’imagination cl de goût ; mais des rhéteurs. Les anciennes vertus de la république lui servent d’un texte pour bien dire ; il fait parler avec une habile élégance la rudesse des vieux Romains. Oii a perdu celle lettre admirée des anciens, que Tite-Live avait composée sur l’éloquence; mais son histoire nous dit ce que cette lettre devait contenir. César avait écrit des mémoires, dans la vive et soudaine inspiration de ses campagnes. Tile-Live écrit l'histoire de la république, avec l’artifice savant d’un Romain monarchique du siècle d'Auguste, et d’un studieux imitateur des Grecs du temps de Périclès.
Dans la suite, ce caractère de science critique
-HUITIÈME SIÈCLE. 3«i
domina de plus en plus dans la littérature romaine, jusqu’au moment où les vices d’un gouvernement barbare et corrompu abattirent à la fois Part et le (aient. I.e livre ingénieux et brillant de Quinlilicn, un grand nombre de lettres de Pline, ce Traité de V Éloquence , échappé à la jeunesse de Tacite, un ouvrage qu'il ne faut pas lire et qu'il est à peine permis de nommer, celle satire de Pétrone, où quelques leçons de goût sont indignement mêlées à toutes les impuretés du vice, plusieurs lettres de Marc-Aurèle et de Fronton, beaucoup d’autres niouuments encore nous montrent que la littérature romaine passa par tous les artifices, par toutes les tentatives de la science littéraire; que successivement elle épuisa l’imitation des Grecs, l’imitation d’ellc-méme dans son époque de pureté, l imitation d’elle-méme dans ses siècles de décadence ; qu'elle alla successivement de l'innovation à l’archaïsme, de l'archaïsme à la barbarie; qu'enfin n’étant pas renouvelée par une grande et libre inspiration qui vint des mœurs publiques, elle croyait se rajeunir par des artifices cl des procédés de sophiste , par des ruses d'écrivain , par Pimilation morte des anciens livres, à défaut de sentiments libres cl do pensées originales.
C'est ainsi , messieurs, que l’esprit humain , mis eu mouvement par quelques génies puissauts, resta, plusieurs siècles ensuite, à travailler sur leurs œuvres et leurs pensées, cl que les lettres, au lieu d’ètre l’instrument de ses efforts, en devinrent l’objet.
Je crois, et je parle ici dans une vue toute littéraire et toute historique, je crois que si les orateurs chrétiens, avec leurs idées nouvelles, leur enthousiasme, leurs martyres, leurs passions de cloître et de tribune tout à la fois, n’étaient venus dans le monde, on aurait continué sans fin à faire des commentaires sur Homère et sur Virgile, cl que l’uuivers serait devenu scoiiaslc. C’est là le caractère ineffaçable de la littérature des derniers temps du paganisme grec ou romain.
Mais enfin ces hommes parurent; ils mirent dans ic monde une passion nouvelle et tout un ordre d'idées inconnues. Malgré leur admiration des lettres profanes, ils cessèrent de les imiter, les regardant comme une idolâtrie. Ils firent la plus grande des révolutions contre cet enthousiasme étroit et servile, qui retenait les esprits dans une contemplation oisive des chefs-d’œuvre antiques. Ce zèle eut son excès voisin de la barbarie. Un pape du dixième siècle écrivait à un évéque pour lui reprocher de savoir cl d’enseigner la grammaire. Celte élude lui semblait une profanation païenne. Ce pape était Grégoire le Grand.
De cette prodigieuse révolution de l’esprit hu-
main, sortît lentement toute une littérature. Vous voyez pendant plusieurs siècles, non -seulement parla barbarie, mais par l'épuisement, par la préoccupation des nouvelles idées qui ne serraient qu’à l’éloquence religieuse (car je ne compte pas une tragédie de Grégoire de Naziance), tous voyez l’esprit humain sommeiller, indifférent tout à la fois à l'inspiration et à la critique. Il fallait que ce goût d'études, de contemplations poétiques, fût réveillé encore par l’apparition d’un grand génie ; il fallait qu'Uomère recommençât, et qu’il naquit des idées, des croyances, des passions nouvelles, qu'il sortit de la barbarie du moyen âge comme le premier Homère, ou comme l'école homérique était sortie de l'agitation des guerres de la Grèce en Asie: ce fut le Dante. Le plus grand hommage peut-être qui ail été rendu à la puissance des lettres latines, conservée à travers toutes les altérations de la pensée humaine, c'est le sceau que le génie de Virgile a mis sur le génie du Dautc. Ce théologien sublime et à demi barbare, cet esprit si prodigicu* sèment poétique et subtil, voit dans Virgile un maître de la parole cl une espèce d’cncbanlcur, «Joui la magic doit lui ouvrir le paradis. C’est là sans doute un des premiers et des plus saillants
exemples de ces étranges confusions d’idées que les souvenirs de l'antiquité et l’alliance des pensées nouvelles jetaient dans les esprits, à la faveur d’une naïve ignorance. Quoi qu’il en soit, le Dautc, voilà l'Homme qui remet en mouvement l'imagination la u mairie, qui la fait marcher dans une route inconnue et appelle de nouveau la contemplation sur les œuvres du génie. A la suite du Dante, vous voyez renaître la critique, l’esprit de comparaison, d'analyse, l’admiration ingénieuse et savante. Il y a encore dans l’Italie des chaires consacrées à l’incci-préuuon du Dante; mais souvent celte i nierai rélalion est moins littéraire qu’elle n’est bislori- «j ue ; souvent les commentateurs s’occupent avant tout do relroUTcr cerUiue, amiquUés.dc cull!uicr
!c! , . Srfdc c1crlai,,es v,ll“. quelquefois même de J U»til.er des génealogns, et de sauter (elle ou telle sioblc famille du malheur d'avoir été mise en la personne de scs ancêtres, dans les cercles infernaux du Dante. “'r
Tel ne fut pas le premier caractère de l'inter- B„ataliondonf.,ïl,e1. Boccacc, et un Dis du Dante ***** succédèrent dans cette tâche de commenter
prr‘," Po4,e s uccupèrent a,a”uùu
‘)c P^uclrer celte mysticité Ihéofogique qui taisait la pouste du moyen âge. J'ai |u q -1 *J Commentaire de Boccacc; et bien ‘1Ul;s PaRCs r-— r „e contes forme u„ «££ “ ' T"
je» voc la sublime cl sauvage imaginai **ngulter
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enthousiasme Boccacc pénètre dans la pensée (la grand poêle.
Voilà donc, messieurs, la critique littéraire enfin retrouvée, voilà de nouveau le goût éveillé par le génie. C’est au milieu du quatorzième siècle.
Un poète anglais a dit quelque part : « Nous « naissons tous originaux, et nous mourons tous « copies. » Ce poêle est dépité de ce que uous tous et lui-même nous ne pouvons échapper à l’action des hommes de géuie qui nous ont précédés , et secouer le joug de leurs idées. Il est certain qu’une partie de l'Italie resta longtemps copiste du Dante. Les imaginations avaient été tellement ébranlées par la puissance de celte première et dominante imagination, qu’elles se souvenaient de lui quand elles voulaient créer quelque chose.
Bientôt cette critique d'enthousiasme fut mêlée d’une critique d’érudition. Le Dante, averti par l'antiquité, quoiqu'il fût avant tout suscité par lui-même et par la théologie de son temps, donna tout à la fois le signal à la poésie et à la science. Tous ceux qu’il anima de l'amour des arts, sans les rendre créateurs comme lui, se précipilèreul^ vers les monuments de l’antiquité, que l’on commençait à dégager des ruines. On voit tout à coup se déployer et les trésors de la Grèce et ceux do I ancienne Italie ; on voit l’esprit de l'homme changer de place et d’eothousiasine, quitter ces idées théologiques qui l’avaient seules occupé pendant les premiers siècles, et se ravir d'admiration à la vue des chefs-d’œuvre de l’anliquilé profane. Vous le savez, cet enthousiasme al a presque jusqu'à la réalité de l'idolâtrie. Nousavoi s vu tout à l’heure que la critique est une passion ; < h bien, il faut le dire, au quinzième et au seizième s ï* cle, elle deviul presque une religion. Beaucoup c ccs imaginations italiennes, que le moyen âge i li les entourait encore avait rebutées par sa barb. e et par sa rudesse, et qui se laissaient charmer à :$ idiomes retrouvés de la Grèce et de Home, et à -s monuments pleins d'imagination et de génie c pouvaient pas séparer la forme du fond, et et loppaicnl dans leur enthousiasme, et la bcaul u langage qui les saisissait, cl les fables bizarres te cc langage avait couvertes d’un immortel c l. C’csl une des plus étranges illusions de l’e il humain, une de celles qui expliquent le mieux e puissance des lettres, que, ni le progrès des sci :s
exactes, ni la variété et l'instabilité des trincs, ni la décadence de l’art, ne peuve i-
truirc, parce qu'elle lient à la partie la plu i-
sible de l'homme, cl qu'elle est à la fois, de :$ les émotions de l’esprit, la plus vive cl ' is populaire.
Aussi, messieurs , au seizième siècle, la c ic
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
naissante était étendue, fortifiée par l'alliance de la vieille érudition. Ce fut un âge nouveau. Aujourd'hui, messieurs, vous voule» bien vous réunir, vous empresser avec une eatrême indulgence, pour ccouter, pour juger des réflexions sur cette littérature moderne déjà si vieille, des commentaires plus ou moins sensés sur les productions des grands écrivains du dernier siècle, sur les ressemblances et les diversités des littératures modernes. Vous ave* mille autres objets d'intérét et de distraction savante; mais songez, devinez par la pensée, quelle devait être l'impression bien plus vive de curiosité, d’enthousiasme, dans les lycées nouveaux de l'Italie, combien les salles devaient être plus étroites, lorsque cette littérature, aujourd’hui surannée pour nous, était toute jeune et toute vivante, lorsqu'elle sortait hier du tombeau , lorsqu'elle arrivait ce malin de la Grèce, sur un vaisseau fugitif, lorsque cette imagination italienne, la plus heureuse de tootes, préludant par l'étude à l'inspiration immortelle de PArioste et du Tasse, expli quait, par la bouche éloquente de Politien, avec une chaleur qu’on ne peut plus retrouver, les merveilles du génie d’Hoinèrc, la grâce et la grandeur du génie de Sophocle et d'Euripide. Oh ! que nous sommes des barbares en comparaison! ( Applauditsementa. )
C’est alors, messieurs, que la critique fut éloquente; c'est alors qu’elle fut un pouvoir, un enthousiasme qui faisait tomber les larmes des yeux, nous dit-on, qui faisait battre le cœur, non-seulement aux jeunes Italiens, mais encore à ces froids Germains, à ces Français, à ces Anglais, à ces Bourguignons, accourus de loin, et par de pénibles voyages, pour entendre les hommes nouveaux de rilalic interprétant tes chefs-d’œuvre de l'antiquité.
Ainsi, les lettres exerçaient chaque jour une domination plus active sur les âmes. Elles créaient unaulrc pouvoir moral que l'influence tbéologique, et opposaient une résistance de plus à l'empire de la force brutale, qui avait régné dans le moyen âge. Du milieu de cette vive préoccupation qu’inspiraient les souvenirs et l'étude de l’antiquité, s'éleva le génie moderne, non plus sauvage dans sa grandeur, irrégulier dans sa sublimité, mais gracieux, correct, et séduisant tout à la fois : ce fut le Tasse. Vous ne croyez pas, messieurs, que dans ce grand poète, Part soiluneespèced’inslinctqui s'ignore lui-même. Non, tout ce que la philosophie des arts, tout ce que la réflexion et l'élude peuvent donner au génie, appartenait au Tasse. Jamais poêto ne fut plus savant; et surtout, jamais savant ne fut aussi poêle. Je ne dis pas que toute cette science, que celte richesse et cet embarras de souvenirs lui fut présent, lorsqu'il laissait échapper tant de vers délicieux et
faciles. Il en est de cette influence des livres, comme de toutes celles que les impressions de la vie, le mouvement du monde, Pi nüraité des hommes supérieurs, peuvent exercer sur noos. Elles modifient, elles élèvent, elles éclairent l’esprit qui les reçoit; mais, quand elles lui servent longtemps après pour créer et pour agir , il n'a pas la conscience de leur origine étrangère: elles sont devenues partie de lui-méme. C'est ainsi que le Tasse, après avoir médité avec science, avec goût, imaginait de verve. Celte action d'une critique savante et élevée, qui prenait sa source dans l’enthousiasme du beau cl dans la plus line intelligence de ses efTets, on ne peut en douter après avoir lu quelques traités du Tasse ; on y voit un homme tout rempli de Platon et d'Homère, de Virgile et du Dante, qui sait l'antiquité comme le moyen âge, et que toute chose inspire , parce qu'il est lui-méme original.
Maisl’ltaliescule eut alors unecritique ingénieuse et féconde; l'Italie eut cette gloire d'avoir des génies originaux, pleins de Pâme de l’antiquité, et des savants qui l'interprétaient avec passion , avec goût, avec quelque chose qui semblait échappé d’elle.
Je respecte infiniment la vieille universisé de Paris; mais, aux quinzième ci seizième siècles, malgré le nombre prodigieux de ses étudiants, au milieu de leurs disputes de réalitteic l de nominaux, je ne puis trouver en eux ce sentiment délicat des lettres qui avait ranimé et enchanté l'Italie.
Sans doute, messieurs, le seizième siècle en France offre un prodigieux mouvement d'érudition et d'esprit; mais le goût semble peu s’y mêler. La poétique de Scaligcr est un curieux monument de savoir cl de lecture. Mais, bien que Scaligcr ait de l'enthousiasme, et qu'il dise d'une ode d’Horace : « J’aimerais mieux l'avoir faite que d’être roi « d’Aragon ; » malgré la rare et profonde sagacité de Scaligcr, on sent à quelque chose de rude et de pesant que Pou n’est plus en Italie.
J’imagine, il est vrai, que dans les entretiens où se plaisaient ensemble Paul de Foy, le cardinal d’Ossat, le jeune de Thou, quelques-uns de ces esprits fiers et libres qu’avait produits le seizième siècle, le sentiment des lettres et le goût devaient s’élever et s’épurer. Voyez cependant quelle fausse idée de la beauté poétique avait le seizième siècle ! Voyez la gloire de Ronsard ! Malgré tout ce qu’une critique moderne, savante et fort spirituelle peut dire en faveur de Ronsard, malgré cette demande en cassation après deux siècles, j’ai peine à concevoir que de vrais , d'ingénieux appréciateurs des Grecs et de Virgile, aient pu jadis tant admirer Ronsard. I/immensc réputation de ce poêle marque le peu de progrès que le goût avait alors fait en France.
Un seul homme qui admirait Ronsard aussi, mais pcul-éire par scepticisme , et parce qu'il aimait à ménager les opinions puissantes, un seul homme, Montaigne, eut un goût vrai, cl porta dans la critique une intelligence exquise , comme dans toute chose. Ce que nous pouvons trouver de mieux senti sur les lettres, à cette époque, ce sont quelques pages où Montaigne parle de Sénèque, de Cicéron, de Plutarque, ce sont ses ingénieuses comparaisons d'Horace, de Virgile, de Lucain. L’expression de génie suit en lui le mouvement d'enthousiasme naturel et sincère; il se colore du style dos écrivains qu’il admire; son français, encore irrégulier et souple à tous les mouvements, s'agrandit, s'élève, s'anime et s'empreint de tout l’esprit de l’ancienne Rome. Voilà le grand critique du scixième siècle.
Quant à notre grand siècle de Louis XIV, à ce siècle sur lequel la littérature française raisonne depuis cent cinquante ans, comme le siècle d'Auguste, il naquit à moitié sous l'influence de la critique, à moitié sous celle de l'inspiration. Je n'cxaminc pas en soi ce fait ; je ne n’en tire pas surtout, comme on i’a voulu quelquefois, une objection absolue. Je ne dis pas que la littérature du dixseptième siècle ne fut pas une littérature nationale, parce que des Grecs et des Romains avaient existé auparavant, elque les esprits du siècle de Louis XIV n'avaient pu ignorer leurs cliefs-d 'œuvre, ni méconnaître leur génie; mais je conçois que dans celle littérature née sous deux influences comme la littérature latine, éveillée tout à la fois par ellemême cl par des souvenirs étrangers, il y ail quelque chose d’artificiel.
Je le sens toutefois dans les critiques, bien plus que dans les hommes de génie. Lorsque le père Lebossu , par exemple, dont Boileau parle avec admiration, comme d'un de s plue excédents écrivains du siècle, lorsque le père Lebossu, frappé de la lecture de l'Iliade, de l'Odyssée, de l'Enéide, y renia rq ua ni (J es récits placés d'une certaine façon, un certain merveilleux, des songes, des tempêtes, détermine une espèce de recette pour la composition générale des poèmes épiques (on rit) , constate l'existence d'un certain nombro d’éléments poétiques et créateurs qui doivent entrer daus les épopées futures , je vois là, sans doute, une critique faible et stérile; mais , lorsque un rare et nerveux esprit comme celui de Boileau, sous la loi de correction que lui donne l’antiquité, caractérise avec tant de force et de finesse le faut goût de son temps, la fausse imitation espagnole alors à la mode, le ridicule des grands romans, la fadeur du bel esprit, voilà une critique féconde et créatrice, une critique , qui, comme Descaries, et comme
l'école de Port-Royal , servit à donner aux grands talents du siècle de Louis XIV, ce tour mâle et simple, que l’on pouvait ne pas attendre sous le pouvoir absolu et sous une domination si haute et si fastueuse.
On peut le dire, sans manquer de justice envers un roi qui a tant fait pour la splendeur et le progrès de la France : Port-Royal avec ses éludes austères et ses résistances philosophiques, Boileau avec son goût ferme et moqueur, Dcscarles plus que tout le monde avec son geuie si dégagé de tout ce qui l’eulourait, voilà les hommes qui, plus que Louis XIV, ont créé le siècle littéraire de Louis XIV, et l'ont jeté dans les routes de l’imitation antique, sans lui 6tcr la vigueur originale.
Dans celle grande époque, la critique cul l'avantage incontestable d'étre exercée par des hommes de génie.
Dans l’éloquence alors, celait Pascal qui était le premier critique. C’étaient ses réflexions si vives et si neuves sur l’art de persuader, sa comparaison si ingénieuse sur l’esprit de géométrie et l’esprit de finesse, qui fixaient les vrais principes de goût dans l’art d’écrire, cl d’avaocc faisaient justice de quelques paradoxes de d’ Alcrobcrl et de Condiliac. Géomètre comme d’Alemberl, mais éloquent comme Démoslhène, et trouvant sa place dans tous les partages de l’esprit humain, Pascal se moque par prévoyauce de cette froide régularité, de cette desséchante méthode que Condiliac enseigna dans son drt d'écrire, et qui défend à tout le monde d'être orateur ou poète, au nom de la justice.
Pour compléter cette perfection de la critique, dans le dix-septième siècle, à côté de Pascal, de ce génie si pénétrant et si vif, si grave et si moqueur, parait Fénélon, avec la vive sensibilité de sou âme, avec ce pur enthousiasme de l'antiquité, avec celto disposition tendre et réveusequi peut produire une hérésie en théologie, mais qui est merveilleusement salutaire pour l'imagination poétique.
Je ne vous parle pas de Bossuet; sa gravité apostolique lui interdisait presque de raisonner sur les lettres. Il dit quelque part qu’il trouve un grand creux daus la poésie; il s’indigne avec véhémence contre Molière ; il ne pardonne pas même au sévère Boileau : il lui reproche d’avoir, par ses exagérations sur la faiblesse de l'esprit humain, choqué de hautes vérités. Je crois qu’il n'est pas non plus content de La Fontaine. Quant à Racine, il le trouve profane et dangereux, et ne le loue que de son repentir; et cependant, messieurs, Bossuet, qui s'offenserait de cet éloge, est aussi un grand, un admirable maître de goût. C’est bien lui qui, le plus origiual des hommes par l’cxpressiou, sent avec un égal enthousiasme la Grèce et la Judée, est à la fois
allique el oriental. Quel charme éloquent dans ses discours familiers, nous dit un témoin, lorsque se promenant dans les allées de Germini, après avoir occupé ses graves interlocuteurs de la fatale hérésie de M. de Cambrai, ou de la grande conversion de M. de Turenne, il les entretenait avec un inexprimable enthousiasme de la douceur de Virgile et de la eublitniti d'Homère! Beaucoup de traits épars dans ses écrits, même les plus sévères, dans son Histoire universelle, dans sa lettre au souverain pontife, dans sa lettre contre les spectacles, décèlent combien ce grand homme avait sur les lettres an goût vif et vrai, antique, naturel.
Il faut l’avouer, messieurs, en sortant de cette grande école, on descend ; là revient ce problème que nous avons indiqué au commencement de la séance. Depuis le siècle de Louis XIV, l’esprit humain s’est élevé sur beaucoup de points. Je ne parle pas seulement des sciences naturelles ; je ne parle pas seulement de ce progrès inévitable qui fait que les découvertes s’enchaînent aux découvertes, qu’il n’y a pas de décadence dans la géométrie, et que, dans l’intervalle entre Newton et Lagrange, on avance toujours, quoique d’un pas moins rapide.
Mais indépendamment de celte marche des sciences, personne ne coutestera que sur d’autres points de l’ordre moral, les esprits n’aient gagné depuis cette grande époque. Certes, depuis le temps où M** de Sévigné, si bonne quand elle s’intéressait, si spirituelle, si éloquente, raconte avec une insouciante raillerie les troubles, les malheurs de la Bretagne, el dit:» Nos paysans ne se lassent pas de se faire pendre, » jusqu’à l'époque où un sentiment plus vrai de l’humanité, où non pas une pitié, mais un intérêt grave et sérieux pour le peuple, est entré dans toutes les âmes, un progrès moral s’est fait sentir. Certes , de la proscription des diesülente , justifiée par d'illustres écrivains du dix-septième siècle, aux idées de tolérance religieuse si universellement adoptées, si légalement consacrées aujourd'hui , une grande et salutaire réforme s’est opérée.
Nous pourrions indiquer, sur d’autres points, des progrès qui ne sont pas douteux. Pourquoi donc, dans les lettres, qui tiennent de si près à toute U vie morale ne retrouve-t-on pas le même résultat?
Voltaire en donne une raison :
« Le goût, dit-il, peut se gâter chez une nation;
•i ce malheur arrive d’ordinaire après les siècles de » perfection. Les artistes, craignant d'élre imila- « leurs, cherchent des roules écartées; ils s’éloi- « gnent de la belle nature, que leurs prédécesseurs « ont saisie. Il y a du mérite dans leurs efforts ; ce
« mérite couvre leurs défauts. Le public, amoureux « des nouveautés, court après eux ; il s’en dégoûte ; « et il en parait d'autres qui font des efforts pour « plaire; ils s'éloignent de la nature, encore plus « que les premiers. Le goût se perd: on est entouré u de nouveautés, qui sont rapidement effacées » les unes par les autres; le public ne sait plus « où il en est, el il regrette en vain le siècle du bon •i goût, qui ne peut plus revenir : c'est un dépôt « que quelques bons esprits conservent encore loin « de la foule. *
Ce n'est pas tout. Voltaire a écrit, cent fois, mille, fois, qu’il était chez le$ iVelches, «que le goût " était perdu; que l’on tombait dans la barbarie; » que le dix-buitième siècle était legoul de tous « les siècles; que le dix-huitième siècle était dans la « fange, s’il n’avait pas été relevé par le quinzième « chapitre de Bélisaire ; » et nous, qui croyons que le quinzième chapitre de Bélisaire ne relève pas uii siècle, où en sommes-nous? (On rit.)
Sans adopter ces mépris colériques de Voltaire pour son temps, il est vrai de dire que, lorsqu’une forme de société est affaiblie, vieillie, les lettres doivent baisser avec elle.
Des chances plus favorables renaissent pour le talent, si quelque principe nouveau et fécond s'introduit dans les mœurs de cette nation. Il u’y a pas alors de décadence fatale et constante.
Parmi les nations modernes, choisissons celle qui n’est pas le mieux née pour les arts, mais qui porte en elle un principe de mouvement et de liberté, l’Angleterre; la poésie y semblait morte, lorsque tout récemment un homme de génie s'est élevé. Byron fait chaîne avec les grands hommes, dont il est séparé par cent ans d’intervalle. Il y avait eu décadence intermédiaire; mais il n’y a pas décadence continue. Est-il besoin de citer la France cl le grand exemple quelle offre?
Disons -le sans hésiter, le progrès social, la liberté civile el politique qui semble distraire les esprits de l'étude des lettres, qui semble y substituer un intérêt plus grave el plus dominant, élève et ranime les lettres, au lieu de les affaiblir. Voyez l'Espagne. Après l'enthousiasme religieux, l’enthousiasme de guerre, de découverte, de poésie qu’elle eut au dix-huitième siècle, rien n’ayant renouvelé ni affranchi les esprits, sa littérature s'arrêta; ces génies, naturellement libres el originaux, restèrent sous le joug; un vain Xravail sur les mots, une science subtile pour obscurcir et alambiquer les pensées, produisit l’école de Gangora. Quelques poètes gracieux s'élevèrent encore pour rendre celle nature de sentiment qui échappe le plus aux influences extérieures, el qui sort tout entière d’une àuie émue. Mais, à cette exception près, qui
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æw colins de littérature française.
appartient à l'homme, et non pas à la nation, il semble que celte Espagne, autrefois si poétique, ait dormi pour les arts.
Ne croyons donc pas, messieurs, comme Voltaire semble le dire, que ce soit seulement l’action de la littérature sur elle-même qui hâte ou suspend la décadence du goût; elle est soumise à mille autres causes locales, accidentelles, politiques.
liais une question qui se présente alors, c’est la question de la vérité dans le goût : si les influences sociales doivent le rajeunir et le modifier, le caprice peut-il aussi le changer? n’a-l-il pas quelque chose d'invariable comme la vérité, et quelque chose de passager, de mobile comme les usages et les coutumes des peuples? Si tout est incertain dans le goût, nulle raison pour ne pas croire que la barbarie ne vaille mieux que la perfection poétique cl oratoire, nul motif pour ne pas méconnaître les plus grands génies d’une nation, et ne pas leur préférer tous les caprices de la pensée.
Le dix -huitième siècle fut peu novateur à cet égard. Très-libre dans la critique philosophique, religieuse, historique, il fut en général timide dans la critique littéraire. Il était subjugué, dominé par le grand siècle qui l’avait précédé ; il l'était surtout par Voltaire qui. le plus hardi des hommes en toute chose, était circonspect en fait de goût et de langage. Il y eut celte singularité dans le dix-huitième siècle que, contradicteur violent du siècle qui l’avait précédé dans les questions religieuses et morales, il en resta souvent le Adèle continuateur dans les formes poétiques et littéraires; mais ces formes n'étant plus animées par les mêmes sentiments qui les avaient vivifiées dans le dix-septième siècle, n’eurent plus le même éclat. Une tragédie de Voltaire ne valut pas une tragédie de Racine, parce que Voltaire avait imité Racine.
La critique dans le dix-huitième siècle fit peu celle différence : elle s’attacha presque exclusivement à l’élégance et à l’art du style. Parmi les critiques de celle époque, oft tout écrivain était critique, un homme nous parait avoir eu surtout un beau sentiment des lettres; mais il a bien peu écrit: c’était un jeune officier qui n’avait point fait d’études savantes, qui avait lu les grands écrivains du dix-septième siècle, admirait beaucoup Voltaire et en était aimé; c’était Vauvcnargues. Ce jeune homme, mort trop tôt, et qui n’a pas montré tout son talent, a eu sur le goût quelques nobles idées:
« Il faut avoir de l’âme pour avoir du goût, a-t-il * dit. Les grandes pensées viennent du cœur. » Que de choses dans ccs simples paroles! Il faut avoir de Pâme pour avoir du goût: ainsi le goût u est pas une théorie, ni un dogmatisme fait d'avance, ni une tradition de Rome, de Florence ou
de la Grèce. Non, le goût se retrouvera partout où l'âme sera vivement émue. Qu’une société s’élève, s'améliore; qu’un sentiment de dignité morale se répande, le goût doit s’épurer, se ranimer. Voyex, en effet, toutes les fois que c’est l’âme qui a parlé, qui a répondu, qui a clé éloquente, y a-t-il pour vous une question de goût? Quand ce prédicateur racontait à une mère le sacrifice d’Isaac commandé à Abraham par Dieu, et que cette femme troublée lui répondait : « Dieu n'aurait jamais ordonné ce » sacrifice à une mère! » vous inquiétez-vous de savoir si cette parole est belle, selon les règles du goût? Est-il aucun art, aucun talent qui puisse imaginer au delà? C’est l’âme qui a trouvé cela; et l'âme a trouvé la chose que le goût de tous les temps admirera et sentira de même.
Cette autre maxime: Les grandes pensées tiennent du cœur, n'est pas moins féconde, ou plutôt rentre dans la première et 6e confond avec elle. Toutes les fois que le cœur aura été ému, il s'élèvera de lui-méine au plus haut degré de vérité. C’est une règle plus sûre que ce conseil général de sc rapprocher de la nature , de ressembler à la nature. En effet, qu’esl-ce que la nature? C’est l'éinolion vraie du cœur de l'homme. Il ne faut pas dire que les anciens ont été plus grands orateurs ou poètes que les modernes, parce qu’ils étaient plus près de la nature? Est-ce que la nature est un lieu placé quelque part, et dont vous pouvex être près ou loin? La nature , c’est l’âme de l’homme. Toutes les fois qu’elle s'améliore par des sentiments de vertu, de liberté, de justice, les lettres doivent s’améliorer aussi. Ainsi, messieurs, la littérature, cl c’est par là que celte élude , qui, je l'espère, ne passera pas de mode en France, doit intéresser tous les nobles cœurs, est engagée dans toutes les nobles causes; elle a besoin, non-seulement de paix et de prospérité, comme on l’a dit souvent, mais de dignité morale et de vertus publiques, pour s’élever elle-même.
TROISIÈME LEÇON
Étude de l'antiquité trop négligée dans le dix-huitième siècle. — Infériorité de la critique littéraire sousce rapport. — Exceptions honorables. — Thomas. — Barthélemy.—Caractère général de l’éloquence de Thomas. — Quelques remarques sur les Eloges académiques. * — . Supériorité de Thomas dans la critique.— Examen de l'£u«« *wr les F. luge*. — Lacune dans cet ouvrage. — Résumé sur le caractère et le talent de Thomas.
Messieurs,
Nous devons chercher quelle fut l’application de la critique à l'antiquité dans le dix-huitième siècle. Ici , quoique nous n’ayons plus à parier que des seconds rangs de la littérature, le nom d’un génie
tableau du dix-huitième siècle.
qui a prédominé el agité toute cette époque se présente d’abord. On ne peut s'occuper du dixhuitième siècle sans penser à Voltaire; il en est l'âme, le mouvement , la vie. Son esprit tout moderne, ses capricieux dédains, sa vivacité moqueuse, tout cela devait plus ou moins influer sur la manière dont le dix-huitième siècle concevrait l'antiquité. C’est assez dire que cette époque ingénieuse ne nous parait pas avoir eu le sentiment le plus vrai des beautés simples et grandes de la littérature grecque el romaine.
Aujourd'hui, on est souvent injuste pour le génie du dix-huitième siècle : on le croit emprisonné tout à la fois dans l'imitation antique cl l'étiquette de cour. On prend toutes les circonspections que montrait alors le talent pour des timidités de théorie : rien n'est moins vrai. Sans doute la civilisation élégante et un peu formaliste de celle époque arrêtait parfois le génie de Racine, et lui a fait peut-être sacrifier quelques belles scènes; mais le goût, la science de Racine avait tout conçu, tout embrassé, tout comparé. Il admirait de l'antiquité mille choses qu'il ne lui empruntait pas. Dans une de ses préfaces, si simplement écrites, mais toujours si pleines de vues et de goût, Racine vous dit qu'il y a dans VAlctêic d'Euripide une »cène merveilleuse, celle ou la jeune reine est dépeinte mourante au milieu tle scs deux petits enfants qui la tirent par la robe.
Certes, messieurs, toute la familiarité du goût moderne et ce désir d'imitation exacte de la nature, que l'on vante aujourd'hui, ne pourraient rien imaginer de plus simple que cette situation naïve tant admirée par l’excellent goût de Racine.
La critique, dans le dix-huitième siècle, moins savante et moins amie du vrai . ne me parait pas avoir eu celte même intelligence vive et libre des beautés antiques, les plus étrangères i nos mœurs. L'antiquité, pour Voltaire , c’est surtout le dixseptième siècle; c'est dans les formes élégantes , majestueuses, que la littérature du siècle de Louis XIV avait données à ses imitations, que Voltaire étudie surtout les Grecs et les Romains; il les voit peu face à face. Par cela même, son goût théorique est plus restreint, plus timide que celui de ses illustres devanciers.
De même que Racine avait cultivé son génie par Pétude si variée de toutes les beautés de la poésie grecque, Voltaire se forme presque exclusivement par la contemplation de Racine , pour le mouvement et l'expression poétique, cl l’imitalion des Anglais pour celte liberté philosophique, qu'il a portée dans la poésie.
Née sous l'autorité de Voltaire, la critique au dixhuitième siècle méconnut souvent, comme lui, le
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simple cl beau génie de l'antiquité. Le dirai-je, messieurs, à cet égard , l'érudition manquait au dix-huitième siècle encore plus que le goût. Ces éludes classiques, accusées de nos jours, mais toujours si précieuses et si inspirantes, étaient fort affaiblies; mille causes y concouraient. Il y avait déjà longtemps que i'abbé Gédoyn, dans uii morceau plein de grâce et d'esprit, avait malignement comparé la vie bruyante et dissipée des commencements du dix-huitième siécleaux éludes austères du siècle précédent, qui déjà dégénérait un peu de l'érudition du seizième. e
En rappelant ces magistrats du vieux temps, qui, retirés dans leurs maisons après les travaux du palais, y consumaient de longues veilles à lire Tacite cl les orateurs de la Grèce et de Rome, il opposait à ces exemples passés de mode celle sociabilité nouvelle, celle civilisation élégante et si polie qui répandait les hommes les plus graves au milieu du monde le plus léger. La trace de ce changement de mœurs se retrouve daus toute la littérature du dix-huitième siècle. Elle est une conversation plulût qu’un travail. Les fortes éludes y sont abandonnées. Comme on n’entendait plus aussi bien l'antiquité, ou cesse de l'aimer, de la sentir avec celte prédilection ingénieuse cl délicate qui avait caractérisé les grands esprits de l'époque précédente.
Aujourd'hui, messieurs, le goût de la littérature grecque a été singulièrement rauimé. Une école célèbre qui a duré trop peu de temps, a popularisé en France un goût vif pour celte belle langue , cl en a multiplie les interprètes. Au contraire, si nous jetons les yeux sur le dix-huilième siècle , si nous feuilletons les ouvrages de plusieurs critiques célèbres de cette époque, nous y trouvons une grande différence, et souvent une fâcheuse ignorance de la langue grecque. Des critiques éminents sous d'autres rapports, d’Alembert . par exemple , esprit sage, si méthodique, si ferme, d’Alcmbcrl qui a porté si loin sa gloire daus les sciences mathématiques, semble connaître médiocrement la littérature ancienne dont il aime à s'occuper. Ses traductions de Tacite sont remplies d'erreurs el de faux sens.
Un homme dont il faut parler avec une estime vraie, un homme qui avait porté dans la critique ce qu’il y a de plus rare peut-être, l'éloquence et l'émotion, La Harpe est supérieur, sous plus d’un rapport, quand il n'a d'autre antiquité à examiner que le dix-septièrae siècle. Hais la vraie, la vieille antiquité, lui échappe à demi. Souvent il a l’air de n'avoir pas lu les écrivains dont il parle avec admiratiou.
Je ne rappellerai pas les expressions trop amères
dont le savant helléniste lirunck s'est servi pour relever les fautes de La Harpe dans ses traductions de Sophocle. Les auteurs latins, Cicéron, TitcLive, lui étaient plus familiers, il les analyse avec talent, avec vivacité; rien ne manque souvent à ses éloges, que d'avoir saisi le vrai sens de l'auteur.
Les traductions fréquemment semées dans le Court de littérature de La Harpe sont remplies des fautes les plus graves, les plus inattendues. I/esprit antique y est sans cesse altéré, et la pensée de l’original souvent défigurée par les plus singulières inadvertances. Me pemellrex- vous, messieurs, au milieu de cette imposante réunion, de revenir un moment au collège, et d’indiquer, en passant, quelques erreurs qui sont un symptôme de la négligence des études classiques dans un écrivain d’un goût d’ailleurs si sévère.
(Le profesietir entre ici dans des détails techniques, et cite un assez grand nombre de passages latins.)
Voilà, messieurs, une réponse un peu longue à l’accusation que l’on m’a faite de vouloir décréditer l’élude des langues anciennes.
Ajouterai-je que l’auteur da Court de littérature, dans son analyse, d’ailleurs éloquente, de Démoslhènc, commet une erreur continue, c’est de faire ressembler Démosthène à un écrivain élégant du dix-huitième siècle. Fsl-ce Démosthène qui a dit au milieu d’un mouvement fort animé : « Le succès est dans la main des dieux; l’intention « est dans le cœur d’un citoyen?»
Non, certes, Démosthène dans toute sa vie n’a pas fait une semblable antithèse. Je ne voudrais pas, messieurs, chicaner ainsi plus longtemps la renommée d’un critique justement célèbre. Mais ces remarques appartiennent à l'histoire des lettres. Elles sont moins un reproche personnel qu'une réflexion générale sur l’affaiblissement des éludes classiques dan* le dix-huilième siècle. Ajouterai-je mille erreurs de détail relevées par les savants étrangers ou français? Dirai-je que, parlant d’Aristote, La Harpe a oublié qu’Arislote a fait des vers, un hymne sublime? Dirai-je qu’il n’a rien dit d’une foule de fragments précieux de la poésie grecque ;qu’il juge Aristophane, Pindare, Thucydide, Xénophon, Térence , Tite-Live, avec une légèreté ou une brièveté singulière? Dirai -je, enfin , que l'auteur du Court de littérature, qui , dans l’analyse des productions principales du dixseptième siècle, et surtout dans le jugement de notre théâtre tragique, est plein d’émotions pour le génie, et heureusement animé d’une admiration sincère et persuasive, semble un guide infidèle, trompeur, toutes les fois qu’il s’agit de littérature ancienne ?
11 °e faut pas crojre cependant que le dix-hui-
tième siècle, tout entier, ait négligé les graves et puissantes éludes, sans lesquelles, hormis quelques esprits urigiuaux nés d'eux-raémes, le talent moderne a rarement acquis toute sa vigueur, et ce bon sens mâle et simple qui marqua le dix-septième siècle. Deux hommes, alors, messieurs, parmi les écrivains du second ordre, étudièrent l’antiquité avec ardeur, en eurent la science plutôt que le sentiment , mais enfin ajoutèrent à leur talent tout ce que peut donner la lecture la plus vaste, la méditation la plus laborieuse. Ces deux hommes, plus dignes encore de respect que de gloire, sont Thomas et Barthélemy.
Nous parlerons d'abord du premier, en le considérant surtout comme uu habile et élégant critique.
Thomas appliquait à l’étude des lettres une imagination forte, quoique dépourvue de création cl de variété, un talent de style cultivé par le travail le plus opiniâtre, un goût qui manquait un peu de délicatesse et de naturel, une âme plus élevée que sensible, et dont l’enthousiasme ressemblait à l'exagération, Qu'un rayon de plus, qu'un rayon du feu sacré fût descendu dans celte âme généreuse, il eût été grand orateur, ou peut-être (car le talent des hommes varie par leur destinée et par leur époque) que Thomas, né plus tôt, eût été associé à ces fortes et religieuses éludes qui formèrent les plus grands esprits du dix-septième siècle, qu’il fût entré à Port-Royal , que daus la candeur d’une fui non combattue et qui eût semblé naturelle à la gravité et à la mélancolie de son caractère, il eût embrassé le ministère de l'Évangile, sans doute une vive croyance aurait développé en lui un talent énergique. Ayant des sujets sérieux pour sc passionner, un devoir à remplir, trouvant dans cette action, que la parole chrétienne exerçait sur un auditoire ému , de quoi s’inspirer, de quoi soutenir sa verve intérieure, il eût été un prédicateur éloquent.
Mais Thomas s'éleva dans une époque où l'Académie remplaçait la chaire: il composa pour l’Académie des discours d’une forme indécise, entre la dissertation savante et l’allocution oratoire. Il fit pour des grands hommes, morts depuis longtemps, des oraisons funèbres, sans cercueil et sans temple, il les fil avec une liberté d’allusions qui est puissante pour l’effet momentané, mais qui ne suffit pas à la vie durable des productions de l’art. Son éloge de Duguay-Trouin semble maintenant chargé de grands mots emphatiques. A l’époque où il fui prononcé, sous une forme de gouvernement qui ne permettait aucune discussion politique des intérêts présents, ce discours saisissait les esprits par une allusion à l'état malheureux où était tombée la
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
marine française, à la langueur de ces ports jadis si animés, à l’abaissement de ce pavillon jadis si glorieux. Une sorte d'intérét électrique s’attachait aux paroles de l’orateur, qui sonlmaitenant froides et mortes sur le papier. Il en est de même de quelques autres de ses éloges. Lorsque dans la France gouvernée, il est vrai, par des mœurs douces, quelquefois par des influences généreuses, il n'y avait cependant aucun droit garanti , excepté les abus; lorsque, par exemple, les lettres de cachet étaient une chose usuelle, courante, reconnue; figurons-nous ce cadre allégorique d’un éloge de Marc-Aurèlc prononcé par un philosophe stoïcien, et, parmi des généralités hautaines cl pompeuses sur la dignité de l’âme, sur l’inviolabilité du sauctuaire de la conscieucc, un morceau énergique, animé contre celte justice arbitraire qui enlètc l’homme à lui-même, qui le jette dans un cachot, loin de l’image sacrée de la loi qu’il doit toujours pouvoir invoquer; nous le concevons; le public était saisi, transporté; celle allusion paraissait un grand, un admirable mouvemenld'cloquence; l’impression contemporaine traduisaiteu sublime ce qui n’est aujourd'hui qu'une vérité commune et avouée de tout le monde. C’est ainsi qu’une partie du pouvoir attaché à celte incomplète éloquence a disparu par le changement des mœurs et le progrès politique; c’est ainsi que, grâce à des institutions libres, on trouvera maiuleuanl presque déclamatoire cequi paraissait alors une hardiesse utile et courageuse.
En reudanl hommage au géuéreux écrivain , ce ne sera pas, messieurs, dans celle partie de scs ouvrages, dont le langage est fastueux et la vérité commune, que nous pouvons chercher le litre durable de sa renommée.
Malgré ses efforts pour atteindre à l’cloquence active cl populaire , c'est dans uu monument de critique, dans un livre où il analyse ingénieusement les productions les plus artificielles de l'antiquité, que Thomas a montré le plus de talent.
Son Essai su r les Éloges est le durable, le vrai titre de la gloire de Thomas ; et qu’est-ce que ï' Essai sur les Éloges ? C'est un ouvrage sur tous les éloges qui ont été faits dans le monde , depuis qu’on fait des éloges. Au premier coup d’œil , une inévitable monotonie est attachée à un semblable sujet. Je ne sais si un essai sur toutes les satires qu'on a faites dans le monde depuis qu'on fait des satires, serait amusant; mais, sur les éloges, c’est bien pis. (On rit.)
Si, dans l'élude de la littérature, quelquccho&c est surtout fav orable au talent de l'écrivain et à l'intérêt du lecteur, c’est cette naturelle, cclto facile variété qui nailde tous les accidents de la pensée humaine, de tous les mouvements divers de
la civilisation, de toutes les vicissitudes du talent. Quand vous lise* des ouvrages, qui peut-être auraient pu recevoir quelques développements nouveaux, l’Histoire littéraire de l'Italie, de Ginguené, quelques belles parties du Cours de I.a Harpe, ce qui vous plaît, c’est que votre pensée passe rapidement d’un objet à un autre, c’est qu'elle suit la pensée humaine; mais si , dans un traité en deux volumes, écrit avec talent, avec chaleur quelquefois, on vous entretient sans cesse de panégyriques, panégyriques des princes morts, panégyriques des princes vivants, panégyriques des grands écrivains, il est impossible que tout le talent de l’auteur sauve son ouvrage d’uue fatigante uniformité.
De plus, l’éloge est- il un genre de littérature parfaitement vrai? Dans quelques situations, sans doute. Oui, cet éloge que Cicéron prononçait sur les guerriers de la légion de Mars tombés dans un combat contre Antoine, et qui n’était qu’une harangue politique, une philippique nouvelle; oui, cet éloge que l’on prononçait dans Athènes sur la tombe des guerriers morts, et qui suscitait un nouvel héroïsme dans le cœur des citoyens. Mais les panégyriques qui furent faits successivement à l'honneur de tous les Césars romains, voilà, j’en a bien peur, une littérature froide, morte d’avance; et cependant ce sont ces cendres que Thomas a voulu ranimer sous nos yeux. Le souvenir de ses propres ouvrages, et l’analogie qu’ils offraient avec les écrits des anciens rhéteurs, déterminaient celle préférence. Au fond, toute la partie académique de la littérature du dix-huiticroe siècle avait beau, par l’allusion, par la hardiesse contemporaine, s'élever au-dessus d’cllc-méme, elle ressemblait un peu à la littérature sophistique, sans objet avoué, sans passion véritable.
Ce frétait pas l'éloquence religieuse agissant sur un auditoire qu’elle instruit et qu’elle touche ; ce n'était pas l’éloquence philosophique , dans le calme de la solitude, dans l'indépendance de la réflexion, s’adressant â tous les esprits qui pensent, à tous ceux qui veulent être éclairés ou consolés; ce n'était pas l'éloquence politique se mêlant à tous les intérêts de la vie, dominant par la parole, entraînant avec force les volontés des hommes : c’était une éloquence indécise et mêlée, sans caractère personnel et sans effet durable. De là, celle pompe f.ictice qui voulait suppléer à l’absence des intérêts présents. Lorsque les rhéteurs latins veulent caractériser la véritable éloquence : Grandis et ul ita dicam pudica oratio non est maculosa neque turgida, sed naturali pulchritudine ex surgit, ou lorsqu’ils en déplorent la perle et l'expliquent par ces mots : Eentosa ista et enormis loquacitas ex Jsià h ttper commig ravit, iis ne nous
apprennent rien ; ils n'indiquent les causes ni de la perfection, ni de la décadence. Cette haute simplicité, celle pureté d'un goût mâle et sévère, disparut avec la liberté de la Grèce, avec la liberté de Rome. Ce n’est pas le faux goût des orateurs asiatiques, c'est le despotisme asiatique importé dans Rome qui énerva le génie. Quand l'âme est à l’étroit, quand elle cherche des expressions pompeuses, parce qu’elle ne peut montrer ses sentiments dans leur naïveté énergique cl primitive, alors le goût tombe, l'éloquence meurt. Voilà ce qui, dans les ouvrages de Thomas comme dans ceux des anciens rhéteurs , amène cette emphase si justement blâmée, ces grands mots, ces paroles fastueuses que Voltaire, le plus léger, le plus ingénieux, le plus naturel des moqueurs, appelait du galil/ioniaa, quoiqu’il écrivit à Thomas des lettres bien affectueuses et bien admiratives. En voici quelques phrases qui ne sont pas un modèle de franchise :
« On ne lit plus Descarlcs, mais on lira son éloge, « qui est en même temps le vôtre. Ah! monsieur, « que vous y montrez une belle âme et un esprit « éclairé! etc. , etc..-.
«( On m’a dit que vous faites un poème épique « sur le czar Pierre. Vous êtes fait pour célébrer « les grands hommes ; c’est à vous à peindre vos « confrères. Je m'imagine qu'il y aura une philo- « sophic sublime dans votre poëme. Le siècle est « monté à ce ton-là, et vous n’y avez pas peu con- « tribuc. »
Je ne sais, messieurs, mais sous ces paroles flatteuses n’y a-t-il pas quelque chose d'ironique et de railleur? Thomas ne s’en apercevait pas; il était dans la bonne foi, dans la candeur de son ambition oratoire.il se regardait comme un missionnaire de raison et de vérité ; il croyait que ccs paroles pompeuscs, ces généralités un peu vagues qui passaient fous la censure de la Sorbonne, et dont elle rayait quelques hardiesses, étaient décisives pour le bonheur, pour l'affranchissement de l'espèce humaine.
Et puis, dans cette vie oiseuse et tranquille du dix-huitième siècle, au milieu de cet engouement littéraire, si flatteur pour les écrivains, parmi ccs apothéoses de la mode qu’obtenait la philosophie, son âme rêvait des persécutions cl s’aguerrissait contre des tyrannies imaginaires.
« Thomas , nous dit ülarmonlel , était par com- « plcxion et par principe, un stoïcien, à la vertu « duquel il n’aurait fallu que de grandes épreuves.
•i II aurait été, je le crois, un Rutilius dans l’exil ,
•< un Thraséas ou un Soranus sous Tibère, mieux « qu’un Sénèque sous Néron, un Marc-Aurèle sur « le trône. »
Mais le dix -huitième siècle , malgré la forme
arbitraire du pouvoir, n’offrait rien pour exercer, pour animer celle énergie du martyre philosophique. Thomas fut longtemps lesecrél»ire et l’ami de M. de Praslin, qui était ministre; ensuite il fut accueilli, honoré dans la maison de M. Necker, qui était ministre. Quoique laborieux et souvent solitaire, il vivait dans cette haute société , dont les opinions et les goûts étaient en contradiction avec les préjugés qu’elle gardait encore, dans ce monde brillant qui redoutait la philosophie et admirait les philosophes.
Ainsi donc, sa vie s’écoula sans épreuves, sans combats, sans aucun incident qui flt éclater cette puissance d'indignation qu’il avait, dit-on, au fond de l’àine.
l/es occasions lui manquèrent pour être éloquent au sérieux. Nous ne voulons pas parler ici, comme Harmonie! , de ces grandes épreuves que la tyrannie antique réservaitau courage. On ne peut espérer ces choscs-là dans nos temps modernes. Mais si Thomas fût né dans un pays libre comme l’A ngleterre, si parmi les agitations régulières d'une liberté forte cependant, il eût eu quelque grand combat à soutenir contre un parti, contre un pouvoir, je crois qu’alors son éloquence eût été plus vraie et de meilleur goût , en devenant énergique à propos. Mais cette véhémence qui sc perd dans le vide cl s’adresse à des tyrannies qui ont deux mille ans de date, cette association de colère avec üelvidius et Thraséas ne peut inspirer de paroles vives et naturelles.
C’est seulement l’art des rhéteurs; c’est ainsi que Thémistc, Libanius, Dion, Chrysostùme, dans des temps de domination absolue, tempérée par l'amour des lettres, ou quelquefois par la philosophie du prince, rappelaient poétiquement les anciennes vertus des républiques, et étalaient sans péril de grands sentiments dans de longues harangues qui se terminaient par l’éloge pompeux du maftre.
Cependant, messieurs, après ccs réflexionsqui ne sont pas des critiques personnelles, car elles portent moins peut-être sur l’écrivain que sur l’époque, il faut rendre justice aux rares qualités de l'âme et de resprildcThomas.il avait dans le cœur l’amour de la gloire, de la vertu et de la science; il était zélé pour le progrès de l'humanité ; il y croyaitavec ardeur, sentiment qui nous parait manquer à la philosophie des derniers siècles de l’empire. Lorsque les Éloget de Thomas rentrent dans la critique littéraire, dans l’histoire de l’esprit humain, son éloquence s’anime. Il suffit de rappeler son panégyrique de Descartes. Il règne dans quelques parties deccl ouvrage, malgré les malicieuses flatteries de Voltaire, une pompe un peu déclamatoire qui ne vaut pas le portrait énergique et simple que Ton.
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vous a Iracé de Descartes dans celte chaire où je parle. Mais on y trouve aussi, je crois, une élévation de sentiment, un enthousiasme qui peut parler à Pâme, à travers l'appareil scientifique.
On peut citer comme belles les pages où Thomas, après avoir énuméré les premières decouvertes de Desrarles qu'il grandit un peu par le faste de ses paroles (car Descartes n'a pas tout à fait recréé l'entendement humain, c'est trop), où l'orateur, dis-je, s'anime à l’idée des progrès infinis de ta science, à l'idée de ce mouvement commun du genre humain, cl écrit ces paroles :
Au sièdedr Dftcartcs il n'était pas temps d'expliquer le système du monde. Ce temps o'est pas venu pour nous. Peut-être l'esprit humain n'esi-il qu'à son enfance. Combien de siècles faudra-t-il encore pour que cette nrande entreprise vienne à sa maturité? Combien de foi* laudrat-il que les comètes les plus éloignées se rapprochent de nous, et descendent dans la partie inférieure de leurs orbites? Combien fjudra-t-il découvrir dans le monde planétaire, ou de satellites nouveaux, ou de nouveaux phénomènes des satellites déjà connus? Combien de mouvements irréguliers assigner à leurs véritables causes? etc.
Et peut-être après ces collections immenses de faits , fruits de deux ou trois cents siècles, combien de bouleversements et de révolutions ou physiques ou morales sur le globe, suspendront encore, pendant des milliers d’années les progrès de l’esprit humain dans cette étude delà nature ! Heureux si, apres ces longues interruptions, le genre humain renoue le fil de ses connaissances an point où il avait été rompu? C’est alors peut-être qu’il sera permis à l'homme de penser k faire un système du monde, et que ce qui a été commencé dans l'Egypte cl dans l’Inde, poursuivi dans la Grèce, repris et développé dans l'Italie, en France, en Allemagne et en Angleterre, s'achèvera peutêtre, ou dans les pays intérieurs de l’Afrique, ou dans uclque endroit sauvage de l’Amérique septentrionale ou es terres australes; tandis que notre Europe savante ne sera plus qu'une solitude barbare, ou sera peut-être engloutie sous les flots de la Méditerranée. Alors on se souviendra île Descartcs; et son nom sera prononcé peutêtre dans les lieux où aucun son ne s’est fait entendre depuis la naissance du monde.
Me suis-je trompé, messieurs? Ce morceau magnifique par les termes n’excite aucune impression sur vous. Votre froideur est un jugement. L'épreuve d'un vaste auditoire me révèle le côté faible de celle éloquence fastueuse, mais inactive, éloquence de combinaison et de cabinet, qui n'est pas faite pour émouvoir les hommes assemblés.
Du reste, nous l’avons dit, cet éloge de Descaries était un ouvrage de critique, une dissertation philosophique et littéraire : c’est par U que j’explique la supériorité de ce discours; il appartenait à un genre vrai, bien que gâté par l'exagération du langage-
Je n'en parle du reste ici, messieurs, que par épisode : j'ai voulu marquer le rapport du talent de Thomas avec ces sophistes, avec celte littérature artificielle dont il s'est fait l’ingénieux historien, Péléganl traducteur, dans son Essai sur les Éloges. C’est ce dernier ouvrage qui nous importe pour y chercher quels progrès faisait la critique par les
longues études de Thomas sur un grand nombre de monuments de la littérature grecque et latine. Je devrais indiquer avec quel art l’habile écrivain rattache l'histoire des mœurs à celle di s lettres, et souvent, à l'occasion d'un panégyrique assez médiocre, introduit dans scs analyses de curieux rapprochements historiques, des vues intéressantes sur la civilisation et les arts. Mais avant tout, il est une omission singulière qui me frappe dans cet ouvrage, d'ailleurs si serre, si rempli de faits et de recherches, c'est l’oubli de ce qu'il y a peut-être eu de plus caractéristique et de plus vrai dans la lilté*. ralure du panégyrique. Le savant critique remonte aux premiers temps et aux premiers éloges, aux hymnes pour les dieux; il ne fait grâce d'aucun panégyrique, en prose, en vers, déclamé ou chanté, chez les peuples civilisés ou barbares ; il parcourt la Grèce libre, la Grèce soumise aux Romains, mais toujours savante, et plus adulatrice que jamais, Rome libre si peu de temps, dès qu'elle fut lettrée, et Rome asservie sous les empereurs; mais il nomme à peine cl il oublie d'analyser les panégyriques de l’Église chrétienne. N’ctait-ce pas là, messieurs, cependant, que l'on pouvait espérer l'originalité cl la vie, comme je l'ai dit dans ladornière séance? Qu’à la mort d’un empereur, une cérémonie se célèbre, qu’un sophiste grec ou romain, un Libanius, un Thémisle, ou quelquefois le successeur de l’empereur, prenne la parole et fisse un discours, ou bien encore que l’empereur soit célébré de son vivant, et en personne, malgré quelques traits d'éloquence, je m'ennuie de celle littérature qui semble un cérémonial. Mais à côté de celte société officielle et pompeuse il y avait une société secrète et passionnée. Si quelque chose pouvait me faire retrouver l'éloquence qui avait animé les beaux jours de la Grèce, si quelque chose pouvait me rendre la place publique d'Athènes, sous une autre forme, c’clail une calacombe, une église chrétienne. I<à aussi, en effet, c'élaieiil des hommes libres et enthousiastes qui célébraient le grand exemple que leur avait laissé l'un d'eux, en mourant pour la cause commune. Quel intérêt puis-je éprouver, lorsque vous me faites lire les compliments que Libanius adressait à l'empereur Valons, cl plus lard à l’empereur Thcodose, où à tel autre empereur? Dans une époque même plus heureuse pour les lettres, quel vif étonnement puis-je éprouver à l'analyse des longues louangesque le consul Pline adresse en face à l'empereur Trajan? Maisqucsur les pas de ccs orateurs obscurs et véhéments que forme le christianisme, vous me fassiez descendre dans une réunion de persécutés; si là, l'un d’eux sc lève prend la parole, commence par une prière, et ensuite, en
termes énergiques et familiers, avec l'enthousiasme et le pressentiment du martyre (il s'agit du martyre tel que l'éprouva l'Église naissante), décrit les douleurs de la constance de celui qui pleure la société chrétienne; ne sentez-vous pas quelle vie puissante animait de semblables panégyriques qui pouvaient être interrompus tout à coup par les satellites des empereurs et par un renouvellement de persécution? Il y a, par exemple , dans les ouvrages de saint Cyprien, un écrit intitulé: In laudes martyrum : ce n'est pas l’éloquence correcte et pure de la Grèce; c'est une éloquence qui se rapproche davantage de l'énergie véhémente de quelques orateurs du seizième siècle. Là point d'éloges pompeux, point de phrases élégamment polies; l'orateur vous dit : « Lorsque les bourreaux déchi- « raient ces victimes de notre foi, j'ai compris par h les paroles des spectateurs qu’il y avait à leurs « yeux je ne sais quoi de grand à ne pas être dompté « par la douleur. On disait à l'entour : Celui-ci a h des enfants ; il a une femme dans sa maison; et ni » la tendresse, ni la pitié pour ces gages chéris ne « l'ont distrait du supplice ; il faut connaître cette n religion et en pénétrer la vertu. Ce n’est pas une » confession faite à la légère, que celle pour laquelle ii un homme peut mourir. » Ces simples paroles que je traduis mal, et de mémoire, ont une force naïve d'éloquence que vous ne trouverez pas dans tous les panégyriques de l’empire.
Je suis donc fâché, pour l’art et pour la vérité, que Thomas ait négligé ces sources fécondes de pathétique et de grandeur morale. J’insisterai quelque peu sur le caractère et les occasions de cette éloquence. Dans l'étal du monde d’alors, sous la domination des Césars et des prétoriens, tandis que d'un côté étaient la force matérielle et les préjugés sanguinaires de l’idolâtrie, de l'autre les vertus et la foi des chrétiens, la mort même naturelle de tout chrétien zélé était une perte patriotique pour la société nouvelle. Tout le monde se réunissait dans l’église. Là , un frère déplorait la perle de son frère, un. fils celle de son père ; rien n’était apprêté dans cette éloquence: ce n’était point un hommage décerné seulement à la puissance ; ce n'était pas le culte exclusif de la grandeur; il n’y avait pas ces vaines formalités qui remplissent tous les panégyriques païens de cette époque; on n’entendait pas les mots de tir perfècletêimu» , tir clarissimus ; rien des formalites de la courlisaneric de Byzance. C'était au contraire quelque chose de libre, de fier, dans l’humilité même. Après Constantin, ce caractère d’égalité évangélique se conserve encore. Représentez-vous Grégoire de Naziance, orateur grec, dans sa petite ville de Naziance, dont tout le peuple est chrétien comme lui ; il a perdu son frère
Césarius qui avait vécu longtemps à la cour des empereurs, qui avait été médecin du palais de Julien. Julien, et celte anecdote appartient à l'histoire, malgré son ardeur de prosélytisme païen, a ménagé Césarius, par estime pour «es rares talents, par attrait pour son éloquence; il a voulu seulement le vaincre par les séductions du pouvoir et de l’amitié. Le chrétien fut inflexible, s'exila, erra longtemps dans la Thrace. Ces aventures de la vie chrétienne, ces épreuves, sont contées vivement, avec enthousiasme : tout cela était interrompu, sans doute, par les acclamations de la société chrétienne qui était là présente, et qui triomphe dans les éloges donnés à l’un de scs frères. N'est-ce pas là l'éloquence populaire dans toute sa vérité? Une autre fois, Grégoire de Naziance prononçait l'éloge funèbre de son père , qui avait été évéque de Naziance. Il est interrompu par la présence de saint Basile, son ami, et alors le plus grand homme de l'Église d’Orient, Basile, cet orateur chrétien, si savant dans les lettres et la philosophie profane, et longtemps élevé dans Athènes, où il avait excité l'admiration et la jalousie môme de Julien.
Grégoire de Naziance se détourne un moment du triste et solennel office qu’il rend à son père, et s'adressant, au milieu de la société chrétienne, à l'ami qui vient le visiter dans sa douleur: « Homme « de Dieu, loi dit-il, d’où viens-tu? Que veux-tu? « Quel bien nous apporte ta préseuce? Viens-tu « pour chercher le pasteur, ou pour examiner le t: troupeau? Si tu viens pour nous, hélas! tu nous « trouves à peine vivants , et déjà frappés de mort « dans la plus chère partie de nous-mêmes. » Ces expressions si simples et si vives, cette confusion de la famille et de l'Église, ces sentiments de la nature mêlés à l'émotion du prêtre, selon le génie des premiers temps, répandent sur ces discours un intérêt mélancolique, une tristesse religieuse pleine de charme et d'originalité.
Le dirai-je*, même lorsque ce n’est plus la vie privée du christianisme, si l’on peut parler ainsi , qui occupe les orateurs, lorsqu'ils rentrent sous la loi pompeuse de l’étiquette de Rome ou de Byzance, leur culte, dans sa pureté cl sa vivacité primitive, leur laisse quelque chose de fier et de libre. Un éloge funèbre de Théodose, prononcé par saint Ambroise, par ce saint Ambroise qui avait réprimandé la cruauté de Thcodose, ne ressemblera pas aux fastueux éloges que les rhéteurs païens prodiguaient à la mémoire de ce prince dont leur flatterie fait un dieu, tout chrétien qu’il était. Ces idées de la brièveté de la vie cl de l’immortalité de l'àmc, ce mépris des grandeurs, ce compte à rendre devant Dieu, ces choses, qui sont des lieux communs dans les bouches vulgaires, et des vérités sublimes
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
dans celle de Bossuet, animant toutes les oraisons funèbres des Pères de l’Église. L'orateur n’est pas un sophiste qui loue, mais un intercesseur puissant, quelquefois même un juge.
De plus on voit poindre, dès le troisième siècle, cette domination thèocratique qui a si longtemps pesé sur le monde au moyen âge, et embarrassé la civilisation des temps modernes ; mais alors elle luttait contre une force plus rude et moins éclairée; alors elle était un secours donné au nom de la religion, i la liberté humaine vaincue et chassée de toutes parts. Un vif intérêt, une sorte de sympathie involontaire s'attache à ces résistances religieuses, à cette autorité morale que l'orateur chrétien porte avec lui, alors même qu'il vient célébrer, sur un tombeau, la puissance terrestre, qu’il humilie au nom du ciel.
A ccs grands spectacles du christianisme naissant, à cette éloquence active, qu'il ressuscitait et qu’il appelait à toutes les affaires de la vie, en même temps qu’il lui faisait exprimer des idées nouvelles et mystérieuses, on ne pourrait opposer les harangues des sophistes grecs ou romains; et cependant, ce sont ces monuments d’une froide éloquence qui ont presque seuls occupé l'attention, l’inlérét de Thomas.
En ce sens, on peut dire que son travail est bien supérieur à son sujet. Il faut eu excepter quelques belles digressions, où il a ramené les noms et les ouvrages de plusieurs grands écrivains de l'antiquité, Platon , Xénophon , Tacite. Là, il admire avec goût, avec éloquence. Je voudrais donner quelque exemple de ce genre de beautés. Je voudrais faire ressortir le talent de l’auteur. Ce talent ne sera jamais simple ; jamais on ne pourra dire de Thomas, ce que Pascal aimait tant à dire: « Vous » êtes tout étonnés, tout ravis, quand vous trouves •( le style naturel. Vous vous attendiez à un auteur, «i et vous rencontrez un homme. * Non , Thomas est toujours un auteur; c’est un auteur savant, ingénieux, élégant; mais c’est un auteur. Eh bien! je crois qu’il se fait , qu’il se fera , chaque jour, un progrès dans le goût public , et que ce progrès nous éloigne de ce qui tient trop au métier d'autenr. Des choses qui, à une époque trop exclusivement littéraire, à une époque de bel esprit cl de nullité politique, auraient plu singulièrement, nous paraîtraient aujourd’hui froides, vidca, pompeuses. L’antiquité, toujours théâtrale dans Thomas, serait aujourd’hui conçue d’une manière plus simple et plus vive tout à la fois. Cette pompe, qu’on a reprochée à quelques tragédies françaises, choque surtout quand on la trouve placée dans de simples ouvrages de philosophie et d’analyse, quand on voit que l’ccrivain , sans aucune émotion drama-
tique , s’est , de gaieté de cœur, en quelque sorte guindé pour parattre grand et sublime.
Mais enfin, me direz-vous, quel mérite trouverez-vous dans cet ouvrage? Pourquoi nous en parlez-vous longtemps si, lors inéme que vous prétendez le louer, vous retombez dans une critique involontaire, cl par cela même plus rigoureuse? Je louerai, messieurs, une grande érudition, dont l’objet n’esl pas assez varié , un talent d'écrire noble et ferme, une dignité, uue chaleur de sentiment à laquelle manque seulement la réalité d'une application utile et immédiate.
Thomas, tourmenté du besoin de l'inspiration , et ne la trouvant pas dans les événements cl les mœurs de son siècle, la demandait à l'histoire, la cherchait dans les livres. Ainsi, il composait avec effort des pages d’un tour élevé, dans lesquelles ou désire un peu de celte chaleur qui fait vivre même les incorrections cl les fautes. On m’a reproché d’avoir parlé de Mirabeau , cl d'avoir fait eu cela preuve de mauvais esprit et de mauvais goût. Ob ! combien Mirabeau , avec ce qu’il a d'inculte , de bizarre, est un orateur plus vrai, plus expressif, que le studieux , l’élégant, le pompeux Thomas!
Quelquefois cependant, nous l’avons dit, lorsqu'il se borne à la critique, et qu'il élève la critique par le sentiment moral , l'éloquence sc retrouve sous sa plume. C’est presque toujours cette éloquence secondaire, née à l’occasion d'une autre éloquence ; mais quelquefois les expressions en sont neuves et le mouvement pittoresque.
Plutarque, biographe et peintre des grands hommes, est admirablement dessiné par Thomas. Je rappellerai ce morceau quoique trop connu , ci je le cite en expiation de mes censures : « Évoque h devant moi les grands hommes ; je veux les voir « et converser avec eux , disait un jeune prince » plein d'imagination et d'enthousiasme , à une « pythonisse célèbre qui passait dans l'Orient pour « évoquer les morts. Un sage qui n’était pas loin K de là, et qui passait sa vie dans la retraite, h approcha et lui dit : Je vais exécuter ce que lu h demandes : tiens, prends cc livre, etc., etc.
Hormis quelques expressions un peu abstraites et techniques dans la suite de ce morceau, le langage en est élevé et le sentiment vrai.
Thomas, sans être jamais familier, sans descendre à ccs traits de mœurs qui peignent un caractère ou une époque, n’a pas moins bien retracé la vie et l’influence des sophistes grecs dans les derniers temps de l’empire. Ce tableau , dont la malignité contemporaine voudra peut-être faire une application , est plein d’élégance et de finesse.
U Les orateurs grecs qu’on nomme sophistes, « jouaient alors un grand rûle, etc., etc. »
Celle description élégante vous louche peu.Cest que vous avec le sentiment d'une fie beaucoup plus vraie, et par conséquent d'une éloquence plus sérieuse. Vous voulez bien venir écouler quelqu'un qui vous parle avec moins de facilité qu'un sophiste grec, et qui n'a pas non plus un intérêt actif à défendre, une passion sérieuse à faire prévaloir. Toutefois il vous entretient d’un objet d'étude; peut-être ne le considère-t-il pas sous un point de vue assez intéressant, assez élevé. Mais enfin renseignement est ici le but de la parole. L’histoire de la langue cl des lettres, les accidents variés du goût, la diversité des époques, le génie des écrivains , leur biographie dans ses rapports avec leur talent, leur influence sur les opinions et les mœurs, voilà, sans doute, autant de sujets d’un intérêt secondaire, mais véritable, qui ne sont pas empruntés à des passions fugitives cl fausses, qui n'ont pas besoin d'étre exagérées par la parole. C'est en ce sens que nos écoles, tant calomniées aujourd'hui , n’ont pas de ressemblance avec la brillante et vaine sophistique des anciens rhéteurs.
En Grèce et à Rome, du temps de leur décadence, que faisait-on dans les écoles des sophistes? On y parlait, pour bien parler; on improvisait sous un personnage fictif, dans une situation imaginaire ; on jouait soi-mème un rôle. Ici il n’y a que la littérature, sous la forme historique; c’est un livre négligé, incomplet, incorrect, que vous écoutez; mais c’est un livre sur l’objet de vos études. Rien de factice ou de théâtral ne sc mêle à ce qui vous occupe : l'examen des lettres et du goût.
Vous me reprochez peut-être, messieurs, d'avoir consacré une heure à l’analyse de cette ancienne sophistique grecque et latine, à laquelle Thomas, avec son talent et son érudition , a consacré un gros volume; mais il faut la connaître un peu, ne fût-ce que pour ne pas l'imiter.
Thomas, qui a fait un excellent ouvrage de critique sur un sujet stérile, et a étudié de l’antiquité la partie la moins instructive, cet écrivain dont la postérité connaîtra peu de pages , était cependant un homme rare, et eût mérité, par ses vertus, d’étre un homme de génie.
Rien n'égala la pnreté, la simplicité de sa vie. Il était né pauvre. Dévoué longtemps à des devoirs austères, à une vie simple, jamais il ne sacrifia à aucun intérêt; cet héroïsme de délicatesse ne pouvait, dans la tranquillité de la vie du dix-huitième siècle, s'exercer que sur de petites choses. C’était une place à l'Académie à prendre ou à ne pas prendre; c’était une place de secrétaire du duc de Praslin à quitter ou à ne pas quitter ; mais Thomas, dans ces petites épreuves, fit tout ce qui était noble;
il le fit bien ; il le fit a propos. Jeune, il avait été préoccupé de sentiments très-religieux ; il avait écrit contre Voltaire avec une foi sincère. Plus lard, ses opinions changèrent; il devint un philosophe, comme on l'était alors. Je ne sais s'il était sceptique; mais il fut toujours grave, pur, irréprochable dans sa vie. Jamais dans scs ouvrages, qui le firent accuser d’impiété, de sédition, vous ne trouverez une phrase qu’une conscience sévère et juste puisse blâmer; le goût y blâmera beaucoup de choses, jamais la conscience. Enfin, quand il sortait de celle pompe oratoire dont il était entouré, quand c’était son âme qui parlait, non-seulemcut il était éloquent, mais il était poète. Certainement celte ode au Temps, qui fut couronnée à l'Académie, réunit, dans les premières strophes, tout ce que la pompe, le galimatias, le faux goût peuvent entasser; mais lorsque le poêle revient sur luimême , par un retour uaturei et attendrissant, les expressions sont simples et pures.
Si je devais un jour, pour de viles richesses,
Vendre ma liberté, descendre à des bassesse* ;
Si mon c«*ur, par mes sens, devait être amolli,
O Temps! je te dirais : Hâte ma dernière heure;
Hâle-toi, que je meure;
J'aime mieux n'étre plus, que de vivre avili.
Mais si de la vertu les généreuses flammes Peuvent de mes écrits passer dans quelques âmes,
Si je puis d’un ami soulager les douleurs ;
S'il est des malheureux dont l'obscure ioooceace Languisse sans défense,
Et dont ma faible main puisse essuyer les pleurs:
O Temps! suspends ton vol, respecte ma jeunesse; Que ma mère, longtemps témoin de ma tendresse, Reçoive mes tributs de respect et d'amour;
Et vous. Gloire, Vertu, déesses immortelles,
Que vos brillantes ailes
Sur mes cheveux blanchis se reposent un jour.
Enfin lorsque Thomas était loin de l'Académie, loin des sociétés brillantes et fastueuses du dix-huitième siècle, lorsqu’il était triste , malade, réfugié sous le climat de Provence, où il cherchait à ranimer un peu sa vie défaillante, il écrivait des lettres qu'on ne peut lire sans la plus vive émotion. 11 n’csl plus rhéteur; il n’est plus bel écrivain ; mais il est plein d'éloquence. Il écrivait à un homme célèbre du dix-huitième siècle, à Ducis, esprit si origiual et si naturel, bien plus origiual dans sa personne que dans scs tragédies; car scs tragédies étaient à moitié fausses, par bien des causes ; mais sa personne, rien ne lavait jamais touchée ni altérée. De nos jours, il passa devant Bonaparte, sans être effleure par lui , sans baisser la (êtc. Thomas l'aimait. C'étaieut deux hommes excellents, faits l’un pour l’autre. Il lui écrivait celte lettre, qui sera ma dernière citation cl mon plus grand éloge de l'auteur :
Je voudrai* pouvoir vous accompagner dans votre voyage à la Grande Chartreuse. Ce lieu est fait pour vous. Combien.
île
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il réveillera da ns votre imagination d 'idée* mélancolique* et tendres! Je vous connais, vous serez plus d’une fois tenté d’y rester; vous n’en partirez du moins qu’avec les regrets les plus touchants. Ces pieux solitaires ont abrégé et simplifié le drame de la vie. ils ne s'occupent que du dénoiiment, et s’y précipitent sanscesse. C'est bien là que la vie n'est que l’apprentissage de la mort ; mais la morty toucheaux cieox ; c’est une porte qui s'ouvre sur l’éternité. L’horreur même du désert qu’ils habitent ressemble à un tombeau.il semble
Î ne déjà ils se sont retirés delavicleplusloinqn’ilsontpn.
h ! que la vue de Ferncy sera différente à vos yeux 1 quel contraste! Là, tout tendait à la gloire, à l'agitation, au mouvement. C'était pourtaut aussi une retraite, mais celle d’un homme qui, de là. voulait remuer le monde, et se mêlait à tous les événements, dont le bruit même le plus éloigné ne parvient pas jusqu’aux antres. On a de la peine à s’imaginer encore aujourd'hui que sa cendre soit tranquille, etc.
J’ai appris avecdouleurla mort de cepauvrcabbé Billot. Mon cher ami, le canon perce no* lignes, et les rangs se serrent de moment en moment; cela est effrayant! Aimonsnous jusqu’au dernier jour; et que celui qui survivra à l'autre aime encore et chérisse sa mémoire. Quel asile plus respectable et plus doux peut-elle avoir que le coeur d’un ami? C’est là qu’elle repose, au lieu que, dans l’opinion et dans la gloire, elle est errante et agitée.
QUATRIÈME LEÇON
Barthélemy. — Anecdotes de ses premières années. — Ses vastes éludes. — Plan de son ouvrage sur la Grèce. — Beauté réelle du sujet.— -Inconvénient d'un cadre fictif. —Rapprochement de Barthélemy avec des écrivains de nos jours.— Faux goût plus fort que son érudition.— Il ramené tout aux idées françaises, au lieu de conserver l’originalité grecque. — Principale* parties de son ouvrage.— Parallèle entre un récit de Xénophon et un récit de Barthélemy. — Mérite durable du Voyage d" ÀnaeÀartit.
Messieurs ,
J’ai dit que la critique littéraire, au dix-huitième siècle, étudiait trop peu l’antiquité, la traduisait faiblement, la jugeait quelquefois avec une injuste légèreté. Cependant, un ouvrage célèbre de cette époque est là pour démentir une partie de mes censures. C'est cet ouvrage qui doit aujourd'hui nous occuper.
Si nous avons regretté que le cadre adopté par Thomas, que cet examen étroit et uuiforme d'uu seul genre de littérature, le moins heureux, le moins favorable de tous, ait géné son tâtent, ce regret ne convient plus, quand il s'agira d'un autre sujet de critique, traité à la même époque, de l’histoire littéraire de la Grèce, c’est-à-dire du sujet le plus beau, le plus varié que l’imagination puisse embrasser, que le goût puisse choisir.
D’une aulrc part, messieurs, a-t-il manqué quelque chose à l’écrivain? Celle frivolilé mondaine, dont nous avons parfois accusé le dix- huitième siècle, ce goût tout moderne de littérature, qui semblait une mode plutôt qu’une étude, cet oubli, ce dédain des lettres antiques étaient-ils le partage de l’abbé Barthélemy? Non. Jamais homme ne fut plus érudit, plus studieux amateur, plus ingénieux annotateur de l’antiquité. Son érudition doit épou-
vanter, non-seolement tout le dix-huitième siècle, mais môme le quatorzième, qui sc pique de savoir et d’exaclitudc.
Quelques souvenirs de sa vie, quelques anecdotes qui ne peuvent vous déplaire le prouveront assez. I/ahbé Barthélemy ne fut pas, selon l'usage du dixhuitième siècle, saisi, presque au sortir du collège, par la vie littéraire. Il ne suivit pas celte carrière, (racée d’avance, qui faisait qu’a près avoir achevé ses éludes on entrait dans le monde, que l'on avait un prix à l'Académie, ou même que l’on composait sa tragédie, et qu’on était dès lors homme de lettres reconnu et déclaré. Bien n’égala, messieurs, la jeunesse laborieuse, les profonds éludes, la vie de bénédictin par laquelle l’abbé Barthélemy se prépara de loi n à eet ouvrage, que nous allons accuser d'ètre un peu superficiel et frivole.
Barthélemy, l'un des hommes les meilleurs qui aient honoré les lettres, l’un des plus savants et des plus sagaces qui aient éclairé la haute critique et les recherches d’antiquité, était né dans la Provence, auprès de la petite ville d’Aubagnc. Il fut prédestiné, dès sa première jeunesse, à être érudit.
Scs distractions, ses amusements, étaient de composer des racines de la langue arabe, d'apprendre » par cœur les sermons de quelque moine maronite, cl de les réciter aux chrétiens orientaux que leur commerce appelait à Marseille.
Il avait fait de plus toutes les éludes savantes du temps; rien ne lui manquait; il avait d'abord étudié chez les oratoriens. et ensuite chez les jésuites. Maintenant, ccs éludes avaient-elles complètement développé son esprit? lui offraient-elles tous les points de vue scientifiques et littéraires que l’on doit ouvrira la jeunesse? Voyons comme lui-mémc en a jugé. On u’accusera pas dans sa IkiucHc la frivolité dédaigneuse et profane d’un professeur de notre époque; et, comme souvent, messieurs, on vous reproche les leçons que vous écoutez , il faut que je vous dise ce que l'abbé Barthélemy pensait lui-méme de celles qu’il avait entendues à votre âge:
J’avais fait mes cours de philosophie et de théologie chez les jésuites. Dans le premier de ces cours, le professeur, voulant nous donner une idée du cube, après s’être bien tourmenté, sans réussir, prit son bonnet à trois cornes cl nous dit : Voilà un cube, {titre nnitertel.) Dans le second, le professeur du matin, pendant trois ans entiers, et pendant deux heures tous les jours, écumait et gesticulait comme un énergumèoe pour nous prouver que les cinq propositions étaient dans Janséniu*.
Je m’étais heureusement fait un plan d'étude qui me rendait indifférent aux bêtises et aux fureurs de mes nouveaux régents, etc., etc.
Je n’aurais pas dit cela de mon chef; je n’aurais pas ainsi traité une éducation que l’on opposerait sans doute avec hauteur à l’éducation de nos jours; mais enfin , comme c'est à la fois le plus grave et
rrfiO COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
le plus «toux fies critiques du dix-huitième siècle qui a porté ce jugement, je ne suis pas fâché de le lire, sans y engager ma responsabilité.
Au milieu de ces éludes officielles, régulières cher les jésuites, corrigées par cette méditation de la langue arabe qui occupait les récréations de Barthélemy, son érudition s’accroissait prodigieusement. Il y joignait une singulière modestie, une aimable naïveté de caractère, qui n’était cependant pas exemple de quelque malice, mais d’une malice qui avait son aménité, sa douceur piquante.
Voici ce qu’il raconte lui-méme de son érudition :
Mon raaîirc avait droite, pour mon usage, quelques dialogues arabes , qui contenaient, par demandes et par réponses , des compliments, des questions et différents sujets de conversation ; par exemple Bonjour. Monsieur;
comment vous portci-vous?— Fort bien, à vous servir. — Il y a longtemps que je ne vous ai vu. — J’ai été à la cam^ pagne, etc.
Un jour on vint m'avertir qu’on me demandait à la porte du séminaire. Je descends, et me vois entouré de dix i doute principaux négociants de Marseille. Ils amenaient avec eux une espèce de mendiant qui était venu les trouver i la Loge(âla Bourse) : il leur avait racontéqu’il était juif de naissance, qu’on Pavait élevé à la dignité de rabbin ; mai* que, pénétré des vérités de l'Evangile, il s’était fait chrétien ; qu’il était instruit des langues orientales et que, pour s’en convaincre, on pouvait le mettre aux prises avec quelque savant. Ces messieurs ajoutèrent, avec politesse, qu’ils n’avaient pas hésité à me l’amener. Je fus tellement effrayé, qu’il m’en prit la sueur froide. Je cherchais i leur prouver qu’on n’apprend pas ce* langues pour les parler, lorsque cet homme commença tout à coup l'attaque avec une intrépidité qui me confondit d'abord. Je inaperçus heureusement qu’il récitait en hébreu le premier psaume de David, que je savais par cœur. Je lui laissai dira le premier verset, et je ripostai par un de mes dialogues arabes. Nous continuâmes, |ui par le second verset du psaume, moi par la suite du dialogue. La conversation devint plus animée; nous parlions tous deux à la fois, et avec la même rapidité. Je l’attendais â la fin du dernier verset : il se tut en effet ; mais pour m’assurer l’honneur de la victoire. J’ajoutai encore une ou deux phrases, et je dis â ces messieurs, que cet homme méritait, par ses connaissances et par ses malheurs, d’intéresser leur charité. Pour lui, il leur dit dans un mauvais baragouin, qu’il avait voyagé en Espagne, en Portugal, en Allemagne.cn Italie, en Turquie, et qu il n’avait jamais vu un si habile homme que ce jeune abbé. J’avais alors vingt et un ans. (Rire général.)
Ce* anecdotes ne sont pas indilîércnles â la connaissance du caractère littéraire de Barthélemy. Vous voyez que l’érudition ne lui a pas inspiré le charlatanisme, au moins pour ses lecteurs; vous voyez qu’il est ingénieux, agréablement moqueur dans sa manière de conter. Lorsque scs études se seront encore étendues, lorsque tout ce qu’un peut savoir de littérature classique aura passé par cet esprit facile et fin, nous chercherons quel ouvrage doit en sortir.
Barthélemy, après avoir ainsi longtemps étudié à Marseille, vint à Paris, objet de toutes les jeunes ambitions, carrière ouverte à tous les jeunes talents. Il débuta par l’intime confiance, par la docte familiarité de M, de Boxe, homme alors très-consi-
dérable, ayant cette existence grave et paisible que donne un mélange de crédit et d’érudition.
JH. de Bozc était conservateur du cabinet des médailles. Là, Barthélemy vil, pour la première fois, les gens de lettres, comme on disait alors. U les vit avec ce respect, celte candeur qui lui était naturelle cl qu’il peint à merveille ; permettezmoi encore cette citation, •< C’est là que j’ai connu « le comte de Caylus, M. l’abbé Sallier, les abbés « Gedoyn. de La Blétcrie, du Rcsnrl, etc... » Tous hommes célèbres, messieurs, que vous ne connaissez pas beaucoup aujourd’hui. Mais poursuivons:
Leurs paroles, leurs gestes, rien ne m’échappait ; j’étais étonné de compcndre ce qu’ils disaient. Ce profond respect pour les gens de lettres, je le ressentais tellement dans ma jeunesse, que je retenais même les noms de ceux qui envoyaient des énigmes an Mercure. (On rir.)
Barthélemy, dans cette société savante, sous ce maître habile et sévère dont il devint le collaborateur, étudia profondément l'antiquité dans ses rapports avec la science des médailles. Une mission de confiance le conduisit en Italie. Pourquoi faire? Ce n’était pas pour recueillir les impressions que le spectacle de ces lieux antiques et poétiques peut donner à Pâme du voyageur; ce u’était pas pour les considérer en artiste ; mais pour acheter quelques médailles. Celte science cl ce devoir de sa place étaient devenus pour lui une passion. Son voyage n’est donc qu’une description, froide pour vous, des visites qu’il fait chez de célèbres antiquaires, des beaux et riches cabinets qu'il parcourt, de la jalousie que lui inspirent ccs cabinets de savants italiens, qui font rougir la pauvreté du Cabinet du Hoi ; enfin des efforts qu’il fait pour acquérir une médaille. Il vous parle de tel fameux antiquaire de Florence ou de Padouc, qu’il a supplié longtemps de lui céder une médaille double.
« Je n’ai jamais pu, dit-il, fléchir ce tigre. « Toute fantaisie vive, toute élude ardente et continue devient une passion ; et toute passion a son intérêt* Les médailles, voilà quel était l’enthousiasme de l’abbé Barthélemy à celte époque.
Conduit à Rome, il ne faut pas oublier ce fait qui influa sur toute sa vie, il y connut l’un des plus spirituels seigneurs de la cour de Louis XV, M. de Stainvillc, qui fut célèbre plus lard sous le nom de duc de Choiseul, ami des arts, protecteur des lettres, brillant de tout ce que la science du inonde cl le goût peuvent donner de plus séducteur. L’abbc Barthélemy était tout fait pour celle société; il y plut singulièrement; et comme il vivait au dix-huilicme siècle, sa faveur d’homme de bonne compagnie fit sa fortune de savant.
Dans sa prospérité, Barthélemy resta l'homme le plus doux, le plus bienveillant, le plus gené-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
reui. Comblé des faveurs de cour, il en refusait plus qu'il n’en acceptait. De retour à Paris, il s'était plongé de nouveau dans l'érudition. Il nous dit quelque part : « Tout mon regret, c’est de n’avoir pas commencé mon ouvrage dix ans plus tôt, et de n’avoir pas eu dix ans de plus pour l'achever ;« et cependant, ce livre, il y consacra trente ans.
la vue de l’Italie lui avait d'abord inspiré leplan d’un autre ouvrage que celui qui a fait sa gloire. Parcourant ces beaux lieux en antiquaire, il y avait partout trouvé la trace de celte magnifique restauration des arts qui avait signalé le seizième siècle. Kn même temps, son goût vif pour l'érudition lui avait fait croire qu'un intérêt presque égal s’attachait aux productions graves cl lourdes des savants de celte époque et aux enchantements des arts et du génie dans l’antiquité. Ainsi, il voulait d'abord supposer un voyage en Italie au seizième siècle, parcourir en imagination toutes ces villes si brillantes du luxe de l'industrie et du luxe des arts, communiquer avec ces professeurs célèbres, ces savants de tout genre, qui exploitaient, déterraient, rajeunissaient l'antiquité; admirer ici Michel-Ange, là Jérôme Cardan , ici Ariosle, là le savant Alciat, Accurse, cl une foule d'autres dont les noms ne sont plus vantés que dans des commentaires qu’on ne lit pas. Heureusement il abandonna cette idée. Il craignait de n’avoir pas assez d’études, dit-il luimême ; et il se reporta vers la littérature classique qui avait occupé toute son enfance, toute sa jeunesse, et que son travail assidu pour les médailles remettait sans cesse devant scs yeux.
Le voilà donc dévoué à un grand, à un immense travail.
Ici, messieurs, j'aperçois la difficulté de la lâche que j’essaye en ce moment. Comment oser juger le travail d’un homme à la fois si savant et si modeste, d’un homme qui, possédant l’antiquité tout entière, étant aux yeux de la critique habile de notre temps un des érudits les plus profonds qui aient existé, a consacre la plus belle partie de celle érudition à un ouvrage dont nous ne ferions pas la moindre partie ?
Mais, messieurs, une double question se présente : la question du savoir et celle du goût, du sentiment vrai dans les arts, llarlhélemy, par ses études , scs recherches profondes et minutieuses, s’était donné tout ce que l’érudition peut offrir au talent. Par le caractère du temps où il a vécu, par la manière dont il a compris l’antiquité , par la disposition paisible de son esprit, étranger à tous les intérêts passionnés de la vie, a-t-il aussi bien senti ce qui devait animer un pareil ouvrage? Le plan même qu'il s’est proposé est-il le mieux conçu, |e plus naturel , le plus favorable tout ensemble à
l'eflet et à la simplicité? Nous pouvons tous nous faire et la question et la réponse. Pour moi, je ne sais, mais il me semble que l'abbé Barthélemy n'a pas exploité toute la belle et riche carrière où pouvait fouiller l’érudition.
Certes, si après les œuvres d’imagination et de création, il est un sujet vaste qui doive soutenir et inspirer le talent, ce serait l’histoire critique du génie de la Grèce ; mais celle histoire simplement faite. Nous savons tous quelle place les lettres occupent dans la vie d’un peuple civilisé; mais ce qui est vrai de tous les peuples, lest cent fois plus de la Grèce. La Grèce ! c'est la poésie, c'est l'éloquence, ce sont les lettres vivantes et personnifiées.
La Grèce, dans la variété de scs climats, dans la diversité de ses républiques, dans celte diversité violente cl continue d’une république avec cllcméme , par les agitations cl les rivalités de scs citoyens, les combats de la tribune et du Ibéâ’re, elle avait rassemblé tous les accidents et lous les contrastes de l'imagination humaine. La Grèce, depuis l'Allique jusqu'à l'Ionie , depuis Syracuse jusqu'à Slagyre, elle avait dans un étroit espace tous les degrés, et pour ainsi dire loutés les températures du génie; il n'était pas une de ces petites lies qui ne produisit quelque grand poêle. Aussi sa littérature n'eut pas de courtes existences comme les littératures modernes, des deux ou trois siècles de gloire, comme la France, l'Italie, l'Angleterre; elle a duré des milliers d'années. Quand a-t-elle commencé? Était-ce avec Homère? Mais Homère n'étail-cc pas plusieurs poêles réunis sous un seul nom? Et plusieurs siècles après Homère, ne s’élèvct-il pas des poêles qui ont l'air de poêles originaux? Eschyle est neuf, libre, inculte, comme le grand poêle d’une littérature qui commence, cl pourtant il y a quatre siècles derrière lui; Sophocle est également neuf. Puis viennent d'autres grands poètes, dont l'imagination est toute fraîche. Cependant leur idiome n’a pas l’air d’élrc sorti tout réeem • ment de la pensée humaine. C’est une langue qui rend toutes les émotions que la guerre, la politique, les passions et les arts peuvent faire passer dans l'homme.
Enfin celte littérature grecque, lors meme qu'elle devient critique, qu'elle n'agit plus sur la vie humaine, qu'elle agit sur elle-mèrac, est encore riche, originale, autant que la critique peut l'être. Elle a gardé surtout ce privilège d'une langue admirable, souple à tous les caprices, à toutes les finesses de la pensée. Et puis , celle prodigieuse révolution morale dont nous avons parle, cet évé- * nement le plus grand qui ail traversé le monde, ce renouvellement des cultes, par où a-t-il passé d'abord? Par la langue grecque. C’est par le chris-
tianisme et la langue grecque que le monde a été changé. Tous ces missionnaires qui allaient de la Judée jusqu'à Lyon, jusqu’à Rome, étaient des juifs hellénistes ou des Hellènes judaïsants; toutes ces écoles qui florissaient dans Alexandrie , dans Antioche, dans Ascalon, dans Gaza, étaient grecques . Celle immensité, ce cosmopolitisme, pardonnez-moi ce mot barbare, qui sera le dernier étal de la litlérature grecque, est le dernier caractère de sa puissance. On a bien tort de croire qu’elle finit au règne d’Alexandre. Elle se transforme, elle s’étend au contraire. Après avoir été jusqu’à Alexandre, la première souveraine de l’imagination et du goût, elle est devenue, après Alexandre, la pensée de l'univers. { Applaudissements .)
Je crois, messieurs, qu’il fallait conserver ce beau sujet dans son immensé unité, dans sa grande et féconde simplicité, qu’il fallait raconter l'histoire de l’esprit grec. L’abbé Barthélemy a choisi de préférence un cadre imaginaire, il a cru trouver dans une fiction quelque chose de plus grand , de plus original que la vérité. Nous ne pouvons nier que ce cadre ne soit adroitement disposé, qu'un art délicat, industrieux, n’ait présidé à l’emploi de toutes ces richesses qu’avait amassées une lente érudition. Barthélemy, lisant tous les auteurs grecs et latins par ordre, puis les commentateurs, recueillait sur des cartes les faits, les mots, les interprétations qui pouvaient, comme autant de parcelles, être un jour employés dans le monument dont il avait fixé la forme et l’étendue.
Mais quoi de plus difficile que de faire une mosaïque éloquente? Comment, après avoir ainsi amassé en détail une foule innombrable de particularités, après les avoir classées avec toute la perfection de la méthode, ou retenues avec la plus grande précision de mémoire, comment animer le tout d’un esprit de vie et d’unité? Je ne sache qu’un homme de notre temps qui ait fait cela, surtout dans deux cents pages : c’est ce jeune homme dont je vous ai parlé souvent, Thisloricn de la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Une multitude de petits détails, de phrases, de mots perdus, disséminés dans les chroniques, formaul toutes les nuances , toutes les variétés de la vie de celte époque , se sont habilement groupés dans ses récits ; mais il ne les a pas déposés, pour ainsi dire, l'un après l’autre sur le papier; sa pensée les avait fortement saisis , sou imagination s’en était colorée; il a jeté de verve tout ce qu’il avait appris, comme autant de choses qu’il aurait intimement * senties. Mais pour cela, il faut une merveilleuse cl vive disposition , une mémoire passionnée. C'est un don bien rare ; cl, en respectant les vastes études, le talent de Barthélemy, je n’y trouve pas ce
caractère. Cependant, ce caractère était essentiel au plan qu’il s’était proposé; car ce plan ce n’est pas une analyse, ce n’est pas un récit, c’est l'imitation de la vie, la traduction littérale, pittoresque de tout ce que le spectacle de la Grèce aurait donné d’émotions et d'idées à un contemporain. Il s’était donc imposé, il s'était commandé à lui-méme cette vivacité de coloris, ce naturel dans les détails, cette expression du moment, dont je loi reproche d’avoir manqué, lin autre plan, historique et plus simple, ne lui aurait pas demandé autant, et aurait rendu davantage.
défaut du plan qu’il a préféré, c’est aussi de rapetisser, de diminuer la grandeur du sujet. Je crois que, dans l’austérité du bon goût qui caractérisait le dix-septième siècle, on n'eût guère approuvé le cadre inventé par Barthélemy. J’imagine que Boileau lui aurait reproché d’imiter les grands romans de Mu* de Scudéry , lui aurait dit qu’il ne fallait pas ainsi mêler le faux cl le vrai, ni à côté d’Épamiuondas, ou de tout autre grand homme bien réel, bien vrai de la Grèce, mettre un personnage de fantaisie. Cependant, messieurs, un semblable artifice de composition fait, sous quelque rapport, la gloire de notre époque. Les ouvrages tant admirés d’un célèbre écrivain de nos jours ne sont autre chose qu’un emploi , une exploitation de l’histoire, à la faveur de la fiction, qu'une manière de faire ressortir les personnages réels parles personnages inventés. Marie Stuart a-l-ellc jamais été plus vivement peinte, plus naïvement retrouvée que dans un roman de Waller Scott? L’explication de celle difficulté, et de ce contraste entre deux époques, lient à la forme des ouvrages. Si vous concevex un plan, où des personnages inventés expriment tout ce qu’il y a de privé dans la vie humaine, tandis que vos personnages historiques sont l’image de la vie publique cl privée tout ensemble, un véritable intérêt peut s'attacher à cette composition. Mais, pour y réussir, il faut, à la vivacité des couleurs, joindre la nouveauté des découvertes. L’antiquité nous donne-t-elle assez pour cela? Les détails originaux sont-ils assez nombreux pour entretenir l’illusion du lecteur? Un célèbre romancier anglaisa imaginé, dil-ou, de mettre en roman l'histoire de Marc-Autoine et du triumvirat. Je suis en doute du succès. Ma raison , c’est que le romancier moderne ne fera pas un récit plus pittoresque et plus animé que Plutarque, et qu’il n’a pas de mémoires secrets sur Marc-Antoine. 11 est d’avance vaincu par l'histoire. Pour matériaux, il n’a que des statues taillées par le ciseau des grands maîtres ; quand il les aura morcelées , pour les refaire , il n’aura fait qu'un duublc emploi : à la bonne heure pour le moyen âge, où les matériaux
bruis abondent; mais là où il ne reste que les monuments de l'histoire, on ne peut faire passer le roman. Je le crains donc, l'idée du savant, de l'ingénieux Barthélemy n'était pas heureusement choisie. Ses personnages fictifs ne sont que les spectateurs convenus des événements; leur présence n'ajoute pas un trait au tableau. Philolas , Tymagène, Apollodore, I.ysis, pâles figures que nous ne regardons pas : Philotas , je crois , est tué à la bataille de Chéronée; l’auteur lui donne des regrets que personne ne partage. Barthélemy n'avait pas su créer une physionomie antique : il avait attribué seulement à Philotas quelques manières françaises, frivolité, vivacité, légèreté, amourpropre , des défauts ou des qualités qui courent le monde; mais il n'avait pas fait un personnage grec d’origine. Même defaut de vérité dans tout ('ouvrage : l'introduction même est écrite par le personnage imaginaire qui voyage dans la Grèce. C’est un Scythe; celle supposition ne peut plaire, que si quelques traits de la nature originale de ce personnage, de son climat, de son pays, se retrouvent dans ses récits. Malheureusement ce Scythe est encore un Athénien , ou plutôt un Français ; voici comme il s'exprime :
Les premiers habitants de la Grèce o’avaieot pour demeures que des autres profonds , et n'en sortaient que pour disputer aux animaux des aliments grossiers et quelquefois nuisibles. Rénnisdans la suite sous des chefs audacieux, ils augmentèrent leurs lumières, leurs besoins et leurs maux. Le sentiment de leur faiblesse les avait rendus malheureux ; ils ledevinreut par le sentiment de leurs forces.
Que d’antithèses, que d’expressions abstraites pour un Scythe! Plus loin je lis:
L'Hercule qu’on adore est un fantôme de grandeur élevé entre le ciel et la terre, comme pour en combler l'intervalle.
Un Grec ou un Scythe a-t-il jamais parlé ainsi? Cette supposition d’un ouvrage écrit dans l'antiquité était bien peu faite pour le talent ingénieux, élégant et tout moderne de Barthélemy.
Voyons maintenant quelles sont les belles parties de cet ouvrage, et quel en fut le succès. La critique devra non pas se taire, mais s'humilier un pen à ce souvenir. Lorsque le Voyage du jeune Attachants parut, jamais les esprits n'avaient été plus occupés, en France, d'intérêts sérieux. C’était en 1788. La société était toute palpitante de curiosité et de passion politique; il s’agissait d’un renouvellement universel; le Voyage du jeune Anacharsis, vivement accueilli, fut presque une distraction. Il fut lu, vanté, admiré. Sans doute, tout ce qu’il y avait de respectable dans l'auteur, sa réputation, sa vieillesse, sa vie exempte de toute reproche, un grand nombre d’amis, des protections éclatantes, l’intérêt meme du livre, cette prétendue nouveauté de couleurs que le dix-buitièrae siècle prenait pour l'anti-
quilé elle-même, voilà des causes de succès et de faveur publique. Mais de plus, il faut le dire, bien que rien n'égale la circonspection de l’abbé Barthélemy, bien que son esprit fût très-éioigné de l’enthousiasmede nouveautés qui agitait alors les têtes, bien que l'imitation réelle de la liberté grecque fût à mille lieues de sa pensée, le reflet, même affaibli, des couleurs antiques , le ressouvenir des belles cités de la Grèce, de leur libre et puissante démocratie, plaisait aux imaginations et flattait les vagues espérances du temps. On lisait cet ouvrage de littérature et d'érudition, précisément parce qu'on était occupé de tout autre chose que de littérature et d’érudition.
D'autres motifs encore avaient favorablement préparé les esprits. Comme si la famille de Choiscul avait dû faire sentir de toute manière, à Barthélemy, l'influence salutaire de son nom et de son amitié, un autre Choiseul, le comte de Choiseul- Gouffier, ami passionué des arts, les étudiant tout à la fois par goût et par une sorte de coquetterie pour le public, avait parcouru la Grèce dont il rêvait la renaissance et dessinait les ruines. De retour en France, le comte de Choiseul publia le premier volume d’un magnifique ouvrage, rempli de gravures, et en même temps semé de pages brillantes, où sout retracées et l’abrutissante oppression des Turcs et l'infortune des Grecs. Barthélemy avait inséré daus ce voyage une élégante description des fêtes antiques de Délos. Ai. de Choiseul alla de nouveau dans i’Orientcommc ambassadeur de la Frauce ù Constantinople, où il faisait, au nom des arts et par son enthousiasme, une espèce de conspiration contre la barbarie musulmane. Les sentiments libres répandus dans son ouvrage, je ne sais quelle générosité tout à la fois poétique et novatrice qui en avait inspiré les plus belles pages, continuaient à charmer le public français. Celait un prélude au succès de Barthélemy, un commencement d'admiration qui était prêt et attendait son ouvrage.
Ces impressions contemporaines ont disparu; il reste le livre qui garde encore dans l'estime publique une place élevée; il a été traduit dans presque toutes les langues ; les nations les plus érudites lui ont rendu cet hommage. Presque aucun des fait* qu'il renferme n'a été contesté. En Angleterre, on l’a réimprimé, en supprimant toutes les indications d'auteurs, toutes les notes. Après les avoir soigneusement vérifiées, on les supprimait comme inutiles, à force d’élre exactes. En Allemagne , le savant Schlegel, dans son beau traité de l'art dramatique, ne relève que deux erreurs ou deux opinions de l'abbé Barthélemy ; il t’accuse de s’être mépris sur le véritable sens d'une réponse d'Antigone, et d’avoir cru qu’elle laissait échapper l’aveu
de sa tendresse pour le fils de Créon; une autre fois il lui reproche d’avoir supposé que les femmes grecques, qui n’assistaient qu’aux tragédies, fréquentaient aussi le théâtre comique. Ce n’est qu’entre gens du métier que ces difficultés existent. Parfaite exactitude dans l'infinie variété des détails, voilà d’abord un grand mérite. De plus, messieurs, ce plan qui nous plaît moins qu’une histoire simple cl complète du génie grec, ce plan qui nous parait un peu factice, conventionnel, a cependant l’avantage de réunir, dans une étendue médiocre, une foule incroyable de faits, de souvenirs. I.e Voyage d’ Attachant» renferme mille précieux détails de géographie, d’histoire générale et anecdotique; des peintures de mœurs , des descriptions d’arts , des analyses, des traductions, des citations habilement intercalées dans un récit facile et varié. On parcourt la Grèce entière; on la voit sous toutes les formes que lui avaient données la nature et le génie de l’homme. Le style parait brillant; les descriptions, les images, y sont répandues avec une profusion qu’on prend pour la vérité grecque.
Comment ne pas se croire dans le pays de la poésie, lorsque ces belles Mcssénienncs, dont le nom est devenu populaire par le talent d'un poêle de nos jours, remettent sous nos yeux les guerres cruelles de Lacédémone contre un peuple libre? Comment enfin ne pas croire qu’on a sous les yeux l’image fidèle de la société athénienne, lorsque des anecdotes, des bons mots, des épigrammes font passer devant nous tout le bel esprit d’Athènes?
Ici, messieurs, nouvelle objection. Barthélemy connaissait à fond l'antiquité; mais il était surtout de son temps; il aimait mieux son temps que tout autre. Le plus grand service qu'il pût rendre à la Grèce, à ses propres yeux, c'était de rapprocher l'esprit grec de l’esprit français. Il y a telle soirce décrite dans son livre qui vous transporte dans un salon de Paris : celte soirée, par exemple, où uii poêle sifflé arrive, et est accueilli par la maîtresse de la maison avec une espèce de compliment c«insolatoire et épigrammalique. Ne croyez-vous pas que vous êtes chez Mmo Geoffrin, et que vous voyez arriver M. de La Harpe sortant de la représentation des Brame», ou M. Marmonle! sortant de celle de Cléopâtre? Les mœurs parisiennes, le bel esprit français, la société animée, ingénieuse du dix-huitième siècle, préoccupaient incessamment Barthélemy. Celte manière de peindre l'antiquité par des ressemblances modernes peut plaire un moment; mais elle n’est ni la plus instructive, ni la plus amusante. Hume a fait un dialogue, où il s’attache à montrer la prodigieuse différence qui sépare un peuple ancien, quel qu’il soit, d’un peuple moderne. Il raconte une foule d'usages
athéniens sous des noms barbares , l’exposition des enfants, les fréquentes tortures des esclaves , la réclusion habituelle des femmes, et d'autres traits de mœurs que je ne veux pas rappeler ; il les place dans je ne sais quel pays sauvage, qui n’est pas sur la carte ; et quand un des interlocuteurs s’étonne, il montre qu’il a parlé des Athéniens, et retrouve dans chacun de ces faits hétérodoxes, bizarres, invraisemblables, une citation classique; puis, il laisse à juger si, comme on le dit, les Athéniens sont les Français de la Grèce. Cette manière philosophique et satirique de Hume est plus piquante et plus vraie que l’art de Barthélemy, pour calquer les mœurs des Athéniens sur les mœurs françaises, et mettre des madrigaux ou des épigrammes du dix-huitième siècle dans le pays de Platon et de Ucmoslhène.
Résumons maintenant, messieurs, les principaux sujets enfermés dans le cadre de l’auteur. Lorsqu’il passe en revue l’hisloirc cl la politique de la Grèce, il rencontre de son temps des rivaux habiles. Dans l'université de Cambridge , huit ou dix jeunes Anglais, des meilleures familles (il y en a deuxqui, jecrois, sont devenus ministres), s’étaient occupés de l'étude de l'antiquité, avec la forte attention particulière à cette jeunesse anglaise qu’ou élève pour la vie politique et les grands emplois. Ils réunirent leurs essais dans de prétendues lettres athéniennes , où , sous le nom d'un agent qui réside à Athènes, et de quelques autres personnages, ils décrivent la société grecque comme ils la conçoivent. La guerre du Péloponèsc, le gouverment, les mœurs passent sous uos yeux; on voit Périclès et Aspasic. Toute la portion historique et politique de cet ouvrage , est, je crois, supérieure au savant travail de l'abbé Barthélemy; on sent que ce sont de jeunes esprits élevés dans un pays libre. Les iutrigues de la place publique, les caractères des orateurs, les ambitions rivales, les révolutions d'une mobile démocratie, tout cela est vivement décrit. Le goût littéraire occupe peu de place dans l’ouvrage; ce que les auteurs ont voulu savoir, c'est le sérieux de la Grèce pour la guerre cl la politique. Le langage est moderne, plein d’anachronismes; mais les faits, les détails, les causes sont exposés avec une intelligence et une énergie singulières.
Barthélemy n'avait pas connu cc travail , que lord Dowcr lui envoya comme un hommage que rendaient au savant écrivain de vieux ministres, qui se souvenaient d’avoir composé un livre d’érudition à vingt ans.
Une autre partie de l'ouvrage de Barthélemy s'attache à l'examen, à l'analyse des beaux-arts. Là, il me semble que l’auteur n’a pas ces vives impres-
oghj
TABLEAU Dll DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
sion*. cel enthousiasme cl celle science du beau qui caractérise Winkclmann, cl qu’on retrouve dans le Jupiter Olympien d’un critique de nos jours. Ses descriptions de temples el de statues, d'après Pa usa ni as, n’ont pas celle éloquence qui rivalise avec la pensée de l'artiste, et la fait comprendre en l’égalant.
L’histoire anecdotique est peut-être ce qu’il y a de plus agréable dans le livre de Barthélemy ; mais la fiction qui se mêle toujours à la vérité, la gâte un peu. Je veux bien visiter l'Académie, je veux bien y rencontrer Diogène, puisqu’il y va; et j’applaudis au trait ingénieux qui distingue son cynisme de la simplicité de Phocion. Mais ensuite, si je vais souper chez Platon, ne me donnez que des paroles de Platon. Je suis inexorable sur ce point. Lorsque Dion se retire après avoir soupé comme on soupait chez Platon, avec des olives, si vous faites dire par Je philosophe à ses convives: «Dion est aujour- « d’hui victime de la tyrannie; je crains bien qu'il •« ne le soit un jour de la liberté, » je relis Platon pour y trouver ces mots, cl je les cherche en vain. Vous m’avez donné une phrase moderne pour une anecdote grecque.
Due dernière et précieuse partie du f'oyage d'Anacharsis, ce sont les analyscslilléraires. Personne ne possédait mieux que l'auteur la littérature grecque, personne n’avait plus de science. Avec quel plaisir ne s’arrôtc-t*on pas à l'entendre redire quelques beaux passages de Platon, au cap Sunium, ou raconter une représentation théâtrale, ou faire parler Xénophon dans sa retraite, el plus tard Demosthcne à la tribune ?Toute cette partie de l’ouvrage de Barthélemy est instructive, intéressante, ingénieuse. Cependant il inc reste encore un scrupule. Vous en serez juges. Celle fois, ce n’est pas moi qui vais critiquer Barthélemy ; c’est la Grèce, mal interprétée par moi, il est vrai, mais cnGn c’est elle. Je vais mettre, en présence de l’abbé Barthélemy, un écrivain grec que je traduirai mot à mot, que je traduirai mal, mais que je traduirai. Je puis choisir entre beaucoup d'exemples. J'en prends un oà cel atticisme et cet ionisme, qui sont les deux caractères de la langue grecque , el semblent offrir ce qu’il y a de plus gracieux dans l’éléganee, et de plus fiti dans la simplicité, sont heureusement réunis. Lorsque Barthélemy , au lieu de rassembler des traits épars, emprunte à Xénophon des discours, des récits entiers, conserrc l-il la vérité du langage grec ? Vous allez le voir.
Une des belles scènes retracées par Barthélemy, c'est la vie de Xénophon dans sa retraite de Scillonle. L’écrivain conduit scs personnages imaginaires dans celle retraite que la générosité des Lacédémoniens a donnée au héros exilé d’Alhèucs. Il
fait converser Xénophon pour lui enleverquelqucs pages de scs écrits. Cet entretien , qui succède à une partie de chasse extraite d'un traité de Xénophon. amène le récit de la mort d'Abradatc et de Paulhce. Vous connaissez celle histoire louchante. Sachons d’abord ce qu'elle est dans Xénophon, et puis nous verrons si l’élégance moderne ne l’a pas altérée.
Xénophon raconte dans laCyropbdie , queCyrus ajant fait captive une princesse d'Orient, Panlhce, l’avait ronfiéc à la garde d’un de ses favoris, qui devint épris d'elle. Instruit par la princesse, Cyru* blâma vivement ce favori , qui feignit de s'exiler. Panthée, par reconnaissance, attira son mari Abradate dans l’alliance cl sous les drapeaux de Cyrus; Ahradalc fut tué dans un combat. C’est là que nous prendrons le récil original. La bataille s’est donnée dans les plaines de la Lydie. A lira date, emporté par sou courage, a péri. Son corpsaété placé dans un char et conduit au bord du Pactole; Panlhéo son épouse est auprès. Cyrus envoie des présents vers clic, cl fait rassembler des troupeaux et îles chevaux pour les immoler en grand nombre aux. mânes d’Ahradale.
N'ouhlions pas ces usages de Grèce et d'Orient. Nous ne sommes pas de ccs esprits dédaigneux , jaloux.de faire que l'antiquité uous ressemble; au contraire, cl c’est l'esprit de notre temps, elle nous plaira d'autant plus, qu’elle sera plus différente de nous.
Dè$ qu'il vit cette femme assise par terre, et le corps étendu près d'elle, il pleura de douleur et dit : • Hélas! âme bonne et fidèle, es-tu donc partie, nous quittant pour toujours?* Et en même temps, U prit la main du cadavre, et cette main resta dans la sienne; car elle avait été coupée par le fer des Egyptiens. Cyrus voyant cela, s’affligea beaucoup plus encore : et la femme poussa des gémissements. Ayant repris la main que tenait Cyrus, elle la baisa, et de nouveau . comme elle pouvait, la rejoignit au corps, et elle dit : • 0 Cyrus! tout le reste est do même; mais pourquoi faut-il que tu le voies ?«El elle dit encore :• Je sais qu'il a souffert à cause de moi, et pareillement à cause de toi, 6 Cyrus! J’étais folle; ie lui ai recommandé de te conduire aïosi pour toi, afiu de te paraître un ami digne d'estime. Et lui, je le sais, n'a pas songé à cc qu’il souffrirait. mais â ce qu'il ferait pour te plaire. Et pour cela, ditelle encore, il est mort sans reproche; et moi, qui le lui ai conseillé, je suis U, vivante. •
Cyrus pleura quelque temps en silence. Ensuite il dit à haute voix : • 0 femme ! il a eu du moins une belle lin, car il est mort vainqueur. Mais toi, prends soin de le parer avec ces dons qui viennent de moi. (Gobryas et Gadatas étaient lâ portant beaucoup de précieux ornements.) Sache, dit-il ensuite, qu’il recevra d'autres honneurs, qu'on lui élèvera un monument digue de vous deux, et qu'on immolera des victimes, comme il convient pour un nomme vaillant. Et toi, tu ne resteras pas seule; je t’honorerai pour ta sagesse et toutes tes vertus. Je choisirai quelqu'un qui te conduise où tu veux aller. Seulement, dit-d, apprenasmoi vers qui tu souhaites d’étre conduite. • Panthée répondit : • Prends confiance, é Cyrus ! je ne te cacherai pas près de qui je veux aller. •> Cyrus s'etait retiré, plaignant la femmequi était veuve d'un tel homme, et l'homme qui ne verrait plus une telle femme. Panthér donna l'ordre
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ôtifi COURS l>E LiTTERATURE FRANÇAISE.
à ses Mimiques de s'éloigner, afin, disait-elle, que je le pleure, comme je veux; mais elle dit A sa nourrice de demeurer, et lui recommanda, quand elle serait morte, de l’envelopper elle et son mari sous le même voile. Laoourriecla supplia beaucoup de ne point faire cela ; mais comme elle n’obtenait rien, et qu'ellela voyait irritée, elle s’assit en pleurant. Panlhée ayant tiré un poignard qu’elle avait préparé depuis longtemps, se frappa, et laissant tomber sa tête sur le cœur de son époux elle expira. La nourrice poussant des cris, les enveloppa du même voile, comme Panthée l’avait voulu. Cyrus, lorsqu'il apprit l'action de Panthée, vint tout saisi d’épouvante, comme pour la secourir. Les trois eunuques s’étaient percés de leur poignard, au lieu où elle leur avait ordonné de rester. Cvrus, après s’être approché de ce spectacle de douleur, admirant cette femme et gémissant sur elle, scretira.etileut soin, comme il le devait, qu’on leur rendit tous les honneurs, et qu’un magnifique tombeau leur fût élevé, etc., etc. Sur trois colonnes plus basses on lit cette inscription : Tombeau des eunuque*.
Voilà, messieurs, un récit grec dans son admirable simplicité. Écoulez maintenant un récit français du dernier siècle:
Il arrive, il voit la malheureuse Panthée assise par terre auprès du corps sanglant de son mari. Ses yeux se remplissent de larmes : il veut serrer celle main qui vient de combattre pour lui ; mais elle reste entre les siennes: le fer tranchant l’avait abattue au plus fort de la mêlée. L’émotion de Cyrus redouble, et Panthée faHcntendredes rris déchirants. Elle reprend la main, cl après l’avoir couverte de larmes abondantes et de baisers enflammés, elle tâche de la rejoindre au reste du bras, et prouonce enfin ccs mots qui expirent sur scs lèvres : • F. h bien, Cyrus, vous voyez le malheur qui me poursuit; et pourquoi voulex-vous en être le témoin? C’est pour moi. c'est pour vous qu'il a perdu le jour. Insensée que j’étais, je voulais qu’il méritât votre estime, et trou fidèle à mes conseils, il a moins songé A ses intérêts qu’aux vôtre*. Il est mort dans le sein de la gloire, je le sais; mais enfin il est mort, et je vis encore!... •
Cyrus, après avoir pleuré quelque temps en silence, lui répondit : • La victoire a couronné sa vie, et sa fin ne pouvait être plus glorieuse. Acceptez ces ornements qui doivent l’accompagner au tombeau, et ces victimes qu’on doit immoler en son honneur. J'aurai soin de consacrer à sa mémoire un monument qui l'éternisera.
« Quant A vous, je ue vous abandonnerai point j je respecte trop vos vertus et vos malheurs, lndiqucz-moi seulement les lieux où vous voulez être conduite. •
Panthée l’ayant assuré qu'il en serait bientôt instruit, et et prince s’étant retiré, elle fit éloigner ses eunuques, et approcher une femme qui avait élevé son enfance : « Ayez soin, lui dit-elle, dès que mes yeux seront fermés, de couvrir d’un même voile le corps de mon époux et le mien. • L’esclave voulut la fléchir par des prières; mais comme die ne faisait qu'irriter une douleur trop légitime, elle s’assit, fondant en larmes, auprès de sa maîtresse. Alors Panthée saisit un poignard, s'en perça le sein,eteut encore la force, en expirant, de poser sa tête sur le cœur de sou époux.
Ses femmes et toute sa suite poussèrent aussitôt des cris de douleur et de désespoir. Trots de scs eunuques s'immolèrent eux-mêmes aux mânes de leur souveraine.
Pourquoi, messieurs, ses yeux se remplissent de larmes? Pourquoi pas tout simplement, il pleure? Et plus bas, pourquoi.ee/re main qui rient de combattre pour lui? pourquoi celle petite circonstance, au plus fort de la mêlée? Le grec dit seulement, mais cette main suivit la sienne; car elle avait été coupée par le fer des Égyptiens.
Que dire surtout, messieurs, dt celte expression
romanesque de baisers enflammés, et de ces nuis «qui expirent sur les lèvres ?»
Il fallait des paroles analogues au triste effort de Panthée, essayant d’ajuster ce bras coupé. Ces expressions froides ou fastueuses : « Il a moins songé à scs intérêts qu’aux vôtres, il est mort dans le sein de la gloire, » sont-elles le langage d’une telle situation ?
El dans la réponse de Cyrus : « Je ne vous aban- « donnerai point: je respecte trop vos vertus et «vos malheurs,» ne reconnaissez- vous pas les phrases con venues d’une tragédie médiocre? l'os vertus et t os malheurs I
Pardon de tant de critiques. Ce n’est pas un manque de respect pour le talent qui a composé cct ouvrage, pour la vaste érudition qui l’a inspiré ; c'est la censure de celle vainc pompe moderne, si déplacée dans un tel sujet.
Et dans les derniers mots de Panthée à Cyrus , comment n’avoir pas laissé cette ironie de douleur, cette amertume qui sied bien à l'extrême malheur et aux résolutions désespérées ?
Barthélemy n'a pas même garde celle expression toute simple, tout antique, sa nourrice. Il faut qu’il écrive: une femme qui avait élevé son enfance. A celte femme qui a élevé son enfance, Panthéc parle du moment où ses yeux seront fermés . Le grec dit : quand elle sera morte.
k L’esclave voulut la fléchir par des prières. »
Il y a dans le grec : Tesclave la supplia beaucoup de ne pas faire cela; ce sont les expressions simples de la nature.
Biais voyons la fin du récit dans Xénophon :
La nourrice ayant poussé des cris , les enveloppa toux deux du même voile , comme Panthée Parait ordonné.
I.’autcur français oublie ce trait de mœurs, et se borne à dire noblement : Scs femmes et toute sa « suite poussèrent des cris de douleur. »
L'intérêt local cependant, l'intérêt historique, n’esl-cc pas de voir cette femme obéir, avec la stricte obéissance de l’Orient, aux derniers ordres de sa maîtresse ? Pourquoi l’aatcur français a-t-il supprimé tout cela dans un ouvrage où la vérité littéraire ne devait servir qu'à faire connaître la vérité pittoresque et morale ?
Je ne sais non plus par quel motif il a supprimé ce tombeau que l’on élève aux trois eunuques et l'inscription qui rappelait le souvenir de leur fidélité et de leur mort: tout cela était de l’Orient, raconté par la Grèce.
Messieurs, j’aurais beaucoup d'observations à faire ainsi, sous le rapport du goût et de la vérité grecque. Je pourrais revenir sur le Voyage d’Anarharsis, peut-être le ferai-jc. Mais je voudrait ne
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 307
pas laisser une fausse impression dans vos esprits ; je voudrais que ces censures ne vous parussent leuir ni à une sorte de rigueur systématique, ni à u ne affecta lion de simplicité, ni surtout à un manque de respect pour une des renommées les plus vénérables et les plus pures du dix-huitième siècle.
l/influence de ce faux goût qui altérait la littérature à la fin du dix-huitième siècle, m'a paru surtout attestée par l'exemple d’un homme que la science parfaite de l'antiquité et une mémoire enrichie de tous les trésors du génie grec, n’ont pu préserver de l'affectation et de la fausse élégance. Sa gloire en est-elle détruite? Non! Il aura toujours, il aura longtemps du moins, cette gloire d’avoir fait, à tout prendre, des forces de son esprit, l'emploi le plus habile cl le plus ingénieux. Cet homme, digne de tant d’estime , de tant d’égards, n'avait pas reçu de la nature les dons élevés du génie. Eh bien ! par l’élude, par le travail, il a fait un bel ouvrage, que l’on ne peut facilement égaler, qui ne sera pas remplacé. Il a fait un ouvrage durable , au lieu d’avoir, comme tant d’autres écrivains du dix-huitième et peut-être du dix-neuvième siècle, disséminé ses forces sur vingt sujets divers. Il a, jeune encore, conçu la pensée d’une noble lâche; il l’a poursuivie avec la conscience et l'ardeur du talent; il a employé trente ans à l’accomplir; et il a fini par laisseraprès lui un monument dont nous blâmerons quelques parties, maisque
nous serons obligés de louer et d’estimer toujours.
CINQUIÈME LEÇON
Quelque» mots encore cor le Voyage d’ Anocharti». — Point de vue de l’auteur, dans le jugement du théâtre grec. — Conforme à l’opinion de Voltaire. —Objection â cet égard .
— Forme libre et variée delà tragédie grecque. — Fausse critique de («tragédie d’/t/cej te.— Rapprochement d’un passage d’Euripide et d’un passage de Shakspeare. — Imitation du théâtre grec dans le dix-huitième siècle.— Ducis. Œdipe chet Admète, pièce grecque trop francisée.
— Pkiloctète de La Ilarpe.
Messieurs ,
Nous pourrions, â la faveur du 1’oyaye d’. Attachants, parcourir une partie de l'antiquité grecque; nous pourrions, en discutant les jugements d’un savant homme, en nous éclairant de sou érudition, en attachant nos petites critiques à scs grandes recherches, vous entretenir longtemps de cette littérature si poétique et si éloquente; mais il faut se borner. Il y aurait à la fois digression et présomption à parler de la Grèce par incident, et à effleurer tout un ordre d’idée9 si divers et si élevé.
Je choisirai donc seulement un point dans celle grand# histoire; je rappellerai ce qu’ci» a dit l'in-
génieux, le savant Barlhélemy ; je chercherai ce que l’on peut dire encore.
De toutes les questions d’histoire littéraire qui sont approfondies ou indiquées dans le Voyage du jeune Attachants , et qui peuvent le plus intéresser voire attention, l’une des principales, sans doute, c’est la question du théâtre, et du théâtre tragique.
En effet, sans vouloir nous occuper de toutes les nouveautés plus ou moins paradoxales qui peuvent paraître sur la scène très-mobile de l’opiiiion critique, aujourd’hui que nous entendons sans cesse vanter la tragédie irrégulière, et attaquer, comme suranné, ce théâtre classique, si longtemps admiré et admirable en tant de parties, il est naturel de nous demander quelle est la vérité à cet égard. Y a-t-il une espèce de tromperie qui dure eu France, depuis le temps de Racine? avons-nous été dupe» de notre admiration? ou plutôt la tragédie ne peutelle pas avoir plusieurs formes? La véritable tragédie grecque ne diffère-t-elle pas infiniment de la tragédie française? Eschyle, Euripide même ne ressemblent-ils pas quelquefois à Shakspeare?
Dans l’examen du théâtre grec, Barlhélemy sera pour nous un juge très-savant des faits, et un témoin de la préoccupation involontaire avec laquelle le dix-huitième siècle appréciait cette belle portion du génie aulique. Au jugement que la critique dans le dix-huitième siècle portail du théâtre grec, nous ferons succéder l'examen rapide des tentatives que fil alors le talent pour imiter ces grands modèles. Cet ordre est simple et naturel.
Il n’existe dans le monde que trois formes de tragédie, même en y comprenant les tragédies chinoises et les tragédies indiennes, que j'ai peu lues, je l’avoue. Ces trois formes sont :la forme grecque, la forme anglaise ou espagnole, qui est l’absence de forme, la libre irrégularité de i'imaginaliou , se jouant à travers tous les accidents de la vie humaine, représentés sur la scène, sans limite de temps et de lieu ; enfin la forme française, création savante et originale tout ensemble, qui a voulu ressembler aux Grecs et qui en est très-éloignéc, hormis ce charme et ce génie de style que Racine enlevait à Euripide, cl qu’il aurait pu prendre également à Virgile, saus passer par le théâtre grec.
Un professeur savant, ingénieux, que vous avez le regret de n’avoir pas encore entendu celle année, M. Andrieux, a publié quelques réflexions pleines de goût et de nouveauté sur la tragédie grecque. Elles devraient m’empèchcr de parler après lui ; mais il n’est rien de si excusable et de si aisé que de faire quelques plagiats, en improvisant. Je mêlerai donc sans scrupule, et par réminiscence, plusieurs d« ses idées à celles qni me viendront â moi-même.
Lue première et importante remarque, c’est que les trois unités lie sont pas dans le théâtre grec, et même ne sont pas, en toutes lettres, dans Aristote. Voilà donc une loi qui ne se trouve ni dans les coutumes du peuple, ni dans la volonté du législateur. Ce n’est pas à dire qu’Artstotc ait conçu la tragédie avec tous ces hasardeux caprices qui caractérisent quelques théâtres modernes. Sans doute, il l’a réglée, il l’a systématisée dans des bornes rigoureuses ; mais il n'eiige pas ces trois unités deveuues la loi du théâtre français.
Dans la réalité, le théâtre grec était plein de changements de scène et de voyages. Vous savez que dans Eschyle, plus d’une fois un acte est séparé d’un autre par un grand intervalle de temps cl de lieu. Dans l 'Alceste, dans tes Phéniciennes , dans les Troyennes, les changements sont fréquents. Je ne parle pas du Prométhêe, pièce monstrueuse, où l'on voit arriver l’Océan qui vole, porte sur un animal ailé, et d’autres folies poétiques de l’imagination grecque.
Enfin, la première des unités, non pas dans la routine, mais pour la réflexion, l’unité d'intérét n’était pas toujours observée dans le théâtre grec ; souvent l’inlérél était multiple, variable, représenté par plusieurs personnages qui devenaient tour à tour les héros et l’objet du drame.
Quel était donc le caractère éminent, distinctif du théâtre grec? Était-ce là la continuité du sérieux dans la tragédie? Non , messieurs , dans ces pièces nombreuses, qu'avait composées Sophocle, on trouverait tous les contrastes de tragique et de comique, toutes les familiarités de mœurs, toutes les licences de quelques scènes modernes. Il y avait un drame de Nausicaa% où, non - seulement comme dans Homère, la princesse Nausicaa venait, entourée de jeunes Allés, laver son linge à la rivière; mais on la voyait se livrer, avec ses compagnes , à mille jeux, et entre autres divertissements, jouer à la paume.
Ce qui caractérisait le théâtre grec, messieurs, était- ce dune le soin de tempérer l'horreur tragique, et d'éviter ce qu’il y avait de trop affreux pour l’imagination cl pour les regards? Ce précepte qu’Horace donnait, bien longtemps apres, Neu populo coràm pueros Medea Irucidet,
« que Médée n’égorge pas ses enfants devant les spectateurs, » était-il la règle de la scène grecque? Non ! À lire quelques chefs-d’œuvre qui ont survécu , à consulter les souvenirs , les traditions des scoliastes, sur beaucoup d’autres ouvrages perdus, la seine grecque était sans cesse ensanglantée; le spectacle de la souffrance et de la mort y frappait sans cesse les yeux. Hippolylc, brisé de sa chute , était apporté sur te théâtre avec ses plaies
toutes saignantes. I.a tragédie de Phüoctile offrait également les images les plus affreuses de la douleur physique. I.a scèue grecque, non plus que la scène anglaise, ne répugnait pas à celle contemplation des misères de l’homme matériel. Elle n'admettait pas seulement ces nobles douleurs, cct angoisses de l’âmcqui font l’hérolsmede nos grands hommes et de nos personnages de théâtre ; elle se plaisait dans ce que l’humanité a de plus déplorable et quelquefois de plus hideux.
Ces traits , imparfaitement rassemblés , vous montrent, dans la tragédie grecque, le caractère que l’on devait attendre d'une scène destinée â des républiques. Comment supposer que celte pompeuse décence, qui , sous l’autorité de Louis XIV et de sa cour, réglait le génie des poêles, ait pu sc trouver dans les premières inspirations du théâtre, au milieu des passions démocratiques, parmi les haines cruelles qui déchiraient la Grèce, et dans ces mœurs païennes, qui, malgré les prodiges des arts, laissaient l’homme encore dur et féroce?
Lit tragédie grecque eut donc, messieurs, uri caractère qui a disparu, etqui était singulièrement empreint de violence cl de simplicité, de hardiesse et de naïveté poétique.
Lorsque, à des milliers d’années de ces mœars primitives, de beaux génies qui cultivaient les lettres dans la paix d’une cour élégante, d’une civilisation tranquille, ont imité ces grands modèles, ils ont habilement dérobé quelques Actions poétiques; ils les ont rendues plus sages, plus régulières selon l’esprit moderne ; ils ont enlevé de riches ornements de langage; mais ils ont abandonne, quoiqu'en l'admirant, tout ce qui leur paraissait trop hardi , trop nouveau , trop antique. Raciuc n’aurait pas osé représenter, sur la scène française, llippoljlc entouré d’un chœur de jeunes gens comme lui et sc dévouant â la rudesse et à la simplicité d'une vie de chasseur; il n'aurait pas fait entendre ce chœur qui célèbre la paix des champs cl décrit, en vers admirables, celte prairie solitaire où la pudeur fait son asile ; il n’aurait pas imagine Hippolylc, dans sou enthousiasme, s’adressant à Diane , sc vantant d’èlrc séparé de tout , et de n’entendre que la voix de la déesse au milieu de la solitude. Ce sont là des idées toutes grecques , toutes singulières; cl quand Racine répondait aux reproches d’Arnaull : Qu'auraient dit nos petitsmaitres , si je n'avais pas fait mon Hippolylc amoureux ? il donnait le secret de toutes les transformations que le goût de son temps lui prescrivait dans les sujets antiques. Aussi, disonsle, rien ne ressemble moins et ne peut moins ressembler â une pièce grecque qu’une pièce française sur un sujet grce.
Lorsque le dix-huitième siècle remplaça celte grande époque, qui, tout en imitant, avait été si originale et si féconde , on se détourna de l'antiquité : mais quand on lui emprunta quelque sujet, on ne changea pas le point de vue qu'avait eu le dix-septième siècle. Voltaire, qui, avec la prodigieuse mobilité de son esprit, sa curiosité infatigable et diverse, son besoin de tout embrasser, son désir de nouveauté, n’avait pas le temps de vieillir sur les ouvrages des Grecs, dit dans une de scs premières préfaces : « Les tragédies grecques u sont maintenant oubliées et méprisées. » Mais il continue de les imiter avec timidité : il en change les meeurs et le caractère ; il en ôlc l'originalité; il gâte prodigieusement YOEdipt de Sophocle , puisqu'il y met celle ridicule passion de Jocasle, dont il s'est tant moqué lui-méme, qu’on n’en peut pas rire après lui.
Lorsque le goût devint plus hardi par la nécessité d’élre neuf, lorsque l’épuisement des anciennes formes, et l’impuissance d'égaler les admirables et gracieux modèles qu'avait donnés Racine, poussa vers l’imitation étrangère et ramena quelquefois vers l'imitation grecque, on ne suivit pas une autre voie que Voltaire; on resta convaincu que la tragédie grecque devait être ce que l'avait faite Racine, qu'il ne fallait pas tenter de l'imiter autre* ment, qu'il fallait toujours l'épurer, la polir, la rapprocher de nos formes. On resta convaincu surtout qu’elle élait constamment noble et sérieuse. Quand clic ne l’avait pas etc dans lu texte original, ou lui en faisait la guerre, on se moquait d’elle. Écoulez Voltaire traduisant une scène de l 'Alcctte d’Euripide, et montrant Hercule à table, qui chante pendant les funérailles d'Alceste.
« Un domestique, dit-il, vient parler tout seul <-. de l’arrivée d'Ucrculc : c’est un étranger qui a u ouvert la porte lui-méme, s’est d'abord mis à « table; il se fâche de ce qu'on ne lui sert pas assez k vite à manger; il remplit de vin à tout moment n sa coupe, boit à longs traits du rouge et du pail- •• lel, et ne cesse de boire cl de chanter de mau- « vaises chansons qui ressemblent à des burlem mcnls, sans sc mettre en peine du roi et de sa « femme que nous pleurons. C’est sans doute qticl- «■ que fripon adroit, un vagabond, un assassin.
« Il ne faut pas disputer des goûts, ajoute Vol- « taire; mais il est sûr que de telles scènes ne « seraient pas soufîerlcs chez nous à la Foire. »
Voilà l’opinion du temps sur le théâtre grec. On croyait insupportable, on eût déclaré absurde, ridicule, et même nullement grec , ce qui, dans une pièce grecque, s’écartait delà forme que nous avions, jusque-là, donnée aux imitations de Sophocle et d'Euripide. La llarpc, qui avait étudié le
théâtre grec, en jugeait de même. La scène que nous venons de citer et qu'il ne connaissait pas seulement d’après la traduction ironique de Voltaire, lui parait très-choquante.
Tout le savoir de Barthélemy , son immensu élude des monuments de la Grèce, ne l’empéche pas d’exprimer la même censure, au nom des anciens qui n’en ont rien dit. « Comment souffrir, « fait-il dire à l’un de scs interlocuteurs antiques, « ces scènes entremêlées de bas comique, et ces « fréquents exemples de mourait ton et d’une « familiarité choquante? » Dans ces expressions, vous reconnaissez l’esprit de la critique française, l’idée que nul mélange de comique ne doit jamais s'allier à la dignité tragique, et que les Grecs ont dû faire ainsi, puisque c'est ainsi qu'on les a imités.
Ne pourrons-nous pas dire maintenant , messieurs, que ces scènes grecques de mourait ton, blâmées par Barthélemy, appartenaient à un genre de tragédie qui a son originalité, sa beauté, et qui touche tout à fait à celui que les Espagnols et les Anglais ont choisi de préférence ? C’est le mélange de toutes les formes, de tous les langages, de tous les accidents hauts et bas de la vie humaine, librement produits sur la scène. La tragédie grecque avait connu et souvent employé ce moyen, cette confusion du terrible et du comique.
Je voudrais qu'un homme lel que l'abbé Barthélemy, après le savant cl ingénieux chapitre où il retrace l'aspect du théâtre et les détails matériels de la scène, la foule des spectateurs, la présence des magistrats qui viennent sc placer , l’arrivée des généraux , et enfin toutes ces formes particulières à la vie grecque, nous eût donné, non pas la pièce ou la scène grecque qui ressemble le plus à nos idées, mais celle qui s’en éloigne le plus, et qui est pour nous la plus originale, la plus étrangère.
Barthélemy nous fait entendre et traduit avec éloquence les plaintes d'Antigone qui, entraînée dans un cachot, regrette la vie, déplore tous les biens qu'elle perd, et laisse entrevoir un sentiment d'amour pour le fils de Créon. La scène est belle; mais il n’y a pas besoin d'aller en Grèce pour cela; c’est le pathétique ordinaire de la tragédie. Mais le théâtre grec, dans son infinie variété, pouvait offrir des singularités de mœurs et de génie qui, vues par un spectateur scythe, ne devaient paraître ni trop familières, ni de mauvais ton ; car, probablement, celte impression n’aurait pas existé pour ce Scythe plus qu'elle n’existait pour les Athéniens. Puisque vous avez voulu faire juger Athènes par un témoin immédiat, vous avez du laisser à ce témoin le même ordre d’idées qui préoccupait les contemporains. El bien! il est vrai-
semblable que pour les Athéniens , que pour les auditeurs d'Euripide, il y avait nouveauté, poésie, grand pathétique dans celle même tragédie fi' Alceste, que Racine n'aurait pas osé imiter, mais qu'il admirait beaucoup, et que Voltaire n'imitait ni n'admirait. Les premières scènes vous reportaient au milieu des mœurs grecques. Vous voyei la condition des femmes moins élevée, moins honorée que celle des hommes. Alceste était heureuse de se dévouer pour son époux. Les oracles avaient condamné Admète à mourir. Alceste, en se substituant à lui, remplissait le plus saint devoir d'une femme. Admète refusait longtemps ce sacrifice. Après la mort d'Alceste, dans son deuil inconsolable, il devient farouche , dur, inhumain même pour son père. Cependant sur le seuil du palais se présente un hôte. Il y avait, selon les mœurs antiques, quelque chose de sacré dans la présence d'un hôte; c'est un homme envoyé par Jupiter et par les dieux. Dès qu’il a louché vos foyers, dès qu'il s’est approché du lieu des libations , il est saint pour vous , vous devez l'accueillir ; si vous avez un deuil dans votre maison, par générosité, par hospitalité, vous cacherez ce deuil à ses yeux. Admète cherche une excuse au désordre qui frappe les regards de son hôte ; il prétexte la mort d’une femme étrangère, et se relire accable de douleur. -Hercule s’asseoit à la table hospitalière ; il ne chante pas de mauvaises chansons, comme le dit Voltaire ; il ne demande pas à boire du rouge et du paillcl; ce sont là des circonstances trop modernes; mais voici ce que dit de lui l’esclave qui l’a reçu, et qui s'indigne de son indifférence :
Il prend en main une coupe entourée de lierre ; il boit le jus noir de la vigne, jusqu'i ce que la flamme du vin l'ait tout écbauiïc. Il couronne sa tête de branches de myrte, et hurtedes chants grossiers.il chante, sans avoir souci des malheurs d’Admète, et nous, esclaves, nous pleurons notre maîtresse, et nous ne montions pas à cet hôte nos yeux mouillés de larmes. Admète le veut ainsi.
Mais qu’arrivc-l-il de ce contraste de tragique et de comique, de tristesse et de joie, qui nous étonne un peu , malgré l’éclectisme littéraire de notre époque? Un effet dramatique, -inattendu. Cet hôte bruyant, qui sc livre à la joie auprès d'un deuil qu'il ignore, apprend enfin par la tristesse de l’esclave, qu'Admèlc l'a trompé par respect pour les luis de l'hospitalité, et qu’il s'agit des funérailles, non d'une femme étrangère, mais d’AIccstc, morte pour son époux. Saisi de douleur, il s'écrie :
J’ai bu dans la maison d’un bôte si malheureux, je me suis assis à un festin, la tête couronnée de fleurs ! C’est ta faute de ne m’avoir pas dit le malheur qui frappait ces demeures. Où est-elle ensevelie? où irai-je pour la trouver?
Hercule s’élance alors vers le tombeau, combat le génie de la Mort, qui emmenait la jeune et belle
Alceste, l'arrache de scs mains, et la ramène inconnue et voilée devant son epoux.
Voilà ce qui ravissait, ce qui enchantait les Grecs. Quelle puissance d’illusions religieuses, pour faire adopter celte fable d’une femme arrachée à la mort, et rendue à l’époux qui la pleurait! Mais une fois celte croyance admise, quel charme de pathétique dans un tel spectacle ! Sonl-cc là ces lois vulgaires, tant répétées, qui veulent que la tragédie se termine toujours du bonheur au malheur? Ce qui sera pathétique et théâtral, celte fois, c’est le retour d’Alceste, encore pâle du tombeau, et le bonheur inespéré de son époux. Ce qui sera tragique, c'est le mélange même du comique, c’est le contraste des funérailles d'Alceste, de la douleur de ses jeunes enfants, du deuil de son mari, et de la joie de cet étranger indifférent qui est assis à table.
Ne reconnaissez-vous pas là ces vicissitudes de la vie humaine, si frappantes dans Shakspearc? Celte belle Juliette qui a brillé au milieu du bal, deux jours après elle est morte. Voilà des musiciens qu'on a fait venir pour sa noce; il n'y a plus de noce à faire : ces musiciens vont servir à autre chose, à l'enterrement. A côté de celte salle où est étendue Juliette morte, où sa famille pleure, ils sont là qui causent, et fout des plaisanteries. Voilà Shakspeare éminemment classique; il se rencontre avec Euripide. (On rit.)
Eu devons-nous, messieurs, moins admirer le goût sévère, l'admirable régularité de nos grands poètes? Que ce soit seulement la preuve de celle liberté qu'il faut laisser au génie, pourvu qu'il soit du génie, et sauf à ne pas le reconnaître toutes les fois qu'il aura été bizarre, sans être plus pathétique et plus neuf.
J'imagine aussi que l’imitation du théâtre grec aurait pu être tentée par la hardiesse de l'exactitude, après l’avoir été par les artifices du goût. De même que Racine avait enlevé aux Grecs la beauté des formes poétiques, laissant de côté les traits de mœurs, la simplicité, la nudité des images, et l'horreur tragique qu’admirait Fénelon ; ainsi, lorsque les esprits furent, je ne dis pas plus avancés, mais plus libres, le talent pouvait essayer de reproduire toute une pièce grecque, et mettre l'originalité du spectacle dans la fidélité de la copie. C’est la marche naturelle des esprits. D'abord, lors même qu'ils imitent, ils transforment. Racine ne pouvait se défendre de donner à son Iphigénie la dignité, la fierté que l'esprit chevaleresque et les mœurs de la cour de Louis XIV imposaient à une princesse. 11 n'aurait pas osé, comme Euripide, lui faire exprimer l'espèce d'horreur timide, enfantine, qu’elle éprouve à la pensée de descendre dans le
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
noir TarUre, el de quitter celte douce lumière du ciel de la Grèce.
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente.
C'est ainsi qu'une princesse bien élevée, respectueuse, doit répondre à son pcrc. {On rit.)
Mais enfin , cent ans après Racine, les esprits concevaient-ils mieux que la nouveauté peut venir, non pas de la transfusion d'un sujet antique dans un moule moderne, mais de la reproduction fidèle de l'antiquité sur la scène? La critique n'a pas su le conseiller. Cherchons si le talent l'a fait. Après Voltaire deux hommes célèbres ont traité de sujets grecs dans le dix-huitième siècle, Ducis et La Harpe ; c'est-à-dire un esprit hardi, incorrect, puissant, el un esprit sage, éiéganl, plein de goût. VOEdipe clics Admète, de Ducis, saisit vivement les contemporains. Cette tragédie, pleine de grandes beautés, passa pour antique, el fut fort admirée.
Première objection, cependant. Le sujet de celte pièce, c'est la confusion de deux sujets grecs. Les ennemis de Térence lui reprochaient de mêler quelquefois deux comédies grecques, pour en faire une latine, quàd grœca » commacularct fabulas. Ducis fit la même chose : il prit le beau sujet grec < l'OEdipe à Colons et le sujet d'Alceste. Il imagina de mettre sur la scène cette fatalité de la vieillesse d'OEdipeaveugle, errant avec sa fille, de le conduire à la cour d’Admète, de cet Admète également menacé par les dieux; et puis, comme OEdipc a l'air d'un homme maudit, qui n’est bon qu’à mourir, le poète le substitue , pour victime, à la jeune Alceste et à son époux , et le fait périr pour tout accommoder. Plus tard, l'éloquent Ducis, car il était éloquent, a voulu simplifier sa pièce, cl l'a réduite à n’êlre qu 'OEdipe à Colone.
Messieurs , votre bon goût vous avertit de ce qu’il y a de faux, de forcé dans ce mélange, dans cette alchimie littéraire, qui prend deux sujets, les met ensemble, renverse les mœurs grecques, en gardant les noms grecs, cl fait servir OEdipc à un dénoUmcnt. Si vous chercher la nouveauté, l'originalité, lequel vous plaira le plus d’entendre, au début de la tragédie refaite par Ducis, Thésée qui cause avec son confident, et ce confident qui lui dit :
D'où vous vient cet air sombre, ce front préoccupé ? ou d'étre tout à fait dans la Grèce, d’apercevoir au loin , lorsque la scène s’ouvrira , les murailles d’Atbènes, puis un bois sacré, un temple dont la forme effrayante annonce le sanctuaire des Furies? Ce sont les environs du bourg de Colone, près d’Athènes. Un vieillard, appuyé sur les bras d’une jeune fille, s'avance lentement, et dit : « Fille du « vieillard aveugle, Antigone, dans quelle contrée,
« vers quelle ville sommes-nous? Quelle main doit « aujourd'hui accueillir d’une indigente aumône, «< OEdipe errant, qui demande peu, obtient moins « encore , mais toujours assez pour lai ; car les « malheurs cl le temps et mon courage m'appren- « neul à m’en contenter.
« Mais, ô ma fille! si lu vois quelqu'un assis dans * l'enceinte profane ou dans le bocage des dieux, u arrête mes pas. et fais-moi reposer, afin que nous » demandions où nous sommes; car, étrangers, nous « venons pour nous informer près des citoyens el « pour faire ce que l'on nous dira, etc. » Messieurs, oubliez celle prose, el mettez là-dossus de beaux vers; mettez l'illusion de la mélodie, le charme du spectacle. Ne sentez-vous pas quelle puissante originalité naîtrait de cette exacte imitation? Au contraire , j'ouvre la pièce de Ducis, cl je lis :
Polvuice, est-ce vous? Pourquoi, parquet mystère, M'apprenant votre nom, m'engager à le taire?
J’ignore pourquoi Polynice se cache, je vois un prince auquel un autre prince adresse la parole en termes pompeux. Rien de nouveau, de simple, de naturel ne me saisit , ne m'attache; cependant, le grand talent de Ducis avait senti ce qu'il y avait de beau dans les paroles de Sophocle; mais il ne les a pas reproduites avec assez de fidélité , ni placées avec autant de bonheur. C’est au troisième acte qu'OEdipc parait. .< Ma fille, arrêtons-nous, etc. n Mais que de circonstances originales ont disparu, celte vie errante d'OEdipe, celle aumône de chaque jour qu’il attend I L’auteur du Paria nous a rendu ce beau trait de simplicité antique.
Ducis l'avait négligé; il parle des rochers sauvages, des noirs cyprès qui entourent OEdipe. Ce qui est bien mieux dans la scène grecque, c’est ce mélange de la douleur du vieillard, de son incurable mélancolie, cl de ces beaux lieux dans lesquels on lui dit qu'il est amené. Il écoute la description charmante décos bois si frais et si paisibles; il entend les voix mélodieuses des oiseaux; el tout à coup il apprend qu'il est auprès du temple des Furies.
Voilà ces grands effets de l'imagination grecque, qu'il ne faut pas abréger, mais traduire !
Les scènes originales, poétiques, familières, se succèdent dans VOEdipe à Colone, cl ne sont pas conservées par Ducis. Rien, au fond, n’est plus simple, et pour certains critiques, peut-être, ne semble plus monotone que celte pièce grecque , où OEdipc, immobile dans ce lieu, dont il ne veut pas sortir, voit tous les personnages passer devaul lui. Blais rien, selon le génie grec, n'était plus pathétique et plus nouveau que ces efforts si divers, tentés auprès d'un inflexible vieillard, que les anathèmes des dieux ont endurci dans sa colère et dans
COURS DE LIÏTÉtU
s* haine des hommes. Ce vieux OEdipe, si maudit, si malheureux, el en même temps si indomptable, et en même temps si sacre, que scs cendres doivent communiquer quelque chose de saint et d'immortel au territoire de Colorie , quelle ne devait pas être la puissance tragique d’un tel spectacle sur les imaginations grecques! Dès scènes varices venaient se mêler à la monotonie de la situation, ou plutôt du principal personnage, dont cette monotonie faisait la grandeur, parce qu'elle exprimait la constance mémo de son malheur el de sa haine.
Cependant les Grecs, au milieu deeequ'il y avait de plus terrible et de plus fatal dans leur système tragique, ne pouvaient s’interdir les grâces de l'imagination. OEdipe, dans cet asile, est visité par sa seconde fille Ismène. Je voudrais voir un poêle (où est-il ?), je voudrais voir un poète conserver fidèlement, renouveler ces beautés naïves, à la faveur de la disposition présente des esprits, à tout concevoir dans les choses de goût. Je voudrais entendre des vers français, simples et naturels, exprimant tous les traits de cette physionomie grecque.
J'en suis malheureusement réduit à ma traduction bien faible, el qui m’impatiente à lire; mais vous reconnaîtrez au moins , dans celte version littérale, le mouvement de la scène grecque.
AXTIGOXZ.
Je vois une femme qui s'avance vers nous, montée stirun haut coursier. Sur sa (été un chapeau thessalieu défend son visage de l'ardeur du soleil. Que dois-je penser? Est-ceelle? PTest-cc point elle? Malheureuse! Non, ce n’est pas une autre. Ses yeux s'animent en s’approchant de moi ; aux signes qu'elle faitg c ne puis reconnaît re que la tête d'Ismène.
OEDIPE
Que dis-tu, mon enfant?
MTtURI.
Que j’aperçois ta fille, que j'aperçois ma sœur. Sa voix dans ce moment va nous en assurer.
ItlÈU.
O douces paroles de mon père et de ma sœur à la fois entendues! Hélas! parvenue avec tant de princ à vous trouver, avec quelle douleur je vous vois!
ocdipe.
O ma fille! tu viens.
En présence de ces beautés si neuves et si simples, direz-vous, avec l’auteur du Court de littérature : L'art det Corneille, des Racine, det Foliaire, est plut riche, plut varié, plut tarant que celui det Sophocle et det Euripide? Regarderez -vous, avec lui, la tragédie comme une espèce d'industrie qui a fait des progrès successifs , depuis Eschyle jusqu'à nos jours, el était, de son temps, parvenue au plus haut degré représenté par lui et scs contemporains. Je ne puis m'empérher de signaler ces singulières illusions. I.a tragédie grecque est un lotit ; «Ile est complète. Osl la
gloire du génie poétique; il ne procède pas par essai, mais par chef-d’œuvre ; il ne continue pas, il recommence. La vraie manière d’imiter la tragédie grecque, serait de la traduire avec une exactitude passionnée, de se transporter par l’imagination, s'il est possible, dans toutes les impressions qui l’ont dictée, cl de trouver de naïves el belles paroles pour les rendre.
Quoi de plus tragique et de plus louchant que ce spectacle d ‘OEdipe, réfugié dans le bois sacré des Furies, au pied de leurs autels, n'ayant pour soutien qu’une fille, compagne de tous ses malheurs, el au milieu des menaces cl de la défiance des étrangers, tout à coup secouru par In présence d'une seconde Antigone, qui apparaît au loin! Mettez celte situation en beaux vers ; ayez un théâtre, non pas étroit, étouffé, mais un théâtre antique, ouvert à trente mille spectateurs, éclairé par la lumière du beau ciel de la Grèce, offrant une scène immense, un paysage poétique, cl concevez le charme de ces détails si naïfs, cl de cette arrivée d'fsmèuc auprès de son vieux père.
I/influcnce du goût littéraire qui prédominait dans le dix-huitième siècle, la manière timide et dédaigneuse dont l’antiquité était comprise, u’a pas permis à ce talent de Ducis, qui semble rude cl familier, de conserver ces beautés naturelles.
Mais comme Ducis était un homme doué d’une sensibilité forte, et, à tout prendre, un génie poétique, il a trouvé de grandes beautés aussi. Quelquefois il les a trouvées dans le renversement du système grec. Est-ce pour le talent la meilleure chance, que de s’emboîter ainsi dans des conceptions étrangères, cl puis de les forcer, de les changer, de ne les embellir même qu’en les falsifiant? Ducis , par exemple , ne conserve pas la haine inflexible d'OEdipc; il ne le montre pas implacable comme ta fatalité qui pèse sur lui, rendant autant de haine qu’il souffre de maux ; il lui donne au contraire un retour d'attendrissement pour son fils. Toutefois ce mouvement est beau ; celle péripétie, placée tout entière dans le cœur, est d’un grand effet dramatique. Ccta u’csl pas grec ; mais c’csl admirable.
Quels vers que ceux-ci ! quelle énergie de haine ! quelle puissance d'imprécation !
Toi va-t’en, scélérat, ou plutôt reste encore.
Pour emporter les vœux d'un vieillard qui l'abhorre.
Je rends grâce â ces mains, qui, dans mon désespoir.
M'ont d\nanc« affranchi de l'horreur de te. voir.
Vers Thêbes, sur te» pas, ton camp se précipite; .
J'attache à les drapeaux l’épouvante et la fuite.
Puissent tous ces sept chefs, qui t’ont juré leur foi ,
Par un nouveau serment s'armer tous eontre toi;
Que la nature entière, à tes regards perfides,
S'éclaite en pâlissant du feu des Euménides!
Que ce sceptre sanglant quêta main doit saisir.
Au moment de l'atteindre, échappe à ton désir !
Ton Ètéode rt toi. privés de funérailles.
Puissiez-vous tous les deux vous ouvrir les entrailles !
De tous les champs thébains puisses-tu n’acquérir
Que l’espace, en tombant, que ton corps doit couvrir!
Et, pour comble d'horreur, couché sur la poussière.
Mourir, mais en sujet, et bravé par ton frère !
Adieu! tu peux partir. Raconte à tes amis
Et l’accueil et les vœux que je garde à mes fils, etc.
Polynice redouble son repentir el ses prières. Il invoque le secours de sa sœur- Le cœur d’OKdipc s’émeut. La fatalité grecque est vaincue par le pathétique du poêle, pour ainsi dire. OEdipe pardonne el laisse échapper ces mots qui excitaient un vif enthousiasme sur la scène française :
Crois-tu qu'à pardonner, an père ait tant de peine? etc.
Faut-il cependant, messieurs, mêler ainsi des beautés de nature el d'origine diverses? Fallait-il détruire cette inflexibilité consacrée du caractère d'OEdipc, semblable à celle qae Shakspcarc a donnée au roi Lear, et y substituer cette facilité de pardon , puisée dans d’aulres mœurs? Cependant les beaux vers de Ducis sc gravent dans la mémoire. On oublie la question de la vérité grecque, cl on reste sous la puissance du poète moderne.
Un autre imitateur des Grecs fut T.a Harpe. Là, messieurs, l’entreprise moderne rentrait dans celle exacte imitation, dans cette fidélité habile, qui me semble un moyen d’originaiilé, quand le modèle est loin de nous, et qu’il est beau et grand par lui-même. Rousseau avait dit :
< Nul doute que la plus belle tragédie de « Sophocle, traduite fidèlement, ne tombât tout « à plat sur notre théâtre. » Racine n’avait voulu emprunter aucun sujet â Sophocle, parce qu’il trouvait les ouvrages de ce grand poêle trop beaux pour y changer, et qu’il n’osait les reproduire fidèlement.
A la Un du siècle dernier, La Harpe tenta cette seconde épreuve, dont Racine avait désespéré. Déjà le goût public, par la satiété des fausses imitations du théâtre grec, était préparé pour accueillir une imitation fidèle el littérale. La Harpe l’essaya lur Philociète ; malheureusement il était devancé : Fénélon avait passé par là. 11 avait enlevé à Sophocle, dont il était admirateur passionné, les traits les plus énergiques de ses vives peintures, et les avait rendus dans une prose plus poétique que les vers.
Cependant La Harpe, par xèle pour les bons principes et pour la vérilé du théâtre grec, qu’il n’avait pas toujours assez reconnue , espéra traduire arec plus de fidélité que Fénélon. Ce n'est pas qu’il ne fasse encore bien des changements : il supprime les chœurs, il retranche des imprécations qui lui paraissent trop violentes, il change
-HUITIÈME S1ÉCLK. STS
souvent le stylo. Au début de la pièce nous lisons :
Nous voici dans Lemnos. dan reste île sauvage
Dont jamais nul mortel n’aborda le rivage.
Du plus vaillant des Grecs, ô vous, fils et rival, etc.
Vous m’arrêtez tous. Non, Sophocle n’a pas dit, fils et rival; il n'a pas fait celte antithèse. Eu effet, il y a seulement dans Sophocle : « Fils du plus vail- « tant des Grecs, Néoplolcmc, fils d’Achille, a
Je passe rapidement, mais avec regret, à la fin de la pièce, et je trouve :
Je sers, en vous suivant, les dieux et l’amitié.
Je suis encore bien assuré que Sophocle n’a pas fait celte mesquine antithèse.
Hais les objections de détail, quelques critiques sur des vers qui manquent un peu d’élégance, le reproche d'une certaine roideur dans l'élocution, tout cela o'empéchc pas que ce travail ne soit précieux, ne mérite de grands éloges. C’était d’abord, je le pense, un progrès vers le naturel que cet essai d'une reproduction complète d’un modèle antique.
Si vous songea qu’avant La Harpe un poé:e, qui u’esl pas sans mérite, avait imaginé d'ôter à Pliiloctèle sa solitude, et de placer près de lui sa fille, la princesse Sophie, qui ne manque pas d'exciter uue violente passion dans le cœur de Pyrrhus, vous avouerez que l’abus du goût français ne pouvait aller plus loin.
I.a Harpe a gardé la situation dans sa forte simplicité : il a senti et exprime tout ce qu’il y avait de tragique dans cette conception d’un homme irahi, solitaire, ulcéré de haine depuis dix ans, puis invoquant ceux qui l’avaient abandonné , les suppliant de l'emmener avec eux. Là toutes les catastrophes ne sont que les agitations du cœur de Philoctèle.
De beaux contrastes sc présentent entre un petit nombre de personnages : la haine implacable de ce vieux guerrier trahi, la naïve candeur, eh même temps la ruse involontaire de Néoptolème, l’habileté, le sang-froid, l’ambition patriotique d'Ulysse. Tous ces caractères sont fortement imaginés, mis â l'épreuve, et développés avec une vive éloquence.
Je connais peu de choses plus nouvelles cl plus louchantes que cette première impression de Pbilociête, à la vue de ces Grecs qu’il aperçoit de loin. Elle est rendue avec beaucoup de chaleur, de vérité, par La Harpe. Les prières ardentes de Philoclèlc, sa joie, son attendrissement, quand il a la promesse de partir avec Néoptolème , tout cela est éloquent. Ce qui manque, c’est je ne sais quelle grâce, quelle harmonie d’expressions grecque». Il ine serait facile de citer beaucoup l'original, et d'en accabler le traducteur.
Il faut que je vous avoue que , presque enfant, il y a beaucoup d'années, j’ai joué la tragédie de
Sophocle en grec; Je vous dirai même confidemtncntqueje faisais le personnage d'Ulysse. (O» rit.) Je suis assez faible helléniste; mais il m’est reslé des lambeaux de mon rôle, qui composent le fonds de mon érudition grecque.
Des hommes de goût, dont j’estime l’opinion, m’ont reproché quelquefois une sorte de sévérité dans la critique. On m’a blâmé d’avoir sans titre, cela est vrai, mais non pas sans motifs, accusé La Harpe et d’autres écrivains du dix -huitième siècle de n’avoir qu’une connaissance superficielle de l'antiquité. Je pourrais en trouver des preuves nombreuses dans la traduction de Philoctète ; je le pourrais, toujours appuyé sur mon ancien rôle. {On rit.) Je pourrais emprunter de l’érudition toute faite. Brunck, personnage très-savant et rade dans son langage, a relevé les erreurs de La Harpe avec une impitoyable dureté; il se sert de ces injures du seizième siècle, conservées jusqu'au dix-neuvième.
En effet, il y a, dans la version poétique de La Harpe, quelques méprises singulières, et qui ne choquent pas moins la poésie que le sens. Mais passons : La Harpe avait montré dans son premier ouvrage, fParwick, l’expression énergique des sentiments de haine. Le même talent se retrouve dans sa version de Sophocle.
Cette scène, où les noms des héros du camp grec, moissonnes par la mort, sont prononcés devant Philoctète, qui s'indigne que tous les hommes courageux périssent, et que Thersite soit debout; cette scène est éloquente dans le traducteur comme dans l'original. Les invectives contre Ulysse n’ont pas moins de véhémence ; mais il n’y a pas ce charme des contrastes familiers à l’imagination grecque, celte mélodieuse douceur que Sophocle avait donnée aux adieux de Philoctète quittant sa claire fontaine et sa grotte sauvage.
En tout cependant, cet ouvrage paratt un des plus beaux monuments de l’étude de l'antiquité dans le dix-huitième siècle; il me laisse une idée, une espérance : si l'imagination de nos jeunes poêles, qui est aujourd'hui tant curieuse de nouveauté, qui est en quête de l’originalité, qui s’en va en Espagne, en Angleterre, en Portugal, partout, cherchant des inspirations, des formes, veut un jour se porter sur le génie grec , non pour le corriger, le modifier, mais pour le rendre dans son originalité primitive , de beaux effets de l’art, d’heureuses singularités sortiront de cette étude. Je le souhaite au talent; et, messieurs, l’originalité, soit qu’on la cherche dans les sujets, soit qu'on la voie dans le langage, ne eroyez pas qu’elle ait besoin d’êlrc empruntée à un mélange de barbarie et de beauté; vile est surtout dans la beauté pure.
Quoi de plus original que la perfection d’une statue grecque? Le génie grec (car nous ne lui reprochons pas, comme une faute, son naturel même, et ce que Barthélemy nommait mauvais ion et familiarité) ; le génie grec, dans sa correction et dans sa liberté tout ensemble, offre tant de richesses, que si quelque heureux talent approchait de ces sources fécondes, il y trouverait l'inspiration de la nature même, et aurait l’avantage incalculable, quoi qu’on en dise, d'étre à la fois original cl pur.
SIXIÈME LEÇON
Critique française appliquée à la littérature étrangère.— Pourquoi nulle dans le dix-septième siècle. — Innovation de Voltaire à cet éga rd . — Objet et caractère de sa critique. — Sa première opinion sur Shakspeare. — Autres tentatives de critique étrangère, superficielles et bornées. — Turgot. — Ses vues sur la poésie allemande. — Changement du goût public. — Traduction de Shakspeare.— Indignation de Voltaire. — Examen de ces deux opinions sur Shakspeare. — Imitations de Shakspeare par Ducis. — Digression, anecdotes sur le caractère et l'originalité de Ducis. — Forme de ses imitations trop régulière, trop classique, dans le sens vulgaire du mot. — Vrai génie du drame anglais mamiuc par lui. — Parallèle de son Macbeth avec celui de Shakspeare.
Messieurs ,
Poursuivons notre incomplète analyse des travaux de la critique française au dix-huilièmcsiècle. Il nous reste à chercher quel esprit elle porta dans l'examen des littératures modernes et étrangères, quels exemples elle leur emprunta, quelles routes nouvelles elle entrevit. Peut-être aurais-je dû m’occuper plus longtemps de ses recherches et de ses opinions sur les anciens ; mais , comme on Ta dit : Trop de critique entraîne trop d'ennui.
J’aurais pu louer, dans Marmonlel, ses résumes solides, ingénieux, des théories oratoires de l’anliquilé; mais nous en parlerons plus tard, quand nous mettrons en scène l 'éloquence politique. J'aurais pu faire ressortir quelques beaux chapitres de La Harpe; mais vous les lisez, et votre estime n’a pas besoin d’étre confirmée par un suffrage de plus. Je viens donc, sans plus différer, au jugement que la critique française du diz-builième siècle portait des littératures étrangères. Je cherche quelles idées la France recevait du reste de l’Europe, commeut elle concevait, imitait ou corrigeait le génie des autres nations. Là, comme ailleurs, il faut s’attendre ou sc résigner à voir d'abord Voltaire : sa figure prédomine toute l'époque; il en a clé le premier poète, le premier critique, le premier historien, le premier pamphlétaire; c’était sa fatalité; c'était le droit de son infatigable talent. Co fut
Voltaire qui remua les esprits en tous sens et sur toutes les questions ; ce fut lui qui les avertit de regarder autour d'eux et de s'enquérir au dehors. Cette revue des autres nations , l’a-t-il faite avec une impartialité bien difficile pour un génie si vif ? Pa-t-il faite avec une patience que ses propres inspirations ne lui laissaient pas le temps d'avoir, et qui seraient une condition trop dure pour ces esprits mélés d'air et de feu, suivant l'expression d'Ariosie?
Il nous a laissé le soin de celte lente et curieuse investigation, de ces exactes recherches ; c’est une besogne inférieure qu’il nous a renvoyée. Pour lui, il a le premier jeté beaucoup de vues neuves et de vives clartés sur le génie des littératures étrangères; mais on ne peut pas dire qu’il les ait véritablement appréciées. Son œuvre, dans ce genre, le modèle qu’il a donné , c’est la perfection du style critique: sans beaucoup approfondir les questions, il a écrit sur la littérature avec plus d’aisance et de grâce que ne l'avait jamais fait personne , avec plus de ▼ivacilé, de sens, de justesse, lors même qu’il sc trompait... cette expression hyperbolique et contradictoire m'échappe; mais vous la corrige*. Vous entendex bien ce que j’ai mal dit. C’est que lors même qu’il est emporté par un caprice d’humeur, par une saillie , cl qu’il juge lmp légèrement une littérature, une époque , un homme de génie, il y a cependant un fonds de vérité fine et moqueuse qui subsiste dans son erreur.
Le dix-septième siècle, uniquement occupé de lui-même et des anciens, s’était fort peu inquiété de ce qui sc passait dans la littérature du reste de l'Europe. La domination politique et sociale dont jouissait la France , lui donnait , à cet égard , une insouciante et orgueilleuse sécurité. Comme presque toutes les nations imitaient la France, elle ne songeait pas elle-même à les imiter. La mode de la littérature espagnole et italienne, qui avait régné sous Louis XIII, et sous la régence d’Autriche, était tombée par l’influence du goût plus sévère que consacraient les hommes de génie.
L’Angleterre faisait horreur, faisait peur: c’était un pays d’hérétiques qui venait d’être agité par une épouvantable révolution. Bien que les intérêts politiques aient souvent rapproché le cabinet de Versailles et celui de Londres ; bien que le mariage de la sœur de Charles II avec le frère de Louis XIV, et plus tard le long exil du roi Jacques, aient dû amener en France des idées anglaises , on n’en trouve aucune trace dans notre littérature. C'est que la communication était entre les deux cours, et non pas entre les deux pays. Les beaux esprits de France semblaient se garder de l’Angleterre, comme d’une contrée barbare. L'Anglais
Ilamilton écrivait en français d’une manière plus spirituelle, plus légère, plus française, qu’aucun Français peut-être. Mais Sainl-Évremont, réfugié en Angleterre pendant vingt ans, n’apprit pas même à lire la langue anglaise. Parmi nos grands écrivains du dix-septième siècle, il n’en est aucun, jo crois, où l'on puisse reconnaître un souvenir, une impression de l’esprit anglais. Corneille n’entendit jamais parler de Shakspcare , et j’en ai bien du regret. Quant à Molière , j’imagine, et c’est une curiosité philologique dont vous ne vous inquiéterez pas beaucoup, qu’il a mis à profit deux ou trois plaisanteries de Shakspeare, qu’on lui avait contées sans doute, et que je retrouve dans une des moindres pièces de notre grand poêle comique ; mais elles ne valent guère la peine d’étre citées.
Ou reste, le voisinage des deux natious, et les intérêts des deux politiques qui s'entremêlaient ou se heurtaient souvent, n’avaient produit aucune analogie, aucune communication entre les deux littératures. Aussi, lorsque le grand novateur. Voltaire parut, son premier emploi fut d’aller en Angleterre, d’y ramasser à pleines mains des idées nouvelles et de les rapporter en France. Celle importation lit beaucoup de bruit et agrandit la renomméede l’a u leur d’OÆ'</;pe. Les Lettres philosophiques sur les Anglais furent un de ses ouvrages les plus eélèbres, les plus poursuivis et les plus puissants. En même temps que Voltaire introduisit les libres opinions et le scepticisme des Anglais, il imitait leur poésie, d’abord leur poésie philosophique qu’il voulait naturaliser en France, et qu'il savait faite pour lui, puis leur poésie dramatique, â laquelle il faisait quelques emprunts timides et déguises sous la parure de son langage. Dans sa pensée de critique, il regarda l’Angleterre comme une mine à exploiter, qui devait lui fowrnirdc la philosophie et delà tragédie. Le premier, il prononça parmi nous avec éloge le nom de Shakspeare, qui plus tard lui donnait tant d huipcur. Kn vérité, on croirait qu’il y a dans la littérature des progressions et des fatalités comme dans la politique; et Voltaire, annonçant en 1730 la gloire de Shakspeare. ressemble à un noble qui aurait demandé les états généraux en 1788, et aurait émigré deux ans après, avec horreur, avec effroi. Voltaire ne ménageait pas d'abord son admiration en parlant de Shakspeare; car il le comparait à Homère, qu'à la vérité il traitait assez légèrement; le passage est curieux : nulonsle pour mémoire.
J’ai trouvé chez les Anglais co que je cherchais, et lo paradoxe de la réputation d'Homère m'a été développé. Shakspeare, leur premier poète tragique, n’a guère en Angleterre d'autre épitbèteque celle dedicin . Je n'ai jamais vu à Londres la salle dccotucdie aussi rcmplicàl'/tjirf/’omm/ua de Racine, toute bien traduite qu'elle est par Philips, ou
an Colon d'Adtlison, qu'aux anciennes pièces de Shakipcare, etc., etc. Quand j’eus une assea grande connaissance de la langue anglaise, je m'aperçus que les Anglais avaient raison, e< qu’il est impossible que toute une nation se trompe eo fait de sentiment et ait tort d’avoir du plaisir.
Voilà donc un jugement admiratif, malgré les expressions sévères qui s'y mêlent. Pendant vingt ans, ce jugement fut la règle du goût en France. Porapignan , littérateur instruit. Racine le fils, poêle plein d’élégance et de goût, redisaient le nom de Shakspearc comme celui d'une espèce d’Eschyle moderne. Voltaire faisait uu pas de plus en sa faveur; il traduisait eu vers élégants et forts le monologue d’Hamlet. Un écrivain qu'on accusait de paradoxe littéraire, Alarmoniel, sans savoir l'anglais, vanta quelques inleolious tragiques, quelques grands traits de Shakspearc, cl félicita le comédien Garrick d’avoir corrigé et épuré pour la scène moderne les ouvrages de ce vieux poète irrégulier, mais sublime.
Tel était, messieurs, le point où s'élait arrêtée en France la question du théâtre étranger et du génie de Shakspearc. Elle semblait fixée par le jugement suprême de Voltaire. Laisous-la reposer pour quelque temps, et cherchons les travaux de la critique française, au dix-huitièrae siècle, sur toutes les autres branches de littérature étrangère.
Ces travaux étaient superficiels et bornés. Voltaire presque seul avait parlé de la poésie italienne avec la grâce habituelle de son style. Il avait jugé trop vite et trop sévèrement le génie du Dante. Il s’était impatienté des langueurs de Pétrarque, tout en traduisant avec une élégance admirable quelques-uns de scs plus beaux vers. Mais il avait dignement célébré le Tasse, et l'Arioste surtout, que personne n’aima et ne sentit mieux que lui. (Juant à l’Allemagne, il n’y pensait pas du tout. Je ne sais si le mauvais séjour qu’il avait fait à Francfort, et d'autres souvenirs amers de son voyage en Prusse, contribuaient à celte humeur. Je ne sais si le dédain que Frédéric lui-méme témoignait pour la littérature allemande avait favorisé et excité le dédain de Voltaire ; mais enfin, dans toute la collection de scs œuvres, je ne trouve guère qu’un seul jugement sur les écrivains d’Allemagne : c’est qu’il leur souhaite plus d’esprit et moins de consonnes.
Celle plaisanterie frivole passa presque poar un arrêt, dont l’ignorance s'accommoda; et, jusqu’à l'époque où un homme ingénieux, pénétrant, d’un esprit vaste, et qui se portait & tout, M. Turgot, tourna les yeux vers la littérature allemande, on n'avait plus prononcé son nom dans la nôtre. El tandis que ce pays de la science laborieuse et du génie un peu artificiel , celte Alexandrie moderne qui a produit des philosophes profonds, des poêles touchants et rêveurs, tentait toutes les formes de
l'imitation et tous les hasards de l’originalité, nos critiques ignoraient presque l'existence de cette littérature tardive cl féconde. M. Turgot, qui s’était essayé avec succès sur la philosophie, l'histoire, la politique, ('administration , et qui avait i la fois le besoin de beauconp savoir et d’innover, s'occupa de la littérature allemande avec autant de sagacité que de goût. Il écrivit sur la versification de celle langue alors presque inconnue en France. Par scs traductions élégantes, il fit admirer Gessner, le premier écrivain d'Allemagne qui ait été connu et populaire en France.
Mais vous le voyez, messieurs, ces rares emprunts, ces communications accidentelles ne donnent aucune idée du rapport intime et rapide, des perpétuels échanges que les littératures de l'Europe ont entre elles aujourd'hui , et qui semblent presque un des objets de leur civilisation et de leur industrie.
Cette euriusité pour la littérature étrangère s'accrut cependant vers la fin du dix-huitième siècle. Les critiques qui s'en occupaient le plus, l'abbé Arnaud, M. Suard, étaient des hommes pleins de goût, d'un esprit facile , élégant; mais leurs travaux furent peu nombreux. C'étaient quelques analyses d’auteurs italiens, quelques traductions des historiens anglais disciples de Voltaire. Ainsi la littérature française allait reprendre chez l’étranger ce qu'eile-méinc avait en partie donne : elle ne s'enrichissait pas de vues originales et nouvelles.
D’après celle revue rapide, vous voyez, messieurs, qu’il faut revenir au point que nous avons un momeut quitté. Toute la controverse de littérature étrangère, au dix-huitième siècle, touterinuovatioii qui se mauifesla dès lors est dans Shakspearc. La question de savoir ce qu'il est, à quel point ou doit l'admirer, comment on doit l'imiter, est toute la question de critique moderne que le dix-huitième siècle nuus ail laissée. De plus , ce que nous cherchons, la (héoric d'abord, puis la tentative de création, le conseil de l'œuvre, nous le Irouvous à l’occasion de Shakspearc. Originairement annoncé par Voltaire, traduit par Lelourneur, ce qui était un grand malheur pour lui, critiqué avec une vive prévention par La Harpe, il a été remanié, retraduit, refait par un poêle, par Ducis; ainsi tous les accidents que peut éprouver une gloire, uu génie, toutes les transformations que la critique, la traduction , l’analyse et la recomposition, si l’on peut parler ainsi , peuvent faire éprouver aux pensées d’un homme, Shakspearc les a subies parmi nous. Voilà donc uu heureux modèle d’expérience littéraire.
Nous allons faire dans celte séance (je vous demande pardon du parallèle) ce que Shakspeare
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
fait uns scrupule dans ses tragédies; nous allons communier vingt-cinq ou trente ans, messieurs, eri quelques minutes, et courir en un moment d'un point extrême à l'autre. Nous avons laissé Voltaire proclamant le nom de Shakspeare, le soutenant contre les préjugés de la délicatesse française. Passons, trente ans plus Lard, à l'époque où Voltaire est inquiet, embarrassé , effrayé de la réputation croissante de ce Sbakspeare qu’il a produit avec tant de peine dans le monde français.
Il y a vingt ans qu'il a fait Zaïre, celle pièce enchanteresse, comme dit Rousseau, où, malgré quelques formalités de langage, il y a tant de passion , de grâce, de naïveté quelquefois. Il a bien pris on peu dans Sbakspeare pour faire Zaïre, mais il ne s'eu souvient plus. D’ailleurs, il lui semble que ce sont quelques cailloux bien rudes qu'il a tailles eu diamants. Ses amis, hommes de goût, l’auraient bien rassuré à cet égard. S’il a mis dans la bouche d’Orosraane, jaloux , furieux :
Oui, je le lui rendrai!, mai* mourant, mais puni,
Mais versant à ses yeux le saug qui m'a trahi ;
M. de La Harpe trouve ces vers élégants, bien supérieurs aux paroles du sauvage Othello: « l)e « quelle mort le tuerai-je ? Je voudrais le tenir neuf « ans entiers mourant sous ma main. » Cela semble bizarrcâl'ingénieux critique, et il ne s'inquiète pas de savoir si le désespoir d’Othello ne doit pas être eu effet bizarre et forcené dans son langage. Que ce More, que ce barbare, parlant de Desdemona , s'écrie déjà plein de fureur : « Due musicienne admirable! ah! les accents de sa voix adouciraient la férocité d'un tigre! » La Harpe se moque de celle simplicité de paroles, eu la coinparaut à l'clégance du style d’Orosmane.
Est-ce là cette voix
Dont les sons enchanteurs m'ont séduit tant de fois?
Cette voix qui trahit uu feu si légitime,
Celte voix tnfldèle est l'organe du crime.
Quels vers, dit-il à Voltaire, à côté du grossier langage de Shakspeare ! Vous n’étes pas inquiet de lui avoir pris cela.
La Harpe convient une fois que Voltaire a profile d'un mol pathétique, échappé à ce barbare Shakspeare: « Il faut que je pleure, mais ces pleurs Sont cruels: 1 tnust teeep; but these tears arc cruel. »
Voili les premiers pleurs qui coulent de mes yeux.
Tu vois mon sort, tu vois la bonté où je me livre :
Mais ces pleurs sont cruels; et la mort va les suivre.
Il oppose avec orgueil , à ce qu’il appelle le hasard heureux d’un génie brut, ces vers élégants de Voltaire.
Je ne crois pas que dans celle imitation la supériorité soit à Voltaire, Je n'aime pas ces expressions un peu trop languissantes : « la honte où je me
« livre; la mort va les suivre, » qui paraphrasent les paroles énergiques de Shakspeare. A quoi bon du reste relever ces fautes? Votre goût m'avait prévenu.
Mais enfin, lorsque l'élégance du style prédominait exclusivement, H’esl certain que ces vers si harmonieux , si doux, dans lesquels se cachent quelques expressions faibles, effaçaient de beaucoup une traduction de Shakspeare, en prose prétentieuse et barbare.
Cependant, celle traduction, toute mauvaise qu'elle est, saisit les esprits par une puissance d'originalité et par une foule de beautés primitives qu'elle n'avait pu étouffer. De plus, la satiété même, je ne dirai pas du beau, mais de l'imitation affaiblie du beau, celle fatigue que fait éprouver, à la longue, l’éclat un peu uniforme d’une littérature ingénieuse et raffinée, poussait vers ces nouveautés étrangères. La traduction de Lctourncur cul le plus grand succès. Sans intelligence du naturel et de la simplicité, gâtant le génie de Shakspeare par la déclamation, le traducteur, dans ses préfaces, se montrait fort injurieux pour d'autres formesde génie, pour d’autres originalités non moins puissantes et plus pures que celles de Shakspeare. Il disait, ridiculement, que Shakspeare avait dédaigné d'avoir du goût; comme si ce dédain pouvait convenir à personne, et comme si Shakspeare n’avait pas eu parfois un goût admirable, et même une délicatesse exquise dans certaines nuances de passion et de vérité. De plus, il attaquait par d’assex lourdes épigrammes la dignité soutenue de notre théâtre, et par là. Voltaire lui-méme, dont la pompe et l’élégance régnaient paisiblement sur la scène française. Toutes ces choses arrivaient à Ferney, où Voltaire vieilli, mais toujours passionne pour la gloire du théâtre, survivant à ton génie par son ardeur et par son esprit, ne faisait plus que les Guibres et les Lois de Minos. Il crut voir ébranler son ancienne gloire, dans un moment où il ne pouvait plus la rajeunir par de nouveaux succès. Ce dépit, celte crainte, le mauvais goût du traducteur, l'emphase de sa version et de ses éloges, inspirent à Voltaire la verve la plus colérique et la plus amusante que je connaisse.
Avez-vous lu son abominable grimoire, dont il y aura encore cinq volumes? Avez-vous uue haine assez vigoureuse contre cet impudeut imbécile? Souffrirez-vous l'affront qu il fait à la France? Il n’y a point en France assez de camouflets, assez de bonnels'd’àne, assez de piloris pour uu pareil faquin. Le sang pétille dans mes vieilles veines en vous priant de lui. S'il ne vous a pas mis en colère, je vous tiens pour un homme impassible. Ce qu’il y a d'affreux, c’est que le monstre a un parti en France; et pour comble de calamité et d'horreur, c'est moi qui autrefois parlai le premier de ce Shakspeare; c'est moi qui le premier montrai aux I Français quelques perles que j'avais trouvé» dans son
énorme fumier. Je ne m'attendais pas que je servirais un jour â fouler aux pieds les couronnes de Racine et de Cor* neille, pour en orner le front d'un histrion barbare. Tâchez, je vous prie, d’être aussi en colère que moi, sans quoi je me sens capable de faire un mauvais coup.
Les Gilles et les Pierrots de la foire Saint-Germain, il y a cinquante ans, étaient des Cinna et desPolyeuctc, en comparaison des personnages de cet ivrogne de Shakspcare, que M. Le tourneur appelle le dieu du théâtre.
Heureusement, messieurs, Voltaire ne fit pasuu mauvais coup; mais il voulut faire un coup de force: il porta plainte contre Shakspcare à l'Académie française; il lui écrivit une grande lettre, qui fut officiellement lue par d’Alerribert en séance publique. Celte lettre était singulièrement vive , spirituelle; seulement elle ne montre qu’un côté delà question. Voltaire parcourt rapidement toutes les pièces de Shakspearc; il en extrait ces bizarreries, ccs absurdités, ces obscénités , ces fatras de mauvais goût, que l’on y trouve çà et là , et les jette péle-méle à la tète de l'Académie. La conclusion fut très-applaudic:
Figurez-vous, messieurs, Louis XIV dans sa galerie de Versailles, entouré de sa cour brillante; un Gilles s'avance couvert de baillons, et propose à cette assemblée d'abandonner les tragédies de Racine pour un saltimbanque qui fait des contorsions et qui a des saillies heureuses.
Celte vive et singulière prosopopée ne décide en rien la question, et on ne peut raisonnablement l'admettre comme un jugement définitif sur Shakspearc. Quel esprit fut jamais plus juste, plus pénétrant que celui de Voltaire ! Hais toute passion rend un peu étroit l’esprit le plus, vaste. Ce goût si vir que ressentait le poêle du dix-huitième siècle pour l’élégance sociale dont il était l'interprète , cette gloire du théâtre français , qui se confondait avec la sienne, celte jalousie en faveur de Racine et de Corneille, sous laquelle il cachait son nom, lui inspirait une violente partialité contre Shakspearc. Enfin, maigre son admirable souplesse, préoccupé des créations, des idées, des formes que lui-mérae avait portées dans l'art dramatique , pouvait-il entrer facilement dans le génie de ce théâtre fantasque et désordonné de Shakspcare, et se plaire à celle rude simplicité souvent inélécd’alTeclation, à ces accidents si nouveaux de la pensée, qui n'ont aucun rapport avec l’élégance de la civilisation moderne, et sont une éloquente image des mœurs féroces du moyen âge? Sa colère , scs dégoûts étaient sincères autant que véhéments.
Mais Shakspcare a cela de particulier, que, fidèle écho des passions et du génie des temps barbares, il ofTrc des sympathies profondes avec le cœur de riionime , tel qu'il existe en tout pays. Son costume est national, et du moyen âge; mais le fond de scs pensées est universel. Toutefois ce fond de pensées, puisé pour ainsi dire dans le trésor com-
mun de la nature humaine, aura d'autant plus d’attrait et d’empire, qu’il trouvera des esprits moins disciplinés au joug des formes établies et des conventions sociales. Il plaira peut-être encore plus en Amérique qu'en Angleterre; il plaira plus en Angleterre qu’en France; it plaira plus à la France nouvelle qu'il ne pouvait plaire è l'ancienne France, dominée par l'esprit de cour et d’académie. On peut le dire d’une manière générale, et c'est un nouvel exemple de l’alliance et du changement simultané des mœurs publiques et du goût littéraire : plus l’clément démocratique entrera dans les mœurs d’un peuple, moins Shakspearele heurtera, l’étonnera. Il n’y a pas de doute que, pour un esprit charmé des bosquets de Versailles, des pompes de la cour de Louis XIV, enchanté des plaisirs d'un monde ingénieux et poli, celte crudité sauvage, cette violence hideuse, ce langage ardent et forcené qui remplit si souvent les pièces de Shakspearc n’ait quelque chose de révoltant. Mais, pour cet esprit, Eschyle et souvent Homère n’auraienlils pas le métnc défaut? Vous figurez vous que la société élégante et polie de la cour de Louis XIV, ou la société spirituelle et philosophique du dixhuitiime siècle vint assister â la représentation des Euménide » d'Eschyle? Eût-elle supporté Orcste poursuivi par ccs déesses qui , de guerre lasse, finissent par s'endormir un moment, et le pottèdè du paganisme, Orcste, respirant quelque peu, pendant que les Euménides ronflent? Eût-elle supporté devoir Apollon qui, pour protéger le parricide, avait endormi les Furies, et qui n’ayant pu les faire dormir assez longtemps, sc trouve fort embarrassé lorsqu’elles se réveillent cl qu’elles lui disent : u Jeune dieu , lu es bien osé d'avoir trompé « de vieilles déesses. » Est-ce que toutes ccs bizarreries de l'imagination grecque n'auraient pas été vraiment intolérables pour le bon goût du dix-septième et du dix-huitième siècle? Faut il décider cependant que ces fantasques inventions claicut absurdes, ridicules, et qu'il n’y a pas un étal de société, un étal de l'imagination humaine où ccs choses puissent avoir leur grandeur, leur énergie? Faut-il nier même qu'elles n’aieul une beauté durable, pour qui saura les comprendre par cette imagination qui sc rend contemporaine de toutes les époques?
Quoi qu'il en fût des colères de Voltaire, malgré la forme élégante que conservait la littérature du dix-huitième siècle, et que les théories seules ne pouvaient pas détruire (car elle 11c devait céder qu'à des changements de mœurs), la renommée du Shakspearc grandi&ail chaque jour en France. Un sc moquait des phrases ridicules de Letour neur ;mais on était saisi de quelques-uns de
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ces Irait* pathétiques , profonds , originaux qui abondent dans le poCtc anglais.
Du plus enfin, un homme, qui, je crois, avait du * génie, se chargea de le produire sur la scène française, non plus en lui enlevant à peine quelque* intentions, quelques expressions poétiques, mais en transportant srs pièces avec les noms des personnages et des pays, en ne craignant plus ces mœurs du moyen âge, ou du moins en promettant qu'il ne les craindrait pas : ce fut Ducis.
Vous n'avez peut-être pas connu Ducis? C'était un des hommes le plus faits pour frapper l’imagination et laisser un long souvenir. Au milieu de cette espèce d'uniformité qui rapproche et confond des talents secondaires d'une époque, Ducis avait quelque chose de rare et d'original. Je ne l'ai vu que très-âgé. Sa figure, singulièrement grave et majestueuse, avait un caractère naïf et inspiré; on aurait cru voir, je ne dirai pas un descendant d'Osaian (cette généalogie est trop douteuse), mais d'Homère lui-méme. On sentait au premier aspect que ce n'était pas un homme du temps, un homme tel que vous en verrez beaucoup, meme parmi les poêles. Il n'avait rien du monde; il ne s'inquiétait pas de toutes les petites affaires, de toutes les petites ambitions de la vie; sauvage et doux, poêle au plus haut degré, n'ayant besoin de rien pour être poète, il a chaulé les plaisirs de la campagne, enfermé dans sa modeste retraite à Versailles ; c'était là qu’il rêvait dans sa poésie inculte cette nature pittoresque, négligée, qui lui plaît et qui lui ressemble.
Un autre trait distinctif, un autre caractère de cet homme, c’était quelque chose de fier, de libre, d’indomptable. Jamais il ne porta, ne subit aucun joug, pas même celui de son siècle, car dan? son siècle, il fut constamment très-religieux. Il vivait avec plusieurs hommes de l’opinion philosophique, surtout avec Thomas, dont il était l’ami le plus intime. Ses tragédies sont empreintes des libres maximes et des expressions abstraites , communes à la littérature du temps ; mais son goût, son étude, sa préférence solitaire, était la lecture de la Bible et d'Homère. Voilà comment il résistait au dix-huitième 9iècle, comment il était un esprit original au milieu de «on temps. Les théories ordinaires de l'élégance ne lai arrivaient pas. Il avait fait des tragédies en arrangeant Shakspcare suivant sa guise et le hasard de son talent du jour. On les jouait; elles réussissaient. La Uarpe en publiait d’ingénieuses critiques, relevait des invraisemblances, soulignait des vers incorrects; cela ne touchait pas Ducis; cela ne le changeait pas; il allait toujours de son pas, à la suite deShakspeare. On ne lui faisait point, je crois , la véritable objection. Nous tâcherons de la trouver tout à l’heure.
Mais achevons de marquer le caractère singulier de Ducis au milieu de la philosophie du dix-huitième siècle. Lorsque commencèrent les troubles civils de la France, d'abord il saisit les idées nouvelles avec une ardeur singulière, à la fois novateur et dévot, républicain et royaliste, plein d’enthousiasme, et bonhomme par-dessus tout. Quand ces troubles devinrent plus violents, plus sanglants, il n’eut pas peur; mais il eut horreur. On venait encore lui dire d’avoir du talent, de faire des tragédies: « Hélas! disait-il, la tragédie court les rues; « si je mets le pied hors de chez moi, j’ai du sang u jusqu'à la cheville; j'ai vu trop d'Atrées en sabots, « pour oser en mettre sur la scène. » C’était là sa manière de sentir et de s’exprimer.
Quand l'ordre social sc rétablit avec pompe, lorsqu'on fit l’empire, l'homme qui voulait être la gloire publique de la France, et s'occupait d’attirer, d’absorber dans l’abtmc de sa renommée toutes les célébrités secondaires, tourna les yeux vers Ducis; il voulait le faire sénateur. Ducis n’en avait nulle envie ; vous me pardonnerez ces anecdotes qui achèvent l’esquisse d’un caractère original. Le maître de la France le chercha donc , et voalut l'honorer, le récompenser, r avoir enfin. En général, il séduisait si facilement, qu’il était tout étonné de trouver quelqu'un qui osât résister ou même échapper à ses bienfaits.
Un jour, dans une réunion brillante, il l'aborda, comme on aborde un poète, par des compliments sur son génie ; ses louanges n’obtiennent rien en retour; il va plus loin, il parle plus ueUemenl; il parle de la nécessité de réunir toutes les célébrités, toutes les gloires de la France autour d’un pouvoir réparateur. Même sileuce, môme froideur; enfin, comme il insistait, Ducis, avec une originalité toute shakspearienne, lui prend fortement le bras, et lui dit : « Général, aimez-vous la chasse? « Cette question inattendue laisse le général embarrassé. « Eh bien,, si vous aimes la chasse, avez-vous u chassé quelquefois aux canards sauvages? C'est « une chasse difficile, une proie qu’on n’attrape u guère, et qui Qairc de loin le fusil du chasseur. « Eh bien, je suis un de ces oiseaux; je me suis • fait canard sauvage. » (On rit.) Et en même temps il fuit à l’autre bout du salon, et laisse le vainqueur d'Arcolc et de Lodi fort étonné de cette incartade.
On ne peut pas, messieurs, on ne doit pas séparer l’homme de l’écrivain. Celte nature originale dans la vie commune, celle indépendance capricieuse, imptoyable à tout joug, aura sans doute laissé quelque chose d’elle dans les œuvres les plus artificielles du poète; voilà l’excuse de mes anecdotes.
Cependant, messieurs, telle est, dan» les choses môme d'imagination, la force des idées reçues, l'influence presque invincible des formes adoptées, que cet homme si difficile à prendre, si libre de sa nature, est loin de s'étre assez affranchi dans ses ouvrages des habitudes et des théories consacrées avant lui sur la scène française. Ce que les contemporains de Ducis auraient dû lui reprocher, ce n'est pas quelque vers incorrect ou dur; il fallait lui diro : Prenez garde! vous innovez beaucoup, et vous n’innovez pas assez. Vous allez prendre les tragédies de Shakspeare, génie vaste et sans frein, qui déroulait dans la libre irrégularité de ses plans les grands tableaux du moyen âgo, et mettait tout un siècle et tout un monde sur la scène. Vous conservez quelques-unes de ses idées, ses sujets, scs expressions ; puis, vous l’enfermez dans le moule antique et moderne de la tragédie française; mais ce n’est plus Shakspeare.
Prenons sa plus belle tragédie, Macbeth. Qu 'estce que cette pièce de Macbeth? Quand a-t-elle été faite, et pour quels spectateurs? Pour l’Angleterre, au temps où les mœurs féroces et l’esprit violent du moyen Age commençaient A peine A se régler un peu sous la dure domination d’Élisabeth ; pour une cour du seizième siècle, grossière et raffinée, portant quelque chose de rude dans son luxe encore nouveau et dans ses premières jouissances de l’esprit; pour un peuple fanatique, souvent effarouché par les cruautés de ses maîtres, et à qui cependant les querelles religieuses et quelques vieux usages nationaux laissaient une sorte de liberté, môme dans l’esclavage. Les rêves de la sorcellerie étaient là plus qu*ailleurs conservés, au milieu des imaginations mélancoliques du Nord. Lisez les ouvrages du temps, vous y trouverez des opérations magiques, des sorts, des empoisonnements. Lises môme, quarante ans plus lard, les Mémoires de Whilclocke, vous verrez IA que trois sorcières ont été brûlées; ici qu’on fait le procès A quelques autres ; puis des prédictions, des sortilèges, des prodiges. Que Shakspeare rail des sorcières hideuses sur le théâtre, qu'il en Ri les agents visibles de ses drames, la croyance populaire était prèle, et rien ne manquait dans l’imagination pour la terreur tragique. La pièce s’ouvre admirablement par ces sorcières, attendant l'issue d’une bataille. Le langage complète la fiction. Elles disent quelques mots vnyslérieuz et vagues qui vous jettent dans le monde idéal de l'horreur. Puis parait Macbeth victorieux , et dans le cœur fidèle encore à son souverain.
Macbeth et Banquo traversent la bruyère où sc tiennent les trois fées infernales. Les voycx-vous sous le pinceau du poêle?
Quelles sont ces créatures si décharnées et d'une forme si bizarre? Elles ne sont pas semblables aux habitants de la terre, et pourtant elles sont sur la terre. Vivez-vous? êtes- vous quelque chose que l’homme puisse interroger? Vous sembler m'entendre *, chacune de vous pose sou doigt amaigri sur ses lèvres desséchées. Vous devriez être des femmes; mais ces barbes m’empêchent de m’expliquer ainsi ee que vous êtes. Parlez, si vous pouvez ; qui êtes-vous?— Et soudain elles répondent par ces cris mystérieux : —Salut A toi, Macbeth, tnane de Glanis! salut à toi, Macbeth, tbane de Cawdor! salut à toi, Macbeth ; tu seras rqj!
Représentez-vous, messieurs, un auditoire préparé par la superstition populaire, et concevez la puissance prestigieuse d’un tel spectacle.
Maintenant ouvrez fa tragédie de Ducis : que trouvez-vous au lieu de celte exposition si terrible et de cette action qui marche si vite, au lieu enfin de cette conjuration magique qui déjà s’est emparée de Macbeth?
Vous assistez à une conversation entre Duncan et son confident de Glanis:
Seigneur, où toinmrMiHtil «W» cicuv plat wmbm, eic.;
puis le récit, l’exposition d’usage et la pompe habituelle de la tragédie française. Rien de nouveau , d’inattendu , d'horrible ne vous frappe.
Cependant on a voulu profiler des terribles inventions de Shakspeare; mais comment? Il a fallu ennoblir et déguiser ces sorcières du moyen âge. Le roi Duncan vous dira :
... Les erreurx populaires,
Sans doute, en d’autres temps , objets de mon mépris, Ont vaincu, malgré moi, mes timides esprits.
Od prétend (et ce brait n'a plus rien qui m’étonne) Qu'on a vu sur nos bords la terrible lphyctone, lphyctone, interprète et ministre des dieux.
Qui se montre aux mortels et s'échappe A leurs yeux.
Ainsi voilà une espèce de magicienne du grand monde , qui s'appelle du beau nom d’iphyctone , qu'on ne voit pas, qu'on n'entend pas, qui n’a rien de cette sorcellerie sauvage et populaire étalée par Shakspeare , cl qui certes ne fera pas plus de peur A la société polie du dix-huitième siècle, qu'elle n’en eût fait aux imaginations grossières da seizième siècle. C’est un personnage sans date, sans réalité dans l'imagination.
Ducis , cependant , était obsédé de ces fantômes du génie de Shakspeare, qu’il n’osait pas reproduire, et qu’il ne savait comment rendre supportables A la délicatesse moderne; il en prend ce qu’il peut, et le place dans un songe.
Cette forme est bien usée, mais le récit de ce songe est énergique.
Existej-veus, leur dit -je,
Ou bien ne m’offrez-vous qu'un effrayant prestige?
Par des motJ inconnus ces êtres monstrueux S’appelaient tour i tour, s'applaudissaient entre eux, S'approchaient, me montraient avec un ris farouche; Leur doigt mystérieux sc posait sur leur bouche, etc.
Ce sont lè de beaux traits, ce sont des iiiton-
lions poétiques fortement rendues; mais ce n’est plus la vie el la terreur de la scène originale.
Continuons , car c'est une manière déjuger à la foirShakspcarc cl l’esprit littéraire du dix huitième siècle. On a dit que, dans la sauvage irrégularité de ses pièces, tout est jeté à l’aventure, qu'aucune vue de l’art ne détermine la place d’une scène, que rien n’csl préparé. Sans doute, la forme de ses tragédies, images des mœurs féroces du moyen âge. admet peu les longs développements usités sur notre scène; mais souvenez-vous de l’histoire du moyen Age. Quoi de plus commun dans la rudesse el la violence de ces temps, que des crimes subits et comme involontaires?
Voyez nos annales au quidzième siècle : le duc de Bourgogne, assassin du duc d’Orléans, déclare que le diable l’a tout à coup poussé, et qu'il a fait cette action. L’homme du moyen Age était violent, soudain , irréfléchi dans ses résolutions. Voilà l'homme que peignait Shakspeare.
Ces scènes qui semblent détachées, regardet-les bien; ce qu'elles vous offrent, c’est toujours un contraste. A l’instant où cette terrible manifestation de l'cnfcr a épouvanté et animé Macbeth , arrive la nouvelle qu’il est nomme thane de Glanis, puis thane de Cawdor ; cl ces premières prophéties justifiées l'enhardissent à réaliser lui-méme la dernière. Ces grands effets de théâtre disparaissent dans l’imitation. Le poète s’arrête à décrire tes combats du cœur cl les nuances successives de l'ambition , au lieu de montrer coup sur coup toutes les attaques du dehors qui viennent ébranler l’âme de Macbeth, l’enlèvent et la précipitent vers son crime.
Une idée que Shakspeare a eue comme Corneille, c’était, lorsqu'il fait lesfemmes perverses elcruelles, de les faire pires que les plus méchants hommes. Ces personnages de Cléopâtre , de Hodogune , qui sont une des plus fortes créations de Corneille, se retrouvent dans lady Macbeth. Voyez, si quand je traduirai quelques passages de ce rôle, vous trouverez justes les plaisanteries de Voltaire. Voyez, si vous ne sentirez pas le frémissement tragique.
Dans la rapide cl savante composition de ce drame, irrégulier en apparence , lorsqu’une fois le germe du crime est déposé au cœur de Macbeth par l’infernale vision, et lorsque divers incidents sont venus, sans relâche, le développer , le faire croître, arrive la dernière tentation. C’est la présence du roi dans le château de Macbeth, son défenseur, son vengeur et son successeur prédestiné. Lady Macbeth est avertie de son arrivée par une lettre, qui lui annonce en même temps les promesses de grandeur faites à son époux. Elle entre
sur la scène, celte lettre à la main, et dit ces paroles, étranges, mais sublimes :
Le corbeau lui-méme s'enroue à croasser l'entrée fatale ■le Duncan dans nos murailles. Venez, esprits qui excitez les pensées de mort ; ôtez-raoi mon sexe, et remplisscz-moi de la plus implacable cruauté. Endurcissez mon sang, fermez tout accès, tout passage au remords; et que la pitié, par scs repentirs, n’ébranle pas mon cruel projet , et ne fasse pas trêve entre la pensée et faction. Venez, dans mon sein de femme, changer le lait en fiel, vous, ministres de mort, qui que vous soyez, invisiblrssubstancesqui veillez au malheur du genre humain. Viens, épaisse nuit, revéls-toi des plus noires fumées de l'enfer, afin que mon couteau ne voie pas la blessure qu’il fait, et que le ciel ne regarde pas à travers le rideau de l'obscurité, cl ne cric pas : Arrête f arrête!
Au milieu de ce funèbre soliloque, dans faction pressée du poêle, survient à l’instant Macbeth; et toute la pensée du crime est commune aux deux epoux avant d'étre exprimée ; ou plutôt elle passe comme l'éclair de l’âme fortement criminelle de lady Macbeth, à l’âme ardente cl faible de Macbeth. Lady Macbeth seule :
Noble Glanis, digne Canrdor, plus grand encore par la salut qui a suivi, ta lettre me transporte au delà de ce temps présent tout rempli d’ignorance, et je suis dans l’avenir en ce moment. — Macbeth. Cher amour. Duncan arrive ici ce soir. — Ladv Macbeth. Et quand part-il d'ici? — Demain, selon mon projet. — Oh! jamais le soleil ne verra ca demain.
Voilà, messieurs , ce qui remplace les préparations dramatiques. Maintenant, et je ne veux affaiblir en rien la gloire méritée de Ducis, ouvrez la tragédie française.
Macbeth entre sur la scène.
Posez là ces drapeaux ; vous, que l'on m'avertisse Si l'on a de .Menthet découvert l’artifice.
Frédégonde (lady Macbeth) parait avec son flls.
... En sortant des alarmes
Pour le cœur d’un guerrier la nature a des charmes, ete.
Messieurs, je vous le demande, dans la plus complète impartialité, les beautés si originales du poêle anglais, ce crime conçu entre les deux époux par leur seule présence, tout cela est-il remplacé, égalé par des conversations semblables à tant d’autres?
Essayons de marquer encore quelques-unes des beautés de l’ouvrage anglais, qui ont disparu dans l’imitation.
Macbeth est l’Allialie anglaise, le chef-d'œuvre de Shakspeare. La scène du meurtre de Duncan, le festin royal et l’ombre de Banquo , la terreur et le délire de Macbeth, toutes créations d’une incomparable énergie ! Je ne sais si l'imagination peut concevoir quelque chose de plus atterrant que ce guerrier, invincible jusque-là, qui est abattu, qui est vaincu par son crime , qui semble agité d’une noire folie au milieu du festin de triomphe, qui
▼oil l'ombre sanglante de sa victime occupant la place destinée pour lui-même, et, pressé de s’asseoir, répond d’une voix lugubre : La table esl pleine (thc table i$ full); paroles intraduisibles pour la force et pour le son.
Puis, quand ce délire a troublé l’assemblée, quand sa femme l’arrache à ceux qui le regardent, qu'elle l'excite, en l'insultant, à avoir un peu plus de courage, quoi de plus lerriblc que celle frénésie de désespoir sans remords, qui lui fait dire : « Les « temps sont changés; autrefois, quand on avait tué « un homme, quand on lui avait brisé la télé, tout » était fini. Maintenant, le tombeau nous renvoie « ceux qui sont morts. » Non, l’horreur tragique et lapuissancede l’imagination, s'effrayant elle-même et effrayant les autres, ne peuvent pas aller plus loin.
Eh bien ! messieurs, que trouvez-vous dans l’imitation française? Une scène solennelle, comme on en avait vu tant d’autres; une scène qui peut rappeler le couronnement de Sémiramis, je suppose, ou tout autre couronnement, etc... C’est un guerrier qui s’avance et qui dit :
Macbeth, Duncan n*c*t plus; j’apporte devant toi Ce signe du pouvoir, le livre de ta loi ;
S'il i assure le droit qu'il te donne à l'empire,
De tes devoirs sacrés il doit aussi l'instruire.
Voilà des idées fort sages et fort justes sur la nécessité d'un bon gouvernement !
Le grand talent de Ducis éclate pourtant à travers ccs langes d’un faux système cl d’une imitation incomplète. La terreur cl l'illusion de Macbeth, qui croit voir l'ombre de Duncan, sont rendues avec énergie : de beaux vers éclatent çà et là; mais ils ne sont pas enchâssés au milieu de ces circonstances familières et terribles qu'avait combinées l'imagination sauvage cl libre de Shakspearc.
Si nous poursuivons l'analyse du drame anglais, nous y rencontrons encore des choses admirables, que rien ne remplace dans l’ouvrage français. Là, il esl vrai, c'est la libre conception du théâtre anglais qui a permis ces beautés. A la faveur de cette irrégularité de temps, le poêle a pu montrer toutes les suites d'un premier crime : il a couronné Macbeth, cl puis il l’a fait tyran, parce qu’il avait d’abord clé meurtrier; il a multiplie le nombre de ses victimes, jusqu'au moment où l’horreur devenant plus forte que la crainte, la vengeance reviendra de toutes parts contre lui. Il faut pour cela la liberté de cette sène ; il faut disposer de l’espace et du temps. Dans les vingt-quatre heures, on ne saurait entasser tant d’événements.
Macduff, un des chefs, un des seigneurs de la cour de Duncan, a fui en Ecosse depuis les premiers crimes du règne si long de Macbeth. Il voit paraître un compatriote fugitif comme lui. Là commence une scène aussi neuve que pathétique.
MACocrr. Qui est-ce?
Malcolx. Cest an compatriote, mais je ne le connais pa*. Qui êtes-vous? L'Ecosse existe-t-elle encore?
Rosse. Hélas! pauvre pays qui peut à peine sc reconnaître lui-même; on ne peut plus l'appeler notre mère, mais notre tombeau, ce pays où personne ne sourit, excepté celui qui nb pas l'intelligence ; ce pays où les soupirs, les gémissements ne sont plus remarqués, où le chagrin le plus violent semble un mal ordinaire, où, quand la cloche sonne pour la mort d'un homme, on ne demande plus pour qui, où les hommes meurent plus vite qae les fleurs qu'ils portent à leurs chapeaux.
Mais cette pciuture terrible n’est qu’un prélude à de plus grandes douleurs. Macduff demande s’il y a quelques nouvelles encore.
Votre château. répond Rosse, est surpris, votre femme et vos enfants barbareinent massacrés. Raconter comment, ce serait joindre à cette curée de meurtres, votre propre mort. — Micocrr. Mes enfants aussi?— Votre femme, vos enfants, vos serviteurs, tous ceux qu’on a pu trouver. — Et je n'étais pas avec eux ! Ma femme aussi, ma femme tuée? — Je l'ai dit. raffermissez votre courage contre celle douleur mortelle. Cherchons le remède d’nne grande vengeance. — Micdc». Il n'a pas d'enfants! {Ap^landisxemenU.)
Ce mot, le plus terrible qu’une juste haine ait inspiré; ce mol, à la fois si barbare et si paternel; cet aveu , qu’il n’y a pas de vengeance possible contre l’homme qui, ayant tué vos enfants, n'en a pas à lui que vous puissiez tuer; pourquoi n’éclatet-il pas avec la même énergie dans l’ouvrage de Ducis?
D’autres beautés originales ont été également abandonnées et pour ainsi dire désespérées par le traducteur.
Sans doute, il y a un grand effet dramatique dans la scène de somnambulisme conservée par Ducis ; mais pourquoi l’avoir ennoblie, pourquoi l’avoir séparée de quelques détails familiers conçus par Shakspearc? Combien, dans l’original, la terreur de ce spectacle n’esl-elle pas rendue plus naturelle par la présence du médecin qui contemple les phénomènes de la maladie et en raisonne à sa manière ! et l'indifférence de Macbeth, trop coupable pour garder quelque tendresse à sa complice, n’est -clic pas un trait déplus? Il n’écoute pas les discours du médecin; il est tout entier à son péril et à scs remords. « As-tu, répond-il avec impatience, quelque potion « pour ôter les remords d'un cœur malade, pour «soulager la conscience du poids des crimes? »
Ainsi entouré, ce somnambulisme n’est plus une recette de terreur, un épouvantail de théâtre; il fait partie de celte folie qui suit le crime, et que semble éprouver Macbeth. Concluons de là, messieurs, que Shakspearc ne doit pas être imité, parce qu’il ne faut guère imiter personne, mais que surtout il ne doit pas être imité par fragments, morcelé, changé, raccommodé; qu'il faut le donner tel que Dieu et la nature l’avaient fait, ou ne pas le donner du loul;qucdansse$créations originalesel puissantes, ilyaquelqucchosequ’aucuncalculde l’art moderne
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TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
ne peut surpasser, et que l’on fausse en le corrigeant. Laissons cependant à Ducis une part de gloire et de génie, quoique dans une tentative incomplète et fausse. Maintenant, pour expier mes critiques sur un poêle qui, né avec un talent original, a trop imité , je vous recommande, messieurs , de relire l’ouvrage où il n'a été inspiré que par son âme, la belle tragédie à'Abufar.
SEPTIÈME LEÇON
Grand nombre «les écrivains critiques audix-huitièmesiècle. — Ouvrages trop connus pour être anal vsés. — Littérature trop artificielle, et partant uniforme.— Exceptions k ce caractère. — Bernardin de Saint-Pierre. — Rapport que *a vie présente avec celle de Rousseau. — Son enfance rêveuse. — Ses premières études interrompues par un voyage à la Martinique. — Ses plans chimériques. — Scs voyages en Hollande, en Russie, en Pologne, en Saxe. — Sa pauvreté. — Son projet de civiliser Madagascar. — Son séjour à l'Ile-de-France. — Sa description de celle colonie. — Ses aventures, ses malheurs, source de sou talent original. — Quelques mois sur son caractère. — Anecdotes à ce sujet.
Messieirs ,
Je ne sais si vous n’éles pas un peu fatigués d’entendre si longtemps parler d’auteurs et de critiques. Quant à moi, je sens ou je prévois l’inévilabJe uniformité qui suivrait l'examen de toute la littérature critique cl secondaire du dix-huitième siècle, et je m’arrête avaul que le sujet ue s’épuise. J'aurais beaucoup à dire encore , même pour être juste. Je devrais rappeler tant d'hommes ingénieux qui ont écrit sur les lettres, la philosophie, l'histoire. Pourquoi ne parlerais-je pas de Chamforl, écrivain spirituel, et dont la lin fut si malheureuse après une vie brillante, frivole au milieu des cercles de Paris? Pourquoi ne dirais-je rien de Puclos, esprit si ferme et si caustique, à qui les bons mots échappaient naturellement? Comment ne pas nommer Rulhièrc, un des esprits les plus élégants et les plus bus du dix-huitième siècle, qui travaillait une anecdote, préméditait une épigramme, la lançait à propos, et jouissait de celte gloire pen dan L plusieurs mois de suite. Pouvons-nous oublier que Aulhière, dont la célébrité fut longtemps un succès de société, méritait en même temps, par des travaux lents et secrets, une renommée plus durable? Ne faudrait-il pas aussi parler de l'abbé Raynal, écrivain déclainaleur et pourlaut instruit, esprit abondant, facile, plein de paradoxes, de vues fausses, et de choses utiles qui passaient pour imprudentes , et qui sont devenues vulgaires après lui? Comment surtout ne pas ressusciter un moment la physionomie si vive, si originale de Diderot , homme très-supérieur à ses ouvrages, qui dans scs livres a souvent mis des
contradictions, des faussetés, des choses obscènes et absurdes, et qui, dans sa personne, était rempli d’enthousiasme et d'éloquence?
Quand j’aurais étendu celle liste, d'autres noms viendraient encore , d'autres hommes d'esprit ou de talent réclameraient leur part de souvenir. Ne faudrait-il pas dire uu mot de Rivarol, qui le premier porta , dit-on , l'improvisa lion dans la société, homme plus célèbre par scs conversations que par scs ouvrages, mais singulièrement ingénieux , ce que la facilité de parler ne suppose pas toujours; à la fois puriste et novateur, écrivant sur les lettres, la philosophie, la politique, avec uu caractère particulier d'expression qui échappait à celte uniformité d’élégance commune au dix-huitième siècle ? Pourquoi cnliu ne parlerais -je pas de beaucoup d'hommes encore, qui, sur la lin du dixhuitième siècle, dans ce passage de la décadence au renouvellement, furent des hommes de beaucoup d’esprit, et toujours des ccrivaiua puissants sur l’opinion? Messieurs, c'est qu'en vous [variant de ccs talents divers, je vous occuperais cependant toujours d’un même sujet. Je vous parlerais toujours d'une littérature convenue, artificielle, ingénieuse. Malgré la variété des uoms , la ressemblance des physionomies répandrait une sorte de langueur dans mes analyses; et vous seriez, comme on l’était au dix-huitième siècle, ennuyés de tant d'esprit, et attendant quelque chose de nouveau, d’original, que vous demanderiez avec impatience; car les réflexions , les critiques sur cette littérature artificielle vous paraîtraient plus artificielles encore.
Hàlons-uous donc de chercher d'où viendra le changement, d’où luira quelque rayon nouveau de naturel et de simplicité dans les arts.
Nous n'y serons pas embarrassés, quand tout aura changé, quand les événements réels seront venus rajeunir la scène; mais, à cette époque, nous restons encore dans le champ paisible de la spéculation cl des lettres; et c'est là que nous attendons quelque nouveauté qui nous enlève à celte littérature si uniformément spirituelle. Nous cherchons la grande puissance qui avait marqué les commencements du dix-huitième siècle, l'originalité, l'imagiuation. Les hommes d’esprit , les raisonneurs piquants, hardis, que j’ai nommés, n 'avaient pas cet heureux don.
L'imagination, c’est le rameau d'or dont parle Virgile, qui brille et se fait reconnaître dans la forêt sacrée, au milieu de tous ces arbres d une hauteur égale :
Discolor undeauri per ramos aura refuliil.
Mais celle imagination se forme-t-elle aisément, au milieu des raffinements et des industries de la vie
sociale, lorsque l'esprit est une monnaie courante que tout le monde se passe, lorsque l’idée la plus hardie devient tout de suite un lieu commun , et que, dans ce mélange rapide et continu, personne n'est plus assure de penser comme soi-méine ? Dans ce dernier degré de sociabilité littéraire, l'originalité du talent devient plus rare encore que la force des caractères dans une civilisation corrompue.
Considérez de plus la vie des hommes de lettres que je vous ai nommes. Celte vie est uniforme; elle est la mcinc pour tous. Le collège, l'élude, les succès du monde, l'Académie; les voilà. Quelques personnes ont trouvé sévères et déplacées nies remorques sur le style d’un homme très-savant, l'abbé Barthélemy; elles n’étaient que justes, et seulement un peu faibles. C'est que l’érudition solitaire de Barthélemy, et ses fortes éludes, qui auraient dû lui donner au moins l’originalité du savoir, étaient venues se perdre dans l’élégance du inonde et dans la couleur générale de la littérature du temps. Le souvenir de scs lectures ne pouvait pas être plus fort que toutes les habitudes de la vie dont il était entouré; apres avoir tant étudié la Grèce ancienne , et lu si longtemps Homère et Xénophon, il n'avait qu'un style académique.
L’étude ne suffit pas pour développer les germes du talent original. C'est la vie entière qu’il faut, une vie exercée par des passions, des combats, des épreuves. Plus la société polie, élégante, oisive, produit des esprits aimables et légers, moins il s'élèvera d’esprits libres, indépendants, créateurs. Voyez, dans toule P Europe, le seizième siècle et le commencement du dix-septième, c’était une époque rude, inégale, féconde, où tout annonçait la richesse cl la puissance de l'esprit humain : les grands hommes pullulaient ; on vit de grands poètes, des orateurs énergiques et populaires, des écrivains forts, pleins d’une conscience hardie : c’était le temps des hommes qui changeaient le monde par la parole, c’était le temps des grandes aventures; cl c'ctait souvent par les aventures réelles delà vie que Ton préludait à celles de l'imagination. Avant de faire un poème épique, on allait jusqu'au bout du monde, aux Indes ; on éprouvait des exils, des captivités, des naufrages; on connaissait, pour les avoir soufferts, tous les accidents et toutes les passions de la vie, dans un siècle orageux. Mais lorsque, au contraire, du milieu de la tic la plus calme, on veut s'élancer dans tous les hasards de l'imagination, l'effort est souvent vulgaire et prosaïque. Ce n’est pas à dire qu'il faille recommander le malheur, comme moyeu d'avoir du génie. Tous les accidents du sort ne suffiraient pas , si la nature ne s’y prêtait. Mais ou sent qu’onc âme
ainsi exercée a toute une autre force. Il ne faut donc pas s'étonner que ces époques heureuses d'une civilisation si bien arrangée, ne soient pas un champ fécond pour l’originalité. Bien plus, si nous pouvons l*y trouver encore , ce sera dans quelque homme isolé an milieu de ce monde si sociable, ayant eu ses aventures, ses malheurs particuliers, dans la tranquillité générale.
Tel fut en effet Rousseau. Malgré les dons naturels d'imagination et de sensibilité qui étaient en lui, croyez-vous, messieurs, que si Rousseau eût fait scs éludes au college des Grassins, sous M. Lebeau, ensuite eût obtenu quelque petite place de faveur, pour lui laisser le temps d'avoir du talent, eût bientôt concouru avec Thomas, eût été vainqueur ou vaincu dans l’éloge de Dugay-Trouin ou de Descartes, puis eût fait un livre? croyez-vous que, dans celte vie paisible, se fût également développée celte puissance 'singulière d'imagination, ccttc verve de caprices, et enfin toutes ces choses qui font fait Rousseau? Non, sans doute : sa vie longtemps errante, ses humiliations si dures, si diverses, les essais qu’il fit du inonde dans les plus basses conditions; celte misère si poignante qu’it souffrit plus d’une fois, et qui était en contraste avec son génie, cl sa prédestination à la gloire; cette nécessité de noter, dans son souvenir, le jour où il a cessé de craindre de mourir de faim, toutes ces épreuves ont puissamment contribue à lui donner celte verve misanthropique qui agissait avec tant de force sur les esprits amollis de son siècle. Ces idées d'innovation et de changement dont les heureux inème étaient alors préoccupés, il les proclamait avec l’expérience et l’irrilaliondu malheur.
Celle même puissance des impressions personnelles. pour le développement du génie, se retrouve dans un autre écrivain du dix-huitième siècle, l/bommc qui, à la fin de ccttc époque de raisonnement et d’analyse , fil croire encore à l'imagination, avait passé presque par les mêmes épreuves que Rousseau : c’est Bernardin de Saint-Pierre. C’est de lui que je vais vous parler.
Sa vie est un roman; mais nous y cherchons une élude littéraire; cl ce roman , d’ailleurs, je ne le conterai pas tout entier, parce que je parle en Sorbonne. La réflexion qui sortira de ce récit, c'est l'avantage, pour le talent, de se former au milieu des accidents naturels de la vie. A la vue de cet homme qui, à travers la vie la plus aventureuse, devient un écrivain de génie, vous sentirez combien l’éducation des livres est incomplète, et combien le spectacle de la nature et la rude expérience du monde, même lorsqu’elle est mal reçue, mal comprise par un esprit trop inquiet, sont féconds et inspirateurs.
TABLEAli DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE,
Il était lié au navre, ville qui de nos jours a produit un poêle. Son enfance fut studieuse et rêveuse; ii lui arriva , comme à (oui le monde , de ces petites aventures, de ces niaiseries du premier âge, qui deviennent de9 anecdotes dans la vie des hommes célèbres. Un (rail de son caractère naissant, c’est le goût vif qu’il avait pour la campagne et pour la solitude, il avait trouvé dans sa famille les f'iit des Père* du désert : il les lut avec toute la curiosité d'une jeune et vive imagination. Ces merveilleux récits, ces fuites dans la Thébafdc le remplirent d’enthousiasme pour la vie solitaire, cl de confiance dans le secours de la Providence, si bien qu'à neuf ans il se détermina un jour à se faire ermite. I.e mobilier de son ermitage était un petit pauier où l’on avait mis son déjeuner pour l’école. Avec cela, il se rend dans un bois, à une demi-lieue du Havre, cl y passe la journée. Sa bonne vint l’y chercher, et le ramena le soir; et voilà la première aventure de sa vie terminée. (O» rü .)
Dirai-je un autre événement de son enfance? Il vola un jour des figues dans uu jardin. Vous savez que Rousseau a volé des pommes et que saint Augustin a volé des poires. Saint Augustin a consigné ce fait dans un livre original et charmant, qui n’était cependant, pour lui, que le témoignage de son repentir cl de ses graves sollicitudes. Il s’est beaucoup grondé de ce petit vol d’enfant: A fon iptà re quant furtoappettbam, sed furto ipsodelectabar, dit-il, avec une ingénieuse componction. Je u’appro fondirai pas le caractère du vol de saint Augustin : quoi qu’il en soit, Bernardin de Saint-Pierre ne parait pas s'élrc autant repenti du sien.
Ces premières dispositions, qui n’avaient rien de singulier dans un enfant, furent suivies bientôt d’un goût très-vif pour les voyages. Celte impression, qu’entretenait la lecture de tous les livres de voyage qu’il pouvait dérober, était sans cesse excitée par le séjour même du Havre et la vue de son port animé. Il y avait quelque chose de bien décidé, sans doute, dans le penchant du jeune de Saint- Pierre, puisqu’à douze ans ses parents consentirent à le laisser partir pour la Martinique avec un de ses oncles, qui était capitaine de vaisseau. Il s'ennuya de la vie du navire, ne fut pas fort touché de l'aspect de la Martinique, et revint faire ses études au collège des Jésuites de Caen. Les jésuites étaient des maîtres habiles et ingénieux ; ils aimaient à rendre l’instruction amusante, mais toujours au profît de leur ordre. Ainsi, dans les heures de récréation, et même quelquefois dans les heures d’étude, ils lisaient à leurs élèves les Lettre» édifiantes, ouvrage que Montesquieu aimait tant , qui est plein de descriptions curieuses sur l'Inde , la Chine et tout
l'Orient, mais aussi d’anecdotes et de miracles à la gloire des jésuites.
L’imagination de Saint-Pierre fut encore saisie avec une nouvelle vivacité pour celle lecture; et il était détermine à se faire missionnaire, beaucoup moins pour convertir des infidèles que pour voir des pays nouveaux, et se remplir de l’aspect de rc magnifique Orient qui l’enchantait dans les récits des Pères. Vous savex que Fcnélon avait eu le même désir d’aller en Orient, en Perse, eu Grèce, pour gagner à la fois des âmes à Dieu, et satisfaire son imagination éprise des souvenirs et des antiquités de la Grèce. Lejeune de Saint-Pierre, comme Féné- Ion, cédant aux prières de sa famille, abandonna ce projet; mais il ne perdit pas son instinct voyageur.
Douéd’uu esprit singulièrement facile, il continua ses éludes par les mathématiques, et il y fit de rapides progrès. Son instruction le porta bientôt à un étal honorable. Nommé ingénieur des ponts cl chaussées, il partit pour l'Allemagne, où nous faisions une campagne qui n’élail ni très-utile ni très-brillaule. Il se trouva au siège de Dusseldorf, et s’y battit avec beaucoup de courage , comme s’clail battu Descartes. Il revint blessé, mécontent. Oii dit que son caractère était ombrageux, qu’il sc fil des querelles avec ses supérieurs et scs égaux. Je ne sais ; il est difficile qu'une imagination vive, qu’un talent supérieur n’ait pas quelque chose de fier cl d'indépendant, que les esprits médiocres ou tyranniques appellent insubordination , hauteur. De retour en France, il sollicita, chose qui suffit pour donner de l'humeur. Il présenta des plans, des projets, des mémoires; il avait l'esprit possédé de mille üées de réforme et d'innovation. Quelque chose de positif et de romanesque sc mêlait en lui : il avait des systèmes d’ameliorations pratiques pour le service militaire, et en même temps l’espérance de fonder une colonie parfaitement pure, parfaitement heureuse, à l’abri des maux cl des vices de nos grands Étals.
Plein de ces projets divers, sans protecteur, sans appui, ayant excité quelques jalousies subalternes, de Saint-Pierre se vit, avec des talents et une ambition romanesque, par conséquent innocente, éloigné de tout. Il tomba dans la pauvreté et dans le découragement. Alors l'idée lui vint un jour de quitter Paris et sa chétive demeure, de vendre ses livres de mathématiques, qui faisaient à peu près toute sa fortune, d’emprunter quelques louis à ses amis, et d’aller au fond de la Russie fonder sa colonie sur les bords du lac Aral. 11 en coûte quelque chose d’avoir de l’imagination ; cela donne parfois un peu de bizarrerie dans la conduite de la vie et dans les projets qui la remplissent. Il part, il arrive d'abord en Hollande ; et en Hollande,
au lieu d’être fondateur de colonie, créateur d’empire , il devient provisoirement journaliste. Un Français, homme d'esprit, qui faisait une gazette à Amsterdam, le prend pour associé; il profite de son talent, le traite avec estime, le comble d’oflrcs avantageuses; mais il ne peut enchaîner longtemps l’humeur mobile du jeune voyageur. Après avoir écrit dans la Gazette d’ Amsterdam cinq ou six mois, de Saint-Pierre sc souvint de sa colonie : impatient de l’établir enfin , il part de nouveau pour I.ubeck, se rend de Lubeck à Cronstadt, s’embarque, et arrive un matin à Saint Pélersbourg.
Promptement séparé de quelques compagnons de voyage descendus dans le yacht avec lui, il se trouva perdu dans celte ville immense, où il ne connaissait personne. L’argent, ce sauf- conduit universel chez les peuples civilisés, ne tarda pas à lui manquer. Il errait le long des quais de granit qui bordent la Néva , sans amis, sans ressource, u’ayant plus que six francs pour vivre, et encore préoccupé de l’espérance de fonder sa colonie dans quelque canton fertile et désert de la Russie.
Ce pays, malgré la prétendue stabilité du pouvoir absolu, venait tout récemment de changer de maître, par le crime et le génie de Catherine. Parmi les hommes qui , après aroir servi l'iuforluné Pierre 111, étaient entrés daus la faveur da Catherine, se trouvait le maréchal de Munich, vieux guerrier éprouvé par toutes les vicissitudes de cette cour orageuse, et par un exil en Sibérie; un hasard lui fil connaître Bernardin de Saint-Pierre ; il •'intéressa pour lui, c'est-à-dire qu’il le mit sur uu traîneau, cl l’envoya chercher fortune à Moscou.
• Arrivé dans cette ville, théâtre récent Me la révolution qui avait changé l’empire, de Saint-Pierre est protégé par un Français, JU. de Villebois, grand maître de l'artillerie, cl enfin présenté à la czarinc, dont le crime semblait disparaître dans l'éclat qu’elle répandait autour d'elle.
Le jeune étranger fui accueilli avec une bienveillance singulière, sur laquelle l'ambition et les intrigues de cour fondèrent quelques espérances. Puis il est conduit chez Orloff, grand seigneur parvenu, favori puissant, protecteur des arts, futur libérateur de la Grèce, et Je même qui avait de ses mains étranglé Pierre 111. OriolT le reçut avec uu mélange de politesse européenne et de sauvagerie tarlarc ; il lui paria de la cour, des arts, de la littérature française, des grands hommes qui faisaient la gloire de Paris, de l'Opéra, de Y Encyclopédie. Il lui montra, sur un pupitre, deux volumes de V Encyclopédie, tout charges de noies françaises de la main de Catherine. Il lui offrit de riches présents, et parut vouloir attacher à sa fortune le talent du jeune étranger. Si de Saint-Pierre eut etc uu esprit
adroit et pratique, ou bien un homme intéressé* ambitieux , il eût flatté Orloff, il se fût élevé on enrichi comme tant d’autres. Mais il n’était occupé que d'une idée, d'établir promptement sa colonie sur les bords du lac Aral, de lui donner de sages lois, de bonnes mœurs. Il répondit aux politesses empressées, et même aux offres séduisantes d’Orloff en lui déroulant son projet. OrlofT ne songeait pas à fonder des républiques ni des colonies. De Saint- Pierre passa tout de suite, à ses yeux, pour un rêveur. Ou l'envoya en Finlande comme capitaine d'artillerie, reconnaître et déterminer des positions militaires.
Voilà donc cet esprit plein d'illusions bienfaisantes, ce Platon moderne, ce rêveur d'une nouvelle Atlantide, qui part pour aller dans les immenses forêts de la Finlande, choisir des positions, calculer la résistance que ces bois épais doivent opposer au feu de l’artillerie. Il y resta plusieurs mois tout occupe de combinaisons militaires , au milieu de ces déserts de sapins et de bouleaux dont il a tracé de si pittoresques descriptions.
Sa mission achevée, il revint à Moscou; mais un caprice de cour avait exilé ses priucipaux protecteurs. Sou projet favori , l’établissement de sa colouie, devenait plus impossible que jamais. Le chagrin de ce mécompte, l'aspect de celle cour licencieuse et barbare, où les vices élégants n’ùlaient rien à la férocité, le rebutent. Un souvenir de la liberté polonaise qui brillait au loin, le séduit. Il renonce à l'ambition subalterne de rester capitaine d'artillerie, ou de devenir colonel dans les troupes russes, cl demande son congé.
Ce sont ces caprices, ces bourrasques d’un esprit généreux et inquiet, qui l'ont fait accuser, et c’est pour cela que je les rappelle. Arrivé en Pologne, il oublia, dans de brillantes séductions, les iuléréts de la liberté polonaise. Il quitta la Pologne par un caprice, courut à Vienne, retourna inutilement à Varsovie; partit pour Dresde, y vécut dans les plaisirs, et revint en passant par la Prusse. Là, ce n'étaient plus de folles distractions qui l'attiraient. Frédéric , déjà vieux , courbé , chagrin , ne croyant qu'à l’esprit , cl cependant ne se servant que du despotisme, s'occupait à faire manœuvrer sa garde, en même temps qu'il écrivait des lettres charmantes à Voltaire et à d’Alembcrt. Pour lui, un homme de la taille do BernardindeSaint-Pkrre, ayant déjà servi dans les troupes russes, n'était bon qu'à faire uu officier. Mais l’esprit indépendant de Bernardin de Saint-Pierre fut blessé à l’aspect de cette discipline dure cl impitoyable, exercée par uu roi philosophe, enfin à celle image de servitude et d’uniformité qui, comme le dit Alfieri, faisait de la Prusse une vaste caserne. Il ne voulut pas rester
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
là; et quoiqu'il eût perdu six années en courses ▼aines, quoiqu'il n’eùt ni argent, ni amis, ni protecteurs, ni titres à faire valoir, il repartit de Prusse pour la France. Qu’avail-il fait pendant ces six ans, où il semble impruden t, oisif, et quelquefois désordonné? Il avait vu, il avait senti, il avait souffert: il avait amassé des émotions et des couleurs; il s'était fait autre que les autres hommes; il avait été pour le vulgaire un aventurier; mais il avait passé par l'école qui développe les peintres, les poètes, les hommes de talent. Voilà ce qu'il avait gagné à ses longs voyages. Toutefois il mourait de faim, ou à peu près.
Il sc remit à travailler, mais non pas pour la gloire; il ne savait pas qu'il était fait pour elle, mais pour les bureaux du ministère. Il faisait des projets : projet pour prévenir le partage de la Pologne, ce qui était fort raisonnable en soi ; projet pour aller aux Indes par une roule nouvelle; projet pour coloniser l’Ilc de .Madagascar. Enfin, les mémoires qu'il envoyait dans les bureaux , l'amitié d'un M. Henin, auquel il adressait des lettres pleines d’interét et de noblesse, lui valurent la modeste faveur d'aller, comme ingénieur, à l'Ile-de-France, avec la mission secrète de passer, s'il le pouvait, à Madagascar, et de jeter les fondements de sa colonie.
Là, messieurs, la vie de Bernardin de Saint- Pierre commence à devenir moins obscure ; on dit que ce fut à son désavantage. Je persiste dans mon opinion; je n'aime pas à chicaner la gloire et le caractère d'un homme d'un rare talent. Je conçois, j'explique une vivacité trop ombrageuse dans l'homme qui portait en lui une supériorité réelle, cl se voyait sans cesse maltraité par la fortune et par les sols favoris qu'elle crée si souvent. Il se blessait aisément; et pourquoi n'aurait-il pas eu de la fierté? Il était en butte à des jalousies, des délations, des défiances. Cela semble naturel; car il n'élait pas à sa place.
Ainsi , son séjour à l’Ile-de-France se passe en discussion avec l'ingénieur en chef, avec le commissaire de la marine. Il fait des écritures contre eux ; ils font des écritures contre lui. Tout cela nous importe peu : lorsque Cicéron a de» querelles avec Antoine, et des explications avec Brutus, le débat intéresse doublement. Mais si Tile-I.iveavail eu, de son temps, des contestations avec quelque préfet ou quelque proconsul inconnu, nous nous serions fort peu empressés d’en éclaircir le sujet, et de chercher si l'écrivain de génie a eu des loris de caractère.
(,>uoi qu’il en soit, alors pour la première fois, le talent de Bernardin de Saint-Pierre, enrichi déjà de tant d'impressions diverses, s'annonça au public par un ouvrage. Hélait revenu pauvre, comme toujours,
de l’Ile-de-France; mais il en rapportait un livre inspiré par la vue de» lieux, rempli d'intéressantes remarques sur le climat, le» productions de l'Ile, et de réflexions éloquentes sur la vie coloniale et le sort des esclaves. A l'âge de près de quarante ans le voilà enfin arrivé à la destination pour laquelle la nature l’avait fait, qu’il avait cherchée à travers toutes les vicissitudes de la vie active; le voilà peintre de la nature et écrivain moraliste. A celte époque, un livre était le grand moyen de distinction, de célébrité dans Paris. De Saint-Pierre, accueilli par d’Alcmbcrt, fut introduit dans la société des philosophes.
Je ne les accuse pas ici. Plusieurs d'entre eux avaient de l'élévation, du talent, des vues généreuses ; mais ils avaient l'inconvénient de toute société qui domine, ils étaient absolus, tyranniques ; ils ne supportaient ni le dissentiment, ni même l’indépendance. Voyez comme ils ont haï Rousseau ! Bernardin de Saint-Pierre fut exposé aux mêmes disgrâces. Cette vie aventureuse et solitaire, ces épreuves si rudes, où l'âme se trouve aux prises avec tous les périls et avec sa propre faiblesse, l'avaient averti de Dieu. Il était penseur libre; mais il était homme religieux, cl préoccupé de l’idée de la Providence. Plus d'une fois, au milieu de la tempête, au milieu du désert, ou dans cc désert d'hommes indifférents qui laissent mourir de faim celui qu'ils ne connaissent pas, il croyait avoir été protégé de Dieu. Il avait une sorte de piété à lui , originale comme toute sa vie. Cette émotion était rare dans le dix-builièmo siècle; elle ne plaisait pas à beaucoup de ces esprits, durs et sybarites, qui, au milieu de toutes les douceurs de la vie sociale, n'ayant pas connu la souffrance, regardaient l'invocation à Dieu comme une faiblesse. Il se trouva bientôt déplacé dans ccs réunions philosophiques. Esprit naïf, formépar la lecture des anciens, de Virgile, de Plutarque, et par la réflexion solitaire, il n'apportait pas dans le monde celle vivacité légère cl moqueuse que l’on recherchait alors. Il n'avait pas de saillies; il était rêveur, distrait, timide et ombrageux, comme les hommes qui ont beaucoup souffert. Tout cela déplut dans la société de M,le de l'Espinasse. Son amour-propre, à la fois craintif et irritable, exagéra peut-être de légères marques de froideur. II rompit avec les philosophes ; il regarda d’un autre côté, car il était à la fois désintéressé et inquiet de sa mauvaise fortune, épris de la solitude et capable d’ambition. Il espéra qu’un grand seigneur du temps, le baron de Brctcuil, la première fois qu'il serait ambassadeur, le mènerait à sa suite ; mais un jour ce grand seigneur lui dit : « Mon cher Bernardin de Saint- » Pierre, vous n'étes pas gentilhomme, je ne puis « rien faire pour vous; je pars demain pour mon « ambassade. »
Une personne, d'un cspril rare, a peint très* vivement cct état des mœurs dans lequel il y avait des préjuges plus forts que la sociabilité même, qui semblait rapprocher tous les rangs. Souvent, au milieu d'une familiarité libre, affectueuse, que le goût des lettres avait fait naître, un mot dur et blessant vous avertissait d'une inégalité que rien ne pouvait détruire.
Bernardin de Saint-Pierre retomba de tout son poids sur lui-méme , également las des grands seigneurs cl des philosophes. Le voilà rejeté dans la solitude et dans la pauvreté. Il habitait une petite chambre de la rue Saint-Élicnne-du-Mont; et là, oublié de tout le monde, ou même défavorablement jugé par ceux qu'il avait quittés trop vite, il vivait obscur. Il connaissait Rousseau, il allait le voir, et s’étonnait parfois de le trouver misanthrope et insociable; c’est qu'il était moins vieux que Rousseau, qu’il n'avait pas encore passé par la gloire, qu’il n'avait pas souffert pour elle, et qu’il n’avait pas autant rompu avec les espérances du monde. Souvent ces deux hommes, dont l’un était l’élève de l’autre, allaient se promener ensemble dans les campagnes voisines de Paris , cl là prenaient en pitié tous les désordres d'une société inégale et corrompue, l’excès du luxe cl celui de la misère. Ces idées, qui occupaient alors les esprits les plus graves, ces idées qui tourmentaient les Neckcr, les Turgot, agissaient avec plus de force encore sur des imaginations vives et passionnées, qui spéculaient loin de la réalité.
Enfin , du milieu de celte vie malheureuse, de cette indigence presque continuelle, de cette solitude presque absolue, de cette communication rare et inspirante avec Rousseau, sortit un écrivain original , et le livre des Élude» de la Nature.
Oh! s’il est dans la vie d’un homme qui a beaucoup souffert , qui a été maltraité des hommes , et qui a la conscience du génie méconnu, s’il est dans sa vie un beau jour qai le paye de toutes scs peines, qui l’en paye avec usure, c’est le moment où son talent se révèle, où tout à coup II est assure de sa gloire par le cri public. Souvenez-vous du récit où Rousseau se représente assistant au Devin de village, dans les magnificences de Fontainebleau , au milieu des pompes de la cour, lui inconnu, pauvre, avec son costume négligé, et où tout à coup il entend l’admiration qui circule autour de lui, et mille voix qui répètent : Que cela e»l divin l tou» ce» ton» vont au cœur! Ce jour-là , Rousseau, dans son âme de poète, goûta la plus grande des joies.
Eh bien! celle enivrante émotion d’un juste orgueil, elle fut sentie par Bernardin de Saint-Pierre, jusque-là si malheureux, lorsqu'au milieu de cette
VTURE FRANÇAISE.
société, qui vivait de systèmes d'économie sociale et de petits vers, s'éleva un cri d’enthousiasme pour saluer l'écrivain nouveau qui rendait tant de charmes au spectacle de la nature.
Voilà quel fut le succès de Bernardin de Saint- Pierre; voila la gloire qui lui échut un jour, la gloire du génie littéraire; il est proclamé le premier, ou du moins le plus séduisant écrivain de sou temps : Rousseau était mort depuis quelques années.
Cependant Bernardin de Saint-Pierre n’avait pas encore publié son ouvrage enchanteur, Paul et Virginie. ('elle pastorale , d’une forme si neuve, lai avait été inspirée par l’impression de scs voyages et par une anecdote recueillie à l'Ile-de-France. Mais celle anecdote n'offrait rien du charme que l'auteur a répandu dans sou récit. C'est lui qui a créé ces deux figures idéales, et qu’on u'oublicra jamais ; c’est lui qui a imaginé cette vie si simple, si pure; c’est lui qui, réalisant les rêves de sa jeunesse, a peint le bonheur de la vertu et de l'innocence dans celte pauvre famille, rejetée loin do l'Europe par l’infortune ou par le préjugé.
Cct ouvrage augmenta l’enthousiasme que le public ressenlail déjà pour l’auteur des Études. Ce qu’il y avait de vrai dans la philanthropie du dixhuitième siècle, et ce qu’il y avait de factice dans sa sensibilité, le naturel et la mode furent également intéressés, ravis par le charme de ces peintures sans modèle.
Cependant la révolution approchait. Tandis que les esprits s’amusaient doucement à ces images de bonheur, de simplicité, de pureté patriarcale, toutes les agitations terribles des (roubles politiques sc préparaient; et le cœur de l’homme allait être mis à nu, dans ce qu’il y a de plus grand et de plus hideux. Que deviendra le philosophe, le rêveur solitaire, l'ami de l'humanité, au milieu de ce profond bouleversement? Il faut le dire, messieurs, la conduite de Bernardin de Saint-Pierre fut simple cl pure. L'illustration répandue sur lui, les doctrines qu’il avait soutenues, sa haine de l’odieux trafic des noirs, tant d’autres idées philanthropiques dont la révolution se parait, le recommandaienlaux hommes alors puissants. Ainsi Bernardin de Saint-Pierre, par un choix naturel, fut nommé directeur du Jardin des Plantes.
Pendant une époque de sang et de violence, mille souvenirs protégeaient encore le génie de l’auteur des Étude» de la Nature; et l’on ne doit ni l’accuser, peut-être, de s’élrc enveloppe dans une silencieuse obscurité, ni le louer de n’avoir pas prostitué sa plume à la tyrannie décemvirale. Mais plus lard, d'autres séductions plus glorieuses vinrent le chercher. C’est une anecdote qui ne peut
vous déplaire , que le souvenir des avances du vainqueur de rilalic cl de la France envers un écrivain célèbre.
Du fond de l'Italie, le général qui ménageait toutes les gloires , toutes les illustrations, qui flattait la cendre d’un pape, de même qu'il courtisait un membre de l'Institut , Bonaparte lui avait écrit une lettre où il lui disait : Poire plume est un pinceau. Un écrivain, un poète, ne résiste pas à ces choses-là, dites par un grand général.
Lorsque le vainqueur de l'Italie, rappelé par la maladroite jalousie du Directoire, vint à Paris, lorsque avec cette modestie connue il voulut fuir tous les honneurs, rompre avec l’ambition, qu’il accepta la place de membre de l’Institut, qu’il annonça le projet d’ètre assidu aux séances et de s’occuper exclusivement du progrès des sciences, il alla voir l'auteur des Études de la Nature avec le même empressement qui lui faisait rechercher toutes les célébrités de l’époque. Il confia scs projets de retraite à Bernardin de Saint-Pierre, qui vivait dans une petite maison de campagne qu’il avait acquise du fruit de son travail. Il lui dit, entre autres choses, avec beaucoup de candeur, qu'il était las de luut, môme de l'Institut, et qu’il était résolu d’acheter, comme lui , une petite campagne près de Paris , et de s’y retirer définitivement. Bernardin de Saint- Pierre entra tout à fait dans ce projet ; il alla même jusqu'à proposer sa maison d'Essonne. Le général fut un peu embarrassé, et malgré ses desseins de réforme , il murmura les mots de train de chasse , d'équipage, qui faisaient que la maison n'était pas assez grande. II ne disait pas tout, il lui fallait l'Europe.
Cependant , quoique le général n’eût pas acheté la petite retraite de l'écrivain, il continua de le voir familièrement, et il l’invita à dîner. Un jour entre autres il le reçut avec quelques hommes de lettres célèbres, Ducis, Colin-d’Harlevillc, Arnault.
La conversation fut douce de sa part , aimable cl spirituelle de la part des convives , flattés d’ètre réunis par un hôte dont la gloire enivrait alors la France. Le général parla de nouveau de ses projets de retraite. Il y tenait plus que jamais; cependant, tout à coup il s’anima, s’emporta contre la malignité des journalistes qui l'accusaient d’ambition ; et par une transition naturelle, comme il causait là avec quatre ou cinq amis intimes, avec des hommes de talent et de bonne foi , qui avaient un crédit naturel sur l’opinion , il leur proposa d’entreprendre un journal , afin de défendre la vérité , de le justifier lui-même de ses prétendus projets d'ambition , et de favoriser le retour de la raison publique vers les idées d'ordre et de modération qu’il était si nécessaire d'établir. Messieurs, malgré
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la candeur connue des poètes , ce projet les étonna quelque peu. L’esprit indépendant et fin de Bernardin de Saint-Pierre ne fut pas satisfait du rôle qui lui était proposé ; il ne voulut pas devenir le journaliste du conquérant, et le vieux poète Ducis, avec sa figure vénérable et sa voix de stentor, se leva tout à coup et dit : » Allons donc, général, « vous nous appelez à un pouvoir impossible; si «« nous faisions ce que vous demandez, bientôt « vous nous redouteriez , vous nous écraseriez. » Le général ne dit rien , et il renonça à son projet de journal, comme il avait renoncé à son projet de solitude champêtre.
Cependant la célébrité inoflensive de Bernardin de Saint-Pierre et ces premières avances de protection et d’amitié lui assuraient faveur, sous l’empire du conquérant, lorsqu’il revint d'Égypte avec plus de gloire et plus d’ambition que jamais. On dit que l’auteur des Études de la Nature pouvait devenir sénateur. On dit aussi que l'illustre guerrier lui fit proposer d'écrire ses campagnes , et que Iccrivain s’excusa, refus qui devait déplaire. Il vécut paisible, assez silencieux admirateur du nouveau pouvoir, s’occupant des lettres, qui avaient fait sa gloire, cld’uii petit jardin ; allanlà l'Institut, où il soutint plus d’un combat, toujours zélé pour les saintes doctrines de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'Ame, et les annonçant avec une persuasive éloquence.
Il eut des adversaires , des ennemis. Son caractère fut attaqué. La trop longue épreuve de la mauvaise fortune lui avait laissé, peut-être , quelque chose d’inquiet et d’ombrageux dans la prospérité même. Mais cela doit inspirer plus d’intérêt que de reproches.
Il me semble que cet écrivain si éloquent cl si pur, fut un homme sincère et bon. J’ai trouve des preuves de sa candeur qui ne permettent aucun doute. 11 en est une que je vais vous lire. Publique, elle eût paru peut-être une flatterie , mais clic était confidentielle et secrète.
Il raconte à sa femme qu’il a été nommé president ou directeur de l'Académie, et que l’abbé Maury a eu une voix ; que sans doute il sera chargé de féliciter l’empereur à sa première victoire, que quelqucspersonnesonlparu lui envier ce privilège, et puis il ajoute .*
Tu sais qu’il vient île battre les Busses et qu’il est A leur |K>ursuitc... Ifier, j’ai lu un trait qui m’a fait plaisir. Deux jours avant la bataille d’Ëj lau, il était logé à deux lieues de là.dansun village. Il occupait la maison du ministre, située à mi-côte, et il avait coucbé dans sa bibliothèque. If y avait sur sa table un livre des amis. Quand il fot parti, le ministre v trouva écrit de la main de l'empereur :• Heureux asile de ia tranquillité, pourquoi cs-lu si voisin du théâtre des horreurs de la guerre? »
Ne semble-t-il pas qu’il pensait à notre Éragny ? S’il t’y
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avait vue avec notre chère famille, crois-tu qu'il eût donné la bataille? (On ri/.)
Quand ou a écrit cela, messieurs, on peut paraître dupe ; mais ou est absous de tout calcul, de toute combinaison habile et intéressée. Je trouve dans celte conûdence naïve, l'apologie de Bernardin de Saint-Pierre et la marque la moins douteuse de sa candeur, de la simplicité de ses pensées et de sa conduite. De plus , il était l’ami de Ducis. Heureux l'homme dont le nom est une défense, un éloge pour ceux qui furent ses amis!
J’ai parlé longtemps de Bernardin de Saint-Pierre, et n'ai rien dit de son talent :lc temps m'a manqué; une seule observation cependant. L’originalité de Bernardin de Saint-Pierre, inspirée par les épreuves de sa vie, s'est développée surtout dans l’expression du sentiment religieux et des beautés de la nature. Ces deux choses se tiennent et saisissent les âmes avec plus de force, dans un temps de raffinement social.
Ainsi, dans une époque dont j'aime à vous parler, dans les premiers jours du christianisme, lorsque la société était savante, dure et corrompue, le génie, l’action populaire passa tout à coup du côté des orateurs du christianisme. Que faisaientils ces hommes? Ils parlaient de Dieu , de l'Ame et de la nature. Ils rendaient à des peuples gâtés par la force rude et factice de la vie sociale, l'amour des beautés naturelles, et par elles les élevaient vers Dieu.
Les ouvrages des Grégoire de Naziance, des Basile, des Jérôme, sont remplis de descriptions pittoresques. Ouvrez saint Basile : tantôt, dans les homélies au peuple de Cvsarée, il explique toutes li s merveilles de la création avec un langage savant et poétique ; tantôt il décrit sa fuite loin des hommes, sa retraite dans un lieu charmant de la province du Pont, l’épaisseur de la forêt, la hauteur cl la verdure des arbres, puis le fleuve qui passe sous ses yeux et qui le sépare du monde.
Voyez saint Jérôme. La Dalmatie et la Judée, tout renaît dans ses écrits. Presse-t-il un ami de venir le rejoindre dans la solitude : * La Religion, n lui écrit-il, fait fleurir le désert , que tardes-tu « plus longtemps 7 Qui peut te retenir dans le •• cachot enfumé des villes? >•
Cette impression de solitude, ce goût des champs, cette émotion de la vie champêtre sous les yeux du Créateur, ce mélange de seutiment religieux et de sensations naturelles est, ce me semble, ce qui ravive le mieux l’àrae de l’homme usé par la fatigue de la société.
Avec moins de foi et de puissance , Bernardin de Saint-Pierre eut quelque chose de ce charme. Il lit briller, aux yeux du dix-huitième siècle, les
plus pures images de la nature; mais il ne décrivit pas, comme Delille, pour décrire; il ne regarda la nature que pour être ému dans tout ce que l’âme de l’homme peut enfermer de plos religieux et de plus intime; il ne fut pas seulement un écrivain pittoresque, il fut un poêle, un moraliste. Avec un instinct de goût, il comprit qu’à ce public, rassasié et dédaigneux, il ne suffisait pas de montrer les beautés vulgaires de la nature qui l’entourait. Il avait vu cette riche et puissante nature des tropiques; il la rendit avec d’éblouissantes, d’immortelles couleurs : mais surtout , il en anima le tableau par des impressions morales; et dans celle nature qu’il sentait si bien, il ne vil, il ne conçut rien d’aussi grand que la beauté de l’âme et le spectacle de l'innocence ou de la vertu, sous les regards de Dieu. Voilà sa puissance et son originalité qui ne passera pas. Un soin minutieux des détails, une exactitude, une belle imagination, l'ont fait peintre; mais le sentiment religieux dont il est rempli l’a fait poêle gagnant les Âmes à l’attrait de sa parole.
Caractère poétique des ouvrages de Bernardin de Saint- Pierre. — La poésie avait-elle manqué au dix-huitième siècle? — Distinction A ce sujet. — Poésie pittoresque et religieuse ; puissance qu'elle a sur les âmes. — Du genre descriptif considéré comme un progrès inconnu aux anciens. — Défaut de plan dans les Etudes de la Mature. — Eléments du génie de l’auteur, l'observation de la nature et l'imitation des anciens. — Nouveauté de ses images, et forme antique de sa langue. — Ses théories de bonheur et de perfection sociale. — Les trois âges d’or. — ÀltaquesdeBernardindeSaint-Pierrecontre l'ancienne société. — Résumé général de ses vues, soit chimériques, soit pratiques. — Rapprochements de son style et de celui d'Àmyot ; citations. — Motif de cette longue analyse. — Adieux à la pure littérature.
Messieurs,
A notre dernière réunion , je me suis un peu perdu dans la biographie. J’ai conté l’bistoire d’un homme, au lieu d’analyser un livre. Cependant, il faut en venir aux ouvrages de Bernardin de Saint- Pierre. Ils ont trop fortement saisi l’esprit des contemporains, pour ne pas renfermer un intérêt durable, qu'il importe de connaître et d’étudier.
Quelle fut la cause de ce prodigieux succès? Quel charme nouveau animait ces écrits dans une littérature en décadence, et dans une langue déjà fatiguée de tant de chefs-d'œuvre? Je le crois, messieurs, le caractère des ouvrages de Bernardin de Saint- Pierre, c’est qu’on y trouve ce qui manquait le plus à la fin du dix-huitième siècle, de la poésie, et une poésie nouvelle. En effet, celte époque, dont je suis loin de rabaisser l'éclat littéraire, avait connu
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le
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
deux formes de poésie, représentées presque uniquement par le même homme, la poésie pompeuse et la poésie épicurienne, les vers élégants, harmonieux, le beau langage dont Voltaire animait son Œdipe et son brutus, les vers spirituels, insouciants, sveltes , moqueurs, qui lui échappaient encore à quatre-vingts ans, les Stances à Mm* du Deffant. Voilà les deux extrêmes de beauté poétique , les deux formes, l'une théâtrale, cl l'autre toute mondaine, que le dix-huitième siècle avait surtout admirées.
Mais n'y a-t-il que cela, messieurs, dans l'imagination humaine? L’impression vive des beautés naturelles , la méditation de l'àuie repliée en ellemême, n 'est-elle pas une poésie? Dieu, la providence, l’ordre du monde, plus merveilleux encore à la science qui le découvre qu’à l’ignorance qui s’en étonne, l’origine, les mystérieuses espérances de notre nature et les secrets infinis de noire cœur, ne sont-ce pas, pour le poêle, autant de sources fécondes qui se renouvellent au lieu de tarir? Notre dix-huitième siècle semblait en avoir détourné ses regards, pour n'écouler que les accents pompeux du théâtre, ou les chants ironiques du scepticisme et de la mollesse.
Un grand maître de l'art de la parole, comme de la scieuce philosophique, vous a dit, messieurs, que toute la poésie du dix-huitième siècle était en Allemagne; il l'a rassemblée, réalisée, personnifiée dans Klopstock et dans Gœtbc. Cela, comme presque toute opinion concise , rapidement jetée par un homme supérieur, est eu partie vrai, en partie contestable. Non, sans doute: si la poésie est cette fantaisie mobile et puissante, qui rend avec une vivacité singulière et des termes ineffaçables les choses qui la frappent , ou les rôles qu'elle veut prendre, toute la poésie n'elait pas en Allemagne; car Voltaire était eu France.
Mais si la poésie est encore celte contemplation ardente et réfléchie de l'âme sur clie-méme et sur les grands spectacles de la nature, ces élancements d'un cœur religieux vers la Divinité, ce trouble intime qui agitait Miltou, cela convenait peu au siècle et au génie de Voltaire. Si la poésie est un sentiment naif, qui s’intéresse aux plus petites choses, s'arrête à décomposer le calice d’uue fleur, mais ne se borne pas à le décrire, et s’émeut, s’enthousiasme sur ces imperceptibles merveilles de lu nature, on peut la refuser à Voltaire. Quoiqu'il fût agriculteur bienfaisant, et qu'il ait enrichi les bords de son lac, il n’a pas, comme Virgile, cet instinct délicat et cet amour passionné des champs; il ne sent pas la nature comme un poète antique. Son esprit était trop vif, trop mondain, trop plein de malice et de réflexion tout ensemble.
Ajoutons une autre remarque. Non-seulement ces caractères, ces attributs de la poésie n’appartenaient pas aux écrivains du dix-huitième siècle, et au plus célèbre de tous; mais jusque-là, ils s’étaient rarement alliés à l'esprit français. On a dit dausuu ouvrage célèbre, que la poésie descriptive est une création moderne, que les anciens, avec leurs dieux et leurs fables, peuplant le monde d’une foule d’allégories ingénieuses qui arrêtaient sur elles l’imagination du poêle, n’avaient pas conservé de regards pour la nature même, et qu’elle était moins bien sentie par eux que par les modernes. Débarrassés de ces images fabuleuses, de ces voiles élégants que l’antiquité interposait entre les objets naturels et le cœur de l'homme, les modernes ont mieux vu la- nature face à face, et l’ont rendue dans leurs tableaux avec toute la vivacité, toute la vérité des couleurs primitives.
Je ne sais si l'illustre auteur du Génie du Christianisme a eu raison cette fois. Lorsque je regarde l’antiquité, j'y vois bien cette prestigieuse mythologie répandue sur le monde entier; mais j’y vois en même temps, sous un beau climat, une vie simple et rude qui favorise l'amour des champs. Où le spectacle de la nature a-t-il été jamais mieux reproduit que dans Homère? Ces peiulures sont presque entièrement étrangères à nos poètes du dix-septième siècle.
Boileau dit quelque part :
Tous ces bords sont couverts de saules non plantés.
Et de noyers souvent du passant insultés.
Voilà, je crois, le seul trait de description naturelle qu'on trouve dans ses ouvrages. Racine, l’admirable Racine, n’en pouvait faire entrer aucun dans scs nobles et louchantes tragédies. Cela était permis à Euripide; mais notre théâtre n'eût pas admis ce mélange. De grands poètes, Corneille et Molière, n'ont été occupés qu'à la peinture de Ja vie historique et de la vie sociale. L'impression des champs, la vive émotion de ce spectacle merveilleux qui remplit le monde, (l'avaient que faire pour ainsi dire avec notre belle et savante poésie du dixseptième siècle. Je ne vois alors qu’un poète qui ait aimé les champs et qui ait peint la nature; la nature était pour lui le cadre de scs drames. Ce (l'était pas une nature cherchée bien loin : La Fontaine n’avait pas du tout voyagé. Venu au monde à Château-Thierry, dans la Champagne, un des pays les moins pittoresques de la France, scs courses sc bornèrent à quelques châteaux de princes, au parc de Versailles et à la Provence. De plus ses distractions étaient grandes; il uous a conte lui-méme, qu'en route, il s'oublia un jour à lireTile-Live dans la cour d’une auberge cl laissa partir la voiture,
ne songeant plus ni au voyage, ni au pays où il était.
Cependant, de tous les écrivains du siècle de Louis XIV, La Fontaine semble presque le seul qui ail regardé la nature ailleurs que dans les poèmes des anciens, et qui ait joint à l’élude une observation minutieuse et naïve. Les beautés du spectacle de la nature qu’il a décrites étaient simples et vulgaires, comme il pouvait les rencontrer dans ses promenades. Mais ce spectacle n’a pas besoin d’étre compliqué, d’étre enrichi d’accidents pittoresques, de phénomènes varies. Partout la nature est admirable pour qui sait la sentir. La beauté ravissante du tableau est dans l'aine du peintre. La Fontaine décrivant un printemps de France, un printemps ordinaire, loin du ciel de la Grèce nu de l'Italie, La Fontaine, montrant le lapin qui trotte a tracera le thym et la rosée, est aussi poète que les anciens le furent jamais.
Un autre génie de celte époque a senti vivement la nature; mais il semble qu’il l’ait sentie surtout d’après les anciens. Une préférence de son goût lui a fait chérir, dans leurs ouvrages, ce qui peint le calme des champs, la solitude des bois, le brillant horizon de la Grèce; il a aimé cette traduction élégante,harmonieuse, qu'ils avaient faite les premiers de tous les sentiments qu’éveille dans l'âme le spectacle de la nature; mais il l’a peu regardée lui-même ou ne l’a pas vue dans son incomparable richesse : pour la peindre, il a pris les couleurs d'Homère ou de Virgile. Celte puissance d'imitation, qui caractérise la littérature du dix-huitième siècle, n'est nulle part plus visible que dans Fénelon ; il lui est arrivé, pour le spectacle de la nature, ce que Platon raconte de tous les hommes qui s’arrêtent à de secondes images, au lieu de remonter au type divin. La beauté de la copie a intercepté ses regards cl lui a dérobé le modèle; il ne voit pas la nature au delà d’Homère, de Théucrite, de Virgile; il a tracé, d'après eux, ces descriptions gracieuses, ces détails champêtres du Télémaque et d'Aristunoüs, un peu vieillis pour nos sens depuis qu’on nous a rapporté des natures rares du tropique, des cicux du nouveau monde brillant sur l’immensité des fleuves et du désert , des levers et des couchers du soleil au milieu du grand Océan, qui ont un peu gâté le simple coucher du soleil de notre village. Ainsi l'émotion de l’homme, au spectacle des merveilles du monde physique, est devenue plus difficile cl plus exigeante ; on a demandé à la nature même de montrer ce qu’elle avait de plus rare. Cependant l'cnélon, en reproduisant l’image des champs, par une réminiscence de l'antiquité poétique, avait commencé à donner, à la littérature magnifique du siècle de Louis XIV. le goût d’une simplicité
pittoresque ; c’est le même charme qui nous louche parfoisdans les récits naïfs d'un vieux missionnaire, d’un voyageur illettré, et qui se trouve si rarement sous la plume des savants et des auteurs.
Après ces essais peu nombreux, après ces deux hommes qui, l’un par des émotions intérieures et poétiques, l’autre par une imagination nourrie de l'antiquité, avaient décrit la nature dans un siècle de philosophie religieuse cl d'inspiration littéraire . restai tune place pourl’homme qui aurait beaucoup vu, beaucoup observe, et saurait tirer de ses impressions une poésie neuve et variée. Rousseau avait mêlé à sa dialectique et à son éloquence l’impression vive des lieux qu'il avait vus. Voyageur plus aventureux, observateur non moins sensible. Bernardin de Saint-Pierre a-t-il fait davantage? a-t-il étendu et rajeuni le domaine des lettres? Soi» imagination, il faut l’avouer, avait plus de grâce et de sensibilité que de force ; son coloris était plus doux qu’éblouissant : il semble aussi que cette puissance de composer et de réunir, sans laquelle le génie ne parait pas tout entier, lui ail un peu manqué. Il ne s’était proposé lui-même que de faire des Études , et il n’a presque laissé que de beaux fragments.
Il se comparait à un jeune peintre qui s’essaye sur mille formes, sur mille intentions, plutôt qu’il ne conçoit un grand et vaste tableau. Seulement, les esquisses de Bernardin de Saint-Pierre août achevées ; il a mis dans les détails la perfection qu’il ne portait pas dans l’ensemble. Ce qui manque au pian général , ne manque pas au style et à l’expression. L’éloquence peut se trouver dans des fragments ; clic peut animer les diverses parties d'un ouvrage qui n’est ni progressif, ni complet, ni créé d’un seul jet de génie. Disous-ie: esprit trop mobile pour ordonner le plan vaste d’une description de la nature liée à l'idée de la Providence, et qui réunit à la science des faits les vérités morales, il a effleuré cet immense sujet. 11 a rassemblé quelques anecdotes de la nature, au lieu d’en écrire l'histoire. Les peintures sont exquises; les réflexions souvent faibles, paradoxales , sans nouveauté; mais l’âme du poète est partout.
Quand il parut avec cet ouvrage, devant la sévérité mathématique et la justesse moqueuse de d’Alembcrt, devant la raison grave de Neckcr, devant la belle littérature de La Harpe, de Chainfort et dotant d’autres écrivains qui n’imaginaient pas qu’il y eut dans le monde un autre sujet d’intérêt que la société et le travail de l’esprit sur luimême, Bernardin de Saint-Pierre sembla presque un novateur étrange.
On raconte que la première fois qu'il vint timidement lire un de ses ouvrages chez M™« Neckcr,
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une société choisie s'était rassemblée. Là se trouvaient Buffon, Thomas, le chevalier de Chastcllux , d'autres hommes célèbres. Il commence sa lecture : c'était Paul et Virginie. M. de Buffon s'arrête avec assez de plaisir à quelques mots d'histoire naturelle; mais la simplicité, la naïveté de ces peintures, la conception même de celte histoire, cette vieille esclave, ces deux petits enfants auxquels on veut l’intéresser, le fatiguent, et il demande sa voiture; M. Thomas ne paraît pas moins froid ; Mu,° Necker accorde à peine quelques mots d'éloge. L’auteur sort de celte lecture découragé, désespéré. Depuis quinze ans, il poursuit l’espérance de faire une œuvre de génie, dans son donjon de la rue des Grès. Il consulte son ami, le peintre Vernct, qui n’est pas littérateur, homme de goût, selon le monde, mais qui, par son art et son génie pittoresque, est poète; Vernet admire ces brûlantes descriptions de la riche nature des tropiques, ces traits naïfs de mœurs, mélés à de si vives couleurs; il dit à Bernardin de Saint-Pierre : u Vous avez du génie. » Cependant ce témoignage sincère et enthousiaste ne suffit pas : il fallait des appuis, des prôneurs, un libraire enfin. L’auteur chercha longtemps, et présenta ses Éludes de la Mature aux libraires les plus célèbres: on lui rendait son manuscrit; on lui disait que cet ouvrage n'était pas dans le goût à la mode ; et on ne s’apercevait pas que l’ouvrage qui doit devenir le plus à la mode, sera nécessairement celui qui ressemblera le moins à tous ceux qui étaient à la mode jusqu’alors. {On rit.)
Après bien des refus et des retards, les Éludes de la Mature furent enfin publiées ; et malgré les défauts du plan, la nouveauté des images enchanta tout le monde. L’ouvrage fut réimprimé de toutes parts, cl trop pour l’auteur, qui a tant accusé les contrefaçons. Paul et Virginie eut encore un succès plus populaire. Lettrés, curieux, ignorants, tous les esprits furent saisis du charme inlini de cet ouvrage, où l'intérêt romanesque est si naïf et la description si passionnée.
Nous avons dit la grande cause du succès de Bernardin de Saint-Pierre : c’est qu’il était poôtc dans un siècle où , malgré le rare talent de Delillc et tous les artifices ingénieux de sa versification , il n’y avait, plus guère de poésie : c’est encore que la poésie est une chose vraie , qui ne peut jamais se montrer sans se faire reconnaître cl sans être puissante sur les cœurs.
Qu’un siècle soit préoccupé de sérieux intérêts, d’études techniques, ou qu’un siècle soit frivole, épicurien , charmé du bel esprit en littérature, si vous lui montrez la véritable poésie, vous le distrairez , vous le ravirez , vous vous ferez écouter.
Poètes, qui que vous soyez, n’accusez jamais votre siècle; mais, siècles, accusez quelquefois vos poètes.
Ainsi, messieurs, l'ouvragedcBcrnardindcSaint- Picrre saisit l’imagination des contemporains, leur rendit l'intelligence des beautés naturelles, et réveilla dans les âmes des émotions poétiques, qui semblaient étrangères à la philosophie dominante du dix -septième siècle. Maintenant essayeronsnous d’analyser les éléments divers qui composent pour nous cette poésie? Y a-t-il beaucoup d’art? N'y trouve-t-on que la trace de l'éducation singulière qu’avait reçue le génie de l’auteur, au milieu d'une vie toute d’aventures? ou bien y reconnaît-on l’éducation des livres et l’étude degrandsmodèles? Celte double influence est visible dans scs écrits. Il réunit à l’impression personnelle et naïve, toutes les traditions du goût; il les sait et les retrouve à la fois.
Sous le rapport de la langue et du style, Bernardin de Saint-Pierre avait habilement rétrogradé vers un autre siècle. Avec tant de nouveauté dans ses images, il a de l’archaïsme dans sa manière d’écrire. La littérature, depuis le siècle de Louis XIV, avait toujours clé s’épurant, cherchant l’élégance, la noblesse, la dignité des formes. Buffon, si grand écrivain d’ailleurs, avait dit : « Ayez du scrupule sur le «i choix des expressions, de l’attention à ne nommer « les choses que par les termes les plus généraux; « c’est-à-dire, soyez pompeux et soyez vague. Au contraire, Bernardin de Saint-Pierre , malgré le tour brillant de son imagination, ne craint pas les termes simples, particuliers, les noms propres des choses. Son expression colorée n’en est pas moins familière. Il y a chez lui du savant, pas trop savant, qui parfois emploie les paroles techniques, quand elles sont plus précises, mais plus souvent fait servir le langage usuel à exprimer avec grâce , avec vivacité , les objetsque récapitule et que dissèque la science. Il y a dans son style du voyageur, du marin, du botaniste, autant que du poète. On reconnaît l’homme qui a souffert les bourrasques de la vie. Son langage n’est pas dignect pompeux, comme un langagede cabinet ou de théâtre. Les images basses et vives qui abondent dans nos vieux auteurs ne lui répugnent pas. Écrivain si harmonieux et si pur, il a baissé d’un ton de ladignité du beau style. Comme J. -J. Rousseau, cl peut-être plus que lui, il innove par la familiarité
des comparaisons, l’expressive simplicité des nuances, son dédain pour la richesse et le faste, sous toutes les formes, depuis le luxe des palais jusqu'à celui des livres cl du style, l’ont ramené vers notre littérature du seizième siècle. Il est élève de Monta igné cl d’Amyol. Il étudie dan9 leurs ouvrages une double antiquité, celle des sentiments grecs et romains cl du bon vieux style français. Il imite avec
un art infini cette langue moins régulière, moins bien faite, moins liée que notre langue classique, mais libre, naïve, abondante en images et en expressions heureuses, que la désuétude a rajeunies. La nature lui donne lesujelde ses tableaux; la vieille littérature française lui donne en partie sescoulcurs.
Maiscen était pas tout : aux yeux du dix-huitième siècle, pour agiter, pour saisir les esprits , il fallait des vues, des systèmes, une conception philosophique. C’est là cc que Bernardin de Saint-Pierre a tenté, plus qu'il ne l’a fait. C’est dans la partie ambitieuse de son ouvrage et de son talent que j'aperçois cc qui peut lui manquer. Ce n’est pas que le reproche soit général; ce n’est pas que je méconnaisse ce qu’il y a de consciencieux , de naturel, d’involontaire dans ses théories. Évidemment, de Saint- Pierre appartient à l’école de ces sublimes penseurs qui de tout temps ont souhaité l'amélioration et le bonheur du genre humain. Il est disciple de Pylhagore et de ces sages de Sicile, disciple de Platon dans sa République, de Xcnophon dans sa Cyropédie, de Thomas Morus dans son Utopie, de Fénélon enfin. II est tourmenté des mêmes idées, épris des mêmes espérances.
Le inonde, depuis qu’on raisonne, depuis qu'on imagine, a été perpétuellement occupé d’une espérance qui était un peu sa condamnation. Il a toujours rêvé quelque chose de bien meilleur que ce qu’il était, que ce qu’il éprouvait. Dans la naïveté des premiers temps, il a rêvé l’âge d’or, il a mis le perfectionnement, l'amélioration derrière lui, pour ainsi dire.
Une autre époque de l’esprit humain ne chercha point l’âge d’or dans des temps reculés, mais dans des contrées lointaines, où l’on n’était pas encore parvenu.
Celte illusion se remarque dans les derniers temps de l’antiquité grecque. Elle animait les efforts que faisait le peuple conquérant et éclairé pour civiliser des pays barbares. Il espérait y trouver bien plus qu’il n’y portait.
De même que vous trouvez dans les vieilles traditions de la Grèce la croyance et le regret de l'âge d'or aux premiers jours du monde, ainsi dans les récits du siècle d’Alexandre ou voit partout l’idée qu’il existe des terres mystérieuses, où se conserve un âge d’or contemporain des malheurs du monde. Sans doute l’imagination grecque, excitée par les exploilsd'Alexandre, ne rêvait cet âged’or que pour l’envahir, que pour le prendre; mais une telle espérance n'indique pas moins l'idéal de perfection naturel à l'esprit humain. On cri trouve mille traces dans les auteurs grecs de cette époque. Chose singulière! Ce rêve occupait les esprits, au milieu des guerres sanglantes et des crimes de la succession
d’Alexandre. Nous lisons dans Diodore qu’un certain Évhemère, envoyé par le tyran Cassandrc, avait découvert, visité, décrit l'Ile PanchaTa. merveilleux séjour de richesse et d’innocence, où le plus parfait bonheur, la paix, la justice, la puissance paisible, l'obéissance volontaire et libre florissaienl depuis des milliers d'années.
D’autres écrivains de la même époque plaçaient ces chimères de félicité dans les parties de l'Inde où n'avaient pas encore pénétré les armes des Grecs. Celle illusion se prolongea plusieurs siècles. Lucien s’est moqué de toutes ces rêveries dans son Forage imaginaire; il atteste, par ses hyperboles amusantes , tous les mensonges que scs contemporains devaient faire, et que nous avons perdus. Sous cc rapport, celte ingénieuse parodie est historique. Nous enlrevoyous, en la lisant, ces espérances de perfection et de bonheur, dont se berçait encore l’esprit grec sous le joug de Rome.
Dans le mouvement du quinzième et du seizième siècle, époque où l'esprit d’aventure et de découverte offre plus d’une analogie avec les expéditions lointaines des Grecs sous Alexandre, les hardis navigateurs de l'Europe avaient espéré que dans ces pays nouveaux, où ils devaient porter le fer cl le feu, ils trouveraient le bonheur, le règne parfait de l'innocence et de la vertu. C’est une naïveté qui remplit les lettres de quelques-uns des contemporains de Colomb. Ils annoncent que l’on a découvert les Iles Fortunée». Colomb lui-même, dans les illusions mêlées à son sublime enthousiasme , cherchait plus que le passage aux Indes, plus que des tics fortunées, plus qu’un nouveau monde. Dans ses derniers voyages de découvertes, il croyait, par des raisonnements scientifiques, s'approcher du paradis, c’est-à-dire du plus haut degré de l’âge d’or.
Scrail-cc que, sans l’aiguillon d’une espérance chimérique, les plus grands esprits eux-mémes ne pourraient pas réaliser toute la hauteur de leurs pensées? Serait-ce que, dans la faiblesse et l’ambition de l'homme tout ensemble, la vérité n’est pas un attrait assez fort pour lui, et qu’il a besoin, pour atteindre où il doit monter, qu'un peu d’illusion, de revérie, vienne se mêler à ce qu'il éprouve de vrai, cl l’élève au-dessus de lui-même? Enfin, Colomb s'imaginait, appuyant de calculs physiques ses pieuses illusions, que le monde qu’il avait poursuivi avec tant d’opiniâtreté, à travers les démentis de scs contemporains, devait le conduire vers des hauteurs inconnues, où l’air et la vie s’épuraient, où une atmosphère semi-divine enveloppait et nourrissait des créatures meilleures et plus heureuses, et qu’enfin sa decouverte du nouveau monde était un pas vers le ciel. C’est ainsi que vieux, cassé d’infir-
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mités, de douleurs, abreuve d'amertumes, presque aussi malheureux de sa gloire qu'il l’avait été de sa longue attente, Colomb s'embarquait de nouveau et naviguait vers celle grande et dernière espérance.
Après ces illusions de l’esprit humain, rêvant le bonheur, rêvant l'âge d'or, à des époques et sous des Cormes diverses, il est encore une autre espérance commune aux sociétés avancées, et qui naît, non de la crédulité, non de l’enthousiasme, mais de l'expcrience même et du progrès de la vie sociale.
Le troisième âge d’or, c’est la pcrfeclibililé;c’esl le but où conduit celte conviction, que le monde s'améliore par sa durée, que des idées plus vraies, que des mœurs plus pures , qu'une liberté plus grande doivent progressivement élever l’intelligence et la condition de l’homme.
Un moraliste qui, comme de Saint-Pierre, avait plus d'imagination que de force d’esprit, se trouvant au dix-huitième siècle, a dù mêler ces diverses théories de bonheur. Séduit par les rêves poétiques de l'antiquité, il voyait en même temps poindre devant lui les systèmes nouveaux de réforme sociale : poêle , il aimait à se reporter vers ces images de bonheur, d'innocence, réalisées, supposées dans la vie patriarcale et dans les mœurs des nations primitives. Philosophe du dix-huitième siècle, il révérait cet âge d'or de la perfectibilité qui doit naître du raisonnement et de la science.
Ainsi, l'écrivain le plus simple, le plus naturel du dix-huitième siècle, le plus opposé à l’esprit géuéral du scepticisme et d’analyse, était novateur comme les autres; et ce n’est pas là, sans doute, la moindre singularité de son ouvrage. Au milieu de tant de descriptions naïves, de tant de souvenirs de voyageur, de tant d’émotions de poète épris des beautés de la nature, il mêle des idées de changement politique, il raisonne en publiciste; il rédige des constitutions; il fait même une découverte à ce sujet , découverte qui a son importance , puisqu’elle a été inscrite dans la loi fondamentale d’un État puissant de l’Amérique méridionale, et qu’elle a été réclamée par un publiciste célèbre. C’est Bernardin de Saint-Pierre qui , le premier, a cru sage d'ajouter au pouvoir législatif et au pouvoir exécutif un pouvoir neutre et indépendant, u Je conçois, dit il, dans la monarchie, ainsi que « dans toute puissance, un troisième pouvoir ■ nécessaire à son harmonie, que j'appelle modé- « rateur. » Et ailleurs : « Le pouvoir modérateur « appartient essentiellement au roi. »
Vous me direz, messieurs : A la bonne heure; il est curieux de voir l’influence du siècle se manifester à ce point sur l’esprit de l'homme que sa
vocation primitive, ses études, scs aventures semblent le plus y dérober; il est remarquable de voir un homme que la nature avait fait botaniste et poêle, devenir publiciste. Mais que valent ces idées en elles- mêmes? Elles ont gardé le tour d’esprit un peu romanesque de l’auteur. Seulement, à une époque où la théorie était souvent chimérique , scs plans d’innovation, toujours purs et bienveillants, ont un caractère particulier de candeur antique. Que penserez-vous , par exemple, de sou idée sur la responsabilité des ministres ? Il ne veut pas qu'on se borne à déterminer par des lois les abus du pouvoir ministériel, et à établir par des institutions le moyen de les réprimer : il veut. encore que le zèle des ministres soit excité par des récompenses; il veut que, dans un gouvernement sagement pondéré, tout ministre qui aura bien gouverné dix ans , ait une statue au bout de ce terme. Il ne songe pas que dix années de ministère sont une assez belle récompense, et que la statue est de trop. {On rit.)
Beaucoup d'autres pensées de Bernardin de Saint-Pierre sur l'éducation, sur l’Élysée réservé aux grands hommes, sont poétiques, ingénieuses, sans être fort utiles. Lorsque, cependant, ses vues de politique , en même temps qu'elles tiennent à l'esprit général du temps, sont liées à ses propres études, on peut les lire avec un double intérêt. Elles font sentir plus vivement à quel point toutes les idées qui ont dominé depuis un quart de siècle étaient puissantes, victorieuses, universelles, avant l’époque où elles commencèrent à être appliquées : ainsi, et cette remarque ne peut trop se répéter, parce qu’elle explique une partie de l’histoire de France, quand Bernardin de Saint-Pierre publia son livre des Étude» de la Nature, en 1784, il fut obligé de le porter d'abord à un censeur laïque, puis à un censeur ecclésiastique; voilà bien des précautions : cependant les derniers chapitres de cet ouvrage tel qu’il parut avaient pour objet la diminution du pouvoir temporel du clergé, l’enlèvement d’une partie de scs richesses, l'abolition du célibat des prêtres, l'abus des grandes propriétés. Regardez, messieurs, quelles idées, au milieu des années 1780 et 1784, c'est-à-dire dans un temps où l’ancien ordre social reposait encore , vermoulu , mais immobile. C’est alors que, par la puissance de l’opinion , les hommes qui étaient les contrôleurs privilégiés des pensées, les douaniers postés à la barrière , laissaient passer tranquillement ces principes nouveaux, qui entraînaient le renversement inévitable de tout le système ancien ; et ces idées étaient produites par l’écrivain le plus paisible, le moins animé d’une passion novatrice et violente.
En parlant d’on écrivain illustre et aimable tout à la fois, vous concevez que j’ai dù changer l’ordre naturel du développement, commencer par les choses que j’admire le moins, cl pour conclusion réserver la louange.
Je ne voudrais pas vous laisser pour dernière impression la faiblesse de quelques vues politiques de Bernardin de Saint-Pierre. Je ne voudrais pas même faire juger la gloire d’un grand écrivain, d’un poêle, par quelques vérités politiques qui lui sont échappées, et qui étaient l’expression d’opinions générales de son temps ; ce n’est pas seulement comme écho de son siècle que nous voulons le faire entendre, c’est comme une voix nouvelle qui s'élevait et qui venait du désert.
Sans doute, vous voyez se réfléchir en lui les opinions contemporaines avec une grande vivacité. S’agil-il de ccs grandes propriétés féodales, de ces droits oppressifs , monuments des iniquités d’un autre âge, il attaque avec amertume. Dans son amour des champs, dans son goût d'indépendance et de simplicité, dans scs vœux pour le bonheur du paysan , il trouve mille arguments contre l'état de la propriété dans l’ancienne France, il les exprime avec une énergique candeur qui ne prévoyait pas des révolutions, et qui pouvait les provoquer.
Mais lorsque l’esprit nouveau lui apparaît, non plus comme rénovateur de la société, non plus comme ennemi de l'orgueil et de l’oisiveté des riches, comme protecteur du travail des pauvres, mais comme sceptique et comme incrédule a Dieu et à la Providence, alors son âme se soulève et se passionne; et c’est dans celle opposition à son siècle que fut en partie son éloquence. Il est poêle par son amour de la nature; il est homme éloquent par ces anathèmes qu’il lançait contre les doctrines sceptiques et désolantes qu’avait attaquées Rousseau.
Ce nom me rappelle la plus grande influence qui ait agi sur le talent de Bernardin de Saint-Pierre. Vous figurez-vous, en effet, quelle devait être l’inspiration de ces entretiens avec l’homme de génie qui déjà vieux, fatigué du monde et de la retraite tout à la fois, sans amis, et cependant plein d’amitié, prêt à s’épancher dans le premier cœur qui s’ouvrait à lui, se confie au pauvre voyageur revenu de ITIe-dc-Francc. Dans une promenade , un jour, Bernardin de Saint-Pierre avait récité à Rousseau les beaux vers de La Fontaine sur Pbilomèlc cl Progné; Rousseau fond tout à coup en larmes; il apercevait une sorte de ressemblance entre sa propre destinée, glorieuse et infortunée, et celle de cet oiseau qui enchante les bois, où il se cache et fuit les hommes, dont la vue lui rappelle scs maux. Ces larmes de Rousseau ne devaient pas impuné-
ment couler devant un homme fait pour la gloire. D’autres conversations , où Rousseau lui raconta les épreuves de son talent, ses premières idées, ses tentatives, tantôt d’écrire l’histoire, tantôt d’achever son beau, son singulier roman A' Émile, tout cela éveillait le génie du jeune écrivain.
Rousseau lui inspirait aussi , avec une force nouvelle, le goût des anciens. Ni l’un, ni l'autre, messieurs, ne connaissait beaucoup les langues anciennes; mais le goût des anciens est une sympathie, une disposition de l’âme, bien plus qu’il n’est une érudition, une doctrine.
Rousseau, comme vous le savez, ne savait pas le grec; il entendait peu le latin. Quand il a traduit Tacite, il s’est mépris souvent; mais il avait l’âme toute préparée, toute conformée pour l’intelligence de l'antiquité.
Il en est de môme de Bernardin de Saint-Pierre : les livres modernes, composés par des auteurs, lui déplaisent, le choquent. Il lui faut des hommes qui aient connu la vie active, qui aient souffert au milieu des aventures réelles de ce monde. Il croit les trouver bien davantage dans les anciens , dans llérodolc, par exemple, qui a tant voyagé; dans Xénophon qui a fait la retraite des Dix Mille, et qui l'a écrite; dans Thucydide, général, homme d’Étal, orateur, amiral, proscrit, éprouvé enfin par toutes les conditions de la vie. Ce sont là les écrivains qui lo charment, en dépit de l’obstacle d’une langue mal connue, à travers ces nuages d’un idiome étranger; l'instinct de son âme lui fait retrouver la vérité, l’originalité antique, bien mieux que ne la comprenaient cl Thomas, si savant, et l'abbé Barthélemy qui était plus que savant.
Ainsi le sentiment de la nature, le goût de nos vieux écrivains , l'iulelligcncc profonde cl passionnée de l'antiquité, voilà trois éléments, trois sources de talent qui se réunissent pour former le génie de Bernardin de Saint-Pierre.
Maintenant, messieurs, vous me direz : Mais chacun de ces éléments est-il aussi précieux que vous le supposez? Vous nous parlez de celte vieille langue, de celle vieille littérature; est-ce qu’en effet, au milieu de nos mœurs du quinzième ou du seizième siècle , pendant nos querelles religieuses, dans cette vie moderne d’alors si rude, sans être pour cela naïve, il y avait quelque chose qui puisse servir au génie d’un écrivain moderne? Sans doute, les pamphlets Ihéologiqucs du seizième siècle sont de mauvais modèles de goût; mais les livres de celte époque , où l’ctudc de l'antiquité sc mêle à l’esprit gaulois, oui un caractère' original. On y trouve celte naïveté que nous supposons toujours aux anciens, et que les anciens ont souvent. Nos vieux auteurs la donnent à ceux qui ne l'avaient
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pas. Nous l’avons remarqué déjà, la naïveté de | Plutarque est du fait d’Amyol. Un autre écrivain, i qui a servi quelque peu de modèle à l’auteur de Paul cl Virginie, Longus, avec son Daphnie et Chloé , est naïf, à condition d’étre traduit par Amvot. Longus, en lui-même, est un sophiste qui exploite artificiellement une idée heureuse et naturelle. Il est rhéteur, fait des phrases symétriques, antithétiques, à consonnances et désinences calculées. Dans le style d’Amyot, il est devenu simple, ingénu . presque négligé. Toutes les finesses de la pensée grecque au quatrième siècle, se sont simplifiées, sans perdre de leur grâce primitive. L’art de l’auteur se change en une sorte d’enjouement délicat qui amuse l'imagination.
Aussi, Bernardin de Saint-Pierre nommait Amynt l’un des écrivains les plus durables de notre langue; c’est par lui qu’il étudiait la Grèce; c’est de lui que vient ce mélange d'élégance antique cl de vieille naïveté qui fait un des plus grands charmes du style des Étutlee de la A attire.
Reste maintenant à dire ce qui animait ces imitations diverses , et ce qui fut l’âme , la vie , de ce talent original et artiste, que Bernardin de Saint- Pierre avait cultivé par l’étude de l’antiquité et du moyen âge : c’était le sentiment religieux.
Ici, messieurs, veuillez observer que cette réaction religieuse, dont on a beaucoup parlé, ne date pas seulement du Génie du Christianisme. Il est arrivé à l’illustre auteur de ce bel ouvrage ce qui arrive à tout homme de génie , qui fait ce que d’autres avaient essayé, avec moins d’à-propos ou de puissance. Les premières tentatives disparaissent dans sa gloire; il semble rester inventeur, parce qu’il est modèle.
Dans la réalité, du milieu même du dix-huitième siècle s’éleva d’abord la résistance au parti sceptique. Et pourquoi? C'est que le scepticisme n'est pas un étal définitif de l’âme humaine, mais une épreuve , un passage. Ainsi , le combat contre le scepticisme commence le jour de sa victoire. Tant qu’il est une attaque contre les abus du pouvoir religieux, il est possible, il est naturel que les talents, les imaginations les plus vives, les conscicuces les plus fières, se rangent de son côté. Mais vainqueur, il ne satisfait plus : la guerre recommence au milieu de lui-même. Ainsi, la réaction religieuse, pour parler comme on le fait, dont le Génie du Chrietianieme fut un si éclatant témoignage, un si admirable monument (l’auteur est à Rome, assez loin pour qu’on puisse le louer), avait été précédée, préparée sous des formes diverses, et d’abord par quelques pages de Y Émile. La réaction religieuse dans Rousseau, c’était la haine de l'a théisme, c’était le spiritualisme le plus ardent, c’était l’agi-
tation même d’un doute plein de respect; enfin c’était l'éloquence même de l’écrivain ; c'était cette chaleur, cette puissance d'émotion qui était tout un culte, et qui excluait, qui repoussait bien au delà d’une simple réfutation les doctrines froides et sceptiques.
Après Rousseau, il est un homme célèbre à plus d’un litre que l’on doit placer parmi les premiers chefs de ce mouvement religieux : c’est Necker. Le litre de son ouvrage , de l'Importance des opinione religieueee. semble annoncer que les croyances religieuses apparaissent , surtout à l’auteur, sous un point de vue politique et d’intérêt social. Mais le livre même, par la gravité des sentiments, par la chaleur d’âme vive et sérieuse dont il est rempli, appartient à une conviction plus haute, et signale le retour de l’esprit philosophique vers le dogme religieux.
Avec sa belle imagination cl son coloris nouveau, Bernardin de Saint-Pierre tentait le même effort; non-seulement il soutenait l’existence de Dieu et la spiritualité de l'âme qui en est le corollaire, mais il se faisait pour ainsi dire le commentateur le plus enthousiaste et le plus minutieux de la Providence. Tandis que, autour de lui, les sciences naturelles semblaient se passer de Dieu, à force de bien analyser le monde matériel, de Saint-Pierre entreprend de placer partout Dieu, de montrer sans cesse l’action d’un providence ingénieuse, infatigable, qui pourvoit à tout, qui prépare tout, qui a disposé le nid de la colombe, comme elle soutient les soleils au milieu de l’immensité. Rien de nouveau dans cette vue : Fénelon, dans le Traité de Cexietence de Dieu, Cicéron avant lui, Platon cl tant d’autres avaient épuisé l’argument des causes finales. Oui, mais la nouveauté était dans l’époque et dans la forme. C’est en présence de Y Encyclopédie, au milieu du triomphe des sciences physiques, et enfin dans un livre d’histoire naturelle que l’auteur des Études relève l’honneur des doctrines religieuses ci spiritualistes, et fait de la description pittoresque une arme pour le raisonnement.
Pour louer, je devrais citer; mais l'ouvrage est trop connu; d’ailleurs, les beautés en sont gracieuses, égales, faites pour plaire par le charme continu de langage, plutôt que vives, éclatantes, destinées à enlever l’admiration par force et par surprise. Après avoir décomposé ce talent si pur et si nouveau et montré scs inspirations principales, j’en rapporterai seulement quelques exemples, dans l’ordre d’idées que j’ai marqué.
Emprunte-t-il quelque chose aux anciens, vous voyez, pour la première fois, depuis Fénélon et Rousseau, ce goût exquis, celle intelligence déli-
cale de l’anliquilc qui , en rioiilant , la continue, qui parle et sent comme elle. Voyez, par exemple, combien, dans une opinion qu’il partageait avec son temps, il était antique par la forme.
Plutarque disait que de son temps, sous Trajan, on n’aurait pas levé trois mille soldats dans la Grèce, qui avait fourni autrefois des armées si nombreuses, et au’on y voyageait quelquefois tout un jour sans rencontrer u’autres personnes que quelques bergers le long des chemins. C’est que les terres de la Grèce étaient presque toutes tombées en partage à de grands propriétaires, etc., etc.
Les grandes propriétés ôtent i la fois le patriotisme à ceux qui ont tout et à ccnx qui n’ont rien, o Les gerbes, disait Xénopbon, donnent à ceux qui les font croître le courage de les défendre. Elles sont dans les champs comme un prix au milieu d’un jeu pour le vainqueur. •
Citation et texte , tout semble ici de la môme date. Son imitation d’Amyot et de nos vieux auteurs naïfs est plus imperceptible, en quelque sorte, plus répandue dans ses pages élégantes, plus cachée sous les formes gracieuses de sa parole. Citons d’abord Amyol : prenons quelques-unes de ses peintures de bonheur, que Bernardin de Saint-Pierre aime à reproduire :
Janus avait à Rome un temnle, ayant deux portes, lesquelles on appelle les portes de la guerre, pour ce que la coutume est de l’ouvrir quand les Romains ont guerre en quelque part, cl de le clore quand il y a paix universelle, ce qui est bien malaisé à voir et advient bien peu souvent. Mais, durant le règne de Numa, il ne fnt jamais ouvert une seule journée, ains demeura fermé l’espace de quarante et trois ans entiers, tant éloient toutes occasions de guerre et partout éteintes et amorties, à cause que non-seulement à Rome le peuple se trouva amolli et adouci par l’exemple de la justice, clémence et bonté de Numa ; mais aussi ès villes d'alenviron commença une merveilleusemutationdemeeurs, ne plus ne moins quesi c’cust été quelque douce haleine, d'un vent salubre et gracieux, qui leur eust soufflé du côté de Rome pour les raffraichir : et se coula taul doulcemeut ès coeurs des hommes un désir de vivre en paix, de labourer la terre, d’étever des enfants en repos et tranquillité, et de servir et honorer lea dieux.
Voilà, messieurs, cette plaisante et douce simplicité, ce langage rompu, amolli dans sa rudesse, qu’un écrivain très-spirituel et très-savant de nos jours, qu’un grand artiste de négligences s’étudiait à imiter, à force de soins ; eb bien ! mille traces heureuses de ce modèle se retrouvent dans le style de Bernardin de Saint-Pierre: elles y semblent naturelles.
Ilelisez-le, messieurs, pour vérifier vous-mêmes cette remarque; revoyez ces descriptions charmantes qu’il trace de la vie de son pays , de sa province de Normandie; ce sont autant de détails louchants sur le sort des laboureurs, tes soins de la culture, la paix des champs. Des images, des expressions jetées çà et là dans ses récits, vous rendront celte grâce inimitable du vieux français d’Amyot.
Mais la vive couleur de scs propres impressions, celle force de poésie descriptive qui peint une nature riche et nouvelle, vous la trouverez dans des
descriptions qu’il a faites du climat des tropiques, dans sa peinture enchanteresse des Iles Cyclades, de l'ile de Délos, tableau de U vérité la plus riante et d’un goût antique, où la mythologie même est renouvelée par l’imagination pittoresque et le vif sentiment de la nature.
Enfin, sa plus grande puissance de poêle et d’homme éloquent, il la reçoit du sentiment religieux, si rare dans son siècle. Dans ces pages si rêveuses et si touchantes, de Saint-Pierre n’est pas seulement théiste, spiritualiste; il avait quelque chose de plus dans l’âme. Parmi les écrivains du dix-builiéme siècle, il est le seul qui aime à citer les livres hébraïques et l’Évangile. Il se plaît aux cérémonies religieuses. On le sent, à la manière dont il raconte qu’il est allé un jour avec Rousseau visiter les ermites du Monl-Valéricn, et qu'ils furent tous deux singulièrement touchés, en les entendant réciter les litanies de la Providence. Que veux-je dire, par là, messieurs? Sinon que ces deux esprits furent sans cesse agités d’émotions religieuses qui ne se renfermaient pas seulement dans le spiritualisme; leur âme vive allait au delà; ils avaient quelque chose de celle pieté d'imagination et de sentiment qui intéresse et qui touche dans quelques pages des Confessions de saint Augustin. Ce mélange d’impressions mystiques et de vif attrait pour la nature faisait en grande partie leur originalité.
Est-ce saint Augustin, est-ce saint Jérôme, ou bien est-ce un écrivain du dix-huitième siècle qui à écrit ce que je vais vous lire?
Les riches et les puissants croient qu'on est misérable et hors du monde quand on ne vit pas comme eux ; mais ce sont eux qui, vivant loin de la nature, vivent hors du moode. Ils vous trouveraient, ô éternelle beauté! toujours ancienne et toujours nouvelle ; ô vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement! s'ils vous cherchaient seulement au dedans d’eux mêmes; si vous étiez un amas d’or, ou un roi victorieux qui ne vivra pas demain, ou quelque femme attrayante et trompeuse, ils vous apercevraient et vous attribueraient la puissance de leur donner quelque plaisir; votre nature vaine occuperait leur vanité, etc., etc.
Cependant, qui ne vous voit pas n’a rien vu ; qui ne vous goûte point n’a jamais rien senti. Il est comme s’il n’était pas ; et sa vieenlière n’est qu’un songe malheureux. Moi-même, ô mon Dieu! égaré par une éducation trompeuse, j'ai cherché un vain bonheur dans les systèmes des sciences, dans les armes, dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après le malheur, tandis que le bonheur était auprès de moi, etc., etc. Je n’ai cessé d’être heureux que quand j’ai cessé de me fier à vous. O mon Dieu! donnez à ces travaux d'un homme, je ne dis pas la durée ou l'esprit de vie, mais la fraîcheur du moindre de vos ouvrages! que leurs grâces divines passent dans mes écrits, et ramèuenl mou siècle à vous, comme elles m'y ont ramené moi-même! Contre vous, toute puissance est faiblesse; avec vous, toute faiblesse devient puissance. Quand les rudes aquilons ontravagé la terre, vous appelez le plus faible des vents ; à votre voix, le zéphyr souffle, la verdure renaît, les douces primevères et les humbles violettes colorent d’or et de pourpre le sein des noirs rochers.
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIECLE. 300
Messieurs, je vous entretiens le plus longtemps que je peux dans ces méditations tranquilles, dans ces douces spéculations de poésie , de solitude , de rêverie. C’est une expiation anticipée.
Encore un peu , et nous allons entrer dans les horreurs de la vie active, autant qu'on le peut Taire dans un cours de littérature. Ce ne sont plus ces aimables rêveurs, ces moralistes poêles, ces enchanteurs par la parole, qui vont nous occuper. Bientôt nous entendrons les voix de la tribune affaiblies, il est vrai, en passant par cette tribune d'ici, mais encore bruyantes et sévères.
La belle cl pure littérature va faire place, dans nos studieuses recherches, à celte éloquence active que vit renaître la France à la fln du dernier siècle, que l’Angleterre possédait depuis sa liberté, et qui est liée désormais à la dignité et au développement de l’espèce humaine. Nous en chercherons le caractère et les formes diverses. Nous allons en esquisser l'histoire, comme un grand et dernier chapitre de l’histoire des lettres. Nous parlerons de la France et des orateurs anglais qui nous avaient précédés dans la carrière. Nous les ferons connaître depuis Chatam et Burkc, jusqu'à Sheel, jusqu'à cet homme qui semble de nos jours un tribun retrouvé pour la cause de la liberté religieuse.
Nous essayerons de raconter cette vie dévorante de la tribune, ces combats, ces grands devoirs, puis d'analyser cette parole énergique et simple, que demande la gravité des intérêts et des passions politiques; et alors vous regretterex, peut-être, les premières contemplations douces et variées que vous offrait l'élude des lettres, et vous direz comme Milton : « Oh! combien de fois, depuis que je suis « entré sur celle mer turbulente, au milieu de ces « rauques disputes, il m'arrive de regretter ma « solitude animée d’heoreuses pensées, et celle h atmosphère paisible et pure de mes éludes bien- « aimées qui m'enchantaient d'innocence, de dou- « ceur cl d’harmonie! « (Applaudissements.)
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NEUVIÈME LEÇON
État .de la littérature au moment ou elle devint toute polémique. — Propres général des esprits. — Voltaire avait donné l’exemple de l'application des lettres aux affaires.
— L’examen porté sur ica institution» religieuses. — La Cbalotais ; Monclar. — La suppression des jésuites accroît l’autorité des parlements. — Esprit de réforme porté sur la procédure criminelle. — Intérêt nouveau de ces questions.—Servau; Dupât v. — Esprit de réforme politique.
— Malesberbes. — Débat judiciaire et politique tout ensemble. — Le parlement Manpeou; Beaumarchais. Mérite singulier de scs Mémoires. — Résumé. — Toute la littérature de ce temps aboutit vers la tribune.
Messieurs,
Nous avons donc quitté le champ paisible de l'imagina lion et des lcllrei;ct, sans le vouloir,
nous sommes, par le mouvement du dix-huitième siècle, entraînés sur la haute mer. Il nous faut aborder les écueils de la politique : celte pensée moderne, dont nous suivons l'histoire, n'aura bientôt plus d’autre objet ni d'autre forme.
Ce n’est pas que , pour nous, ce dernier point du de vue ne soit dégagé de toute passion violente, et no nous apparaisse déjà dans la perspective historique ; mais, à cette distance, il préoccupe encore d'un tout autre intérêt que l’intérél des lettres. Nous aurions même quelque peine, et nous trouverions quelque chose de puéril à raisonner sur les principes du goût , à l'occasion de ces grandes crises sociales qui bouleversent le monde.
Mais le renouvellement qu’elles impriment à l'esprit humain , la puissance inattendue qu'elles communiquent à des talents vigoureux, déplacés dans le repos, et que l'agitation fait paraître, le réveil de l'éloquence populaire, après tant de siècles de silence, la force active, vivanle9 le despotisme soudain de la parole succédant à la lente autorité des livres, voilà ce qui nous reste à expliquer, à retracer. Nous n’irons pas, à l'imitation des anciens rhéteurs, analyser des préceptes d'éloquence, qui en vérité nous semblent bien variables el soumis à tous les accidents du génie cl de la situation sociale; mais nous rappellerons ce qui prépara l'éloquence politique parmi nous.
Vers la fin du dix-huilième siècle, à l'époque où la liUéralure se transforme, et, au lieu d'élre ellemême son objet, va devenir l'instrument de réforme universelle, cette littérature était encore brillante, ingénieuse. Je pourrais en citer de nombreux exemples, trop rapprochés de notre temps pour ne pas vous être encore familiers, mais qui seront peu connus de l'avenir.
Une seule remarque: l'esprit ôtait devenu commun, le génie très-rare; les lumières avaient gagné, les grands talents avaient presque disparu. Considérez les quinze années qui précédèrent les troubles civils de la France, vous trouverez peu d'hommes qui aient consacré leurs efforts à élever un monument dans les lettres. De tous les écrivains de celte époque, un seul, après ceux que j’ai déjà nommés, fil un grand ouvrage, qui ne louchait à aucune des passions, à aucun des intérêts du temps, c’était Bailly, déjà célèbre par scs lettres paradoxales sur l'Atlantide. Le sujet cl le titre de sou Histoire Je l'astronomie ancienne et moJerue ne doit pas empêcher de reconnaître dans cet ouvrage, hautement scientifique, une importante composition littéraire, tout à la fois par les qualités cl par les défauts de l’auteur. Le styleen est brillant, animé, souvent mêlé d’affeelation. maisd’uno affectation spirituelle. Les idées générales, les g»auds systèmes, lo mouvement
de l'esprit humain, sont exposés dans un bel ordre. Les hommes , auteurs ou promoteurs de quelque grande découverte, sont peints avec plus d'éclat que de précision. Hais, surtout le xèle de la science, l'enthousiasme du progrès se montrent à chaque page du livre et y répandent parfois une vive éloquence. Mais il ne nous appartient pas déjuger ici ce grand travail, étranger à nos éludes, cl où la forme, un peu trop ornée, n'est qu'une partie accessoire à l'importance des recherches. Il nous suffit de rappeler le solide et ingénieux jugement qu’en a porté un homme qui est à la fois un spirituel écrivain et un savant illustre, M. Biol.
Pour nous, messieurs, ce qui nous à reste retracer, pour compléter ('histoire du dix-huitième siècle, c'est le mouvement tout politique des lettres dans les années qui précédèrent la révolution sociale; c'est l'invasion de la philosophie dans les affaires, dans l'administration, dans la justice, c'est enfin rinnovaljon spéculative transformée eninnovation active cl réelle.
Là, messieurs, comme partout, il faut s'attendre à reconnaître d’ahord Voltaire. Montesquieu, avec beaucoup de force et de finesse , avait souvent effieuré, par des satires, les mœurs cl les abus de son temps; il avait expliqué, d’une manière générale, les ressorts de la monarchie française ; il en avait systématisé les accidents; mais il n'élail pas entré dans les détails intérieurs et domestiques de l'administration de l’Étal; il n’avait pas rais à nu tout ce qui se cachait de corruption et d'arbitraire sous celte forme de gouvernement, qui lui semblait animée par l’honneur.
S'enveloppant sous de spirituelles allusions, Montesquieu fuyait le langage direct et véhément d’uu réformateur. Par exemple, vous ne trouverex nulle dans VEsprit des lois, la censure claire, expressive, des lettres de cachet; vous n'y trouverez pas une théorie, pas un vœu, qui réclame les anciens états généraux du royaume. Loin de là, Montesquieu déclare que l'essence de la constitution de |a France est d’avoir des pouvoirs subordonnés et dépendants, c’est-à-dire des parlements, et le droit de remontrance «.tempéré par l'exercice habituel de la puissance absolue. Telles sont les bornes où s'arrêtait, dans l’examen des institutions de la France, ce génie élevé qui jette au dehors de si vastes regards.
Avec des principes en apparence plus flexibles, avec une élude moins attentive de la politique et des lois , enfin avec la distraction des talents divers auxquels il se livrait tour à tour, Voltaire a cependant plus que Montesquieu attaqué l'abus des anciennes institutions. Ayant vu croître des idées qu’il at ait semées, et enhardi lui même par les
changements qu’il avait faits, il n’hésita point, dans sa vieillesse, à proclamer librement les projets d’amélioration eide réforme dans l'État et les lois. Avec celte raison pénétrante , que relevait tant d’esprit, il toucha toutes les questions.
Je ne parle pas de ce qu’il a écrit au détriment de sa gloire , et en blessant les sentiments les plus intimes des âmes religieuses. Je parle de ses opinions relatives à la sage administration et au bien-être de la société. Deux volumes de Voltaire, louchant la législation et l'économie politique, renferment une foule de vues utiles, praticables, sur des objets qui alors étaient soigneusement soustraits aux regards , et demeuraient un mystère de greffe ou de bureau.
Le premier, par son zèle généreux et la prodigieuse popularité de ses écrits, il attira l'intérét public sur les erreurs fréquentes et les rigueurs excessives des procédures crimiuelles. Le premier, il avait entrevu quelque chose dans le dédale des finances, et tourné les esprits vers les questions d’utilité publique, de commerce et d'iudustrie.
Grâce à ses expressions malicieuses et piquantes, il a fait lire ce qui eût ennuyé sous une autre plume, et comprendre ce qu’il ne disait pas.
Celle impulsion nouvelle des espriLs continua longtemps. La curiosité philosophique dévora d'abord tout ce qui s'offrait naturellement à elle. Questions de religion abstraite, questions de morale, controverses, paradoxes, tout est épuisé; il ne reste plus que l'ordre social, tel qu'il a été extérieurement établi par Louis XIV , tel qu’il est dégénéré sous son faible successeur. C’est donc à cet ordre social que maintenant l’esprit d’investigation, de curiosité philosophique, de liberté pensante va s’adresser.
Là, messieurs, les noms se présentent en foule. Chacun des hommes qui préparèrent cette innovation peut dire : Nous sommes dix mille; et je m’appelle légion.
C’était dans les dernières époques de l’ancienne monarchie un contraste bizarreque la conservation de certaines formes méticuleuses, de certaines précautions du pouvoir, et le développement de celte liberté qui éclatait de toutes parts.
Pour mettre quelque précision dans cette revue rapide, incomplète, voyons sur quels points de l'ordre social en lui -mémo se porta successivement l’esprit de réforme et d'examen; suivons-le tour à tour dans les institutions religieuses, judiciaires, politiques enfin.
Sur le premier point, le changement avait été bien plus grand dans les opinions que dans les choses. L’ordre religieux subsistait au milieu du dépérissemeMl des croyances. Il éprouva cepcn-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
dant une réforme mémorable. L'événement qui fit éclater les talents de quelques hommes répandus dans les parlements du royaume, et qui manifesta celte première application de la littérature aux affaires, cette prise de possession du barreau et du parquet par l'éloquence philosophique, ce fut le procès et l’expulsion d’une société célèbre dont ou a tant parlé qu’il est inutile d’en parler encore.
Peut-on oublier cependant, pour l’intelligence des opinions du temps, quelle puissance, quelle autorité populaire fut attachée aux paroles de trois hommes inégalement connus aujourd'hui, La Chalotais, Monder et Castilhon? A beaucoup de savoir et de persévérance, ils joignirent un grand caractère de probité morale. En reprenant les combats qu’avait soutenus la magistrature du seizième siècle , ils lui empruntèrent quelque chose de son énergie.
La Chalotais surtout est un esprit plein de feu, de vivacité, de hardiesse, une conscience naturellement éloquente. L’avocat général de Monclar est plus calme, plus réservé, plus impartial dans l'invective même. Son exposé des doctrines de la Société des Jésuites , et du géuie despotique et servile de leur constitution, est un chef-d'œuvre de méthode et de clarté, sans exagération, sans fausse éloquence. Cet important débat , porté dans divers parlements du royaume , produisit encore d’autres discours remarquables. Mais ces volumes nombreux de mémoires, de rapports, de délibérations sur cette vieille question théologique, doublée d'intrigues politiques, ont aujourd'hui perdu leur intérêt. Il n'y a que Pascal qui fasse vivre à jamais ses plaisanteries, et qui emporte à sa suite l'immortalité grotesque du père Bauny, d’Escobar cl de tanld’autres. En honorant les magistrats, qui dans le dixhuitième siècle achevèrent l’ouvrage de Pascal, on ne saurait leur attribuer cette puissance du grand écri vain ; ils n'atteignent pas là. Citer leurs ouvrages, excellents pour le temps, excellents pour le but, ce serait presque affaiblir leur gloire; ce serait vous faire lire un fa ctum, lorsque les juges, les avocats, les clients, les spectateurs contemporains, tout le monde a disparu.
En rappelant tout à l’heure celle division d'ordre religieux, d’ordre judiciaire et d’ordre politique, également modifiés par les idées nouvelles, je ne prétendais pas séparer trois choses qui se tiennent toujours. Ainsi, messieurs, le changement que l’ordre religieux , tel qu'il était constitué depuis Louis XIV, reçut en France par l'expulsion des jésuites, se mêle à l'accroissement du pouvoir du parlement. Aussitôt que celte société célèbre, qui avait si longtemps pesé sur lc9 consciences, cl qui avait appuyé aon autorité morale de laut de lettres de
cachet, fut tombée , le pouvoir des grands corps judiciaires dut s’élever chaque jour davantage; cl ce progrès inévitable préparait une lutte entre l'ordre judiciaire et l’ordre politique.
En effet, lorsque La Chalotais, avec son inflexible fermeté, eut, à force de réquisitoires et de discours, abattu la puissante société; lorsqu'il eut arraché ces édits rétractes plus d'une fois, et enfin accordés au vœu public, alors toutes les espérances de l’ancien orgueil parlementaire se réveillèrent en lui. Il n’était passeuieraent vainqueur dans une lutte difficile; il était Breton, ardent, ferme , opiniâtre, allier. De plus, messieurs, dans la constitution, ou plutôt dans le mélange de constitutions qui formai t l’ancien ordre politique de la France, sous une monarchie absolue dont le principe en apparence n’était pas contesté, plus d’une province avait conservé des libertés, des franchises, ou du moins des prétenlions, des réminiscences de franchises et de libertés, qui devenaient un obstacle au gouvernement arbitraire.
Nulle part, ces idées n’étaient plus fortes et plus entreprenantes que dans la Bretagne. Ainsi quelques taxes imposées irrégulièrement à celle province, la maladresse et la dureté du gouverneur, sou manque de courage, défaut plus impardonnable en France même que l’arbitraire, avaient excite contre lui la plus violente agitation dans celle Bretagne, si peu paisible, môme sous Louis XIV. Une descente passagère des Anglais ayant troublé la province, le gouverneur, pendant l’action qui fut victorieusement soutenue par les milices, s’ètait, dit-on, retiré dans un moulin. La Chalotais, qui n’était pas seulement un habile jurisconsulte , un homme ferme et éloquent, mais encore un diseur de bons mots, ne put s’empêcher de dire : « Notre ii général s’est plus couvert de farine que de gloire. »
Ce mauvais bon mot avait été le commencement d’une profonde haine entre le gouverneur et l’avocat général. La résistauce de La Chalotais et du parlement de Bretagne à l’enregistrement des édits bursaux donna des armes à celte haine. Au milieu des réquisitoires et des remontrances, La Chalotais fut arbitrairement arrêté et conduit à la citadelle de Saint-Malo. Son fils, magistrat comme lui, partagea le même sort. Cinq conseillers du parlement de Bretagne, qui s’étaient distingués par l'énergie de leurs protestations, furent egalement arrachés à leur famille et jetés dans les cachots. La Bretagne frémit de ce coup d’Élat inusité pour elle, et révéra, dans les magistrats qu’on lui enlevait, les soutiens de sa liberté. Cet esprilde résistance légale s’alliait à la loyauté la plus vive. Parmi les magistrats détenus se trouvaient deux hommes de la famille de Chareltc, le chef vendéen. C’en ainsi que,
dam les premières protestations de la liberté anglaise sous Charles, on trouve inscrits sans cesse des noms qui figurent, quelques années plus tard, dans l’armée royale.
La Chalotais, du fond de sa prison , fit un mémoire au roi. étroitement séquestré, il l'écrivit avec un cure-dent; et Voltaire, dont les paroles donnaient la gloire, se hâta de dire, que ce curedent avait gravé pour l'immortalité. L'intérêt public se déclarait pour La Chalotais : la commission nommée pour le juger se récusa. Un nouveau parlement, un parlement Maupeou, institué à Rennes, n'osa le condamner. Il fallut avoir recours à u ne lettre d’exil, à l'arbitraire, sans forme légale; tant ce vertueux magistral imposait respect à tout ce qui avait l’apparence, le simulacre de la justice ! Après quelques années d'absence, il revint à l’époque du retour des parlements, et reprit des fonctions illustrées par sa fermeté courageuse.
Il y avait donc, dans le régime incertain et sou* vent arbitraire de cette époque , plus de maladresse que de violence durable; il y availce mélange d’injustice et de faiblesse qui encourage la résistance, et qui la rend audacieuse, énergique, qui lui donne la popularité du malheur et l’ascendant du succès.
Maintenant il faudrait retrouver dans La Chaiolais, dans ses mémoires, dans ses adresses au roi , quelque chose de celle éloquence que la passion anime et qui lui servit. Mais ce don de l’éloquence que Mirabeause vantait, vingt ans plus lard, d’avoir seul reçu du ciel, ne s’obtient pas au prix d'une persécution. Malgré l'honorable et inspirante disgrâce de La Chalotais, malgré cet à-propos, disons presque celle nécessité d’avoirdu talent, on trouvedans les défenses du célèbre procureur général de Bretagne plus de hauteur que de force , et rien de ces grandes qualités qui font l'orateur.
Là encore, je craindrais que la lecture de l'écrit ue diminuât la renommée qui doit s'attacher à l’action. Là encore, je trouve une éloquence momentanée qui avait besoin d'étre accueillie par des passions contemporaines, et qui reste glacée pour des auditeurs d’une autre époque. Le génie seul de l’écrivain pourrait leur rendre présent et sensible ce qui n’est plus qu’un débat oublié.
Dans celte portion des écrits du dix-huitième siècle, qui n'est ni spéculative ni littéraire, et qui s'appliquait directement à des intérêts réels de justice et de liberté, il n’apparatt donc, messieurs, aucun modèle, aucun monument durable par luimôme: il ne faut y voir que des témoignages historiques. Ce sont les signes curieux du changement moral qui avait précédé la révolution de l'État; ce sont les premiers exemples de l’esprit de liberté, exemples d’abord perdus dans l’immobilité appa-
rente du pays, ensuite effacés par U violence d’un bouleversement général, mais dignes aujourd’hui de retrouver uneplacedans la reconnaissance publique.
Si nous poursuivons, par un rapide examen de l’esprit de réforme manifesté dansl’ordrejudiciaire, toute l’histoire de cette première révolution , elle se présente sous un double aspect, l'administration de la justice elle pouvoir politique ; et, sur les deux points, c’est l’esprit nouveau de la philosophie qui domine.
Voltaire, avec ses écrits simples, modérés, pour les Cala», le chevalier de La barre, les Simon, sur l’infortuné Lalljr. soulève l’inquiétude publique, et l’avertit que cette magistrature si antique et si respectée conservait cependant des formes barbares , incomplètes . peu rassurantes pour la liberté , pour l’innocence.
Tel était le changement général des esprits que ces questions, qu'on eût négligées dans la première frivolité du dix-huitième siècle, excitaient alors le plus vif intérêt, la plus curieuse attention.
Voltaire dit quelque part dans ses lettres : « Je u me suis fait Perrin Dandin , je ne m’occupe plus « que de procès; j'en juge tous les jours au coin de u mou feu. » Gel esprit si amoureux de la gloire , ou même de la vogue, ne pouvait plus la demander au théâtre; il n’avait plus la jeunesse elle génie qui fait des Zaïre. Mais pour intéresser, pour dominer encore, il avait déplacé son esprit; il l’avait jeté sur les questions judiciaires :et un exposé, uu factum , un mémoire »ur procès, signé Vouant, occupait aussi vivement les cercles de Paris que les beaux vers de sa jeunesse avaient charmé la cour.
Je ne conteste pas cependant qu’un xèle d’humanité, qui réchauffait sou vieux sang, comme il le dit lui-même, n’ait aussi inspiré sa parole. Mais je remarque seulement que , par le progrès et la nouvelle préoccupation des esprits, c’était pour le génie même un calcul de gloire, de s'appliquer à ccs questions d’intérét judiciaire et privé, de discuter ces formes légales , dout la curiosité publique commençait à s’enquérir après les avoir longtemps ignorées.
Voyez dans tout le siècle de Louis XIV, il n’y a qu’uu seul procès qui attire l'attention , le j ugemen t de Fouquel. Encore malgré la haute situation de l’accusé, a-t-il fallu pour cela bien des circonstances heureuses de sou infortune , l’amitié éloquente de Péiisson , les beaux vers de La Fontaine, les admirables lettres de M“° de bévigué, où l’on commence à sentir la révolte du bon sens public contre ccs commissions arbitraires instituées pour condamner. Peut-être même ce procès, illustré par de tels souvenirs, a-t-il plus d’importance pour nous qu'il n’en cul pour les contemporains; car
TABI.EAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
on en trotiTe peo rie traces dans les antres écrits do dix-septième siècle.
Le procès do chevalier de Rohan, quoique tout politique et terminé par une sentence de mort, reste fort obscur et n’excite dans les esprits aucune controverse , aucun intérêt durable. La justice semble alors un sanctuaire où pénètre de temps en temps l’autorité absolue du roi, mais qui demeure interdit aux regards de la foule. Les condamnations de quelques coupables célèbres sont un texte de récits, d’anecdotes dans les ouvrages du temps. Mais les rigueurs barbares de la procédure et des supplices ne font naître aucun doute, aucune pitié. C’était une tradition consacrée.
Même indifférence au commencement du dixhuitième siècle. Ce n’est plus le respect de l’usage, mais la frivolité qui détourne l'attention publique de ces graves sujets. On s'occupe parfois de sauver arbitrairement do supplice un homme de bonne famille; mais on n’cxaminc ni l’atrocité du supplice en lui-mdme, ni le préjugé des peines infamantes. L’exception est réclamée; jamais la réforme. On prévient une sentence impitoyable par une lettre de cachet, et la rigueur des vieilles lois se prolonge par les privilèges mêmes qui en exemptaient une classe de la société.
Mais plus tard, à l’époque qui précédait et qui amenait un grand renouvellement politique , la sollicitude générale s’éveilla sur toutes ces questions. Beaucoup de procès, malgré le secret de l’audience, furent portés devant le public, et l’opinion souvent éclaira la justice.
Parmi les hommes qui secondèrent ce mouvement, on doit compter un jeune magistral qui fut beaucoup loué par l’école philosophique, l’avocat général Servan. On doit aussi distinguer le président Dupaly, dont le nom, honoré dans la magistrature et dans les lettres, s’est transmis à des fils dignes de le porter.
Je voudrais , messieurs , pouvoir louer sans réserve le talent de Servan; mais ce talent, qui s’appliquait à des intérêts si purs et si durables, porte trop l’empreinte d’une éloquence factice et d’un goût passager. La passion contemporaine, excitée par les plus justes motifs, l'accueillit avec enthousiasme.
Quoi de plus touchant que cette cause où l’avocat général prenait la défense d’une femme protestante, répudiée, rejetée par son mari, qai, pour être coupable, s’était avisée de se faire catholique, et invoquait, à l’appui de son scandale, l’interdiction des droits civils dont les protestants étaient frappés par d’anciens édits? Une bicarré prohibition réduisait les rcligionnaircs à l'ancien contubemium des esclaves romains; Servan, au nom
d’un principe de justice et de la tolérance, avilit à réclamer les intérêts les plus sacrés de la pudeur et des mœurs.
Combien je voudrais que ce plaidoyer, qoi excita les éloges des premiers hommes du siècle, fût un modèle que la vérité du langage, que la chaleur d'une éloquence naturelle et simple, eussent à jamais conservé pour l’avenir! Mais il n’en est pas ainsi. En lisant ce discours, vous serez étonnés qu'une cause si belle, une conviction si pure, un devoir si saint, rempli par un magistral homme de talent, n’aient pu le préserver de la déclamation et de la recherche ; vous serez choqués d’une sorte d’afféterie répandue même sur les considérations les plus graves de justice et de morale.
Sans doute, il y a, dans l’ouvrage de Servan, des choses ingénieuses, élégamment exprimées ; mais rien ne touche profondément l’âme, rien ne s’élève à ce langage fort, animé, qui n’emploie les paroles que pour le besoin de la pensée.
Par respect pour le noble motif qui inspirait le magistrat, j’hésite à chicaner ses phrases trop artificielles, scs antithèses, ses généralités vagues ou pompeuses. Mais je dirai que dans un autre sujet, dans une autre cause moins sévère à la vérité, il a oublié le langage du magistrat jusqu’à mêler aux raisonnements judiciaires un morceau à demi élégiaque sur l’amour : « Passion inconcevable, dit « l'orateur, où c’est la faiblesse qui refuse, et les « yeux inflexibles qui pleurent, etc., etc. »
Faudra-t-il donc, messieurs, pour trouver une vive éloquence, appliquée au barreau, une discussion rapide, naturelle, piquante, une œuvre durable , un Mémoire enfin qui survive au procè»t chercher , non dans les recueils des orateurs de l'ancienne magistrature, mais nous adresser à un auteur de drames et de comédies? J’en ai peur, je l’avoue; et cette nécessité ne tient pas seulement au rare talent d'an homme. Mais, dans l'intervalle, la situation publique de la France s’était agrandie; cette intime alliance des garanties judiciaires et des libertés politiques va se marquer pour nous dans un procès, dont le début est grotesque, et l’influence grande et sérieuse. Ici, d’ailleurs, nous allons trouver tous les contrastes à la fois, les noms les plus disparates, les talents les plus divers, engagés dans une môme lutte, Malesherbes et Beaumarchais.
Ces persécutions, qu’avait éprouvées La Chalolais en expiation de sa victoire sur les jésuites , n’étaient qu’on prélude au coup d’Ètal qui faillit enlever à la France les derniers défenseurs de son droit public. On peut le remarquer : c’est presque toujours à la veille des crises qui poussent les esprits en avant, que l’effort, pour les faire reculer,
est tenté avec le plus de hardiesse. C’était i vingt ans de l'époque où l'on devait réclamer les états généraux, qu'un magistral ambitieux , médiocre, servile, le chancelier Maupeou, pour ajouter son nom à toutes les épithètes, avait imaginé de briser les parlements. C’est à ce moment qu'il détruisait ces grands corps, qui avaient donné des martyrs de la royauté sous la Ligue; qui , réduits à l'inaction politique sous Louis XIV, avaient été toujours intègres et respectés; qui plus lard avaient traversé, sans tache, les saturnales de la régence; qui, enfin , par leurs préjugés, et plus encore par leurs vertus, par leurs traditions domestiques, par la gravité de leurs mœurs, se trouvaient engagés dans une sorte de résistance immuable contre le torrent des innovations. L'aveuglement était tel que les mêmes hommes qui redoutaient la moqueuse vivacité de Voltaire, voulaient abattre, faire disparaître la seule autorité que Voltaire redoutait quelque peu en France.
Le parlement de Paris avait opposé ses remontrances, consacrées par d’anciens usages, à l’entérinement de taxes nouvelles. Menacé par des ordres du roi, et empruntant une forme de résistance qui rappelait les interdits du moyen âge, il avait cessé spontanément ses fonctions et suspendu la justice. La cour répondit par un coup d’État. Dans une nuit, les membres du parlement furent enlevés de leurs maisons par des mousquetaires et dispersés en exil.
Ensuite on établit un parlement nouveau, composé de conseillers arbitrairement choisis.
Ainsi, le droit ancien des parlements , cette inamovibilité acquise pour eux par la propriété, cette salutaire vénalité des charges qui remplaçait l’élection, tout est détruit en un moment. Voltaire applaudit. Il craignait, parfois, pour la licence de scs écrits, l'austérité janséniste du parlement. Mais fallait-il à cause de cela célébrer l’œuvre arbitraire d*un ministre despote et d'une courtisane? N’achevons pas.
Voilà donc le parlement disgracié, remplacé par un corps sans titre, sans droits, arbitrairement établi; voilà la propriété, appui de la magistrature, indignement violée ; voilà les lettres de cachet qui exilent quarante magistrats respectables. Voltaire l'approuve; mais celle fois la France n'est pas de son avis; vous le verrez bientôt. Ces crises politiques allaient rendre à l'éloquence la place qui lui appartient si rarement dans l'ordre paisible d'une monarchie absolue. Le parlement de Paris était frappé; la cour des aides subsistait encore; et là , dans une fonction éminente , se trouvait un des plus grands hommes de bien qui aient honoré la France, Malcsherhes. Il réclama, il porta devant
le trône des plaintes fermes et respectueuses. Celait, depuis la grande usurpation de Louis XIV sur les anciennes libertés nationales, le premier renouvellement de cette éloquence austère des Talon et des Molé.
Je sais bien que ces discours ont été reprochés à M. de Malesberbes, et qu'aux yeux de certains hommes son sang inémen'a pas absous sa mémoire. Je sais qu'on a même dit qu’il s'etait repenti d’avoir été si sincère, et qu'au lieu de trouver deux belles actions dans sa vie, on s'est servi de la seconde pour prétendre qu'il avait rétracté la première. Mais, quand j étudie la révolution d'Angleterre, quand je vois ce généreux Falkland , d'abord dans la chambre des communes, intrépide soutien des privilèges populaires, luttant avec force contre le pouvoir absolu, puis, au jour de la guerre, lorsque le glaive est tire, sc jetant tout à coup dans le camp du monarque, mais dès lors découragé do la vie, et n'ayant un mouvement de joie que le jour de la bataille où il se fit tuer, quand je vois ce Falkland, je m'explique , à toutes les époques des grands troubles civils, ces àntes nobles et pures qui ont d'abord embrassé la cause d’une liberté généreuse, l’ont suivie longtemps, et qui, en l'aimant et la regrettant toujours, meurent pour an autre devoir.
Bien que l’on ne retrouve pas dans ccs belles et patriotiques remontrances de Malesherbes la force du génie antique, il y règne une élévation morale qu’on ne peut assez admirer. Écoulez ce noble laogageï
Les cours sont aujourd’hui les seuls protecteurs des faibles et des malheureux. Il n’existe plus depuis longtemps d’états généraux, et dans la plusgrandepartiedu royaume, point d'états provinciaux ; tou* les corps. excepté les cours, sont réduits à une obéissance muette et passive : aucun particulier dans les provinces n'oserait s’exposer à la Tengeance d’un commandaut, d'un commissaire du conseil, et encore moins à celle d’un ministre de Votre Majesté, etc.
On dit que Votre Majesté choisira un nombre d’ofBciers suffisant et capable de composer votre parlement. Nous osons vous attester, sire, au nom de tous ceux qui ont déjà rempli des charges de magistrature, de tous ceux qui *e sont distingués dans le barreau, de tous ceux, en un mot, qui pourraient inspirer de la confiance pour le nouveau tri* bunal, qu'on netrouvera, pourleremplir.quc «les sujets qui, en acceptant cette commission, signeront leur déshonneurles uns qui, par ambition, voudront bien affronter la baine publique; les autres qui se dévoueront avec regret, mais ui y seront forcés par l'indigence; les uns par conséquent éjà corrompus, les autres qui ne tarderont pas à l’étre.
Et ne croyez pas, sire, nue ceux qui entrereront dans cette magistraturede nouvelle création puissent mcltrcleur honneur à couvert, en alléguant qu’ils y ont été forcés.
Tout le monde sait aujourd’hni que de pareils ordres ne se donnent qu'à ceux qui les ont mendiés secrètement.
Veuillez, sire, interroger la nation elle-même, puisqu'il n’y a plus qu’elle qui puisse être écoulée de Votre Majesté.
Le témoignage incorruptible de ses représentants vous fera connaître au moins, s'il est vrai, comme ses ministres ne cessent de le publier, que la magistrature seule prend
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TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
intérêt À la violation de» lois, ou $i la cause que nous défendon> aujourd'hui est colle de (oui ce peuple, par qui vous régnes, ci pour qui vous régner...
Le dirai-je cependant, messieurs, ees paroles inspirées par un sentiment calme de devoir et de vérité, n'auraient pas suffi ; cette éloquence simple ne répondait pas assez à la spirituelle malignité du public français. Si le parlement Maupeou n'avait été attaque que par la gravité consciencieuse de Maleshcrbes, s'il n’avait eu contre lui que la vertu, peut-être fùl-il resté debout plus longtemps. Mais la fatalité ou plutôt la justice lui réservait d’étre atteint par ces flèches du ridicule qui avaient renversé tant de choses dans le dix-huitième siècle. C’est ici que nous voyous l’alliance la plus intime, la plus puissante de la littérature et de la politique, de l'esprit cl des affaires. En même temps se présente un homme d’une activité, d'une opiniâtreté, d’une gaieté sans égaie, amusant et infatigable plaideur, doué du talent de rendre l’arbitraire, nonseulement odieux , mais moquable, et de mettre le ridicule du parti des gens de bien. Ainsi su trouvent soulevés coulre la nouvelle magistrature, non-seulement les hommes graves des anciens parlements, mais toute cette foule immense et frivole qui faisait un public puissant au dix-huitième siècle.
Le parlement Maupeou s’était assis sur les fleurs de lis, par lettres de cachet, pour ainsi dire: l’aucicnne constitution du royaume semblait détruite; ce qu’elle avait de plus imposant , ce sacerdoce de la justice, transmis depuis tant de siècles, était renversé. Mais voilà que Beaumarchais, qui jusquelà s’était occupé d'horlogerie, de littérature et d’affaires, qui avait inventé un nouveau ressort de montre, donné des leçons de musique aux princesses, et composé deux drames assez médiocres, voilà que Beaumarchais se trouve engagé dans un procès contre l'héritier du fournisseur Paris-Duvcrucy. Il va solliciter ses juges, les conseillers du nouveau parlement; il fait de nombreuses visites au conseiller rapporteur, et donne pour avoir une audience cent louis, puis quinze louis. Ces quinze louis deviennent le sujet d'un immense scandale; ces quinze louis, exploités, commentés par l’imagination féconde de Beaumarchais , sont l’origine d'un grand changement, renversent cette magistrature bâtarde élevée sur les ruines des anciens parlements , et commencent une réforme qui ne devait pas s’arrêter à la magistrature.
Sans doute, messieurs, la mode, la malignité, le scandale, tous ces éléments d’uti succès ne suffisent pas pour expliquer le triomphe de Beaumarchais; il faut encore faire une grande part au talent, à la vivacité, à l'éloquence. .. . w .
Aussi, en vérité, je devrais lire, au licirde rai-
sonner ; mais d’autre part , en mémoires si spirituels et si forts, blessent en bien des choses. Peut-on avoir raison avec tant de bouffonnerie? Peut-on avoir une fierté si bien placée, et manquer si souvent de justice et de dignité? Peut-on défendre à ce point la cause de l’opinion générale, et cependant cmployerquelquefois des insinuations odieuses, des révélations que l'honnêteté défend? Il faut donc regarder ce livre singulier comme un mélange du mémoire judiciaire, du pamphlet, de la comédie, de la satire, du roman ; il faut y voir, comme dans l’auteur mèinc, une réunion de tous les contrastes, quelque chose de rare et d’équivoque, un talent admirable , mais plus digue de vogue que d'estime, une verve de plaisantcrie'qui nous entraîne, mais qui révolte quelquefois en nous uu sentiment de déceuce et de vérité.
Que pensait Voltaire de ccs mémoires? Lui qui, par vengeance ou par prudence, avait paru si content de la création du parlement Maupeou, que disait-il de la flagellation impitoyable infligée à toule cette niagisirnltire?Ce qu’il en a dit, messieurs? Il a presque été jaloux de l’auteur , éloge qui confond ; il a écrit ccs paroles : « Ces mémoires sont bien prodigieusement spirituels ; je crois cependant qu’il faut encore plus d’esprit pour faire Zaïre et Métope. » Le voyez-vous, dans la terreur que lui inspiraient l'esprit et la vogue immense de Beaumarchais? il s’est réfugié, il s'est enfui jusqu'à Mèrope et jusqu’à Zaïre. Ecoutons encore Voltaire :
J'ai la tous les mémoires de Beaumarchais, et je ne ma mis jamais tant amusé.
Ces mémoires sont ce que j’ai jamais vu de plus singulier, de plus fort, de plus hardi, or plus comique, déplus intéressant, de plus humiliant pour ses adversaires. Il se bat contre dix ou douze personnes à la fois, et les terrasse comme arlequin sauvage renversait une escouade du guet.
El ailleurs :
J'ai pourtant eu lequalru.jie mémoire de Beaumarchais ; j‘en suis encore tout ému. Jamais rico ne m'a fait plus d'impression; il n’y a point de comédie plus plaisante, point d'hisioire mieux coûtée, et surtout point d’affaire épineuse mieux éclaircie.
Et c’est Voltaire qui parle ainsi !
En effet, messieurs, ce singulier talent de l'éloquence judiciaire, tel que les anciens l’ont vanté, l'ont pratiqué , ce talent , plus puissant que moral, analysé, par Cicéron, avec tant de plaisir et d’orgueil, cet art d’enveoimer les choses les plus innocentes, d'entremêler de petites calomnies un récit naïf, de médire avec grâce, d’insulter avec candeur, d’élre ironique, mordant, impitoyable; d’enfoncer dans la blessure la pointe du sarcasme ; puis de se montrer grave, consciencieux, réservé, et bientôt après de soulever une foule de mauvaises passions, au profit de sa bonne cause, d’intéresser l’amour-propre, d’amuser la malignité, de flatter
SI
l'envie, d'exciter la crainte, de rendre le juge suspect à l’auditoire, et l’auditoire redoutable au juge ; cet art d’humilier et de séduire, de menacer et de prier; cet art, surtout , de faire rire de ses adversaires, au point qu’il soit impossible de croire que des gens, si ridicules, aient jamais raison ; enfin, tout cet arsenal de malice et d'éloquence, d'esprit et de colère, de raison et d'invective, voilà ce qui compose, en partie, les mémoires de Beaumarchais ! ( Applaudissements .)
Ce n’est pas tout : les sentiments élevés, tes inspirations de l'intérél public, ne manquent pas non plus. Beaumarchais, souvent bouffon comme son Figaro, est quelquefois noble, passionné, iudigné comme le plus sérieux des hommes de bien; il est même pathétique, tantôt par l’attendrissement, tantôt par l’énergie. Rien n’avait été épargné contre lui. On l’avait accusé d’intrigue et de friponnerie. Marié deux fois, on l’avait accusé d'avoir empoisonné ses deux femmes. Mais tant d'affreuses calomnies sont autant de coups d’éperon qui l'excilcnt et le poussent en avant. On reconnaît en lui le vrai caractère de l’oraleur, que l’interruption anime, que l'insullc enhardit, que le péril encourage, et dont la voix devient plus forte, plus il est assailli. Pourquoi n'écrit-il que des mémoires? Pourquoi est-il sur la sellette, courant risque d'ètre blâmé, et môme marqué de la main du bourreau, selon la jurisprudence barbare du temps? Mettex-le sur un autre théâtre; jelez-lc dans le parlement d'Angleterre, sur les bancs de l'opposition. Il u’esl pas plus bouffon que Sberidan; il n’est pas moins spirituel. Ce discours de Shericjan sur la guerre de 1792, ces moqueries si amères contre la grande autocrate do Russie, cette familiarité si piquante, ces répliques si vives, Beaumarchais les aurait eues : je ne sais même s’il aurait eu besoin, comme Sheridan, d’écrire scs btfw mots sur un calepin, et de s’en servir d’abord dans une comédie, puis dans uu discours au parlement; il est varié, fécond. N’ayant pour se soutenir que ces misérables quinze louis, que celte pauvre querelle et un certain nombre d’adversaires étourdis qui vienneut se jeter à la traverse, il a rempli deux volumes. Donnez-lui mieux à combattre; il eût égalé ou surpassé Sberidan.
Maintenant, messieurs , j’éprouve quelque embarras pour justifier cette admiration, où rien n’est exagéré cependant. C’est la perfection même de ces pamphlets judiciaires, qui permet peu d’en détacher quelques traits. Tout est lié, tout est calculé pour le plus grand effet de ridicule et de gaieté; souveul c’est une forme singulière, qui vaut surtout par la place où elle se trouve. Vous sou venez- vous d’un excellent sarcasme de Swift ? Il s’agissait
de tourner en ridicule milord Marlborough , ce grand général devenu premier ministre. Marlborough avait le tort d’étre fort intéressé, et plus avide encore d’argent que de gloire. Swift imagine à ce sujet de placer dans un petit écrit sur le ministère une addition à deux colonnes. D’une part, on voit tout ce qu'a coûté Marlborough : pension annuelle de quatre mille livres sterling; gratification extraordinaire de trente mille livres sterling; plus, cinquante mille livres sterling pour la construction du magnifique château qui doit immortaliser la victoire de Btenheim : plus , sommes diverses vaguement indiquées, gratification que Marlborough s’est données lui-même, et qui par cela même ont quelque chose d'illimité. En regard, sur l'autre colonne, on voitee que coûtait la gloire d’un triomphateur romain, quatre drachmes pour une couronne de lauriers; cent livres sterling pour un char de triomphe; dix livres sterling pour un bœuf, etc., etc. Beaumarchais a quelques-unes de ces recettes de moquerie; cela ne se définit pas : il faut voir sur le papier le compte de ses visites inutiles chez son juge; puis, de sa visite utile : un parlement tout entier ne peut pas tenir contre cela. (Cm rit.)
Ajoutez un mouvement qui prévient la monotonie du ridicule, ses adversaires changés pour lui en personnages de comédie, dont il dispose, les formalités de la justice, les interrogatoires, les récolements tournés en seines et en incidents dramatiques. Le contraste de cette moqueose et implacable publicité avec le mystère dont s'enveloppait encore la procédure, ces secrets du greffe mis au grand jour, la femme du grave magistrat balbutiant quelques mots de chicane que son mari a eu la maladresse de lui apprendre, lesdits et les contredits, les écritures, le greffier : tout cela commenté par Beaumarchais; quelle source de ridicule! Mais cela est trop plaisant pour être lu.
Prenons plutôt Beaainarchais dans le sérieux , ou plutôt dans le mélange du sérieux et du plaisant. C’est le passage où, se montrant exposé à taules les disgrâces du sort , il remercie le ciel de lui avoir donné les ennemis qu'il a.
Dès lor*je suis comme Sosie; ce n’est pins le moi souffrant et malheureux qui preml la plume ; c'est uu autre moi courageux, ardent à réparer les pertes que la méchanceté m'a causées dans l’opinion de mes concitoyens, qui biûle d’intéresser les âmes sensible», en peignant à grands traits l’iniquité de mes ennemis, qui «'efforce d’exciter la curiusilédea indifférents, en égayant un sujet aride. J’aspire à m’envelopper de la bienveillance publique, à en opposer la protection tutélaire à la haine de ceuxqui me persécutent, etc., etc.
Maiutcnant, messieurs, j’ai dit que ce même homme était capable d'une gravité soutenue; en voici la preuve cl l’occasion :
Le jour où il fut condamné (car rien ne lui manqua pour le succès), en descendant l'escalier du
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
palais, il sc trouva sur le passage tl'un magistrat respectable , mais d*un caractère trop vif. Ce magistrat, blessé de sa présence, on ne sait par quel motif, ordonne aux huissiers de le faire retirer. Beaumarchais proteste, porte plainte, se fait accusateur au moment où il est condamné.
Tel fut l'avantage de cette situation noavelleque, prenant le langage d'un offensé, il s’éleva jusqu'à la dignité la plus ferme cl la plus soutenue. Cet épisode de son procès, où, plaideur blâmé, il remonte au niveau du magistrat, et se place même au-dessus en oubliant son injure, est un chefd'œuvre de talent.
J'étais confondu dans la foule et sur les derniers
rangs, etc., etc.
Quelle réflexion dernièrese présente, messieurs, en relisant ces singuliers mémoires de Beaumarchais? Quelle idée font naître le* incidents de ce procès soutenu par un homme, contre une magistrature sans autorité dans la nation? C'est que, sous les formes railleuses, bouffonnes d'un débat privé, paraissait déjà tout le sérieux des passions politiques. Cette France si longtemps satisfaite d'être amusée par l’esprit, n’a plus d’autre passion que l'activité des affaires et du changement.
Elle accepte Beaumarchais pour défenseur, pour vengeur des droits publics. Elle le soutient dans toutes ses plaidoiries épisodiques , qu’il sait habilement lier à des intérêts de liberté. Scs mémoires ne plaisent pas seulement par l'agrément infini du sarcasme, mais par la hardiesse utile des principes | nouveaux qu’ils proclament ; ils font encore plus I révolution que scandale. Ils répondent à ce désir de justice et d’cgalilc devant les lois qui se fortifiait chaque jour. Que reste-t-il à attendre dès lors? C’est que l'éloquence politique s'élève cl sc développe sous sa forme véritable, dans un pays qui la demandait sous toutes les formes. Mais cette éloquence, nous allons d'abord en chercher l'origine cl l’exemple au dehors; et nous ne reviendrons en France qu'nprès avoir quelque temps parcouru l’Angleterre.
DIXIÈME LEÇON
Considéra lions générales sur l'éloquence politique. — Caractère particulier dcrélaqucuccpolitiquecbez les m; dvrnes, et surtout en France. — En quoi elle diffère de la tribune antique. — La Grèce.— Rome. — Puissance de l'improvisation.—Exemple rapporté par Cicéron. — \ ie périlleuse des orateurs. — Admirable peinture qu’en fait Cicéron. — Cet état presque habituel de la république romaine se retrouve dans nos troubles civils. — Une séaoce du sénat romain. — Caractère politique de l'éloquence chrétienne dans les premiers siècles. — Résumé.
Messieurs,
On m’a quelquefois reproché de faire une his-
toire plutôt qu’un cours, de raconter, au lieu d’instruire. Je n'espère pas me corriger tout à fait de ce défaut. Aujourd'hui même que notre séance doit offrir, par le sujet, plus d’ensemble et de régularité, je ne promets pas de devenir dogmatique. Et d’abord, messieurs, je ne conçois guère l'élude des lettres autrement que par une suite d’épreuves , d’expériences sur toutes les créations de la pensée. Je ne crois pas que les formes du génie puissent être prévues, calculées, enfermées dans un certain nombre de règles et de préceptes. Prêt à vous entretenir de l’éloquence de la tribune , de cette éloquence vraiment oratoire, comme disaient les anciens, magna ilia et oratorio eloquenliat les principes de l’art m’échappent, les catégories me semblent incomplètes. Il y a dans tous les arts de l’esprit, et en particulier dans l’éloquence, quelque chose de trop puissant et de trop libre, pour s’assujettir aux systèmes des rhéteurs.
De même que, suivant la haute remarque de Buffon, pour bien connaître la nature, il ne suffit pas d’apprendre les classifications des sciences, et qu'il faut la contempler elle-même, dans son incalculable richesse et sa perpétuelle activité ; ainsi , pour concevoir le génie de l’éloquence dans toute son étendue, il n’y a pas de division , fût-elle inventée par Aristote, il n’y a pas de préceptes « fussent-ils donnés par Cicéron, qui suffisent. Il faut éprouver, au moins par l’imagination, la force de tous les sentiments humains, comparer les siècles divers et leurs inspirations dominantes* étudier tous les efforts et tous les hasard» du talent : et puis, quand vous aurez fait ce cours de rhétorique universelle, toute émotiou profonde que vous ressentirez dans la vie, toute passion vive qui remuera votre âme, vous apprendra bien au delà de ces premières leçons d’éloquence.
Messieurs, nous avons presque épuisé l’examen de la littérature française au dix-huitième siècle. Nous sommes arrivés à celle époque où l’esprit ne peut plus se prendre qu'à l'ordre social. Tout ce qui avait occupé la spéculation et le raisonnement oisif est expliqué, analysé. Ces premiers aliments offerts à l’activité de la pensée sont dévorés. On est parvenu au pied de l’édifice qu’il s’agit d'abattre et de reconstruire ; et ie dernier ouvrage que le talent sc propose alors, c’est une révolution sociale. C’est ainsi que va s’élever la tribune politique.
Mais en France, à la fin du dix-huitième siècle, quel caractère aura celte tribune nouvelle? Rcsscmblera-t-elle à celle des Anglais, régulière et presque formaliste, au milieu même d'une guerre civile , s’appuyant sur les Iraditions et les anciens souvenirs , alors qu'elle innove dans la souverai-
neté même? Rappcilera-t elle celle tribune polo* naise, élevée par moment an milieu des agitations d'une anarchie guerrière? Enfin aura-t elle quelque ressemblance avec celle tribune de l'antiquité si fortement liée â tout l’état social, aux mœurs, au climat , à la vie de ces hommes qui , sous le nom des Grecs cl des Romains, fatiguent sans cesse l'univers de leur souvenir? Non , messieurs, elle aura nécessairement un autre caractère, un caractère singulier, nouveau, qui tient k son origine littéraire et philosophique. On y reconnaîtra le développement d’un peuple qui, après avoir employé les sciences et les talents à l'amusement, à l’intérêt de la vie sociale, k l'affranchissement des esprits, veut les faire servir au renouvellement de la société elle-même. Elle aura donc quelque chose de plus hardi, de plus systématique, de plus général que toutes les autres éloquences politiques qui ont éclairé ou troublé tout le monde.
Mais avant d'essayer ce difficile examen, ne fautil pas jeter quelques regards en arrière et autour de nous? Au milieu de toutes les variétés nationales, ne faut-il pas d’abord nous rendre compte du caractère essentiel attaché à l’éloquence de la tribune? L’éloquence politique (le mot le dit asscx) n’appartient qu’aux États libres. Son théâtre est une assemblée populaire; sa plus grande puissance, la parole soudaine excitée parla chaleur du débat.
Dans quels lieux du monde ces deux conditions de l’éloquence s’élaienl-ellcs rencontrées davantage? ici l'antiquité nous répond ; clic nous obsède, nous accablcdu nombre et de l’éclaldc ses exemples; mais nous n’irons pas les reprendre en détail , et faire un épisode qui soit un ouvrage.
Nous n’essayerons pas non plus d’analyser celte rhétorique d’Aristote, travail d'un esprit si fort, mais œuvre de philosophie, plutôt que leçon d’éloquence, composée pour la Grèce, lorsqu’elle n’ctail plus libre. Nous chercherons seulement à recueillir, dans l'éloquence de l'antiquité, quelques caractères généraux de l’esprit humain, qui doivent sc reproduire toutes les fois qu’il y aura la liberté pour inspiration et la parole soudaine pour instrument. Où pourrait-on chercher ailleurs que dans la Grèce la première forme, le plus heureux développement de cette éloquence? Elle y était le gouvernement et le spectacle des peuples , tout à In fois. Ici, la multitude des faits, dos souvenirs, embarrasse In pensée cl permet â peine de saisir quelques traits distincts ou dominants. Toutefois, ce qui nous frappe d’abord, c’est ce caractère de logique et d’imagination qui appartenait à l'éloquence politique des Grecs. En même temps que, chez eux, la philosophie entrait dans l'éloquence , elle pro-
testait contre elle. La réforme tentée par les philosophes était ennemie de la domination exercée par les orateurs. Ce premier trait ne vous semble-t-il pas marquer une différence entre l’éloquence politique des anciens et celle qui naquit , en France, du développement des idées générales et de l’esprit d’indépendance philosophique? Dans l'antiquité grecque, la philosophie considérait l'éloquence comme une force injuste cl passionnée, qui trompait les hommes en flattant leurs préjugés, et les tyrannisait au milieu d’un État libre. Au contraire, dans nos États modernes, et surtout en France, ce sont les idées philosophiques, dans leur hardiesse, qui on.t enhardi la parole; ce sont toutes les doctrines dont les philosophes modernes avaient, pendant un demi-siècle, rempli leurs ouvrages, qui tout à coup assaillirent la tribune et se proclamèrent elles-mêmes à haute voix.
Mais une plus grande différence , c’était celle des climats, des imaginations, des mœurs. Bien que l’esprit des Grecs fût singulièrement dialecticien et subtil, la condition de l'éloquence, pour eux, c'étaient la pureté, l’élégance, l’harmonie du langage. Rien n’était plus sévère, plus délicat sur le goût que cet auditoire démocratique d’Athènes. Ciccron le remarque : devant le peuple athénien , un orateur n’eût osé se servir d’un terme dur ou inusité : Eorum nligioni cnn serriret orator, nullum cerbum insolent, nu lin m odiosum ponere audebat. Le plus grand et le plus austère des orateurs athéniens, dans une cause qui intéresse le salut commun, est oblige de s’excuser d'avoir manqué à l’élégance altique , eide rappeler aux Athéniens que le sort de la Grèce ne dépend pas d’un geste oratoire.
Cependant, messieurs, cette perfection de langage qui semblait imposée aux orateurs de l'antiquité grecque , comment l’accorder avec celle condition de soudaineté si puissante dans le débat politique? Périclès, selon Plutarque, n’allait jamais à In place publique sans avoir demandé aux dieux la grâce de ne rien dire d'imprudent, rien qui nu fut nécessaire, rien qui ne fut convenable. Celle prière était toute une préparation oratoire. Phocion, silencieux, au pied de la tribune, cherchait, avantd’y monter, comment il exprimerait en moins de mots ce qu’il avait à dire. La préméditation seule en effet peut donner la concisioudu langage. Oui doute cependant, messieurs, malgré ces exemples, que dans le mouvement d’une assemblée populaire, la parole des orateurs d’Athènes ne fût souvent subite, improvisée? Pour persuader les autres, il faut penser avec eux, en même temps qu’eux. Vous lisez dans les rhétoriques d'excellents préceptes sur l'action , sur la perfection du geste ,
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
la força cl la vérité du débit. Rien de mieux ; tous ces conseils vous apprennent à simuler, à grand'peine, ce que vous feriex naturellement, si vos paroles étaient l'expression soudaine de vos sentiments et de votre Ame. Il peut y avoir heaucoup d'art, mais il n'y a plus de vérité lorsqu'on récite au lieu de sentir. On n'est plus orateur; on est acteur. La perfection même du débit , s'il n'est pas l'accent involontaire de l'âme, deviendrait un défaut, en trahissant l’artifice.
Je sais que les rhéteurs anciens ont compté la mémoire parmi les qualités essentielles à l'orateur. Mais cette mémoire n'était pas celle des phrases et des mots; c'était une vive sensibilité qui relient toutes les impressions qu'elle a reçues, retrouve subitement toutes les idées qui l'ont frappée, et se ranime, plutôt qu’elle ne sc ressouvient. Cétail une attention vaste et sûre qui parcourt rapidement toutes les parties d'une cause, d'un sujet, et n'oublie rien , par la force même du raisonnement et la nécessité de la méthode. Eri lisant les discours de Dcmoslhène, même les plus travaillés, ces discours où Longin ne voyait pas une phrase, pas une expression que l'on pût changer ou déplacer, sans détruire la justesse cl l’énergie du langage, vous remarquerez cependant des choses soudaines, imprévues pour l'orateur, des expressions qui ont dû lui être données par l'accident du combat. Dans son plaidoyer contre Eschine , il répond à des objections qu'il vient d’cnlcndrc. S’il refuse l’ordre de discussion que veut lui imposer son adversaire, s'il développe sa défense comme il l’avait préméditée, il y entremêle cependant des répliques soudaines. Il en cherche l'occasion , il interpelle Eschine ; il attend, il défie sa réponse , et triomphe de son silence qu'il ne pouvait prévoir.
Parmi les écrits de Démosthène, on a conservé des fragments assez courts qui devaient trouver place dans des discours presque entièrement improvises. Il y a, par exemple, tout un recueil d'exordes. Cctlc précaution était devenue précepte pour Ciccrou. Vous vous souvenez que ce grand maître de tous les secrets de la parole dit quelque part que l'orateur doit être assuré du commencement de son discours, qu’ensuite, animé par la parole même, il achèvera sous l'inspiration du moment.Cicéron, par une belle similitude, rappelle que les rameurs font voguer d'abord une barque à force de bras, puis s'arrêtent, tenant les rames suspendues; mais le mouvement une fois donné pousse la barque en avant. C'est ainsi que le discours soudain, que la parole pressée par l'impulsion première du discours écrit, conserve le même élan et la même vigueur.
Si de la Grèce, entrevue rapidement , uous pas-
sons à Rome, nous y retrouvons les mêmes caractères de l'éloquence politique, l'audace et la soudaineté, avec des intérêts plus grands. L’éloquence grecque était presque renfermée dans Athènes; clic agissait sur des hommes libres, en qui la liberté avait développé tous les dons de l'intelligence; mais elle n’avait pas ce vaste théâtre , celle puissance d'action que la parole trouva dans Rome. C’est à Rome peut-être que nous devons chercher le plus haut degré de l'éloquence politique, considérée tout à la foi s comme puissance et comme art. Là parait tout entier cet empire que , dans la société antique, la parole exerçait sur les hommes assemblés. Nul doute que l'art moderne ne soit resté loin de ces exemples.
Vous souvenez-vous du passage où Rousseau, donnant la supériorité à la vie sauvage sur la vie sociale allègue pour motif que, dans la vie sauvage, l'homme endurci, développé par l’exercice et le besoin , se porte tout entier partout , que srs membres plus agiles, sa vue plus perçante, tous ses organes plus subtils ou plus forts, sont comme autant d'armes attachées à lui-même, et toujours prèles, tandis que l'homme social , l’homme civilisé, peut à peine, par mille secours étrangers, mille moyens artificiels, remplacer celle force primitive que le sauvage a seulement conservée ? On pourrait, messieurs, avec plus de justesse, appliquer ce contraste à l’orateur antique, mis en parallèle avec l'écrivain moderne. L’orateur antique, tel que Cicéron nous le montre , tel qu’il aime à lo décrire, avait bien en soi cette force immédiate, complète, indépendante. C’était l’homme , en qui la voix, la pensée, l’émc étaient le mieux développées pour une action soudaine. Ce n'était pas dans un seul discours qu'il mettait son génie; il ne faisait pas une œuvre en quelque sorte distincte de lui-même; il se portait tout entier partout, opposant, comme une armure naturelle , sa force oratoire à tous les accidents de la vie sociale , aux inimitiés, nux périls. Dans nos temps modernes, il se rencontre parfois un homme qui fait un livre meilleur que lui, c'est-à-dire, qui, s’aidant de tous les moyens de la civilisation littéraire et de l’art industriel d'écrire, travaillant, imitant, raccommodant, compose un certain nombre de pages, qui renferment un certain nombre d'idées, tandis que lui-mémc, pris sur le fait, sommé de parler, ne montrerait pas le quart du talent qu’il a mis dans son ouvrage.
De même, messieurs , en sens inverse , un orateur de Rome , un Galba , un Crassus étaient bien supérieurs à leurs écrits. Ils trouvaient, au moment, un génie qu'ils n'ont pas laisse sur le papier. Ctcérun nous l'apprend. Leurs ouvrages, que nous
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avons perdus, n’étaient plus eux-mêmes. Ils n’avaient rien d'exact, de poli, de complet. Mais, dans la chaleur du combat, lorsqu’il avait fallu montrer l'homme armé du don naturel cl soudain de la parole, le guerrier de la tribune, alors ils avaient été puissants, grands, admirables; ils avaient accompli l'œuvre de l'orateur.
Où trouverons-nous, messieurs, quelques souvenirs originaux de ces victoires de tribune, de cette action instantanée de la parole, dont lord Chatam, en Angleterre, et Mirabeau, parmi nous,ont ressuscite l'exemple? Ce n’est pas, je le crois, dans les discours même de Cicéron tels qu’ils nous ont été transmis. Ces discours portent évidemment la marque d’un art ingénieux et savant, qui lésa corrigés, embellis. Cicéron l'a dit cent fois, cl toute l'antiquité romaine le répète. Souvent ce grand orateur avait parlé d’après quelques notes fort courtes, rapidement jetées, cl que Tirou l’affranchi publia dans la suite. Elles étaient , nous apprend Quinlilien, fort simples, négligées, faites pour le besoin de l’orateur, bien différentes en cela des extraits, soigneusement travaillés, d’un autre orateur, Sutpicius. Mais les discours qui nous restent de Cicéron ne sont plus ces notes , premier jet de la pensée de l'orateur. Ou n’y trouve pas ces improvisations accidentelles qui faisaient sa force ; il y a trop d'art, trop de symétrie, trop peu de mots répétés, une élégance trop achevée.
Ce n’est pas sans doute que le don naturel de l’élégance , fortifié par l'habitude , cet art infini d’une rhétorique longtemps apprise, ne puisse inspirer quelques phrases savantes cLharmonieuses, même à ('improviste ; mais un art trop habile se fait sentir dans lesdiscours de Cicérop. Voyez même sa harangue contre Catilina. Je suis sûr que, dans la solitude de son cabinet, il a revu ces invectives soudaines, ces injures d’abord arrachées par la colère, et que, de sang-froid , il les a rendues plus amères et plus poignantes, s’il l'a pu.
Ainsi, pour trouver l’inspiration immédiate et primitive de l'éloquence romaine, il faut chercher çà et là quelques fragments conservés. Je citerai d'abord un exemple emprunté à l’orateur romaiu, le plus célèbre avant Cicéron, et le mieux loué par lui, Crassus. Il semble, à la vérité, que le talent de Crassusclail surtout judiciaire; mais vous savez quelle était, chez les anciens, l'iulime alliance de la tribune politique cl du barreau.
J.es passions développées par la liberté , étaient à la fois si puissantes cl si désordonnées, dans ces républiques orageuses, que la justice était à peine possible. Dans les préceptes donnés par les orateurs anciens, on suppose presque toujours le magistral violent, partial, injuste, corrompu; u’importc:
voilà l’homme que la parole doit enlever. Mille scènes tumultueuses 6e mêlaient sans cesse à la solennité de la justice. La forme de celle justice, le lieu où elle était rendue, le caractère des accusations si souvent politiques, la présence des partis opposés, la foule du peuple, tout excitait et élevait l’orateur. Le petit ou même le grand Châtelet, la salle des Pas-Perdus ne ressemblent pas à cet immense Forum, à celte place publique où l'on prononçait les décrets qui abolissaient les royautés d'Asie, où l'on donnait les dignités de Home, où l’on proposait, où l’on abrogeait des lois, et qui servait aussi de théâtre aux grands débats judiciaires. Une des plus belles inspirations de la parole improvisée, celle que Cicéron nous a conservée, sous le nom de Cras6us, vous ne pouvez pas la supposer ailleurs que dans le F'urum.
Voyez d’ici ce Forum tel qu’il n’est plus, celte place immense, arène journalière du peuple- roi; à l’une des extrémités, sur de hautes estrades, sont réunis les juges en grand nombre; plus bas est l’accusé, citoyen considérable, Plancus; en face l'accusateur, un homme de la famille des Brutus, redouté par la violence de ses invectives et méprisé pour scs mœurs. Un peuple immense se presse, brutus a porté la parole avec toute l’énergie de la haine. Le plus grand orateur de Rome, Crassus, a commencé la défense de l'accusé. Cependant ce vaste Forum, rempli par les spectateurs du combat judiciaire, est tout à coup traversé par une imposante cérémonie. Uue femme du sang des Brutus, Junia venait de mourir. Son corps est conduit avec pompe vers le bûcher funèbre; uue suite nombreuse de citoyens forme le cortège ; on porte au-devant les images révérées de tous .les aïeux de Junia, jusqu’au premier Brutus. Ce spectacle, cette solennité du la mort suspend un moment l'audience , cette audience en plein air, à la face de Rome et des dieux. Mais Crassus a saisi soudainement celle occasion pour accabler son adversaire^ Avec un degré inexprimable de véhémence, lançant des regards terribles sur l’accusateur, se précipitant de tous ses gestes sur lui , d’une voix tonnante et rapide, il s’écrie :
Que fais-tu là. Brutus, tranquillement assis?quc veux-tu que cette vieille femme aille annoncer sur toi à ton frère, à tons ces grands hommes dont tu vois passer les images, à tes ancétics, à Lucius Brutus, qui délivra le peuple du joug des rois? l)c quel travail, de quelle gloire, de quelle vertu, te dira-t-elle occupé? Du soin d'augmenter ton héritage? Cola serait peu digne de ta naissance; à la bonne heure, cependant : mais non ; il ne le reste rien de ce patrimoine; tes vices font dévoré. Dira-t-elle que tu t'appliques à la science des lois? Ce serait une tradition paternelle; mais, en vendant la maison de ton père, lu n'as pas même sauvé, parmi les débris de scs meubles, le siège où il était assis pour entendre scs clients. Au métier des armes? Tu n’as vu de ta vie un camp. A l’éloquence? Mais tu n'en possèdes aucune. Tu as seulement prodigué tout ce que lu avais de force et de
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voix dans ce vil trafic d'accusations et de calotnuies. Comment oses-tu voir le jour, envisager ce peuple, paraître au Forum, dans la ville, sous les veux des citoyens? N'as-tu pas frissonné à la vue de cette femme morte, et des images de tes ancêtres? Ces glorieuses images, non-seulement tu ne les imites pas dans ta vie. mais lu n'as pas même une demeure â toi pour les recueillir.
Ce morceau est tout dans les mœurs antiques, tout plein d'allusions romaines; cl cependant il conserve pour nous une étonnante énergie.
Voilà l'improvisation ; et vous sentez bien, messieurs, que plus cette vie de Rome était agitée, exposée aux attentais de la force, plus celte nécessité d'élre armé sans cesse de sa parole et de son génie était imposée à l’orateur. Un homme qui aurait eu besoin de sc retirer, pour méditer son discours ou de retrouver scs tablettes, pour le lire, était un homme perdu, anéanti. Que l'un considère ccs troubles civils qui rendirent la vie des Romains si affreuse et si dramatique pendant un dcmi-sièclc, le développement de l'éloquence, dans ses formes les plus vives et les plus soudaines, paraîtra l’inévitable résultat des malheurs et des agitations de Rome. I.à, comme ailleurs, c'clail au prix de ia souffrance qu'arrivait le génie.
Aussi, je ne m'étonne pas que, longtemps après, les écrivains, qui, sous l'empire, parlaient timidement de la république, aient caractérisé l’éloquence comme une espèce de brûlc-maison, de désordre continuel : Magna ilia eloquenlia, aient ignia, tua/eriâ alitur , et urendo careacit .
Je ne m'étonne pas que, sous la paisible servitude imposée par Auguste, ils aient rappelé avec une espèce d'effroi , ces agitations continuelles du Forum, ccs nuits culières passées à la tribune, ccs morts prématurées, ccs hommes tués par la parole. Je ne m’en étonne pas; mais je préfère, à leur incomplet témoignage, la vive peinture que Ciccrou a faite de celle vie qu'il avait éprouvée lui-mème et à laquelle il se dévouait. C'est un magnifique épisode qu’il a jeté dans ses beaux dialogues de Oratore.
Dans ces dialogues, vous le savez, il a choisi pour organes les plus célèbres orateurs de lepoquc antérieure à la sienne, Crassus, Antoine, Suipidits, Coda, etc. Au commcncemcnldc son troisième livre, il rend hommage à la mémoire de ces hommes illustres, dont il retrace les morts prématurées.
Comme je me disposais, mon frère Quinlus, à rapporter dans ce troisième livre le discours que nous avait tenu Crassus. après Antoine, uurrucl souvenir a renouvelé l’ancienne tristesse de mon âme. Ce génie, digne de l’immortalité, celle douceur demerurs, celle vertu qui brillait dans Crassus, tout fut détruit par une mort soudaine, dix jours apres les entretiens que vous venez de lire. Crassus, de retour â Rome, le dernier jour des jeux, s'éiait vivement ému â la nouvelle d'une harangua prononcée devant le peuple, et où le consul Philippe avait dit qu’il fallait un autre conseil à la
tête de la république, et que. pour fui, H ne pouvait la gouverner avec un pareil sénat. û* matin des ides de septembre, Crassus et une foulede sénateurs se rénuirent. sur une convocation de Drmus ; ce tribun . après une plainte amère contre Philippe, demanda qu’il fiit délibéré sortes outrages que Philippe avait proférés contre le sénat. dans l'assemblée du peuple. J'ai vu souvent les plus habiles s'accorder h dire que chaque fois que Crassus parlait avec quelque soin, il semblait n'avoir jamais mieux parlé. Mais cette fois on convint, d'un accord unanime, que si Crassus surpassait ordinairement tous les autres, dans ec jour, il s’était surpassé lui-mème.
Il déplora l'infortune et l'abandon du sénat qui, dans ce consul, dont le devoir était celui d'un bon père, d'un fidèle tuteur, trouvait un vil brigand, et voyait piller par lui le patrimoine de sa gloire et de sa dignité. Il dit qu'il ne fallait pas s'étonner si l'homme dont les ronseils avaient bouleversé la république, voulait repousser, loin de la république, les conseils du sénat.
Crassus, par ees paroles, ayant allumé la colère de Philippe, homme impétueux, éloquent et terrible daas la défense, celui-ci ne put le souffrir; il s'emporte, et ordonnant de saisir les biens de Crassus, il crut l'effrayer par celte menace. C'est dans ce moment que Crassus fut inspiré d'une diviuc éloquence; et déclarant qu'il ne reconnaissait plus comme consul celui pour lequel il n’était pas lui-même sénateur, il sécria : « l’enscs-lu, lorsque lu as frappé
• d'une odieuse confiscation l'autorité même du séuat tout ■ entier, quand tu l'as iudignemenl brisée sous lesyeux du « peuple, que tu pourras m'épouvanter par celle saisie de « mes biens i1 Ce n'est pas là qu’il faut porter les coups. Si
• tu veux cncbaiucr Crassus, c’est ma langue qu’il faut
• arracher; et alors, même le souffle de mon âme repoussera
• ta tyrannie. » Il parla longtemps, avec une grande force d'organe, de colère et de génie. Il développa, dans les termes les plus magnifiques cl les plus forts, il lit admettre cette déclaration, que, dans l’intérêt du peuple romain, jamais ni la prudence, ni la fidélité du sénat n'avaieot manqué â la république. Il fut préseut même, nous le voyons par les registres, à la rédaction du décret. Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne; ce fut ledernierson de cette voix que nous sembüons espérer encore lorsque nous venions dans leséuat, après sa mdn, pour regarder la placeou il s'était arrêté la dernière fois. On nous disait qu'il ressentit en parlant une douleur de côté, qui fut suivie d'une sueur aboudauie. Saisi par un frisson, il i entra chez lui tremblant de la fièvre ; et le septième jour il fut enlevé par un mal de poitrine. O trompeuses espérances des hommes! ô fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos efforts, qui se brisent au milieu même de la carrière, qui disparaissent dans la tempête, avant même d'avoir entrevu le port !
Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du Forum, il éta;t distingué par les services qu'il rendait aux particuliets et par la supériorité de son génie. etc., etc.
L’année qui suivit son consulat, cette année qui, du consentement uc tous, semblait lui ouvrir la route vers la plus haute autorité dans l'Ktat, lui ravit tout â coup, par la mort, toutes tes espérances et toutes les pensées de la rie. Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour tous les gens de bien : mais tels furent après fui les destin* de la république, qu'il est permis de dire que les dieux ne lui ont pas ôté ia vie, mais accordé la mort. Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il n*a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, (a fuite désastreuse de Marins, le carnagequi suivit son retour: enliu il u'a point vu dégrader par tous les genres de flétrissure celte république où il avait obtenu tant de gloire, lorsqu'elle-méme était si florissante.
Mais puisque j'ai pensé aux coups capricieux delà fortune, mon discours u'a pas besoin de s'égarer au loin. U me suffit,
t>our exemple, de ces hommes qui paraissent dans le diaogue que je vous rapporte. Bien que la mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve heureuse, eu sc rappelant le sort de tous ceux qui curent avec lui ce dernier entretien? Ne savons nous pas que Catulus. ce citoyen si
éminent par tout les genres de mérite, qui ne demandait à son ancien collègue Marius qne l'csil pour toute grâce, fut contraint de s'ôter lui-même la vie. La tête sanglante de Marc-Antoine, A qui tant de citoyens devaient leur salut, fut attachée à cette même tribune, où, pendant son consulat, il avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa censure, il avait parée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tète tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celledeson frère Lucius, en sorte que celui qui n'a pas été le témoin de ces horreurs semble avoir vécu et être mort avec la république. Crassus u'a point vu son proche parent Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la statue de Vesta, toute teinte du sang de son collègue le grand pontife Scœvola, ni l’affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient attachés à lui. Colta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours après, déchu doses prétentions au tribunat par la cabale de scs ennemis, fut, quelques mois plus tard, chassé de Rome. Sulpicius,quicroissailpourla gloire de l’éloquence romaine, aliaquaul avec imprudence ceux qu'il avait le plus aimes, périt d'une mort sanglante; et sa témérité ne fut point punie sans un grand dommage pour la république.
Ainsi Crassus, la gloire de ta vie, l'à-propos de ta mort, me font penser que la faveur des dieux a protégé ta naissance et tes derniers moments ; car ton courage et ta fermeté d’imet’aaraient livré au glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait préservé d’une mort violente, elle t'aurait forcé d’être spectateur des funérailles de ta patrie. Et non-sctilement la tyrannie des méchants, mais la victoire même des bons aurait affligé tes yeux de tout le sang romain qui la souillait.
Ne rcconnaissrz-vous pas ici, messieurs, une triste analogie entre ces annales sanglantes de la tribune romaine et l'histoire de nos premiers orateurs politiques? Lorsque, au commencement de nos troubles civils, on voyait ces hommes éclatants d'esprit et d'espérance, se presser autour d’une tribune nouvelle cl inconnue, aurait-on pensé que, quelques mois après pour les uns, quelques années après pour les autres, presque tous auraient disparu? Mirabeau, il est tombé comme Crassus, tué par la tribune; et ces jeunes gens faits pour la gloire, et qui n'ont pas eu le temps de la recueillir, ou qui l'ont gàlée, Barnavc, et d'autres, ils sont morts comme le jeune Sulpicius, sous le glaive des proscripleurs. Le talent de la parole les désignait pour l’échafaud. Presque tous les hommes célèbres d'alors furent emportés, dévorés par la tempête civile.
Ainsi l'élude de l'éloquence, loin de nous ramener à la méditation des formes littéraires, comme l’ont voulu quelques rhéteurs, nous précipite, nous enfonce plus que nous ne voudrions dans tous les souvenirs del’hisloirc politique et de la morale, qui en est l’Ame cl la vie.
Il faut maintenant, messieurs, compléter par des exemples moins connus , cette idée , cette esquisse que j'ai voulu vous donner du caractère libre, énergique, soudain de l'éloquence politique dans l'antiquité. Le dernier exemple que je choisirai, est emprunté à Cicéron, précisément parce qu’il vous fera voir Cicéron sous un autre aspect que celui qui vous est le plus familier. Vous assis-
terez par celle lecture i une scène intérienre du sénat. Vous verrez comment une éloquence qui n’a rien de pompeux ni de préparé, arrivait soudainement à l’orateur dans les débats du sénat. En songeant que de telles épreuves étaient journalières, vous aurez peine i concevoir la vie laborieuse, dévorante, que quelques-uns de ces hommes ont soutenue si longtemps. Quel plus grand phénomène moral que Cicéron! Cette activité perpétuelle, ces crises d’inquiétude, d’ambition et de douleur, et ces continuelles études ; cet homme qui, sans cesse, menacé dans son salut, dans sa gloire, en bulle aux plus mortelles inimitiés, ne peut se sauver un moment dans sa maison de campagne, qu’aussitôt tous les souvenirs de la Grèce, la philosophie, la poésie, les sciences naturelles, les arts, ne le préoccupent tout entier; puis, qui rentre dans Rome pour y trouver la guerre au Forum, la guerre aa sénat!
Mais laissons ce panégyrique inutile, et venons à l'exemple que je vous ai promis. Il montre bien celle convulsion perpétuelle de l'État romain si contraire i l'ordre, au bonheur, si favorable au talent.
Clodius, ancien anti de Cicéron, a été accusé, comme vous le savez, d’avoir profané les mystères de la bonne Déesse, dans la maison de César. Traduit devant les ccnlumvirs, il a gagné ou effrayé le plus grand nombre de scs juges; le tribunal avait fait venir une garde nombreuse pour sc mettre â l'abri des satellites de Clodius. Malgré celte précaution , Clodius est absous, « Apparemment, dit «alors le grave Calulus, les juges n’avaient de- « mandé des gardes que pour mettre à l’abri l’ar- « gent qu'ils ont reçu de Clodius : » voilé la vie romaine de ces temps. Cependant, de la place publique, Clodius s'est rendu à rassemblée du sénat avec toute l'effronterie de sou absolution récente ; Cicéron, indigné, prend la parole; entendez- le dans une lettre familière raconter cette journée :
J’ai accablé Clodius en face dans le sénat, d'abord par un discours suivi et plein de véhémence; puis dans une altercation dont je ne vous donnerai que quelques traits ; car le rtMe ne peut avoir de force cl de grâce, n'étant plus animé par celte chaleur de la discussion, ou comme tous dites, vous autres Grecs, du combat. Aux ides de mai, nous étions assemblés au sénat. Invité à dire mon avis, je parlai de la république eu général, et j'amenai divinement la parole sur Clodius.» Il ne fallait pas que. pour une blessure, le sénat sc laissât vaincre et perdit courage. Le coup était de telle nature, que l’on ne devait ni se le dissimuler, ois’eo effrayer. Nous paraîtrions lâches d’en avoir peur, et stupides de ne pas nous en apercevoir. Lentulus avait été absous deux fois; Catilina deux fois. Celui-ci était le troisième que les tribunaux lâchaient contre la république. Tu le trompes, Clodius, les juges ne t’ont pas laissé Rome pour ville, mais pour prisou.Iis n’ont pas voulu le retenir dans la cité, mais tepriver de l’exil. Ainsi donc, pères conscrits, ranimez votre courage. L'union des hommes de bien subsiste. Ils ont une douleur de plus; mais Irur vertu u'en est pas affaiblie; aucun
•lorumage nouveau n'est survenu ; mais le mal qui existait
a été découvert. Parmi les juges d’un homme pervers, il s'est trouvé plusieurs hommes semblables à lui. • Mais qu’est-ce que je fais ?j’ai presque enfermé uu discours dans une lettre. Revenons à la dispute. Ce bel enfant se lève et me rcproched'avoir visité les eaux de Baie» — Mensonge mais qu’importe? est-ce la même chose que d’avoir visité les mystères? ai-je reparti, etc., etc. — Jusques à quand, reprend Clodius.soulTrirous-nousceroi?— Tu prononces le nom de Roi {Marci »■* rev)* lui dis-je; mais Rai n’a fait de loi aucune mention (il avait, comme on sait, dévoré en espérance la succession de Bai.) — Tu as acheté une maison, me dit-il. — Crois-tu, lui ai-je répondu, que ce soit même chose que d’acheter ses juges? — Les juges, me dit-il, ils net’ont pas cru, malgré Ion serment. — Il y en a viogt-cinq, ai-je dit, qui m’ont cru sur parole; et les trente même qui l’ont absous ne te croyaient pas; car ils ont reçu ton argent d’avance. — Abattu par les cris qui s’élevèrent, il resta court et fut terrassé.
Voilà, messieurs, quelle était à Rome l'éloquence politique en famille, dans l’intérieur du sénat au milieu de ces graves pères conscrits.
L’excès de la liberté était son inspiration ; la parole soudaine, son arme la plus puissante. Sous cette forme, l’éloquence politique semble n’appartenir à nos États modernes que dans les époques de troubles et de révolutions. Vous ne pourriez vous figurer dans la chambre des lords d'Angleterre un débat semblable; une altercation si violente entre deux hommes considérables, sans autre fin que des injures dites réciproquement. Telle fut la société romaine, admirable et affreux mélange de liberté, de génie, de force et d’anarchie. C'était là que poussaient les grands hommes et les grands orateurs, avec une énergie sans égaie.
Si nous jetons un regard sur tout ce monde intermediaire entre les grands jours de la liberté romaine cl nus temps modernes, l’éloquence politique a disparu. Sous les premiers empereurs elle se produit encore à demi dans Rome, à la suite des débats judiciaires; mais elle est singulièrement dénaturée et avilie.
Home souffrit tous les maux de la servitude par toutes les institutions, et sous tous les noms qui avaient protégé sa liberté. Le droit universel d’accusation, cette espèce de magistrature dont chaque citoyen était revêtu pour la liberté commune, donna, sous les Césars, ces délations infâmes au profit de la tyrannie, celle éloquence lucrative et sanguinaire, lucrosam et sanguinolentam eloquentiam, dont parle Tacite. Cremulius, Gord us, llclvidius, Tbraseas, périrent sous ces accusations politiques empruntées aux anciennes formes de la république.
Mais ce contre-sens bizarre, cette prostitution du talent qui faisait de la parole un instrument servile, ne pouvaient rien inspirer de grand eide durable. Quelquefois seulement, lorsque l’autorité du prince pesait avec moins de rigueur, celte attaque permettant une défense, on vit la liberté politique,
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toujours mêlée à l'éloquence judiciaire, reparaître dans la bouche des Diîne et des Tacite. Leurs discours ont péri; mais, en lisant les histoires de Tacite, nous ne pouvons douter qu’il n’ail été grand orateur, dans l’accusation du crime et la défense <le la vertu. Pline (I), son atni, nous apprend qu’il répondait sur-le-champ avec une force singulière et une gravite majestueuse.
A côté de ce sublime talent, florissait l’éloquence frivole et fastueuse des rhéteurs. Le même Pline raconte qu’il vient d’cnlendrc un Grec nommé Iséc :
Jamais, dit-il, I*ée ne se prépare; et il parle toujours en homme préparé. Son style est grec et attique. ses débuts sont faciles, élégants, harmonieux, quelquefois graves et pleins de force; il demande un sujet, il laisse le choix aux auditeurs, et prend le rété de la question qu’îl leur plaît; puis il se lève, s'enveloppe de sa robe et commence. Les mots, les idées lui arrivent, tout lui obéit, les paroles se pressent en foule ; et quelles paroles ! élégantes, pures. On aperçoit dans scs discotirssoudains une grande lecture, un grand exercice du style; il débute avec convenance; if raconte avec clarté; il discute vivement; résume avec force; il instruit ; il plaît ; il touche.
Enfin, c’est un admirable orateur, cl cependant c’était un sophiste dont personne n’a jamais parlé, excepté Pline. Il y a donc, pour ainsi dire, uuo contrefaçon du (aient de la parole. Il est une espèce d’illusion, de prestige que peut opérer, même sur les habiles, la seule facilité du langage. Que manquait-il, sans doute, à celte éloquence du sophiste grec? La conviction, la vérité, la passion; c'està-dire toute l’éloqucnco. C’était un tour de force, au lieu d'étre un effort de talent.
La véritable éloquence, celle qui a la liberté pour à tue cl la parole soudaine pour instrument, reparut avec le christianisme. Ses premiers orateurs furent les Démoslhène de leur temps, les défenseurs du plus grand intérêt social. No pouvant pins affranchir les corps, abattus sous le glaive des prétoriens , ils se chargèrent des âmes. Ces hommes, qui n’avaient plus ni patrie, ni droits publics n défendre, ils les rejetèrent vers le ciel. Çca imaginations, qui étaient éteintes par la servitude, ils surent les ranimer, les passionner jusqu’à l'enthousiasme pour des sentiments nouveaux.
Ainsi naquit l’éloquence politique religieuse; c’est l’idée qu'il faut prendre des premiers Pères de l'Église. Us forment le troisième âge de l'éloquence active : Ils Grecs, les Romains et les chrétiens cosmopolites !
Deux choses distinguent les premiers orateurs du christianisme, la parole soudaine et l'action sur le peuple. Saint Augusliu vous dit : » lorsque tous « se taisent pour écouter un seul, et qu’ils tien-
(I) Répondit Cornellux Taeitus eloquentiaimè,*!, quod ctimium ovations rjui inert, ««,«>£».
« nent leurs yeux attachés sur lui, l'usage, la •t décence, ne permettent pas de l'interrompre, w pour lui demander ce que l'on n'a pas compris ; «c'est pour cela, surtout, que la sollicitude de « l'orateur doit aider l'auditoire silencieux. Une «multitude, avide d'instruction, a coutume de « manifester, par quelque mouvement, si elle a « compris. Jusqu'au moment où elle donne ce « signe, il faut retourner le sujet avec une infinie « variété d’expression : voilà ce que ne peuvent « faire ceux qui débitent mot à mot un discours « retenu de mémoire. »
PTesl-ce pas là, messieurs, le vrai portrait de l'orateur? Il devine ce qui manque à sa pensée; les paroles lui naissent par le besoin des hommes qui l’écoutent.
Mais de plus, messieurs, dans les premiers temps du christianisme, la vérité passionnée des sentiments qui agitaient les âmes, l’enthousiasme dont étaient saisis tous ces hommes de Judée, de Syrie, de Grèce, d’Afrique, d’Espagne, qui devenaient concitoyens dans l’Église, donnait à cetle éloquence une force irrésistible. Quels étaient les intérêts de cette cité chrétienne, voyageuse, incertaine, menacée? C’était de corriger un vice, de prévenir un scandale qui déshonorait le peuple naissant, d’empêcher qu’on ne vint profaner, par la débauche d'une fête, les tombeaux des martyrs, ou qu’on ne fit un marché de l'Église; c'était de proposer le rachat de captifs, ou de demander que des sectaires qui avaient tué un prêtre chrétien ne fussent pas punis de mort, parce que le sang d’une victime, môme prise parmi les persécuteurs, eût fait honte à la foi nouvelle.
Quelle merveilleuse chaleur devait animer les discours de ces hommes! Venaient-ils comme des rhéteurs longuement préparés, ou comme des sophistes indifférents à la cause qu'ils défendent, et jaloux seulement de bien dire? Non : ils étaient tout pleins d’une vérité qui débordait dans leurs paroles.
Saint Augustin nous raconte, avec une naïveté charmante, qu'un jour devant parler à son peuple de Numidie, il avait médité un beau discours. Il aimait prodigieusement les lettres; sa conversion avait été commencée par un dialogue de Cicéron ; l’antithèse et tous les artifices du langage lui plaisaient beaucoup. Il avait donc préparé un sermon bien poli. Mais arrivé dans la chaire chrétienne, lorsqu’il voit ces matelots d'Hippone, ces marins grossiers, qui n’ont d’autre idée que leurs profanes et grossières fantaisies, que leurs jeux de gladiateurs ou leurs festins de débauche, il change de texte, il oublie son discours, il parie avec les premières paroles qui lui viennent; il est simple, gros-
sier comme ses auditeurs ; il pleure, il attendrit ces hommes; et depuis ce temps on n’a plus ni chanté, ni fait !a débauche dans l'église d'Hippone.
Quel est le rhéteur ancien, quel est le sophiste admiré par Pline, qui ail fait de ces choscs-là? Ils ont prononcé des discours ; on a applaudi : voilà tout.
Évidemment, celte môme force de l’éloquence religieuse, s’appliquant aux intérêts civils, se conserva pendant louhe la durée du moyen âge. Cest par elle qu’il faut expliquer des faits miraculeux dont les légendaires ont encombre l’histoire. Ces rois barbares , domptés par une vision , cet Attila qui a vu deux anges en l’air qui l’ont arrêté lorsqu’il s’approchait de l’évêque de Rome, nous attestent seulement que les hommes du christianisme enté sur l'ancienne société avaient conservé, selon le génie du temps , celle puissance de persuasion, cette autorité de la parole qui subjugue les âmes. Lorsque l’un d'eux se présentait devant les hommes grossiers du Nord, avec l'appareil majestueux de leur sacerdoce , les chefs barbares cédaient aux prières touchantes du pontife intrépide, au milieu de la peur qu'il avait pour ses frères ; et ils se plaignaient ensuite d'avoir été enchantés par des parole» magiques. C’est ainsi que dans la chute de l’ancienne société, dans la barbarie du moyen âge, l’éloquence, considérée comme l’action la plus puissante de la force morale , garda son empire bien des siècles encore.
Au milieu de la civilisation moderne, cette éloquence perdit de son pouvoir : clic prend quelque chose de pompeux , de régulier , de sublime, d’incomparable, quand c’est Bossuet qui parle. Mais peut-être Bossuet, avec plus de génie, ne dominait pas, ne troublait pas, n'agitait pas, comme ces hommes des premiers temps de l’Église ; ou du moins c'étaient des consciences choisies qu’il troublait. El, cependant, quel homme fut jamais mieux doué de tous les dons qui peuvent faire l'ora • leur soudain et inspiré. Mais son éloquence s’exerçait dans des solennités préparées. Bossuet n’a pas prêché de missions , n'a pas demandé grâce pour des rebelles, n'a pas accusé des hommes puissants. Enfin , il n'a pas besoin d’entrer avec passion dans des intérêts présents et populaires. Aussi quelque sublimes que soient scs ouvrages par la magnificence du langage cl par l’inspiration poétique, il n'a pas eu toutes les grandes occasions oratoires de convaincre et d’attendrir; et c’est de lui qu'on peut dire que son génie est encore supérieur à tout ce qu'il a fait.
Voilà donc, messieurs , les mouvements divers de l’éloquence chez les nations civilisées. Elle est d'abord toute politique, puis politique religieuse ;
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puis exclusivement religieuse , jusqu'au moment où les idées de liberté sociale reparurent dans l'Europe éclairée. Avec ces généreuses idées, on vit renaître l'éloquence politique. C’est elle que nous allons, messieurs, chercher en Angleterre. Si les opinions philosophiques, si les idées de réforme qui remplissaient nos ouvrages ont préparé notre tribune, cependant, c’est l’exemple de l’Angleterre, ce sont surtout les grands débats sur les événements d’Amérique qui ont mis, de plus près, le feu aux imaginations françaises.
Il faut donc, pour mieux comprendre celte puissance nouvelle de la tribune qui devient la voix du dix-huitième siècle mourant, écouter d'abord l'Angleterre; il faut rapidement parcourir les diverses époques de l’éloquence britannique, depuis le temps où, encore tout imprégnée des passions religieuses, elle n’était qu’une scolastique turbulente, jusqu’au moment où elle proclamait, avec un généreux enthousiasme , les grands principes de liberté , de justice et de respect pour les droits de l'humanité.
ONZIÈME LEÇON
L’éloquence politique placée moins haut par Cicéron que l’éloquence judiciaire. Pourquoi. — Rare et tardive chez les modernes.— Elle n'a longtemps d’autre asile que les conciles. — Anciens états généraux de France.— Parlement d’Angleterre. — Vicissitude de la constitution anglaise. — Epoques diverses du parlement. — Epoques scolastique et religieuse. — De l’éioqnence de Cromwell.
— Première époque toute politique. — Portrait de Bolingbroke.— Windham. Walpole. Pulteney. — Citations.
— Résumé.
Messieurs,
Notre dernière séance était un épisode, mais un épisode nécessaire. Nous ne pouvions arriver de prime abord à celte éloquence politique des modernes, qui naquit en France de l’esprit littéraire et en Angleterre de la controverse religieuse, mais qui, par celle double origine, devait, dans les deux pays, s’éloigner également de l 'éloquence politique des anciens.
Nous avons jeté un regard sur celte antiquité vers laquelle on aime toujours à revenir. Nous avons entrevu ce modèle grand et original qui ne peut guère se reproduire pour nous. Nous avons fait paraître rapidement sous vos yeux ces physionomies de la tribune antique, auxquelles on ne peut rien comparer dans la régularité de nos temps modernes. Quelques vérités d’observation plutôt que de théorie, quelques idées générales sur l’éloquence politique, sont indirectement sorties pour nous de cette superficielle revue.
Aux yeux des anciens, l’éloquence politique
n’était pas la première, la plus grande des formes qu’employait le talent. Cicéron nous l’indique :
« Dans tous les autres sujets , dit-il, un discours « à faire n’est qu’un jeu pour l'homme qui n’est « pas sans talent, sans expérience, ni tout à fait « étranger aux lettres et à la culture de l’esprit :
« dans le débat judiciaire, la tâche est grande ; u et je ne sais même si ce n’est de beaucoup la u plus grande parmi les œuvres humaines. » Omnium cœteraruni rerum o ratio, miki credo, ludu» est homini non hebeti , neque inexercitato, neque communium litterarum et politiori» humanitatie esperti; in causarum contentionibus magnum eet quoddam opus ; atque haud sciant, an de humants operibus longe maximum. Vous le voycx : ce consul, cc grand homme d’État, cet oraleur de la place publique et du sérial, ôtait à la tribune publique sa primauté naturelle et la transférait au barreau. Pourquoi, messieurs? C’est que le barreau, dans l’antiquité, était réellement une arène politique, c’est que toutes les passions qui agitaient l'assemblée populaire dominaient aussi l’âme du juge. Formes rigoureuses, texte littéral des lois, tout cela n’arrélail pas des hommes animés d’un sentiment de liberté plus militaire que civil. Tout procès considérable était un grand combat où toutes les passions qui troublaient la république étaient en scène. Ainsi, cc qui fait la grandeur de l’éloquence politique appartenait presque toujours aux débats judiciaires des anciens; cl de plus , il y avait l'intérêt du drame, l’homme attaqué, défendu, le spectacle d'une vie en péril, d’une gloire compromise, ou d’une juste vengeance à satisfaire, d'une grande expiation à demander au nom de la patrie.
Ne l'oublions pas d’ailleurs ; et celle éloquence judiciaire toujours animée des passions publiques, et l’éloquence délibérative avaient à la fois pour les anciens la réalité, l’activité du combat et la beauté d’une œuvre de l’imagination et de l’art.
Quand vous lises les traités de rhétorique de Cicéron, quand .vous voyez les minutieuses attentions auxquelles se complaît ce grand homme, ces analyses si détaillées, si fines, de tous les procédés du langage, vous avez peine à croire qu’il s'occupe d’armer un homme pour le combat; il a l’air, au contraire , de former l’esprit élégant d'un rhéteur pour les études oiseuses du cabiucl. I/cnlcndeivous qui s’extasie sur la cadence heureuse de celte phrase : Judicium patrie filii temeritas çoutprobacil, prononcée par Crassus ou par un autre grand orateur devant le peuple romain ? Combien il admire ce dichorée ; comprobacit! avec quel soin I il nous avertit que la moindre altération dans celle | harmonie détruirait tout ! jàm milia sunt.
416 COURS DK UTTËRATUHE FRANÇAISE.
Ainsi pour ces peuples à rimagiualion vive el musicale, la loi suprême était lu passion habilement excitée; l'éloquence tenait lieu de justice, et l'harmonie était une grande, une indispensable partie de l'éloquence.
Mais lorsque nous arrivons, messieurs, vers nos froids climats, vers nos institutions compliquées, nées de la raison el du besoin, bien plus que de l'enthousiasme, et presque toujours appliquées à des intérêts de commerce et d'iudustrio sociale, nous ne pouvons plus retrouver celle puissance de l'imagination oratoire, ni cette vive sensibilité, celle exigeante délicatesse dans les auditeurs. C'est une autre éloquence qu'il faut à des esprits plus éclairés et plus calmes.
Hcmarquons-le, d’ailleurs, messieurs: ce ne sont pas les nations modernes les mieux nées pour les aria de l'esprit qui, les premières, ont reçu celle inspiration que le débat politique, que la liberté de la parole peut donner au talent.
L’Italie du moyen âge, si favorable à la poésie, ne vil pas renaître l'éloquence romaine. I.c sénat de Venise discutait dans le mystère ; et à Florence, on proscrivait si vile, que les orateurs n'avaient pas le temps d'achever leurs discours.
Dans cette Italie moderne, point d'éloquence politique, malgré tant de républiques. Chose remarquable! l'énergie de la parole semble lui manquer comme le courage militaire. Là, point d'orateurs célèbres dont le talent se manifeste dans un sénat nombreux ou dans une assemblée populaire, mais des publicistes habiles, qui font secrètement des mémoires pour les conseils des républiques ou des princes. C'est aiosi que se Tonna Machiavel , admirable écrivain, mais non pas orateur. Les discours mêmes qu'il a jetés dans son Histoire de Florence ne semblent pas animés de passions réelles. Ce sont des œuvres littéraires, des imitations, des réminiscences de Titc-Live. On scnl que Machiavel n’avait pas sous les yeux le modèle vivant de cette éloquence qu’il met dans la bouche de Renault d'Albizzi , ou de tel autre citoyen de Florence.
Le lieu, peut-être, où l'éloquence délibérative, l'éloquence de ia discussion libre se produisit, dans le moyen âge , avec le plus d'éclat et d’empire , c'étaient les conciles. Les conciles ont été les assemblées religieuses et politiques de tout le moyen âge. Croyez-vous, en effet, messieurs, qne ce fût dans les champs de mai de Charlemagne que l'oti entendit une discussion complète et libre? Je sais que la monarchie militaire cl féodale de ce conquérant a été quelquefois citée comme un premier essai de gouvernement représentatif. Mais dans le fait, lorsque Charlemagne, entouré de scs barons et de scs grands officiers, arrivait à scs assemblée?
d’Aix-la-Chapelle ou de Francfort, ou proclamait la lui, le capitulaire qu'il avait décrété; la foule immense qui élail là , Français ou même Gaulois , répondaient par des acclamations; et on inscrivait sur les lettres patentes : Cum assensu omnium; mais on n'avait point parlé, ni surtout contredit. Au contraire, dans les conciles généraux, dès le troisième siècle du christianisme , et dans ces conciles provinciaux qui se renouvelaient si fréquemment à toutes les époques du Ras-Empire el du moyen âge, on discutait, avec une grande force el une grande liberté, les intérêts de la religion, ou venait se perdre et se renouveler toute l’existence civile des peuples. Dans quelques pays même, en Espagne par exemple, les conciles étaient évidemment des assemblées politiques. On y faisait des lois criminelles, qui portent, au milieu de ce temps barbare, le caractère d'une raison plus haute et d’une justice incomparablement plus humaine. Ces lois, sans doute, n'étaient pas décrétées sans de sérieux débats. Je ne vous donne pas ici, messieurs, celte influence politique des assemblées d'évêques comme un modèle de constitution sociale. J’y vuis seulement l'autorité de la parole cl l’exemple d*un libre el salutaire débat.
Il élail naturel que, dans un temps de domination brutale, le raisonnement seul ne pût conlrcpeser la force matérielle. La parole , qui est l'instrument de la force morale, avait besoin ahiTs. pour être inviolable, de sortir d’un sanctuaire et non d une tribune. Elle trouvait là son asile contre la puissance militaire ; elle établissait son droit de conquête dans ccs assemblées où l'iulclligcucc était protégée par la religion. Cette pieuse sauvegarde, celle illusion d'un saint respect, qui se plaçait à la porte du concile, en rendait seule les délibérations impunies et libres, et ne les soumettait qu'aux mouvements de la conscience et à l’ascendant de la parole.
Hors de là, si vous jetez les yeux sur la longue histoire de la civilisation européenne, cheminant, comme elle peut, à travers les guerres, les despotismes, les révolutions, bien peu d'asiles vous semblent ouverts à celte parole, qui a besoin de toute sa liberté pour avoir toute sa puissance, et qui a besoin d’un peu de sécurité pour avoir toute sa liberté.
Nos anciens étals généraux, vers le temps du roi Jean, avaient offert, au milieu des désastres delà France, un grand spectacle, un curieux monument du patriotisme et de l'esprit national. Mais, à des époques moins éloignées , vous savez combien ces assemblées, dont le retour était si rare, furent gênées dans Icut action par des règles de discipline intérieure. Souvent la libre discussion y trouvait à
peine place. Souvent c'était une cérémonie pompeuse plutôt qu'un débat. Chacun des trois ordres était représenté par un orateur. Cet orateur exprimait dans un discours les plaintes et les vœux de l'ordre au nom duquel il parlait. On a peine à retrouver, dans les monuments du temps, les traces de quelque débat libre et prolongé. I»a convocation irrégulière et peu fréquente de ces assemblées, leur courte durée, la désuétude des traditions, tendaient à les rendre impuissantes.
Dans les états généraux ou dans ces grandes assemblées simulant les étals généraux, que vous voyex présidées par le chancelier do I/lIospiUJ, (oui sc passe avec une sorte de pompe, qui interdit l'énergie et la liberté du débat. Le chancelier, dans uri savant discours pleiu de citations antiques et de loyales paroles, vante lieaucoup les étals géuéraux.
« 11 n'c&l, dit-il, acte tant digue d'un rui et si propre « à lui, que de tenir les étals et de donner audicuec « générale à ses sujets. » Mais ce principe fut bien vile oublié, au milieu des actes du pouvoir absolu ci des fureurs de la guerre civile. Les annales de nos étals généraux demeurent presque entièrement stériles pour l'éloquence. Le parlement seul, le parlement de Paris a laissé quelques beaux monuments d'antique indépendauce dont je tous ai déjà plusieurs fois entrclciius.
C’est eu Angleterre, messieurs, qu'il existait des états permanents cl libres, un droit ancien de discussion sur les intérêts publics; c'est l'Angleterre qui, dès le temps de Comines, paraissait à cet historien judicieux un pays à part, où le peuple avait ses droits dans le gouvernement et se mêlait des affaires.
C’est donc là, messieurs, que nous devons rechercher les premières applications et les progrès de l'éloquence politique parmi les modernes. Ce tableau sera fort divers. Les gouvernements les plus uniformes eu apparence changent beaucoup. Lisez Hallain : bien qu'il regarde la constitution anglaise comme une œuvre unique cl toujours la même, bien qu’il diffère de l'opinion de Hume, et que, dans les temps meme où Hume n'avait vu que le pouvoir arbitraire , HaJIam retrouve déjà tous les principes de la constitution; cependant l’Angleterre, dans son ouvrage, change tout à fait d'aspect à chaque nouveau règne, et surtout à chaque siècle. Quelle différence prodigieuse entre l'époque où uu député des communes, pour un discours au parlement, était rais en prison par un ordre du roi. et cette indépendance inviolable dont la parole jouit en Angleterre et qui appartient nécessairement à la vie politique d'un État libre! Quel intervalle entre le temps où les débats parlementaires étaient, pour ainsi dire, intérieurs et domestiques, renfermés
dans le cercle d'un petit nombre d'hommes, et interdits au reste de la nation, et le temps où ces débats, aussitôt publiés, sont entendus de toute l’Angleterre ! Quelle différence, à des époques d'ailleurs assez voisiues, cuire la publicité furtive, incomplète, que recevaient ces débats parlementaires, reproduits dans une feuille sous des noms étrangers, sous des anagrammes obscurs, et ces mille Journaux qui les colportent et les traduisent dans le monde entier! Enfin pour marquer la plus incalculable différence, quelle distance entre la tribune anglaise du dix-septième siècle , solitaire, opprimée, sans liberté de la presse, et la tribune de nos jours, appuyée sur le secours permanent d’une presse inviolable!
Si vous passiez de celle histoire de la parole en elle-même, à toutes les autres modifications du gouvernement, vous seriez encore plus frappés de celte prodigieuse mutabilité, ou plutôt de celte continuelle progression.
Ce qu’il nous importe de retracer eu ce moment, c’tsl l’action que le pouvoir politique manifesté par la parole, eu Angleterre , devait exercer sur l'Europe, alorsmémeque celle influence était bien moins libre et moins active que de nos jours. Ce que nous cherchons, c'est le nombre d’idées politiques mises dans le monde par les institutions cl la tribune anglaise, avant que les discussions philosophiques de France aicul fait naître une tribune bien autrement puissante.
11 nous faut donc feuilleter ces recueils éuormes, et pourtant incomplets, du parlement britannique, y chercher, nous ne diruus pas les exemples oratoires (cette vue serait puérile), mais les passions qui animèrent le talent, y saisir ce qui appartient à l'éloquence politique en clic-même et au génie particulier des Anglais, enfin tout ce qui semblera chez eux un progrès, uu caractère que la tribune seule pouvait leur donner , cl qui ne serait pas venu de la littérature et du raisomicmcni philosophique.
On peut révoquer eu doute l'intérêt d'une recherche semblable. Peut-être même les premiers détails vous eu parai iront-ils arides et bien étrangers à l’histoire de l'éloquence.
LaFraucca excellé dans les lettres. Non-seulement elle a produit beaucoup de grands écrivains, d'ccrivainsdr génie, mais clic a eu, pour ainsi dire, une intelligence générale, une facilité naturelle cl ingénieuse, commune à une foule d'hommes. Nulle part, peut-être ,1a médiocrité même n’eut autant d'esprit.
Il ii eu va pas ainsi chez d’autres peuples. La civilisation s'y développe avec moins d’égalité. Quelques hommes supérieurs éclatent , dominent; ils soûl grands poètes, grands philosophes. L'art est
peu cultivé par les autres. Il n’est permis que d’étre homme de génie. Le goût, l'élégance sont ignorés ou dédaignés. Celte idée que fait naître une partie de la littérature des Anglais , sc trouve encore justifiée parles monumentsde leur éloquence poli tique.
Vous y rencontre* çà et là des choses grandes et fortes; mais souvent, quoique le pays fût bien gouverné , quoique les ministres eussent raison , quoique l’Angleterre s’enrichit, formât d'heureuses alliances , étendit son pouvoir, sa tribune était sans éclat, sans grandeur. Il y a telle session anglaise où il ne s’est pas fait une phrase éloquente, ou il ne s'est pas dit un bon mol, et où les affaires ont merveilleusement prospéré. Cette nature d’esprit, ce goût de l’utile, cette indifférence de l’ingénieux qui n’est qu'ingénieux , est un trait remarquable dans l’histoire des Anglais; mais cela doit un peu décolorer leurs annales parlementaires, lorsqu’on viendra, dans une vue qui n’est pas frivole, mais qui toutefois n’est pas immédiatement politique, feuilleter ces annales, et que comparant les moyens aux résultats , on voudra retrouver le génie des orateurs antiques , on sera tout étonné et on sera tenté de dire comme Cicéron, lorsqu'il rappelle les premiers grands événements de Rome, accomplis à une époque où elle était encore barbare : Quàm magna et mania rerborum! Que de grandes choses faites sans le secours de la parole !
Un homme du plus beau talent avait, je m’en souviens, pour objection contre les gouvernements représentatifs, que ces gouvernements n’étaient pas favorables aux lettres et ne produisaient pas d'assez grands orateurs. Il insistait sur ce reproche avec une vivacité singulière. On pouvait lui répondre que les gouvernements ont dans le inonde une autre vocation que de former des hommes éloquents. La liberté, le bonheur, la dignité morale des nations valent bien l'élégance du style. Mais, de plus, l’objection n’est pas fondée. Tout au contraire : au lieu de l’admettre et de la généraliser, on peut, je crois, marquer les causes particulières qui, pendant longues années, ont restreint l'essor du génie britannique dans une carrière naturellement si favorable.
El d'abord, n’oublions pas que, par le bonheur même de leurs institutions prématurées au milieu de l'Europe moderne, la tribune des Anglais a précédé l’époque de leur développement moral et littéraire. Cette rudesse et cette grossièreté par laquelle ont passé d'autres peuples dans la culture des arts, l’Angleterre l’a traversée dans sa vie politique.
De. plus, les formes antiques du parlement , le secret qui longtemps enveloppa scs séances, les précautions auxquelles était assujettie la parole, pour éviter tout débat personnel, devaient affaiblir l'énergie du langage. Songez» l'autorité absolue de
ce président tellement impassibleque,dansdc vieux procès-verbaux de la chambre des communes , il ne semble pas un homme : on ne le désigne que par ces mots : La chaire (the chair) commande le silence. La chaire rappelle à l’ordre. La chaire termine le débat. Ce fut sous celle rigoureuse discipline que sc forma la chambre des communes. Elle l’observa jusqu’à certain point, même dans la révolution et ta guerre civile; et ce fait , frivole en apparence, ne contribua pas médiocrement à laisser à l’éloquence anglaise quelque chose de calme et de formaliste; de là, cet autre Usage de ne point répondre directement, de ne jamais prendre à partie celui que l’on combat; et, quand on se lève tout impatient de réfuter un sophisme, d’accabler un adversaire , cette nécessité de se tourner vers le president et de lui adresser paisiblement la parole. Enfin la nature même des débats, la discussion fréquente des intérêts de commerce, l'examen des traités d’alliance, sous un point de vue de profit plutôt que de gloire, le détail des taxes et des perceptions, toutes ces choses que l’esprit moderne élève par des idées d’ordre cl de système, traitées alors avec un bon sens assez rude, n’offraient pas beaucoup d’occasions au génie des orateurs. A ce sujet, M. Hume dit que la chambre des communes ressemble plus à un greffe qu’à un sénat antique. Pour expliquer le peu d’éloquence des orateurs, il allègue encore l'indifférence des auditeurs, qui, dit-il, aussitôt que l’heure du dîner arrive, laisseraient là Cicéron lui-même. Depuis longtemps tout est change sur ce point. Vous savez la ténacité des débats du parlement britannique, et ces interminables séances de nuit , prolongées jusqu’au malin : magistratuum concionct pemoctantium in rottris.
Admettons cependant ces différences techniques, matérielles , qui séparent un banc de l'opposition anglaise d’une tribune grecque ou romaine. Les différences morales sont bien plus grandes encore. Sans doute, de grands événements politiques ont agité rAngleterre;sans doute, il ne lui a rien manque pour l’éloquence, ni les révolutions, ni les crimes, ni les malheurs, ni la gloire; mais ces révolutions se sont développées d'abord sous l'influence thcologique. Ce parlement, qui avait quelque chose de formaliste dans les habitudes de la régularité de ses débats, prit un caractère scolastique sous l'autorité des passions puritaines. Sans doute, ces puritains , si vivement dépeints par un écrivain de nos jours, inspirant l'esprit de révolte au nom de Dieu, ces prédicateurs, qui, pendant le combat, se faisaient tenir les bras élevés au ciel, comme Moïse, et animaient au meurtre leurs partisans fanatiques , ces hommes avaient à leur ina-
TABLEAU Dl) DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
nière une irrésistible éloquence : leur démagogie religieuse surpassait en fureur la liberté antique; mais ces hommes étaient errants dans les forêts de l'Écosse. Sur le théâtre des affaires et des intérêts du pays, arrivaient au contraire des puritains sco- . lasliques, dont l’âpre véhémence était soumise à des formes régulières et à une méthode pédantesquement inexorable. Pym et tant d'autres, dont la parole fut si forte pour détruire, ont dans leur air quelque chose de calme, de froid, qui ne va guère aux révolutions; ils discutent en logiciens; ils ne haussent pas seulement la voix ; ils sont implacables sans paraître animés. Cromwell , voilà presque le seul orateur de la révolution anglaise. Voltaire, qui s'étonne de la puissance de ses discours si souvent bizarres, ajoute : « Un geste de U cette main qui avait gagné tant de batailles et u tué tant de royalistes, faisait plus d'effet que u toutes les périodes de Cicéron. »
Ce n'était pas tout, cependant. Il y avait dans l'esprit de Cromwell une sombre ardeur qui était singulièrement assimilée au génie de son temps et une force d'imagination qui se produisait parfois avec la plus expressive énergie.
Un autre homme de ce temps, la première grande victime de la révolution , Strafford , montra dans son procès beaucoup d'éloquence , parce que , malgré ses fautes , il avait une grande âme. On peut remarquer aussi les belles et généreuses paroles qu'un homme de bien, assez obscur dans l'histoire, Benjamin Rudyard, faisait entendre au commencement de la guerre civile. Mais, hormis ces rares exemples, quand vous parcourez les volumineux recueils du parlement à l’époque de la révolution, vous croyez presque toujours entendre parler le même homme ; vous vous demandez comment tant de caractères si hardis, si énergiques, si passionnés, peuvent offrir une telle uniformité de langage. C’est toujours la même théologie qui revient ; ce sont des expressions faites d'avance, inévitables, que lesorateurs répètent l’un aprèsl'autre.
Cherchons toutefois , dans cette monotonie puritaine, ce qui éclate , ce qui est saillant, bizarre. Écoulons Cromwell. Comme un autre homme extraordinaire, moins coupable et plus grand que lui, il avait la passion de parler et d’écrire. Il faisait à tout propos de longs discours, divisés comme des sermons, selon le génie du temps.
Je ne me suis point appelé moi-même à celle place voilà ma première vérité. Beaucoup d’entre vous ont porté témoignage de moi ; voilà ma seconde vérité.
Cependant celte écorce théologique se brise quelquefois. Quand on vient jusqu’à lui, quand on touche son pouvoir, quand ces fantasmagories de parlements, qu’il s'amusait à susciter, veulent devenir
des parlements sérieux , et qu'on lui demande compte de ce qu’il a fait, qu’on veut chicaner les constitutions, les décrets qu’il imagine, alors voici comme il parle :
Que maintenant on prétende avilir ce gouvernement avoué par Dieu, reconnu par les hommes, jeveux être routé dans la tombe et enterré avec infamie plutôt que d'y consentir jamais! Vous êtes appelés ici pour sauver une nation, plusieurs nations, etc., etc. Que répondrez-vous à Dieu? que répondrez-vous aux hommes, à ce peuple qui vous a envoyés, qui attend de vous l’allégement de ses maux, la paix, le repos, la stabilité? Lui direz-vous, quand il s'agira de lui rendre compte : Nous avons querellé, nous avons disputé pour la liberté de l'Angleterre? J’en atteste le Scigncurque la libertéde l'Angleterre, la liberté du peuple, la garantie contre toute tyrannie est assurée paria constitution présente, qui se défend assez d'clle-mêrae.
Ceci n’est pas d’une logique fort rigoureuse; mais on y sent une puissance de caractère qui est éloquente.
Ailleurs, Cromwell môle à ce prestige hypocrite dont il s’entourait une sorte de franchise cl de nalrcté, autant que Cromwell pouvait être naïf. Enlcndez-le, par exemple, s'injurier lui-méme et répéter les accusations de fourberie, d'astuce, répandues contre lui :
C’était, disent quelques personnes, la fourberie du lord rolecleur (je prends cela pour moi), c’était la ruse de cet omme et ses intriguesqui conduisaient tout ; et, comme on dit encore dans les pays étrangers, iljarinq ou six hommes en Angleterre quioat de l’habileté; ils font toute chose. Oh ! quel blasphème dites-vous là ! Parce que des hommes qui sont sans Dieu, dans ce monde, ignorentet ne peuvent comprendre ce que c’est que de prier, de croire, de recevoir les réponses de Dieu, et d'étre inspiré par son esprit, etc., etc.; ccqx qui attribuent à telle ou telle personne l'idée et ('accomplissement deces grandes choses que le Seigneur a opérées ail milieu de nous, et qui prétendraient qu'elles ne sont pas la révolution de Jésus-Christ lui-métnc, sur qui repose le gouvernement, ceux-là parlent contre Dieu jet ils tomberont sous sa main , sans le secours d’un médiateur. Ainsi, quoi que vous puissiez penser de certains hommes, quoi que vous disiez : Cet homme est rusé, politique, subtil (je prends cela pour moi), prenez garde, je vous le répète, déjuger les révolutions de Dieu, en croyant examiner le produit des inventions des hommes.
N'est-il pas étonnant, messieurs, que Hume ait négligé de tels discours ? Il compare le langage de Cromwell à celui d’un paysan grossier, et ne peut comprendre, dit-il, comment un homme, avec des paroles si absurdes, menait les trois royaumes. J'ai voulu vous montrer que, sous cette forme, qui choquait le goût de Hume, il y avait quelque chose d'énergique et d'éloquent qu'il aurait dû reconnaître. Certes, il n’y a rien de plus singulier que cet homme qui sc dit publiquement les injures que l'Angleterre lui disait tout bas, qui s’en honore, ou plutôt qui les renvoie à Dieu même.
Mais, me dira-t-on, dans cette révolution, qui devait faire éclater des talents si divers, ne nommerez-vous que Cromwell? Est-ce là le modèle de l’éloquence parlementaire que vous nous réservez?
43) COURS DF, I.1ITF.R
El cc généreux Falkland, d’un esprit cultivé par les lettres, d’une âme si élevée, si désintéressée, si courageuse, comment n’aurait-il pas cté éloquent? Je le regrette; mais les discours de Falkland n'offrent rien qui puisse soutenir l'attention de la postérité : la froideur et la subtilité qu’on y trouve sont une preuve que la parole ne suit pas toujours les mouvements de l'âme. Il est une éducation de l’esprit, une habitude du faux goût, qui ôte à la sensibilité la plus vraie, son expression forte cl naturelle.
A cette époque, l’éloquence et l’esprit anglais se partageaient, pour ainsi dire, en trois écoles, indépendamment des sectes religieuses : d’abord l'école de la cour, qui avait conservé ses formes d'élégance, de bel esprit, favorisées par Élizabcth, ce langage subtil, cet cuplmïsme dont Sliakspcare a lui-même reçu l’empreinte, que Waller Scott a ingénieusement période dans un de scs romans. Falkland , qui ressemblait si peu par le caractère aux autres courtisans, n’avait pas cependant échappé à leur langage subtil et maniéré. Une seconde école, peu nombreuse, était l’école philosophique et républicaine, à la manière des anciens, trop éloignée des mœurs de sou temps, trop spéculative pour avoir un langage véhément et naturel. Sidney, le premier homme de celte école, se montra peu dans le parlement. Les défiances de Cromwell l’en écartèrent; et il semble avoir été plus fait pour la méditation que pour les combats de la tribune. Mais une lettre, qu’il écrivit dans son exil, après la restauration, rappelle l’éloquence comme les sentiments de la fameuse lettre de Brntus. C’est le plus beau monument de celte école classique dans la révolution anglaise.
Reste maintenant l’école tbéologique, qui était l’âme des (roubles civils, l'instrument delà réforme sociale. Malgré sa lourde monotonie , celle école devait avoir parfois de l’éloquence. Seule, elle était forte des passions du temps; mais elle se trouvait tellement surchargée d’un fatras inintelligible, que le génie même aurait péri sous le poids, et le génie était rare.
Voilà, messieurs, l’esquisse, aride comme lo sujet même, de l'éloquence anglaise, dans l’époque où tant de passions auraient dû l’animer : vous ni ten<lrct-vous ^ *a trouver plus puissante, plus active, lorsque la société devient plus paisible cl plus régulière? Ce que les passions n'ont pas fait, los intrigues, les intérêts le feront-ils? J’cn doute, messieurs; et il faut nous attendre, longtemps encore, à ne trouver, dans les débats du parlement anglais , qu’un intérêt local et historique, «.opcwanl des hommes s’élevaient, dont le nom «*sl grand ou célèbre. Les débats qui suivirent rétablissement de Guillaume III cl qui marquèrent
son règne, sc distinguent par la méthode, la science politique; maison y trouve plus d’habileté que de génie; et si l'babiletc suffit au succès contemporain, c’est le génie qui seul intéresse l’avenir.
L’époque de la reine Anne et le temps de George Ier virent briller des hommes fameux dans l’éloquence politique et les lettres, Swift, Steel, Bolingbroke, Pulteney. Aucun homme peut-être n'a jamais été plus fait que Bolingbroke pour devenir un grand orateur. Tous les dons de la nature lui avaient été libéralement accordés, In physionomie la plus expressive, l'organe le plus puissant, la mémoire la plus sûre, la plus ornée, la plus rapide, une facilité d'expression telle que, suivant un contemporain et un contemporain jaloux, même dans l'abandon d'un entretien familier, les paroles de Bolingbroke, saisies sur-le-champ, auraient soutenn l'examen de la plus rigoureuse critique; nn pouvait l’imprimer à mesure qu'il parlait. Malheureusement ou ne l’a pas imprimé du tout.
En même temps, les vicissitudes de sa fortune furent nombreuses et dramatiques. Il a été d'abord opposant, ministre tres-attaqué, opposant de nouveau, ministre tout-puissant, ministre accusé. On ne peut imaginer une carrière plus active et qui donnât plus d’occasions de talent. L’Angleterre elle-même était dans la crise In plus vive. La reine Anne voulait assurer à son frère exilé l’héritage du royaume dont son père avait été dépouillé. I,a race drs Sluarls était près de remonter directement sur cc trône, d’où la puissance publique l’avait fait tomber. Bolingbrokefavorisait secrètement les vues de la reine Anne. Cet homme d’une vie licencieuse, ce savant incrédule, ce précepteur ou cc confident de Voltaire en fait de scepticisme, était un zélé partisan, sinon de la cause catholique, au moins de ht succession catholique. L'cntrcprisequ'il tentait par audace nu qu'il tolérait par complaisance, était la plus hardie qu’un homme pùt former au milieu des passions profondes et des intérêts nombreux qui repoussaient les Stuarts. A quel point conduisit-il celte intrigue? On l’ignore : car l'obscurité do «on caractère équivoque , au milieu de ses talents si brillants, s'est répandue même sur le fait le plus important de sa vie. Mais scs actions publiques étaient grandes : ministre, il avait poussé l’Angleterre dans une guerre glorieuse ; puis il l'en retirait par sa volonté ; il arrêtait les victoires de Mariborough et signait la paix d’Utrecht.
Comment ne s'est-il donc conservé aucun monument de son éloquence, inspirée par de si grandes occasions? L'illustre Fox en a. quelque pari, exprimé scs regrets. A celle époque . messieurs , les discussions parlementaires n’étaient pas encore librement publiées. Quelques pairs, quelques mm-
bres des communes faisaient imprimer leurs discours ; mais tout ledchal improvisé restait inconnu; et c'est là que régnait Bolingbroke, par la beauté de son langage et son imagination facile, brillante, impètuense. Quoi qu’il en soit, il n'a rien publié de ses paroles; on trouve, çà et là, dans des recueils, deux ou trois lignes qui indiquent que lord Bolingbroke a parlé, s'est défendu, a repoussé une objection; mais rien de plus; et l'on peut croire que lui-méme, dans les embarras de sa double politique, il a voulu prévenir la publicité de ses discours et sacriflcr sa gloire à scs desseins.
Enfln, la maison de Hanovre monta sur le Irène en dépit des obstacles et des intrigues. Bolingbroke, fugitif et banni, vint en France, où il enchanta Voltaire par son érudition, son esprit et son incrédulité. « Je n'ai jamais, dit Voltaire, en- « tendu parler notre langue avec plus de justesse « et d’cnergie. » Mais les plaisirs de la France, l’amitié de Voltaire, scs confidences poétiques, tout cela ne put retenir longtemps Bolingbroke. Le besoin de l'agitation politique le rappelait vers l'Angleterre. Il obtint, à grands sacrifices d’honneur, la promesse d’y rentrer un jour. Il y rentre; mais il n’est plus membre de la chambre des pairs. Dans son rappel, il reste exilé du parlement. Publiciste, faute d’une place pour être orateur. Bolingbroke écrit sur la politique; puis il se lasse. Il veut essayer de la retraite; il s'est fait fermier, dit-il; il a prié racine au Milieu de tes arbret et de see planteé. Mais Walpole est toujours ministre; la guerre recommence, la guerre parlementaire, j'entends; Bolingbroke revient à Londres; et des pamphlets pleins do verve signalent son talent et son débit. Mais il ne rentre pas dans celle chambre, d'où il a été exclu; exemple mémorable de cet arbitraire mêlé à la liberté anglaise! Il est là, en dehors de la chambre des pairs, ne pouvant arriver à la chambre des communes, moins quo pair, moins que député, et sans cesse, par ses écrits, faisant trembler le ministre victorieux. Après cela, messieurs, irons-nous feuilleter le Crafltman, cl Citer longuement les écrits polémiques de Bolingbroke ? Malheureusement l'homme qui aurait été le plus fait pour être un grand orateur, ses fautes et les circonstances de sa vie l'ont enlevé à celte gloire.
Dans quelques-uns de ses écrits, dans scs lettres sur l'histoire, dans son idée du roi patriote, dans ses réflexions sur let partit, on sent une éloquence admirable par moment, à laquelle manque la tribuoe; ce fut le désespoir de sa vie et sa punition trop sévère. Il tâchait de se consoler par la culture des lettres, et en formant près de lui quelques jeunes membres du parlement, les Windhain, les Marchemont, etc.
Pendant que Bolingbroke sc consumait dans l'inaction de son génie, un ministre régnait paisible et absolu. Vous savez que Walpole fut ministre vingt ans. C'était là, messieurs, un grand obstacle, un grand découragement pour la parole. Toujours Walpole, appuyé d’une main sur la caisse d'amortissement et de l’autre sur le trône, et opposant à toute la puissance du talent, du zèle patriotique, son immuable stabilité!
Cependant il serait intéressant de retrouver quelques traces de cette lutte si longue. Walpole, demandez-vous d'ailleurs, ce whig si longtemps ministre, clail-il dénué de talent? Non certes; il est un des premiers modèles, non de l’éloquence, mais de la lactique parlementaire. Quels que soient ses forces secrètes et scs moyens d'influence étrangers à l’art oratoire, vous le voyez attentif à ne rien laisser sans réponse, méthodique, ferme, railleur. Les sentiments élevés ne sont guère à son usage; mais il parle le langage de l’iulérét avec habileté, avec instinct; il est infatigable et toujours prêt à donner hardiment , au moins , une mauvais raison. .
Dans sa longue carrière, il eut à combattre, entre autres adversaires célèbres, Windham, lord Cartcrct, Pullcney, Sheridan, Ccsi d'eux que Voltaire a écrit : « Je ne sais si les harangues méditées « qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans >: Borne, l'emportent sur les discours non préparés •i du chevalier Windham , de lord Carleret, etc. »
Comment ces discours admirables des adversaires de W alpole sont-ils donc aujourd'hui si peu connus? C’est qu’il y a , messieurs , quelque exagération dans l'éloge. Nous avons l'imagination dramatique et une facilité singulière à tout agrandir. On lit dans Voltaire, qu’en 1738 un patron de navire anglais fut cause de la guerre déclarée par l’Angleterre A l’Espagne. Tombé dans les mains des Espagnols qui faisaient alors de grandes déprédations sur les colonies anglaises, cet homme avait' ru le nez et les oreilles coupées. Il parut dans cct état devant la chambre des communes , et dit , selon Voltaire : « Messieurs, quand on m’eut ainsi w mutilé, on me menaça de la mort : je l’attendis; « et je recommandai mon éme à Dieu, et ma ven- « geance à mon pays. » C’est alors, d’après ce récit, que la chambre étant tout émue, ses premiers orateurs parlèrent avec tant d'éloquence. Malheureusement, messieurs, cette grande scène oratoire est douteuse. La présentation au parlement et le discours de ce patron de navire ne. sont attestés par aucun monument. Suivant toute apparence, ce sont de ces paroles historiques faites par les historiens. Il y avait alors de fréquents comités où l’on recevait les plaintes du commerce anglais.
On trouve, dans les recueils parlementaires, les rapports faits à la chambre sur ce sujet , et les pétitions présentées. On y trouve de solides discussions, de curieux détails sur les perles du commerce, sur le danger des colonies, sur la nécessité de la guerre; mais rien qui permette de croire que le parlement ail été le théâtre de celte scène pathétique et vraiment regrettable, que raconte si bien Voltaire.
Cependant je voudrais détacher de ces débats quelque chose qui vous en fit bien connaître le caractère véhément cl positif. Walpole était obstiné à la paix ; loin de s’indigner, comme l'a dit Voltaire, il cherchait à calmer l’orgueil national. Alors même que la marine espagnole, ce qui ne semble guère vraisemblable aujourd'hui, avait souvent insulté la marine anglaise, il voulait encore éviter, différer la guerre; il négociait; il avait fait une convention pacifique et peu honorable.
Windham , l’un des chefs de l'opposition et zélé partisan de la guerre, attaque cette convention et tâche de faire rougir Walpole; il le presse, il le pousse < afin de le mettre en mouvement.
Bans ta vie publique, dit-il, comme dans la vie privée, il y a certains affronts qui n’admettent pas d’arrangement pacifique, de négociation. Si un gentilhomme était bâton né en plane rue, et qu’au lieu de rendre l'insulte, il envoyât un prêtre à son agresseur pour arranger l'affaire i l'amiable, cet agresseur pourrait le trouver fort bon chrétien, mais fort peu geutilbomme; et, partant, loin de lui offrir aucune satisfaction qu'un homme d'honneur puisse accepter, il dirait : Le drôle a Mérité ce qu'il a reçu. Aussi le véritable homme d'honneur, éprouvé par une telle injure, en tire une vengeance immédiate â la première rencontre. Il en va de même dans la vie publique et les affaires des nations. Il y a certains affronts qu’une nation peut faire â une autre, et qui doivent être à l’instant ressenties d’une manière hostile. Quand une insulte est commise par les sujets d'un gouvernement sans mission apparente, sans mandat de l’autorité publique, la nation injuriée peut envoyer des ambassadeurs pour demander satisfaction, et elle ne doit pas ressentir hostilement cette insulte , jusqu'à ce que la nation tout entière ait fait Pacte sien et ait déclaré que le bêlit de quelques-uns de scs sujets était un délit public qu'elle accepte et qu'elle veut soutenir. Mais, quand il n'en est pas ainsi, quand l'insulte, quand l’attaque vient de l'autorité publique, la satisfaction ne doit pas être sollicitée par prières et par ambassadeurs; elle doit être prise immédiatement par des flottes et des armées envoyées pour cela.
On pourrait, messieurs, trouver dans les orateurs anglais de cette époque des exemples assez fréquents de celle simplicité nerveuse et presque démoslhénique. Kl puis, il est un autre mérite que l'éloquence : c’est l'esprit politique, ce sang-froid ferme, actif, qui répond à tout, ne s'intimide ni ne s'irrite, et gouverne par la parole. C’csl Jà surtout une qualité puissante pour les contemporains, décisive pour les affaires, morte sur le papier, morte dans les livres.
C’csl la qualité éminente de Walpole, pendant vingt années de ministère. Qu'un orateur éner-
gique et spirituel , sir John Saint-Aubin, demande le rapport de l’acte qui établit le parlement septennal, Walpole se lève, et sur-le-champ, par un discours qui n’est pas éloquent en tui-méme, mais qui est ferme cl décisif, il répond à tous les arguments de son adversaire.
Que Pulleney, avec une grande chaleur d'âme, attaque la permanence de l’armée, qu’il expose, en invoquant les souvenirs antiques, Marius,Sylla, César, combien les armées furent de tout temps fatales à la liberté de leur pays (il s'agissait alors de porter l'armée anglaise de douze mille hommes à dix huit mille), Walpole, sans érudition historique, sans mouvement d’imagination, expliquant la composition de l’armée anglaise, le petit nombre des soldats, le lien qui unit les officiers à l'inlérét civil et aristocratique, réfute en peu de mots, avec force, avec simplicité, les terreurs éloquentes de Pultcney.
Un des caractères de ccs discussions, messieurs, c'est l'absence des idées générales et des théories. Notre tribune, née, comme nous l’avons dit, d’un développement philosophique de la littérature, a gardé l’esprit de son origine. L’éloquence politique des Anglais, appuyée sur une suite de traditions, forte d’une jurisprudence de liberté, remonte trèsrarement à des principes abstraits et généraux. Jamais, par exemple, ni le principe de l'élection directe, ni celui de l’inamovibilité des juges, n’ont été systématiquement démontrés dans le parlement d'Angleterre; ces droits sc sont établis par l'babitude et par la loi. Le jury est considéré comme un privilège attaché à la qualité d'Anglais, un droit de naissance, birlh-righl; mais la bonté absolue et spéculative de celle institution n'a jamais été l'objet d’un examen parlementaire : il n’en était pas besoin ; la longue possession prouvait plus que la théorie.
De là, messieurs, dans ce premier âge de l’éloquence anglaise, avant que la puissance de l’Angleterre ait appelé à sa tribune les affaires du monde entier, les débats du parlement offrent peu de choses d'intérél universel cl durable. C’est presque toujours une polémique temporaire et locale qui ne peut guère occuper l'avenir. Je ne veux pas vous laisser croire cependant que Walpule ait été si longtemps ministre sans avoir rien dit qui mérite aujourd’hui d’étre lu. J’hésite entre vingt discours, entre son adresse ou sa fermeté, son astuce ou son insolence. Je choisis presque au hasard.
L’éternelle duree de son ministère commençait à lasser scs plus opiniâtres enaemis; on a de la patience, on a de la force, on a des discours pour six ou sept ans; mais un ministre qui reste là vingt ans ! la patience échappe et la parole s’épuise.
En 1739, Walpole réussit encore à prévenir cette guerre avec l'Espagne, à laquelle voulaient le forcer ses ennemis : il apporte à la chambre un traite (Je paix qui dément toutcslcurs prédictions et leurs espérances. La majorité est prête à l'accueillir.
W indharn prend la parole :
Messieurs, dit-il, je ne me lève pas, apres un si long débat, pour exprimer de nouveau mon sentiment sur le traité que l’on va, je le crois, adopter ; je veux seulement manifester le chagrin profond qu’il meuonue. Jcu'aipasenlendu une personone hors de la chambre approuverou justiGorce traité; et je croyais que, puisque les sentiments des parliruliers sont tels, le sentiment de la majorité serait semblable. S’il en est autrement, je ne puis l'expliquer que par deux causes : ou les membres de la chambre sont convaincus par les arguments qui viennent d’être exposés devant eux, ou il y a pour les convaincre d'autres méthodes que des arguments. Je n’ai pas le droit de faire la seconde supposition ; ainsi je dois admettre la première ; mais c’est pour moi, messieurs, une pensée bien triste de songer que de si faibles motifs aient déterminé de tels esprits, et qu’on abandonne ainsi les intérêts les plus sacrés de l'Angleterre, etc., etc.
' Le parlement perdra son autorité: car ce nue vous faites n est pas l’avis du public. On dira donc qu’il est gouverné par un* faction ; et quelles en seront les conséquences? Je laisse à ces messieurs à les considéicr ;car ils vont donner leur vole. Pour ma part, je ne les gênerai pas plus longtemps; je me retire: je quitte le parlement , et voici mes dernières paroles : Je supplie le Dieu tout-puissant qui a si souvent protégé ces royaumes, de leur conserver sa gracieuse protection, et de les sauver'des dangers qui menacent le pays et 1a constitution.
Celle protestation éloquente, celte retraite annoncée ne laissent pas que d’cmouvoir la chambre Walpole répond sur-le-champ :
Messieurs, la mesure, que le gentilhomme qui vient de parler et ses amis peuvent prendre, ne nie donne aucune inquiétude. Les amis de la nation et de Sa Majesté leur sont fort obligés d’avoir ainsi jeté le masque, en faisant cette déclaration hautement. Nous pouvons être sur nos gardes contre la rébellion ouverte; mais il est difficile de sc prémunir contre la trahison clandestine. La faction dont je parle, n’a jamais siégé dans cette assemblée, ne s’est jamais associée a quelque mesure publique du gouvernement qu’avec une intention de leperdreet de le détruire. Le gentilhommequi est maintenant l’organe de celte faction a été le chef de ces traitres qui, pour placer sur le trôneun prétendant papiste, il y a vingt-cinq ans, conspiraient la perte de leur patrie cl de la famille royale. La vigilance du gouvernement le saisit; et sa clémence lui lit grâce. Dcpu s lors, il use de ce pardon pour travailler légaleroeul à la destruction des lois, etc., etc. Toute ma crainte, aujourd’hui, c’est que l'honorable membre et les siens n’accomplissent pas leur promesse de se retirer du parlement : car uous y avons été trompés déjà plus d'une lois.
Voilà, messieurs, avec quelle altière autorité parlait ce souple et adroit Walpole, comment il faisait servir à sa défense les vieux périls de la maison de Uatiovrc.il ne s’agit pas là du talent de l’orateur, mais de celte audace d’un homme enraciné au pouvoir.
C’est historiquement qu’il faut considérer ces rapides details sur la tribune britannique, dans les commencements dudix-huilicmesièclc. Cet âge de l'éloquence anglaise, quoique déjà tout politique, ne la inoulre encore que renfermée dans des débats
intérieurs, et plus puissante par l'habileté que par le (aient. Plus tard viendront deux ordres de questions, qui doivent la passionner et l’ennoblir. Los questions de conquête, de domination, et les questions d’humanité, de justice, dont la politique do ces premiers temps ne s'était pas occcupéc. Ainsi dans l'ébranlement de l'Europe à la fin du dixhuitième siècle, cl à dater de la guerre d'Amérique, l’Angleterre, par son activité sur tons les points du monde, occupera sa puissante tribune des plus grands événements de l'histoire moderne. El en meme temps, les efforts tentés, les veeux exprimés pour l’abolition de la traite des noirs, pour l'émancipation des catholiques, pour la délivrance des colonies, signaleront une éloquence généreuse et morale, celle des Chalam, des Uurkc, des Wilbclfurcc. Ainsi la tribune anglaise paraîtra s'agrandir de tous les intérêts européens cl de tous les sentiments cosmopolites qui viendront se mêler à son patriotisme.
+WHH i HfHHHHIIIiHIHHUHI IimniKHIHHHH»
DOUZIÈME LEÇON
Unité du sujet dans cette leçon. — William PiU. — Détails sur son éducation et sa jeunesse. — Caractère de son éloquence; sa lutte contre Walpole.— \ie parlementaire d< William Pilt. — Ministre en 1 750, et, de nouveau.cn 1757. — Excmpled'une élévation indépendante de l'aristocratie et de la cour. — Glorieuse administrationde William PiU. — Sa retraite. — Fcnucté.de ses principes. — Refuse plusieurs fois le ministère. — Rentre dans Icsaffaircs en 1 700. — Est créélord et vicomte de Chatam. — Courte durée de soa ministère. — Son opposition aux rigueurs exercée* contre les colonies d'Amérique. — Sa haute prévoyance. — Scs discours aux différentes époques de la guerre d’Amérique. — Ses dernières paroles à la chambre des pairs. — Sa mort. — Honneurs rendus à sa mémoire. — Parallèle de cette mort d'un grand ministre dans un Etat libre, avec celle de Richelieu cl de Mazariu.
Vous ne me le direz pas, mais je vous ai peutêtre ennuyés dans la dernière séance. C'élait beaucoup ma faute, et un peu la faute du sujet. Plus d'incohérence que de diversité, des noms propres au lieu de physionomies vivantes et reconnaissables, trop d'histoire, et trop peu d’intérêt dramatique, voilà ce qui devait lasser votre attention. Aujourd'hui si j’ai le même malheur, je serai sans excuse. J'ai à vous entretenir d'un noble sujet qui offre une imposante unité ; j'ai à développer devant vous une grande et belle vie d'orateur moderne; j’ai à vous montrer un homme de génie dans un Etat libre, un ministre élevé au pouvoir par l’éloquence et la vertu, un grand orateur, au milieu des événements le plus faits pour l'inspirer. Je vais vous parler de lord Chatam.
C’est lui qui réalise le mieux cette idée d'enthousiasme patriotique, d élévation, de magnificence
de langage que l'exactitude un peu minutieuse des formes modernes semble s'interdire et reléguer dans l'antiquité ; de plus, c'est une âme remplie de ces sentiments généreux, liés à notre nature, qui ne passent pas comme les intérêts politiques, et qui , à deux mille ans de distance , font baltre tout cœur d’homme, comme le premier jour où ils furent exprimés.
A cet égard môme, les émotions toutes morales qui souvent animèrent les paroles de Chalam, son amour de l'humanité, doivent être plus durables que quelques-unes des inspirations religieuses cl patriotiques de l’éloquence grecque ou romaine. Les longues apostrophes de Cicéron à tous les dieux , dont Verrès avait pillé les temples, les solennclles prières de Dcmoslhène aux divinités de la Grèce , sont aujourd'hui froides et mortes pour nous. Ce qu'il y a dépassions généreuses dans l’éloquence de Chalam , subsiste et vivra toujours. Sa carrière d'ailleurs embrasse une mémorable époque de la puissance britannique. Que de choses intéressantes et nouvelles vont s'offrir à nous: l'influence du talent au milieu d’un État libre, la dignité du caractère, appui du talent et de l'ambition, le pouvoir noblement exercé, noblement perdu, la grandeur d’un citoyen anglais qui , sorti des conseils du souverain, les domine encore, enfin l’alliance rare et toute moderne du patriotisme le plus ardent etdrun vaste amour de l'humanité!
Une vie si bien illustrée parla tribune publique a dû s’y dévouer de bonne heure. Quoique William Pill (depuis lord Cliatam) fût né d'uric famille peu considérable par le rang et la fortune, sa première éducation le destinait au parlement: élevé d’abord au collège d’Élon, il y étudia les anciens avec cet esprit d'imitation moins littéraire encore que patriotique, alors commun dans la jeune noblesse anglaise, et qui avait formé la magistrature française au seizième siècle.
Ce n’étaient pas des leçons de style et de goût, mais des exemples de sévère franchise , de liberté généreuse, que ces esprits graves du seizième siècle et ces esprits ambitieux de l’Angleterre, au dix-huitième siècle, cherchaient dans l'étude de l’antiquité.
Du collège d'Elon, le jeune Pill vinlà l'université d'Oxford pour y faire ces hautes études qui déterminent la vocation du talent. Il y passa trois années à lire assidûment les philosophes et les orateurs grecs; il y fil même beaucoup de vers latins. On peut découvrir déjà, dans ces estais de college, les sentiments qui animèrent sa vie. Une pièce qu’il composa sur l'avcnemcnt de George II , débute par ces mots :
Angtica vos o pitnrntia nutnina genlis
l.ibcrtas. atque aima Thémis, Neptune britanni Tu paler Occani...
« Puissantes divinités de la nation anglaise, li- « bcrlé, justice; et loi Neptune, père de l’océan « Britannique... r Liberté ! justice! Ce furent les deux inspirations de Chalam; et celle épithète de britannique, orgueilleusement donnée à l’Océan, il la justifia presque dans son ministère.
Pendant ces trois années de séjour à Oxford , le jeune Pitt se prépara pour l'éloquence par des éludes semblables à tout ce que les anciens nous ont conté de leurs orateurs. Il sc fit Grec et Romain par une méditation ardente des chefs-d’œuvre antiques. Il mit en usage tous ces savants avis, toutes ces heureuses expériences de Cicéron , pour fortifier l’esprit, enrichir l'élocution, élever le talent. Il s’anima de celle grande ambition de l’cloquencc, que ni l'élude ni la gloire ne peuvent jamais rassasier; tel il paraissait aux yeux de ses jeunes compagnons. Vingt ans plus tard, un poêle ingénieux, Warton , lui rappelait ce souvenir, en lui adressant des vers sur la mort de George II :
Ne refuse pas, lui disait-il, cet humble présentd'une musc indépendante; elle sort de ce même bocage où fut élevée ta pensive jeunesse, dans les pures maximes de la sagesse athénienne, et où, pour la première fois, l'image de la liberté anglaise brilla de tout son éclat devant tes yeux rêveurs.
Après cette forte éducation , le jeune Pitt voyagea, selon l'usage si raisonnable des Anglais. Il vit la France cl l'Italie; puis revint dans son pays, près de sa mère, demeurée veuve et sans fortune. La célébrité dc^cs premières éludes, je ne sais quoi d’orateur qui était en lui, dans sa taille élevée, dans ses yeux pleins de feu, dans sa voix sonore, dans la dignité et la force singulière de son langage , le désignaient pour la chambre des communes. Il y fut nommé, par le bourg û'OIdSarum , à l'âge de vingt-sept ans. Vers le même temps , il acheta, selon la coutume anglaise, une commission d'officier dans un régiment.
A l'époque où William Pitt vint siéger au parlement, ce Robert Walpolc, dont je vous ai déjà parlé si longtemps, élail toujours ministre. Ce qu'il y avait d’astucieux cl de corrupteur dans le caractère de ce ministre, devait peu sympathiser avec l'âme altière et pure de Pitt. Cependant celte répugnance ne se marqua point d'abord avec énergie dans le langage du jeune député des communes. Le début de son éloquence , sou maidcuspeech, fut un acte d’opposition respectueux et détourne, la demande d'une riche dotation pour le prince de Galles, qui venait d'épouser une princesse d'Allemagne. On admira le talent de Pitt et les vives couleurs dont il avait peint le caractère et les vertus du jeune prince, rendu populaire par la
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
haine jalouse que lui portait Waipole. Quelques autres discours ajoutèrent à la réputation naissante de Pitt, et tirent .prévoir qu'il effacerait un jour les Windham et les Pulleney. On lui trouvait un art inconnu jusqu’alors dans le parlement britannique et une imitation pompeuse de Cicéron. Mais la première occasion ou il montra son génie véritable, un mélange d’amertume railleuse cl de gravité véhémente, ce fut une réplique soudaine à Waipole. Ce ministre avait fait proposer un bill pour forcer au service, dans la marine militaire, tous les matelots des navires marchands. Ce n’csl pas que les Anglais n'eussent déjà la prette, qui est, par cllemérne , une charge pesante , une dure tyrannie irrégulièrement exercée. Mais Waipole avait cru nécessaire d’ajouter à cet antique abus, un enrôlement général cl forcé de tous les hommes de mer ou de rivière, de tous les bateliers de la Tamise, qui paraîtraient bons pour servir sur la flotte anglaise. Pitt, dans un discours qui n'est pas conservé, s'éleva vivement contre cet abus de pouvoir. Sans doute, avec cette candeur de jeunesse dont il ue faut pas se corriger, il avait invoqué ces sentiments de droit naturel, d’équité, de justice, ces choses que l’on appelle de la philanthropie. La noblesse même des pensées qu'il exprimait avec chaleur, lui donnait un langage élevé, solennel, presque poétique, cl son débit était éclatant et animé.
Waipole, avec ce froid sarcasme, facile au pouvoir et au succès, releva dédaigneusement le jeune orateur. Il dit : « que des déclamations véhémentes u cl de belles périodes pouvaient agir sur les « hommes jeunes et sans expérience; que proba- « blement, l’honorable gentleman avait contracté u cette habitude d’éloquence , en communiquant h avec les jeunes gens de son âge, plutôt qu’avec « les hommes instruits et graves ; mais qu’il ne •< suffisait pas d’apporter au parlement des gestes « et des émotions de théâtre. »
Je vous ai donné, l’autre jour, une séance intérieure du sénat romain, comme un modèle de débat politique, peu désirable à reproduire, et peu fait pour nos mœurs modernes. Je puis vous montrer le jeune Pitt, repoussant Waipole avec une véhémence presque digne de l'injurieux langage des anciens. A peine Waipole avait-il achevé son ironie ministérielle, applaudie par une majorité puissante, que Pitt se lève; et, après avoir de nouveau discuté la question :
Quant au reproche d’être jeune, dit-il, que l'honorable gentilhomme m’a fait avec tant de chaleur et de bon goût, je n 'essayerai pas de l'affaiblir ou de le nier ; je me borne à souhaiter d’étre au nombre de ceux dont les folies cessent avec la jeunesse, et non de ceux qui sont ignorants, malgré l’expérience; je ne me charge pas de décider si la jeunesse peut être objectée à quelqu’un comme un tort, mais la vieillesse, j’en suis sûr, peut devenir justement méprisable, si
elle n’a apporté avec elle aucune amélioration dans les mœurs, et si le vice parait encore où les passions ont disparu. Le malheureux qui, après avoir vu les suites de ses fautes nombreuses, continue de s’aveugler, cl joint seulement l’obstination à la sottise, est certainement l’objet de h haine ou du mépris, et ne mérite pas que scs cheveux blancs le mettent à couvert de l'insulte. Plu* haïssable est encore celui qui, à mesure qu’il s’est avancé dans la vie, s'est éloigné de la vertu, qui devient plus méchant avec moins de tentations, qui se prostitue lui-même pour des trésors dont il ne peut jouir, et use les restes de sa vie à la ruine de son pays. ,
Mai* la jeunesse n’est pas mon seul crime; on m accuse de faire un personnage théâtral : ce reproche sup|tose, ou quelque singularité de gestes, ou quelque dissimulation de mes propres sentiments, ou uuc facilité à prendre les opinions et le langage d’autrui. Sur le premier point, le reproche est trop frivole pour être réfuté ; sur le second, je le renvoie tout entier à celui qui l’a fait.
Je ne vous cite pas ce discours comme un modèle d'urbanité ; Pitt continua plus vivement encore et fut rappelé à l’ordre par l'orateur.
Cependant ce. nouveau champion , qui s’élevait avec toute l’ardeur de la jeunesse contre la vieille puissance de Waipole, hâta la chute du ministre. Après deux demandes d’accusation, inutilement présentées, Waipole tomba devant un nouveau parlement. Des enquêtes sont commencées sur ce long règne ministériel. II s’agissait de reprendre et de discuter vingt années d’administration , pendant lesquelles le ministre avait, à tout prendre, alTermi la succession protestante et accru la puissance de l’Angleterre. Les # débats furent longs, opiniâtres; deux cent quarante-quatre voix contre deux cent quarante-deux refusèrent d’admettre une enquête qui s’étendit à toute la durée de l’administration de Waipole.
Pitt alors proposa de borner l’accusation aux dix dernières années de ce ministère : cet avis prévalut appuyé par d’éloquents discours. Mais les méfaits de Waipole sont trop loin de nous et trop exclusivement anglais, pour que j’essaye de ressusciter ces vieux débats où l’on admira le talent cl la véhémence de Pitt. On ne les a conservés, d’ailleurs, que sous une forme incomplète et mutilée ; il n’en reste que des fragments recueillis, ou même refaits, dans lesquels nous aurions peine à démêler l'inspiration primitive de l’orateur.
* A une époque plus avancée de sa vie, nous l’entendrons lui-même; scs paroles ont été textuellement recueillies, cl elles offrent alors un tel caractère d’énergie propre et originale, que l’on ne peut y supposer aucune altération étrangère.
Ainsi, laissons cet éternel débat sur Waipole mourir dans un comité de la chambre des communes, et reportons nos regards vers la noble carrière qui va s’ouvrir au génie de William Pitt.
Messieurs , ce qu’il y a de remarquable dans la destinée de ccl homme d’Étal, c’eil qu’il a commencé, dans les mœurs politiques de l’Angleterre.
une révolution que Ton attribuait seulement à notre époque. Vous avez entendu dire souvent , vous avez lu qu'un ministre célèbre, mort il y a peu de temps, était en Angleterre le premier exemple d’une grande fortune politique, obtenue par le talent seul , que c'était la première puissance oratoire qui se fût élevée d’elle-roéme , sans le secours des grands patronages cl des alliances aristocratiques; et cette innovation semblait. liée à tout un changement de l’ordre social etdes mœurs. Non, messieurs, la supériorité du talent avait à ccl égard devancé l’influence des idées nouvelles. I.c premier exemple illuslred’un parvenu au pouvoir, au milicude l’aristocratie anglaise, est William PiU.
I/avénement de la maison de Brunswick, qui n'avait pas été uniquement, comme on ledit, une révolution nationale, mais bien plu tù* une habile combinaison aristocratique, s'appuyant sur les sentiments publics, laissa subsister et consacra toute la puissance des grandes familles. Eu transférant le trône, au nom du principe populaire, elles avaient fortifié leurs privilèges, et elles s'étaient établies les gardicnncsde la royauté nouvelle. Oii le vil sous Guillaume 111, sous la reine Anne. Le ministère d’Oxford et de Bolingbrole fut une lutte de la haute noblesse tory contre l’aristocratie whig ; aucun' homme nouveau n’y joua de grand rôle. Et les whigs. ayant triomphé, le pouvoir se fixa derechef dans la main des puissaules familles de ce parti. Le péril même qu’avaient couru les intérêts nationaux favorisa celte tutelle aristocratique; on eut dit que la révolution avait été faite pour les grands seigneurs whigs, cl que leur ambition contente était la garantie des libertés publiques; on eût dit qu'ils étaient obligés d'élrc toujours ministres, pour la sûreté commune.
Celte illusion, entretenue par les entreprises infortunées du parti jacobilc, se prolongea jusqu’au milieu du dix-huilicine siècle. Après la chute de Walpole, c’est le lord Carlerct, le duc de Newcastle et d’autres nobles personnages de l'aristocratie whig qui d’abord concentrent dans leurs mains le pouvoir. William Pin, fils d’un simple écuyer, ayant à peine deux cents livres sterling de revenu, officier dans un régiment, et encore (ce que j'ai oublié de dire) Walpole l'avait destitué de son grade; Pitt enfin n’avait aucun titre aristocratique , au milieu de cinq ou six grandes familles en possession de gouverner l’Angleterre; et il avait trop de fierté pour être leur client et s'élever à leur suite, en les servant de son éloquence. La dignité de son caractère, la force de son génie, soutenus par une faveur publique habilement ménagée, furent ses seuls appuis et lui donnèrent enfin l’alliance de l’aristocratie, ou lui permirent de s’en passer.
La première administration qui succédait à Walpole avait offert une part de puissance au jeune Pitt : il refusa. Nommé, quatre ans après, conseiller privé et payeur général des troupes anglaises, après avoir exercé cet emploi avec uti rare désintéressement, il le quitta pour un dissentiment politique; et il ne fut enfin appelé au ministère qu’en 1736, à la chute du duc de Newcastle. Ce fut la victoire de l'homme nouveau sur le grand seigneur, du talent sur les litres. Là se présente une autre singularité du caractère et de la fortune de Pilt. Comme il s'etait passé de cette affiliation aristocratique, qui semblait la condition nécessaire du pouvoir, on le voit sc passer respectueusement de la faveur du souverain et contrarier ses vues. Celui qu'il veut servir, c'est exclusivement le roi d'Angleterre, cl non pas le roi d’Angleterre, prince du Hanovre.
George Ier, inquiet sur scs États du Hanovre, voulait entrer dans la confédération des princes d’Allemagne, et se préparait une guerre longue et difficile, sans profil pour l'Angleterre. Pitt, serviteur de son pays encore plus que du roi, refusa d'y consentir. Ilalgré l'ascendant de son nom, cette résistance fut suivie d’une 4>$gràce, ou, du moins, d'une retraite à peu près forcée. Le voilà retombé sur cette faveur publique, qui, tout à l'heure, l’avait poussé au pouvoir.
Mais la volonté du roi ne pouvait donner à d’autres ministres la force que leur refusait l’opinion de l'Angleterre; et les coalitions aristocratiques des whigs avaient perdu leur crédit, depuis qu'un homme nouveau s'élail montré plus habile et mieux populaire. Le duc de Newcastle, rappelé à la tâte de l'administration, sc sentit trop faible. Il fallut recourir à William Pitt et accepter ses conditions. Ce fut alors qu’il entra dans le gouvernement de l'Angleterre avec toute la puissance de son nom et d’un caractère que rien n’avait fait varier. Ce fut en 1757. Celle époque de sa vie, qu’il a rappelée souvent avec un orgueil presque cicëronicri, doit laisser (race dans notre mémoire. Elle fut, sous plus d’un rapport, funeste à notre pays, alors gouverné par des mains si faibles. Pitt poursuivait avec ardeur l’abaissement de la France : c'était le but de sa politique. Ne vous attendez donc pas, messieurs, à voir son ministère marqué seulement par des actes de justice, des perfectionnements de liberté. Comme la constitution anglaise est fixée, développée depuis longtemps, le génie politique se montre, cl la popularité s’obtient, dansée pays, beaucoup moins par l'adoption de généreux principes que par l'habile intelligence des intérêts britanniques. Ce W illiam Pitt, si grand aux yeux de ses concitoyens, si national, vénéré comme le dé-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Censeur le plus pur el le plus invariable des principes de liberté, vous ne trouverez dans ses discours que peu de théories généreuses ; il eut rarement l'occasion ou le besoin de les exprimer, hormis dans les grandes el dernières circonstances de sa vie. C’est un patriote anglais, bien plus qu’un and spéculatif de la liberté. C’est surtout en agissant avec passion pour les intérêts de son pays contre l’étranger, qu'il manifeste son esprit national. Sans doute, il ne conçoit pas la grandeur de l'Angleterre sans liberté légale; mais, rassuré par les lois, c’est surtout de cette grandeur qu’il s’occupe. Incorruptible défenseur des droits du peuple anglais, ami des principes pour l’Angleterre, il n’a pas avec les nations étrangères beaucoup pins de scrupules qu’un ancien Romain.
Dès sa jeunesse, on avait dit de lui qu'il avait la vertu d’un Romain el les nobles manières d'uncourtisan français; mais cette vertu de Romain, c'était l'intérêt de l'Angleterre avant tout. Ainsi, messieurs, ce ministère attendu, annoncé avec éclat, ce ministère qui Ht la gloire et l’orgueil de sa vie, ne vous imaginez pas qu’il ait eu pour résultat un certain nombre de lois favorables à la liberté, cl l'accomplissement de quelques théories bienfaisantes. Il fut tout politique, tout dirigé vers l’intérél de l’Angleterre au dehors. William Pilt ne considéra pas l'Angleterre comme un État dont les relations intérieures ont besoin d'élre perfectionnées au profit de la justice et de la liberté, mais comme une puissance établie, qu’il fallait agrandir et faire dominer sur toutes les autres puissances. Son ministère fut surtout un ministère de conquête et d’envahissements au dehors.
Celle administration , qui éleva très-haut l’influence britannique, dura quatre années. Pendant ces quatre années. l’Angleterre domina dans presque tous les cabinets de l'Europe, fut absolue sur les mers, posséda paisiblement scs colonies d’Amérique et les accrut, nous enleva le Canada, la Louisiane, cl ruina nos comptoirs de l'Inde.
Dans le gouvernement de l’Angleterre, celte générosité de sentiments, naturelle à William Pilt, si elle ne passa pas dans les lois , se marqua du moins par quelques actes honorables. Avant lui, les Écossais, qui avaient suivi l’étendard infortuné du prince Édouard , avaient été cruellement décimés par le vainqueur. Non-seulement les whigs avaient fait couler des flots de sang sur les échafauds de Londres; non-seulement des proscriptions, dignes de Jacques II, avaient etc dans le premier moment renouvelées pour les princes de la maison de Hanovre; mais une sorte d’inquisition sc prolongeait sur les montagnes d’Ecosse el en tenait les habitants désarmés. Pilt fut plus babilcet
plus généreux; il sentit que ces hommes braves cl loyaux aimaient la guerre, encore plus qu’ils n’aiinaienl le prince Édouard, et qu’en leur redonnant des armes, il les rendrait fidèles. Il les mit au milieu de l'armée anglaise, et les envoya combattre en Amérique contre les Français ; de jacobites persécutés, il en fit d'excellents soldats pour la maison de Hanovre.
Cependant, messieurs, ce ministre qui travaillait avec hauteur aux intérêts de l'Angleterre, qui avait peu de ménagements de cour, peu de complaisance, voyait insensiblement sc former contre lui un parti nombreux. La mort de George 11 favorisa ce parti. Un jeune prince arrivé sur le trône, n’ayant pas encore la parfaite intelligence des sentiments anglais, ne sachant pas peut-être à quel point les droits du pays étaient désormais invariables, fut séduit par quelques idées de pouvoir absolu, autant qu'il était possible de les réver, au milieu de la réalité qu’oflrait la liberté anglaise.
L’iuflueucc que lord fiole exerça dès l'avcnement de George III, avait affaibli l'autoritc de Pilt. Cependant ce miuistre poursuivait avec ardeur scs plans de domination au dehors. Non conlcnld’uvoir abaissé (ce mot me coûte’ à dire, mais il est vrai), d'avoir abaissé la France, d’avoir ruiné scs colonies, et commencé celle grande domination dans l’Inde, qui devait indemniser l’Angleterre de la perte de l’Amécique, Pilt voulait abattre l'Espagne, dont il redoutait l’intime alliance avec la France. Sous quelque prétexte, comme la politique en trouve toujours, il avait hâte de lui déclarer la guerre; mais par la secrète autorité de lord Rute, il sc vil, sur cette importante question, abandonné de tout le ministère. Alors, avec ce point d'honneur politique naturel à tout ministre anglais, el plus encore à William Pilt, il se relira du conseil. Pour sa gloire, ce fut une heureuse circonstance: le pouvoir ii’élait pas la plus belle place d’un homme tel que lui. Dans nos gouvernements représentatifs, où tant d’influences se mêlent à celle du talent cl de la rdison, il est bien rare que la défense, même sage, même juste, des intérêts du gouvernement , puisse obtenir une faveur égale à celle qui suit la profession indépendante des principes de liberté. Hors du ministère , le langage plus désintéressé est aussi plus puissant.
Pendant ces quatre ans, Pilt parla souvent avec un talent supérieur à la chambre des communes; il domina ce grand conseil de la nation ; il resta même populaire , en étant ministre. Cependant les plus beaux souvenirs de son éloquence , les plus furies émotions qu'elle excita dans les âmes, appartiennent à une autre époque de sa vie.
Voilà donc ce grand homme d’Élal rentré dans
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la condition privée. Je dis ce grand homme d'Élat, car aussitôt qu’il eut quitté le pouvoir, on s’aperçut de la sagesse de scs conseils. Comme l’énergie, l’éclat du talent exclueut, aux yeux de quelques hommes, la prudence politique, il n’est pas mauvais de rappeler que Pitt, hardi ministre, fut en même temps sage ministre. Il avait annoncé, dans un intérêt d’ambition anglaise, la nécessité de commencer la guerre contre l'Espagne; il avait montré le moment favorable. Un an après, en 1761, les Espagnols justifièrent la prévoyance de Pitt, en osant les premiers attaquer l’Angleterre. L’estime, l’admiration publiques , s’accrurent alors pour l’hoinmc d’État qui avait sacrifié son pouvoir à une opinion vérifiée par l'événement.
W illiam Pitt poursuivit cette noble carrière de l’opposition anglaise. Ce fut ainsi qu'il lutta, tantôt contre l'influence secrète, tantôt contre le gouvernement public de ce lord Bute qui semblait le génie du pouvoir absolu , conservé près du trône constitutionnel de l’Angleterre. Le ministre, effrayé des attaques de la presse, fit décerner des warranté généraux, c’est-à-dire des ordres d’arrestation en blanc, contre tout auteur ou publicaleurdc libelles. Pitt opposa vainement des réclamations pleines de force. Incapable d'abandonner les droits de la liberté, sous prétexte des abus de la licence, il défendit le célèbre Wilkes, dont il blâmait le séditieux langage, mais qu’il voyait soumis à une procédure arbitraire de la chambre des communes. Que ne puis-jc ici vous citer scs paroles littérales! elles ne furent pas conservées. C’est un regret qui s’attache à une grande partie de cette vie parlementaire. Il en reste des souvenirs plutôt que des monuments. Nous n'avons que de froids extraits de ces éloquents discours où Pitt défendait les principes de la liberté et les intérêts de la domination anglaise contre une politique oppressive et faible.
Cependant lord Bute et les faibles successeurs qui se traînaient à sa suite voulurent désarmer ce terrible adversaire, en lui offrant le partage du pouvoir. C’est une chose curieuse dans l’histoire de la constitution britannique et des mœurs parlementaires, que les négociations entamées auprès de lui, que sa noble et simple résistance, scs refus, ses conditions. Sujet dévoué, rien dans sa conduite ne montre une indépendance dédaigneuse, une hautaine hostilité. C’est la gravité impartiale d'une ferme conscience qui ne cède pas même au prince qu’elle aime et ne saurait accepter de lui le pouvoir qu’avec l’assurance de faire le bien qu'elle souhaite, comme elle l’entend cl comme elle le veut : les mémoires du temps sont remplis de conversations entre William Pitt et quelques négociateurs de cour.
Il y eut même plus d’une entrevue politique entre ce grand citoyen, élevé si haut par sa vertu, cl le roi d’Angleterre, George 111. On reprochait quelquefois à Pitt son inflexible fermeté dans ces royales conférences, la hauteur avec laquelle il exigeait l’éloignement de quelques favoris du souverain, enfin l’orgueil de sa raison ou de sa conscience , qui ne voulait rien accorder et ne céder sur rien; il répondait : « Je suis prêt à aller à « Saint-James , si je puis y porter avec moi la conte stilulion. »
Vous me pardonner ces détails historiques ; ils me servent à dessiner devant vos yeux celte physionomie romaifjc-anglai.se; ils sont nécessaires pour juger même le talent de l'orateur. Ce qui me détourne de donner des préceptes d’éloquence, c’est que rien n’csl plus personnel à l’homme, plus attaché à lui, à sa vie tout entière que la parole, dont il a le droit de servir.
Mille expressions, mille formes de langage n’ont pu venir qu'à William Pitt, à cet homme si dédaigneux du pouvoir et si inflexible dans ses opinions. En disant les mêmes choses, un autre paraîtrait dcclainatcur; et l’on sent que Pitt parle ainsi, parce qu’il lui est impossible de tirer d’autres sentiments de son àine.
Cependant , si la politique anglaise n’avait ofTert que des circonstances ordinaires, le génie de Pitt, et ce tour d’imagination élevée qui le caractérise, ne se serait pas montré tout entier; mais un des plus grands événements qui aient mis à l’épreuve la puissance britannique se préparait depuis plusieurs années : les colonies de l’Amérique septentrionale avaient reçu , dès leur origine, quelquesunes des institutions de liberté, le jury, les assemblées provinciales; mais le roi cl le parlement britannique retenaient sur ces colonies tous les droits de la domination. La politique commerciale de l’Angleterre, stipulant pourelle-mémc, entravait, de prohibition ou de taxes onéreuses, le commerce des Américains. Un impôt sur le timbre avait excité leurs plaintes. Pitt, dès l’origine, les appuya de son éloquence : il avait éprouvé leur courage et leur fidélité dans les guerres de l’Angleterre contre la France; et il trouvait juste de leur assurer le droit des autres sujets anglais , de ne supporter que des impôts consentis par leurs représentants. L’influence de Pitt, à la lête de l’opposition forçi le ministère de révoquer la taxe du timbre ; cl peu de temps après, ce ministère, affaibli doublement par sa faute et par sa rétractation , tomba devant la popularité toujours croissante de Pitt.
En 1766, le grand député des communes est encore une fois porté au pouvoir par le vœu dç
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
son pays. Toutes les répognanccs de cour cédaient devant sa gloire. Nommé pair et vicomte de Chatam, il forme un nouveau ministère, dont il refuse d’élrc le chef, mais que son génie devait animer. Par une impartialité trop haute cl trop hardie, il y fit entrer des hommes de partis opposés. Mais, tourmenté d'infirmités douloureuses, il ne put porter le poids des affaires ; et il se relira bientôt , laissant l'Angleterre avec tous les périls que sa présence avait un moment suspendus. Dans sa retraite, on le vit défendre les libertés du pays, à la chambre des pairs, comme il les avait défendues à la chambre des communes. Lord Mausficld prétendait que, dans les questions de liberté de presse, le jury n’élanl juge que du fait, devait se borner à déclarer l'existence et la publication du livre, et que c'était & la cour à le qualifier de libelle, bord Cliatam combattit avec force cette doctrine qui supprimait la salutaire intervention du jury dans le point le plus important à la liberté.
La chambre des communes, apres avoir expulsé Wilkes de son sein, avait refusé de le recevoir, quand la majorité des électeurs de Middlessex le renvoyait siéger; et elle avait admis à sa place le candidat de la minorité. Cbalam défendit de nouveau Wilkes, ou plutôt les principes insultés en sa personne; et il uola de son éloquent blâme la décision arbitraire des communes. Mais une plus grande question se présente.
L'administration qui avait succédé à lord Chatam reprit l'usage de taxer l'Amérique, et excita bientôt de nouvelles plaintes. Il n'y avait pas là seulement, messieurs, une question d'impôt; il y avait ce fait de la civilisation antique et moderne, cette émancipation inévitable d'une colonie trop puissante et trop éloignée de sa métropole; ajoutez ce commencement d'indépendance autorisée par les institutions mêmes que l'Angleterre avait laissé tomber sur l'Amérique; elle lui avait trop donné, pour lui refuser davantage. Aussi lorsque le parlement britannique ordonna de recevoir en Amérique le thé des Indes, en même temps qu’elle grevait de taxes nouvelles les produits américains, une révolte éclata dans Boston; on jeta dans la mer le thé des Indes; on déclara qu'on n'avait pas besoin de ces marchandises étrangères, et que l'Amérique se suffirait à elle -même. Bientôt les assemblées provinciales s’arment et se coalisent. Des colons pleins d'ardeur et de fierté d'esprit, s'indignant de n'étre qu’une province anglaise et voulant être une nation, répandent dans l'Amérique de généreux manifestes, comme les écrits de Franklin, d’abord garçon imprimeur, puis l'un des premiers citoyens de l’Amérique.
Une fermentation singulière agite celle terre
d’indépendance. Les premières résolutions, adoptées par le gouvernement britannique , furent maladroites et cruelles. Des troupes avancent sur Boston ; le port est bloqué ; des rigueurs sont indistinctement exercées contre les habitants de la ville; et le sentiment de la haine s’accroît dans le ccsur des Américains; cl l'on avance de plus en plus vers l'émancipation; et l’on s'appelle encore royalistes, ou du moins loyalistes ; mais déjà on aspire à l’entière indépendance. Quelle devait être, dans ce grand mouvement, la conduite du gouvernement anglais? Pouvait-il se soumettre à ces insurgés d’au delà de l’Océan? Pouvait-il accorder immédiatement tout ce que ceux-ci réclamaient par les armes? D’ailleurs , cet orgueil du peuple anglais, que l’on a vu résister si longtemps à d’autres demandes non moins justes, croyez-vous qu’il eût aisément suivi la politique timide ou sage d’un ministère qui auraitcédé trop vite aux Américains? Poussé par un point d’honneur de ministère et de nation tout ensemble, le gouvernement britannique s'obstine dans sa vengeance, dans la répression, dans la soumission de ce nouveau monde qui veut lui échapper.
Protester au nom de la justice et de l'humanité contre les barbaries de cette guerre civile, au nom de la prudence contre de fausses promesses et un succès impossible , prévoir les maux, proposer le remède, offrir à l'Angleterre de lui rendre ce monde qu’elle va perdre , et de concilier ses droits légitimes avec la liberté nécessaire des colonies, voilà la mission que remplit lord Chatam! voilà toute la tâche de l'orateur antique reproduite ou surpassée ! Que ce soit Démosthène qui parle contre l'envahissement de Philippe, ou Chatam qui discute la rébellion de l’Amérique, c’est également la puissance morale d’un homme, sa sagesse, sa véhémence que je vois régner sur les volontés d’un peuple.
Maintenant, messieurs, beaucoup d'écrivaius anglais ont blâmé la conduite de lord Chatam. On a dit que cette éloquence si énergique et si vive, en révélant la profondeur de la plaie qui dévorait PAnglelcrre, avait enhardi scs ciiueinis. Lord Chatam répondait que scs conseils, suivis à propos, auraient fait cent fois plus de bien que ses prophéties ne pouvaient faire de mal. D'ailleurs, les imprudences de la tribune sont la loi des pays libres; et la liberté répare les accidents qu'elle cause.
Je n'hésite pas, messieurs, à comparer les discours de Chatam, pour le génie, pour la véhémence de la conviction, pour la grandeur des mouvements de l'âme, aux plus belles harangues de Démosthène. Il y a , de plus, un tour d’imagination grave et mélancolique qui tient à l'âme religieuse
de l'orateur, à son âge, à son infirmité, et qui lui dorme un caractère particulier d'éloquence.
Je vais citer, traduire, admirer.
Vous concevra, messieurs, que ces événements politiques si grands, doivent offrir le drame oratoire dans toute sa variété. On voit d’abord l’événement qui s'annonce, les raisonnements, les protestations, les prophéties de l’orateur : l’événement avance vers son terme ; mille incidents le retardent ou le compliquent; l'orateur est oblige de changer, de corriger lui-méme ses plans, scs projets ; on lui répond par les désastres des insurgés et par quelques succès de l'armée royale. Il propose un nouveau traité de paix, dans la victoire de l’Angleterre ; il en propose un nouveau, dans sa défaite. Enfin le dernier acte arrive, en dépit du ministère, en dépit de l'opposition, en dépit de lord Chatam, qui tarit de fois l’avait annoncé ; il faut s'avouer vaincu, il faut reconnaître l'entière séparation de l’Amérique : c’est alors que l’âme de Chatam, si patriotique, se montre avec une effusion sublime; et il meurt presque en achevant son discours. C'est la tragédie oratoire tout entière.
Nous ne pourrons qu'en détacher quelques scènes. Le ministère a fait présenter un bill pour l’envoi d’un nouveau corps de troupes en Amérique, afin de réprimer les premières tentatives des insurgés. Lord Chatam prend la parole :
Milords, l’état de souffrance qui m’accable ne pouvait m'empêcher de soumettre à Vos Seigneuries mes pensées sur le bill aqjourd'hui débattu et sur les affaires de l'Amérique. Si nous faisons un rapide retoursurles motifs qui ont engagé les ancêtres de nos concitoyen* d’Amérique à laisser leur pays natal courir les dangers innombrables de ces contrées lointaines et iuexplorces, notre étonnement de la conduite que ticnneat leurs descendants devrait naturellement disparaître. Souvenez-vous que ce coin du monde est celui où des hommes d’un esprit libreet entreprenant se sont enfuis plutôt que de se soumettre aux principes serviles et tyranniques qui dominaient alors dans notre malheureuse Angleterre; et devez-vous vous étonner, milords, que les drscendantsde ces hommes généreux s'indignent, quand on veut leur ravir des privilèges si chèrement achetés! Si le nouveau mondcavaitété colonisépar les enfants d'unautre royau me que l'Angleterre, ilsy auraient apporté avec eux, peut-être, les chaînes de l’esclavage et l'habitude de la servilité. Mais ces hommes qui se sont enfuis de l'Angleterre, parce qu’ils n'y étaientpas libres, doivent garder la liberté dans le monde où ils ont cherché leur asile, etc., etc.
Milords , je suis vieux; je voudrais conseiller au noble lord qui nous gouverne de prendre une méthode plus douce pour régir l’Amérique; car le jour n'est pas loin où cette Amérique pourra rivaliser avec nous, non-seulement dans les armes, mais dans le commerce et dans tons les arts. Déjà les principales villes d'Amérique sont instruites et polies, et entendent la constitution de cet empire aussi Lien que le noble lord qui nous gouverne.
Milords , c’est une doctrine que je porterai avec moi jusqu'à la tombe : ce pays ne possède pas sous le ciel le droit de taxer l'Amérique ; cela est contraire à tous les principes de justice et de politiqne; il n'est point de nécessité qui puisse le justifier.
Ne pouvant dissimuler la révolte de la ville de Boston, il s’adresse au sentiment public, à celte
espèce de sympathie, à celte parenté qui devait unir les Anglais et les Américains :
Au lieu de ces mesures âpres et barbares que vous avez prises, passez une amnistie sur toutes ces erreurs de jeunesse de vos frères d’Amérique ; recevez-les dans vos bras; et j’ose affirmer que vous trouverez en eux des enlanta dignes de vous. Et si leur révolte devait se prolonger au delà du terme d’amnistie, que, je l'espère, cette chambre va fixer, je serai des premiers à proposer quelques mesures qui leur fassent sentir le tort d’irriter une mère indulgente et généreuse, une mère, milords , dont le bonheur a été toujours ma plus douce consolation. Ceci peut sembler inutile à dire ; mais je dois déclarer que le temps n'est pas loin où l'Angleterre aura besoin de l'assislance de ses amis les plus éloignés. Puisse la main de la Providence, qui dispose de tout, ne pas lui reodre nécessaire mon faible secours, et puissc-t-clle exaucer les prières que je formerai toujours pour son bonheur!
El il termine par ces paroles empruntées pieusement à VÉcrilure :
Que la longueur des jours soit accordée à mon pays ? qu'il ait dans sa main droite de longs jours, et dans sa gauche îles richesses et déshonneurs, et qu'il marche toujours dans le sentier de la justice cl de la paix !
Je vous l'ai dit, c’esl ici l'éloquence de ce grand citoyen, de cet homme grave, irréprochable; elle u 'appartient qu’à lui. Voilà donc, messieurs, la (tremière cl inutile protestation de lord Chain m , au commencement des (roubles, avant que le feu n’ait pris à toute l’Amérique, et bien avant que le pavillon français n’ait apporté ses secours inespérés. Mais bientôt la guerre s’engage; l’armée anglaise éprouve d'humiliantes défaites. La résistance s’accroît; elle devient universelle; et le citoyen anglais hésite plus que jamais à s'intéresser à ces insurgés si cruellement traités, mais devenus si puissants. Cependant Chatam, dans la générosité de sa conscience, dans les hautes vues de sa politique , ne change pas d’opinion, et continue à protester contre l’obstination indécise, si l’on peut parler ainsi . de lord Norlh . qui faisait toujours la guerre sans la vouloir.
Déjà les troupes anglaises ont, plus d’une fois, reculé devant ces pauvres milices américaines, animées par la liberté et par Washington. Chatam, que ses infirmités, que sa goutte, que sa tristesse retenaient presque toujours dans la solitude, réparait au parlement. Il semble qae cette grande et majestueuse physionomie se présentait, par intervalle, au milieu des législateurs anglais, pour les avenir de ce qu’il fallait faire ou éviter. Puis, les trouvant obstinés dans leur aveuglement, il s’éloignait encore et attendait des événements une instruction plus puissante que ses paroles :
Milords, je désire ne plus perdre un jour, dans cette crise qui s'avance et qui nous presse. Une heure maintenant passée, sans amortir les ferments qui agitent l'Amérique, pool enfanter des années de désastre et de honte. Pour ma part je ne déserterai pas un seul moment la conduite de cette importante affaire, à moins que je ne sois cloué sur mon
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lit par l'extrême souffrance; je m’en occuperai partout; je m’en occuperai sans cesse; je viendrai heurter à la porte de ce ministère endormi et tout confondu, et je l’éveillerai au sentiment de son propre danger ! (Âpplandi»»emrnt%.)
De nouveau, je conjure, je presse Vos Seigneuries d'adopter sans retard cette tnessurc de conciliation. J'affirme qu'elle produira d’heureux effets, si elle arrive il temps : mais si vous différez jusqu'à ce que votre espérance se réalisé, vous différerez toujours. Pendant que vous le pouvez encore, apaisez ces ferments de haine qui dominent en Amérique, retirez la cause de cette inimitié; retirez cette armée nuisible, incapable de vous servir; car son mérite est l'inaction : sa victoire serait de ne pas combattre. Que pourraitelled'ailleurs contre une nation brave, généreuse, unie, qui a des armes dans les mains et du courage dans le cœur? Trois millions d'hommes, les vrais descendants de nos vaillants et pieux ancêtres, chassés dans ces déserts par les maximes étroites d'une superstitieuse tyrannie, nesont-ils pas invincibles? L’esprit de persécution ne doit-il jamais s'apaiser? Faut-il que ces bravcscnfanlsdenos braves aïeux héritent de leurs souffrances, comme ils ont héritéde leurs vertus? Nos ministres nous disent que les Américains ne doivent pas être entendus. Ils ne l'ont pas été en effet; ils ont été frappés, condamnés, sans être entendus; la main indifférente de la vengeance a frappé tout à la fois sur l’innocent et sur le coupable, avec des formalités de guerre. Vous avez bloque cette ville : vous avez réduit à la mendicité, à la famine, trente mille habitants. Cette résistance à votic arbilaire système de taxation pouvait être prévue ; «Ile sort de la nature des choses et de la nature des hommes et surtout de l'esprit whig qui domine dans cette contrée. L’esprit qui résiste à nos taxes en Amérique est le même qui autrefois s'opposait aux dons gratuits, à la taxe des vaisseaux en Angleterre; c’est le même esprit qui fit lever toute l'Angleterre, qui, par lebill desdroits, revendiquait la constitution anglaise, et enfin qui a établi cettegrande maxime fondamentale de vos libertés, qu'un sujet anglais ne doit être taxé que de son consentement; ce glorieux esprit wliig anime trois millions d’ Américains qui préfèrent la pauvreté et la liberté à des chaînes dorées, et qui mourrout pour la défense de leurs droits commedes hommes libres. Qu'opposerez-vous à cet esprit dont la véhémence sympathise avec les cœurs de tant d'Anglais wbigs? etc., etc.
Quand Vos Seigneuries regardent les papiers qui nous arrivent d'Amérimie, quand vous considérez la fermeté, la sagesse de ces hommes, vous ne pouvez vous empêcher de respecter leur cause et de faire des voeux pour qu'elle réussisse. Pour moi, je dois l'avouer, dans toutes mes lectures, dans toutes mes observations, et vous savez que l’étude a été mon goût favori, que j’ai beaucoup lu Thucydide et étudié les hommes d'Etat de l’ancien monde, pour la solidité des raisonnements , pour la prudence des résolutions, je dois avouer qu'an milieu des circonstances si difficiles, si âpres, si périlleuses, aucun peuple, aucune réunion d'hommes n'a montré plus de sagesse que le congrès de Philadelphie.
J’ai la confiance que Vos Seigneuries le sentiront; tous nos efforts pour imposer la servitude à de tels hommes, pour établir le despotisme sur celte puissante nation continentale, doivent être vains et funestes. Nous serons définitivement forcés de nous rétracter ; rétractons-nous donc, pendant que nous le pouvons, et avant qu'il nclc faille. Je dis que nous devons nécessairement révoquer ces actes violents ; ils doivent être révoqués; vous le» révoquerez; je m’y engage d’honneur ; vous les révoquerez à la hn, j’y joue ma réputation tout entière; je consentirai à être pris pour un idiot, si vous ne les révoquez pas.
Et on les a révoques !
Évitez donc celte humiliante, cette disgracieuse nécessité. Avec line noblesse qui convient à votre haute situation, faites les premières avances de concorde et de paix. C'est votre dignité d'agir avec prudence et avec justice. La concession descend avec meilleure grâce et plus utilement des mains du supérieur ; elle réconcilie la supériorité du pouvoir avec Us Sentiments intimes de» hommes, rétablit
la confiance sur des bases inébranlables d’affection et de reconnaissance. Ainsi pensait un sage, un poète, l’ami de Mécène. le panégyriste d’Augoste; c’est à lui, c’est au successeur de César, maître du monde, qu’il disait et qu’il recommandait comme une règledeconduileet de prudence:
Toque prinr tu parer,
Projn-c tel» manu
Messieurs, ccs éloquents discours ne produisaient rien; mais ils agitaient vivement l’esprit anglais ; ils étaient lus avec ardeur ; ils luttaient contre la partialité passionnée du peuplcqui s'indignait de voir des sujets échappés de ses mains. La majorité volait comme à l’ordinaire. Mais la conscience du peuple anglais était profondément ébranlée. Il semble que lord Chatam, à chaque défaite qu’éprouvait son opinion, redoublait de force, croissait eu énergie. Il attendait quelques mois encore, un malheur de plus eu Amérique, un allié de moins; et il revenait accabler lord Norlh et ses collègues de leur impuissance et de scs prédictions trop vérifiées. C’est ce qui donne à ses discours, que je suis désolé de morceler ainsi , une progression , une rapidité, un mouvement oratoire et dramatique que rien n’égale et que tout extrait défigure cl détruit.
Enfin, en 1777, les choses allaient plus mal : les Américains s’enhardissaient tous les jours; ils battaient les Iroupcs anglaises, ils prenaient des corps entiers prisonniers; ils avaient de puissants alliés. D’un autre côté, le gouvernement britannique agissait avec violence et faiblesse; il n’osait, il ne pouvait employer beaucoup de sujets britanniques; il louait des troupes allemandes, des troupes suisses; il les embarquait et les envoyait; il avait des généraux malhabiles ou malheureux , Rurgoync, par exemple, auteur d’une assez bonne comédie. Dans ces déserts de l'Amérique, au milieu de ces peuplades sauvages, encore mêlées à la civilisation naissante des États nouveaux , parmi ces lleuves immenses, ccs forêts incultes, les troupes anglaises, épuisées de marches, étaient surprises et accablées.
En 1777, cependant, le roi et son ministère voulaient continuer la guerre avec plus de téuacilé que jamais. Le discours de la couronne l’avait dit, et l’adresse proposée y souscrivait avec ardeur.
Lord Cbatam prend la parole :
Je me lève, milords, pour déclarer mes seulimculs sur le sujet le plus solennel et le plus sérieux. Il impose i ruuii esprit uo fardeau dont rien, j'en ai peur, ne pourra me délivrer ; mais je tâche d’en alléger le poids par la communication libre et sans réserve de toutes me» pensées.
Pour la première partie de l’adresse, je m'associe de cœur au noble comte qui l'a proposée. Personne ne sent une joie plut sincère que moi; personne ne peut offrir de félicitations plus vraies sur le nouvel accroissement de la dynastie protestante. Mais je dois m’arrêter U; ma complaisance de cour ne peut aller plus loin. Je n’irai pas faire des congratulations sur les disgrâces et les malheurs de l’Angldcrie. Je ne puis m'associer â celle aveugle et ser-
\ île adressa. qui approuve et sanctifie les monstrueux projets, par lesquels le malheur est sur nos têtes et la destruction à nos portes. Milords, c'est aujourd'hui un périlleux et formidable moment ; ce n'est pas (c temps delà flatterie. Il faut maintenant parler au trône le langage de la vérité; il faut dissiper le mensonge et l'obscurité qui l'entourent.
C'est notre devoir, milords; c’est Ta fonction naturelle de celte noble assemblée, conseil héréditaire de la couronne. Et où est le ministre qui a osé suggérer au trône le langage inconstitutionnel que l’un a fait entendre? Le langage ordinaire et bienveillant du trône, c’est une adresse au parlement pour lui demander son avis, pour s'appuyer sur son droit légitime de remontrance et de secours. De même que c'est le droit du parlement de donner cet avis, c’est le devoir de la couronne de Je demander. Mais en ce jour, en cette circonstance terrible, ou ne s’appuie pas sur nos conseils ; on ne nous demande pas notre avis. La couronne d'ellc-mémc déclare son irrévocable détermination de poursuivre les mesures commencées; et quelles mesures, milords ! celles qui ont produit tous nos périls cl amené la destruction à nos portes !
Lord Chalam continue, en flétrissant tout le système de guerre adopté par les ministres , comme inepte et cruel à la fois; il accuse l’emploi de bandes allemandes, qui portent leur vénale férocité dans ces provinces encore anglaises, qu'il fallait ménager, même en les combattant ; il dénonce l’odieuse alliance arec ces hordes cannibales qu’on enivre pour les rendre plus barbares encore que la nature ne les a faites. A ce sujet, vous connaissez déjà une admirable réponse, qui fut inspirée à lord Chalam par les malencontreuses paroles de lord Suffulk pour justifier celte barbarie. Mais écoulez l’orateur, il ne sc répète pas; son indignation renouvelle son génie :
Milords, celte ruineuse et humiliante situation dans laquelle nous ne pouvons ni agir avec succès, ni sou (Tri r avec honneur, nous force de prendre le langage le plus expressif et le plus haut, pour délivrer Sa Majesté des Ululions qui l'obsedent.
L'étal désespéré de nos armées au dehors est connu; personne ne peut les estimer plus que je ne fais; j’aime et j’honore les troupes anglaises ; je connais leur vertu el leur valeur; je sais qu'elles peuvent tout faire, excepte l'impossible; mais la conquête de l’Amérique anglaise est une chose impossible. Je me hasarde à vous le dire : l’ous ne pou tei pa * conquérir f Amérique ; vos armées ont fait dans la dernière guerre tout ce qu'elles pouvaient; il vous en a coûté des troupes nombreuses sous un habile général pour expulser six mille Français de l'Amérique française.
Milords, cm» ne pourra pa» conquérir t Amérique. Quelle est lâ-bas notre situation présente? Nous n’en connaissons pas tous les périls, mats nous savons que dam trois campagnes nous n’avons rien fait. Outre les pertes cl peut-être la destruction des troupes du Nord, notre meilleure armée, celle que commande sir William Howe. a reculé devant les lignes américaines; elle a été forcée d'abandonner son entreprise et de suivre, avec beaucoup de retard et de danger, un plan nouveau et des opérations lointaines. Quel en est le résultat? Nous le saurons bientôt, et dans toute chance, nous aurons â le déplorer; mais pour la conquête, milords , je le répète, elle est impossible. Vous pouvez accumuler les dépenses et les efforts, entasser tous les secours qui s'achètent ou s'empruntent, trafiquer, brocanter a»ec chacun de ces petits misérables princes d'Allemagne, qui vendent et expédient leurs-sujets pour les boucheries d'un prince étranger : vos efforts seront toujours vains et impuissants; doublement impuissants par le secours mercenaire que vous choisissez pour appoi ; car il irrite jusqu'à un incurable ressentiment les âmes de vos
ennemis. Quoi I lancer sur eux ces fils mercenaires du pillage et du meurtre, les dévouer eux et leurs possession» à la rapacité de cette fureur soldée! Si j’étais Américain, comme je suis Anglais, tant qu'un soldat étranger aurait le pied sur mon pays, je Déposerais pas les armes ; jamais ! jamais! jamais! pplaudiueuient» )
Notre armée est infectée parla contagion cecesvilsalLé». L'esprit de brigandage et de rapine s y est répandu; je le sais, et malgré ce que le noble lord qui a proposé l'adresse a pu nous dire de son opinion sur notre armée d’Amérique, je sais, par des informations authentiques et par des officiers expérimentés, que notre discipline est mortellement atteinte. Pendant que nous nous abaissons , l’Amérique s'élève; pendant que notre force el notre discipline dépérissent, la sienne va grandissant et s’améliorant. Mais, milords, quel est l'homme qui, pour compléter ces disgrâces et ces méfaits de notre armée, a osé associer à no* armes la massue et le couteau à écorcher du sauvage? appeler dans une alliance civilisée les féroces sauvages des forêts, remettre â l'impitoyable Indien la défense de nos droits contestés, soudoyer les horreurs de cette guerre barbare contre uos frères! Milords, ces monstruosités demandent vengeance et puuitiou; si vous ne les effacez pat, il en restera une souillure sur le caractère national. C'est une violation delà constitution; milonls , je crois que cela est contre la lui.
Eiilendcz-vous celte hyperbole éloquente d’un Anglais qui n’imagine rien au delà de ccs mois : u Je crois que cela est contre la toi ? »
Je voudrais, je pourrais citer encore beaucoup de choses admirables ; mais il faut finir.
Qu’arriva-l-il, cependant? Les désastres continuels de l’armée anglaise, le secours imprévu d’une élite de jeunes Français, ce caprice de la fortune, qui voulait qu'on eût sollicité à Versailles, pour aller mourir en Amérique, et qu’une faveur de cour envoyât des auxiliaires aux soldats de l'indépendance, tout cela fit rapidement prospérer les armes américaines ; et deux ans après ces anathèmes de lord Chalam, lord Norlh, incertain dans son obstination apparente, passant d’une extrême hauteur au découragement et à l'abandon , parait prêt à reconnaître l’émancipation américaine. H semble qu’il avait longtemps dissimulé une effrayante vérité, et que tout à coup il dit : C’est vrai ; cl tombe vaincu. Il avait lutté contre une insurmontable nécessité; il pouvait traiter avec clic, il pouvait lui faire sa pari; mais il la méconnaît longtemps, et tout à coup il demeure terrassé devant clic.
Le duc de Richmund doit proposer i la chambre des pairs une adresse, pour solliciter la fin de la guerre cl la reconnaissance de l'affranchissement de l'Amérique.
Lord Chalam louchai! à sa soixante cl dixième année, Ce corps, dévoré par les passions de la tribune, s’affaiblissait chaqucjour ; une effrayante maigreur avait altéré scs traits encore majestueux. Quand il apprend celte nouvelle, il sc fait conduire à la chambre des pairs. On voitee vénérable vieillard qui arrive pâle comme la mort , mais richement vêtu , cumnte s'il eût affecté quelque chose de solennel et de pompeux dans ce dernier jour. Il est appnyésur
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
son fils, William Pitt, qui devait être un si grand homme. Aussitôt qu'il parait, la chambre entière se lève et le laisse respectueusement passer. Il se rend à son banc. Le duc de Richmond propose le projet d'adresse, pour abandonner l'Amérique; Chatam se lève alors , cl après quelques mots sur sa longue absence et ses infirmités :
Milords , dit-il, je me réjouis de cc que la tombe o'est pas encore fermée sur moi, de ce que je suis encore Tirant pour élever ma voit contre le démembrement de cette ancienne et très-noble monarchie. Courbé comme je le suis, par la main de la douleur, je suis peu capable d'assister mon pays dans cette périlleuse conjoncture; mais, milords, tant que je garde le sentiment et la mémoire, je ne consentirai jamais à priver la royale postérité de la maison de Brunswick et les descendants de la princesse Sophie, de leur plus bd héritage.
Où est l'homme qui ose conseiller un tel sacrifice? Milords. Sa Majesté fut appelée par succession au gouvernement d’un empire aussi vaste que sa gloire était éclatante. Ternirons-nous la gloire de cette nation par un lâche abandon de ses droits et de scs plus précieux domaines? Ce raud royaume, quia survécu tout entier aux déprédations es Danois, aux irruptions des Écossais, â la conquête normande, et qui arrêta l'juvasion de l'armada dXspagnc, tombera-t-il devant la maison de Bourbon? Sûrement, milords , cette nation n'est plus ce qu'elle était : un peuple ui était, il y a dix-sept ans, la terreur du monde, dcscenre si bas. que de dire à son ancien et implacable ennemi : • Prenez tout ce que nous avons, seulement donnez-nous la paix ! » Cela est impossible.
Je ne fais la guerre À aucun homme, à aucun parti ; je ne désire pas leurs emplois; je ne voudrais pas m'associer à des hommes qui persistent encore dans leur erreur, ou qui, au lieu de marcher sur une ligne droite, font halle entre deux opinions qui n’admettent pas de milieu. Mais, au nom de Dieu, s'il faut absolument se déclarer pour la paix ou pour ia guerre, et si l'une ne peut être maintenue sans honneur, pourquoi l’autre n'est-elle pas commencée sans hésitation r Je ne suis pas. je l'avoue, exactement informé des ressources de ce royaume; mais, «ans les connaître, je suis convaincu qu’il eu a de suffisantes pour défendre ses justes droits. Et puis, milords, toute situation vaut mieux que le désespoir ; faisons du moins un effort ; et s’il faut tomber, tombons comme des hommes !
Que voulait lord Chatam? Une chose grande, hardie, dangereuse ; une déclaration de guerre à la France. Il voulait que la protection accordée par la France aux insurgés d’Amérique fût prise pour une guerre commencée et rendue. Quand il eut parlé, au milieu du (rouble de l’assemblée, le duc de Richmond répond en peu de mots : « que s’il est une autre voie pour tirer l'Angleterre du péril où elle se trouve, il faut l’indiquer ; que s'il est un homme d’Étal qui puisse le faire, sans doute c’est lord Chatam. A ces paroles, lord Chatam se lève avec effort; mais obsédé de sa douleur, et peutêtre de l’impuissance de ses pensées contre une si grande difficulté, il retombe et s’évanouit. Son fils cl scs amis l’emportent dans leurs bras, et l'assemblée émue se sépare. Il langui! quelques jours cl expira, avec le profond regret de voir qu'a près tant d'avertissements méconnus , et pour n’avoir pas fait à temps ce que demandait la justice, on faisait avec faiblesse plus qu’elle n aurait voulu.
Voilà 1a vie mal esquissée de cc grand homme d’Etat. Je vous demande maintenant s'il est un plus noble spectacle que cette vie et cette mort, que ce pouvoir possédé quelque temps, quille avec dignité, repris par devoir et avec indépendance, quitté de nouveau, et alors celle grande autorité morale, cette sagesse prophétique, et ce dernier moment si solennel, cette impuissance de vivre au delà de cc que l’orateur croyait la perte de son pays, car il craignait que l'Angleterre ne succombât sous l'émancipation de l’Amérique; il ne songeait pas que ces conquêtes, dont il avait enrichi l'Angleterre dans l’Inde, lui ouvraient une carrière inépuisable, où le génie européen , n’ayant pas à lutter contre lui-même, sc met à l’aise et domine paisiblement cent millions d’Asiatiques.
Encore un mol, messieurs. Que votre imagination se représente celte destinée si belle de lord Chatam; que, d’une autre part, elle se souvienne de ces destinées de quelques hommes d’Ktat trop loués par la servilité même de la postérité (car la postérité est quelquefois servile à sa manière et par tradition ) ; qu’elle sc ressouvienne d’un Richelieu, d’un Mazarin, de ces hommes qui , avec du génie sans doute , ont dominé ou par le despotisme cruel on par la ruse; qu'elle sc représente les derniers jours de Richelieu traversant la France avec la haine publique, tantôt suivi, sur le fleuve qu'il remonte, d'une barque ou sont enchaînées ses victimes, tantôt porté dans une chambre de bois que soutiennent vingt-a/^re de scs gardes, faisant abattre, pour passer murs des villes, cl venant sur son lit de morK/i uni plier âParis dusupplice de sesennemis; ou4)ien, regardez la mort de Mazarin, dans les Mémoires de son favori Brienne. Voyez-lc dans son palais rempli de ses rapines et de ses vols, dans sa riche galerie de peintures , tremblant et livide à l'aspect de la mort qui arrive et qu’il ne peut fuir. Puis voyez lord Chatam , le plus grand citoyen du son pays, dont il fut le plus grand ministre, mourant à la tribune, au milieu du culte de scs concitoyens, mourant de l’humiliation passagère de son pays, et lui laissant, par son nom, une gloire immortelle! ( Appla uilisscmcn ts réitérés.)
TREIZIÈME LEÇON
Orateurs contemporains de lord Chatam. — Importance des événements; vivacité dej débats. — Monuments de cette époque. Comment on j»eut les étudier. — Burke- Détails sur le début de sa carrière et sur sa fortune politique. — Eloquence irlandaise. — Foj, fils de lord Holland ; et Pitt, fils de lord Chatam. — Education de Fox; sa jeunesse: son début dans le parlement. — Opposition contre Ion! North. Wilkes. Burke. Fox : citations comparées. — Education de Pitt. — Lettres que lord Cbatam lui écrit sur scs éludes; réflexions à ce sujet.— Commencement de la lutte entre Fox et Pitt.— Elévation prématurée de Pitt.
Messieurs,
Lord Chatam nous a seul préoccupés à noire dernière séance : les yeux attachés sur celte grande physionomie, qui nous rappelait la majesté de l’orateur antique, nous avons négligé tout le reste. Nous avons pris en quelque sorte sa biographie pour l'histoire publique de l'Angleterre pendant une époque mémorable. Il faut maintenant replacer sous vos yeux toute la scène de cet immense débat, au milieu duquel notre admiration n’avait d’abord aperçu qu’un seul et grand orateur.
L’époque dans laquelle déjà nous sommes entrés, messieurs, et dont nous avions, pour ainsi dire, détaché lord Cbatam, pour le montrer à part dans l’originalité de son caractère et de son génie, cette époque est l’âge glorieux de l'éloquence politique cher les Anglais. Alors a été démenti ce préjugé de leurs propres écrivains, qui leur refusait le génie oratoire; et le cardinal Maury a vaine^fri essayé de leur appliquer encore l’orgueilleuse^^ inction de Cicéron : Aon i obi» deest ingenium, seh^ratorium decai ingenium. Alors commence à bîHler ce qu'on nomma dans la suite la grande pliiàjp britannique: Chatam, dont le génie n’eut jamais plus d’éclat que dans sa vieillesse; Burke, d’une imagination si brillante et d’une âme si généreuse; Fox, déjà dans la vigueur de l’âge et du talent, respectueux émule de lord Cbatam , et destiné è être un jour vaincu par le jeune fils de son illustre modèle; Sheridan, énergique, ingénieux, auquel il n’a manqué que plus de dignité dans la vie cl plus de gravité dans l'éloquence; Pitt, enfin, qui, presque au sortir de l’enfance, parut fait pour gouverner par le caractère et par la parole. Viennent ensuite des hommes remarquables, à côté même de Pitt, mais destinés à servir scs desseins: Dundas; Windham si passionne dans (a cause du pouvoir, après avoir suivi avec ardeur le parti de la liberté. Enfin les événements de celte époque sont, avant même la révolution française, d’un haut intérêt politique; ce sont les premières tentatives pour l'émancipation catholique , et ces tentatives, repoussées par des révoltes, la guerre
d’Amérique et tous les débats qu’elle entraîne, débats sur la politique extérieure et sur les libertés vitales du pays, protestations contre les mesures arbitraires, défense des droits individuels contestés comme les droits nationaux. En même temps paraissent des hommes faits pour les troubles civils, des physionomies ardentes qui étonnaient le reste de l'Europe, encore paisible, lord Gordon, séditieux fanatique, soulevant de si terribles émeutes dans Londres; le célèbre Wilkes, habile tribun, selon les moeurs modernes, se servant de la liberté de la presse avec une audace toute-puissante et moins redoutable encore par sa présence à la chambre des communes qu’il ne le devint par son expulsion arbitraire.
Il suffit de consulter les mémoires du temps , pour juger combien celte autorité populaire d’un homme éloquent et hardi était alors un spectacle singulier pour le reste de l’Europe. Dans la Correspondante littéraire de La Harpe , on trouve un grand portrait de Wilkes, où il est représenté comme une espèce de Catilina. On eût dit qu’il s'agissait d’un homme d'un autre monde, comme si le détroit et le pouvoir absolu séparaient la France et l’Angleterre par une barrière infranchissable.
Cependant on louchait à l’époque où la hardiesse légale de l’opposition britannique allait être prodigieusement surpassée par la violence delà révolution française. Mais , avant celte grande crise sociale, cl sur cette première scène du parlement d'Angleterre, où nous avons annoncé tant d’hommes supérieurs, cherchons la trace de leur passage. Ici, messieurs, nous éprouvons un regret, qui n'est pas un blâme. La plupart de ces hommes, préoccupés de reflet immédiat de leurs paroles, se sont médiocrement inquiétés de leur gloire d’orateur pour l’avenir. L'ingénieux Pline, parlant de l’éloquence , dit avec raison , qu’elle est surtout dans la voix animée, dans la voix vibrante, dans le discours improvisé : Aiulto tnayis afficit riva tox. Presque tous ces orateurs du parlement britannique, satisfaits de cette action immédiate du talent sur les auditeurs, contents d’avoir réussi dans le lieu et dans le moment où ils ont parlé, laissaient ensuite leurs paroles, imparfaitement recueillies, se répandre comme elles pouvaient. Jamais ils n’ont écrit ; rarement ils ont corrigé ce qu’ils avaient dit : la forme même du discours direct n'csl pas conservée dans les débats imprimés du parlement; et l’on peut croire que le fond seul des idées se retrouve, cl que les paroles originales ont souvent disparu. Il n’est pas permis de récuser à cet égard le témoignage contemporain d’Erskine. Dans une lettre à l’cditeur des discours de Pitt cl de Fox, après avoir loue l’intention cl l'utilité d’un semblable recueil,
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il en déplore l'imperfection inévitable. Les discours recueillis, dénués de la vie de la parole , et dépouillés souvent des plus heureuses expressions de l'orateur, ne lui paraissent qu'une froide et pâle représentation. « Il eût fallu , dit-il , l’art de « la lachygrapbie pour conserver les termes de •« l'orateur. Vous avec dû vous borner à reproduire « ses idées généreuses , etc., etc.»
Ainsi donc, ce travail intérieur et soudain de l’orateur, cette production immédiate de la parole inspirée par la nécessité du combat, ces caprices de verve instantanée, ces beautés fortuites du langage, toutes ces choses qui. comme les traits même de la physionomie, caractérisent l'homme né pour l'éloquence, nous ne pourrons aujourd'hui les retrouver, les étudier dans ce qui nous reste de ces grands hommes de la tribune anglaise. Il y a cependant quelques exceptions ; elles se rencontrent parmi ceux qui étaient plus particulièrement auteurs, écrivains, avant d’élre orateurs , c'est-à-dire, qui n’avaient pas au plus haut degré l'instinct primitif et spontané de l'éloquence. Ce sont ceux-là surtout, Sheridan, Durke, qui ont conserve et soigneusement publié quelques-uns de leurs discours. Mais Fox! sa vocation était remplie, sa victoire était obtenue, il avait été iui-méme tout entier, lorsque sa parole avait agité la chambre des communes, humilié Norlh ou embarrassé Pitt; il ne s’inquiétait pas du reste. Pilt! son devoir était accompli, non pas seulement lorsqu’il avait parlé avec vigueur et talent, mais lorsqu'il avait emporté, par sa parole, ce que voulait sa politique. Fox, dans son orgueil d’orateur et dans son indifférence pour le talent d'écrivain , se trouvait satisfait par le combat livré dans la chambre des communes. Pilt, plus dédaigneux encore, plus élevé au-dessus de son propre talent, était occupé, non de sa parole plus ou moins énergique et heureuse, mais de sa victoire. Son éloquence même n'était à ses yeux que l'instrument, le moyen secondaire de sa puissance.
Quel est, messieurs, le résultat de ce premier parallèle?C’cst que Pitt était un graud homme d’Élal éloquent, cl Fox un admirable orateur; mais l'uo et l'autre ont un peu disparu pour la postérité, quand elle veut les juger comme des écrivains, et qu’elle cherche sur le papier leurs paroles durables. Cependant nous essayerons de rassembler quelques fragments authentiques, de rechercher, de reconnaître, dans des copies incomplètes, les traits originaux çà et là répandus, enfin de deviner par conjecture ce que le combat, le moment devait ajouter de grandeur à ces discours.
Comme un seul homme ne peut celle fois nous préoccuper, comme la vie de Fox est longue, et que c’est ailleurs que nous devrons le retrouver
dans tout son éclat, enfin comme Pilt est à peine né, quoique déjà il touche au pouvoir, nous nous occuperons de plusieurs orateurs à la fois. Nous verrons l’état de l’Angleterre et du parlement pendant quinze ou vingt ans, depuis les premières agitations de l’Amérique jusqu-à l’élévation de Pitt. En même temps, nous chercherons à bien marquer les fortunes diverses de tous ces hommes, ce qu’ils devaient, soit au talent seul , soit au talent aidé de la naissance; comment la constitution du pays les appelait nécessairement, et comment ils se préparaient à celte destinée, qnelies étaient les études, quels étaient les travaux qui les amenaient ou plus lentement ou plus vite à cette gloire inévitable, en Angleterre, pour tout homme supérieur.
Dans l’ordre des dates, le premier qui se présente, c’est Burke. La vie politique de Burke, illustrée surtout par des souvenirs qui se lient à la révolution française, remonte cependant à une époque beaucoup plus ancienne. Son éloquence fut mêlée à presque tous les débats importants du règne de George (11. Il parut avec éclat dans l’opposition pendant les ministères de lord Bute , du duc de Newcastle et de lord Norlh. Il nous suffira de rappeler en peu de mots le début et le progrès de sa carrière. Lord Cbatam, nous l'avons dit, sans fortune et sans illustration de naissance, s'était élevé au pouvoir et aux grandes dignités par l’éloquence et le talent politique. Burke, avec moins d’éclat, offre le même exemple. Né en Irlande, d’un avocat de Dublin, après d’excellentes éludes, il vint à Londres pour s’attacher au barreau , en 1753. Il était alors âgé de vingt-trois ans. Sa pauvreté ne lui permit pas de suivre une profession longtemps infructueuse, et le força de travailler pour les journaux et les libraires. Il publia , sous le litre de Réclamation en faveur tic la société naturelle, un écrit fort démocratique. Cet ouvrage, à la vérité, ii’élait qu'une parodie des pamphlets irréligieux de Bolingbroke, et avait pour objet de montrer que la forme d’argument dont le scepticisme se servait contre la religion, détruisait également toutes les bases de la société civile; mais cette intention ironique échappa, dit-on, à beaucoup de lecteurs; et Burke fut plusieurs fois accuse dans la suite pour cet ouvrage mal compris.
Mais poursuivons l'histoire de sa jeunesse. Forcé, pour vivre, de se faire un nom, il écrivait sur la politique, la littérature, les orls. Ses premiers travaux le lièrent d’amitié avec Samuel Johnson, le grand critique de l'Angleterre, avec le peintre Reynolds et le comédien Garriek. Il se flt aussi connaître de quelques hommes politiques du temps. Pour prétendre à la chambre des communes , la fortune lui manquait; mais un ministre, le marquis
m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
de Rockingham, lui fil présent d'une propriété qui le rendait éligible au parlement. Et, dans les mœurs anglaises, ni la dignité de Burke, ni sa délicatesse, ne furent le moins du monde efleurées par ce don qu'il accepta.
Conduit par la littérature à la vie politique, le voilà donc à la chambre des communes. Mais il y arrivait bien lard , du moins pour l'Angleterre, à trente-cinq ans, tandis que vous verrez Fox y arriver à dix-neuf ans, c’est-à-dire avant d’élre majeur, et Pitl aussitôt qu’il eut vingt ans.
Quoique Burke fût attaché au pouvoir, puisque les ministres lui donnaient des maisons, cette situation, toujours défavorable, ne parut pas gêner son talent; et son début au parlement jeta beaucoup d'éclat. Jusqu'à lui, le langage des affaires, une discussion habile et forte, avaient presque exclusimcnl dominé dans la chambre des communes : les ornements de l'imagination et du style étaient peu connus. William Pitl lui-même avait plus de grandeur et de force que d’élégance oratoire; et il venait de porter à la chambre des pairs sa haute et majestueuse éloquence.
* Burke était Irlandais de naissance, et l'Irlande, vous le savez, dans celte unité multiple qui fait la force et l'embarras de l’Angleterre, l'Irlande a son caractère privilégié. Enfants du Nord, les Irlandais ont quelque chose de l'imagination de l'Orient. Ce n’est pas que je veuille constater par là leur origine prétendue niilètienne. Mais, pour l'imagination et lo goût, leurs orateurs, leurs écrivains offrent certainement une analogie remarquable avec ces orateurs aucicns que Cicéron appelait atialiques , et dont il a caractérisé le talent par des expressions assez malicieuses, quoiqu'il leur ait emprunté quelque chose.
Ce que Cicéron nomme atianum genus, par opposition à l’atticisme, ce genut opitnœ atquc adipatœ dictioni» , cette éloquence pompeuse et brillante qui florissait dans les villes grecques de l’Asie Mineure, semble s'étre reproduite dans les modernes orateurs de l'Irlande, jusqu'au moment, du moins, où la grandeur d'une lutte récente a mêlé tant d'énergie au faste habituel de leur langage.
Burke, apportant au milieu du parlement britannique une sorte d’imagination enthousiaste, un style brillant et fleuri, une abondance presque poétique 4e métaphores cl d'images, saisit d'abord l’attention. De plus, sou influence ne se bornait pas au talent de la parole; il voulait éclairer le pouvoir qu’il servait. Les premières plaintes de l’Amérique furent accueillies par sa généreuse intervention. Il concourut a faire abolir la taxe du timbre ; mais la politiquequ'il inspirait et qu'il soutenait par
son talent ne fut pas durable; le ministèrede Rockinghani tomba ; et bientôtaprès s'éleva le ministère de lord Norlli, qui a coulé si cher à l’Angleterre, de ce lord Norlh, qu'on a peut-être trop accusé et qui a été, si l'on peut parler ainsi, le titulaire d'un malheur inévitable. Dans la situation de l'Angleterre, il fallait bien que les colonies se séparassent d'elle; il fallait que l’Angleterre laissât échapper de son impérieuse tutelle cette grande puissance qu'elle avait créée avec une sorte d'orgueil imprudent. Et quand ces quinze Étals d'Amérique, avec leur liberté, leur richesse et leur population croissant chaque jour, avec l’esprit whig, qu'ils avaient reçu d'Angleterre, voyaient des taxes et des commissaires arriverdesi loin, etdcs ordres arbitraires traverser l'Allanlique, la tentation de les renvoyer devait être bien vive; cl il ne fallait pas toutes les fautes de lord Norlh pour que cette tentation réussit un jour. Mais enfin, dans le patriotisme de tout bon Anglais, ce malheur pèse sur la mémoire de lord Norlh; cependant, c'était un homme plein de talent et d'esprit; il avait surtout au plus haut degré ce don ministériel d’élre impassible. Les plus vives attaques ne pouvaient lui donner ni trouble, ni colère. Une fois seulement il perdit ce calme habituel , mais dans une occasion touchante et qui honore sa mémoire.
Du reste, dans celle chambre des communes, oà se trouvaient des hommes ardents comme Wilkes, dont l'amertume était aigrie par les injures qu'il avait souffertes et par tant d'exclusions arbitraires qu’avait vaincues l'obstination des électeurs, Norlh écoutait les plus violentes invectives avec le plus parfait sang-froid ; quelquefois il paraissait s'endormir; mais il se réveillait pour répondre; et il sc défendait alors avec une grande facilité d'expression. Pendant que les paroles graves, solennelles de lord Chalam sur la guerre d’Amérique retentissaient à la chambre des pairs, une autre protestation , moins éloquente, mais vive, injurieuse, se renouvelait chaque jour à la chambre des communes. Les principaux organes de cette opposition étaient Burke, Fox, et ce Wilkes, si longtemps repoussé du parlement.
Henri Fox, qui doit jouer un si grand rôle dans l'histoire parlementaire de son pays. Fox , l'antagoniste prédestiné de Pitl, sortait d’une famille opulente et considérable. Il était fils de Henri Fox , lord Holland, l’un des plus habiles confidcuts do Walpole; cl par sa mère il était allié à la royale maison des Stuarts.
Par une singularité remarquable, les rôles qu’avaient soutenu lord Holland cl lord Chatam devaient être renversés en la personne de leurs fils. Lurd Holland avait été le soutien zélé d’un pouvoir
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
corrupteur, insid icuscmeul arbitra ire. Chatam avait ôté l'ennemi constant de ce pouvoir et le défenseur enthousiaste de la liberté. Le fils de Chatam, au contraire, l'illustre Pill, devait être, avec beaucoup de génie sans doute, et avec l'excuse d'une grande nécessité, le plus habile promoteur du pouvoir; et Fox devait être un jour le plus ardent ami de toutes les doctrines populaires.
En attendant, il recevait de son père une grande fortune acquise sous de fâcheux auspices et à travers un procès en concussion qui dura beau* coup d'années. Voici le portrait que Cbersterfield a tracé de lord Holland, dont Fox répudia si noblement l'exemple : « Cet homme, dit-il, n'avait au- « cune notion, aucun principe de liberté, de jus- « tice ; il méprisait comme des sots ou comme des « hypocrites tous ceux qui pouvaient ou paraism saient y croire ; et il a toujours vécu , comme Bruit tus est mort, en appelant la vertu un vain mot. »
Fils d'un tel père , Fox fut élevé dans toute la liberté d'une grande fortune et d'une morale peu sévère : les habitudes de la jeunesse développèrent en lui les goûts frivoles qui, dans la suite, ont fait tort à sa gloire et à son élévation politique : cl le contraste qui devait se trouver entre son rival et lui commença dès l'enfance. Fox étudia d'abord dans le collège d'Éton ; il apprit le latin , le grec; mais toutes les dissipations du plaisir lui étaient déjà familières ; il porta les mêmes goûts à Oxford, en les mêlant aux plus laborieuses éludes. Dès l'âge de quatorze ans, son père, qui croyait apparemment qu'on pouvait prodiguer l'argent mal acquis, l'habituait à jouer gros jeu : l'ayant conduit aux eaux de Spa, il lui donnait chaque soir plusieurs guinées pour aller les perdre; et il déposait ainsi dans l'âme de cet enfant la passion effrénée qui, trente ans plus tard, le détournait des plus graves devoirs, et pendant son ministère, obligeait ses commis de le poursuivre de leurs portefeuilles jusque dans les maisons de jeu.
Mais, en même temps, lord Holland préparait sou fils au talent de la parole, l'encourageait, l'exerçait à tout dire avec assurance, et lui laissait, dans son esprit comme dans sa conduite , une liberté pleine de verve et de caprices. Àu milieu des cercles les plus nombreux , Fox , à peine sorti de l'enfance , discutait , raisonqait avec une aisance hardie qui déployait en lui toutes les ressources de son heureux naturel.
Élu membre de la chambre des communes à l'âge de dix-neuf ans, l'illégalité de sa nomination prématurée ne fut couverte que par la protection du pouvoir. Un semblable avènement et la situation de lord Holland attachaient le jeune orateur au parti du ministère. Mais ce joug était peu fait pour lui;
et quoiqu'il ne le rompit pas d'abord , il le porta toujours avec une sorte d'indépendance. Un emploi considérable, dont il fut doté par le crédit de son père, ne l'empêcha pas de se rapprocher des membres de l'opposition, tout en les combattant encore quelquefois. Et, lorsque vinrent les événements de la guerre d'Amcrique, lorsqu'il eut entendu l'éloquence de Burke dans une si noble cause, un sentiment généreux s'alluma dans son âme ; il s’ennuya de sa dépendance.
D'autres questions s'élevaient en même temps que cellede l’Amérique, et intéressèrent également la générosité de Fox. Les persécutions légales et régulières, qui pesaient sur les catholiques d'Irlande, avaient clé faiblement adoucies par quelques bills; et des protestations publiques, des émeutes même s'élevaient en Angleterre contre ces actes de justice, et commandaient au pouvoir de nouvelles rigueurs. Car, en Angleterre, souvent c'est une erreur de l'esprit public qui fait l'erreur du gouvernement. Ainsi , on réclamait par des séditions le maintien des actes de tyrannie.
L'âme de Fox fut blessée de cette timide complaisance qui traînait l'administration britannique à la suite des passions populaires. Tout à coup il brise avec elle; et élevant la voix en faveur des catholiques, il parle avec force contre le serment du 7'e»t. Au milieu de la séance du parlement, il reçut un billet de lord Norlh, qui lui annonçait sa destitution. Voilà donc, messieurs, encore un redoutable champion pour appuyer les droits des Américains.
Je ne vous promets pas de vous faire entendre beaucoup de paroles aussi imposantes et qui laissent dans vos âmes une impression aussi durable que les discours de lord Chatam. Cependant pour concevoir et la constitution britannique et le rôle puissant que l'éloquence joue dans le gouvernement de l'Angleterre, il faut rappeler encore quelques unes de ces scènes parlementaires, qui se liaient aux commencements et aux incidents de la guerre d'Amérique.
Voulez -vous entendre raisonner ce Wilkes , réputé si factieux? D'abord il établit ce principe: l'Angleterre n’a pas le droit de taxer l’Amérique, plus que le gouvernement anglais n'a le droit de taxer les sujets anglais sans leur consentement.
Si Ton veut consulter, dit-il, les recueils de la Tour de Londres, on trouvera quelavillede Calais en France quand elle appartenait à la couronne impériale de ces royaumes, n'a jamais été taxée sans avoir des représentants au parlement. Deux bourgeois de Calais votaient et siégeaient dans cette chambre. Le writt du chancelier, i ce sujet, sous le règne d'Edouard VI, et les noms des bourgeois se conservent encore. Je les ai publiés d'après des copies authentiques.
Après avoir exposé le droit des Américains, la modération de leurs demandes, leur intention de
rester fidèles à la couronne d'Angleterre, et l’trnprudcnccde les traiter trop vite en rebelles, l’orateur touche hardiment la grande question de la légitimité, que le succès donne à toute résistance:
Des hommes éclairés, dit-il, ont employé leur éloquence à envelopper toutes les provincesd'Amériquedans le crime de rébellion. Mais l’état présent de ce pays est-il une rébellion , ou n’est-cequ’unerésistanceconvenableet juste* des coups d'autorité qui blessent la constitution, qui envahissent la propriété et la liberté? Voici eeque je sais très-bien. l)nc résistance couronnée de succès est une révolution, et non plus une rébellion. La rébellion est écrite sur le dos du révolté qui s'enfuit ; mais la révolution brillesur la poitrine du guerrier victorieux. Qui peut savoir, si, pour prix de nos folles menaces, les Américains, après avoir tiré l'épée, n'en jetteront pas le fourreau aussi bien que nous; et si, dans peu d'années, ils ne fêteront pas l'èrc glorieuse de la révolution de 1775, comme nous célébrons celle de la révolutionde ÎG88 ? Si le ciel n’avait pascouronnédu succès les généreux efforts de nos pères pour la liberté, leur noble sang aurait coulé sur les échafauds, à la place du sang des rebelles écossais; et cette période de notre histoire, qui nous fait tant d’honneur, aurait passé pour une rébellion contre l'autorité légitime, et non pour une résistance autorisée par toutes les lois de Dieu et de l'homme.
Ces discours hardis ne laissaient pas de troubler le sang-froid de Norlh, et augmentaient infiniment les difficultés de sa périlleuse tâche. Les moyens qu’il mettait eu usage pour soutenir celle guerre étaient, même en Angleterre, des bill» contre la sédition, de fréquentes proclamations, et afin d’exciter le sentiment populaire , des cérémonies religieuses, où l’on invoquait la faveur du ciel sur les armes britanniques, c’est-à-dire sur les armes mercenaires cl barbares de ces bandes allemandes et de ces hordes sauvages qui, au nom du roi d'Angleterre, ravageaient les provinces des colons anglais d’Amérique.
Une proclamation royale venait d’ordonner un jeûne solennel pour appuyer les nouveaux armements préparés par le ministère. La vive imagination de Burkc s’empare de ce contraste de dévotion officielle et de guerre implacable; et, après avoir énergiquement retracé les erobarrasdel’Anglcterre:
DaD» celte situation insupportable, dit-il , on nous appelle aux pieds des autels du Tout-Puissant, avec la guerre et la vengeance dans le cœur, au lieu de la paix de notre divin Sauveur. Il uous a dit : Je donne la paix; mais nous, ce jeûne public, nous le célébrons, n’ayant dans le cœur et à la bouche que la guerre, la guerre contre nos frères. Jusqu’il ce que nos églises soient purifiées de cet abominable oiticc, je les regarderai , non comme les temples de Dieu, mais commelessynagoguesdeSatan.C'estuoacteinfime.commc acte politique ; c'est une impiété, comme acte prétendu de dévotion nationale. Eh quoi : vous convoques le peuple avec des formes solennelles à se rendre dans les églises, 1 participer au sacrement et à faire un sacrilège au pied de l'autel ; vous voulez qu'd commette un parjure public, en chargeant nos frères d^Amérique du crime de rébellion, également coupables, soit que vous mentiez en le sachant, soit qu’ignorant la vérité, vous appeliez Dieu tout-puissant en témoignage d'une imposture qui devient an blasphème.
Mais celle éloquence, fastueuse, antique, n’était pas ce qui saisissait le plus fortement les vieux Anglais, raisonneurs opiniâtres, xélés pour la gloire
coins DE LITTÉRATURE FRANÇAISE.
de leur pays et incapables d’élre conduits autrement que par un intérêt bien montré, bien compris. Voilà peut-être par quel motif Burke n’eut pas tout à fait dans son pays la puissance oratoire que semblaient lui décerner les éloges des étrangers. Ce n’est pas que Fox . dans ces complaisantes réciprocités d’éloges politiques qui ne tirent pas à conséquence, ne l’ail appelé le plus beau génie de l’Angleterre au dix-huitième siècle. Mais, dans la réalité, celte parole pompeuse de Burke convenait bien moins que l’éloquence de Fox au caractère tout politique et tout pratique de l'Angleterre.
Celte grande question de l’Amérique est agitée par Fox avec plus de vigueur et de précision. Son animosité véhémente, mais habile, ne s’exhale pas en injures vagues. Le génie de la discussion, la stratégie parlementaire, l’art de prouver et d’attaquer, éclate dans Fox avec une singulière habileté et un bonheur presque continuel. Bien que les paroles dont il s’est servi n’aient pas été conservées dans la vivacité de l’à-propos incomparable qu'admiraient scs auditeurs, il reste encore dans ces copies froides, incomplètes, quelque chose de dimosthènique. Cependant ce n’est encore ici que le début de Fox : il n’a point en tête, jusqu’à présent, cet adversaire qu’il combattit près de vingt années; il n’est pas encore engagé dans celle lutte à mort contre Pitt, lutte d’autant plus remarquable, que chacun des deux adversaires y remplissait le rôle qui convenait le mieux à sa nature, cl qu’ils se partageaient admirablement l'attaque et la défense , l’appel aux passions populaires et l’apologie du pouvoir. Mais revenons à lord Norlh : après Wilkes, après Burke , Fox l’attaquait encore avec autant d’ironie que de véhémence.
Il faut relire son admirable discours dans la session de 1780, à la suite de la victoire de lord Curnwallis sur les insurgés. 11 faut voir comment, après tant de défaites des armes anglaises, dont il accuse le ministère, il l’accable encore plusde cette unique et stérile victoire, remportée malgré scs fautes. Il faut l’entendre renouveler les prédictions de l’éloquence de Chatam :
On me reproche, j’ écrie-t-il en finissant, d’avoir dit que la guerre d’Amérique est injuste. J’ignore s’il y a péril J dire ce qu'on pense ; mais je sais qu’il est du devoir de tout honnête homme de le dire: je pense, moi , que la guerre d’Amérique est injuste ; je l'ai dit cent fois dans cette chambre ; je l’ai dit mille fois ailleurs : je le dirai en tout temps et partout où j’aurai occasion de le dire; ie le dirais à l’nnivers entier, si ma voix avait assez de force pour se faire entendre dans toutes les parties de cet univers.
Tous ces discours éloquents , toutes ces invectives , concourant avec l’intrépide défense des Américains et leur révolution habile cl modérée, avec les manifestes de leurs congrès et les armes de la France, l’Angleterre perdit l’Amérique. Mais ce
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
n'était pas tout; bien d'autres périls se mêlaient à ce désastre. L'Angleterre n’avait pas dans l'Europe un seul allié fidèle; il y avait bien des alliances écrites, des traités, des ambassadeurs, toutes ces cérémonies de la paix; mais l’Angleterre n'était plus crainte et toujours haïe. L'Irlande était agitée, quarante mille hommes avaient pris les armes; la liberté de l'Angleterre semblait enfanter mille dangers; des écrits factieux se répandaient avec profusion ; le peuple appuyait toujours par des émeutes les lois odieuses contre les catholiques; des discours d’une violence extraordinaire retentissaient dans toutes les réunions publiques. Sous prétexte de s’opposer aux mesures de justice que réclamaient les dieeidenl», lord Gordon, membre du parlement, rassemble un peuple immense, ivre de sédition cl de fanatisme, et s’avance, à la tète de cette foule, jusqu'aux portes de Westminster, précédé, pour bannière, d*un immense rouleau de parchemin sur lequel étaient inscrits les noms des pétitionnaires. La chambre ferme scs portes à une pareille armée ; mais ce refus est le signal du plus affreux désordre; et c’est là qu’on peut apprécier la puissance d'un gouvernement libre qui survit à de tels excès.
Tout semblait annoncer une révolution en Angleterre : pendant trois jours une populace de cent vingt mille hommes fut maîtresse de la ville de Londres ; les prisons furent forcées, et des malfaiteurs se joignirent aux séditieux. On incendia plusieurs chapelles catholiques. Le ministère, embarrassé de ses fautes, tremblait d’agir; enfin, la fermeté de George 111 rétablit l'ordre public.
Mais que d'embarras ne restaient pas à l'Angleterre, par la honte et les pertes de celte guerre d’Amérique, par ces ferments de discorde intérieure excités sans cesse, par celle révolte puissante et impunie qui s'était arrêtée comme par miracle, et qui avait failli emporter tout le gouvernement britannique? C’est peu de temps après, messieurs, que l'on voit paraître un jeune homme, Pitt, qui saisit d’une main ferme le gouvernail de l'État. Mais laissons-le encore un moment de côté; demandons aux hommes plus âgés, plus célèbres, ce qu'ils pouvaient faire pour l'Angleterre. De quelles idées sont-ils préoccupés? quel esprit de réforme les animait? quel seconrs véritable offraient-ils, soit à la liberté, soit au pouvoir?
En 1781, après ces désordres intérieurs, ces revers publics, tous ces torts d’une administration impuissante, Burke se présente pour demander, quoi? La réforme des dépenses royales. Son langage pour obtenir ces économies semble même singulièrement bixarre et méprisant. On eût pu croire que celle puissance salutaire de la couronne, qui
occupe une si grande place au milieudu gouvernement britannique, allait s’éclipser devant les passions populaires et les théories des réformateurs.
Vous serex peut-être étonnés du langage qu’emploie dans cette occasion un orateur anglais qui nous apparaît comme le plus télé défenseur des prérogatives monarchiques, et qui s’est signale par sa haine violente de la révolution française. Mais cela vous montrera, mieux que l’histoire * l’extrême liberté du gouvernement anglais et sa force à la fois.
Vous êtes dans ce grave parlement d’Angleterre, sous ces vieilles et noires murailles qui ont vu passer tant de révolutions, qui ont vu la rampante servitude des communes sous Henri VIII et sous Élisabeth, leur victoire sanguinaire sur Charles Ier, qui ont entendu la théologie soldatesque de Cromwell , qui ont vu les grenadiers du general mettre à la porte par les épaules les commune » indociles, qui ont vu la restauration imprudente et tyrannique de Charles II, et l'usurpation de Guillaume III justifiée par la prospérité de l’Angleterre; puis le long ministère de Walpole et ses chambres vénales, puis Cbatam , puis Norlh et l’abaissement de l’Angleterre. Burke se lève; et que propose-t-il? Des choses qui ont commence la révolution dans d’autres pays, une amère censure des dépenses du gouvernement monarchique. Et là, sous la protection de la liberté même, aucun danger ne suivra ces vives attaques. C’est un discours contre la liste civile du roi d’Angleterre; c’est Burke, le monarchique Ilurkc qui prononce ce discours , assaisonné de la raillerie la plus amère. Il parcourt les diverses dépenses de la couronne ; il propose des économies d’une sévérité excessive, et l’on peut dire presque ridicule; il célèbre avec admiration les réformes volontaires qu’à celle époque, plusieurs années avant nos troubles civils, Louis XVI s’élait imposées. Il exalte la stabilité, le bonheur de la France, par opposition au danger de l’Angleterre. Et, sous une forme presque bouffonne, il accuse la tolérance intéressée du parlement pour ces prodigalités royales, dont la suppression lui parait le salut de l’Angleterre.
Lord Talbot, dit-il, avait essayé de réformer la maison du roi: mais, dans ce louable projet, il n’avait pas vu l'écueil contre lequel toutplan économique doit écboucr. Il n’avait pas prévu l’inconvénient attache à l’usage de faire exercer les fonctions d’une place par un antre que le titulaire. Le tourne-broche de la cuisine du roi était membre du parlement. Cette circonstance fit tout avorter. Le département de lord Talbot devint pins dispendieux que jamais ; la dette delà liste civile s'accumula ; les fournisseurs n’étant plus payés firent banqueroute. Pourquoi? Parce que le tourne-broche du roi était membre du parlement.
Le sommeil de Sa Majesté était interrompu; son oreiller était hérissé d’épines; la paix de son esprit était absolument détruite. Pourquoi? Parce que le tourne-broche du roi était membre du parlement.
On ne payait plus les j uges ; la justice s'exilait du royaume;
tes ministres «It rangers restaient dans l'inaction ; le système de l'Europe était dissous; la chaîne de nos alliances brisée, tous les rouages du gouvernement étaient enrayés, à l’intérieur du royaume et dans l’étranger. Pourquoi ? Parce que le tourne-brocbe du roi était membre du parlement. (On rit.)
Voilà, messieurs, ce que les Anglais appellent humour, et ce qu’ils réclament comme un genre d’etprit qui leur appartient par privilège; je vous le donne ici, non comme bon, mais comme anglais.
Mais il faut en convenir, après avoir lu pareil discours, si le ministère de lord North était faible, malhabile et surtout malheureux, l’opposition n’avait pas conçu la grandeur du r6le auquel un homme pouvait être appelé par les périls de l’Angleterre. L’opposition de Burke, tantôt mélancolique et pompeuse, tantôt minutieuse et bouffonne, les invectives plus littéraires que politiques de Wilkes, et même la vive éloquence de Fox , tout cela ne donnait pas à l’Angleterre l’homme d’État dont elle avait besoin. Ainsi, dans celle heureuse constitution même, il ne faut pas croire que la liberté suffise pour tout faire; il ne faut pas croire que l’absence de ces caprices qui ailleurs élèvent au pouvoir d’indignes favoris, assure toujours à l’État une habile administration. Dans cette forme de gouvernement, comme dans toute autre, on aperçoit des lacunes, de longs intervalles, pendant lesquels on attend l’homme supérieur qui ferait servir la liberté à l’appui do pouvoir.
L’Angleterre, tourmentée au dedans , molilcc par la perle de ses provinces d’Amérique, semblait toucher à sa ruine; mais elle portail en elle une force incalculable que la main d’un homme de génie pouvait mettre en action. Où sera cet homme? Les grands orateurs anglais, Burke, Fox, épuisent leurs forces en stériles débats; leur parole agile les esprits; mais elle ne les gouverne pas; ils prédisent, ils racontent éloquemment les maux de l'Angleterre; ils ne lui ouvrent pas la voie du salut. Lord Chalam lui-même, malgré celte gloire complète cl pure que nous avons voulu lui laisser, ne s’était pas montré, dans les dernières années de sa vie , aussi puissant pour détourner les dangers du royaume qu’habile à les prévoir. Dans son court cl dernier ministère, il s’était entouré des opinions les plus disparates; il avait fait une mosaïque ministérielle, où, suivant l'expression de Burke, des hommes bizarrement réunis pouvaient se demander l’un à l’autre : Mon collègue, comment vous appelez-vous?
Lord North, malgré les fautes cl les disgrâces de sa politique, par cela seul qu'il durait et se maintenait au pouvoir, semblait encore plus homme d'Etat que ses rivaux. Mais un jeune homme, celui que j’ai déjà nommé et que j’ai retiré de la scène.
un jeune homme venait d'achever scs études ; c’était le second fils de lord Chalam , Pitt. Il n’avait pas reçu cette éducation à la fois savante et licencieuse qui développa le talent et les passions de Fox ; il avait été sévèrement et pieusement élevé par son illustre père et par lady Esther, sa mère. Les soins d’une santé délicate interrompirent souvent ses premières études. Cependant, telles étaient l’ardeur et la facilité de son esprit, qu’à l'âge de douze ans, nous apprend son précepteur, il ne rencontrait plus de difficultés dans les auteurs latins; bientôt après , ce fut un jeu pour lui de traduire, à livre ouvert, des pages entières de Thucydide, qu’il lisait en anglais sur le texte grec.
Comme on m’a plus d’une fois accusé de décréditer les études classiques, je cite cet exemple, pour vous montrer qu’elles servent même à devenir ministre. (On rit.)
Cependant cet effort excessif et prématuré le fit tomber malade; il languit plusieqrs mois, incapable de toute application. Quand il fut de retour au collège, son père lui écrivait pour encourager et modérer tout à la fois son application à l'élude :
Avec quel sentiment de joie et de bon heur j’écris à moo bien-aimé William, depuis la lettre rassurante de son précepteur Wilson! Je sais maintenant que je ne m'adresse lus à un malade; j’espère qu'il est convalescent et qu'il va eaucoup travailler; j’espère qu'il consultera maintenant le docteur Glynne, non pas comme médecin, mais comme poêle. Mais, malgré le bonheur inexprimable que j’éprouve de savoir son retour à la santé, je le supplie de ue pas trop travailler, de ne pas trop se presser. Votre maman, mon fils, vient de me rappeler le proverbe français : * Reculer pour mieux sauter.* C'est surtout aux jeunes gens ardent» et studieux qu'il faut le rappeler.
N’aimez-vous pas, messieurs, celte naïveté louchante et paternelle d'un grand homme d’Èlal?
Enfin, la santé raffermie du jeune William lui permit de nouveaux travaux : il faut que je vou? en donne une idée :
Il n’est presque pas, écrit sou précepteur, un auteur grec et latin que nous n'ayons lu ensemble tout entier ;il étudiait avec soin les différents styles des orateurs; etilavaitle sentiment le plus délicat et le plus vif de leurs beautés caractéristiques. La rapidité de son intelligence n’cmpêchait pas son exacte et minutieuse application. Quand il était seul, il consumait des heures entières sur les passages remarquables d'un orateur et d’un historien ; il étudiait le tour, les expressions, la manière de disposer le récit et d'expliquer les motifs sccretsou manifestes des actions; quelques pages l’occupaient toute une matinée. C'était pour lui surtout une occupation favorite de comparer les discours opposés sur un même sujet, et d’examiner comment chaque orateur avait défendu sa cause, et prévenait ou repoussait les objections de son adversaire : étude, je crois, la plus profitable à un futur homme d'État. Les auteurs qu’il préférait étaient Tilc-Live, Thucydide et Salluste. Il avait aussi l’habitude de noter toutes les pensées éloquentes, toutes les expressions fortes et énergiques qu’il rencontrait dans ces lectures. Il avait beaucoup étudié les poètes grecs et romains; il était surtout si curieux de bien connaître les portes grecs, qu’il lut avec moi, sur sa demande, le plus obscur et le moins intéressant de tous, Lycophron.
TABLEAU DU DIX-HUIT1ÈUK SIÈCLE
Lycophron, messieurs! en faites- vous autant? Vous ne saviez pas peut-étreque Pittavaitétudié Ly* cophroti. Écoutez encore le témoignage de cesavant précepteur que Pill, une fois ministre, fitévéque :
Sa sagacité était si vive et si profonde , son intelligence si prodigieuse, il avait si bien étudié toutes les beautés, toutes les finesses de la langue grecque, que si Ton avait découvert de son temps une pièce inconnue de Ménandre ou d'Eschyle, ou une ode de Pindare, je suis persuadé qu'il l'aurait sur-le-champ mieux entendue que les plus célèbres érudits.
Lord Chatam pleurait de joie en apprenant les progrès extraordinaires d’un fils si digne de lui. La deruière année de sa vie, pendant les intervalles de ses vives souffrances, il lui écrivait avec un mélange de badinage cl de tendresse sérieuse qui touche singulièrement dans un si grand homme :
Comment puis-je mieux employer la force de ma main qui se ranime un peu, qu’à tracer quelques lignes pour mon cher William, i'cspéranceet la coosolalionue ma vie? Vous aurez plaisir à voir par l’écriture de cette lettre que je gagne tous les jours et que je suis presque bien. J’ai été ce matin à Cambden; et j'ai soutenu avec beaucoup de courage une visite d'une heure et tout l'ennui de ces conversations frivoles. Je suis revenu à la maison sans être trop las; et j'ai dîné comme un fermier. Lord Mabon (c'était son gendre) a confondu sans le convaincre l'incorrigibledocteur Wilson. La foudre du docteur Franklin, tout révolté qu'il est, me paraît une chose très-innocente, etc., etc. Ma main commence à se lasser; ainsi, tous mes plus sincères compliments à votre compagnie habituelle, Aristote, Homère, Thucvdide, Xénopbon, sans oublier les publicistes et les auteurs du droit des gens. Adieu, mon très-cberWilliam.
A la mort du grand Chatam, Pill avait dix-buil ans. Il n’appartenait pas à ccttc ancienne aristocratie qui, longtemps en Angleterre, parut posséder de droit les hautes dignités et le pouvoir politique. Il n’avait que le nom glorieux de sou père, sans fortune; un homme d’Élat anglais ne s'enrichit pas. Il s'attacha donc au barreau, il plaida quelques causes ; et, dans la simplicité nerveuse de son langage, ou apercevait déjà le génie qui l'appelait plus haut; en même temps, il fréquenta les séances du parlement. Il écoulait avecsoin les plus habiles orateurs des deux chambres, cl s'exercait à leur exemple. Il u’essayait pas, comme un rhéteur grec, de discuter avec une égale facilité les opinions opposées ; mais il choisissait, dans les débats qu'il avait entendus,' l’opinion qui lui plaisait comme vraie cl comme utile; et il s'étudiait à la développer,» la fortifier d’arguments nouveaux et à combattre toutes les objections. Ce travail solitaire l'occupa deux années. « C’est ainsi qu’il avait, dit encore son précepteur, acquis une facilité singulière à tout exprimer avec justesse et netteté, et à mettre toujours le meilleur mot dans la meilleure place. »
Aussitôt qu’il fut assez vieux pour être membre de la chambre des communes, à vingt ans, à peu près, il se présenta d'abord aux élections de Cam-
bridge; malgré l'éclat de son nom et la réputation prématurée de son talent naissant, il n'obtint pas les suffrages. Mais, peu de mois après, un homme qui disposait d'un bourg pourri, le fil élire; et il eut la joie inexprimable, comme il l’écrivait à un ami, d'entendre enfin sa voix dans le parlement; il avait vingt et un ans.
Je m’arrête ici, messieurs. Il ne faut pas légèrement esquisser la carrière de cct homme prodigieux, en qui le talent de la parole n'est que l'instrument de la pensée politique.
Le ministère de lord North, qui se traînait tout brisé depuis la séparation des colonies, est attaque à la fois par Fox, par Burke et par le jeune PiU, que son instinct môme du pouvoir fait débuter par l'opposition. Un autre ministère se forme; et Pill, que North appelait un jeune homme né ministre, est désigné pour y prendre part. Mais il refuse. Le marquis de Rockingham , lord Sbelburne et Fox , qui depuis si longtemps attendaient le pouvoir, succèdent à lord North , avec le fardeau d’une guerre désastreuse à finir : lord Rockingham, qui était le lien de ce ministère, étant mort, le roi d'Angleterre fil un mouvement; l'éloquent Fox tomba du pouvoir; et lord Sbelburne s’appuya de l'alliance de PiU, qui fut nommé chancelier de l’échiquier. Que fait alors Fox? Il aperçoit, sur les bancs de l’opposition, cc lord North dont il s' est tant moqué, ce lord North qu'il a tant accusé de maladresse et même de trahison , cc lord North auquel il a reproché, non-seulement d'avoir perdu, mais d’avoir vendu l'Amérique, cc lord North qu'il a fait un jour pleurer au milieu de la chambre des communes; il l'aperçoit sur cc banc; et comme tout moyen lui parait hou pour redevenir ministre, il fait une alliance, une coalition avec son ennemi de la veille. Lejeune PiU, malgré toute sa sagacité, u’avait pas prévu que Fox et North, réconciliés par une chute commune, se réuniraient pour l’attaquer. La faute était excusable; celle coalition semblait impossible à deviner. Voilà que, par un étonnant oubli de toutes les invectives qu’ils sc sont réciproquement adressées, un an après la chute de lord North, Fox cl North, dans l'intimité de leur haine contre le nouveau ministère, l'attaquent, l'obsèdent, l'insultent et le renversent sous le poids de leur scandaleuse union. Voilà lord North qui reulre victorieux, apjjuyc sur le bras de Fox. Mais, il faut le dire, malgré les mutations permises aux hommes d'Élal, malgré les exemples nombreux de ces évolutions politiques, la chose parut trop forte. {On rit.) Par des influences de parti, des séductions de toute espèce cl d'éloquentes apologies, lord North cl Fox, étayes l’un sur l'autre, troquant ensemble toutes les forces qu'ils pouvaient
rassembler, obtinrent la majorité dans la chambre des communes. Hais cette majorité n'élail plus soutenue par le vœu public. Après sept mois de règne, cette coalition menteuse et cupide se brise, à la suite d'une victoire qu'elle vient de remporter dans la chambre des communes. Fox, pour fortifier le pouvoir parlementaire dont il se croyait maître, aux dépens de la royauté dont il se défiait, avait imaginé le projet d’un bill , qui , dépouillant la compagnie des Indes d’une part de ses privilèges, attribuait à la chambre des communes la nomination directe des commissaires qui devaient surveiller l'administration de cette immense colonie. Le roi d’Angleterre, George III, inquiet de celle extension de pouvoir, fit échouer le bill de l’Inde dans la chambre des pairs; et ces pièces mal jointes qui formaient le ministère de la coalition, sc déconcertèrent cl tombèrent de toutes parts ; il n’y eut plus de gouvernement. Alors ce jeune homme de vingt quatre ans (il avait un peu vieilli), qui déjà était une fois tombé du pouvoir, cl dont le génie, en rappelant avec moins d'éclat l'éloquence de l’illustre Cbalain , semblait avoir quelque chose de plus sage, et, pour ainsi dire, de plus mûr, ce jeune homme vient par droit de conquête prendre le ministère; et appuyé, non pas comme Walpole, sur la corruption, mais, fort de son génie, sur la confiance de l’Angleterre, il y resta vingt ans. El, sans anticiper aujourd'hui sur le récit de sa vie et les combats de son éloquence, savez-vous quelle impression il fil sur ses contemporains? savez-vous quelle était l'autorité qu’obtint son génie et que garde sa mémoire? Quand on va maintenant visiter Westminster, que l'on sc fait montrer la tombe de ce grand lord Cbatam, dont l’éloquence vous a l’autre jour si virement agités, et qu’approchant avec respect de celte tombe, ou cherche l’inscription, l’hommage que doit y voir gravé l'admiration nationale, sur le marbre on lit ces mots : U pire de M. Pitt.
QUATORZIÈME LEÇON
Encore l’èloqücnce politique.— Intérêt et difficulté de cct examen. — Etude simultanée de l’éloquence et de la constitution anglaise. — Science politique de Pitt; principe deson éloquence.— Son attachement aux lois de «on pays. — Nouveaux détails sur le bill de» Indes. — Victoire légale de Pitt. — Autre débat célèbre sur la Régence. — Citations comparées de* discours de Pitt et de Fox. — Exemple mémorable de la force de la constitution britannique.—Faiblesse de la monarchie de France à la même époque. — Première tentative de réforme.— Mirabeau.—Puissance irrésistible de la révolution.
Messieurs,
l*c sujet que nous avons commencé depuis quelques séances, est difficile, cl parfois embarras-
sant; mais ce n’est pas un motif d’abréger. Nous ne pouvons abandonner si vite cette tribune politique des temps modernes. Dans l’bistoire de l’esprit humain, rien ne saurait offrir un caractère plus instructif cl plus élevé. D’ailleurs, messieurs, malgré nos épisodes et nos digressions dans tout le domaine des lettres, quel est ici notre enseignement spécial, officiel ? L'éloquence, art sublime, varié, multiple, insaisissable, qui ne s’enseigno pas, il est vrai ; mais n’imporlc : c’est le programme traditionnel, le devoir ostensible. Eh bien ! puisque nous sommes professeur d'éloquence, n'oublions pas qu’il n’y a dans le monde que deux grandes éloquences : l'éloquence religieuse et l’cloquence des intérêts civils. L’éloquence religieuse, nous n’avons guère mission pour en donner les règles, pour en développer le génie ; nous l’avons essayé cependant. L’éloquence des intérêts civils, elle nous est étrangère aussi , mais non pas inaccessible; elle n’est pas renfermée dans une sphère séparée, exclusive. Ellesc lie à tons les travaux de votre jeunesse; elle fait partie et de vos réflexions présentes et de votre activité future; elle lient essentiellement à cette belle élude des lois civiles , qui occupe le temps du plus grand nombre d’entre vous ; elle est l’émc de ce mouvement social, auquel vous serez inélés quelque jour.
Et puis, messieurs, ce travail sur l’éloquence délibérative, tel que nous le concevons, tel que nous l’essayons devant vous, ce n’est pas une gymnastique d’école, simulant des combats de tribune; c’est encore moins uu lieu commun de parti; c’est uri examen, un tableau comparé des efforts que le génie de deux grandes nations de l’Europe a faits dansunc même carrière ; c'est l'histoire vivante des trente grandes années qui ont précédé voire jeunesse ; c’est le péristyle de tout co vaste avenir qui est ouvert aux peuples de l’Europe ; c'est le commencement de la nouvelle ère de la France.
Que de réflexions salutaires, instructives, données par les faits mêmes, doivent sc mêler à celle élude ! Elle ne sera pas pour nous technique et seulement littéraire, mais historique cl morale. Quand je lis dans Rollin, Le Batteux, Harmonie! cl beaucoup d’autres, le récit des grands combats de la tribune grecque cl romaine, et l'analyse de tant d’immortels discours, ces habiles critiques, malgré leur talent, me semblent un peu étrangers au milieu d’un pareil sujet. Aucun des événements, aucune des passions qui auraient pu leur donner l’idée de la tribune antique n'exi?lailpour eux ; jamais ils ii’cii avaient eu ni l'expérience, ni même le spectacle.
Il n'en est pas ainsi de nos jours. L'intelligence
dcs intérêts publics, la facilité d'en raisonner ou d’en déraisonner, mais d’en parler enfin, est qualité commune. La langue politique est l’idiome vulgaire d’un État libre. Ainsi, messieurs, grandeur et haute instruction du sujet, popularité des connaissances qu’il suppose, favorable disposition des esprits, tout, ce semble, nous permet et nous sollicite de nous arrêter longtemps sur ce dernier acte du dix-huitième siècle.
Les personnages qui nous apparaîtront sur la scène sont grands, les situations fortes, le génie de l'homme aux prises avec tout ce que les incidents fortuits peuvent amener de plus décisif dans la destinée des nations. Notre admiration, messieurs, s'accoutume trop à ne compter que les renommées oratoires de l’antiquité. Un homme comme Pitt, comme Fox et même comme Mirabeau, était de la taille de ces hommes qui vous paraissent si grands, parce qu’ils sont placés sur ce piédestal grec ou romain. Cequi manque en perfection même à leurs ouvrages, n’est pas une infériorité dans leur mission ni dans leur génie. Ainsi, ce soin sévère, ce soin d’artiste qui a poli, qui a conservé toutes les expressions d’un Démosthène ou d’un Cicéron, n’a presque jamais appartenu à ces orateurs modernes, occupés d’intérêts trop nombreux, trop complexes, et parlant à des peuples trop peu curieux de l'élégance et du charme de la parole. Mais celte négligence, qui diminue la beauté du monument pour les yeux de la postérité, n’a pas affaibli l’action de l'orateur sur les contemporains ; et c’est celte autorité de la parole qui est historique; c’est cette autorité de la parole instantanée qui explique pour nous et le progrès rapide de certaines idées, cl les grands changements des États.
A la dernière séance , j’ai voulu laisser votre attention se reposer sur celte fortune singulière de l’Angleterre, qui, après la perte de l’Amérique, au milieu des désordres excités par les passions religieuses, dans l’imminence des révolutions de l'Europe, lui donnait pour ministre un jeune homme de vingt-quatre ans, doué de celte ténacité au pouvoir cl de ce génie de gouvernement qui semble le sceau que la Providence avait mis sur lui : j’avais nommé Pitt.
Mais ici, messieurs, je suis obligé de m’arrêter encore à quelques détails, et de lier l'histoire de la constitution anglaise à l’histoire de l’éloquence.
Il y a longtemps que Cicéron, quand il voulait former son orateur, avertissait que la facilité de l’expression, la promptitude et l’éclat de l’imagination, n’étaient que l'arme extérieure, l’instrument du génie; mais qu’une étude profonde, de vastes connaissances, une méthode sûre et rapide étaient le fond de l’orateur. Nisi res subest perce pl a et
cognita , inanis et irridenda r erborum volubilitas, disait le plus admirable parleur de l’antiquité. Et ailleurs , quelle vaste réunion de connaissances philosophiques, historiques, judiciaires, il demande à son orateur ! Comme il lui prescrit la science des lois , des traités, l'étude des coutumes et de l’économie sociale ; toutes nolionsqui, dans les mœurs modernes, sont devenues plus vastes , plus compliquées , plus nécessaires encore : car , chez les anciens, la liberté, ou du moins la république, avait précédé la civilisation ; chez nous, la civilisation a précédé et fait nattre la liberté, comme la plus belle science de l’état social.
Ainsi , messieurs, l’élude de l’éloquence britannique, vous ne pouvez pas la séparer d’un examen attentif du droit public et civil des Anglais. Cest là que vous retrouvez la force de ces grands orateurs, La connaissance profonde de la constitution et des intérêts du pays est le trésor de leur éloquence. El de même, messieurs, Mirabeau qui, le premier, montra l’éloquence politique parmi nous, ce qui fit sa supériorité, indépendamment des dons naturels du génie, c’est que dans les prisons, qui servaient de repos à l’orageuse activité de sa jeunesse, dans ces éludes forcées qu'on lui faisait faire au donjon de Vincennes, tout le travail du publiciste, de l'historien, du savant, av^t occupé ses loisirs. Au milieu de cette jeune noblesse de France, si spirituelle dans sa frivolité même, parmi tant d’hommes distingués qui brillaient, à la fin du dixhuitième siècle, par les grâces de l’esprit et je ne sais quel charme de belle littérature, les fortes études, les études abstraites, salutairement ennuyeuses, étaient rares. Ceux qui rêvaient avec le plus d’ardeur une réforme sociale s’occupaient peu de chercher dans la législation et l’histoire les moyens de l’accomplir. L'excès même de leurs espérances, leur ambition illimitée de perfectionnement, les exemptaient d’étudier un passé qu’ils dédaignaient. Au contraire, ce Mirabeau, si longtemps rebuté par la société, si longtemps chassé loin d’elle, en avait profondément étudié tous les ressorts et discuté tous les principes dans le loisir des cachots, dans l'épreuve des débats judiciaires. Il était jurisconsulte et publiciste, avant d’ètre orateur. Ne séparons jamais l'éloquence de toutes les sciences morales qui la nourrissent cl la font vivre.
Vous avez vu ces études de Pitt, qui n’avaient pas été de simples éludes littéraires. Vous avez vu ces méditations de la sagesse historique cl politique des anciens. D’autres études, dont la trace n’est pas conservée, l’avaient initié dans tous les calculs de la politique financière, lui avaient appris toutes les ressources et toutes les richesses de la Grande- Bretagne et fait comprendre toute l’organisation,
et de ses colonies perdues, et de scs colonies conservées. Il avait soigneusement étudié les forces et les intérêts divers des puissances de l’Europe.
Indépendamment de ces connaissances variées , qui étaient comme un instrument d'agression et d'hostilité contre les autres États de l’Europe, il avait au plus haut degré le sentiment de la constitulionbrilanniquc ; il en possédait la jurisprudence et le génie; il en avait l’intelligence et l'amour. Ce dernier mot peut élonner, quand on parle du ministre. (On rit.) Une idée vulgaire cl naturelle fait supposer qu’à la possession du pouvoir est attaché le goût exclusif des privilèges de ce pouvoir. Mais Pilt, tel qu’il paraîtra devant vous, ne concevait pas son pouvoir dans l’action particulière qui lui était confiée; il le concevait dans celte puissance collective, dans ce jeu simultané de tous les ressorts delà constitution britannique; il le concevait dans le parlement, comme dans le roi. Il sentait bien, rassuré par son génie, qu’il ne devait avoir peur d’aucune des institutions de son pays, et que toutes seraient obligées, non pas de céder sous lui, mais de le fortifier de leur force et de consacrer de leurs droits tout ce qu’il oserait entreprendre pour la grandeur de l’Anglctere. San attachement aux lois lui donnait plus de puissance qu’aillcurs des ministres habiles et despotiques n’en ontlrouvédans la ruinedes libertés publiques.
A cet égard, messieurs, sa vie politique présente un caractère éminent et bien rare : c’est qu’en luttant pour obtenir ou garder le pouvoir, il luttait en même temps pour le maintien de la constitution britannique, et qu’il engageait, pour ainsi dire, dans la cause de son ambition la liberté de son pays. Ou le voit dans le premier grand combat qu’il eut à soutenir, dans ce biU de l'Inde, que j’ai déjà nommé. Mais que vous importe en ce moment le hill de l'Inde? Comment pourrai-je rendre clair, facile, je ne dis pas pour vous, mais pour moimême, ce débat entre des hommes d’Élat habiles, ce débat appliqué à des intérêts si loin de nous? Essayons-lc cependant.
L’Angleterre avait perdu sans retour l’Amérique, ou du moins clic ne pouvait plus la posséder que par le commerce, espèce de conquête qui, dans nos Étals civilisés, vaut quelquefois mieux que le domaine direct et onéreux ; mais il lui restait les Indes; les Indes! cinquante millions d’habitants, soumis à des gouverneurs anglais, une compagnie dccoramcrcc exploitant cet immense empire, et au delà des possessions anglaises, l’Asie à conquérir. Mais tout ce que la rapacité des proconsuls romains avait pu entasser jadis de vexations, de vols et de barbaries, s’était malheureusement reproduit dans l’Inde, conquise par les Anglais. On
avait vu des princes mis à la torture, pour les forcer de livrer leurs trésors; on avait vu d'immenses populations mourant de faim, sur cette terre féconde, où l’homme vit de si peu de chose; on avait vu toutes les cruautés que l’industrie mercantile peut exercer, quand la cruauté est un moyen de profit , se déployer contre celte race malheureuse et paisible. Un grand procès criminel avait commencé contre le Ferré» de l'Inde. Je vous en parlerai plus tard (car, comme nous l’avons dit, l’éloquence judiciaire, l’éloquence de l'attaque et de la défense, dans un procès criminel, reçoit singulièrement l'influence des institutions politiques d'un pays; la liberté l’anime comme tout le reste). Mais enfin, sous un autre rapport, l’accusation intentée contre Haslings, appelait les regards, et de l’Angleterre cl de l'Europe, et les fixait surce magasin immense de richesses commerciales, sur ce vaste trésor ouvert dans l'Inde à l'Angleterre, etsouillé sans cesse par la férocité de ses agents. C'était à celle occasion que Fox avait conçu le plan d’un bill pour réformer l’administration de l’Inde. Il y prévenait le retour des plus odieux abus de pouvoir. Il offrait quelques sûretés aux sujets indiens et aux princes indigènes, instruments et victimes de la rapacité anglaise. En diminuant les privilèges de la compagnie des Indes, il établissait au-dessus d’elle une juridiction publique, une haute surveillance de comité» indépendants qui devaient garantir lu bonne adminislrationdu payscl protéger les vaincus. Mais, messieurs, nous l’avons dit, au fond de ce plan généreux se cachait une idée d’ambition et de parti.
Fox, par son talent, son éloquence, l’autorité de sa parole, le nombre de ses partisans, s'était imposé au roi d’Angleterre. Suspect au roi, dont il était le ministre, il avait formé le projet de transférer à la chambre des communes, par le bill de l'Inde , une des prér<igalives de la couronne et son plus grand moyen d'influence, la disposition immédiate de places honorables et lucratives. Il sentait bien que la volonté du roi n’était pas pour lui, et que d’ailleurs elle pourrait lui échapper; mais il croyait, dans l’orgueil de son éloquence, que la soumission d’un parlement ne lui manquerait jamais. Dès lors, en créant, sous prétexte de surveiller les affaires de l’Inde, un grand nombre d’emplois considérables à la nomination du parlement, il sc promettait d’assurer à la fois l’indépendance de la chambre des communes et sa propre puissance. Dans le fait, il n’eût pas seulement rendu la chambre des communes indépendante, il l'eût rendue corruptrice, de corrompue qu’elle a été quelquefois ; et déplaçant les abus de la constitution anglaise au lieu de les corriger, il n’eût travaillé qu'au succès de son ambition. Voilà quel était le
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
plan de Fox, ou quel eût été du moins le résultat de ses efforts.
La chambre des communes était du même avis que Fox. Le bill passa; mais la volonté personnelle du souverain, de puissantes démarches, accréditées de son nom, et que Fox dénonça vainement à la chambre des communes , enfin le talent de Pitt , cl la perspective d’un tel soutien dans le ministère, toutes ces causes firent échouer le bill de l’Inde à la chambre des pairs; et le môme soir Fox reçut, à minuit, sa démission par un message du roi. Pitt Tut nommé premier ministre.
Mais il fallait toujours régler cette immense affaire de l’Inde. En présence cfe cette majorité des communes dont la résolution ambitieuse et intéressée venait d’élrc rejetée par les lords, il fallait proposer un nouveau projet de bill sur la grande question qu’elle avait déjà décidée. Pitt présenta lui-même un second bill de l’Inde, où il avait soigneusement évité tout ce qui ressemblait aux dispositions du projet de Fox. En proposant aussi des recours et des garanties contre les abus des agents de la compagnie des Indes, en admettant des juridictions supérieures et protectrices , c’était à la couronne seule qu'il réservait le droit de les établir et de les renouveler. Mais l'épreuve était difficile : il s’agissait d’engager la chambre des corn- * munestoutà la foisà se contredire et à se dépouiller. Pitt, si jeune encore, et demandant une chose si humiliante et si dure, pouvait-il vaincre la vieille autorité de Fox, retombé a la télé de cette majorité nombreuse qu’il avait voulu enrichir d’un si beau privilège pendant son ministère? Le projet, présenté par l’habile ministre et vivement combattu par Fox, fut rejeté. Voilà Pitt en présence d’une majorité parlementaire qui repousse ses plans et veut l’éloigner du ministère , où Fox semble près de rentrer, vainqueur de son jeune rival et des influences de la couronne. Tremblant à l’idée de ce joug, le roi ne voulait pas sacrifier son ministre, et if hésitait à dissoudre la chambre. Telle est la crise mémorable que présentait l'Angleterre en 1784. D’une part, le roi, Pitt et la chambre des pairs ; de l’autre, une majorité des communes, nombreuse, fortement liée, animée par de vives passions et conduite par un grand orateur qui avait su l’intéresser doublement au succès de son ambition. Certes , une telle épreuve pouvait paraître dangereuse pour un Étal moins heureusement constitué: elle pouvait épouvanter un roi qui n’eût pas cherché son secours dans l'action même des libertés publiques.
Pitt lutta pendant trois mois contre cette chambre qui s’obstinait à rejeter tous ses bilis, et d’ou partaient de fréquentes adresses au roi et des représentations hardies sur le projet éventuel de la
dissoudre. Il la fit d’abord proroger de quelques semaines. Un esprit moins vigoureux cl moins ferme que Pitt sc serait effrayé. C’étaient, sous quelques rapports, les premiers procédés de la révolution de 1640 qui semblaient reparaître; c’était une chambre des communes qui voulait se rendre permanente et qui sommait le souverain de s’engager à ne point la dissoudre.
Pitt soutint cet orage avec un calme singulier, opposant à toutes les attaques, tantôt des réponses mesurées, tantôt un froid silence, qui le fit traiter de dictateur par le vieux lord Norlh. Une fois seulement, pressé par les demandes impérieuses de l’opposition-major» lé, il laissa paraître dans son langage un mouvement de colère. Sheridan aussitôt le surnomma l’enfant colère , et l’expression fut répétée. Pitt avait encore ces couleurs innocentes et enfantines de la première jeunesse. Avec ses cheveux blonds, sa taille grande et mince, il offrait quelque chose de cet air de faiblesse et de timidité qui marque souvent le passage de l’adolescence à la vraie jeunesse; c’était là cependant l’homme qui gouvernail l’Angleterre, en l'absence même des conditions naturelles du gouvernement parlementaire.
Après trois mois de ce débat pénible, faux, contraire à l’esprit de la constitution anglaise, Pitt osa croire qu’il était appuyé par les vœux de la plus grande partie de la nation et que l’Angleterre n’était pas du même avis que la majorité de la chambre des communes; car enfin l’Angleterre n’avait pas à regretter pour son compte le rejet du premier bill des Indes présenté par Fox. Quand la chambre des communes aurait eu le droit exclusif de distribuer les emplois supérieurs de l'Inde, chaque bourgeois de Londres n'eùl pas été nommé commissaire ; le public était donc fort désintéressé sur cette prétention de la chambre des communes, et il commençait à la trouver injuste et exigeante.
Pitt s’aperçut que sa jeunesse, sa fermeté, son talent lui faisaient gagner chaque jour quelque chose dans l’estime de l’Angleterre; et enfin il saisit le moment désicif et détermina le roi à dissoudre la chambre des communes. La nation jugea le procès qui lui était soumis : une nouvelle assemblée, sortie de l'élecliou la plus vivement disputée, vint prêter aux desseins de Pitt l'appui d’une nombreuse majorité. Ainsi fut fondé ce ministère de vingt ans, par un jeune homme qui, suivant lord Nortb, avait pour début, gagné le roi, malgré la chambre des communes, et vaincu la chambre des communes par la nation.
Prenons le second acte de celle vie politique ainsi commencée. Le jeune ministre continue de s’appuyer sur la confiance de son roi, sur cette faveur
m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
personnelle qui lui a permis de luller avec tant de hardiesse el de bonheur contre une résistance qui semblait si redoutable. Mais il y réunit l’approbation de la chambre des communes. Occupé tout entier des finances cl de la prospérité de l’Angleterre , il ne songe plus maintenant à la réforme parlementaire qu’il avait proposée pendant la courte durée de son opposition. Il est désormais trop ministre el trop sûr de la chambre des communes pour vouloir rien changer à l’élection des députés, cl il jouit de son pouvoir doublement affermi.
Mais la catastrophe la plus imprévue vient ébranler ce pouvoir. En 1788, à l'époque où la politique du cabinet anglais était attentive à profiter des grands mouvements qui se préparaient sur le continent, Pilt apprend tout à coup que la raison du roi d’Angleterre s'est troublée. George III, dont les vertus domestiques, dont les qualités pures et simples avaient gagné l’afTeclion.du peuple anglais, ce prince, l’ami d’IIcrschell, et qui joignait le goût des sciences à la sagesse politique, au milieu de la vicia plus régulière, la plus étrangère aux passions qui avaient troublé tant de cours de l'Europe , est frappé d’une aliénation d'esprit, que l'on essaye en vain de cacher. Il tombe dans le mémo état que le roi Lear.
Fox, se remettant des fatigues d’une session où il avait combattu avec une impuissante habileté les mesures financières dcPitt, voyageait alors au fond de l’Italie. Il apprend que tout l’aspect de l’Angleterre va changer; que ce roi, dont l’opiniâtre volonté avait soutenu son jeune ministre, ne peut plus présider aux affaires, ne peut plus les autoriser au moins de son nom. Il sait que le prince de Galles, successeur imminent, nécessaire, appartient tout entier à la cause de l’opposition, el il se croit assuré de triompher bientôt avec elle. Plein de cette espérance, il traverse, en cinq jours, une grande partie de l’Italie, s’embarque et arrive à Londres pour être ministre. Mais il fallait combattre cl renverser Pitl, qui se préparait à se passer de l’appui du roi , comme il s’était passé , pendant quelques mois, de l’appui des communes. Vous permettrez, messieurs , quelques détails sur un tel débat , entre de tels adversaires. C’est une étude historique autant qu'une étude oratoire; c’est le sujet d'un parallèle curieux et une transition naturelle à l'histoire de l'éloquence politique en France.
On croirait que la résistance du ministre el son obstination à garder le pouvoir, l’inaction dégradante du monarque , l'ambition et les droits du prince héritier vont agiter l’Angleterre ; mais l’Angleterre , appuyée sur ses lois et sur le génie de Pitl, après un orage régulier cl tout parlementaire,
va paisiblement fixer les droits du prince et compléter sa constitution par un grand exemple. La France, au contraire, qui semblait protégée par les vertus généreuses de son roi, la France, où il n’y avait pas, au premier aspect, d’opposition puissante et armée, d’ambitions en présence, va tout à coup être emportée dans la plus terrible tempête civile qui ait jamais changé les destinées d’un peuple.
Mais suivons ce mémorable débat du parlement d’Angleterre. Les chambres s’étaient réunies sans la forme ordinaire et solennelle, sans le discours du roi. Pitl prend la parole devant les communes ét annonce le lamentable événement qui éloigne la présence du souverain ; il propose en même temps de recueillir les témoignagnes des médecins, el de chercher dans les lois et l'histoire de l’Angleterre les règles de la conduite à tenir. Fox, impatient de saisir l’autorité, s'élève contre tout délai, toute recherche et déclare que la maladie du roi transfère le pouvoir au prince régent, immédiat el légitime héritier. Pitl insiste de nouveau pour qu’on entende le rapportées médecinsde Sa Majesté et pour qu'un comité nombreux soit désigné par la chambre des communes el qu’il s’occupe de rechercher dans l’histoire d'Angleterre, dans les monuments du parlement, tous les faits, tous les exemples qui pourraient servir de règle dans une circonstance aussi grave et aussi malheureuse.
Vous reconnaissez là, messieurs, l’esprit de la politique anglaise qui s’appuie presque toujours sur l’autorité des précédents, et semble plus occupée de la jurisprudence que de la théorie.
Les recherches sont faites. Le comité en rend compte à la chambre deux jours après , cl c’est alors que s'engage cette grande lutte de principes opposés et d’ambitions rivales.
Ce ne sera point là , messieurs, cette éloquence vive, tumultueuse , qui agitait les places publiques de l'antiquité; ce ne sera point cette éloquence impétueuse et terrible qui se déchaîna dans les troubles politiques de la France: un autre sentiment, une autre admiration s’attache à la lecture de ces débats si véhéments cl si graves à la fois qui consolident un empire au lieu de l'agiter. On entre dans une espèce d'enthousiasme pour ce système de liberté, où le développement le plus hardi des passions politiques, où l'invocation de tous les droits populaires n’ébranle pas cependant les colonnes de l’empire. Si quelques-uns des orateurs qui ont éclaté dans les révolutions ou dans les démocraties étonnent davantage l'imagination, peut-être y a-t-il plus de grandeur dans le calme de ces hommes qui se disputent de si grands intérêts avec tant d’énergie, et dont les témérités même sont des instruments
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
d'ordre et de pouvoir. Pitt, cet intrépide défendeur des prérogatives royales, cet homme qui , sur la tête égarée de George III, a soutenu la couronne, si haute et si dominante, au milieu de l’ébranlement de l’Europe; cet homme, qui a lutté corps à corps contre le génie effrayant et multiple de la révolution française; cet homme, qui a vaincu, dix ans après sa mort, dans une célèbre bataille dont je ne veux pas rappeler le mystérieux souvenir ; Pitt enfin, croyex-vous qu’il Va timidement se traîner dans les doctrines du droit divin et du pouvoir légitime? Non, messieurs: il va s’appuyer sur des doctrines si hardies, qu’aillcurs on les traiterait de factieuses. C’est au nom des changements mêmes que la puissance suprême a éprouvés sur le sol instable et mouvant de l’Angleterre, que Pitt va soutenir les droits de ce roi qui n’est plus, de ce roi qui, par la perte de sa raison, est retranché du nombre des vivants, mais dont la puissance, comme une illusion inviolable, subsiste encore, protégée par le génie de son ministre. Entendez-le, messieurs :
Dans la plupart des contrées, dit-il, un événement comme relui que nous déplorons aurait presque rompu les liens de l'union sociale; mais dans ce pays, sous cette heureuse forme de gouvernement qui offre les avantages et
Prévient les maux de la démocratie, de l'oligarchie, de aristocratie, rien de semblable n’est à craindre. Bien qu'un des trois pouvoirs de la législature vienne à manquer, la voix du peuple se retrouve tout entière dans ses représentants, les deux chambres. Les lords et les communes représentent tout les intérêts du peuple; en eux réside le droit constitutionnel de suppléer à fa défaillance <lu troisième pouvoir. Tel est l'esprit de la constitution; tel fut le sentiment de ceux nui ont fait la révolution. Ils n’avaient pas, comme aujourd’hui, à pourvoir à la suspension du pouvoir royal, pendant que le trône était occupé, mais à remplacer l'absence de l'une desttrois branches de la législature, qui avait disparu. Mais qu'il y ait absence définitive, ou suspension accidentelle, c'est également aux autres branches de la législature qu'il appartient d'y suppléer. Le pouvoir de donner le trône s'est trouvé dans le peuple, au moment de la révolution, et a été exercé par le parlement. D’après les mêmes principes de liberté et les mêmes droits parlementaires, le pouvoir de suppléer à l’action royale qui vient à manquer, appartient au peuple, c'est-à-dire aux lords, aux communes, ses légitimes représentants.
Fox avait dit : u 1,’étal malheureux du roi est une sorte de mort civile. Dans le droit ordinaire, un pareil étal ouvre au profit du successeur légitime tous les droits qu’il peut avoir. Ainsi tous les droits de la couronne sont dévolus au prince qui doit hérilcr de George 111. »
Pitt réfute ccl argument avec une admirable pré cision et une grande dignité.
Le comité, dit-il , peut-il considérer la maladie du roi , accident d'une nature connue et souvent passagère, comme une mort civile? Non, certes. S'il y avait en ce moment tellechnse qu'une mort civile. Son Altesse Royale le prince de Galles monterait immédiatement sur le trône avec la plénitude des prérogatives royales et non pas arec le litre d^ régent; car la mort civile, comme la mort naturelle, est irrévocable et permanente. Je ne vois dans Blackstone que deux faits par lesquels un homme puisse encourir la mort civile : le premier, c’est le bannissement du royaume
par sentence légale ; le second, c’est l’entrée en religion et la profession dans un ordre monastique; en effet, dans le premier cas, il existe un acte qui sépare le criminel de toute société au dedans du royaume; et dans l’autre, il y a l’acte volontaire d’un homme qui se sépare du monde. Voudraiton prétendre que l’un ou l'autre de ces exemples soit analogue à cette rtsilalion du ciel, à ce coup delà main divine que nous déplorons, et qui peut, qui doit, selon toute apparence, n'élrc que passager? Et peut-on argumenter de ce malheur comme d'un acte qui prive, à l'avenir, Sa Majesté de l'exercice des pouvoirs, dont elle n'a jamais abusé, et auxquels elle n'a jamais renoncé ?
Avant d’écouter la réponse de Fox, veuillez remarquer, messieurs, celte interversion dans les rôles des deux adversaires. Pill, défenseur-né de la prérogative royale, invoquait la souveraineté du peuple, le droit qu’avaient exercé les chambres de transférer la couronne. Il en concluait que la suspension provisoire cl forcée de l’activité du roi ne pouvait pas, de plein droit, transmettre l'autorité royale dans les mains de l’héritier naturel; qu’il fallait une déclaration du parlement; et que celle déclaration devait fixer des limites à l’exercice du pouvoir qu’elle transférait. Fox, au contraire, oubliait ces droits populaircsqu’il avait si souvent invoqués cl celte autorité du parlement qu'il avait voulu naguère enrichir des dépouilles de la couronne.
Sans doute, pour les deux illustres adversaires , la question n’était pasuniquement consli lutionnellc et théorique. Fin voulait rester ministre; il sentait bien que le prince de Galles, appelé tout A coup à la plénitude des fonctions royales, pouvait renouveler l'administration, appeler Fox au gouvernement, dissoudre la chambre des communes, et, par l’exercice de la prérogative, modifier même la chambre des pairs.
Fox, malgré son xclc démocratique, croyant que le prince de Galles le ferait ministre , avait hôte qu’il fût régent avec toutes les prérogatives de roi. Espérant exercer le pouvoir du prince, il voulait qu’il en eût le plus possible; il s’opposait à toute réserve et même à toute discussion. Il fut obligé cependant de sc rétracter sur le premier point, et il reconnut que le parlement avait le droit de déclarer la régence; mais il soutenait encore, qu’en la déclarant, les chambres ne pouvaient pas la limiter, parce qu’elle résidait virtuellement dans la personne du prince. Pitt avait poussé l’audacc de son principe jusqu'à dire: « l.c fils du roi d’Anglelcrre n’a pas actuellement plus de droit à l’exercice du pouvoir royal que tout autre sujet du royaume. » L’opposition releva vivement ces paroles; Burke essaya de tourner en ridicule l’ambition du ministre, en l’appelant un des catulùlols à la régence, et en ajoutant que pour lui il aimait mieux donner sa voix à l'héritier légitime.
Fox . mêlant la logique et l'ironie , attaqua le
discours de Pitl avec une merveilleuse habileté :
Faire une loi, dit-il, pour désigner le régent, c'est changer la forme de la monarchie, et d'héréditaire la rendre élective. La Pologne et la misérable condition de ses habitants nous disent assez ce que c'est qu'une monarchie élective. Le droit de faire des lois ne réside que dans la législature complète, et non dans le simple concours de deux de ses branches. Notre constitution est bâtie sur ce principe, dont la durée importe à sou existence; s’il en était autrement, la constitution pourrait être détruite sans obstacle : si deux branches de la législature avaient le pouvoir de faire une loi. elles pourraient, par cette loi, dénaturer, anéantir le troisième pouvoir.
La situation actuelle des affaires vient d'être comparée à la révolution de 1088. Il n’y a nulle ressemblance. Letrôoe alors avait été déclaré vacant, elle reste delà constitution subsistait. Maintenant le trône est occupé; mais son autorité est suspendue. Au temps de la révolution, l’assemblée
f[ui fut alors convoquée, sachant bien qu’elle ne pourrait aireaucun changement dansla forme delà monarchie tant qu’elle n’aurait pas une lêie, rétablit d’abord le troisième pouvoir et ensuite détermina ses limites. Aujourd'hui, on invite le comité à procéder d’une manière bien différente, h créer d’abord un nouvel office et ensuite à déclarer qui doit le remplir. Et quelle serait la situation d’un régent élu par celte chambrer Ce serait un mannequin, une poupée, une créature du parlement, aine pondéré corpus, une insulte, une moquerie à tous les principes de gouvernement.
Ensuite, par un adroit sophisme, confondant la régence cl la royauté, il combat toute restriction du pouvoir royal dans la personne de celui qui doit en être dépositaire :
La régence, dit-il, ne doit pas être plus élective que la couronne. Elle ne doit pas être plus limitée, car elle a les mêmes devoirs; et pour les remplir, ellea besoin des mêmes forces. Que pensenez-vous d'un Polonais qui demanderait il un gentilhomme anglais, si la monarchie de la Grande- Bretagne est héréditaire on élective? Tout homme un peu familier avec noire constitution, croira d’abord que la réponse est toute simple. «Notre monarchicest héréditaire. • Toutefois si la doctrine du jour pr< valait, voici quelle doit être la réponse : Je ne puis vous dire : demandez au médecin de Sa Majesté. Quand le roi se porte bien, la monarchie est héréditaire; mais quand il est malade et incapable d’exercer l’autorité souvcrairfb, die est élective.
Et cependant cette assertion que la monarchie britannique est élective, est si matériellement hostile aux principes de la constitution, qu’elle ne saurait être supportée. Comment donc venir A bout de cette difficulté? On trouvera sans doute un légiste subtil et politique, qui établirait que la monarchie étant héréditaire, le pouvoir exécutif peut se transmettre par élection. De celle manière, la couronne et l'action de la couronne seraient séparées comme distinctes par leur nature : l'une serait la chose, l’autre le nom. etc... Ai-je besoin de rappeler ici ma résistance connue aux empiétements de la couronne? Plus d’une fois l'influence de la couronne a été combattue dans celte chambre, et. je le crois sincèrement. pour le bien du peuple. Lorsque la puissance exécutive était portée au delà de scs limites naturelles, il fallait bien lui résister. Je me suis fort avancé dans cette voie et ne me suis pas fait scrupule de déclarer que les subsides devraient être suspendus, si l’assentiment royal était refusé à quelques réformes constitutionnelles d’une prérogative dangereuse cl abusive. Les hommes modérés jugèrent cette doctrine violente. Pour moi, je l’ai constamment maintenue et le publie en a profité. Mais, je vous le demande, est-ce aujourd’hui l’occasion de déployer ce pouvoir constitutionnel de résistance à la prérogative et de combattre l’influence de la couronne dans cette chambre f Je l’avoue, j’ai tiré gloire de cette lutte, quand la couronne était dans la plénitude de ses pouvoirs; niais je rougirais de fouler aux pieds scs droits, maintenant qu’elle gisante devant nous, dépourvue de toute force et inca-
pable de résistance. Que le très-bouorable gentilhomme s’enorgueillise d’une semblable victoire, qu’il triomphe sans combat, qu'il prenne avantage des calamités et des misères de l’humaine nature; que, semblable à quelque avare et dur seigneur d’un manoir voisin de la mer, il se gorge de richesses acquises par le pillage des naufragés et par cc droit rigoureux de Iroutnille « et d’aubaines exercé sur toutes les choses que les accidents variés du malheur peuvent jeter en sa puissance, pour moi, je ne me vanterai jamais d'avoir remporté de telles victoires et d’avoir garni mes mains de richesses amassées à ce prix.
Après ces éloquentes paroles. Fox termine par des attaques personnelles, comme dans toute discussion complète :
Si Jes chambres (ajoute l’orateur) peuvent faire régent qui leur plaît, elles peuvent désigner le régent pour uu mois, pour un jour, pour un an, et transformer la monarchie en république. Le très-bonoraMe gentilhomme a nié que le prince de Galles eût plus de droit à la régence que lui-même n’en avait. Et cependant il a confessé qu’il y aurait violation du devoir si l’on pensait A un autre régent; et tout cela pour le misérable triomphe de faire voter sur loi et d’insulter un prince, dont il sent bièn qu’il ne mérite pas la faveur.
Pilt se lève cl répond sur-le-champ à son habile adversaire. Je voudrais vous faire lire ces discours, autant qu’on le peut du moins. Recueillis par fragments, perdus dans des recueils, ils sont peu connus en France et mal traduits, plus mal que je ne le fais. Pi'.l commence par de savantes recherches historiques, empruntées aux règnes de Richard 11 et de Henri VI ; mais , de celte antiquité confuse , il fait sortir de lumineuses idées sur le gouvernement parlementaire; il allaquc cc principe d'une régence absolue qui pourrait en quelques mois, en quelques jours, pendant un accès de fièvre du roi, renverser tout l’ordre du gouvernement établi. Renvoyant à Fox son ironie, il s'étonne de cc zèle excessif pour le pouvoir royal ; enfin il se défend lui-même avec une dignité pleine de force.
Le très-honorable gentilhomme, dit-il, m'accuse d'agir par un mauvais esprit d'ambition et de ne pouvoir supporter l’idée de perdre ce ministère que i'ai si longtemps gardé; il m'accuse de ne point espérer la faveur dn prince, parce que je m'en crois indigne, et dès lors d'envier, d’entraver l'élévation de mes futurs successeurs. Est-ce à moi ou A lui qu'appartient ce caractère de mauvaise ambition, toute prête à sacrifier les principes de la constitution S l’amour du pouvoir? Je laisse ta chambre et le |*ays en décider. Ils jugerout si dans toute ma conduite quelque considération personnelle, quelque soin de mon propre pouvoir, parait avoir eu la plus grande part aux résolutions que j’ai proposées. Quant à celle prétendae conviction de ne pas mériter la faveur du prince, tout ce que je puis dire, c’est que je ne connais qu'un moyen , pour tout autre ou pour moi, de mériter cette faveur, c’est d'avoir constamment travaillé dans la vie publique à faire son devoir envers le roi, père du prince, et envers le pays. Si, par de tels efforts pour mériter la confiance du prince, je l'avais eepeudant perdue, quel que fût le motif d’une chose si pénible pouf moi, j'en aurais du regret, sans doute; mais je le dis hardiment, il me serait impossible d’en avoir du repentir.
A la suilc de ce débat, soutenu de part cl d’aufre avec toutes les rcssourcesdu savoir, de l’éloquence et du sarcasme, Pin fit adopter une résolution
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
portant que la régence serait offerte au prince üe Galles, avec les restrictions que le parlement jugerail convenables. Il prévint alors le prince par une lettre respectueuse et ferme; celui-ci répondit avec hauteur ; mais Pitt , achevant son ouvrage, fil insérer pour conditions, dans le bill de régence, que le régent ne pourrait créer de pairs, qu’il ne pourrait conférer de charges inamovibles, ni de pensions, que la garde de la personne du roi serait exclusivement commise à la reine, etc. Telles étaient les conditions prévoyantes, par lesquelles, en supposant la longue maladie du roi, Pitt assurait le maintien de son propre pouvoir. Le prince, malgré son dépit, plia devant l'habile et impérieuse volonté du ministre.
Une difficulté restait encore. Comment cc bill , voté par les deux chambres, pour fixer des limites au pouvoir qui devait suppléer la couronne, recevrait-il la dernière sanction, nécessaire à la loi? Les savants et les jurisconsultes anglais s'embarrassaient dans des subtilités singulières. La question était insoluble. Il aurait fallu un roi, pour compléter l’acte qui fixait les pouvoirs du régent. Pendant qu’on argumentait sur celle difficulté, les soins de l’art et une révolution heureuse rendirent au roi d’Angleterre sa complète raison. Pitt, après avoir abattu scs adversaires à force de talent, eut la joie d’annoncer aux chambres que le roi avait recouvré la santé et qu’il allait reprendre l'administration de l’empire. C'est à la fin de l’année 1788 que cette grande crise fut ainsi conduite à terme par le génie et la bonne fortune d’un homme.
Le rétablissement inespéré de George III , sa présence au parlement et dans les fêtes publiques excitèrent le plus vif enthousiasme. La gloire de Pitt profilait de ces transports de loyauté pour le souverain, dont il avait défendu les droits en mémo temps que ceux du parlement. Il était célébré comme le ministre habile d’un roi chéri cl comme le défenseur des libertés publiques. Il avait réussi à faire passer le maintien de son pouvoir, pour l’affermissement de la constitution même.
Combien un pareil ministre, un homme semblable aurait été nécessaire dans une monarchie voisine, pour présider à la plus grande mutation politique des temps modernes! Mais nous demandons l’impossible; c’est à l’école de la liberté que se forment des hommes qui peuvent ainsi la conduire et la dominer. La France, du milieu de l’inertie et des intrigues, compagnes du pouvoir absolu, pouvait-elle produire un homme ainsi fait pour la liberté cl le commandement tout ensemble? Il n’y avait pas de Pitt en France.
A peine j’aborderai ce grand sujet aujourd'hui.
Tandis que ce pays, rival de la France, et qui
avait été si cruellement humilié par elle pendant la guerre d'Amérique, s’affermissait dans sa paix intérieure, sous l’ascendant de Pitt, tandis que cette crise passagère de la maladie du roi et de l’ambition de Fox disparaissait, une agitation bien autrement profonde, bien autrement irrémédiable tourmentait la France. I/appauvrissemenl des finances, le poids d'une dette qui s’accroissait chaque jour, plus que tout cela, l’impuissance de supporter un ordre social qui n'était plus en accord avec les lumières et les idées du temps, mille causes diverses et la nécessité avant toutes les autres causes, précipitaient la France vers un grand dénoùment. On n’avait pas vu d'états généraux depuis 1616. Le règne de LouisXIV avait étéune longue suspension desdroits publics de la France; le règne du régent une honteuse dégradation de tous les sentiments d’honneur cl de loyauté qui pouvaient suppléer aux libertés publiques; le règne de Louis XV, malgré quelques succès militaires et les talents de quelques hommes d'État, avait laissé dépérir cl tous les préjugés et toutes les forces réelles de la vieille monarchie. Depuis la dernière convocation des étals généraux, tout était changé en France; aucune des croyances du siècle du l*ouis XIV ne subsistait plus; toutes ces choses que l’Assemblée constituante a déclarées mortes, étaient mortes avant elles; cl cc Tut là tout à la fois la merveille et l'explication de sa puissance. Ainsi, doublement du tiers, réunion des trois ordres, abolition violente et spontanée des litres de noblesse, des dignités féodales, toutes ces choses qui semblent le prodige de l’audace, étaient inévitables cl faciles. Les hommes qui furent les acteurs de ce grand mouvement n’ont pas fait ces choses-là; ils les ont dites tout haut; elles étaient faites avant eux, dans la réalité et dans l’opinion. Avant qu’on l’eût écrit, le iiert était devenu la nation.
Cependant, il y eut des organes publics, des hérauts d’armes de celle révolution, des voix pour proclamer ces idées toutes-puissantes. Dans le nombre , il est un homme qui d’abord domina tous les autres par l’audace comme par le génie. Aujourd’hui, nous le montrerons à peine, assez seulement pour marquer le contraste de la liberté fixe et régulière, et de la liberté violente; le contraste d’un État affermi sur des lois cl d’un État qui cherche les siennes dans une révolution.
Ces doctrines si hardies, ers principes de la souveraineté populaire, que Pitt invoquait tout à l'heure à l’appui de son autorité, elles n’élaieiil dans les mains de Mirabeau que des leviers pour mettre sous le seuil de la monarchie et la faire sauter tout entière.
Jelez-le dans un État libre et constitué, placer, le
dans le parlement d’Angleterre, sa force démagogique disparaît. Il est le rival de Fox et le successeur de Pitl. Élevé sous le régime absolu , il en reçut les souillures. Pitt, passant des éludes de sa jeunesse au gouvernement, dans sa vie austère et pure , ne connut guère d’autre passion un peu humaine que l’ambition. Au contraire, la vie de Mirabeau fut longuement traînée dans tous les scandales du désordre, du vice, et, j'ai honte de le dire, quelquefois de la bassesse. Cet homme puissant, ce génie de la parole, il ressemble au lion de Milton, dans le premier débrouillement du chaos, moitié lion, moitié fange, et pouvant à peine se dégager de la boue qui l'enveloppe, lors même que déjà il rugit et s’élance. {Applaudi t tentent s.)
Ses vices sont sur lui comme un poids qui le déprime et le relient encore, quand il se monlfc homme de génie. Mémorable exemple! les fautes de cet homme, cet arriéré de honte qui lui restait, arrête sa gloire , l'empêche d'être grand et utile, comme il l'eût été, le rabaisse à des actions avilissantes, au moment où il est porté au sommet de la puissance publique. Vous rappellerai-je sa vie? dirai-je en même temps que, dans cette vie, il faut faire la part et du régime au milieu duquel il fut élevé, et des irritantes tyrannies, des traitements iniques auxquels il fut soumis? Rappellerai-je que, pour des égarements de jeunesse, il est arbitrairement jeté de prison en prison; que, s'il est coupable, il n’est pas jugé, mais puni par lettres de cachet ; que de ce donjon de Viucennes, qui devient pour lui l'école du publiciste et de l’orateur, il écrit en vain des lettres suppliantes à son père, à ce prétendu ami des hommes, père si dur cl si tyrannique, incapable de comprendre le génie et de plaindre le malheur de ce fils qu’il a fait.
Enfin Mirabeau sort du cachot de Vincenncs, quelques années avant l’époque où il devait paraître sur un si grand théâtre. Les interdictions civiles dont il est frappé, la perte de scs biens, cette espèce de proscription qui l'éloigne du rang où l'appelait sa naissance, en fait d'abord un écrivain polémique,' autant qu'on pouvait l'être alors. C’est ainsi qu'il prélude à la tribuire par des pamphlets sur la cause d'escompte, sur Y agiotage, sur V entreprise des eaux de Paris. De là, il passe à Berlin avec une mission équivoque. Il en revient avec un gros livre compilé à la bâte. Toujours pauvre et dissipateur, accablé de dettes et de besoins, il va chercher fortune en Angleterre et ne réussit à rien, qu’à juger admirablement ce pays. On lui reprocha dans ce voyage des actions honteuses que je ne puis croire; mais par les égarements trop réels de sa vie, il est un peu coupable même des calomnies inventées contre sa mémoire.
Cet homme était déplacé dans l’ancien ordre social, tout à la fois par l'injuste oppression qu’il avait subie et par les fautes qui le déshonoraient. Un grand mouvement ébranle la France : la convocation des états généraux a retenti. Mirabeau secoue la fange de sa robe; il court à Marseille, pour devenir tribun, député, puissance. Et là, voyez les dernières apparences de cet ancien ordre social qui allait s’écrouler; peu de mois avant l'époque ou tout le système public sera renouvelé par une déclaration de l’Assemblée constituante, Mirabeau discute dans l’assemblée de la nation provençale, en faveur des non possédant fiefs contre les possédant fiefs. Vous croiriez la féodalité encore vivante; ce ne sont que des mots. Cependant Mirabeau est désigné par la terreur des nobles qu’il combat. Chassé du sein de cette noblesse qui aurait dû s'armer de lui, il est élu comme représentant du tiers. Des choses qui, en Angleterre, ne sont rien , des acclamations, des triomphes populaires, semblent alors un immense scandale, une révolution tout entière. Mirabeau, avec son écriteau: Mirabeau, marchand de dtaps , le comte de Mirabeau, devenu marchand de draps, et l’élection publique qui l'envoie comme représentant du tiers, et son arrivée à Versailles et son entrée dans celte assemblée où quelques murmures semblent le signaler, mais où bientôt il va prendre une place si grande, tout cela caractérise cette époque de transition violente entre l’ancien ordre et l’ordre nouveau.
Maintenant, comment faire connaître cet homme? Choisirai-je les discussions de principes? Choisirai-je les accidents d'éloquence? Qu'est-cc qui le rendit si puissant? Ccn’élaicnt pas ses théories; c’était celle parole électrique et violente qui jaillissait de lui comme la foudre.
On était là depuis trois ou quatre jours à discuter, pour savoir quel nom prendrait l’assemblée. On était là à se débattre entre des titres plus ou moins systématiques. Mirabeau parle et tout le génie du soulèvement populaire anime ses paroles. El, dans cette séance mémorable, où l’assemblée devint Assemblée nationale, en refusant de se retirer, quelle est la voix qui détermina celle résistance soudaine? C’est la voix de l’orateur; c’est la parole insolente et toute-puissante de Mirabeau :
Les communes de France ont résolu de délibérer : nous avons entendu les intentioos qu’on a suggérées au roi; et vous qui ne sauriez être son organe auprès de l'Assemblée nationale, vous qui n'avez ici ni place, ni voix, ni droit de parler, allez dire à votre raailrc que nous sommes ici par la puissance du peuple cl qu'on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes.
Eh! messieurs, redirais-je ces paroles, si elles n'étaient pas devenues toutes froides et tout historiques pour nous? Laisscz-nous examiner inno-
cemmcnl, el d'une manière instructive pourtant, ces grands souvenirs de nos annales publiques. Qu'importe maintenantquc ces paroles de Mirabeau si énergiques et si véhémentes retentissent encore devant vous? M’accusera- 1- on de les avoir lues dans l'histoire? Croit-on que, lorsque vous voyez aujourd'hui un roi vénéré sur le trône et des assemblées à la fois fortes el paisibles, il soit dangereux et irritant pour personne de se souvenir de ce turbulent discours qui a commencé I'èrc nouvelle de la France? Non sans doute. C'est ici qu'il faut reconnaître et admirer cette sublime alchimie de la Providence, qui tire le bien du mal, qui, des passions les plus violentes et des fureurs démocratiques, fait sortir plus tard le repos, mais la liberté des empires! (Applaudissements.)
■HWWH1H1HBH WWHHWfHtf HWHBHH B H H- P QUINZIÈME LEÇON.
Considérations sur Iccaraetéregénéral de l'Assemblée constituante.— Faux point de vue des contemporains; grandeur réelle de rassemblée. — Mélange d'abstractions et d'activitétoute-pnissantc. — Différence de cette assemblée et du parlement britannique de 1640 et 1688. — Prédominance de Mirabeau, et pourquoi*. — Trait distinctif de sa politique. — Principaux débats auxquels il prend part.
— Victoires de son éloquence. — Tâche impossible qu’il entreprend; sa mort. — Dernières réflexions.
Messieurs ,
J'éprouve aujourd'hui un embarras véritable, que votre bienveillance ne me rend pas habituel.
Je redoute le sujet où je me suis engagé à la Qn de la dernière séance et qu'il me faut rapidement traverser. Je regrette ces orateurs anglais, il y avait là moins de responsabilité, une tâche moins difficile. Mais évoquer du milieu de notre propre histoire des souvenirs si grauds, si mêlés, si terribles, qui sont encore pour les esprits un sujet de controverse el d’animosité! On hésite à cette pensée. Même, en ne cherchant qu'une étude historique dans ce qui a si puissamment agité les âmes, on craint que les passions ne soient pas encore assez éteintes , que les cendres no soient pas encore assez froides. Une sorte d’électricité se conserve dans ces paroles qui ont fait lever la France, il y a quarante années el qui ont commencé la plus grande des révolutions sociales. Faut-il cependant fuir devant ces souvenirs? Peut-on aujourd'hui, par le silence, comme on le pouvait, il y a quinze ans, par le despotisme el par la gloire, faire oublier celle mémorable assemblée d'où sont nées les libertés, les agitations et les prodigieuses conquêtes de la France, quoique celte assemblée eût déclaré, dans une de ses premières séances, que la nation française renonçait, par principe d'humanité, à toute espèce de conquêtes?
Et cette éloquence dont nous suivons l’histoire, celle parole moderne dont nous cherchons le caractère, où pouvons- nous la reconnaître plus vivante et plus active que dans un homme de cette assemblée? Jamais cette force de la pensée, manifestée par le langage et agissant sur des hommes pleins de passions et d'espérances, jamais cette dictature du génie n'a été plus visible, plus prompte, plus impérieuse' que dans ces premiers temps des troubles civils de la Jïrancc. Oh ! que le parlement d'Angleterre , avec ses précédents et sa jurisprudence de liberté; oh! que le parlement de 1640, avec ses longues phrases puritaines et son verbiage théologique, du milieu duquel s'élança Cromwell tout armé; oh! que ces souvenirs, si terribles cependant sont inférieurs à la puissance morale que développe la France agitée par cette réforme sociale, qu'elle se Qattc de rendre universelle el d'appliquer au inonde entier! Dans l'ambition presque folle deccs grandes idées, il y avait cependant quelque chose de puissant et de hardi, qui en fait un événement sans égal dans l'histoire moderne.
Historiens du génie français, observateurs de l’influence des lettres sur les réformes sociales, nous sommes obligés de nous arrêter dans une curieuse contemplation , devant cette grande époque et devant les hommes qui lui ont surtout donné l'empreinte éclatante qu'elle gardera dans la postérité. Je le sais ; cette mémorable assemblée a commis toutes les fautes de l'inexpérience cl toutes celles que commande la nécessite. Dans cette étonnante activité, dans ce travail de destruction et de reconstruction, qui consuma trente mois, une foule d'erreurs métaphysiques se mêlaient à l’énergie de la faction et de la liberté. Jamais tant de contrastes de la rêverie spéculative et de l'activité turbulente du forum ne furent accumulés, et cela même est un des caractères les plus originaux, les plus ineffaçables de l'époque. Je le sais bien aussi, dans cette France si ingénieuse, si oisive, si littéraire,, après ce long règne du bon plaisir , après ce silence entrecoupé par des plaisanteries de salon, ces voix fortes qui retentissent tout a coup , ces douze cents hommes réunis dans une assemblée, ce sénat qui est un forum , devaient singulièrement étonner les esprits. Il y avait sans doute du prestige et du mensonge dans l'admiration que sentirent les contemporains à la vue d'un spectacle si grand, mais surtout si nouveau. Ainsi, reproches légitimes que la froide postérité peut adresser maintenant aux âmes ardentes de ces premiers régénérateurs de la France, explication de l’enthousiasme exagéré qu'ils inspirèrent , puissance incalculable de celle grande innovation de la parole publique , indépendamment dugénie des orateurs, ce sont là.
messieurs, des choses qu'il faut d'abord séparer du raraclère général de celte assemblée qui, connue sous le nom d'étals généraux, s'appela bientôt Assemblée nationale, puis Assemblée constituante, et 11c sera jamais oubliée dans l'histoire du monde.
Vous avez vu par ce peu de paroles que j'ai rappelées dans la dernière séance, comme un essai de la puissance et du génie de Mirabeau, comme un exordede sa vie oratoire, vousavézvp, parce peu de garoles , si hardies et si dominantes , presque toute l'histoire de celle assemblée. Elle s’empara de la tribune comme par droit de conquête. Il y eut quelque chose de violent, de victorieux dans son avènement; et, dès lors, le même caractère devait s'imprimer à tous ses actes.
Toutefois, par la disposition des esprits, par celle origine littéraire et philosophique que la réforme sociale avait parmi nous, par l'influence de ces théories dont Rousseau avait été le tribun éloquent et rêveur, on vit, au milieu des grands coups d’Élat législatifs, au milieu même des désordres, des séditions du dehors et de tous les accidents d’une vaste et terrible révolution , un caractère d’abstraction et de généralité régner dans les délibérations de l'assemblée nouvelle. Tous les problèmes du publiciste se trouvèrent réunis dans un court intervalle. Ainsi donc il serait difficile de choisir un sujet plus vaste de réflexions , d'études historiques, morales, oratoires ; il serait difficile de voir jamais l’esprit de l’homme plus actif et plus novateur en aussi peu de temps. Dans le dessein de cette assemblée, qui veut faire un code social complet et nouveau , il y a quelque chose que le monde n’avait pas vu , je crois, avant elle. Que voulait le parlement d’Angleterre en 1640? que demandait-il dans ses premières doléances?Lc retour annuel des assemblées qui avaient été imprudemment interrompues ; l'abolition de certaines taxes onéreuses et irrégulières; la punition de puissants ministres qui s’étaient rendus odieux aux communes. Était-ce à de pareilles réformes que se bornait la première espérance des législateurs de la France? lin intervalle incalculable sépare les deux époques et les deux ambitions. A une époque plus récente encore, à l'époque où fut recommencée, sous une autre forme , la révolution d’Angleterre , que voulaitcette assemblée qui, sous le nom de Convention, accueillit un prince nouveau? La confirmation de certaines libertés publiques dès longtemps établies dans le droit commun de l’Angleterre , une dynaslieprotestante et le pouvoir du parlement. Reportez maintenant vos yeux sur le travail de l'Assemblée constituante ; quelle incomparable différence pour l'immensité des résultats!
Ainsi , messieurs, jamais carrière plus vaste ne
fut ouverte à l’ambition et a l'énergie du talent oratoire; et c’est pour cela que cette époque, lors même qu'elle est confusément montrée, parle si fortement aux âmes. Une puissance extraordinaire de renouvellement et de création lui fut donnée, sous la loi inévitable du bouleversement eldu désordre; il y a de quoi admirer et de quoi trembler. Par lâ cette époque est singulièrement instructive et dramatique; par là, messieurs, l'homme qui fut le plus puissant organe, la voix vivante de celte époque, me parait supérieur, non pas en habileté, en génie, mais en domination sur l’esprit des hommes, aux orateurs politiques, dont je vous ai parlé jusqu'à présent.
La liaison que je cherche à marquer entre l'Angleterre cl la France, celte supériorité non pas de sagesse, mais d’éclat, de bruit dans le monde, que je donne à la France, sc justifierait par toutes les parties du parallèle; mais en même temps vous verriez combien il était nécessaire et naturel de vous montrer le génie politique anglais , avant de suivre la France dans cette grande crise de son renouvellement.
Une des supériorités secondaires, une des supériorités d’étude qui appartenaient à Mirabeau , c’était la profonde connaissance, la vive intelligence de la constitution anglaise , de ses ressorts publics et de ses ressorts cachés ; c’était le sentiment de la vie politique et parlementaire. Cependant, sa première pensée fut-elle de rapprocher les constitutions des deux pays? A la vue de ce grand royaume de France que Louis XIV avait élevé si haut, sur de fragiles appuis, et que Louis XV avait laissé tomber de ses mains énervées, conçut-il le projet de le relever, en lui donnant des bases semblables à celles du gouvernement britannique? On peut le croire ; mais Mirabeau ne l’avoua pas. Sa vie tout entière lui imposa le rôle de grand et redoutable factieux. C'est à ce prix qu’il avait besoin de fonder son pouvoir cl de prendre de vive force une popularité qui luttât pour lui coulre la perle de l'estime publique. Lorsqu'il entre à l’Assemblée constituante, il est forcé d'agiter cette assemblée, avant de prétendre à la gouverner, d'y porter tout l’entrainement des passions démocratiques, avaut de pouvoir la soumettre à ses pensées.
Sa vie politique se parlagedonc en deux grandes entreprises, peut être inconciliables : la puissance tribunitienne exercée dans toute sa violence, l’emploi de la parole comme d’une arme destructive ; puis un grand effort pour régler, pour dompter cette effervescence populaire qui s’était emportée à sa voix. Mais pourquoi fallait-il que dans celle dernière lâche , qu’aurait si fort ennoblie la conviction, il entrât de honteux motifs, et que l’on vit à
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
une violence calculée succéder une modération vénale, lors même qu'elle clait sincère?
Cependant, messieurs, quelle admiration sans estime, quel étonnement ne doit pas s’attacher à cet homme , lorsque , après avoir arrêté votre attention sur la grandeur de la mission offerte à l’Assemblée constituante, vous considérez de quels éléments était formée cette assemblée ! Que d’hommes remarquables par les lumières, le talent, la générosité des sentiments, étaient réunis de toutes les parties du royaume! Un écrivain anglais a dit du parlement de 1640 : » Aucune époque n’a produit de plus grands hommes que ceux qui siégeaient dans cette assemblée; ils avaient les talents et les intentions nécessaires pour rendre la patrie heureuse, si, par un fatal enchaînement de circonstances, l’Angleterre n’eùt été mûre pour sa ruiue. » Ces paroles s'appliquent bien mieux aux hommes de l'Assemblée constituante. Tout ce que l’habitude des travaux de la pensée, le vif sentiment de la civilisation, la science spéculative, peuvent offrir de talents et de lumières , étaient là réunis. Des ecclésiastiques savants cl éclairés, des magistrats habiles, une foule d'hommes ingénieux, quelques hommes éloquents composaient celle élite de la France.
C était un homme rare et supérieur, sous quelques rapports, que ce jeune Barnave, dont la vie, le talent, tes opinions mêmes, rien ne fut achevé, et qui mourut avant d'étre lui-méme. Celait un sage politique, digne d’étre admiré dans le parlement d’Angleterre, que ce Mounier, si hardi dans les assemblées provinciales du Dauphiné, si modéré dans l’Assemblée constituante, et qui montra toujours, au milieu des violences de la tribune et des émeutes populaires, une raison lumineuse et prévoyante. C’était un homme remarquable par tout pays libre, qu’Adricn Duport, qui, dans une époque d’inexpérience et d’essai , répandit tant d’idées justes et praticables sur le système judiciaire dans scs rapports avec la liberté civile.
L’abbé Maury, que je n’admire pas, qui, dans l'éloquence religieuse , manquait de naturel et paraissait avoir plus d'art que de foi, l’abbé Maury, qui prenait souvent l’emphase pour le talent, était cependant un homme à qui l’énergie de ses organes plutôt que de sa pensée, une forte cl tenace mémoire, une immense capacité de travail, l’esprit de tout le monde, pillé par scs réminiscences et toujours à ses ordres , donnaient une puissante action de tribune.
Cazalis était, par nature et par instinct, tout ce que l'abbé Maury voulait devenir à force de travail et d’étude. Ce jeune officier de cavalerie, publiciste pour avoir lu Montesquieu , se sentit orateur en
présence d’une grande assemblée. Ses discours ont quelque chose de libre, d’énergique; et toute la puissance de l’esprit novateur se montre même dans la manière dont Cazalès défend l’ancien ordre social.
Parmi les hommes dont la voix se faisait entendre plus rarement, ou même qui n’approchèrcul pas de l'orageuse tribune, que d’esprits distingués , que de talents divers qui furent célèbres dans d'autres époques! Vous avez lu les Mémoires de Ferrières; vous y reconnaissez un esprit ferme et juste, un homme instruit de toutes les grandes questions politiques, un homme qui sait l’histoire cl la vie humaine, qui est fidèle à son parti et qui le juge. Eh bien! Ferrières ne parla jamais à l’Assemblée constituante. Un homme célèbre de nos jours, qui, dans sa verte vieillesse, conserve toute la puissance de la dialectique et de l’éloquence, 31. de Monllosier, y prit rarement la parole. Ses discours, il est vrai, furent éclatants et mémorables. On n’aurait pas dû oublier qu’il fit entendre alors la plus éloquente apologie de la religion et de ses ministres. Lorsque l'on discutait la confiscation des biens du clergé, c’est lui qui s'écriait avec tant d’énergie : « Vous voulez les chasser de leurs palais; eh bien! ils se réfugieront dans la cabane du pauvre qu’ils ont souvent nourri et consolé. Vous voulez leur arracher leurs croix d’or; ch bien! ils prendront une croix de bois; et c'est une croix de bois qui a sauvé le inonde. »
Voilà, messieurs, les mouvements d’éloquence et d’imagination qui, dans cette assemblée, échappaient à des hommes que l'ambition de la tribune tentait rarement et dont la voix ne s'élevait que par intervalle. Quelle devait être la vivacité de génie, la puissance oratoire de l’homme qui était éminent parmi des hommes si distingués et dominait une telle élite de talents divers!
Nous ne nous arrêterons à aucun détail littéraire pour analyser le génie de Mirabeau; nous chercherons à expliquer son influence, par le rapport intime de sa parole avec la nouveauté et la violence des situations où il se trouvait; ce sera pour nous une rhétorique expérimentale toute en faits cl en actions.
Un des premiers caractères de Mirabeau, c’était la force lumineuse et pratique de son esprit. Beaucoup d’illusions généreuses et de théories dominaient dans l’assemblée. Tous ces hommes que la lecture de Rousseau et des autres écrivains philosophes passionnait pour la liberté, n’avaient pas cependant la science de la liberté; car dans nos Étals modernes, la liberté est une science encore plus qu’une passion. Ils ressemblaient un peu à cet écrivain brillant et ingénieux dont je vous ai
parlé l’année dernière, à ce Filangieri qui, au milieu de la cour de Naples, révail des utopies et des . plans de constitution, plus libres que la constitution anglaise.
Au contraire, l'esprit de Mirabeau était tout politique; et celle forme violente, celte vivacité Iribuni tienne dont il couvre ses pensées, n'est qu'un emprunt qu'il fait à l'esprit de son temps, ou une satisfaction qu'il lui donne. Mais, chose remarquable! ce qui est chez lui artificiel, convenu, est cependant plein de vigueur, d’originalité, de vérité, j Malgré la sagesse intime et cachée de ses projets, ce qu’il jette à son auditoire, cette véhémence de langage, ces déclamations populaires, tout cela est aussi animé, aussi contagieux, aussi puissant que si l’âme de l’orateur eût été bouleversée dans ses derniers replis et agitée de toutes les passions d'un vrai tribun emporté par ses paroles.
Voilà le premier trait caractéristique de cet homme; toutes les puissances cl tous les effets de la parole passionnée lui arrivent à la fois. Ironie mordante, amère, mépris superbe qu’il jette du haut de son éloquence sur tous ceux qui le contredisent, impunité naturelle, incontestée a tout ce qu'il ose faire et dire : voilà scs privilèges. '
Maintenant, messieurs, éludions-lc dans quelques-unes des situations de ce siècle de deux ans, où tant de choses furent faites en France.
J'ai dit que deux grands rôles partagent cette courte carrière. Ne croyez pas cependant que ces deux rôles n’appartiennent pas nécessairement et naturellement au même homme : la sagesse de Mirabeau, la justesse naturelle de son esprit paraissent mémo dans ces premières fougues de tribune, par lesquelles il s’empare des passions démocratiques, en adoptant leur langage; et de même, dans les derniers temps de sa vie politique, dans son retour intéressé à une modération qu’il préférait, il garde encore ce ton hautain et cette éloquence éclatante qui domine le bruit populaire.
Lorsque Mirabeau n'était encore que tribun, le sage Mounicr, croyant pouvoir entraver la puissante action de l'Assemblée nationale par des formes, avait soutenu qu'il était illégal de demander le renvoi des ministres; que l'accusation était ouverte contre eux ; mais qu’aucune autre demande, aucune influence réelle ou présumée sur la volonté souveraine ne pouvait sortir de l’assemblée populaire. Entendons Mirabeau réfuter celle doctrine :
Eh! comment nous refuseriez -vous ce simple droit de déclaration, vou* qui nous accordez relui de les accuser.de le» pmu suivre et de créer le tribunal qui devra punir ces artisans d'iniquité dont, par une contradiction palpable, vous nous proposez de contempler les rouvres dans un respectueux silence ? Ne voyez-vous donc pas combien je fais
aux gou> ornants un meilleur sort que vous, combien je suis pins modéré? Vous n'admeltcz aucun intervalle entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi, j’avertis avant de dénoncer, je récuse avant de flétrir, j'offre une retraite i l'inconsidcration ou à l’incapacité avant de les traiterde crimes. Qui de nous a plus de mesure et d’équité?
Mais voyez la Grande-Bretagne : que d’agitation populaire n’y occasionne pas ce droit que vous réclamez ! C'est lui qui a perdu l’Angleterre... L’Angleterre est perdue! Ah ! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh! par quelle latitude s’est-elle donc perdue? ou quel tremblement de terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette 11c fameuse, m cet inépuisable foyer de si grands exemples, celte terre classique des amis de la liberté?... Mais vous me rassurez... L’Angleterre fleurit encore pour l’éternelle instruction du monde; l’Angleterre répare dans un glorieux silence les plaies qu’au milieu d'une fièvre ardente elle s’est faites. L’Angleterroslévcloppe tous les germes d'industrie, exploite tous les filons de la prospérité humaine; et tout à l'heure encore, elle vient de remplir une grande lacune de sa constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse et l’imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.
Colle vive réponse, messieurs, remet devant vos yeux ccs débats anglais sur la régence , qui nous occupaient il y a quelques jours. Vous voyex par cet exemple la prompte communication d'idées qui existait à cette époque entre la France et l’Angleterre, et surtout entre l'Angleterre et Mirabeau.
Ce caractère d’esprit sérieux , applicable aux affaires, ccl esprit de vrai politique, que nous retrouvons au milieu des passions, ou réelles, ou simulées du tribun, devait rendre insupportables pour Mirabeau quelques-uns des premiers débats de l'Assemblée constituante.
Son sens supérieur lui montrait que ce n’était point par une espèce de délibération philosophique qu'il était nécessaire de commencer la régénération d’un grand empire. Il ne prit qu’un inlétél médiocre à cette discussion des droits de l’homme, dont il était cependant le rapporteur; et l'on ne peut remarquer dans ses paroles à ce sujet que sa définition de la loléranee religieuse, et la force avec laquelle il en établit la justice et la nécessité. Là, messieurs, les idées de Mirabeau et scs expressions se rencontrent assez souvent avec Jes idées, les expressions d’un orateur de notre temps , enlevé trop vite à la tribune. AI. de Serres , dans les débats remarquables que fit naître son projet de loi eu faveur de la liberté de la presse, montra d'une manière admirable comment l’absolue liberté de la controverse religieuse résulte du principe de la tolérance. C’est le même ordre d’idées, et, sous quelques rapports, la même vigueur que dans le discours de Mirabeau. La supériorité de Mirabeau , c’est d'avoir si nettement posé la limite, à une époque où de telles idées étaient nouvelles et vivement contredites. Remarquez d’ailleurs que cette question spéculative l’occupait à peine quelques nio- [ monts, au milieu de tant d'intrigues et de travaux.
Car une chose qui doil surtout redoubler la surprise, c'est l'activité prodigieuse de cet homme pendant deux ans: fréquents discours à la tribune, longs et laborieux débats, journaux rédigés par lui-même, correspondance secrète avec le pouvoir, correspondance double peut-être, présence assidue dans l'assemblée, ou dans les clubs populaires, effort perpétuel de la pensée, de la parole, vie violente, déréglée, vices mêlés aux travaux.
Il est à remarquer, messieurs, que le travail de l'assemblée se portant presque à la fois sur toutes les questions spéculatives et toutes les questions de circonstance, exigeait de l'homme qui voulait la dominer, une activité, une facilité de génie encore plus diverse qu’elle n’était énergique.
Ainsi tantôt vous voyez Mirabeau, dans le débat sur le ttto, remonter à toutes les idées fondamentales de la monarchie constitutionnelle, et sauf quelques expressions violentes qui étaient là pour être applaudies, développer avec une haute sagesse, comme l’aurait fait Pitt, le principe nécessaire de la sanction royale; tantôt, vous le voyez, à l’occasion d'un incident public, d'une émeute populaire, reprendre toute son audace de tribun et épouvanter de ses paroles la cour qu'il veut sauver.
Mais je suis impatient de vous le montrer dans un de ces grands duels oratoires, où l'homme éloquent, animé par un adversaire, parait de toute sa hauteur. Choisissons.
On a dit, et j'ai répété que Mirabeau avait de nombreux coopcrateurs de sa gloire, que dans la dissipation de sa vie cl l'accablement de ses travaux, souvent il s’aidait ou de l’esprit littéraire de Chamfort , ou de la science de Dumont , ou de la rhétorique de Cerutti, ou du talent de tout autre. Mais il ne me parait jamais plus éloquent, plus puissant, que lorsqu'il ne peut avoir de secours, lorsqu’il se défend sur l’heure, lorsque de toutes parts assailli, serré de près, acculé à la tribune, il se retourne et donne un coup de défense à côté de lui.
Qu’une brusque et injurieuse interruption éclate contre l'orateur, qu’une menace forcenée lui soit lancée de loin, ou qu'un adversaire habile le prenne corps à corps, sa parole est irrésistible et d'une effroyable amertume; demandez à l'abbé Maury.
Quelquefois sa parole est si réellement soudaine, qu'elle s’abandonne clle-mèine avant d’être achevée. S’il aperçoit, pendant qu'il parle encore, un mouvement dans l’assemblée, une résistance trop forte, il sc rétracte avec passion , et par une secousse violente donnée à son esprit et à celui des autres, il les domine encore en changeant luimême d’opinion.
On a dit, il est vrai, que dans les derniers mois
de sa laborieuse carrière, quelquefois à la tribune, il éprouvait une sorte de pesanteur et d'cinbarras, que ses idées arrivaient lentement, ou n'arrivaient pas, qu'il chargeait scs phrases de longs adverbes, pour attendre... (On rit.) C’est, je le crois, que cet esprit vigoureux était impuissant à parler sans idées. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas avoir cette stérile facililé qui répand des mois plus ou moins harmonieux, plus ou moins liés, dans l'absence des sentiments et des pensées. Non ; quand son esprit . ou inquiet , ou épuisé . ne trouvait pas de quoi parler, il le montrait; et puis l’impatience de ce retard avoué lui rendait bientôt son énergie; il compensait le temps qui lui manquait par un effort plus actif que ia pensée; et après quelques minutes d’anxiété, d’embarras, il se retrouvait tout entier; sa pensée jaillissait rapide comme la colère, substantielle et serrée comme la méditation. Car il avait médité en un moment par la vigueur intente de son esprit. (Applaudissements .) Vous avez raison d’applaudir; car cela ne se retrouvera plus de longtemps.
Mais j’oublie tant de vives répliques, de sarcasmes soudains, de rudes apostrophes; je cherche une grande victoire de tribune. Il en est une que je dois rappeler encore ici, quelque célèbre qu’elle soit. On y retrouve le caractère comme le génie de Mirabeau. La commission des finances a fait son rapport sur le plan proposé par M. Necker ; Mirabeau a parlé avec force et astuce tout à la fois. Il veut que le plan de finances soit accepte, mais qu'il soit accepté à la charge de M. Ncckcr, si l'on peut parler ainsi; car il a envie d’étre ministre, cl ministre des finances; il espère, et c’est la plus grande audace de sa pensée, soutenir cet édifice à moitié ébranlé par lui-mérae et raffermir cette monarchie, en la renouvelant, et surtout en la gouvernant. Il a donc parlé une première fois ; et puis on a reparlé, raisonné, débattu, amendé, sous-amendé. L'heure avance, et l’assemblée, comme l’ont décrite les contemporains, est incertaine, embarrassée, harassée. Il prend alors la parole :
Messieurs, au milieu de tant de débats tumultueux, uc pourrai-je donc pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions birn simples ?
Daignez, messieurs, daignez me répondre. Le premier ministre «les (maures ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de uotre situation actuelle? ne vous a-t-il as dit que tout délai aggravait le péril ? qu’un jour, une eure, un instant pouvaient le rendre mortel ?
Avons-nous un plan à substituer à celui qu’il nous propose ? Oui , a crié quelqu’un dans l'assemblée. Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plau n’est pas connu, qu’il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer; que, filt-il immédiatement soumis k notre délibération, sou auteur a pu se tromper ; que, fut-il exempt de toute erreur, on peut croire qu’il s'est trompé; que. quand tout le monde a tort, tout le monde a raison ; qu'il s« pourrait doue que l'auteur de cet autre projet, même en
ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de l'opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances, etc.
Vous voyez là, messieurs, celle domination d'un homme. Mirabeau faitadopter un plan qu'il déclare nécessaire et qu'il blime. Celte assemblée, divisée, incertaine, impuissante à délibérer, est entraînée par les paroles de l’orateur.
Maintenant, c’est dans un combat corps à corps, c’est aux prises avec un adversaire habile, secondé de passions puissantes, que je veux vous montrer Mirabeau.
La question est une'dc celles qui, sans être incertaines pour les publicistes, peuvent être longtemps débattues. Il s'agit du droit de paix et de guerre, dans une monarchie limitée. Ce droit appartient-il exclusivement au souverain? Doit-il être exercé par les assemblées seules? Doit-il être partagé entre le souverain et les assemblées?
Le gouvernement anglais, dans la pratique, résout sans peine celle diüiculté. Le vote de l'impôt transfère réellement aux chambres le droit de paix cl de guerre. Mais l'esprit français, à cette époque, était trop préoccupé de rigoureuses théories, pour concevoir, pour. approuver ce mode indirect cl détourné d’obtenir tous les résultats de la liberté, sans collision immédiate entre les pouvoirs. En Angleterre, Fox, ou tout autre partisan de la réforme politique, n'avait jamais demandé que le parlement eût seul le droit de déclarer la guerre. Il savait bien qu'à l'époque de la guerre d'Amérique, lorsqu'il attaquait avec tant de force les énormes subsides demandés par les ministres , si son opinion avait prévalu contre la dépense, elle aurait réellement prévalu contre la guerre, et que, si au contraire une assemblée servile ou prévenue volait des sommes immenses pour une guerre désastreuse, elle eût également voté celte guerre.
Mais quelle que fût la supériorité pratique de l'esprit de Mirabeau, il n'aurait pu faire admettre ces idées simples dans l’assemblée, au milieu du règne tout-puissant des prétentions populaires. C'était un grand effort pour l'orateur de conserver une part d'action au pouvoir exécutif, cl de repousser la doctrine qui mettait le droit de guerre dans les mains de l'assemblée.
Le premier discours de Mirabeau , à ce sujet , ne saurait être rapidement analysé, ni rapporté par fragments; ce discours est méthodique, clair, énergique, plein d'idées justes, cl incline visiblement à faire prédominer l'autorité du roi dans la décision de la guerre. Quelques phrases d’une singulière violence, quelques menaces démocratiques sont une espèce de rançon, que la popularité de l’orateur payait pour la sagesse de scs vues poli-
tiques. On s'étonne que tant da détours et de subterfuges n’enchalnent pas son génie.
Ce discours et le décret proposé par Mirabeau trouvèrent un adversaire redoutable par le talent et plus encore parla popularité. Cette palme démocratique qui faisait la gloire de Mirabeau et que des bruits obscurs commençaient à lui disputer, elle est brisée sur sa tête par son jeune rival. Mirabeau peut en un moment être précipité de ce trône chancelant de l'opinion publique; il est accusé comme un déserteur de la cause populaire. Il arrive à l'assemblée , et sur son passage des clameurs injurieuses le désignent et le menacent. On crie devant lui: « La grande trahison du comte de Mirabeau. » Il entre dans la salle : l'impression récente et profonde du discours de Barnave , les passions de la foule et celle irrésistible action d'un préjugé général, loutesl contre Mirabeau ; disons-le même, quoiqu'il eût raison dans le débat, le sentiment des motifs intéressés auxquels il obéissait autant qu'à la vérité, devait au fo:;d de l'âme l'embarrascr et l’affaiblir.
. Toutefois, rien n’est abaissé dans sa contenance ; rien n'est affaibli dans son accent. Il est prêt, avec toutes scs forces, à lutter contre un déchaînement populaire, comme il avait lutté contre le pouvoir absolu.
Il prend la parole. Je ne vous rappelle pas auparavant le discours de Barnave; c’est par impartialité : dénué d’une expression vive cl durable, le discours de Barnave ne frapperait pas aujourd'hui les esprits; on ne concevrait plus la puissance qu'il recevait, et de la voix de l'orateur, et de l'émotion de l'assemblée, et de toute l'ardeur des passions de parti ; il paraîtrait seulement froid et méthodique ; mais alors il était éloquent. Tcnons-le pour tel ; admettons, sans le relire et d’après l'enthousiasme contemporain, que Barnave a vivement plaidé la cause du parti populaire, qu'il a signalé les guerres injustes et malheureuses entreprises par les rois; qu’ila vivement intéressé toutes les passions démocratiques. Rappelez-vous que Mirabeau est oblige de se justifier lui-mérne, avant de défendre son opinion, qu'il est perdu s’il a tort, perdu s'il a raison contre le préjugé populaire; que, menacé de toutes parts, il n'a pour appui que son talent.
On répand depuis huit jours, dit-il, que la section de l'Assemblée nationale, qui veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre, est parricide de la liberté publique; on répand les bruits de perAdie, de corruption; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'un ne peut, sans crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les plus difficiles de l’organisation sociale. C'est une étrange manie, c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible
Sôgle
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres aux préventions populaires.
Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe; et, maintenant, on crie dans le* rues : la grande trahison du comte dt .Mirabeau... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitole à la roche Tarpéicnne; mais l’homme qui com* bat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité et qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire : celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien public indépendamment des mobiles mouvements de l'opioion populaire , cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson . sa destinée, la seule qui l'intéresse . la destinée de son nom que du temps, ce juge incorruptible qui fait justice A tous. Que ceux qui prophétisaient depuis huit jours mon opiuion sans la connaître. qui calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, ou d’être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cesse de combattre ; qu’ils dénoncent comme un ennemi de la révolution . celui qui peut-être n'y a pas été inutile, et qui. cette révolution fût-elle étrangère i sa gloire, bourrait IA seulement trouver sa sûreté; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompé, celui qui depuis vingt ans combat toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de constitution, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait des cours et vivaient do tous les
dugés dominants; que m’importe i Ces coups de bas en t ne m'arrêteront pas dans ma carrière.
Alors, serrant de près son adversaire, opposant à chaque argument subtil une réponse énergique et simple, s'élevant à toutes les vues delà politique, sans paraiirc abandonner les passions qu'il a besoin de ménager, Mirabeau reprend tousses avantages à force de talent. Avec quelle dexlérilé il repousse te principal argument de Barunvc!
Pour un homme A qui tant d’applaudissements étaient préparés au dedans et dehors de celte salle, M. Barnave n'a point du tout abordé la quest iou. Ce serait un triomphe trop facile maintenaut que de le poursuivre dans les détails, où, s'il a fait voir du talent de parleur, il n’a jamais montré la moindre connaissance d'un homme d'Etat. Il a déclamé contre ccs maux que peuvent faire et qu'ont fait les rois; et il s'est bien gardé de remarquer que, dans notre constitution, le monarque ne peut plus désormais cire despote ni rien faire arbitrairement; et il s'est bien gardé surtout de parler des mouvement v populaires, quoiqu'il eût donné lui-méme l’exemple de la facilité arec laquelle les amis d’une puissance étrangère pourraient influer sur l'opinion d’une Assemblée nationale en ameutant le peuple autour d’elle et en procurant dans les promenades publiques des battements de mains A leurs agents. Il a cité Périclès faisant la guerre pour ne pas rendre scs comptes : ne semblerait-il pas, A l’entendre, nue Périclès ait été un roi ou un ministre despotique? Périclès était un homme qui, sachant flatter les passions populaires et se faire applaudir A propos en sortant de la tribune, par ses largesses ou celles de ses amis, a entrain»* A la guerre du Péloponèse... qui ? l'Assemblée nationale d’Athènes.
A demi vaiucu dans celle lutte, obligé de transformer en partie son opinion , Mirabeau triompha par son éloquence. Suivrai-je le reste de scs combats, au milieu des travaux innombrables de l’assemblée? Mais ce serait retracer, sous une forme incomplète, l'histoire politique de la France. Tous
ces discours auraient besoin, pour être entièrement compris, d'un récit pour lequel le temps et le talent nous manquent. Souvent , d’ailleurs, la parole, cette parole si puissante, n’était alors que l’instrument forcé, involontaire, des passions publiques qu’elle semblait exciter.
Je n’achève pas, messieurs , je passe tout de suite à la On de ce drame si plein et si court. Épuisée trop vile, la vie devait manquer à tant de force et d'énergie morale et abandonner cet homme au milieu de son ambition. Après avoir précipité les événements de la révolution, il semblait capable de les suspendre. C’est une illusion, je le crois ; mais cette illusion, si vivement ressentie par les contemporains, est un tel éloge de son génie, qu'on ne peut jamais la séparer de son souvenir.
Sans doute, dans cette assemblée, Mirabeau conserva sa puissance jusqu'à sa mort ; sans doute, dans les premières violences populaires, lorsqu’une voix obscure et criarde (c'était cellcdc Robespierre) s’élevait pour réclamer déjà des proscriptions, le tonnerre de la voix de Mirabeau, parlant de la tribune, fil en un moment rentrer dans le néant ce blasphémateur. Cependant telle est l’irrésistible action des mouvements populaires, telle est la fatalité ou plutôt la progression attachée aux grands changements politiques, que si Mirabeau, surmontant à force d’énergie vitale les travaux excessifs auxquels il se livrait , eût poussé sa carrière, ce mauvais et obscur déclamalcur auquel il avait imposé silence par quelques paroles de mépris, se vengeant par l’échafaud, aurait fait tomber la télé du grand orateur.
Il a échappé à ce danger par une mort prématurée, dans la plénitude de son génie et de sa puissance, et tandis que l'enthousiasme public l’entourait encore des consolations qui peuvent soutenir l’homme supérieur arraché à sa gloire cl à ses desseins.
SEIZIÈME LEÇON
Modération et affaiblissement de l'Assemblée constituante.
— Mirabeau non remplacé. — Caractère de la parole dans les assemblées qui suivirent. — Traits distinctifs de quelques orateurs. — Brièveté de cet examen. — Considérations nouvelles sur l'Angleterre, par rapport aux troubles civils de la France. — Situation des partis politiques anglais ; comment ils furent affectés par la révolution française. — Explication de la conduite de Pitt.
— Germes de division dan* le parti whig. -— Burke, Sheridan, Fox. — Premiers signes de dissentiment. — Débat mémorable ; rupture solennelle entre Fox et Burke — Conséquences de cet événement.
Messieurs,
Nous traverserons rapidement la France agitée par une révolution ti violente. Comment analyser
les discours de celle tribune , entourée de tant de séditions populaires, et bientôt, de tant d'échafauds?
Ce n’est plus ici l’élude de l’élève des lois et de l’éloquence; c’est un sujet réservé pour les plus graves méditations de l'historien. Quelques tristes pensées peuvent seulement nous apparaître du milieu de ce chaos , ou le son de la parole est interrompu par le retentissement de la hache.
Une première vue nous frappe quand Mirabeau succombe : celle grande assemblée, qu’il avait animée de ses passions, semble s’affaiblir cl tomber avec lui. Celte modération, qui, dans Mirabeau, était devenue croyance sincère cl calcul d’inlérét, se communique au plus grand nombre, et le rôle qu’il avait pris lui-méme est aussitôt tenté par ceux qui naguère le combattaient; mais la prévoyance et le génie politique manquèrent à celle modération faible et tardive. Ces puissantes idées dont l’assemblée s’était servie pour tout renverser autour d'elle, la renversèrent elle-même: elle tomba devant celle loi gigantesque et insurmontable de la souveraineté populaire quelle avait proclamée. Elle se sentit inquiète, épouvantée du mandat qu’elle exerçait depuis plus de deux ans. Celte jalousie démocratique, qui s’attache à tout et à la popularité même, reprochait aux députés de l’Assemblée constituante un si long pouvoir. Il fallut le déposer et même •'interdire le droit de le recevoir de nouveau.
Au milieu de l'assemblée, cl du sein d'un groupe peu nombreux, dont la force devait croître avec le désordre public, sortaient des cris de haine contre le talent et l'influence de quelques hommes. C’était une aristocratie qui restait à détruire.
Celte grande assemblée, qui avait tout changé en France, est obligée de finir; et en abdiquant, elle prononce contre chacun de scs membres l’incapacitc d’élrc réélu dans l’assemblée nouvelle. Ainsi, non-seulement par le mouvement nécessaire d’une révolution, la violence allait s'accroître, mais par ce changement systématique de personnes, par cette exclusion de tous ceux qui avaient déjà paru, enfin par cet appel de toute une race politique nouvelle, le progrès naturel des troubles civils est centuplé en France.
On doit regretter d’autant plus cctle imprudente abnégation de soi- même, qui saisit l’Assemblée constituante , que les principes de la monarchie représentative s'y fortifiaient chaque jour et y trouvaient des auxiliaires parmi ceux qui les avaient autrefois repoussés. Toutes les idées anglaises, énoncées d’abord par Mirabeau, étaient, à la fin de l’assemblée, répétées par Cazalès. C’était au nom de toutes les théories d'un gouvernement libre, et mémo au nom de la souveraineté du peuple, que cet orateur, animé, brillant, précis, défendait la
cause du privilège, qui commençait à devenir celle de l'infortune.
Mais cet homme et tous ceux même qui avaient servi avec le plus d’ardeur la réforme sociale , allaient être écartés de l’arène politique et frappés d’interdiction parl'imprudentdécretde l’Assemblée constituante. Une autre assemblée succède avec des ambitions nouvelles, un surcroît d’inexpérience et de violence, plus de passions et moins de talent. Trop faible contre IC flot populaire qui la pousse et l’écrase, elle fera bientôt place à une assemblée nouvelle , la dernière et la plus implacable, dans celte enchère de la démocratie sur elle-même.
Mais, sans esquisser ces grands tableaux , qu’il serait si difficile d’achever , rappelons seulement que le raisonnement cl la discussion disparurent devant la force incalculable de l'anarchie populaire . J’ignore si le tempérament oratoire de ces hommes de l’antiquité était plus fort que le nôtre; je suis lentcde le croire, quand au milieu des proscriptions de Rome et de ses impitoyables guerres civiles, je vois ces hommes conserver leur éloquence et dominer au sénat cl au Forum peu d’heures avant de mourir sous le glaive. Mais il ne semble pas donné aux modernesd'avoir celle même vigueur de génie, surtout lorsque les événements leur arrivent, non pas comme les crises naturelles d'une ancienne république, mais comme une surprise, comme un phénomène de tout l'état politique instantanément renouvelé. A mesure que la révolution avance, que les périls et les fureurs s’accroissent , que les proscriptions, les vengeances, les coups d’Elal populaires bouleversent la société, les talents, l’éloquence s’effacent. Je ne sais quel symbole uniforme cl violent impose à toutes les imaginations un langage à peu près semblable. Une sorte de formule déclamatoire cl terrible semble commandée à l'homme supérieur comme à l’homme médiocre, l.aforceindividucllcdisparalt au milieu de ce mouvement tumultueux de tout un peuple en colère.
Plus l'histoire politique de cette époque est extraordinaire cl pleine d'un affreux pathétique, plus l'histoire oratoire, si l’on peut parler ainsi, devient stérile, monotone, étrangère aux véritables inspirations du génie. Ce n'est pas sans doute qu’il n’y ait des hommes qui s’élèvent et qui dominent encore; ils sont montés sur des ruines. I.eur grandeur a quelque chose de gigantesque et de hideux. Il en est un qui rappelle les traits de Mirabeau; ce n’est pas dans une salle fermée qu'il doit parler ; il serait à l'étroit; c'est au grand air, c'est au milieu d’un peuple en émeute. Il est l’orateur de Paris tumultueux. Cet homme a sa manière d’ètre éloquent; la parole est un instrument de destruction à son usage. Il n’a pas ce langage uniforme que se ren-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
voie et se communique un parti; il a son génie à lui. Au milieu des passions les plus féroces, ce génie est capable d'un mouvement de pitié. Mais il faudrait retracer de trop sanglants souvenirs.
Il est un autre homme qui apparaît, au milieu de celte terrible époque, avec une physionomie d'orateur. Né sous le ciel du Midi, dans ce pays des orateurs et des ministres (on ri7), jeune, ardent, mélancolique, impétueux et insouciant, inspiré par la tribune, fait pour tout oser à la tribune, doué d‘une grande énergie, lorsque la parole est toute sa lâche, et puis s'éteignant, tombant, aussitôt qu'il est descendu de la tribune; grand orateur et à peine homme dans la conduite de ce monde et dans la défense de sa propre vie; admirable pour soulever, pour agiter, pour conduire, en apparence, une assemblée, et ne sachant pas se défendre contre un comité qui va l’envoyer à la mort. Cet homme, dans un Liât libre cl régulier, où le talent de la parole, la prompte vivacité du langage sont des armes suffisantes, se fût placé bien haut, quoiqu’il manquât, je crois, d'habileté politique.
On pourrait ainsi, messieurs, parmi tous ces hommes qui montèrent les degrés sanglants de la tribune et qui disparurent, on pourrait choisir, de* signer quelques talents, quelques natures faites pour l'éloquence cl le mouvement politique. Mais, je le répète, ces hommes s'effacent, sont anéantis dans cet immense nivellement. Ils ne peuvent servir a l'explication historique des événements ; et l’histoire de l’cloqucncc ne saurait se placer au milieu de cette horrible énergie de la vie active, occupée uniquement à se défendre et à détruire.
Lorsque , dans un discours sur le sujet le plus lamentable de nos troubles civils, vous entendez cet orateur qui retrace les périls de la France et les convulsions de sa grandeur, attaquée de toutes parts et se dévorant elle-même par l'anarchie, lorsque vous l’entendez s'écrier avec une éloquente tristesse : « Prenez garde que la France, au milieu « de scs victoires, ne ressemble à ces monuments « fameux, qui, dans l'Égypte, ont vaincu le temps. » Le voyageur qui passe s’étonne de leur grandeur; « mais, s’il y pénètre, que trouve-t-il? De froides « cendres et le silence des tombeaux. >• Que faisaient tous ces grands mouvements d'éloquence? La fureur d’un libellislc obscur, la haine féroce d’un mauvais dcclamateur, l'infernal, le pitoyable génie tout à la fois d'un homme qui enivrait de scs poisons la plus vile populace, suffisaient pour abattre la tête de cet éloquent orateur. Les armes étaient trop inégales; sa supériorité même faisait de lui, au milieu de ce chaos, quelque chose d’étranger, de disparate, dont il fallait se délivrer par l’échafaud.
Nous n'irons pas plus loin dans cet examen. Il faut porter ailleurs nos regards et nous distraire de ce terrible spectacle, sans perdre ce qu’il offrait de grand cl d'instructif.
Un pays qui avait communiqué à la France presque toutes les idées dont clic était passionnée, un pays qui avait éprouve avec moins de puissance et de fureur les mêmes agitations civiles, regardait d’un œil attentif cl quelquefois avec une satisfaction intéressée, ces tourmentes terribles qui agitaient la France. L’écho de l’Assemblée nationale était dans le parlement d'Angleterre. On ne prévoyait pas encore quelle serait la portée de ces coups puissants qui ébranlaient le trône de France et renouvelaient la vieille société; mais tous les esprits, en Angleterre, étaient saisis d’une indicible curiosité et considéraient avec une ardeur sans égale ce qui se passait en France. Mille passions particulières du pays se liaient à cet exemple si voisin cl qui pouvait cire si contagieux.
Pilt avait presque vieilli dans le ministère; il touchait à sa trentième année; il était dans la vigueur de son génie, plein d’audace et d'expérience, et habitué à tout faire pour l'intérêt de l'Angleterre. Assuré de la paix des trois royaumes, il ne redoutait pas d'abord le voisinage de ce volcan qui s’allumait en France ; cl, avec un sentiment de joio nationale et inique, il regardait paisiblement s’agiter ce grand peuple, croyant qu'il allait sc consumer.
Cependant les partis réguliers, officiels, qui divisent l’Angleterre, retrouvaient à la vue de ce violent mouvement si près d'eux , une ardeur qu’ils avaient perdue depuis un demi-siècle. Les whigs, plus d’une fois corrompus par le pouvoir, ou mémo amollis par l'habitude d’une paisible opposition , s'animaient à l’exemple de ces théories si audacieuses et si hautaines qui renouvelaient la France.
Mais du milicu'dcs whigs tout un parti, zélé pour les précèdent» de cette jurisprudence de liberté, qui fait la loi de l’Angleterre, s'alarmait et s'indignait des innovations de la France. C’étaient les whigs aristocrates qui ne concevaient la liberté qu’avec cc$ hautes perogatives de la-noblcsse maintenues en Angleterre, .cette chambre des pairs si forte, et qui, par son influence, nomme un si grand nombre de députés des communes, celle autorité presque seigneuriale des justice» de paix, ce monopole territorial des anciennes familles, ce droit d'ainessc, gardien permanent de l’inégalité, celte puissante Eglise, dotée de tant de richesses et de tant de privilèges, ces dîmes rnffn et celte proscription légale des dissident » religieux.
Aux yeux de ces hommes qui étaient des whigs cependant, qui se montraient passionnément alla-
thés aux liber lés publiques de l’Angleterre, il y avait quelque chose de scandaleux et de funeste dans la reforme bien aulremcnl profonde et violente de cette nation qui, pour début de sa liberté, faisait disparaître les restes d'usages féodaux, les coutumes, les formes, les lois civiles, que l’Angleterre croyait essentielles à l'existence, non-seulement de scs pouvoirs, mais de sa liberté même.
Veuillez, messieurs, ne pas considérer ici le point de vue exclusivement présenté par quelques ouvrages, celte idée d’une conspiration du ministère anglais contre l’ordre public en France. Non! des intérêts plus vrais, plus naturels, étaient en question. C'était une crainte exagérée peut-être, niais sincère et nationale, que la France, dans scs convulsions, inspirait à l'Angleterre. Celte crainte divisa l'opposition anglaise; elle amena cette guerre terrible que Pilt , apres s'êlrc tenu si longtemps à 1 écart, ameuta, souleva de tous les coins de l'Europe et poussait incessamment contre la France.
Arrêtons-nous un moment pour reconnaître les principaux personnages qui doivent figurer dans ces premiers débats de l’Angleterre sur la France.
Nousavonsdéjà nommé, nons avons montré plus d'une fois Burke avec son caractère, austère, élevé, son imagination enthousiaste, le mouvement naturel de son esprit vers toutes les pensées graves et religieuses et ces principes de monarchie féodale qu'il conservait au milieudu zèle le plus ardent pour les anciennes libertés défendues par les whigs.
Un autre personnage se produisait sur le même théâtre avec moins de noblesse et de dignité. C'était Sheridan, arrivé d’Irlande avec une grande ardeur de se signaler, un prodigieux besoin d'argent, une singulière facilité à le dépenser, toutes les passions frivoles de la jeunesse.
Le début de sa vie fut un duel , un enlèvement et un mariage avec une cantatrice. La seconde passion de sa vie fut un amour effréné pour le jeu; et la dernière, j’ai honte de le dire, un amour effréné pour le vin. (On rit.)
Epoux de celte jeuncel brillante cantatrice, que, par un sentiment d'orgueil bien placé, il voulut éloigner du théâtre, Sheridan donna d'abord des soirées musicales; puis, il composa pour vivre et se fit auteur dramatique. Bien plus, il met en comédie la romanesque histoire de son mariage; et, pillant une autre pièce de théâtre qu’un poète du temps avait composée sur le même sujet, il se fait à la fois le plagiaire de sa propre aventure et des plaisanteries publiées contre lui-même. Il y avait peu de dignité dans celle manière de tirer parti de tout et de prendre scs sujets si près de soi. (On rit.)
Mais la pièce étincelait d’esprit et de gaieté; la réputation de Sheridan s’accrut promptement; et
bientôt après la charmante comédie de l'École de la médisance attira la foule au théâtre de Drury- Lanc, dont il devint directeur.
C'est au milieu de cette carrière théâtrale, que Sheridan connut l'illustre Fox qui gouvernait l'opposition. I.a naissance de Fox , les habitudes d'une grande fortune perdue, scs affiliations aristocratiques, au milieu de la démocratie de ses doctrines, en faisaient une espèce de grand seigneur pour Sheridan; malheureusemenlFoxIuidonnait l'exemple de la passion du jeu et des plaisirs.
Les deux amis (car ils furent amis du moment qu'ils se virent ; leurs esprits s'entendirent d'abord ; tous deux avaient une franchise affectueuse et vive, je ne sais quoi de brillant, de facile, d'abandonné, qui u'excluait pas la vivacité du sarcasme, mais la rendait aimable); les deux amis jugèrent , au premier entretien, que la carrière naturelle de Sheridan était le parlement. Sheridan se sentait inspiré par le génie de Fox ; et Fox voyait dans la verve spirituelle de Sheridan un secours puissant pour l'opposition. Sheridan n'était pas propriétaire. Il possédait une action sur le théâtre de Drury-Lane; ce n’était pas une base électorale admise par les lois. Je ne sais quel arrangement il fit, il engagea son action pour une autre propriété, et enfin il se fit éligible, et fut nommé.
Mais le gra veaspect de la chambrcdes communes, tant de noms illustres, l’autorité de tant d'hommes vieillis dans les affaires, le langage même des discussions imposèrent d'abord à Sheridan, qui n'avait d'autre litre que l'amitié de Fox cl sa comédie. Il passa deux ans sur les bancs de l’opposition ne parlant pas, mais votant avec une ardeur extrême. (On rit.) Au dehors de la chambre, il se dédommageait ou se vengait de son silence par des pamphlets pleins d'amertume; et dans la vivacité piquante de scs écrits, on pouvait apercevoir que si jamais la faculté ou l'audace de parler lui venait, nul orateur ne pourrait rivaliser avec ce mordant et spirituel adversaire.
Enfin le principal soutien de l'opposition était ce Fox, que je n’ai plus besoin de vous faire connaître.
La révolution française, les premières théories, les premiers actes qui la signalent, le renouvellement de tout l'ordre extérieur et politique d’un grand pays, les violences, les attentats qui bientôt s'y mêlent , tombaient au milieu de l'opposition anglaise comme une pierre de scandale, comme un immense sujet de blâme et d'enthousiasme.
Pilt demeurait immobile. N'avail-il pas dès lors l'ambition de se faire le chef cl le défenseur des rois de l'Europe, et, à leur tête, d'entreprendre une lutte aussi longue que sa vie, contre ce grand peuple qui alla A déborder sur l'Europe? Mais, dans
la prévoyance de celte terrible épreuve, n’est-il pas à croire qu'il songeait que la liberté du gouvernement britannique peut quelquefois affaiblir son action , et qu'une guerre, pour être puissamment soutenue par l'Angleterre, a besoin d’élrc nationale, voulue par l’Angleterre? Les traditions de son illustre père étaient devant ses yeux, pour lui dire que les efforts contre l’Amérique avaient été anéantis par la puissance d'une opposition qui sans cesse invoquait tous les sentiments généreux au profit des insurgés, cl qui, refroidissant le zèle public pour une cause injuste, rendait la victoire des soldats anglais impopulaire et aggravait la honte de leurs défaites.
C'est par là. bien plus que par d'autres motifs, qu'il faut expliquer la circonspection et la lenteur de Pitt. Pour entreprendre ce qu’il voulait, il attendait qu'il y eût peu de monde prêt à le blâmer. Il sentait que, dans une lutte si terrible à soutenir au dehors, l’opposition intérieure, si elle était trop nombreuse, trop puissante, si clic conservait tous ses chefs, serait mortelle au courage, à l’énergie de l'Angleterre , cl il ne voulait pas attaquer un peuple en révolution avec la moitié des forces d’un peuple libre.
Ainsi la première pensée de ce grand homme d’Etat fut de préparer et d'attendre la division du parti whig, de faire que les contradicteurs de sa politique fussent moins nombreux, et qu’une partie de ses adversaires , venant à lui et l’invoquant contre la révolution française, lui dit : « Prenez les armes pour défendre notre opinion et la vôtre, car nous pensons comme vous sur ce grand débat. »
Ainsi, ce ne seront pas des épisodes oratoires que les seines parlementaires dont je vais tout à l'heure vous entretenir; ce sont des faits historiques, curieux, nécessaires pour l’intelligence des événements généraux de l’Europe.
En même temps nous y verrons en présence ces hommes célèbres dont le génie s’est trop peu conservé dans les extraits de leurs discours. Nous tâcherons de suppléer à ces inexactitudes, en nous pénétrant au moins de la situation qui inspirait leurs paroles, et en devinant par celte situation quelles devaient être l'énergie et la puissance de ces paroles.
Dès l’année 1790, l’imagination de llurkc et son âine généreuse avaient été singulièrement émues des violences, des iniquités qui s’étaient mêlées à la régénération de la France. Quoiqu'il n’eût pas été fort zélé pour l’abolition des lois répressives rendues contre les catholiques en Irlande, cependant il avait éprouvé un vif sentiment d'indignation en voyant les rigueurs exercées contre l'Église de France. Et puis, nous l’avons dit, ce wliig, inac-
cessible à toute séduction du pouvoir, avait cependant, par le mouvement naturel de son imagination, une sorte d’attrait pour la grandeur, l’cclat du rang, la majesté des souvenirs; il avait une sorte de chevalerie dans la pensée ; et les violences démocratiques qui menaçaient une femme et une reine blessèrent vivement son âme généreuse. L’ouvrage qu’il publia à la fin de 1790 semblait le premier manifeste des rois, dans le silence de leurs armes encore immobiles. Cet ouvrage commença à exciter en Angleterre la sympathie pour de grandes infortunes. En même temps, toute celte société aristocratique, puissante au nom de la liberté, se sentait inquiète pour ses pouvoirs, scs privilèges, scs bourgs pourris, sa domination dans le parlement. Tous ces intérêts sc serrèrent l’un contre l'autre à la voix de llurkc.
D’une autre part, cet esprit de prosélytisme ardent qui caractérisa les troubles civils de France sc manifestait en Angleterre avec une singulière et menaçante activité. Ce droit habituel de rassemblement, de discussion, qui s’exercait en paix depuis cent années, prenait, sous l’inspiration de l’esprit français et des ardentes théories delà révolution, une énergie nouvelle. Ce n’étaient plus ces longues et lentes discussions des vieux clubs anglais; c’était quelque chose qui semblait emprunté à la flamme nouvelle de la France.
Pitt se taisait encore : scs expressions graves et discrètes marquaient à peine un dissentiment public. Le parlement s’élait encore peu occupa de cette question ; nulle idée de guerre contre la France ne semblait probable ni prochaine. Au contraire , la tradition politique tournait les idées anglaises vers un autre but. L’impératrice de Russie, ce colosse femelle que Shcridan , avec sa moqueuse et bouffonne éloquence, représentait un pied posé sur le rivage de la Baltique cl l'autre sur le rivage de la mer Noire, voulait étendre son bras jusqu'à Constantinople. Elle avait hâte de justifier l’inscription de Polemkin : C'est ici le chemin de Byzance. Elle ne songeait pas qu’à l’autre bout dfc l’Europe, il se faisait un mouvement qui dérangerait sa conquête. L’Angleterre était exclusivement préoccupée du soin d’arrêter les agrandissements de la Russie vers l'Orient et regardait celte puissance comme seule menaçante pour la liberté de l’Enrope, sans croire encore qu’un autre péril s’élevait du côté de la France.
En 1791 , après la prise d'Ocksakow, Pitt pr<N posa donc à la chambre un projet d’armcincut maritime, pour faire respecter la neutralité de l’Angleterre entre la Russie et la Porte, ou plutôt pour arrêter la Russie, en lui montrant la guerre prêle à protéger la Turquie. Dans les déliais mens
moralités qui suivirent le message royal. Fox fit éclater tout son enthousiasme en faveur «Je la révolution et des réformes politiques de la France. Il vanta le bonheur de la Frauce et fa securité qu'elle donnait aux autres peuples par fa sagesse de ses lois. « J'admire, dit-il, la constitution nouvelle de « la France, comme le plus glorieux monument de « liberté que la raison humaine ait élevé dans *■. aucun temps et dans aucun pays. *•
Burfce ne contredit pas immédiatement ce magnifique éloge d'une révolution qu’il détestait. Il sem ble que les deux anciens amis avaient longtemps évité de se rencontrer, ou plutôt de se heurter sur ce sujet nouveau qui préoccupait toutes leurs pensées et divisait leur politique si longtemps unanime et solidaire. Ils craignaient, on le sent, de rompre publiquement celte longue et intime alliance, glorieuse à tous deux. Une fois Burkc s’était levé pour répondre à son ami ; mais le cri ministériel : An'» voix! poussé par habitude, l’avait maladroitement cmpéché de parler.
Dans une autre occasion, dans le débat sur le budget de l'armée, le dissentiment des deux amis s’était manifesté, mais avec de grands égards et une réserve mutuelle. Après avoir attaqué la nouvelle institution des gardes nationales de France, et signalé le danger de celle puissance cl de cet exemple pour l'Angleterre, Burkc avait dit :
Je regrette que mon honorable ami ait laissé échapper une expression de joie à ce sujet; j’attribne cette opinion de sa part à son aide reconnu pour la plus noble des causes, la liberté C'est avec une peine inexprimable, que je suis séparé, par la plus légère dissidence, de mon ami, de celui dont l'autorité devrait être toujours si grande sur moi ri sur tous les hommes éclairés ;
qusr
Ou. Ct II r uoliH, et cril >| ib matitn* MMf*r.
Ma confiance dans mon ami était si grande, QtxVllc était absolue. Je ne rougis pas d'avouer une telle docilité ; quand on a bien choisi sou guide, elle soutient au lieu d'affaiblir. Ccluiqni appelle à son aideune intelligence égaleà la sienne double sa force. Celui qui trouve l'appui d'une intelligence supérieure s’élève en s'unissant J elle ; j’ai obtenu le bienfait d’une telle alliance, et je ne voudrais pas m’en départir légèrement. Presque en toute occasion, je serais heureux ue l'on reconnût mes propres sentiments dans les paroles c M. Fox; je souhaiterais, comme un des plus grands biens pour mon pays, que ce très-honorable gentilhomme y fut appelé au pouvoir, parce que je sais qu il joint A son grand et mâle génie le plus haut degré de celte modération qui est le meilleur contre-poids de la puissance, et qu’il est un des hommes les plus sincères, les plus dénué» d’artifice, les plus bienveillants, désintéressé A l’excès, d’une nature douce etindulgcnte, même pour les fautes, sans une goutte de fiel dans toute sa personne. La chambre doit voir dans mon empressement à remarquer une expression ou deux de mon meilleur ami. avec quelle sollicitude je voudrais empêcher que les troubles dcFranccnc trouvassent quelque appui en Angleterre, où des personnes mal intentionnées recommandent, comme un modèle, l’esprit violemment démocratique de ta réforme française.
Après retic affectueuse précaution, il avait, sans
aucun ménagement, censuré les actes et l'esprit général (Je fa révolution.
Je m'étonne, avait-il dit, que cette chose étrange, qu’on appelle révolution en Fraucc. puisse être comparée aux glorieux événements de la révolution anglaise, et que la conduite de nos soldats en cette occasion soit assimilée A fa mutinerie de quelques-uns des régiments français. Alors le prince d'Orange, prince du sang royal d'Angleterre, était, appelé par l’élite de f aristocratie anglaise pour défendre son aneiennceonslitotion.etnon pour niveler tous les rangs. Vers ce priuce ainsi appelé, les chefs de l'aristocratie qui commandaient les troupes allèrent, avec leurs soldats, comme vers le libérateur du pays; l’obéissance militaire changea d'objet; mais la discipline militaire ne fut pas un moment interrompue; cette différence que j'indique dans la conduite de l'année anglaise, je la trouve dans toute la nation anglaise à la même époque. En fait, la révolution anglaise et celle de France sont précisément l’opposé l’une de l’autre, dans chaque circonstance particulière et dans le caractère général de l’événement. Chez nous, c’était une monarchie légale essayant l’arbitraire; eu France, c'était un monarque arbitraire commençant A légaliser son pouvoir : la première devait trouver résistance ; le second faveur ct soutien, etc. .Vous ne détruisîmes pas la monarchie, peutêtre même serait-il facile de montrer que sa puissance fut augmentée. La nation conserva la même hiérarchie, les mêmes privilèges, les mêmes franchises, les mêmes règles de propriété, les mêmes subordinations, le même système de lois, de revenus, de magistrature, les mêmes lords, les mêmes communes, les mêmes corporations, les mêmes électeurs. L’Eglise ne fut pas affaiblie; ses richesses, sa splendeur, ses rangs demeurèrent dans le même état.
Burke concluait de celte différence , que 1a France avec sa révolution universelle, retombait dans le chaos de fa barbarie, et qu'elle avait fait une chose sans nom . comme les sorcières de Macbeth. Ce grand esprit ne remarquait pas assez la nécessité de circonstances diverses et les caractères nécessairement opposés d’une révolution toute politique et d'une révolution a la fois politique et sociale.
Fox, ému de ccs violentes invectives, contre des principes qui lui étaient chers, mais plein de respect pour son aini, répondit avec une grande modération. Il déclara qu'il n'approuvait aucun système violent, qu'il était également ennemi de toutes les formes absolues de gouvernement , monarchie absolue, aristocratie absolue, démocratie absolue, ct qu'il était zélateur invariable d'une constitution mixte, où les pouvoirs sont balancés. Puis, répondant par des expressions non moins flatteuses aux éloges que Burkc lui avait prodigués, il ajouta:
Telle «l mon admiration pour le jugement de montrrshonorable ami, telle est mon estime de ses principes , ma haute opiniou de scs lumières, tel est A nies yeux le prix inestimable de son amitié, que, si je mettais dans la balance, d’une part, tout ce que j’ai recueilli de mes lectures politiques et de l'étude, tout ce que l’expérience du monde et des affaires m’a appris, ct de l’autre, tout ce que j’ai tiré des conseils et des entretiens de mon ami, je ne pourrais décider à qui je dois davantage.
Mais Sheridan , avec son amère vivacité, vint aigrir ce débat paisible ct mêlé de tant d'amitié.
Je diffère absolument, dit-il, de mon très-honorable ami sur chaque mot qu’il a prononcé, touchant la révolution
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME S1ÈCI.E
française. Je la trouve semblable à notre révolution, en ce »eni qu'elle a résulté d'un principe aussi juste et d’unepro* vocation aussi réelle.
J'admire les vues générales et ta noble- conduite de l'As* semblée nationale. Je ne conçois pas qu'on l'arcuse d'avoir renversé les lois, la justice et la Corinne publique du pays. O'ictfe* étaient ces lois? Les mandats arbitraires du despotisme. Ouellcétait rettrjustire 'Les décisions partiales d une magistrature vénale. Quel était oe revenu public? La banqueroute autorisée. L'erreur fondamentale de mon très-honorable atui, c’est d'accuser l’Assemblée nationale d’avoir créé les maux qui existaient dans toute leur difformité à l'époque de sa première réunion-, etc., etc. Pour de tels maux, i quel remède fallait-il rerourir. sinon à une réforme radicale de toullocorpsdcla constitution ? Ce changement n'était pas seulement l’objet cl le vœu de l'Assemblée nationale, c’était la demande et le cri de toute la France, unie comme un seul homme et pour un seul dessein.
Ensuite Sheridan réfuta vivement et avec une amère ironie, la comparaison que Burke avait faite entre la France cl l’Angleterre, à l’époque de leurs révolutions. Burke sc montra blessé de celle réplique et se plaignit que l'honorable gentilhomme avait cruellement défiguré scs paroles cl avait tâché de le faire paraître un avocat du despotisme; il déclara que dès lors l’honorable gentilhomme et lui étaient séparés dans la politique.
Tel fut le premier signe de ce dissentiment profond qui devait plus lard diviser pour toujours 1rs deux chefs du parti whig. L’ami tic de Sheridan fut la première sacrifiée par Burke.
Mais il lui en coûtait bien plus de rompre avec un ami de vingt ans, avec l’homme qu’il admirait le plus, disait-il. Plusieurs mois se passèrent encore; Burke et Fox continuaient de se voir habituellement, se communiquaient leurs pensées, s'éclairaient, sc soutenaient l'un l’autre, dans les objections qu'ils faisaient à Pilt. Ils blâmèrent d’un commun accord le projet de guerre contre la Bussie, et, par des raisons diverses, ils entravèrent également les desseins réels ou apparents du ministre. Mais sous celle concorde dans l'opposition, on pouvait apercevoir déjà l’affaiblissement de l'amitié. Unis encore dans une hostilité commune, ils ne fêlaient plus dans tous leurs sentiments; la brèche était faite et devait bientôt s’élargir.
Une occasion, qui semblait étrangère à ce débat de principes, le lit éclater dans toute sa force”
Les Anglais, pour se dédommager de la perle des États-Unis, avaient eu soin de s’approprier le Canada; et au milieu des loyales inquiétudes de Pitt, pour la sûreté des (rôties de l'Europe, il affermissait habilement la domination anglaise dans cette nouvelle colonie. Éclairé par les anciennes fautes de l’Angleterre, dans l’administration des Élats-Uifis, et par le grand exemple de son père lord Chalam, il vint proposer au parlement un bill fort sage, pour régler la situation de la colonie de Québec. Il la divisait en deux provinces ; il établissait un sénat et une assemblée populaire, l 'hnbtas
corpus, les garanties de jury ; et il consacrait en même temps le principe si longtemps réclamé par l’Amérique, qu’aucune taxe ne serait imposée sans le consentement des Étals de la colonie.
C’est la discussion de ce bill, messieurs, qui rompit tout à fait la longue alliance de Fox et de Burke et manifesta sans retour leur divorce politique. Tel fut l’événement mémorable qui divisa l’opposition anglaise, donna dès lors à Pitt l’appui d’une immense majorité dans le parlement et dans le pays, et lui permit de former ces grandes entreprises qui ont besoin d’èlrc peu contredites. Je vais rassembler quelques détails sur celle grande scène parlementaire. En marquant une époque historique, elle vous fera bien connaître l'éloquence politique et le caractère des hommes d'Etat anglais. Nulle part, le naturel et l'émotion des sentiments privés ne se mêlèrent davantage à la gravité d’un intérêt public.
Mais permellez-moi , avant de commencer ce récit, d’emprunter à un écrivain ingénieux, alors émigré en Angleterre , la vivante peinture qu’il a faite de l’un des deux orateurs. Elle vous mettra Burke sous les yeux ; cl vous concevrez mieux cnsuilesoncloquence/jucjc traduirai trop faiblement:
L’orateur que je désirais le plus entendre était le célèbre M. Burke. auteur du Traite du Siibliinr; et souvrnt sublime lui-même. Il se leva enfin; mais, en le considérant, je ne pouvais revenir de ma surprise. J'avais si souvent entendu comparer son éloquence à celle dcDémostkènc et de Cicéron, que mon imagination, l’associant à ces grands hommes, me le représentait, comme eux, sous des traits nobles et imposants. Je ne m'attendais pas sans doute à le voir dans le parlement d’Angleterre, revêtu de la toge antiqne, mais je n'étais nullement préparé à cet babil brun si serré, qu’il semblait gêner tous scs mouvements jet surtout à cette petite perruque ronde et bouclée, qui, malgré tous mes efforts pour trouver un objet de comparaison plus relevé, lui donnait l'extérieur d’un bedeau de village. Nous sommes tellement dominés par les idées accessoires, qu'il se passa quelque temps avant que cette impression désagréable pût se dissiper.
Cependant M. Burkcs’avança au milieu delà salle, contre l'usage ordinaire; car on parle debout et découvert, mais sans sortir de place. Pour lui, de l’air le pins simple, je dirai même le plus humble, les bras croisés sur la poitrine, il commença son discours d’un tou si bas, qu'à peine pouvais-je l’entendre; mais bientôt, s'animant par degrés, il peignit la religion attaquée, les liens de la subordination rompus, la société entière menacée dans ses fondements; et. pour montrer quo l’Angleterre ne devait compter que sur elle-même, il traça à grands traits le tableau politique de l'Europe ; il peignit l'esprit d'ambition et de vertige qui animait la plupart des gouvernements, l'insouciance coupable des autres, la faiblesse de tous. Lorsque, dans oetta grande revue, il en fut à l'Espagne, cette monarchie immense,maisqui semblait tomber cnjéihargie : » Que peut-on en attendre? s’écria-l-it ; l'Espagne est mit' baleine échouée sur le rivage ! • L'assemblée entière était attentive, et tous les regards fixés sur lui.
Tel c$t l’homme qui prend la parole, pour discuter le bill de Québec. Il en contredit quelques dispositions ; il fait ressortir l'avau lage des autres; il insiste sur les garanties sages cl modérées qui
coins DE UHÉKATIÜE FRANÇAISE.
sont données aux libertés de celte colonie ; puis en même temps, il pousse un cri de joie, en disant qu'il n'y voit pas celte désastreuse et coupable déclaration des droits de l'homme, qui a mis en feu la France, il remercie le ciel d'avoir préservé celle colonie, en la donnant à l'Angleterre, d’être infectée par les doctrines contagieuses de sa métropole. A cette occasion, il retrace avec une éloquente colère, les derniers événements de Paris et l'espèce de captivité que subissait Louis XVI, au milieu de sou peuple. Scs expressions ardentes cl sévères agitent vivement l'assemblée.
Al. Fox se lève :
Il semble, dit-il, que c'est un jour privilégié, où chacun peu t se lever et insulter t»l gouvernement qu'il lui plaît . Quoique personne n’ait dit un mot sur les troubles «Je la France, Dion honorable ami vient de prendre la parole, et de flétrir de gaieté de coeur ces mémorables événements. Il aurait pu traiter, ce me semble, le gouvernement de la ('h inc, ou celui de la Turquie, ou les luis de Confucius, précisément de la mfme manière et avec autant d'opportunité. Cliarun aurait aujourd'hui le même droit que mon honorable ami d'insulter les gouvernements de tous les pays anciens ou modernes.
Burkc reprit la parole avec celle promptitude, celle facilite soudaine, qui est la comliti«jndc l'éloquence politique. Il justifia l'opportunité de scs reproches en les aggravant. Il décrivit avec une vivacité nouvelle l'anarchie qu’il reprochait à la France cl dont il voulait, disait-il, préserver ('Angleterre. Il se laissa emporter à des expressions violentes, qui excitèrent des murmures et des cris à l’ordre, sur les bancs des amis de Fox. Dans ce moment, lord Shcffield se leva pour proposer, avec une simplicité qui peut paraître un peu malicieuse, de décider par une motion d'ordre, que les dissertations sur la constitution française et tenarré des évènements qui se passaient en France, n'étaient pas selon l'ordre, dans un rapport exact arec les clauses du bitl de Québec , qui devait être tu une secontle fois, paragraphe par paragraphe,,
Fox appuya la proposition , de manière à renouveler le combat, au lieu de le finir.
Je suis, dit-il , sincèrement affligé de sentir que je dois appuverune telle proposition : je le suis d'autant plus que uion très-honorable ami l'a rendue nécessaire, en introduisant avec si peu de régularité, une discussion sans rapport avec le bill de Qurbec. (tuant à la révolution française, je diffère entièrement «le mon honorable ami. Nos opinions, je n'hésite pas à le dire, sont aussi distantes que les deux pôles. Mais qu'importe celte différence d'opinions sur uu point de spéculation théorique / cl qu’a-t-eilc à faire avec la discussion positive qui nous occupe / Sur cette révolution je tiens à mou sentiment, et je ne rétracte pas une syllabe de ce que j'ai dit. Je pense que c’est un «les événements le» plus glorieux de l'histoire du monde, etc. Si je différais de mon nonorable ami sur quelques points de l'histoire, sur la constitution d'Athènes eide Hume, faudrait-il nécessairement que notre dissentiment fût «lébattudanscctte chambre? Si ic louais la conduite «lu premier Brutus. si j'appelais l'expul»ioo des Tarquins un acte généreux et patriotique.
serait il juste de dire que je médite l'établissement du consulat clans mou pays? Si je répétaisl'éloquent panégv rique «le Cicéron sur le meurtre de César, la conséquence seraitelle que je suis venu ici, avec un poignard sur moi , pour tuer quelque grand homme, ou «juehfue orateur? Si vous dite* qu'admirer une action, c'est vouloir l'imiter, montre/ qu'il y a quelque analogie dans les circonstances. C’était à mon iiouorableami de prouver, avantd'accusermesparolfîs. que l’Angleterre était précisément dans la situation de la France, au moment de la révolution française; et alors, quelque reproche calomuicux que dût m'attirer ma déclaration, je serais prêt à «lire que la révolution française devrait être imitée par ce pays.
Mais au lieu de chercher des différences d'opinions sur des sujets qui heureusement ne sont pour l’Angleterre que spéculations et théories, venons à un fait, à une application pratique, à la discussion du bill «mi nous est présenté, et «jim* Ton voicsi mcsobjectionsàcebillétaicnt républicaines, «■t sur quel poiut je «liff* re de mon honorable ami. J’ai appris «te hautes et respectables autorilésqu'une petite discussion degrauds événements, sans information suffisante, ne faisait honneur ni & la plume de l’écrivain, ni aux paroles ■te l'orateur. Si on décide que mon honorable ami doit continuer scs arguments contre la révolution française, je quitterai la chambre; et quand un ami me fera dire que les article» du bill de Québec vont être discutés, je reviendrai pour les débattre. Ce nVsl pas, de ma part, répugnance à écouler mon honorable ami. je l’ai toujours écouté avec plaisir, excepté lorsque nul résultat profitable ne peut suivre ses paroles; quand Je moment de la discussion sera venu, tout faible que je me sens, si je me compare à mon honorable ami, que je puis appel, r mon maître et de qui je tien» tout ce que je sais en politique, je serai prêt à dcfemlre le» principes que j’ai avancé», même contre l'éloquence supérieure «le mon honorable anti ; je serai pri't k soutenir «pie l«*s droits de l'homme tournés en dérision par mou ami, comme «le vaines chimère», sont réellement la base detoute constitution raisonnable et «K- la constitution anglaise elle-même, comme le pronve le livre «les statuts. Car si je comprend» «juclquechoscau contrat originel entre le peuple anglais et son gouvernement, tel qu’il est établi dans rc livre, ce contrat «t une reconnaissance des droits inhérents aux peuples, en leur qualité d'hommes ; de ces droits que nul prescription ne peut effacer, que nul accident ne peut détruire. Si de tels principes sont dangereux pour la constitution, ce» principe» étaient ceux de mon honorable ami, de qui je les ai appris, durant la guerre d'Amérûjue. N’ous nous sommes réjouis ensemble des succès de Washington; ensemble nous avons donné des larmes à la perte «te .Woiitgoimncry ; c'est de mou honorable aini que j'ai appris «juc la révolte d'un pcuplcrnlier ne pouvait pas être factice cl encouragée sous main, qu'il fallait qu’elle eût été provoquée. Telle était, «i cette époque, la doctrine «le tnon honorable aiui. qui «lisait, avec autant d'énergie que d’éloquence, qu’il uc saurait pas lancer uu bill d'accusation contre u;i peuple. Je regrette de le voir; tnon honorable ami a depuis lors appris à rédiger un partul bill d'accusation, et k le surcharger de toutes les épithètes technique» qui défiguraient notre livre de* statuts, tels que malicieux, scélérat, diabolique. Pour moi, instruit par mon honorable arni que la révolte d'an peuple u'arrivc pas sans provocation, je ne puis me défendre d un scutimcnt de joie, depuis que la constitution de la France est fondée sur ces droits de l'homme qui servent de base à la constitution britannique. Le nier, c'est faire un I. belle contre la constitution britannique; il u'est pas un livre, pas un discours de mon honorable ami, <|uelque éloquents que soient ses livres et ses discours, qui puisse tue faire abandonner ou affaiblir mon opinion.
Celle vive réponse, où l'amitié tempérait encore l'amertume, blessa la fierté (le Burkc. U se leva, cl d’une voix grave et sévère, avec une émotion difficilement continue, il reprit en ces mots :
Quoique j'aie été plusieurs fois interrompu et rappelé à ' l'ordre, j’ai écouté .1. Fox avec le calme le plus absolu.
J ADLEAU Di; DIa-IJLtTIEME SIECLE.
sans l'interrompre une seule fois. Cepc-mlaut. il ne semble que son discours est plus irrégulier et bien plus éloigné de l'ordre quelc mien. Ma conduite publique, mes paroles, mes écrits ont été traduits et falsifiés en ternies amers et durs; mes conversations confidentielles même sont livrées à la chambre et sont commentées, pour faire ressortir ma prél end ue inconsistance politique. Telles sout doue les marques d'affection que je devais recevoir d'uo ami que je croyais *i chaud et si sincère! Fallait-il donc qu'apres uueinlimilédc vingt-deux ans, sans la moindre provocation, sans le moindre motif, il tne blessât aiosi dans mes croyances 1rs plus chères et jusque daus les confidences de mon amitié? Je ne puis concevoir que M. Fox m'accuse d'avoir parlé légère» ment, sans exactitude, sans informations, sur des faits inconnus. N'a-t-il pas vu daus mes mains les livres, les pamphlets. les récits qui nous font connaitretous les malheurs, tous les crimes de la France?
Ensuite Burkc entre dans une vive réfutation des principaux arguments de Fox ; il fait ressortir de nouveau l'irrémédiable désordre où est tombée la France, et cet état violent et anarchique, qui la sépare, à ses yeux, de loul gouvernement fixe cl régulier; puis, revenant aux détails même du débat, il se plaint qu’on l'ait d’abord fatigue par des interruptions, toutes les fois qu'il lui échappait une expression trop vire, ou plutôt trop juste; cl ensuite, qu’après celle artillerie volante des rappels à l'ordre et des interruptions, ou l'attaque avec toute la puissance de M. Fox.
Je le sais, dit-il, daus notre carrière, nous avons été divisés, X. Fox et moi, sur plus d’un sujet: sur la réforme parlementaire, sur lebill des tlissenlera, sur le mariage du roi ; mais jamais ces dissidences d'opinions n'avaient, on seul moment interrompu notre lidèle amitié. A l’époque de la vie où je suis arrivé, il est peu raisonnable de provoquer des ennemis, ou de donnera ses amis une cause de rupture et d'abandun. Mais je suis si fortement, si invariablement attaché à la constitution anglaise, que je ne puis hésiter. Mon devoir public, ma prudence, mon amour de mon pays, m'ordonnent de inëcrier : Fuyez la constitution française; séparez-vous d’elle !
Fox, qui était ému de ces paroles, dit alors à demi-voix, assez haut pour être entendu : «> Mais ce « n’est pas une rupture d'amitié. — C’est une rupu turc d’amitié, reprit Burke. Je sais ce qu'il m'en « coûte. J’ai fait mon devoir au prix de la perte u d’un ami : notre amitié est fînie. h Puis alors, avec celte véhémence d'imagination qui le caractérise et que le goût de toutes les nations ne peut pas approuver, il apostrophe vivement Fox et Pin, comme deux illustres rivaux , qu’il conjure de se réunir pour le salut de l’Angleterre et la civilisation. El soit qu'iisse rencontrent dans l'hémisphère politique, comme deux météores enflammés, ou qu'ils s’avancent comme deux frères unis, il les conjure de protéger lacouslitulionanglaise. Puis s adressant à la puissance divine qui lance une comète hors de son orbite, il représente vivement la faiblesse cl la misère des mortels , qui n'ont de règle que l’expérience et doivent laisser à Dieu les idées de perfection auxquelles ils ne sauraient atteindre.
L'orateur mêlait à ce langage pompeux , asia-
tique, irlandais, une émotion profonde; car cette ■roide assemblée du parlement d’Angleterre fut vivement touchée. On fut attendri jusque sur les bancs de la Trésorerie; et, suivant le témoignage des contemporains, plusieurs personnes pleuraient.
Fox cependant sc leva pour répondre ; mais il resta plusieurs minutes sans pouvoir parler. De grosses larmes coulaient de ses yeux ; son cœur semblait battre dans sa poitrine. Il était dans une convulsion de tristesse violente ; et cependant , comme il était orateur encore plus qu’ami, il fuit effort, et il va parler.
J’espère, dit-il, que les incidents de celte nuit n’ont pas tout à fait changé Iccoeiir de mon honorable ami. quoi qu'il en puisse dire. Il me serait trop pénible de me séparer il 'un homme auquel je dois tant; et malgré la sévère âpreté de ses paroles, je ne nuis renoncer à l'estime et à l'amitiéquc je lui porte et qu’il me rendait; je ne puis oublier que, presque enfant, j’ai été accoutumé â recevoir des marques d'affection de mon honorable aini,etque cette amitié s 'est accrue avec nos années. Il y a maintenant vingt-cinq ansque je le connais; il y a vingt ans que nous vivons ensemble familièrement et que nous sommes dans la plus intime communication de vues, de pensées, d’espérances. J’espère qu’il voudra bien se souvenir de ces temps passés, cl que, malgré quelques imprudentes paroles qui auraient pu fe blesser, il ne croira pas que j'aie toulu intentionnellement t’offenser. C'est là toute mon espérance. Qu’il me permette de différer d’opinion avec lui, et qu'il ne prenne pas mon dissentiment pour un oubli de mon admiration et de mon amitié.
El puis, il rentre dans la discussion cl il est plus énergique, plus spirituel, plus amer, plus blessant que jamais. Aussi, Burkc sc lève de nouveau :
La tendre affection, dit-il, queM. Fox a témoignée dans le commencement de son discours, a été bien effacée par la suite et la fin de ses paroles. Il a eu l’air de regretter avec une expression de tendresse et d'intérêt les durs procédés de celle soirée; et je crains bien que nos ennemis ne s'en souviennent toujours, au préjudice de tous deux. Mais. sous ce masque de laiissc douceur, il a recommencé ses attaques avec plus de vivacité que jamais; il m’a reproché d'avoir abandonné mes opinions ; il m’a accusé d'une misérable inconsistance.qui me rendrait indigne de celle amitié dont il parle; il a travesti mes opinions.
El là les récriminations deviennent plus amères. Cependant ces hommes avaient beaucoup de cœur l’un et l’autre. Fox avait peut-être plus d’abandon, plus de vive bienveillance, plus de cordiale franchise; mais son génie d'oraîeur remportait même contre son ami. Burkc avait plus de gravite morale, plus de vertu sévère; il était plus fait pour une amitié vertueuse et respectée; et par cela même, il était plus disposé à la rompre avec hauteur et inflexibilité, le jour où il se croirait blessé dans les droits qu’elle lui donnait. Ainsi, c'est de son côté que sc montre la rigueur, et c’est du côte de Fox que sont les torts et les excuses.
Du reste, ce mémorable débat commence une grand époque dans la situation de l'Angleterre et dans la politique de Pitl. Pendant que les deux amis se blessaient et se pleuraient l'un l’autre . pendant que ces débats doubles et triples leur don-
CO U HS DE UTTÉKATURE FRANÇAISE.
naienl le temps de sc faire de mutuelles et irréparables offenses, MU, impassible, regardait celte lutte, et peut-être en jouissait. Je suis tenté de le croire, quand je vois l'art habile avec lequel il sc mêle à une altercation si vive et si louchante. Ne croyez pas qu’il avertisse les deux amis de tout ce qu’ils ont fait ; ne croyez pas, comme l’a dit un brillant historien, qu’il se hâte de tendre les bras «à Burke et de l’enlever à l’opposition; non : il semble demeurer impartial et presque indifférent; il n'a pas l’air de prévoir les résultats de celte division ; il prend la parole seulement pour une question de forme, et dit avec un sang-froid imperturbable :
La chambre sc trouve dans line situation singulière par rapport à re débat. La question pnijcipaleaétéabaijiloniiêe.
Il est difficile de rentrer immédiatement dans la discussion des principaux articles. Quant à l’incident qui a été élevé par le très-honorable lord SbeMicId. il m’est impossible de dissimuler mon opinion. Je crois «jue si le très-bonorablc préopinant s’est écarté delà discrétion, il ne s’est pas écarté de l'ordre. La discrétion est relative à la question de savoir jusqu’à quel point une discussion peut être introduite, quoique cette discussion ne soit pas en elle- même contraire à l’ordre. Ce premier point ne regarde que les expression* dont a pu se servir l’orateur. S’être écarté de l’ordre serait un tort plus grave. Je ne crois pas que ce soit ici le cas. Je pense donc qu’il ne serait pas juste de dire que le trèshonorable préopinant se soit écarté de l'ordre. Et, d’un autre côté, je crois à propos de retirer la motion que lord Slicffield a proposée, pour qu’il soit décidé qu'on s’occupe- 1 rail exclusivement du bill de Québec.
Après ce petit discours si court cl si habilement insignifiant, la séance fut levée. L’opposition demeura profondément et irréparablement divisée. Le génie de Pi U vil arriver a ses côtés, pour le seconder et le servir, la brillante imagination de Burke, scs grands lalenls, s<>n autorité morale et sa bonne fui. Quelle fortune pour un ministre tel que Pitt, qui voulait dominer par la raison cl la confiance publique !
H-H HHüHittKRUIH 1HW WiiM»
DIX-SEPTIÈME LEÇON
Influence de la constitution politique sur l’élomience judiciaire. — Eloquence judiciaire des Anglais.— Motifs de cet examen. — Procès politique porté devant la cliambre des lords. — Affaire de Ilastiogs, gouverneur de l'Inde. — Discours dcShcridan à la chambre des communes pour appuyer l’accnsation. — Forme de la poursuite. — Discours de Shcridau et de Burke devant la chambre des lords. — Procès civils et criminels derant le jury. — Erskine. — Esquisse de scs opinions et de sa vie.
Messiki ns ,
Nous sommes rentrés en Angleterre pour entendre de loin le retentissement terrible encore de la révolution française. Nous avons assisté, dans la chambre des communes, à ces premiers débats, où le nom de la France animait si vivement les orateurs. Cc nom, invoque ou maudit, nous le retrouverions sans cesse dans la vie parlementaire •le Fox et de sou rival. La France! ce fui là le
cri de guerre de Pitt cl son prétexte de pouvoir. Le spectacle continu de cette haine vous lasserait plus qu’il ne vous offense. De trop longues analyses justifieraient le reproche que l’on m'a fait d’une admiration complaisante et partiale pour le gcnic de Pitt. Cependant, pour échapper à cc reproche t je ne veux pas tronquer, mutiler de si grands souvenirs; je ne vous en liens pas quittes; nous y reviendrons encore et longtemps.
Blais aujourd’hui , messieurs , comme j'aime mieux manquer de méthode que de variété, je vais, par une digression naturelle, vous occuper d’un autre sujet que l’éloquence politique : nous parlerons de l’éloquence judiciaire telle qu’elle sc développe sous l’influence de la liberté.
Nulle part celle puissance de la liberté qui, fondée sur tes lois; entretenue par les assemblées, vivante dans les mœurs, seinèleàloul dans un pays, nulle part celte âme cl celle voix de la société politique n’agit et ne retentit avec plus de force que dans le débat judiciaire.
Entre les tribunaux d’un gouvernement absolu cl ceux d’un État libre, la différence est incalculable. Une distance non moins grande sépare les tribunaux modernes des tribunaux antiques. Une chose vous a frappés dans les souvenirs de l’antiquité, c’est qu’aucune règle sévère et précise ne dominait la justice, c’est que la justice était la volonté du juge, emportée d'assaut par l’éloquence de l’orateur. Artifices, séductions, menaces, haine, envie, tout ce que la passion peut employer de forces et de levier contre la raison, telles étaient les armes naturelles du combat judiciaire.
Je ne parle que de l’antiquité républicaine et non de ccs temps de l’empire, où il ne restait à l'appui de l’innocence ni liberté, ni morale. Alors la défense était interdite comme une révolte; il n’y avait plus que l’éloquence de la délation, s’acharnant sur un malheureux accablé par le pouvoir et par la loi. Sous l’empire même de Vcspasien, le sénat jugeait à mort des accusés sans défenseurs.
Au contraire, dans les États libres de nos temps modernes, le caractère essentiel de la justice, c'est d’assurer à l’accusé toutes les sauvegardes de la défense cl de la publicité, c’est de n’employer envers lui qu’un langage calme et modéré. Le devoir de l’éloquence, c’est de présumer le juge impartial, de parler à sa raison, à sa conscience et de n’exciter en lui que l’amour de la vérité, ou du moins quedes passions généreuses et bienveillantes. Nulle parlée caractère ne se montre avec plus d'éclat cl cc devoir n'est mieux rempli que dans le barreau anglais. C’est là son litre de gloire. La gloire de l'éloqueucc ne lui appartient pas au tneme degré. D’autres peuples pourront à cet egard surpas-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
ser les Anglais; mais celle haute impartialité, celle probilé de conviction, ce calme consciencieux du juge, des juré9, de racocat île la couronne, celle dignité simple de la défense, ce sont là des attributs inaliénables de la justice anglaise.
Dans une circonstance, cependant, messieurs, ce langage modéré de l’accusation , ce respect de l'accuse, qui distingue les tribunaux anglais, est singulièrement altéré : c'est lorsque la passion politique et parlementaire iuspire et dirige le procès. Mais alors le tribunal est si élevé, les formes si protectrices, que la violence passionnée de l'attaque laisse encore à la justice toute son impartialité majestueuse. Deux formes de justice existent pour les Anglais : cette justice politique qui s’attache a certains prévenus et qui, par l'organe de la chambre des communes, les traduit devant la chambre des lords; celtejustice commune, populaire, naturelle, qui appartient à tout citoyen anglais et lui assure le jugement impartial de douze de scs égaux.
Il faut le dire, celte première, celle solennelle justice, celle justice privilégiée, rendue par la chambre des pairs et demandée par la chambre des communes, elle n'csL pas exemple de passions; car c'est le zcle de parti qui presque toujours lui donne naissance.
Ainsi, soit que, dans une crise violente de la constitution anglaise, les voix âpres et menaçantes delà chambre des communes viennent demander la tète de Straflbrd , trop fidèle conseiller du pouvoir arbitraire; soit qu'à une époque récente de civilisation plus douce et de liberté paisible, Fox, Shcridan, Burke, coalisent leurs talents pour dénoncer et poursuivre lesinjusticesde Hastings, gouverneur de l'Inde, il faut l’avouer, une passion, une partialité digne de Rome et d'Athènes, une insidieuse véhémence sont les armes de l'accusation.
Nous commencerons par ces accusations solennelles, poursuivies au nom des communes devant la chambre des lords, et dont l'animosité rappelle les débats judiciaires des républiques anciennes.
Le procès de Slrafford, tout empreint des passions violentes du temps, est plutôt un acte sanglant de révolution qu'un exemple des procédés de la justice dans un pays libre. D’ailleurs, dans celle cause mémorable, l'acharnement des accusateurs fut sans éloquence et sans génie. L’habileté haineuse de Pytn ne sc retrouve plus aujourd'hui sous la diffusion méthodique deses longues diatribes. Le temps a glacé cette argumentation puritaine. Dans ce débat, l’accusé, la victime, le coupable peutêtre, Slrafford seul fut éloquent. Mais nous ne vouions pas étudier en passant, et comme un épisode oratoire, cette grande question historique. Choisissons de préférence, dans l’époque moderne et ré-
gulièremcnl agitée qui nous occupait tout à l'heure, sous la domination parlementaire de Pilt, l'exemple d'un grand intérêt judiciaire débattu dans les deux chambres d'Angleterre. Arrêtons-nous au procès de Hastings. C’est un monument curieux des mœurs et de la politique anglaises. L'ardeur cl la solennité de l’accusation , les délita de l'accusé, les pièces mêmes du procès, la lenteur de l'examen et l'indulgence partiale du jugement, tout est caractéristique et propre à l'Angleterre. Pour théâtre à de pareils débats, dans nos temps civilisés, il faut un pays à qui la puissance maritime ait donné quelque chose de l'esprit envahisseur des anciens Romains; un pays qui, librement gouverné au dedans, tyrannise au dehors et livre à d'avares gouverneurs ses lointaines conquêtes. Il faut ce monde si riche de l'Inde à piller cl dévorer; et pour que l'intérêt national, malgré le talent des accusateurs, ait entoure cl protégé le coupable, il faut ce dur égoïsme d’un peuple commerçant et dominateur.
Aujourd'hui, les parjures, les rapines, les crimes , qui ont affermi la puissance anglaise dans l'Inde, ont disparu dans la grandeur de l’entreprise achevée. Quand on voit ce vaste continent, ces cent millions d'hommes maintenus en repos et en obéissance par les délégués d’une grande compagnie de marchands, sous l'induenccde l'empire britannique ; quand on voit cet ordre régulier qui a succédé aux dominations absurdes et féroces des princes mahométans et relevé par un joug meilleur les paisibles habitants de ces climats; quand on examine celte politique semblable à celle des Romains, qui n'a pas violemment remué les coutumes, les usages, les lois des vaincus, u’a point tourmenté leurs consciences ; quand on pense que toutefois ce vaste continent s'est progressivement humanisé, qu'on a brûlé moins de femmes , que des brahmanes memes, éclairés par la raison de l'Europe, ont écrit dans leur langage contre cette barbarie, qu'une justice exacte a été assurée aux habitants avec le maintien de leurs lois antiques, que ces peuples se sont accoutumés à y mêler les formes tutélaires des tribunaux anglais, que le code des Hindous et quelques débris des lois maliométanes soigneusement recueillis ont été appliqués par des jurés indiens, et qu'ainsi ce que la civilisation a de plus favorable pour la liberté s’est introduit parmi ces nations immobiles qui n'avaient pas changé depuis quatre mille ans, on a certainement besoin d'admirer ce grand ouvrage de la politique et de la puissance européenne. Mais remontons un peu dans le passé. Que de Qots de sang répandus ! que de princes, mahomclans, indiens, n'importe, trahis, dépouillés , massacrés ! que de noires iniquités froidcmentcommiscs ! Fuis cette dérision singulière de la fortune !
m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
cet exemple, unique dans l'histoire, d'une justice de conquérant, d'un brigandage à main armée, exercé par une compagnie de commerce qui ruine une province , confisque un empire, afin de compléter le dividende de ses sociétaires.
Tel fut longtemps le caractère de la domination des Anglais dans ITudc. Toutefois, malgré celle solidarité qui attachait la nation aux intérêts de la compagnie et l'enrichissait de scs exactions, plus d'une réclamation humaine et courageuse s'était élevée dans le parlement contre les injustices des officiers anglais dans l'Inde. Déjà Clive avait etc accusé. Clive qui, pour son compte, intègre et desintéressé, ce me semble, avait, au nom et au profil de la compagnie des Indes , déployé toute la rapacité d'un brigand. Mais , souvenez-vous de Curiez, si grand homme d'ailleurs; quand vous lisez la conquête du Mexique, écrite par des admirateurs, par des complices de Corlcz, quand vous lisez les lettres mêmes de Curiez, éloquentes comme les récits dc-César, n’y trouvez-vous pas mille aveux naïfs d’une cruauté avare et astucieuse? Un motif explique tout: l'idée que des hommes païens clconquis étaient à peine des hommes. C’était sans doute celte barbare idée qui, effaçant d’une âine généreuse le sentiment du juste, lui faisait croire que la justice cl l'humanité n'ctaienl pas obligatoires envers de malheureux idolâtres.
Dans un temps plus civilisé, un sentiment de même nature , le mépris pour des hommes ignorants et simples a fait en partie les cruautés du colonel Clive. Seulement, ces cruautés commises en pleine civilisation, ces barbaries atroces exécutées sans fanatisme et mêlées à celte gloire de philanthropique réclame l'Angleterre, toutes les fois que celle gloire ne contrarie pas trop son intérêt, forment un contraste plus révoltant et plus odieux.
Clive, accusé, avait etc défendu par sa hauteur d’âme, par la fierté de ses réponses , enfin par sa pauvreté , qui attestait que, s'il fut un vainqueur impitoyable, il était un spoliateur incorruptible, cl que son avare fidélité avait enrichi la compagnie des Indes, sans rien prendre pour lui-méme.
Mais quelqursannécsaprès, une accusation plus forte s’éleva contre un autre gouverneur de l’Inde, dont la gloire militaire avait moins d'éclat, et dont les violences étaient dénoncées par de plus redoutables adversaires: ce fut le fameux Hastings. Quels étaient ses délits ? Je ne puis extraire ici toutes les pièces de cet immense procès; mais un ou deux faits suffiront pour en indiquer le caractère.
Hastings, maître de l’Inde, au nom de la compagnie. tenait sous son empire de petits princes mahométans, de la race de ces Mogols dévastateurs d’une moitié de l’univers; c’étaient le rajah de Bé-
narès, le rajah d'Oude, cl vingt autres. Tous ces princes devaient payer un gros tribut à la compagnie; telle était la première condition de l’alliance; et puis, quand il y avait quelque déficit dans la caisse de la compagnie, quand la récolte on la vente du coton avait été moins productive, on retombait sur les alliés et on leur demandait, sans formalités, un supplément d'impôt. On se servait d'eux aussi pour exercer des extorsions indirectes sur le peuple. Ils étaient d’abord employés comme instruments; puis comme comptables de la compagnie. On leur prenait leurs trésors; on les obligeait de prendre l’argent de leurs sujets, et on leur reprenait cet argent , comme leur propre trésor.
Hastings, à la fin de l’année, au moment où il réglait scs comptes, vit qu’il lui manquait cinqnante millions. Alors il se mit en marche, avec quelques centaines d’Anglais, vers la ville sainte,. la ville sacrée de Bénarès, afin de visiter un de ses alliés.
Sur l’ordre de trouver immédiatement les cinquante millions, le fidèle allié se trouble, s’embarrasse, s’excuse. Avec une audace tout à fait à la Cortez, Hastings s’aventure presque seul dans la ville de Bénarès; cl ces pauvres Hindous, si faibles, si indolents , si timides qu'ils soient , ont une velléité de commcncemcnldc révolte. Mais bientôt les sabres elles fusils anglais abattent toute résistance. La forteresse et tous les trésors du rajah sont pillés. Mais les soldats anglais, malgré leur discipline vantée, prétendirent avoir pillé celle fois pour leur compte; et tous les trésors furent perdus pour Hastings et pour la compagnie.
Il fallait cependant trouver les cinquante millions qui manquaient au budget. Hastings projette alors de marcher vers un autre de ses alliés, le rajah d’Oude. Ce prince avait une mère et une sœur, les princesses begoum. Ces noms un peu bizarres ont tant figuré dans le procès, qu'ils vont nous devenir familiers.
Retirées dans l'asile du Zcnnanah(cc sont les harems de l’Inde), les Begoum avaient d'immenses richesses, que l’imagination cupide des Anglais grossissait encore.
Hastings accuse ces femmes timides d’avoir conspiré conirc la puissance anglaise cl fomenté la sédition de Bénarès. Sur ce préteile, il charge le propre frère, le propre fils de ces princesses, le rajah d’Oude, de les punir en son nom, de les dépouiller do leurs trésors. Des soldats anglais sont donnes pourauxiliairesâce fils envoyé contre sa mère. Le rajah partit pour celle honteuse mission. Il s’empara sans obstacle de la ville et du palais des princesses : mais le préjugé de l’Inde, auquel les Européens même s'étaient insensiblement habitués, arrêta les spoliateurs à la porte du Zennanah, plus
CjOOQlC
TABLEAU DU DIX-HUITIEME SIECLE. 4fi!)
iuv iolalilc encore qae les sérails mahométans. Hastings alors fil saisir deux vieux eunuques, confidents des Begoum, el les fil mettre à la torture jusqu'à ce que les princesses épouvantées eussent livre leurs trésors. Celte expédition rapporta cinquante millions. Après s'étre servi ainsi du fils pour dépouiller la mère, Hastings se joua cruellement de ce misérable allié et lui enleva ce qu'il lui avait assuré par un traité, pour salaire de son obéissance. Si ce mélange de fraude, d'avarice eide lâcheté, vous parai: moins odieux encore que les cruautés inoufes du proconsul romain, songez à la différence des temps, au progrès de la civilisation et des mœurs, et vous avouerez que le crime n'est pas moins grand.
Tels étaient, messieurs, les faits que les orateurs les plus éloquents de l'opposition anglaise dénoncèrent à la chambre des communes, pour être poursuivis devant la chambre des lords.
Burkc proposa d'abord l’accusation de Warren Hastings, comme prévenu de haute trahison. Celte motion, développée avec beaucoup d’éloquence et soutenue par Fox, fit plus d’impression sur la chambre des communes qu'elle n'eut de popularité dans le public. L ‘intérêt anglais, le zèle commercial, le mépris pour les vaincus, la faveur naturelle pour les victorieux et les habiles , tout cela protégeait et enveloppait Hastings. Les esprits ne furent uii peu échaufTés, dans l'intérêt de la justice et de l’humanité , que par l'éloquence de Sheridan. Consultons les témoignages contemporains sur l'effet immédiat de son discours.
Pendant cinq heures et demie, .1. Sheridan, par nne improvisation d’une beauté sans exemple, commanda l’attention et l’admiration générale de la ebambre qui était singulièrement nombreuse. Il unit à la force d’argumentation la plus convaincante, la plus lumineuse précision de langage et le plus admirable mélange de gravité. de grâce, de plaisanterie, de pathétique, de colère. Tous les préjugés furent successivement vaincus par celte combinaison de tant de talents réunis. Les auditeurs furent tellement fascinés par l’éloquence, qu'au moment où M. Sheridan s’assit, la chambre entière, les députés, les pairs, les étrangers , éclatèrent en tumulte d'applaudissements, et , par une forme d'approbation inusitée dans la chambre, battirent plusieurs lois des mains. M. Burke déclara que l’on venait d'entendre le plus merveilleux effort d’éloquence, dclogique et d’esprit réunis, dont il y ait souvenir. M. Fox dit que tout ce qu'il avait jamais entendu, tout ce qu’il avait jamais lu, comparé à ce discours , s'évanouissait comme un nuage devant le soleil. M. Pitt reconnut que ce discours avait surpassé toute l'éloquence des temps anciens et des temps modernes, et qu’il offrait l’exemple de tout ce que le génie et l’art pouvaient fournir pour agiter et dominer les âmes.
Celte impression fut si vive, que la chambre restait dans une sorte d'éblouissement et de stupeur ; un ami de M . Hastings essaya vainement de faire entendre quelques mots et se rassit. Plusieurs membres déclarèrent que, venus avec une disposition favorable à l’accusé, leur esprit avait été comme éclairé d'une lumière irrésistible. Quelques autres demandèrent un intervalle, avant de prononcer, sc défiant de l'extrême puissance qui venait d'étre exercée sur eux.
M. Fox et M. Taylor répondirent qu’il était peu convenable et peu parlementaire de retarder un vote, â cause même de la forte conviction opérée dans les esprits.
Mais Pill, qui n'était pas fàclsê de prolonger ce procès et aimait mieux voir l’ardeur éloquente de l’opposition s'épuiser sur le gouverneur de l'Inde que sur le ministère, appuya la demande d’ajournement, avec des termes ingénieux et flatteurs pour l’amour-propre de Sheridan. Il déclara qu'avant de rien décider, il fallait sc donnerau moins le temps de eortir du cercle de l'enchanteur.
Voilà donc Sheridan très-satisfait de son triomphe, et la délibération remise. Enfin la chambre vota l'accusation : mais plusieurs années s'écoutèrent avant le jugement.
Malheureusement, ccl admirable discours que vous attendez, que vous voulez comparer avec les éloges excessifs de Fox, de Burke, il est perdu , il u'oxislc plus, il s'est évaporé. Sheridan, qui souvent travaillait avec un soin spirituel cl minutieux, Sheridan qui improvisait peu , improvisa cette fois ; c'est-à-dire, une profonde élude avait mis sous scs yeux tous les faits, tous les détails, tout le système politique de l'Inde; peut-être même avait-il prémédité les principaux points de son discours. Mais le discours entier jaillit d'inspiration.
On peut le croire, avec celle vive et heureuse nature, animée parla chaleur du débat, par l'électricité d'un grand auditoire, par l'action soudaine qu’il exerçait el par cette puissante réaction de la parole sur l’orateur lui-méme, Sheridan s'emporta bien au delà de ses premières pensées. Il dédaigna scs notes el fut entraîné par le hasard de son génie.
Sheridan, le 7 octobre 1785. a donc été le plus éloquent des hommes, au jugement de ses compatriotes el de scs rivaux. Il faut y croire de confiance ; car nous ne pouvons le vérifier. De ce long et admirable discours, il n'est resté qu’un faible débris; c’est un extrait inséré dans YAnnual Regitter, extrait fort court, eu style indirect el sans couleur.
Je croirais que Sheridan fut lui-méme embarrassé du prodigieux succès de son discours , qu’il cul peur de sa gloire. Il était paresseux el distrait. D'ailleurs, il savait sans doute que retoucher des parolcsdites, corriger à froid la vive inspiration du moment, est un travail difficile, obscurci ingrat, qui donne autant d’impatience que l'on avait eu de verve : il l'abandonna. Peut-être fit-il bien. Il aurait eu beau raccommoder, embellir son discours accidentel, il n’aurait pu retrouver cette séduction immédiate, celte vive fascination que produit In parole, cet éblouissement volontaire, celle association des auditeurs au triomphe de l'orateur improvisant, ce partage de ses émotions , celte création commune, pour ainsi dire, qui met une sorte d'égofsme dans leur enthousiasme. Tout cela meurt, disparaît sur le papier : il reste des beautés éteintes et des fautes
lisibles. Sheridan ne voulut (vas publier scs paroles, ri il les laissa se perdre pendant qu'elles étaient admirées.
Maintenant, essayerons-nous de conjecturer, par quelques faibles restes, ce que la parole primitive dut avoir d'original et de puissant?
- Parmi les parcelles desséchées de son discours, voici un fragment où l'on sent vibrer l'âme de l’orateur. Par une rencontre assez remarquable, on tâchait de justifier llaslings, à peu près comme Cicéron rapportequ'on défendait Verrès. On disait: Oui! il a opprimé les sujets de l'empire; oui ! il a dépouillé de vieilles princesses de l'Inde qui gardaient des trésors inutiles ; il a fait mettre à la tortore quelques esclaves fidèles ; mais c'est un esprit supérieur; c'est un grand générai :
Un ni imperatori 1 1 lainen objicilur.
Sheridan repousse celle apologie avec la même vigueur de raisonnement eide moquerie, que Cicéron opposait aux admirateurs du talent militaire de Verrès :
Pour apprécier, dit-il, la force d'une telle défense, il suffit de considérer en quoi réside cet imposant caractère de grandeur et de génie. Ne doit-on pas seulement le reconnaître dans de grandes actions dirigées vers de grandes fins? C'est là que je place la grandeur véritable. Il y a, je le sais, une autre espèce de grandeur d'esprit, qui consiste à exécuter hardiment une mauvaise action et à poursuivre avec audace un but odieux; mais les actions de llaslings n’ont ni l'un ni l'autre de ces caractères, nas même le dernier. Je ne vois rien de grand, de fort, de hardi dans ses mesures et dans son esprit. Au contraire, il a poursuivi le but le plus coupable par les moyens les plus vils; il a toujours tyrannisé, ou trompé, ou menti ; il a été tour à tour Denvs le Tyran et Scapm. Autant on pourrait comparer le rampement tortueux d'une vipère au vol droit de la flèche, autant on peut comparer la basse duplicité et l'ambition sanguinaire de Hastmgs à la générosité hardie d'un grand dominateur. Je ne vois dans tout ce qu’il a fait qu'une masse hétérogène de qualités contraires, et rieo de grand que ses crimes, et ceux-ci rabaissés encore par la prtitesse de scs motifs, etc., etc.
Sheridan continue celte vive attaque par un sar. ca&nic, qui m'étonne dans la bouche d'un Anglais ; carcc sarcasme peut aller plus loin que Baslings, et atteindre presque la nation entière daus ses habitudes cl son génie.
Je me souviens d'avoir entendu dire à un savant et honorable gentilhomme, X. Uundas, qu'il y avait dans la constitution et dans la forme de la compagnie des Indes quelque chose qui communiquait à toutes ses opérations les principes sordides de son origine, quelque chose qui mêlait à I administration politique et même aux entreprises les plus hardies la mesquine avidité d'un brocanteur et l'audace d'un pirate. Ainsi , dans leurs transactions militaires et civiles, on voit les membres de la compagnie envoyer des ambassadeurs qui mettent à l’enchère, et des généraux qui font te commerce. Nous avons vu une révolution faite par déposition de témoins assermentés. Une ville est assiégée pour le payement d’une lettre de change, uu prince détrôné pour établir la balance d'un compte. C'est ainsi qu'ils ont fait un gouvernement qui unit à la majesté dérisoire d'un sceptre sanglant les petits (rafles
d'uu marchand , et qui, tenant un gourdin dans sa main gauche ; vide les poches de sa main droite.
Celle bouffonnerie véhémente, ces dérisions des guerres commerciales et de la domination mercantile des Anglais, voilà le passage le plus curieux qui nous reste de ce discours si vanté! Sheridan avait dignement terminé par une invocation éloquente à la justice des communes.
Vous ne pouvez, disait-il, concevoir quelle serait la joie de ce peuple délivré: vous ne pouvez entendre les cris a’allégresso qu’un vote de cette chambre ferait pousser dans ce vaste continent de l'Inde. Que la Grande-Bretagne montre sa force aux nations ; qu’elle étende son bras au delà des mers, et que, par un signe de sa volonté, elle sauve de la destruction tant de millions d'bommes éloignés d’elle. Croyez-vous que les bénédictions de ce peuple sauvé se dissiperont dans l'air ? Non, c'est le ciel même qui deviendra votre débiteur; c'est lui qui recevra les acclamations de gratitude et de reconnaissance, les prières et les bénédictions de ce peuple entier. C'est dans cette confiance, monsieur l'orateur, que je demande que Warren llaslings soit accusé devant la chambre des pairs. J'ai dit.
Ce procès , qui n'csl que politique devant la chambre des communes, ce projet d'accusation, qui, adopté par elle, n'est qu’une sentence morale portée sur llaslings, va devenir un vrai débat judiciaire, en arrivant à la barre de la chambre des lords. Ici , permettez quelques détails nécessaires.
La chambre des communes nomma, suivant l'usage, un comité pour diriger et soutenir l'accusation qu’elle avait décrétée. Ce comité choisit des orateurs, pour porter la parole devant les pairs. Les principaux furent Sheridan et Burke.
Après un délai fort long , la chambre des pairs se réunit dans la grande salle de Westminster. Sheridan parait à la barre pour exposer l'accusation au nom des communes d'Angleterre.
Vous savez que, dans la pratique anglaise, rien n’csl plus rare que de pareilles accusations. Le droit d'accuser les ministres, par exemple, est écrit dans la loi, mais ne s’exerce presque jamais. C'est là même que vous pourrez reconnaître le grand sens de Mirabeau et l'interprétation ingénieuse et vraie qu’il donnait â la constitution anglaise , dans sa réponse à Mounier. Avant que la chambre des communes ail résolu l’accusation , avant que le comité soit nommé, avant que les directeur* de l’accusation soient choisis, avant que l'accusation arrive à la chambre des pairs et que la chambre des pairs soit assise pour juger, uu ministre est tombé, remplacé, oublié. Si llaslings avait été ministre , probablement accusé de son vivant, c'est-à-dire, du vivant de son ministère, il aurait cessé d'étre poursuivi après sa chute. Mais, gouverneur del'Inde, ce n’élait pas un intérêt d'ambition, une rivalité de pouvoir qui lui avait suscité des adversaires; scs loris n'élaient pas eipiés par
la fin de sa mission ; sa présence en Angleterre les rappelait et animait ses accusateurs.
Ce Tut Sheridan qui porta le premier la parole à la chambre des pairs. Un immense et brillant auditoire était réuni, une grande attente excitée. Sans doute, quelque partialité se conservait en faveur de Hastings, surtout dans les hommes de la cour, qui croient toujours leur cause intéressée au maintien et à la défense des abus du pouvoir. Cependant le souvenir du mémorable discours de Sheridan à la chambre des communes, le préjugé d’une décision de cette chambre, la lumière déjà répandue sur l'administration tyrannique de Tlndc, favorisaient le talent de l’orateur.
Le second discours de Sheridan a été beaucoup moins vante que le premier. Cependant il faut vous dire le jugement de Burkc. Ce sera une leçon de modestie pour vous. Si quelque jour vous êtes orateurs, membres d’une assemblée, vous saurez d’avance ce qu’il faut penser des éloges de parti et quelle admiration complaisante se prodiguent entre eux les rivaux politiques.
Après le plaidoyer de Sheridan, Burke déclara :
•> que de tous les genres d'éloquence connus dans « les temps anciens ou modernes , de tous les » exemples que pouvaient offrir la subtilité du » barreau, la dignité du sénat, l’austérité de la « chaire, rien n’était comparable au discours que u la chambre venait d’entendre dans la salle de « Westminster : que jamais orateur sacré, jamais « écrivain célèbre ne s’était élevé au niveau, soit de « celle pureté de sentiments, soit de celle variété « de connaissances, de celle force d’imagination,
« de celte piquantejustesse d’allusion, soit de cette «< beauté de style, de celte énergie de langage;
» enfin, que depuis l'éloquence jusqu'à la poésie,
« il n’ètait pas un genre, pas une forme de talent,
» dont il ne fût possible de trouver le plus parfait « modèle dans quelque partie de ce discours, qui « avait fait une trop vive impression sur les esprits « de la chambre pour être jamais oublié. »
Ce symétrique et accablant éloge m’embarrasse un peu; car, cette fois, nous avons le discours presque entier, les paroles mêmes de Sheridan, prises sur le fait et en partie conservées.
Vous savez, il est vrai, ce que pensaient les anciens de ccs infidèles reproductions de la parole :
« Aliud tut bona actio ; aliutl, bona oratio. Autre chose un bon discours parlé ; autre, un bon discours écrit, n Les défauts du discours écrit sont presque les mérites de la parole improvisée. Que de fois le vice de l’expression soudaine est corrige par la vérité de l’accent ! Que de fois les répétitions, les superfluités du langage accidentel paraissent naturelles, heureuses, nécessaires! Et puis, quand
cela tombe sur le papier rien n'est plus froid. Aussi Fox, abordé par un homme qui sc félicitait d’avoir recueilli son discours sans omettre un seul mot, répondait : « Si vous avez écrit tout ce que j’ai dit, tant pis; cela doit faire un mauvais discours à lire, n
Mais si celle épreuve est une pierre de louche dangereuse pour la gloire littéraire d’un orateur, c’est un excellent moyen d’apprécier ce qui est eu lui et de reconnaître ce qu’il a de naturel, de vérité, de vivacité.
Je vais lâcher de remarquer rapidement moins les beautés que les effets du discours de Sheridan. Obligé de lutter contre lui-méme, de répéter, pour obtenir la condamnation, ce qu’il a dit pour obtenir l'accusation, il se transforme, il sc renouvelle. Il a changé de langage; il parle sous une autre inspiration; il est plus grave, plus modéré, plus judiciaire.
Dans un début majestueux , plein du respect de la constitution et de la loi , il renonce à cette animosité d'accusateur qu'il avait montrée devant la chambre des communes; il détermine admirablement le devoir du juge et la nature de la conviction qui doit l’éclairer. Il n’y a peut-être que l’Angleterre où de telles paroles soient naturellement inspirées par les lois du pays. Elles rappelleront quels sont, aux yeux d’un Anglais, les vrais caractères de l’évidence judiciaire.
Vos Seigneuries , j'en ai la confiance , ne croiront pas que. si je demande une réparation nécessaire pour l'honneur anglais, je veuille pour cela que l’on fasse un exemple sur le prétenu, sans avoir la preuve complète et légitime de sa culpabilité. Non , milords , nous le savons bien ; c’est la gloire de la constitution anglaise, que ni le bruit de la commune renommée, ni le caractère d’un homme quel mi’il soit, ni l’ascendant et le pouvoir d'un accusateur, ni nnlérét moral et politique, ni même la secrète conviction de culpabilité, que le juge peut renfermer dans son sein, n’autorisent une cour anglaise à rendre sentence, pour toucher un ebeveu de la tétc, ou effleurer ta propriété, la réputation, la liberté du plus pauvre sujet qui respire l'air de celte équitable et libre contrée. Nous savons, milords , que la culpabilité légale n’existe pas sans la preuve légale, et que la règle qui défmit l’évidence est autant la loi flu pays que celle qui définit le crime. Nous savons enfin, quil faut non-seulement la réalité du crime et la conviction du juge, mais encore des preuves extérieures et des preuves morales, tellement évidentes que cette conviction, le juge ne puisse la refuser.
Ainsi ce n'est pas la conscience vague, spontanée du jury, qui fait la règle du jugement; c’est la conscience éclairée par des preuves régulières, évidentes. Le juré, qui croit instinctivement , ne doit pas être satisfait cl doit s’abstenir tle condamner, jusqu’à ce qu’il croie légalement. La conviction même ne lui suffit pas, sans la démonstration.
Sheridan reprenait ensuite la vive peinture des violences arbitraires de Hastings. Les principaux
agents du gouverneur sont mis en scène par l'imagination dramatique de l’orateur. IVéloqueules descriptions retracent les coutumes de l'Inde cl nous transportent sous ce beau ciel d’Orient, au milieu de ces peuples indolents cl timides, opprimés par l'impitoyable activité des Anglais. Ici , l’orateur vous montre le palais d’un prince indien, idole sans pouvoir , charge d’or et de diamants , proie facile offerte à l'avidité du gouverneur; ailleurs, il décrit ses retraites de femmes de l’Inde, espece de sanctuaire, où elles sont plutôt enchâsaica que captives, et d’où elles ne sortent jamais, môme avec un triple voile. Il montre ces saints asiles profanés par la rapacité de llastings. C'est la chaleur accusatrice et l’imagination pathétique de Cicéron dans le a fer rinça; c’est la même abondance de paroles vives et pittoresques. Rien de plus rare dans l éloqucnce anglaise qui veut surtout avoir raison et sembler impartiale. Mais dans ce procès Sheridan a rassemblé toutes les formes de l’éloquence, depuis l'invective antique, jusqu’à cette religion de la loi, ce respect dos droits de l’accusé, qu’il exprime d’abord.
II restait un argument, une excuse en faveur de llastings, la nécessité, la raison d’Èlat. Après avoir essayé de défendre ses actes, on finissait par dire qu’il avait été forcé d’agir ainsi. Sheridan répond avec ce mélange de colère et d’ironie, où surtout il excelle :
Nécessite d’Etat, dira-t-on! Non. milords, la nécessité d’Etat, cct impérieux despote, garde encore quelque générosité. Sa démarche est hardie: «es volontés rapides; «a main terrible et saisissante. Mais ce qu’elle fait, milords, vile l’avoue ; elle dédaigne une antre justification que ces grands motifs qui ont placé Icsccptrede fer dans ses mains. Mais une nécessité d’Etat qui fraude, escroque, qui cherche à^se tapir derrière les pans d'une robe déjuge, une nécessité d’Etat qui tâche de tirer de quelques propos et de quelques rumeurs subalternes sa pitoyable justification ; non , milords, ce n’est pas là une nécessité u’Etat ; arracher-lui son masque et vous ne verrez qu’une basse et vulgaire avarice, qu’un misérablepéculat,qui se cache sous defastueux déguisements et diffame l'honneur public, au profit d’une fraude particulière. S’il y avait dans cette circonstance quelque nécessité d’Etat, esscnticllcau salut de l’Angleterre, si qurlque grand homme étendant les conquêtes de l'Angleterre, si quelque amiral portant au loin la vengeance et la gloire de l'Angleterre, était forcé à quelque acte de violence, pour nourrir ceux, qui versent leur sang pour la Grande- Bretagne; si un général défendant une forteresse , et là. renfermé comme un aigle dans son aire, était obligé, pour le salut de ses t roupes, d’user dcqtielque violence passagère, justifiée par le succès, croyez-vous que les communes ^Angleterre viendraient l’accuser pour un tel acte de nécessité? eroyez-vous que je porterais la parole?Non.
Vous voyez que Sheridan faisait ses réserves.
Cette éloquente accusation se prolongea pendant trois jours, sans amener de jugement. I.c procès fut encore remis. Longtemps après, Burke à son tour porta la parole avec non moins de véhémence cl de solennité. Le nom seul de Burke excite l'attente et prépare à l'admiration. Sans doute
aussi cet homme, que nous voyons, emporta par un sentiment excessif de pitié généreuse, lancer anathème sur tout un peuple, devait trouver dans son âme une vive indignation contre la tyrannie d'un proconsul.
Cependant, son discours, qu’il a recueilli lui même, est loin de remplir l'attente du lecteur. Ce n’est plus une improvisation ; et ce n’est pas un discours écrit. Une sorte d’exagération qu’on a prise quelquefois pour du génie et qui nous parait de l’emphase, altère ce que l'indignation de l’orateur a de plus énergique et de plus vrai.
Celte éloquence de Burke, qu’on a faussement égalée à celle du plus célèbre écrivain de notre époque, a trop de pompe et de lenteur pour le débat judiciaire.
Quelques morceaux d’apparat, qui brillent dans son discours, paraîtraient aujourd’hui froids cl hyperboliques. Il y règne une sorte de monotonie fastueuse et un faux sublime d’images. Je n’en donnerai pour exemple que la péroraison même de l’orateur :
Milords, les communes attendent l’issue de eette cause avec un tremblement d’inquiétude. Il y a vingt-deux an» qu'elles y sont occupées; et de ces vingt -deu* ans, sept ont été employés au jugement. Elles regardent les intérêts les plus rbers du pays connue engagés dans le procès. Elles sentent que l’existence de la constitution mcrnc en dépend. La justice de Vos Seigneuries s'élève et domine dans le monde; mais elle domine au milieu d’un vaste amas de ruines qui l’entourent, dans tous les coins de l'Europe. Si vous affaiblissez la justice, et par là les liens de la société, l’autorité si bien tempérée de cette cour, qui, je m'en fie à Dieu . durera jusqu’à la fin des temps, recevra une blessure fatale que le temps ne pourrait guérir. Milords, ce n’est pas la criminalité du prisonnier, ce n'est pas le droit des communes à demander jugement contre lui, ce n’est pas l’honneur et la dignité de celte cour, ce n’est pas l’intérêt de plusieurs millions d’homraesqui seul réclame votre justice. (Juand les flammes dévorantes auront détruit ce globe périssable et qu’il aura disparu dans les abîmes de la nature, d'où il a été appelé à l'existence par son grand Créateur, alors, milords, quand toute la nature, les rois, les juges mêmes répondront de leurs actions, alors paraîtra ce qui précède la création même, je veux dire l'éternelle justice . c’ctait l’attribut du Dieu de la nature avant la création des mondes. Il restera près de lut quand le» mondes périront : et la partir terrestre de cette justice confiée à vos soins est maintenant remise solennellement dans vos mains par les communes d’Angleterre. J’ai achevé.
N’y a-t-il pas là, messieurs, malgré la grandeur réelle de la situation et des souvenirs, une sorte d’emphase cl de bombaat, pour me servir d’une expression anglaise, difficile à traduire, mais intelligible par le son?
Voilà, messieurs, les plus célèbres monuments de l’accusation politique chez les Anglais. On y retrouve la partialiic haineuse, ou l'indignation civique de l'antique Forum, mais avec moins de grandeur cl de simplicité. Le barreau britannique nous offre une autre éloquence judiciaire où éclatent davantage les plus beaux attributs de la liberté
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
moderne. Celle éloquence, c’cst celle qui, s’interdisant loutcpassion, ne s'adresse qu'à la conscience du jury. Elle n'est pas cependant étrangère à la politique : car la politique se mélo à tout dans un État libre. Les procès de liberté de la presse, la défense des accusés pour crimes d'Etat, lui offrent de grandes occasions; et plus d’une fois les libertés publiques de l’Angleterre ont paru triompher dans la déclaration particulière d'un jury.
Un homme, dans le barreau anglais, vers la (in du dernier siècle et jusqu’à nos jours, a souvent illustré son nom par des causes et des succès semblables. En m'écoutant, vous avez nommé Erskinc, chancelier et pair d'Angleterre.
Rarement, vous le savez, un habile avocat devient un grand orateur politique. Les deux talents ne s’excluent pas, sans doute; nous en avons sous les yeux une preuve éclatante. Mais rien n’est plus variable, à la fois plus étendu et plus limité, que ce don de la parole. Déplacez tel orateur; il n’est plus le même. Les Anglais l'ont souvent remarque. A la faveur de la vie politique commencée chez eux de 6i bonne heure, ils ont éprouvé que la meilleure préparation pour la tribune, était la tribune même. Les grands intérêts du pays saisissant d’abord un esprit jeune et plein de force, le forment bien mieux à l'éloquence que ne peut faire une profession souvent occupée d’intérêts privés et subalternes.
On remarquait encore à ce sujet, que la méthode du législateur diffère beaucoup de celle du jurisconsulte. L'un doit s'élever à la théorie de la loi, tandis que l’avocat même le plus éclairé abuse souvent des incertitudes et des imperfections de la loi, pour faire triompher sa cause. Le talent de l’orateur politique veut quelque chose de plus impartial et de plus vaste, un regard jeté sur tous les intérêts du pays à la fois, tandis que le coup d'œil de l’avocat, si net et si rapide, est nécessairement restreint et partial. Mais en Angleterre comme en France , à ces raisonnements on peut opposer d’illustres exemples : Romilly et Brougham ont passé avec éclat du barreau à la chambre des communes.
Erskinc, le premier des orateurs du barreau anglais, n'eut pas tout à fait la même gloire. Sa vie heureuse et pleine par le travail et le succès, nous le montre d’abord enseigne de vaisseau, puis officier, ensuite avocat, député des communes, ministre , enfin membre de la chambre des lords. Il porta dans le barreau, encore assujetti aux traditions de la routine, un caractère de talent original et nouveau. Mais conduit par sa réputation de grand avocat à la chambre des communes, paraissant tard, pour l’Angleterre du moins, au milieu de cette élite d'hommes politiques, il fut inférieur, il fut cclipsc. Uii honora beaucoup sou caractère, sa
fidélité dans ses amitiés , sa défense inébranlable des principes constitutionnels. Son éloquence eut peu d’éclat cl de pouvoir.
C’est donc sa supériorité dans- le barreau qui fait encore aujourd'hui son titre. Mais ce n’est pas seulement parce qu’il fut un avocat habile, éloquent , mais parce qu’il porta dans la plaidoirie l’intégrité du juge et le zèle le plus éclairé, le plus opiniâtre pour la liberté civile et politique.
A l'époque où les malheurs de la France, où les violences, les crimes, qui avaient souillé sa liberté naissante, produisaient dans l’âme des Anglais une sorte de repoussement cl d’indignation , à cette époque où, par la force réprimante, quelquefois excessive, que la liberté trouve en cllc-mèmc , les jurés anglais, le public anglais poursuivaient avec une rigueur singulière tout complice présumé des opinions de la France, Erskine, calme, impassible, se montra le défenseur constant des accusés politiques; c’est ainsi qu’il plaida pour un homme dont il n’aimait point les doctrines irréligieuses et violemment démocratiques, mais dans lequel il crut voir la liberté de la presse attaquée, Thomas Payne. Dans une autre occasion, lorsqu’une apologie de Hastings, pleine de récriminations et d’insultes contre la chambre des communes, était poursuivie devant le jury, Erskine, préférant à tout la liberté de la presse, défendit, au préjudice de ses propres amis, l'avocat imprudent du gouverneur de l'Inde.
Enfin, la liberté de la presse est redevable à Erskinc de sa plus belle garantie; ce fut lui qui revendiqua le plus puissamment les droits de jury contre la doctrine arbitraire de lord Mansfield ; ce fut lui qui, dans la défense du doyen de Sainl- Azaph, fit ressortir le principe tutélaire de la double autorité du jury et de sa compétence sur l'intention comme sur le fait. S'il fut condamne, il vit, deux ans après, un bill du parlement faire de son opinion la loi du pays. Et, lorsque plus tard le succès de ses amis politiques, la faveur publique, le crédit de son nom, relevèrent à une grande dignité, quand il devint pair du royaume, grand seigneur, il prit des armoiries, scion l'usage; mais dans ses armes, il mit pour écusson ces mots : Les droits du jury. Telle est cette vie, partout conséquente avec elle-même , d’un grand citoyen anglais; tel est Erskine, dont le caractère est trop pur et trop noble pour que son éloquence ne doive pas encore nous occuper.
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DIX-HUITIÈME LEÇON
Uigressiou apologétique.— Quelques détails encore sur les procès politiques. — Circonstances du procès de lord Melville.— Caractère du barreau anglais. — Causes principales plaidées par Erskine devant le jury. — Alliance remarquable, dans cet orateur, de l'espritd'e liberté et du sentiment religieux. — Sa défense des Droit » de l'homme, de Thomas Payne. — Son accusation contre VAqt de ration, du même auteur. — Autre procès de liberté de la presse. — Affaire de Napoléon contre Pelletier. — Macintosh, avocat de Pelletier.— Portrait de cet orateur célèbre. — Citation. — Résultat du procès.
Messieurs,
Avant de reprendre l’examen qui doit nous occuper, il faut que je me défende, que je inc justifie. Mon plaidoyer ne sera pas long.
On m’a récemment adressé une lettre amère cl bien écrite, pour me reprocher une admiration aveugle, une partialité, on disait presque une servilité envers Pilt. Je regrette qu’il se trouve encore, dans quelques personnes qui font partie de cet auditoire, des préjugés que, je l'avoue, dans ma bonne foi je croyais éteints par la réflexion et le temps, f/auteur de cette lettre, persuadé que mes éloges de Pitl sont une espèce d’apostasie de pays et de principes tout à la fois , signale ce ministre comme un homme pervers, un scélérat politique, un Borgia nouveau. Prenant des libelles pour des autorités, il affirme que la mort violente de tel souverain est l’oeuvre de Pitt, que tel meurtre fut payé par lui, telle révolution irrésistible et toutepuissante dirigée par sa main, tel attentat de cette révolution consommé par scs ordres. Je pensais que ces paradoxes de la haine conlcmporai ne avaient disparu. Je me trompais. Tout ce que je puis dire maintenant, c’est qu’une étude des monuments originaux, peut-être aussi attentive que celle de mon rigoureux contradicteur, m’a convaincu que si Pilt portait au plus haut degré l'cgoïsmc du sentiment anglais, s’il détestait encore plus les victoires de la France que les crimes de la révolution, s’il n’eut pas celle philanthropie, cette générosité de sentiments que nous aimons, que nous admirons, cependant il montra, dans ce poste si corrupteur cl si difficile de ministre d’un grand empire, une probité politique assex rare. Cet homme, qui a gouverné vingt années, sans qu’une action coupable puisse être notoirement démontrée contre lui, n'est pas indigne que son nom soit répété avec estime devant un auditoire français. D’ailleurs, messieurs, quel a été mon but dans celle digression sur l’Angleterre? Ce n’était pas l'apothéose de Pilt; ce n’était pas de préconiser un grand caractère étranger. Ce sont les principes mêmes de la liberté civile el politique , dont j’ai voulu montrer la salutaire
puissance par l'exemple d’un pays et d’un homme. C’est la liberté légale, c’est le gouvernement constitutionnel que j'ai loués dans le panégyrique d’un homme qui leur devait sa force el sa gloire. Permis à vous, permis à moi de ne pas avoir de prédilection pour Pilt. Mais je crois impossible de nier ses rares talents et de ne pas avouer, avec M“* de Staël, qu’il tenait à la liberté au moins par son génie, qu’il avait besoin d’elle, comme elle avait besoin de lui. Au milieu de ces luttes orageuses et régulières d’une liberté appuyée sur la loi, il a paru un des plus grands athlètes de la parole, ii a été le ministre dirigeant de l’Europe; il a montre tout à la fois la supériorité du génie parlementaire sur les conseils des rois absolus el la force d’un État libre contre un peuple en révolution. Parlant de l'éloquence moderne, pouvais-je oublier un si grand exemple? pouvais -je méconnaître le génie d’un homme qui a régné par la parole , ce qui vaut mieux, quoi qu’on en dise, que de régner par la censure et par le sabre? Voilà mon excuse. (Jpplaudiswmentt.)
Je reviens maintenant, messieurs, aux discussions du barreau britannique. Je cherche le caractère de l’éloquence anglaise, appliquée à ces débats qui tiennent de la liberté politique el du droit civil. Ce caractère ne se retrouve pas seulement dans les procès solennels jugésdevant la chambre des lords; ii appartient à beaucoup de débats portés devant les tribunaux anglais , c’est-à-dire devant le jury.
Ces grandes causes politiques, ces grandes accusations de ministres, sont très-rares; c'est Vultima ratio qui , presque toujours , est prévenue ou évitée par une chute accidentelle ou uue retraite volontaire.
Dans les quarante années qui nous précèdent, parcourant les annales judiciaires du parlement anglais, je ne trouve, avec les procès de Hastings, qu’une seule cause politique, celle de lord Melville. Quelques détails rattacheront ce fait particulier à la politique générale.
Un des caractères de Pitt avait été d'attirer, de soumettre à lui les hommes qui , supérieurs dans les affaires , n’ont pas cependant le haut génie du gouvernement et dont l’habileté a besoin d’un chef el d’un guide. Pilt sc servait d’eux , les laissait parler à côté de lui, après lui, les faisait sous ministres, ministres, et gouvernail. Un des plus habiles de ces hommes d’Etat auxiliaires, était Dundas, depuis lord Melville. Savant cl célèbre avocat d'Écosse, il avait été conduit à la chambre par sa réputation d’orateur, et s’était aussitél distingué par le talent politique et celte ambition un peu secondaire, mais active ci décidée qui l’appelait au gouvernement. Il avait suivi Pitl dans ce débat sous la régence.
dont je vous ai naguère entretenus. Il en fut récompensé par plusieurs fonctions importantes, entre autres celle de trésorier général de la marine, place qu’avait occupée lord Chatam.
Dans le gouvernement anglais, si vanté, il y avait alors de grands et singuliers abus: la comptabilité n’était pas fort régulière , ni aussi nettement ordonnée que dans d'autres pays moins libres. On sait les dilapidations du père de Fox, lord Holland.
Il mourut sans avoir éclairci ses comptes.
Lord Melville, dans sa place de trésorier général de la marine , n'cul pas une administration moins suspecte et moins embrouillée. Les revenus de celle place s’augmentaient autrefois de diverses remises, indemnités, placements facultatifs des fonds de l’État, toutes choses obscures et favorables aux illégalités du preneur. En 1782, un bill du parlement, voulant remédier à ces abus, avait modestement réduit à quatre mille livres sterling les appointements du trésorier général de la marine. Il paraît que lord Melville ne sc contenta point de cette réforme; et on l’accusait d'avoir, pendant seize ans d’administration, de 1784 à 1800, éludé la décision de la chambre, qui ordonnait que les fonds de fa marine fussent déposés à la banque, sans pouvoir eu sortir jamais, que pour une application immédiate et expresse à quelque partie du service de la marine. On peut s'étonner, sans doute, qu'une règle si positive ail été si longtemps violée sans réclamation. Quoi qu'il en soit, la chambre prit enfin connaissance de cet abus.
lin comité, nommé pour l’examen de l'amirauté, établit, dans sou rapport, que lord Melville avait souvent retiré de la banque les fonds du service de la marine pour les employer provisoirement à des spéculations particulières, à des achats de rente et d’actions de la compagnie des Indes; que, de plus, des sommes considérables avaient été entièrement détournées du serv ice de la marine , sans que lord Melville voulût rendre compte de leur emploi, bien qu'il déclarât en avoir usé pour le service de l’État, mais dans des circonstances trop délicates pour être révélées au public.
Voilà donc un procès politique, qui n’estau fond qu'un procès d’argent. Rien de plus triste pour un homme d’Élat !
Un membre de la chambre, Wilhbread, s'emparant de ce rapport, pressa la chambre d’en admettre les conclusions. Pitt prit d'abord la parole pour défendre son malheureux collègue. En avouant de graves irrégularités, il expliqua comment un emploi provisoire des fonds de la marine, une attribution de ces fonds à d’autres services publics, avait pu quelquefois être nécessaire et tolérée. Il soutint qu’il n’était pas prouvé que l'abus eût été
poussé plus loin , et qu'au lieu d’un usage différent, mais toujours au profit de l’État, on se fût permis un usage personnel et au profit du trésorier général. Il conclut à demander une nouvelle enquête et la question préalable sur la motion primitive. Quelques orateurs, parmi lesquels était Canning, parlèrent dans le sens du ministre; mais Fox, mêlant l’indignation cl le sarcasme, repoussa leurs raisonnements avec une vivacité qui peut don* ncr l’idée de l’injurieuse licence des débats britanniques :
J'ai l’espoir, j’ai la confiance qu'une intègre et nombreuse majorité dan» celle chambre marquera du sceau de sa réprobation une si monstrueuse et si impudente culpabilité. Mais, disent quelques pei sonnes, le* dépositions ne sont pas d’une évidence légale. Je le nie. Si une accusation était décrétée contre lord Melville et ses associés, ces dépositions pourraient être produite* contre eux à la barre des lord*. Eu vérité, j’éprouve une forte répugnance à entrer dans les pénibles détails de la conduite d'un homme avec lequel j’avais eu autrefois quelques relations passagères. Dieu le sait, ce n’étaient que des relations d’hostilité! Mais, après les résultats de l’enquête, je serais honteux de nioi-méme, si j'appartenais au même ordre de société que cet homme!
La chambre se divisa. Deux cent seize voix furent pour la question préalable, et deux cent seize la rejetèrent. Dans ce partage, le président se déclara cou Ire l’avis du premier ministre; et lord McDille fut poursuivi. Ces anecdotes, en même temps qu'elles servent à l'intelligence de l’histoire judiciaire du parlement, ont pour objet de vous montrer que cette puissance singulière de Pitt n’était pas une dictature sans condition. Ce premier ministre si puissant n’aurait pu protéger le plus habile et le plus zélé de ses associés contre un soupçon déshonorant. Il essaye de le défendre avec réserve, et bientôt il cède.
Quelques jours après celte première épreuve de l'improbation parlementaire, Pitt annonça luimême à la chambre des communes qu’il avait conseillé au roi d’éloigner lord Melville. Il semblait exprimer en même temps le désir que tout fût terminé par celle disgrâce. Mais les accusateurs persistaient dans l’intention de poursuivre.
L'effort cl l'ascendant de Pitt se réduisirent à procurer à son ancien collègue l’honneur d’uue poursuite devant la chambre des lords. Un grand nombre de membres des communes voulaient que, prévenu de concussion, lord Melville fût renvoyé devant les tribunaux ordinaires, devant le jury.
Vous seriez tentés de croire que, dans un Étal si anciennement gouverné par des formes de liberté, il devait exister à cet égard un ordre invariable et nécessaire : il n’en est pas ainsi. Une première résolution de la chambre des communes avait ordouné au procureur général de la couronne de poursuivre devant la cour du banc du roi. Pitt obtint de la chambre que celle résolution fût chan-
AT(i corus DE LITTERATURE FRANÇAISE.
gcc en un renvoi devant la cour des pairs; mais il allégua surtout des motifs de convenance et d egards pour l'infortune d'un homme tombé de si haut. U se fonda sur les opérations politiques et secrètes que lord Melville avait prétextées, et dont la chambre des lords devait être meilleur juge qu'un tribunal ordinaire. Ces raisons et l'influence du ministre l’emportèrent, (/accusation fut portée à la barre de la chambre des lords. Lord Melville se justifia médiocrement et fut absous; mais il resta déchu de ses emplois, accablé sous le poids de cette humiliante incertitude qui avait divisé la chambre des communes.
Voilà le seul grand procès politique depuis le procès de Hastings. Il est curieux par les circonstances techniques cl judiciaires, beaucoup plus que par l’éloquence des débats. Laissons lord Melville absous par la chambre des pairs; tenons- le, s’il le faut, pour excellent comptable, cl passons à d'autres sujets.
J'ai nommé le grand avocat anglais du dernier siècle, Erskinc ; j’ai dit que son talent avait été surtout inspire par des causes qui se rattachaient aux institutions libres de l'Angleterre. Cette influence de la liberté légale sur l'éloquence judiciaire , cet intime rapport de la constitution politique d'un pays avec l'existence des tribunaux, n'est nulle part plus apparente que dans la vie oratoire d’Erskinc.
Une réOexion sur laquelle je ne serai pas désavoué, c’est qu’il n'est pasdans la vie civile de profession plus honorable, plus naturellement généreuse que celle du barreau. Même sous le pouvoir arbitraire, lorsque tous les esprits sont courbés, sont abattus, lorsqu'une servilité, qui atteint d'abord les agents immédiats de l’autorité, s’étend sur des hommes que leur situation, que leur fortune semblent laisser indépendants, c’est dans la profession du barreau, que vous trouvez liberté, fermeté, courage. Cela tient au devoir essentiel, à la nature même de la profession ; c'est un instinct d’étal. Un avocat, c'est un défenseur; et ce mot renferme tout, résistance à l’oppression, habitude et besoin de réclamer contre l’injustice, libre examen et langage hardi. Durant les oppressions diverses qui ont agité de grands pays, c’est dans les avocats que vous avez trouvé fidélité à toutes les infortunes, zèle pour toutes les victimes. Sous les gouvernements tyranniques, ils ont été plus d'une fois les seuls représentants du courage civil; sous les gouvernements libres, où ce courage civil devient un droit au lieu d'élre une vertu , leur place est belle encore. Aussi, en Angleterre, nulle profession n'est plus honorée; elle conduit aux plus grands honneurs, à moins que, par un juste orgueil et quelquefois par un calcul d’intérêt, un avocat ne
préfère s’a profession à tout. Vous avez appris, par le curieux dialogue de Loysel, qu’au quinzième et au seizième siècle, il y avait en France une sorte de communauté entre l’ordre judiciaire et le barreau. Rien n’était plus fréquent et plus approuvé que de voir un avocat célèbre, blanchi dans l’exercice de sa profession, passer au rang des juges. Le même usage se conserve en Angleterre. Les juges, vous le savez, y sont très-peu nombreux ; le jury supplée; mais ils sont magnifiquement rétribués par l'État. Cependant un avocat anglais refuse souvent d'accepter une place de juge, parce que les avantages de cette haute dignité, quelque grands qu'ils soient, sont de beaucoup inférieurs à ceux d’un avocat célèbre.
Souvent aussi un avocat devient tout d'abord président d’une cour de justice; car, dans la rigueur des principes anglais, loin d’avoir une série successive d’avancements judiciaires à proposer à l’émulation , on évite même d’élever un juge A la dignité de président ; on préfère choisir un homme qui n 'était qu’avocal : tant il a semblé que l’indépendance morale, la consciencieuse inviolabilité d'un juge serait effleurée , si , même dans sa carrière, une chance d'ambition lui était ouverte , si une seule tentation lui était permise !
La loi anglaise, vous le savez, est une étude infinie, un docte chaos : point de code fait tout d’une pièce, uniforme, systématique; d’anciennes et nombreuses coutumes, une ^onguc série de statuts, une immense jurisprudence, une procédure trèsépineuse. Mois, par cela même que la législation est moins faite, la science du jurisconsulte est plus haute. I.’avocal anglais est obligé de porter ses recherches dans ce vaste dédale; aussi on vante en général son érudition. De plus, cette habitude des pensées politiques, cet esprit parlementaire que répand la liberté de la presse, agit avec plus de force sur des hommes accoutumés , par devoir, à méditer les lois. Les meilleurs avocats anglais réunissent, dit-on, à une grande variété de connaissances, un talent remarquable pour comprendre et discuter les questions les plus compliquées du droit public.
Cependant, je ne crains pas de le répéter, telle est cette prodigieuse difficulté de la vie parlementaire, qu'il est infiniment rare qu'un avocat anglais , parvenu à la chambre des communes après un long exercice de sa profession , se place au niveau de ces hommes, qui dès l’âge de vingt ans, sont dévoués exclusivement à la vie politique.
A celle indépendance de caractère , à cette variété de connaissances que l’on reconnaît dans les avocats anglais, Erskinc, le premier peut-être, joignit la pureté du goût littéraire et l’éclat de
l'élocution. Il y avait quelque chose d’un peu rude et pédanlcsque dans tous les monumentsdela plaidoirie anglaise jusqu'au milieu du dernier siècle. C’est une continuation de notre vieux barreau du seizième siècle, sans la même vigueur et la même puissance. Mais Erskine est un esprit poli , classique et philosophique, pénétré de toutes les idées modernes, dans ce qu’elles ont eu de plus juste et de plus étendu. Si nous louons les Anglais, j'imagine qu’Erskine aurait prodigieusement loué les Français. C'est un élève de Montesquieu. Les doctrines , les idées , les expressions de l 'Esprit de» fai» éclairent et animent son éloquence. Il doit à Montesquieu ce qu’il y a de plus élevé dans ses discours.
Maintenant, à cet homme d’un rare talent, il fallait des occasions. Les procès civils, les procès pécuniaires prêtent rarement à l’éloquence; et dans les usages anglais , beaucoup de causes , même importantes pour les mœurs, se résolvent en procès pécuniaires. Le scandale a son tarif. L’indignation morale et l'intérét romanesque aboutissent à une question d’indemnité. Celte nature de procès civils, qui forme une tache dans la civilisation et la jurisprudence anglaise, nous ne saurions même l’indiquer clairement, quoiqu’elle ait fuit souvent briller l’habileté des avocats.
Restent deux ordres de débats judiciaires d’un intérêt élevé : les procès de liberté de presse, les procès politiques devant le jury. Dans les temps ordinaires, lorsque le pays est paisible, cette occasion disparaît. Mais dans les dernières années du dix-huitième siècle, l’action des troubles civils de France avait un puissant contre-coup sur l’Angleterre. Ce prosélytisme ardent , premier caractère de la révolution française, cette ambition de tout renouveler, cet apostolat politique , avait trouvé nécessairement en Angleterre des partisans parmi les mécontents, les spéculatifs, les réformateurs, les ambitieux, enfin toutes ces classes d’homines qui, par des motifs divers, ont le désir de l’agitation et du changement. Ainsi, dans les années de 1791, 1792 et suivantes, vous voyez l’Angleterre se couvrir de clubs. Animés d'un esprit nouveau, ils se passionnaient pour toutes les théories de la tribune française; ce que notre révolution pouvait avoir de violent et d'injuste, ils le voyaient en perspective , à leur manière ; ils le recouvraient de gloire, d'héroïsme, de liberté; et ils semblaient impatients d'appliquer les mêmes expériences à leur pays. Les anciennes idées d’émancipation catholique, de réforme parlementaire, de plaintes contre les bourgs pourris, les réclamations contre l’abus des taxes, se transformaient en déclaration des droits de l’homme. Cette puissante tribune
-HUITIÈME SIÈCLE, française, qui jetait des flammes, était regardée de loin avec enthousiasme, par une foule d’hommes qui commençaient à prendre en dégoût les institutions trop paisibles de leur pays. Des sociétés publiques ou secrètes s'étaient formées et correspondaient avcccellesde France. Mais à celle vue, presque toute l'aristocratie anglaise, noble et commerçante, qui d'abord avait approuvé les principes de la réforme française , s’était violemment portée à l'autre extrémité; et de même que l'on voyait des ferments de discorde et de révolution dans le peuple, on voyait dans les hautes classes, qui sont si puissantes en Angleterre, un dégoût violent, une haine injuste contre tout principe de liberté, au dehors du moins; car l’idée ne leur venait pas de les arracher de leur propre pays. Mais ils les regardaient, en Fran c cl sur le continent, comme un danger terrible qui allait les atteindre et les dévorer; et celle violence, cet emportement injurieux qui remplit l’ouvrage de Burke, celle fureur éloquente dont il se passionnait au seul nom des idées que lui-même auparavant avait si souvent proclamées, ce n’csl que l’expression de l’inquiétude mêlée de haine qui avait saisi h société anglaise et la majorité des deux chambres.
Ces institutions si favorables à la liberté, cette indépendance du jury , ce droit de pétition , cotte toute-puissance du parlement, n’étaient plus des sauvegardes démocratiques; c’étaient, au contraire, des appuis pour l’aristocratie anglaise et (Je fortes barrières contre l’esprit nouveau. Toutes les fois qu’un homme était accusé de communication avec les novateurs de France, toutes les fois que ses écrits semblaient révéler une sorte d’attrait pour les doctrines qui régnaient en France, une sorte de complicité théorique avec les auteurs de cette révolution menaçante, les jurys anglais prononçaient les verdicts les plus sévères. Il semblait que dans ce pays, oû il y a moins de magistrature officielle, chacun se faisait magistrat, pour défendre cet ordre public qui se confiait à lui. Ce zèle avait scs abus , ses excès et pouvait avoir sa tyrannie. Les acles du pouvoir politique étaient animés de la même passion. Le parlement avait passé un bill , portant qu’il existait en Angleterre une conspiration pour renverser les fondements de la société; en vertu de cet acte, plusieurs sujets du royaume étant arrêtés sans les garanties habituelles de la loi anglaise, le parlement, par nn second bill, autorisa leur emprisonnement prolongé.
Voilà quelle était cette cspécede passion publique qui animait tous les esprits pour la défense de l'ordre social menacé par le voisinage et les commotions de la France. De louchants spectacles exci-
CO
478 coins DE LITTÉR
(aient encore ccs défiances et ces animosités de la peur; elles se nourrissaient de l'attendrissement pour de grandes infortunes. L'Angleterre était comme une Ile de refuge, ouverte à tous les hommes qui fuyaient le sol brûlant de la France, où ils avaient perdu leurs biens, leurs enfants, leurs parents immolés sur l'échafaud. Cette hospitalité envers les proscrits, celle vue journalière do leurs malheurs irritait d'autant plus contre les théories de la France. Le noble, le riche, le propriétaire anglais étaient saisis d'une crainte vindicative, moins par pitié pour les victimes que par un retour sur eux-mêmes et sur les terribles effets du déchaînement populaire.
Dans cette situation, la conduite d'Erskinc Tut belle: il était le partisan zélé des principes démocratiques; iletaitun whig véritable. En même temps il était attaché avec un dévouement sérieux aux principes de lamonarchic anglaise et aux vérités du christianisme. Dans le bouleversement fondamental de 1793, lorsque tout avait été détruit en France, trône, mœurs, justice, religion, lorsque le christianisme avait été aboli, autant qu'il peut l'étre, c'est A dire pour peu de temps et sans successeur, l’âme d'Erskinc avait partagé celle indignation qu'éprouvait Burke. Pour lui aussi, ccs hommes de sang, qui, à la place de la liberté, avaient établi le plus épouvantable despotisme et la plus détestable inquisition, ccs sophistes absurdes cl féroces qui avaient, par une apothéose doublement sacrilège, couronné la déesse de la Raison, ces hommes qui avaient envoyé sur l'échafaud tant de prêtres, de vieillards, de femmes, convaincus d'une même innocence, ces hommes qui avaient fait tant de crimes, que l’on ne peut plus ni accuser ni oublier, lui étaient odieux, exécrables; mais en même temps, il ne descendait pas à cette faiblesse de certains esprits, que la haine des crimes commis au nom d'une opinion irrite et acharne contre les principes généreux qui sont l'âme de celle opinion : il n’allait pas, comme Barke, renier, blasphémer les premières espérances, les premières théories de la révolution française, parce quelles étaient tombées dans les mains de quelques hommes qui les avaient souillées et ensanglantées. Non, il restait intrépidement, l'expression n’est pas trop forte, au milieu de l'animadversion de l'esprit anglais, il restait intrépidement attaché à ces premiers principes, à ces premières espérances; il était l'imperturbable défenseur de la liberté de la presse, du droit de pétition et de toutes les doctrines sacrées qui avaient fait la gloire de l'Angleterre. Au contraire, plus ccs doctrines, reproduites d'abord par les glorieuses réformes de l’Assemblée constituante, étaient dépravées par la Convention, plus il les invoquait avec force; et il croyait que c'était par la
ATLRE FRANÇAISE.
liberté qu'il fallait lutter contre la tyrannie démagogique. Son nom et son rare talent lui dounaienl à cet égard une grande influence en Angleterre; et lorsque, à la suite des actes du parlement, les procédures commencèrent contre ces hommes qu’on avait d'abord arrêtés arbitrairement, l'autorité morale et le talent d’Erskine étaient nécessaires pour combattre, avec quelque succès, nonsculcmcnl le préjugé du pouvoir, mais le préjugé national même, qui accablait les prévenus de tout le poids de la publique indignation.
Car, rcmarquez-lc, messieurs, la liberté dans un État forme une espèce de pouvoir collectif qui souvent déploie, pour sa propre défense, une force et une ardeur que l'administration la plus énergique et la plus concentrée ne saurait avoir. Il fallait le courage civil d'Erskine pour lutter contre celte unanime colère des jurés anglais empressés de déclarer coupable toute participation même chimérique aux théories de la France.
Une des occasions les plus importantes où Erskine obtint celte influence, c'est le procès de Thomas Hardy. Cet homme s'était fait le secrétaire d’un club de réformateurs séditieux ou spéculatifs, qui correspondait avec quelques démocrates français, il était l'ami de Hornc Tooke , célèbre par scs écrits de grammaire et ses pamphlets politiques. Arrêté d’abord , sur un bill du parlement, Thomas Hardy, après une détention asset longue, fut traduit avec plusieurs autres accusés devant le jury. On produisait contre Thomas Hardy des pièces nombreuses, des lettres aux affiliés du club, des plans de réforme politique et une chanson séditieuse. Il avait en effet bcaucoupécrit, beaucoup parlé ; mais enfin il s'agissait de savoir si cet homme était criminel de haute trahison au premier chef, s'il avait conspiré, s'il avait pu conspirer le renversement de la constitution anglaise et la mort du roi d'Angleterre, s'il méritait de perdre la télé, parce qu’il avait été absurde dans quelquesuns de ses écrits et qu'il avait reçu des confidences coupables ou folles. Telle était la cause qu'Erskine entreprit de défendre. Son plaidoyer est un chefd’œuvre dans le système de la défense moderne : rien n'est donne à la passion ; ce ne sont pas là des juges comme les juges de l'antiquité, dont l'orateur effraye, bouleverse l'esprit, et contre lesquels il emploie tous les ressorts des passions humaines.
Non! la vérité, l'évidence, le respect scrupuleux des institutions anglaises , la liberté, l'intérêt de l'Angleterre, voilà les seuls arguments d'Erskinc. Il n’essaye pas un moment d'émouvoir ou de passionner ses juges; ou du moins il ne leur présente que celte noble, cette pure passion de la vérité cherchée par elle-même, cette joie de l'cvidence
qui absout, ce doute religieux, ce doute sacré dans le cœur du juré, toutes les fois que la plus manifeste conviction ne vient pas l'assaillir de sa lumière.
Nous ne pouvons suivre ici l’admirable méthode qui préside k ce discours, ni retracer l'art infini de l’orateur pour discuter les charges, apprécier les témoignages, combattre les préjugés, atténuer enfin la terrible présomption qui naissait des ki Us du parlement. C’est Je chef-d’œuvre d’une dialectique sincère et convaincante.
En combattant les alarmes excessives qu’inspirait la révolution française, il ne veut pas cependant trop rassurer son pays. Il promène aussi ses regards sur les trùnes ébranlés ; mais il fait sortir de ce spectacle des conseils de modération et de liberté pour l’Angleterre, il invoque au secours de l’accusé ce qui faisait son péril, cl s'arme des désordres et des violences de l’nnarcbie , pour le recommander à la protection des lois anglaises, si favorables aux accusés. Rien de plus vrai, de plus élevé que cc mouvement d’éloquence.
A l'époque oùd'atilresoa lions sont prêles à renverser leur ourcrncinent , que votre sagesse fasse sentir aux sujets rilanniques l’excellence du nôtre : tirons le bien du mal. Les habitants dispersés de tous les lieux du monde, fuiront vers nous, comme vers un asile sacré ; chassés de leur patrie, pour n’avoir pas cédé à des réformes necessaires, victimes de leur folle obstiuatioo à souffrir que la corruption suivit son cours jusqu'à la ruine entière de la société, en touchant nos rivages ils connaîtront le prix de la sécurité et quelles sont les. lois oui la donnent; ils liront ce jugement. et votre décision fera palpiter leurs cœurs; ilssc rediront l’un à fautic, et leur voix retentira jusqu’aux extrémités de la terre : Puisse la constitution anglaise durer à jamais; c'est le sanctuaire encore subsistant des opprimés ! tri . et seulement ici, le sort de l'homme est en sûreté. L’au- I torité, établie pour les fins de la justice, peut s’armer contre elle ; la chambre des communes elle-même peut rendre nue déclaration qui préjuge le crime; ou peut employer toute espèce d’artifices pour tromper les opinions du peuple ; ce qui. dans un autre pays, serait uue destruction inévitable, dans celte Angleterre libre et éclairée, ne fera pas tomber un cher eu de la tète de l’innocent. Le jury fixera ses yeux sur la loi. comme sur l’étoile polaire qui doit le diriger; il ne voudra pas, dans sa prudence, donner l'exemple du désordre et prononcer un verdict de censure contie l’autorité; mais, d'une autre part, il ne se fera pas l'instrument d'un sacrifice politique; il délivrera uu homme innocent et sincère des pièges de l'injustice. {>iiaiid votre verdict sera prononcé, tel sera lo jugement du monde; et si, parmi nous-mêmes, il *c trouvait quelques hommes ennemis du gouvernement , rien ne sera plus capable de regagner leurs cœurs. Ils dirout : Si nous avons perdu notre juste influence dans le parlement, il nous reste encore une ancre de miséricorde pour rctenirlc vaisseau au milieu des efforts de la tempête, nous avons encore, grâce à Dieu, une bounc administration de la justice, appuyée sur l’indépendance des juges, sur les droits des jurys et sur l'intégrité d’un barreau prêt, dans tous les temps et en tonte occasion, à se porter en avant pour la défense du dernier homme de l’Angleterre, traduit en jugement devant les lois du |iays.
Une portion nombreuse du public témoignait un vif intérêt à l’accusé cl n’éprouvait pas , pour les doctrines de la révolution française, la même haine que l'aristocratie anglaise. L’éloquence d’Erskinc,
toute grave et modérée qu’elle était, enflamma les esprits; le calme de l’audience fut troublé; ce mouvemeiil se communique au dehors, un peuple immense s’était amassé aux portes; une sorte de sédition d’enthousiasme avait commencé. Alors Erskinc eut un des plus beaux triomphes qui puissent cire réservés à l'homme de bieu éloquent. Les juges le pressèrent d'aller lui-incme apaiser cette foule menaçante; il sortit, harangua le peuple, rengageant à sc confier à la justice du pays cl lui rappelant avec gravité que la sûreté du tout Anglais reposait à l'abri des lois inestimables de l'Angleterre, et que tout effort pour intimider et violenter ces lois, non-sculemenL serait un affront à la justice publique, mais un danger pour la vie des accusés.
Celte foule immense se dispersa, et uu silence respectueux succéda tout à coup à cette commotion qui épouvantait la ville de Londres.
Quand le calme fut entièrement rétabli, les jurés prononcèrent lenr vcrjicl de non coupable, liais, chose digne de remarque et qui honore doublement le sage patriotisme d’Erskiue ! en sauvant la vie d’un accusé, il servit la paix publique. Ce débat solennel, cette défense si ferme cl si heureuse de quelques hommes que la conscience môme de leurs complices ne pouvait trouver entièrement innocents, ce graud exemple del'indulgcnte équité des lois anglaises , devint , comme Erskinc l’avait éloquemment prédit , ^îne salutaire leçon et une espèce de manifeste sur l’excellence de la constitution attaquée par les novateurs. Cette fièvre de nouveauté s'arrêta. Les procès criminels cessèrent; et une justice tellement impartiale, qu’elle rendait à la liberté des hommes dénonces par un biil du parlement et à demi convaincus, satisfit et calma le pays, plus que toutes les rigueurs legales ne l’auraient effraye.
Ce beau succès éleva très-haut la réputation cl la popularité d’Erskinc. Une autre cause célèbre vint l’augmenter encore. Vous savez, messieurs, que Thomas Payne , d'abord apologiste xélé de l'émancipation des Etats-Unis, puis partisan outré de toutes les réformes, ayant passé en France, y devint membre d’uue assemblée trop fameuse. U avait publié , sous le litre de Droite <le l'homme , une véhémente réfutation de l’ouvrage de Burke. Tous les principes de la souveraineté populaire, toutes les doctrines les plus hautaines de la démocratie, étaient exposés dans cet ouvrage avec une sorte de rudesse violente et familière.
Cependant, lorsque son livre fut dénoncé, Erskinc vit dans cotte cause le principe de la liberté de la presse à défendre.
Cc principe veut que le délit, et non l’erreur
soit puni. Les théories générales, les abstractions politiques, même les plus téméraires et les plus fausses, lorsqu'elles n'offrent pas le caractère direct de la sédition et de l’outrage ne tombent pas dans le domaine de la loi. Car si la loi proscrivait le paradoxe, elle menacerait bientôt même la pensée. Telle était depuis longtemps la maxime des Anglais, liais l’exemple terrible de la France, ces théories traduites si vite en attentats cl en crimes, celle intime alliance du système et de l'action, avaient puissamment réagi sur la doctrine des jurisconsultes anglais ; cl à la vue du bouleversement de ce grand pays , dans la terreur d'un danger semblable, ils invoquaient la condamnation des doctrines, comme celle des crimes. Erskine, résistant à cette prévention de l’inquictudc publique, se présenta pour défendre le livre de Thomas Payne, dont il ne partageait point les opinions.
Malgré l'autorité morale et le rare talent d’Erskine, malgré l’adresse de sa défense cl l’art avec lequel il reproduisit les témoignages des plus célèbres publicistes et de Burkc lui-méme, qui, dans des temps plus paisibles, avait énoncé les mêmes théories de liberté trouvées si coupables dans Thomas Payne depuis que la France avait tenté de les mettre en œuvre, le livre de Payne fut condamné tout d’une voix.
Dans les rangs même d’une portion deswhigs, le zèle d’Erskinc cl sa défense des Droits de l'homme furent frappés de défaveur. Depuis longtemps chancelier du prince de Galles, prolecleur-né de l'opposition légale , il perdit celle charge qu'il avait méritée par une longue fidélité politique.
Ici, messieurs, vous allex juger, par un fait moins connu , le caractère moral et la conscience religieuse d’Erskinc.
Erskine avait défendu, au prix de sa fortune et de scs alliances politiques , la cause de Thomas Payne, c’est-à-dire le droit illimité de discussion politique.
Deux ans après, un nouvel ouvrage du hardi démocrate est publié en Angleterre. Après avoir attaqué par ses audacieuses théories le principe des monarchies européennes, Thomas Payne attaquait le christianisme. Absent, et protégé par une déplorable élévation, il était à l’abri des coups de la justice anglaise; son livre seul pouvait être atteint par la vindicte publique. L’accusation de ce livre était une profession de principes, et non pas une attaque contre l’auteur lui-méme. Ce même Erskine qui avait réclamé, en défendant le livre des Droit* de C Homme, la liberté absolue de la discussion politique, attaqua l’abus de la discussion religieuse.
Ici , remarquons en passant les procédés de la loi anglaise. Le livre de Thomas Payne circulait.
Le grand jury , c’est-à-dire la chambre d’aceuialion, formée des principaux propriétaires, déclare qu’il y a lieu de poursuivre l'ouvrage. Erskine alors public uii discours à l’appui de la poursuite, eu son propre nom et comme citoyen anglais. Il y reconnaît que toute discussion générale, abstraite, des principes d’un culte, doit êlre libre, qu’elle résulte de la liberté même de la presse ; mais que toute diffamation violente cl injurieuse d’un culte doit être interdite cl punie. J'aimcà faire connaître cette doctrine d’un esprit supérieur, parce que, dans plusieurs occasions et par quelques absolutions éclatantes, la sagesse des tribunaux français l'a reproduite et consacrée.
Permeltez-moi de vous citer la On de ce plaidoyer mémorable ; rien ne montre mieux cc caractère de l’orateur, qui n'est pas l'accusateur officiel ou le défenseur intéressé de toutes les causes, mais une personne indépendante, ayant sa conviction , sa foi, son autorité morale :
Mcssicnrs, il est encore une considération, une seule qu'il m'est impossible d'omettre, parce que j'avoue qu’elle m’affecte profondément. L'auteur de ec livre a écrit avec force, en faveur de la liberté publique; et crtte dernière production que j’accuse, a été, pour cc motif, pfos promptement répandue, surtout parmi ceux qui s'étaient attachés i ses premiers ouvrages. Cette circonstance, messieurs, rend une attaque publique, de la part d'un te! écrivain . contre toute religion révélée, infiniment pins dangereuse. Le sentiment religieux et moraldupcupleanglais estl'ancre desalut qui peut maintenir l'Etat, au milieu des tempêtes fini agitent aujourd'hui le monde. Si la masse du peuple était détournée des principes de la religion, fondement de celte humanité et de cette bienveillance qui a été si longtemps notre caractère national , au lieu de m'associer comme je l’ai fait plusieurs fois, à des plans de réforme politique, je fuirais dans le coin le plus reculé du moude, ►our éviter de telles agitations, et je supporterais non-sencmenl les abus et les imperfections qni se mêlent 1 notre sage gouvernement, mais le plo» mauvais gouvernement de la tcêre, plutôt que d'aller entreprendre une œuvre de réformai ion. avec une multitude affranchie de tous les liens du christianisme, et qui n’anrait d'autre idéede l'existence de Dieu que celle qu’on peut recueillir de l'observation delà nature, comme Peuicnd flf. Payne, sans promesse de récompense à venir, pour animer le bon à la poursuite glorieuse de la prospérité humaine, sans menace de châtiment, pour effrayer In méchant qui voudrait la détruire à sa naissance.
Je n’ai pas d'objection à la controverse la plus étendu* et la plus libre sur les points fondamentaux de la religion chrétienne; et quoique la loi ne le permette pas, je ne redoute point les raisonnements du déistccontre l'existence du christianisme même, parce que, suivant les paroles de son divin auteur, s’il vient de Dieu, il survivra. Jene redoute pas un livre de raisonnements , ma s je ne saurais souffrir uu livre d'outrages, etc., etc.
Messieurs, je ne puis Hoir, sans exprimer ma vive douleur de toutes les attaques essayées contre le christianisme par des écrivains qui se donneut pour les premiers promu, leurs des libertés civiles du monde. Sous quels autres auspices que ceux du christianisme les libertés du monde, anciennement perdues, ont-elles été reconquises? Quel autre zèle que celui des chrétiens fervents a consacré les libertés anglaises? Et, même de nos jours, sous quelle autre sanction, la liberté et le bonheur sont-ils répandus daus les ! régions les plus éloignées de la terre? Oucllc œuvre de civilisation, quelle grande communauté sociale cette sauvage religion de la nature a-t-elle jamais établie? Nous
bc
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
voyons au contraire le* peuples qui n’ont eu pour sc diriger il'antrei lumières quecellcs de la nature, enfoncés dans la barbarie, ou esclaves sous des gouvernements arbitraires, taudis que, sous la dispensation chrétienne, le monde avance lentement, mais toujours plus éclairé, à chaque pas, scion les prophéties de l’Evangile, et marchant, je le crois, pour dernier terme, vers un bonheur universel et éternel. Chaque génération de la race humaine ne voit se dérouler qu’un pet t nombre d’anneaux de cctlechaine mystérieuse: mais en faisant chacun notre devoir dans la condition qui nous est départie, nous sommes sûrs de remplir l’objet de notre existence. J’en ai la confiance, vous ferez le vûlrc aujourd’hui.
Noble cl touchant langage ! Un préjugé ou un faux prétexte semble supposer que les doctrines de liberté sont ennemies de ccs principes qu’Erskinc vient d’exprimer avec tant de force et d’éloquence j mais c'était, au contraire, dans l'alliance intime du sentiment religieux et de l’esprit de liberté que l’éloquent orateur trouvait à la fois la force et le pathétique de scs raisonnements. Sans cesse vous le verrez, dans ses discours, s'adresser non pas simplement à la justice, à la probité, mais à ce qu’il appelle le christianisme des jurés.
Cette union des idées de perfectibilité sociale et des principesdu christianisme caractérise le talent d’Erskinc. Elle est pour lui la source d’un pathétique grave et doux. C’est le Fénelon des avocats. Au milieu de l'àprelé des discussions judiciaires, encore exaspérées par les animosités politiques, Krskine, philanthrope et chrétien, porte une sorte de sérénité persuasive. Il est au premier rang de ccs vrais apùtres de l'humanité qui, en Angleterre, ont appuyé sur l'esprit de l’Evangile toutes les idées de réforme (1) et de liberté politique.
Parlons encore de ce procès, messieurs. Ce n’est plus celle éloquence tcmpcrce d’Erskine, dont je vais vous occuper. Il s'agit d’uuc cause singulière qui fut pla idée avec loulc la vivacité du sarcasme.
L’accusé était un émigré français, écrivain politique, qui, loin de son pays, vivait du travail assidu de sa plume et faisait à Londres un journal violent cl satirique. La partie plaignante él^il le général de l'armcc d'Italie, le conquérant passager de l’Egypte, le premier consul de la république française, dans la suite empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin.
C’était sans doute un remarquable hommage à la puissance des lois anglaises, que ce recours porté devant un jury étranger, par le vainqueur de l’Europe, par l’homme qui, en France même, avait détruit l’action politique du jury et l'indépendance de fa presse.
La plaiulcavail pour objet une ode satirique publiée dans C Ambigu, journal de Pelletier, et divers
(1) On n’a point parlé ici du plaidoyer mémorable d Erskine pour Hatfield. Cité et analysé dans un ouvrage de tt"f de Staël, ce discours est trop connu.
morceaux ou l’on insinuait, par des allusions historiques, qu'un usurpateur n’avait pas le droit à la vie plus qu’au trône , et que le courage de qui voudrait le tuer serait un acte de justice publique.
L’attorney général exposa l’accusation, dans un plaidoyer qui se compose surtout de citations. Avec uu zèle médiocre pour le plaignant, il n’eut pas de peine cependant à établir le délit d’outrage cl de provocation au meurtre.
La défense de Pelletier avait clé recherchée , demandée par un orateur du plus beau talent, sir James Uackintosh, qui d’abord avait vivement approuvé les principes de la révolution française et les avait défeudus contre Burke, dans uii livre intitulé : yindiciœ gallicanes , ou Apologie de la révolution française et de ses admirateurs anglais . Bientôt après, indigné des attentats de la révolution victorieuse, Mackinlosh avait modifié scs premières opinions , s’était rapproché de Burke cl du gouvernement. C'est lui qui, dans la suite, a rempli de grandes fonctionsjudiciairesà Bombay, dans l’Inde, cl y a fait respecter et chérir le nom anglais. Il a depuis revu son pays cl reparu avec éclat dans les rangs de l’opposition. C’est une imagination brillante et facile, animée par un cœur généreux. C’est un défenseur cl un ornement du parti de la liberté , un de ccs hommes qui ont réclame avec éloquence l’émancipation catholique cl lutte coulre l’esprit militaire et despotique de lord Casllercngh. Uackintosh , homme de lettres et de goût , autant qu'il est orateur politique , promet depuis longtemps une histoire du .règne de George 111; mais il semble que cette facilité heureuse de la tribune ne le suive pas dans le cabinet, et qu’il ail moins d’ardeur pour écrire que de talent pour parler.
Pour un tel orateur, dans tout l’cclal de la jeunesse et du talent, c’était une heureuse fortune de faire indirectement comparaître devant un jury anglais le vainqueur de l'Europe cl de lui répéter, parle privilège delà défense, à peu près les mêmes choses dont il se plaignait.
Si ce plaidoyer de Mackintosh n'était qu’un pamphlet contemporain , je ne vous en parlerais pas. Mais un homme si distingue ne pouvait se borner à ce facile mérite. De hautes considérations, des vues sages et élevées sur la liberté politique et sur la longue crise de l'Europe sc mêlent à l'amcrtumc habile de son discours. Ce n’est pas simplement l’ouvrage d'un orateur ; on sent le publiciste cl l’ami sincère de son pays.
I/arl oratoire, que je suis bien loin de refuser aux Anglais et que je trouve au contraire si remarquable sous la simplicité de Pilt ou de Fox, n’csl nulle part plus brillant cl plus pompeux que dans ce plaidoyer. C'est un travail classique pour Iclcgancc.
On reeunnnil un écritaiii paré, jusqu’au luxe, de mut les ornemenls de l'antiquité, mais cloquent tai-méme.
Blais ce qui me frappe surtool et ce que je préfère, c’est le point de vue élevé auquel l'orateur ramène tout le débat. Le premier consul était peu favorable à la liberté de la presse: il ne la souffrait pas chez lui; il la détruisait ailleurs. A la marche qu’il suivait, on pouvait croire que successivement il s’emparerait de tous les États de I Europe; et comme il établissait son gouvernement cl ses principes dans tous les pays dont il s’emparait, insensiblement il n’y aurait pas eu dans le monde un lieu où la parole eût été plus libre qu’à Paris. Il était jeune, vivant de cette vie puissante, infatigable, qui pouvait suffire à tant d’entreprises et user la résistance de tant de peuples. A la vérité, il y avait une paix provisoire entre la France et l’Angleterre; mais le sentiment, l’instinct de l’Europe était la longue durée de la guerre. Malgré la confiance que les Anglais avaient dans leur lie, dans leurs vaisseaux, dans leurs lois, dans leur liberté, dans leurs armes, en songeant à celle guerre viagère qu’ils avaient devant lesyeux, plus d’une inquiétude pouvait les saisir. C’est à celle crainte naturelle que s’adresse Mackiutosb ; il montre que par les victoires de la révolution la liberté avait perdu en Europe; que tant de petits États, autrefois protégés parla tolérance des rois, Genève, la Suisse, la Hollande, où la liberté de la pensée et de la presse se conservait au moins comme un objet de commerce, n’existaient plus, et qu’elle n’avait plusque l’Angleterre. Ce n’était pas là un argument d’avocat, mais une prévoyance de publiciste qui devait être partagée par l’auditoire.
Ce» faible» Etat», dit-il , ce» monuments de la justice de l’Europe, l’asile delà paix, de l’industrie, des lettres, les tribunes de la raison publique et le refuge des innocents opprimés et de la vérité proscrite, ont péri avec ces anciens principes, qui étaient leur unique sauvegarde. Ils ont été engloutis par cette terrible commotion qui a ébranlé le* lieux les plus reculés de la terre; ils sont détruits; ils ont disparu pour jamais.
Vu seul asile de libre discussion est encore inviolable; il est encore un petit coin de l'Europe où l'homme peut librement exercer sa raison sur les plus graves intérêts de la société, où il petit hardiment publier son jugement sur les actes des plu* orgueilleux et des plus puissants despotes. La presse anglaise est libre encore ; clic est gardée par la libre con&tituliou que nous ont transmise nos aïeux; elle est gardée par les emurs et les bras des Anglais. Et je n’hésite pas à dire que. si elle doit succomber, elle ne succombera que sous les ruines de l'empire britannique. C'est uue imposante considération, messieurs; tout autre monument de la liberté européenne a péri; cet ancien édifice, élevé par la sagesse et la vertu de nos pères, est encore debout; il est debout, grâce à Dieu, solide et entier; mais il est debout seul, et de toutes parts entouré de ruines. Dans ces circonstances extraordinaires, je le répète, je dois considérer ce débat comme le commencement d'une longucsuile de luttes entre le plu» grand pouvoir du monde et la seule presse libre qui subsiste on Europe; et j’ai la confiance que vous
vous considérerez vous-mêmes comme les senti utiles avancées de la liberté, ayant aujourd'hui â soutenir le premier combat que le droit de libre discussion livrera contre le plus formidable eunemi qu'il ail jamais rencontré.
Après une longue et vive discussion, plus injurieuse qu’hisloriquc, l’orateur rcvcuail encore à ce premier argument :
Devant cette cour où nous sommes réunis. Cromwell renvoya deux fois l'auteur d’une satire contre sa tyrannie, pour le faire convaincre et punit comme I belliSte; et dans cette cour, presque à la vue de l'échafaud dégouttant du sang de son souverain, sous le rliquelis dis baïonnettes, qui avaient chassé le parlement avec outrage, deux jurys successifs délivrèrent le courage satirique et déboutèrent le procureur géuéral de Tusurpatcur. Alors même, messieurs. quand toutes les lois et toute liberté étaient fonlérs aux pieds d’un brigand militaire ; alors même quand cette infortunée contrée, triomphant au dehors, ruais esclave au dedans, ne voyait d’autre avenir qu’une longue succession do tyrans, montant au trône à travers 1rs meurtres ; alors même l’indomptable esprit de la liberté anglaise survivait daus les coeur» des jurés anglais ; cet esprit, je m'en fie à Dieu, n’est pas éteint; et si quelque moderne f vrais espérait, dans l'ivresse de son insolence, intimider un jury anglais, il lui dirait : Nps ancêtres ont bravé les baïonnettes de Cromwell, nous ne craindrons pas les tiennes : Con- CalHivtt ytodiot, von ptriimttcatn tuau.
Si nous sommes condamnés à la cruelle punition de survivre à notre patrie, si, dans les conseils impénétrables de la Providence, cet asile privilégié de justice et de liberté, ce noble ouvrage de la vertu cl de la sagesse humaine, est destiné à la ruine, ce qui . je le dis sans préjugé national , serait le coup le plus dangereux pour la civilisation, au moins emportons avec nous, dans notre triste exil , la consolation de n’avoir pas violé les droits de l'Iiospit alité, de n’avoir pasarraebé de l’autel le suppliant qui implorait protection. victime volontaircde sa loyauté et de sa conscience.
Le procureur général reprit la parole avec beaucoup de force cl de simplicité. Il cita surtout les passages qui, en rappelant les noms de César cl de Romulus, avaient eu pour objet d’exciter à l imitation d'un assassinat.
Je crois, dit-il. que pour l’acquit de mon devoir, il m’est impossible de ne pas établir que de tels écrits ont, relativement aux magistrats d'uue contrée étrangère, une tendance odieuse et meurtrière. Je crois que vous aussi, pour l'acquit de votre devoir, sans souvenir du passé, sans crainte d'aucune iujure à venir, vous devez rendre la justice rigoureusement. Votre verdict doit réprouver (oui projet de meurtre et d’assassinat. Considérer combien de tels projets seraient dangereux , s’il» n'éraicnl pas déshonorés et découragés daus ce pays libre ; car ils peuvent exciter des représailles qui porteraient sur les têtes qui nous sont les plus chère» et les plus respectables. Messieurs, j'ai la confiance que votre verdict fortifiera les relations par lesquelle* les intérêt* de cette contrée sont liés avec ceux de la France, et qu’il fera éclater, dans tous les lieux du monde, la conviction de la pureté de la magistrature anglaise et de l’impartialité de toutes ses décisions.
Les jurés déclarèrent Pelletier coupable. Mais quelques mois après, la guerre éclata de nouveau entre la France et l’Angleterre; cl le plaignant, qui avait dû être médiocrement salisfaildc toute celle procédure, de toute celte plaidoirie, cl qui sans doute, en sc faisant lire le discours de Mackinlosh, s’était impatienté de voir un avocat si hardi contre un cunquéraul, eut recours aux armes au lieu des
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
tribunaux; el à la journée d’Austerlitz et à quelques autres journées, il obtint sentence contre la liberté de l’Europe.
DIX-NEUVIÈME LEÇON
Dernière* considération* sur l'éloquence politique des Anglais. — Côté moral de cette éloquence. — Iniluence de la tribune sur le propre* social et le triomphe de* principe* de tolérance et d’humanité. — Abolition delà traite des noir*. — Rôle de 31. Pilt dam ccttc grande question. — Commencement de l’émancipation catholique.— Autre point de vue sou* lequel apparaît M. Pitt. — Sa situation et *on caractère dans la grande guerre de l'Europe. — Sa retraite momentanée des a (Ta ires — Sa rentrée au pouvoir; sa mort. — Courte administration do 31. Fox. — Disparition successive de* homme* les plus célèbre* du parlement.
Messieurs ,
Il me reste à résumer el A finir l'histoire de la tribune anglaise dans le dernier siècle cl jusqu’aux commencements du nôtre. Il faut voir vieillir et mourir ccs hommes dont nous avons entendu les premières paroles. Ce n’est point, messieurs, par une partialité étrangère que je prolonge cet examen; mais, je vous l’ai dit, j’éprouve une impuissance absolue à retracer ici les horribles el grands spectacles de la France dans les convulsions de la terreur.
Quelque chose de trop violent, de trop sanguinaire est attaché alors à la parole; ce n’est plus de l’art ou do génie; c’est un protocole de meurtre, souvent absurde autant que féroce.
Aucun des instruments naturels du raisonnement cl de la persuasion n’est plus eu usage; on est hors de la loi du bon sens , comme de l’humanité. Les contradicteurs sont frappés de mort ; les persécuteurs, les oppresseurs de la parole sont tués à leur tour : la tribune est l'escalier de l’ccliafaud. Il y a dans cette terrible loterie de vengeance et de mort, dans cette peur implacable qui fait tant de victimes, un état de société si extraordinaire que l'on ne peut eu tirer d’exemple pour un autre temps. Les Ames forcenées par la haine ou le péril étaient montées à un langage qui devient ailleurs presque incompréhensible et parait froid à force de fureur. L’histoire, l'histoire expressive et morale peut sans doute trouver là d’énergiques tableaux, de solennelles instructions. Au milieu du tumulte de ce grand peuple , de celle marche impétueuse aux frontières, de ce choc des factions intérieures, elle peut faire retentir, comme un cri d'alerte et de mort , la voix de celte tribune sanglante. Mais que signifierait cette voix, isolée du récit complet des événements?
Au contraire, lorsque la société, gouvernée par la tribune, agitée par elle, est cependant régulière
et forte, «lorsqu’elle vous offre cette puissance morale de l’homme sur l’homme , sans que la force matérielle et brutale vienne intervertir l’action de la pensée, alors l’élude des monuments de l’éloquence est instructive, féconde; elle esl l’histoire môme; clic en esl du moins la plus belle partie. Ce n’csl pas ma faute si celle condition sc retrouve surtout en Angleterre. Protégés par Ic'urs vaisseaux, par leur Ile, par leur liberté, contre la victorieuse contagion des principes de la révolution française, les Anglais, attentifs aux bouleversements de l’Europe, présentent, dans les fortes el paisibles délibérations de leur parlement, un des plus grands spectacles de la civilisation moderne. La parole y paraît habile et prévoyante. Elle éclaire, elle contient, elle gouverne. Que si l'égoïsme des Anglais semble exploiter avec un art profond les malheurs des autres peuples ; si, après avoir ameute les rois dans cette guerre qu’ils alimentent avec le sang de l’Europe et les trésors de l’Inde, ils se reliront loin de l’incendie qu’ils ont allumé; eu morale, en politique nationale, on peut s’en indigner. Mais, si vous cherchez un exemple des forces de l’esprit humain, telles qu’elles se manifestent et se développent dans un Étal libre, sans anarchie, nul specuiclc plus imposant , nul mélange plus remarquable d’habileté et de puissance ne peut attacher les méditations de ('historien, de l'orateur, du citoyen. L'action de l’éloquence sur une société politique est là, sous la forme qui convient à nos (cinps modernes. C’est une leçon applicable, c’est l’image d’un gouvernement libre cl régulier.
Je m'arrête donc, messieurs, à ce sujet. Combien d’imporlautcs leçons viennent là sc mêler, pour nous, à des souvenirs qui contristent le sentiment national! La politique, d’ailleurs, n'y paraîtra pas toujours égoïste et cruelle dans son habileté. Nous y retrouverons aussi les traces de ce progrès social qui naît de la liberté même.
Si quelque chose ajoute au prix de ces gouverne* ments libres et publics, appuyés sur la tribune el qui s’adressent à l'intelligence éclairée des hommes, c’est que, dans la lutte des passions contemporaines, au milieu des vues ambitieuses el intéressées que celte politique ne se refuse pas plus que les autres, il y a cependant toujours quelque but honorable qu’il faut avouer, qu'il faut poursuivre aux yeux du monde. C’est une expiation que la publicité exige du pouvoir dans les Étals libres. C’csl un hommage, c’est une dette que la politique de tribune paye à la conscience humaine. Tout gouvernement libre a souvent besoin d’itre un gouvernement moral; tout gouvernement dont les dessein* sont annoncés et débattus à haute voix, fût-il ambitieux, injuste, a besoin de donner quelque salis-
COURS DE UTrKRATl'RE FRANÇAISE.
faction à l'humanité et rie proclamer, d’accomplir quelque réforme sage et généreuse. Dans un gouvernement où tout est publie, où tout est discuté oj librement contredit, il n'est pas possible que l'intérêt, la cupidité ou même les préjugés d’un patriotisme étroit et égoïste soient exclusivement entendus, et que la vérité, la justice n'aient pas leur heure et leur jour.
Voyez cette Angleterre si profondément passionnée pour ses intérêts propres, et qui les comprend si bien; celle Angleterre ambitieuse par nécessité (car son existence est liée inséparablement à sa grandeur), elle a besoin de dominer les mers pour être en sûreté chez elle. A diverses époques sa tribune a proclamé des maximes généreuses, cosmopolites, qui semblaient contrarier sa politique. D’abord l'intérêt, le préjuge populaire, l’égoïsme mercantile luttaient contre celte nouveauté , la repoussaient, la reléguaient parmi les rêves de la philanthropie; puis l’action de la publicité, quelques voix éloquentes, quelques ambitions habiles qui s’emparaient de celle vérité, quelque circonstance heureuse qui la rendait moins redoutable pour le préjugé ou l'intérêt du pays , la faisaient insensiblement dominer dans les esprits et finissaient par la réaliser dans les lois.
A la fin du dernier siècle, vous voyez fermenter, au milieu de l’Angleterre, de nouvelles idées de philanthropie tolérante et libérale, que fou croyait opposées aux intérêts les plus directs du gouvernement et du public anglais.
L'une de ces réformes, c’ctail l’abolition du trafic fie s noire, auquel l’Angleterre se livrait sans scrupule depuis tant d’années; l’autre, c'était l'émancipation des catholiques, ce grand acte qui vient de s'accomplir sous nos yeux, après deux siècles de tyrannie et cinquante ans de réclamations inutiles. La traite des noirs, l’Europe chrétienne, l’Europe civilisée, l’Europe philosophique avait laissé subsister cette barbarie, et ie progrès même de la marine et du commerce n'avait fait que l’accroflre. Quelques réflexions mordantes et profondes de Montesquieu, quelques épigrammes humaines de Voltaire, quelques véhémentes déclamations de Ilaynal n’avaient point effacé cette honte de la civilisation moderne. Elle se maintenait puissante et protégée; elle s’appuyait sur les préjugés de l'intérêt, les plus enracinés de tous. La traite des noirs semblait indestructible. Nul pays, comme a dit quelque part M. Pilt, u'atait plongé plus avant que l* Angleterre ta main dans et crime ; et cependant telle est la mauvaise action commune à tout un peuple, tel est le crime lucratif dont l'abolition fut obtenue par la tribune anglaise vers In fin du dix-huitième siècle.
Ici, messieurs, avant de livrer vos âmes aux impressions que doit exciter le langage des orateurs qui préparèrent cette amélioration dans le sort d'une partie de l’espèce humaine, il faut discuter une objection. On a dit : Celte philanthropie de l’Angleterre était un calcul d'intérêt, un instrument de guerre et de destruction. Lorsque, du milieu des troubles de la France , quelques flammèches de ce feu terrible qui embrasait la métropole furent tombées sur Saint-Domingue, lorsque de toutes parts la révolte éclatait contre les blancs, les Anglais, impitoyables jusqu’alors, s’avisèrent d’une tardive humanité. Pouroffrir un motifde plus aux meurtriers, pour compléter et rendre irrévocable la perte de celte malheureuse colonie de Saint- Domingue, dont ils enviaient l'ancienne prospérité, ils se donnèrent le facile mérite de proclamer la destruction de l’esclavage, l’égalité des races, l’émancipation des noirs, la proscription d’un commerce impie, sacrilège. Ds furent humains à la vue du Cap incendié et pour la ruine des malheureux colons échappés aux premiers coups des nègres, dont la fureur se ranima par l'hypocrite sanction que la sage Angleterre semblait donner à leurs vengeances.
Il serait triste, messieurs, qu’une de ces belles actions que je n’attribue pas au génie propre d’un peuple, mais à la puissance salutaire de la publicité, il fallût la rayer des annales de l’Angleterre et l’expliquer seulement par un odieux calcul.
Là, comme ailleurs, peut-être, une part de mal s’est mêlée à un grand bien ; là, comme souvent dans le cœur de l’homme, un mauvais motif s’est caché dans le coin d’une belle action; mais imputer tout à la perversité d’un calcul inhumain , je ne puis l’admettre.
N oublions pas, messieurs, l’esprit général du dernier siècle et son caractère dominaut sous scs formes diverses, bien que la France, dont j’ai si soigneusement retracé l'influence, ait unepart incalculable dans le renouvellement du monde à celle époque, bien que cette philosophie, d'abord sceptique, puis ardemment philanthropique de la fin du dix-huitième siècle, ait agi dans le monde entier, son action n’clail pas unique. Une autre force, que la France ne soupçonnait pas assez, qu’elie croyait avoir abolie, se conservait encore : c’était celle du christianisme libre. A peine les colonies anglaises avaient-elles échappé au joug de la métropole, à peine ces riches et puissantes contrées étaient-elles devenues maîtresses d’elles-mémes, assujetties seulement à l’Évangile età leurs assemblées nationales, qu’un nouveau principe de progrès , de réforroalion morale, se développa dans les âmes. Les quakers, celle socle que l’on voit poindre au milieu de
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
fa révolution de Cromwell, et dont il ne fit rien, parce qu'ils n’étaient pas des hommes de révolution sanglante, ces quakers, dès longtemps transplantés en Amérique cl profitant dé l'émancipation qui venait d’étre conquise par elle, firent entendre avec plus de force les pures maximes de l'Évangile, si longtemps méconnues par le monde chrétien.
Dans les Étals de l'Amérique du Sud, ils réclamaient l'abolition de l’esclavage des noirs. Faisant cp que les prédicateurs ne font pas toujours, ils commencèrent par eux-mémes la réforme qu'ils conseillaient aux autres. Les colons de la Virginie attachés à la secte des quakers affranchirent leurs esclaves.
Cet exemple rapporté en Angleterre eut, dès les années 1784 et 1785, une singulière influence sur les esprits et sur les mœurs. La secte des méthodistes qui commençait à s’élever adopta vivement l'espérance d’une amélioration pour le genre humain et d’un grand acte de jasticc. Des foules de pétitions furent adressées au parlement; des prédications éloquentes retentirent dans les temples; deux universités, celles d’Oxford et de Cambridge, jusque-là séparées par une violente opposition politique, se réunirent pour demander d'une voix commune l’interdiction d'un trafic odieux.
Vcuillex remarquer ces dates qui sont une apologie d’Angleterre. Dès l’année 1780, avant qu’on pût prévoir l’incendie de Saint-Domingue, avant la grande commotion qui ébranla la France, l’abolition de la traite îles noirs était une doctrine, une espérance chère aux philanthropes anglais. C’était ce que réclamaient les hommes pieux, les sectaires ardents, les esprits élevés, les spéculatifs, tous ces amis de l’humanité qui marchent en avant, blâmés d’abord et plus tard suivis de la foule.
En 178Ô, cette demande prit un caractère plus pressant, plus grave. Un homme de bien qui doit être aimé de toutes les nations, et pour lequel les partialités patriotiques doivent disparaître devant l’hommage qui est dû à sa vertu cosmopolite, Wilhcrforce, adopta avec ardeur celte cause ; il se fait l’apôtre de ce grand acte de justice, il sollicite la fin de cette inconcevable barbarie. M. Fox, avec son éloquence, sa vivacité d’imagination, se porte pour l’auxiliaire, pour l’allié de Wilberforce. Dans Wilberforce, c’était le sentiment chrétien, le xèle méthodiste , c’étaient tout à la fois la pureté de l’évangéliste et la chaleur du sectaire, qui inspiraient l’éloquence. Chez Fox, au contraire, c’étaient des idéesjrius générales, plus humaines, plus terrestres, si vous voulez, et qui répondaient davantage à l’esprit français, liais quoiqu’il en soit, et en partant de points differents, l'homme pieux et le philosophe, le sectaire et les sceptiques se réunissaient dans cette réclamation généreuse.
Filt parut d'abord froid . silencieux , réservé. Cependant, il renvoya les pétitions à l’cxamcn du conseil privé et engagea la chambre des communes a décider que, l’aimée suivante, elle considérerait celle grande question. En effet, messieurs, la question était bien grave pour un peuple commerçant, si l’on songe que les vaisseaux du commerce anglais exportaient chaque année, de la côte d’Afrique, prés de quatre-vingt mille esclaves et les vendaient soit aux colonies britanniques, soit aux colons étrangers, aux Danois, aux Français, aux diverses nations, à qui leurs plantations imposaient la nécessité de cet odieux secours.
Faut-il, messieurs, être en doute de la parfaite sincérité de Pilt? Eh quoi ! en 1789, il nous parait encore froid, incertain sur celte grande question. Son humanité n’est pas éveillée; et puis trois ans après, lorsque vient ce grand désastre de Saint- Domingue, c’est lui dont la voix retentit par-dessus toutes les voix; c’est lui qui, dans la chambre des communes, est plein de sensibilité, d’indignation, d’éloquence. C'est lui qui, plus passionné pour la justice, pour la liberté, pour l'humanité , que les orateurs de l’opposition eux-mémes, veut qu’à l’instant , sans ajournement , sans délai , on déclare l'abolition de cet infâme, de cet odieux trafic, qu’il a supporté si longtemps.
11 n’en est pas moins intéressant d’examiner, comme un progrès inévitable d’un gouvernement libre, cette grande décision d'un peuple et d'un parlement si habilement occupé de scs intérêts commerciaux, et qui semble tout à coup prêt à les sacrifier.
Dans les occasions où le génie oratoire de Pitl était enchaîné par sa politique, vous l'avez vu singulièrement calme, impassible. Faut-il croire que, s’il est pathétique sur les mêmes questions qu'il avait traitées d’abord avec une si froide réserve , son émotion était un calcul? ou plutôt, n’cst-il pas vraisemblable que des questions d’humanité, d'abord négligées par l’indifférence naturelle du pouvoir, au milieu des distractions d’un si vaste empire sc montrant à lui tout entières, après un mûr examen , son âme enfin s’émut , et que cette éloquence était sincère , quoique tardive, quoique arrachée cl longtemps refusée, pour ainsi dire?
j’aurais peine à supposer que toutes les émotions auxquelles cet homme si grave , si sévère, si purement, si exclusivement ministre, sc livre tout à coup, sont des ornements d’cloquence cl des leurres pour la pitié publique. Je conçois plutôt que, lorsqu'il eut pénétre par une élude sérieuse dans toutes les horreurs de la questioé de la traite , il s’indigna et fut à bon escient pénétré d'une pitié profonde. Rcmarquons-le d’ailleurs, messieurs, son discours
offre, dans la forme meme, un Irait caractéristique île sincérité.
Comment est-il conçu? Lorsque Fox avait traité la même question , son âme généreuse s'était tout de suite saisie de tous les points de vue qu'elle offrait dans l'inlérél de la justice, de la dignité humaine. Fox avait vu celle odieuse déprédation d’hommes arrachés à leurs pays, pour être les victimes d'un esclavage sans limites, sans règles. Il avait trouvé là un double avilissement pour l'espèce humaine, par la misère des esclaves et la dépravation des maîtres; il s'était écrié que tout ce qu’on racontait de l'horrible barbarie des planteurs et de l’impitoyable cruauté des capitaines de vaisseaux négrier», tout cela était vrai , devait être vrai , parce qu’il y a dans le pouvoir illimité, dans le despotisme du maître, quelque chose qui rejid l’homme fou, et par là même atroce sans but et sans fin. Commentant l'histoire à l'appui de cette profonde vérité morale : « Quand je vois, avait-il dit, passer sur le trône des Césars tous ces monstres qui se succèdent, qui ne sont ni de la même famille , ni du même sang , qui sont seulement du même pouvoir; quand je les vois tous également atroces, quand je vois un Ucliogabalc barbare comme Néron, un Domilien atroce comme un Caracalla, quelle conséquence puis-je en tirer, sinon qu’il y a dans le pouvoir absolu, illimité, sans règle, sans barrière, une frénésie toute faite qui tourne la tête humaine, une folicqui rend l'homme sanguinaire?»
Cet admirable raisonnement de Fox était l'expression naturelle d'un esprit généreux, épris d’un zèle ardent pour le bouheur, pour la liberté de l'espèce humaine.
La marche du discours de Pitt est differente. Il parait profondément ému en commençant son discours. Je crois qu'il est ému. La longue séance ou plutôt la longue veille du parlement s’était prolongée jusqu’à quatre heures du matin; la patience et l’allcnlion la plus forte semblaient harassées. C’est alors que Pitt prend la parole :
A cette heure du matin, ie crains bien d'être trop épuisé pour entrer suffisamment dans une si grave question ; mais si je n’ai pas assez de force pour j suffire , Je sens cependant avec une telle énergie la grandeur de l'intérêt qui nous occupe, que j’ai besoin d’en décharger mon coeur.
Puis, s’emparant des aveux échappés de tous les côtés de la chambre, sur l’horreur de ce commerce et sur la nécessité d’y apporter quelque réforme , il ajoute ces paroles :
Le point à débattre maintenant parmi nous, c’est seulement l'époque et la forme de cette abolition. J'en félicite cette chambre, j’en félicite ee pays, j’en félicite le monde entier. La question en elle-même est gagnée: la sentence est prononcée; celte malédiction du genre humain, cet odieux tratic a été vu par la chambre tel qu’il était réellemcui, et cette tache honteuse, ce stigmate imprimé sur le
caractère national a disparu, ou va bientôt disparaître pour jamais.
Alors avec un ordre admirable, une précision singulière, une infinie variété de détails, dans un discours de deux heures, il parcourt toute l'organisation du système colonial, il examine l'état de la population, la somme du travail, l'activité plus grande attachée au travail des mains libres, les ressources étrangères qui peuvent utilement suppléer à l’action des esclaves, la possibilité que tout à la fois la population et le produit s’accroissent par un régime de libre culture. C'est seulement lorsque toutes ces considérations d’économie politique, le bon ordre social, d’intérêt bien entendu, ont frappé l’assemblée, qu’il se livre à ces mouvements de justice et de sensibilité qu’il avait si longtemps tenus en réserve.
Dans ce contraste entre les deux discours, vous voyez la différence de ces deux génies : l'un exclusivement préoccupé par les grandes pensées de justice, par le bien spéculatif; l’autre, lors même qu'il obéissait à un sentiment généreux, attentif surtout à l'inlérél immédiat de l’Angleterre. Pitt conçoit la justice, il l'aime, il la préfère; mais il aurait reculé devant elle, si, pour y arriver, il avait fallu passer par-dessus les avantages du pays; ministre avant tout, et Anglais, avant d’élrc philanthrope. Mais ce sérieux, cette gravité pratique et positive, ce zèle exclusif pour l’inlérél de son pays, tout cela n’empéchc pas cependant que son àmc ii'éclatc aussi eu nobles et généreux sentiments, lorsque enfin, pour lui , l'heure est arrivée de s’y livrer, non pas seulement eu sûreté de conscience, mais en sûreté de profil pour l'Angleterre. Ne négligeons pas ce monument curieux de l'éloquence de Pitt.
Après un examen détaillé de la constitution et de toutes les ressources économiques des colonies anglaises, après avoir établi l'opportunité, l’utilité même de la suppression de l'esclavage, Pitt saisit le point de vue moral de cette grande question. C'est alors seulement que, tranquille sur l'intérét de l'Angleterre, il adopte le principe d’humanité dans toute sa plénitude, sans restriction, sans retard.
Jeviens à l'Afrique maintenant, dit-il ; c'est U que je m’arrête; et c’est U que mes honorables amis ne me paraissent pas porter leurs principes assez loin. Pourquoi le commerce des esclaves doit-il être aboli ? Parce que c’est une incurable injustice. Dès lors, l’argument n est-il pas cent fois plus fort, pour une abolition immédiate que pour une suppression graduelle? En laissant cet odieux trafic se prolonger un jour de plus, mes honorables amis n’aflaiblisseot-ils pas, n'abandonneut-iU pas leur propre raisonnement? Si i’iuiquiié de ce commerce doit le faire abolir enfin, pourquoi ne serait-il pas aboli maintenant ? Pourquoi laisser une injustice durer une heure de plus? De tout ce que j'entends au dehors de la chambre, il est manifeste pour moi qu'une conviction générale existe sur l'iniquité de ce trafic. Quelques hommes ont clé conduits, par cette évidence même.
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIECLE
à la supposition que le commerce d’esclaves n'aurait jamais commencé, sans une irrésistible nécessité. Cette nécessité
3ue l’un a conclue de l’injustice même, a produit une sorte 'acquiescement au maintien d'un si grand mal. Les hommes en sont venus à le compter parmices maux nécessaires, que l'on regarde commele partage des créatures humaines, et qui tombent sur quelque pays ou sur quelques indiridus de préférence à d’autres, par les dispensations impénétrables de la Providence. L'origine du mal dans le monde est sans douteunequestioDau delà de l'intelligence humaine, et la volonté de Dieu qui le souffre, un mystère dont nous oe pouvons nous enquérir. Mais quand il s'agit d'un mal moral, et que ce mal est en nous, ne croyons pas que nous puissions acquitter notre conscience par cette manière générale, pour Depas dire impie, d'écarter la question, en la renvoyant à la Providence. Si nous voulons y réfléchir un moment, nous verrons qu’il n’y a de mal nécessaire, que celui qu’on ne pourrait éloigner sans un mal encore plus grand. Je le demaude maintenant, quel peut être ce mal plus grand, qui prédominerait le mal dont il s'agit? Je ne sache pas qu'il ait existé de mal, je n’imagine pas qu'il puisse exister de mal plus grand, que d'arracher annuellement soixante ou quatre-vingt mille personnes de leur terre natale, par les efforts combinés des nations les plus civilisées, habitantes de la partie la plus éclairée du monde; et cela, sous la sanction des lois d'un peuple qui s'appelle le plus libre et le plus beureuxde tous. Si ces misérables créatures étaient convaincues de quelque crime avant leur enlèvement,devrions-nous prendre sur nous l’office du bourreau?.. Mais si nous faisons pis encore, si nous indutsous ces hommes à nous vendre leurs frères, ne somraes-uous pas assurés que, par des brigandages, par des guerres injustes, pardes condamnations iniques, ils tâcheront de se procurer un nombre croissant de victimes en proportion avec nos demandes? Pouvons-nous douter, si les guerres d'Afrique sont leurs guerres ou les ndtres? Pour moi, je n’hésite pas à dire que ce sont les armes anglaises, mises dans la main des Africains, qui propagent sur cette terre le ravage et la désolation.
Alors, Pill sc livre à un enthousiasme qui vous étonnera dans uri ministre des finances. Il ne lui suffit pas de repousser par la logique et l'ironie tous ces sophismes usés, tous ces lieux communs hypocrites d'une barbare cupidité : que les nègres, à tout prendre, étaient encore plus misérables dans leur propre pays; que, d’ailleurs, ils étaient si stupides et si grossiers, qu'ils ne sentaient pas le mal qu'on leur faisait ; qu’ils s'habituaient à l'esclavage et au travail des plantations ; qu'ils étaient traités moins durement qu’on lie croyait; enfin , que c’était une véritable humanité de les enlever d'Afrique, où leurs compatriotes les auraient tués, et de les emporter à fond de cale, pour les vendre à des Européens qui avaient intérêt à les conserver vivants. Après avoir fait justice de tous ces mauvais prétextes d'une détestable action et de toutes ces excuses inventées après le crime , il interpelle gravement la chambre et dit avec une admirable éloquence :
Il fut un temps, qu’il est bon de rappeler quelquefois à la mémoire de nos contemporains, temps de barbarie, où des sacrifices humains étaient, dit-on, offerts dans cette ile; alors, et c’est ce que je veux remarquer aujourd'hui, le commerce des esclaves était pratiqué parmi nous. Les esclaves, comme nous pouvons le lire dans VUitloire de Ut Grnnde- Ureiagne. par Henry, étaient autrefois un article établi de nos exportations. * Un grand nombre d'hommes,
dit-il, étaient emportés comme des animaux, de la côte de la Graude-Bretague et exposés en vente sur le marché de Rome. • On ne voit pas distinctement par quel moyen on se les procurait : mais il y avait certainement une ressemblance assez grande entre la situation de nos ancêtres cl celle des malheureux indigènes de l’Afrique. L'historien nous dit que l’adultère, la sorcellerie, les dettes étaient les principales causes qui fournissaient d'esclaves le raarchéde Rome; qu'à ce nombre on ajoutait encore les prisonniers faits i la guerre cl quelques malheureux qui, après avoir perdu tous leurs biens au jeu, avaient joué leur propre corps et ceux de leurs femmes et de leurs onfants. Chacunede ces causes est indiquée, presque dans les mêmes termes, comme étant aujourd'hui une source d'esclavage en Afrique. Ces faits et un ou deux exemples de sacrifices humains fournissent la prétendue preuve que l’Afrique est frappée d’une naturelle incapacité pour la civilisation, qu'il y aurait enthousiasme et fanatisme à la croire capable d’acquérir jamais les connaissances et les mœurs de l'Europe; que la Providence n'a jamais voulu l’élever au-dessus de l’état de barbarie; que la Providence l'a irrévocablement condamnée à être seulement une pépinière d'esclaves pour les Européens libres et civilisés.
Admettez ces principes, en les appliquant à l'Afrique, et je serais curieux de savoir pourquoi l'on n'aurait pu les appliquer aux anciens Bretons encore bai barcs. Pourquoi quelques sénateurs romains, raisonnant sur les mêmes principes que quelques-uns des honorables membres de cette assem blée, et désigoaot les Bretons barbares, n'auraienl-ils pas dit avec une égale hardiesse : C'est un peuple qui n'arrivera jamais à la civilisation; c'est un peuple destiné à n'êtrc jamais libre, un peuple, sans l'intelligence nécessaire pour la pratique des arts utiles; abaissé par la mam de la nature audessous du niveau de la race humaine et créé pour faire une fourniture d’esclaves au reste du monde. D’après les principes que nous avons eutendus, cela ne pouvait-il pas se dire aussi bien et arec autant de vérité de la Brelaguc, à cette époque de son histoire, que nous pouvons le dire aujourd'hui des habitants de l’Afrique?
Nous sommes, il y a longtemps, sortis de la barbarie. Nous avons presque oublié que nous fûmes autrefois des barbares. Nous sommes pat venus à uu état de société qui présente le plus saillant contraste avec tous les traits dont un Romain aurait pu jadis nous caractériser et que nous appliquons maintenant i l’Afrique. Il ne manque plusqu' une chose pour achever le contraste et pour nous justifier aussi de l’imputation d'agir, même i cette heur*.*, comme des barbares. En effet, nous continuons encore, à celle heure, le barbare trafic des esclaves ; nous le continuons en dépit de nos graudsel incontestables droits à la civilisation. Nous fumes autrefois aussi obscurs parmi les nations de la terre, aussi sauvages dans nos coutumes, aussi corrompus dans nos mœurs, aussi dégradés dans notre intelligence, que le sont aujourd'hui les malheureux Africains. Mais, dans le cours d’une longue suite d'années, par une progression lente et d'abord presque insensible, nous sommes devenus riches d’une diversité de biens, favorisés sans mesure de tous les dons de la Providence, incomparables dans le commerce, éminents par les arts, plus avancés qu'aucun aultc peuple dans 1rs recherches de ta philosophie et de ta science, et comblés de toutes les bénédictions de la société civile.
Nous sommes en possession delà paix, du bonheur et de la liberté; nous sommes sous la conduite d'une religion douce et bienfaisante; nous sommes protégés par des lois impartiales et par lameilleureadminislraliunde la justice : nous vivons sous un système de gouvernement que notre heureuse expérience nous autorise à proclamer le meilleur ct le plus sage que l'on ait jamais imaginé. Nous aurions été pour toujours exclus de tous ces biens, s'il y avait quelque vérité dans les principes que plusieurs membres de la chambre ont établis pour l’Afrique. Si ces principes étaient vrais, nous aurions dû languir, jmqu’à cette heure, dans le miscrableélal debrutaliiécldodégradalionoù l'histoire atteste que nos ancêtres furent plongés. Si les autres nations avaient appliqué à la Grande-Bretagne le raisonnement que quelques sénateurs de celle ile appliquent maintenant à
l'Afrique, les siècles auraient passé, sans nous tirer de la barbarie: et nous oui jouissons des bienfaits de la civilisation anglaise, des lois anglaises et de la liberté anglaise, nous serions en ce moment peu supérieurs, soit pour la morale, soit pour les connaissances, aux grossiers habitants des cèles de la Guinée.
Enfin, r.cl cloquent discours, qui ne serait qu'une déclamation, s'il n’avait pas produit un bien durable, se termine par un mouvement d’enthousiasme presque poétique :
Si nousécoutons la voix de la raison et du devoir, si nous obéissons cette nuit à leurs conseils, quelques-uns d'entre nous pourroat vivre assez pour contempler le revers du spectacle dont nous détournons aujourd'hui les yeux avec honte et regret. Nous pourrons voir les naturels d'Afrique engagésdans les paisibles travaux de l'industrie et dans les soins d’un com merce légi t i me ; nous pourrons voir les rayons de la science et de la philosophie poindre sur cette terre
3ui, dans une époque plus tardive encore, pourra briller 'une pleine lumière... Alors nous pourrons espérer que l'Afrique enfin, apres toutes les autres parties du monde, recevra, vers le soir, ces félicités qui sont descendues sur nous, avec tant d'abondance, à une heure plus matinale de l'uni vers. Alors l'Europe, profitant de cette amélioration et de ce bonheur, recevra une juste compensation de sa générosité, s'il faut appeler générosité, de ne plus retenir ce continent sons les ténèbres, qui, dans d’autres régions plus favorisées, ont disparu si vite:
... 5o« prifniM eqiiit orirnt illUtil antirli. lllic tara ruban* aceemiil lumina mper.
Malgré ces belles promesses d’une imagination philanthropique, malgré l'ascendant du premier' ministre , la mesure ne fut adoptée qu'avec un amendement et sous la réserve d’une exécution graduelle cl successive. Toutefois, c'est de cette époque, de ce discours, que commence la réforme de celte grande cruauté de la civilisation. Depuis, le même principe a passé dans les lois des autres peuples j cl l'interdiction de ce commerce impie, infâme, s'e%t renouvelée, sans être malheureusement assez sévère et assez efficace. Plus de trente ans après Pilt, des voix éloquentes et généreuses ont invoqué les mêmes principes , ont dénoncé presque les mêmes barbaries , è la tribune des chambres françaises. Tel est le succès tardif de ccs missions d'humanité. Les générations passent, de nouveaux talents s’élèvent pour plaider la même cause. Le mal s'adoucit et le bien tout entier s'accomplira dans l’avenir. Honneur h Pitt , pour avoir commencé.
C'était, messieurs, au milieu de celle poursuite paisible d'un but salutaire pour t’humanitc que le ministre anglais se préparait à la guerre la plus terrible qui ail agité l'Europe. Ici nous passerons vite. Il n’y a pas d époque dans l'histoire de son pays, que l’on aime à entendre maudire. Ce parlement d’Angleterre, qui était la tribune de l’Europe cl l'arsenal des rois coalisés, ne rclcntissait que d'imprécalions contre la France. Nous écarterons les invectives el chercherons seulement les Iraces de génie.
I/habile lenteur de Pitt avait obtenu ce qu’elle voulait. Elle avait irrévocablement divisé l’opposition anglaise. Pour combattre un peuple dont la force était doublée par une révolution, elle avait attendu que toute l’Angleterre fût unie, resserrée par la crainte el la haine.
C’est ainsi que Pitt déclara , qu’il commença la guerre, avec l’appui du vœu national cl d'une immense majorité dans les deux chambres. Cependant quelques voix éloquentes qui représentaient l'opposition, demandaient incessamment une paix, une trêve. Pitt demeurait inflexible à tous les raisonnements et même aux souffrances intérieures de son pays. Il n'était dit que cette France si forte et rendue furieuse, il fallait la lasser, l’épuiser dans une guerre plus longue que ne serait son ardeur. L'opposition, affaiblie et sans popularité, répétait inutilement : que celte guerre acharnée centuplait les forces, ou du moins les efforts de l’ennemi ; qu’un peuple en révolution est d’autant plus redoutable, qu'on lui offre la guerre au dehors ; cl qu’on le consumerait bien mieux, en le laissant à lui-même, au lieu de le distraire de l’anarchie par le péril el par la victoire.
Les deux opinions étaient éloquemment défendues ;el les chances des armes venaient souvent appuyer la dernière. Combien de fois l’opiniâtre constance de Pitt rcçul clle le dcmcnli de la défaite ! Combien de fois vit-il ccs coalitions qu'il avait si laborieusement formées , se briser, se dissoudre sous le coup de foudre d’une victoire! Alors, renfermé dans son Ile, il attendait, il amoncelait une guerre nouvelle. Il réveillait les craintes; il sollicitait les haines; il soldait, il enrégimentait les peuples, et il redescendait encore sur ce champ de bataille où son armée européenne avait été vaincue. Dans le point de vue impartial et désintéressé, qui nous est facile aujourd'hui , on est frappé du génie de cet homme, d’autant plus que ce n’est point à la faveur du pouvoir absolu qu'il obtient ces grands résultats. Il n'est pas despote ou général. Battu au nord , il ne peut pas traverser son empire silencieux et aller chercher une victoire au midi. Il est vaincu ; les alliés de l'Angleterre ont fui, ont traité; des milliers d’Anglais sont tombés sur le champ de bataille; il faut qu'il rende compte de tout. •
Il a des adversaires éloquents, implacables; il a contre lui les reproches, l’humiliation de son pays, tant de trésors prodigués en vain, de subsides donnés d'avance et dépensés par une défaite , avant d’ètrc volés : et cependant sa ferinctc, son génie, son éloquence, lui donnent, à lui ministre accusablecl fragile, toute l'audace, toute la stabilité d’uu despote longtemps vainqueur. C'est ainsi qu'au mi-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Jicu des (roubles de l'Irlande, d'une détresse générale, d’une révolte de la flotte, on le voit suffire à tout et diriger l'Europe.
La supériorité de cet homme éclate pour nous dans toute sa politique, indépendamment du blâme qui peut s’attacher à ses actes. Remarquons -le encore : cet effroi de la révolution française, cette haine des crimes qui la souillaient, Pitt n'essaya jamais d'en abuser contre les principes éternels de la liberté. Tout le parti sur lequel il s’appuyait, cette aristocratie anglaise, si hautaine, ces déserteurs du parti whig n'avaient que des paroles d'imprécation pour les premiers auteurs, pour les promoteurs généreux de la reforme française. Rien n'était collectif et implacable comme leur haine. Dans leur propre pays même, si une tradition de liberté, qu’aucun préjugé ne pouvait détruire, les empêchait de mettre violemment la main sur les droits publics cl de les briser comme des choses profanées par l’abus qu’on en faisait ailleurs, cependant toute impartialité avait disparu des procès politiques. I*es bills dli parlement étaient des actes d’accusation; la libcrlcindividucllcélailsuspenduc. ±/hommeàqui cette disposition ardente des esprits remettait, dans quelques circonstances, un si grand pouvoir, ne s'en servit jamais pour aucun intérêt personnel d’orgueil et de vengeance. Son langage même n’avait pas ce caractère d’âprclé que l’on retrouve dans Windham, dans Burkc. Il était grave et modéré. Je n'en citerai qu'un exemple : c’est une mémorable anecdote parlementaire.
Les convulsions violentes et sanguinaires de la France semblaient apaisées. Un gouvernement à la fois moins menacé et moins cruel régnait sur elle; cependant la guerre durait encore; une sorte d'interdit était jetc sur ce pays par les puissances de l’Europe. Les hommes qui avaient pris part aux premiers troubles de la France, quoique victimes eux-mêmes de l’anarchie, restaient en bulle aux soupçons cl aux rigueurs. Trois membres de l'Assemblcc constituante, inégalement célèbres, également honorables, le général Lafayette, .MM. de Puzy et de Maubourg, avaient été saisis hors de France par les soldats de la Prusse et jetés dans un cachot d’OImülz, de cette forteresse d'OImütz, espèce de Bastille européenne, pour les vaincus et les malheureux défenseurs des plus nobles causes qui aient été soutenues eu Europe. Celait là que, sur la recommandation de la Russie, avaient été soigneusement gardés plusieurs de ccs courageux Polonais qui avaient fait d'impuissants efforts pour l’indépendance de leur pays. IA, près du généreux Français qui avait acquis tant de gloire en Amérique, une femme, modèle de vertu et de tendresse conjugale, avait obtenu la faveur d’une captivité
commune : elle était renfermée, avec sa fille, dans la prison de son époux.
Toutes les âmes généreuse ressentaient un vif intérêt pour cette infortune, qui semblait continuer les proscriptions, au moment où elles commençaient à cesser en France. Le bruit devait en retentir dans le parlement britannique.
Un Irlandais, le général Fitz-Patrick, avait, dès l’année 1794, réclamé vivement; mais la haine et la terreur qu’inspiraient les désordres et les victoires de la France étaient encore trop récentes. On avait peur delà pitié, comme d'une faiblesse qui vous livrerait à l’ennemi. Burke, dans l'ardeur de sa conversion nouvelle, dans son indignation deve nue impitoyable à force de pitié, s’élait élevé avec une inexorable véhémence contre toute réclamation cl avait fait taire les orateurs. Cependant la cap. tivilé s'était prolongée; les rigueurs ne s'étaient pas affaiblies. Celle femme, d'un dévouement si noble cl si tendre, partageant une dure captivité, ajoutait un interet de plus au malheur du généreux proscrit.
Le général Fitz-Patrick renouvela dans la chambre des communes, la demande d'une intervention en faveur des trois prisonniers d’OImülz. Son discours élégant et noble ne s'adressait qu'a l’honneur national, ne réclamait que la justice, sans récrimination politique.
L'impétueux Windham , alors ministre de la guerre, qui avait été whig si ardent, et qui, par cela même, était tory si passionné, Windham sc lève et veut répondre; mais Pitt, qui prévoyait sa colère, prend la parole. Son langage est calme cl bienveillant; il s’accuse presque; il regrette de ne pouvoir adopter ce qu’on lui propose; les expressions d'estime, d'intérêt, tombent de sa bouche ; il voudrait tout concilier cl cependant il trouve des raisons invincibles pour ne rien faire. Le débat sc prolonge. Fox répond avec un peu d’amertume. Wilbcrforcc sc lève : ardent ami de la liberté, l'irréligion française l’a ramené vers le pouvoir. Whig cl méthodiste , il soutient le ministère de Pitt, par attachement à l’ordre social; mais dans son alliance désintéressée, il conserve la générosité «le ses premiers principes. En ce moment il parait favorable à la motion de Fitz-Patrick; il propose une intervention, dont il laisse la forme au choix du ministère. Fitz-Patrick accepte l'amendement proposé. Windham fait encore un signe pour obtenir la parole; mais {'orateur évite de l’apercevoir; lo débat continue. Hulin, dans un intervalle, Wiudham s’est levé, et avec celle vivacité colère, avec ces expressions injurieuses, spirituelles, avec ce mélange de logique et d’inconséquence qui le caractérisent, il se moque de la philanthropie de Wilbcrforce, allié actuel du ministère; il sc moque plus
amèrement du zèle généreux de Fitz-Patrick $ il prend en main la cause des persécuteurs; il trouve des excuses à toutes les violences ; il parodie l.i pitié la plus légitime; il demande pourquoi le racine interet ne s'attache pas à tant d’autres victimes politiques, à Collol-d’Herbois, par exemple, à ce pauvre Collot-d'Hcrbois ; puis alors, avec une verve bouffonne, il fait un tableau pathétique des malheurs présumés de Collot-d'Hcrbois; il décrit la Guyane; il s'indigne du mauvais climat et du séjour insalubre de celle colonie; il s’attendrit ironiquement : puis il devient sérieux, dur, implacable; il s’élève contre les hommes qui, bien ou mal intentionnés, dit-il, ont pris part au commencement des grands troubles civils; il s'irrite contre ceux que leur intérêt même, leur naissance, leur fortune n’a pas retenus dans le parti du pouvoir; il leur dit anathème; il souhaite qu'ils épuisent le calice jusqu’à la lie. Après ces dérisions amères, ces bouffonneries, ces insultes, il se rasseoit paisiblement. Fox se lève. Je ne redirai pas ici tout sou discours. Je ne m’arrêterai qu’à la réfutation de cette maxime dure et fausse de Windham, qui réprouve les mécomptes de la vertu cl calomnie ses revers, plus qu'il ne s'indigne contre les crimes , qui ne fait aucune part aux intentions et ne juge que le succès. Après une amcrc allusion à la désastreuse entreprise de Quiberon, dirigée par Windham :
Eb quoi! dit Fox, quelque corrompu, quelque Intolérant, quelque oppressif, quelquccnnctni des droits et du bonheur de l'hunianitéqucsoit un gouvernement; quelque vertueux, quelque modéré, quelque patriote, quelque humain que soit un réformateur, celui qui commence la réforme la plus juste, doit être dévoué à la vengeance la plus irréconciliable ! S’il vient après lui des hommes indignes de lui, qui ternissent par leurs excès la cause de la liberté, ceux-là peuvent être pardonné* : toute la haine de la révolution crtmiodlc doit sc porter sur celui qui a commence une révolution vertueuse! Ainsi, le très-honorable secrétaire delà guerre pardonne de tout son coeur à Cromwell, parce que Cromwell n’est venu qu’eu second, qu'il a trouvé les choses préparées, et qu’il n’a fait que tourner les circonstances. à son profit. Mais nos grands, nos illustres ancêtres, Pym, Hampden, le lord Falkland, le comte de Bcdfort, tous ces personnages à qui nous sommes accoutumés à rendre des honneurs presque divins. pour le bien qu'ils ont fait au genre humain et à leur patrie, pour les maux dont ils nous ont délivrés, pour le courage prudent , l’humanité généreuse, le noble désintéressement avec lequel ils ont poursuivi leurs desseins, voilà les hommes qui, suivant la doctrine de cette soirée, doivent être voués à une exécration éternelle. Jusqu'ici nous trouvions Hume assez sévère, lorsqu'il dit qu'flampdcn est mort au moment favorable pour sa gloire, parce que, s’il eût vécu quelques mois de plus, il allait probablement découvrir le feu caché d'une violente ambition. Mais Hume va maintenant nous paraître bien doux, auprès du très-honorahic secrétaire de la guerre. Selon ce dernier, les hommes qui ont noirci, par leurs crimes, la cause brillante de la liberté, ont été vertueux , en comparaison de ceux qui voulaient seulement délivrer leur pays du poids des abus, des fléaux de la corruption et du joug de la tyrannie. Cromwell, Harrisson, Bradshaw, l'exécuteur masqué qui a fait tomber la tête de l'infortuné Charles Irr, voilà les objets de la tendre commisération et de l’indulgence éclairée du très -honorable secrétaire de la guerre.
Hampden, Bedfort, Falkland, tués en combattant pour leur roi, voilà les criminel s pour lesquels il ne trouve pas encore assez de haine dans- son cœur, ni assez de supplices sur la terre. Le très-honorable secrétaire nous l’a di t positivement : pour ces rois et pour ces ministres absolus, Collot-d’llerbois est bien loin de mériter autant de haine et de vengeance que Lafayelte... Après m'étre étonné d'abord de cette proposition, je commence à la concevoir. En elTet, Collotd’Hcrbois est un infâme, est un monstre; Lafayelte est un grand caractère et un homme de bien. Collot-d'Hcrbois souille la liberté, il la rend haïssable par tous les crimes qu'il ose revêtir de son nom ; Lafayelte l'bonore, il la fait chérir par toutes les vertus dont il la montre environnée.
Ces épisodes oratoires ne doivent pas nous détourner du grand spectacle que présente celle époque; c’est toujours PtU qui la remplit tout entière.
Eli 1 800, des propositionsde paix sont failcsà l’Angleterre par le nouveau gouvernement de France. Pilt les combattit dans le parlement. Le temps me manque ici pour reproduire son discours; mais je l’indique à votre attention , comme un monument historique. Les événements y sont jugés, dans le point de vue patriotique d'un Anglais, mais avec ce reste de haute impartialité dont un homme de génie lie peut sc défaire. L'homnfc qui s’était saisi du pouvoir en France, est apprécié sans colère, sans insulte, avec un secret respect et une visible terreur pour la supériorité et l’activité de son génie. Mais cet homme, par cela seul que l’orateur le juge ainsi, il le croit incapable delà paix. Dans deux pages, politiquement et historiquement admirables, il fait résulter la nécessité de la guerre, la passion delà guerre, et je dirai presque le droit de la guerre, pour cet homme, de la situation où il est placé et du besoin qu’il a d’assurer et de compléter sa fortune. Il le regarde, il le représente comme une puissance fatale, poussée toujours devant elle et qui doit marcher et grandir jusqu'à sa chute; cl il attend celle chute. Mais la politique prévoyante et obstinée d'un homme ne pouvait se communiquer à tout un peuple; elle ne pouvait tenir contre les coups redoublés des événements qui venaient briser toutes les ligues cl déconcerter tous les plans.
C'était au commencement de 1800 que Pitt parlait ainsi; en même temps, il cherchait à ménager des forces nouvelles pour la lutte si longue, à laquelle il dévouait son pays et lui-méme. Cette unité à laquelle il avait ramcué les partis, il voulut l’établir dans les éléments de la monarchie britannique. 1| supprima le parlement d’Irlande cl réunit entièrement celte llcà l’Angleterre. Une conséquence naturelle de l’acte d'union, c’était sans doute l'émancipation catholique. Pitl la désirait : il était digue de l’accomplir. Mais elle était réservée à une autre époque. Remarquez- le, messieurs; celle Angleterre dont la puissance et la liberté même semblaient fondées sur les oppressions partielles, chaque fois qu’elle a besoin de trouver un surcroît de
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
force, elle détruit une injustice, elle reconnaît un droit. Veut-elle se préparer pour quelque grande lutte, ce n’est pas une liberté qu'elle supprime; c’est une liberté qu'elle élève, comme une colonne de plus, pour soutenir l'édifice.
Après avoir réuni l’Irlande à l'Angleterre, Pill songeait à préparer l’émancipation des catholiques. Mais ces coups de hache de la victoire faisaient sauter en celais tous les plans du ministre; La bataille de Marengo brise la coalition, l’ilt alors descend du ministère; il n'en tombe pas, il se relire. La paix qu'il a repoussée, il la croit provisoirement nécessaire, inévitable; mais il laisse à des hommes inférieurs, à des sous-ordres de son génie, le soin de la faire cl de la signer à sa place. Il était sùr qu'elle ne serait pas longue; ce fut la paix d'Amiens.
Dans l’intervalle, Fox vint en France et fut accueilli par le premier consul. Savez-vous l’idée qu’il emporta de ses entretiens? Que le premier consul était un jeûne homme enivré de sa grande situation, étourdi de ses prodigieux succès, qui voulail rester là, et souhaitait passionnément le maintien de la paix ; que l’on avait été bien coupable de contrarier une intention si sincère.
Une fois, revenant de dîner à la nouvelle cour, Fox était singulièrement frappé de l'enthousiasme du jeune consul pour le bien de l'espece humaine, et de ses projets de réunir les deux mondes , de rapprocher Yhomme blanc et l'homme noir et de fonder les bases d’une paix perpétuelle. Sanfe faire tort à la sagacité de l’homme d’État anglais, j’imagine qu’il fut dupe et qu'il y avait dans la politique instinctive du jeune conquérant un désir de flatter le philanthrope auquel il parlait et de le bercer d’espérances selon son cœur.
Pitt était moins confiant. Loin de croire à la durée de la paix, il redoutait pour l’Angleterre une invasion, qui peut-être ne fut jamais sérieusement projetée. Celte crainte d’un pareil homme est un hommage au génie du guerrier. Cependant, au premier signe de Pitt, ce ministère qu’il avait laissé là, comme son chapeau, disait-on, se relira. Pitt remonta, par droit de conquête, à cette place qu’il avait déjà occupée dix-huit ans, et aussitôt la guerre est rallumée. L’art cl la politique ramassent de tous côtés des soldats pour commencer cette dernière campagne de l’Europe contre la France, du vivant de Pitt au moins. Mais, encore une fois, le bras de fer du conquérant brisa toutes les forces de la coalition.
Les subsides anglais étaient dévorés; l’Angleterre pliaitsous le poids d’une dette énorme. La confiance dans l’habileté du ministre était ébranlée devant de tels désastres. L’âme altière de Pitt ne résista pas à cette nouvelle tromperie de ses espérances. C’est
en 1803 que la paix de Presbourg fut signée. Quelques mois après , Pitt n’existait plus. Ce n'est pas de la goutte qu’il est mort, c'est de chagrin. Il ne put résister à ce dernier démenti qu’il recevait. Son patriotisme et son orgueil furent également désespérés. Il mourut sans douter de la sagesse de scs premières vues; il y croyait fermement; il les léguait à d’autres : mais il éprouvait un cruel mécompte, une amère douleur de ne pas assister lui— môme au succès de scs desseins et de s’en remettre à l’avenir et à d’autres mains.
Celle grande scène du parlement d’Angleterre se dégarnit et semble se fermer en quelques années. Tous ces personnages qui avaient paru avec tant d’éclat, s’en vont l’un après l’autre. Singulier éloge, tout à la fois d’une constitution sociale et d'un homme! Ce que cet homme avait commencé par son audace d’esprit, par son génie tenace et entreprenant, tout cela sera continué et achevé par l’esprit du pays, pour ainsi dire par la tradition qui remplacera l’homme supérieur et régnera pour lui. C’est la gloire des Étals libres. Ils font naître le génie; et ils peuvent s’eu passer, et vivre, en quelque sorte, de la pensée publique.
J’ai ditque celle scèncdu parlement britannique, si riche, si éclatante de talents, devint déserte. Pitt meurt à quarante-sept ans , consumé par les travaux et les chagrins du grand rôle qu’il avait commencé si jeune. Son rival Fox , qui depuis vingtquatre ans luttait pour ressaisir le pouvoir, arrive enfin à ce but : le voilà ministre. Il trouve les cmbarrasqu’avail légués l’exécution même des grands desseins de son prédécesseur, celte dette immense, celle guerre commencée; il veut faire une guerre de plus, une guerre à la Prusse pour la défense des Étals de Hanovre. Mais au milieu de ses projets à peine ébauchés, et avant qu’on eût pu juger si son génie politique égalerait son éloquence, il meurt. Shcridan lui survécut quelques années; mais pour languir au dessous de lui-méme, dans la décrépitude prématurée du talent. Rien ne dévore comme la tribune. Elle consume, par l’agitation véhémente de la parole, les impatiences de l’amour-propre et les inquiétudes ou les mécomptes de l’ambition : la vie politique dans un Étal libre, c’est l’émotion irri • tante de la parole ajoutée à tout l’accablement des affaires. Celte vie eût tué Richelieu dix ans plus tôt.
Un moment secrétaire d’État avec Fox, Shcridan ne fut plus rien après lui. Le brillant Sheridan perdit tout, non-seulement sa fortune; il avait commencé par là ; non-seulement le pouvoir, il n’était pas fait pour le garder, mais il perdit sa popularité. Et j’ai peine à le dire, il échoua dans une élection. Sa misère devint si grande, qu’il allait être arrête sur son lit de mort. Son médecin fut obligé de le
m COURS DE LITTERATURE FRANÇAISE.
sauver des huissiers, en déclarant qu’il ne pourrait être transporte vivant jusqu’à la prison. On regrette que celle générosité prétendue des Anglais , ne sc soit pas trouvée là, et que vingt mille souscriptions ne soient pas venues protéger le lit de mort de ce Sheridan qui avait fait tant rire le public à ses comédies et qui s’elait fait tant applaudir au parlement.
I/alné de tous ces hommes illustres, Burkc, les avait depuis longtemps précédés dans la tombe. Ses derniers jours avaient été empoisonnés d'une amère douleur. Il avait élevé, avec les soins les plus tendres, un fils qui annonçait le plus rare talent pour les lettres et la tribune. Une mort prématurée lui enleva ce jeune homme. Le jour où, après cet inconsolable malheur, il reparut pour la première fois dans le parlement, Fox s’approcha de lui, (palgré leur vieille animosité, souvent aigrie par de nouveaux dissentiments, malgré les blessures réciproques qu’ils s’étaient faites: Fox le voyait si malheureux, qu’il voulait redevenir son ami. Mais Burke détourna les yeux, refusant de recevoir les consolations d'un homme qu'il n’aimait plus. Bientôt il se relira tout à fait du parlement; il ne voulut plus d’une célébrité qu’il ne pouvait transmettre à son fils; et peu de temps après, Burke n’était plus.
Ainsi, cette brillante pléiade du parlement britannique s’éteignit. Ces quatre hommes diversement célèbres , qui avaient charmé, domine leurs concitoyens, qui avaient régné sur l'opinion, ou guidé le pouvoir, les voilà disparus. Après eux, resta ^esprit même du pays , la puissance de la constitution; puis s’élevèrent des hommes quis’appelaicnt leurs élèves et qui, déjà, sont eux-mémes remplacés presque tous. Vingt ans suffisent dans celle active et dévorante carrière pour renouveler tous les personnages. Burke, l’ilt , Fox , furent enlevés avant la vieillesse, comme nous avons vu disparaître, plus vite encore, Camille Jordan, de Serre et le général Foy ! {Applaudissement 9.)
VINGTIÈME LEÇON
Retour à la littérature française. — Nouveau caractère qu'elle reçoit de la révolution. — Son rôle dans nos troubles civils. — Les deux Chénier. — Détails sur leurs premières années. — Dissentiment des deux frères. — Mort d’Audré Chénier. — Justification de son frère. — Talent neuf et original d’André Chénier. — Ses principaux essais. — Caractère distinctif de sa poésie.
Mkssikurs ,
Je ne voudrais pas terminer ce trop long lableau du dix-huitième siècle par des souvenirs étrangers à notre pays. Mes digressions n’étaient que des parallèles instructifs ou honorables pour la France.
Il est temps de les finir. Au nom de l’éloquence, je vous ai presque conduits au greffe des tribunaux anglais. Je vous ai retenus bien longtemps à la chambre des communes. J’ai fatigué votre attention de tous les détails de la stratégie parlementaire, et je vous ai failadmircrles naturelles inspirations des grands orateurs britanniques. Ce que je cherchais là, commo ailleurs, c'étaient les lettres dans leur acception variée; c'étaient le talent, le génie appliqués aux intérêts civils de la société. Mais, si celle sérieuse et dernière vocation des lettres prédomine dans les États libres, elle est bien loin d’exclure toutes les autres formes brillantes de la pensée spéculative et de l’imagination. La tribune politique enrichit les Icllres, moins par le surcroît nouveau d'une forme d’éloquence, que par le mouvement général et l'allure franche et libre qu’elle communique aux esprits. Tout pays qui conserve, ou qui voit s'élever des assemblées délibérantes , renferme une source de rajeunissement moral. Il nous reste, messieurs, à suivre et à marquer ce résultat en France, dans les années de la révolution française. II nous reste à examiner l’influcncc que celte révolution profonde, qui n'était pas un changement de pouvoir, mais un bouleversement de société, devait exercer sur l’imagination dans le présent et dans l’avenir.
Était-ce un trouble ou une régénération qu’elle devait apporter à la pensée? Devait-elle la rendre un moment folle et violente? ou .la laisser longtemps féconde et agitée de grands souvenirs? Enfin, quels hommes ont paru faits pour la gloire de9 lettres, ont montré ou promis du génie, au milieu de cette tourmente destructive? En est-il quelqu'un dont nous puissions entrevoir l'immortalité, à travers le crêpe funèbre des proscriptions civiles? En est-il quelqu’un que nous puissions reconnaître et suivre , à la trace de son sang, jusqu'à l’échafaud, qui lui enlevait la vie cl la gloire? Il en est, hélas! et dans celte longue histoire du génie français que je vous raeonte, je ne puis supprimer de tels noms. Il y aurait bien mauvaise grâce dans une convenance politique qui craindrait ces tragiques souvenirs.
Je rentre au milieu de la France encore toute passionnée et toute sanglante. Je n’écoule pas les cris bruyants de sa tribune. Je me garde, ou je dédaigne d'étudier sous les vains rapports de Part ccs paroles qui étaient des actions terribles et toutes-puissantes.
Mais y avait-il des lettres alors? Y avait-il des poêles, des hommes qui se livraient au plaisir de l’imagination, pour elle-même, ou plutôt, qui la faisaient servir à la défense de l’infortune, à l’anathème du crime? Je vais rappeler des noms qui
ont été souvent signe de contradiction entre les hommes , et que tour à tour la partialité contemporaine a exaltés ou flétris , a chargés d'apothéoses ou de calomnies.
Nous l'avons dit , dans ce travail des esprits qui précéda l’emportement des troubles civils, les imaginations s'étaient élancées vers tout à la fois; elles embrassaient des espérances de progrès illimités dans les sciences; clics rêvaient le renouvellement du monde des idées, avant de mettre la main à la réforme du monde social. Mais, lorsque 1789ariva et qu’il remit au peuple tout pouvoir de changcret de détruire, alors cette activité réelle fit disparaître ces rêves de l'imagination solitaire , ces ambitions du génie spéculatif. On sc mit à l'œuvre; et on n’écrivit plus que pour agir. Cependant, quelques hommes nés pour les arts, au milieu de cette violente préoccupation, gardaient l'instinct de leur vocation , même en se mêlant à cette activité politique, que personne ne pouvait éviter ni s’interdire ; ils étaient encore poètes, écrivains, rêveurs, métaphysiciens, philosophes.
Ce célèbre et infortuné Condorcet, quelques jours avant l'époque où, proscrit par la tyrannie décemviralc, il errait sans asile, portant sur lui son gage d'affranchissement , le poison, Condorcet écrivait encore des pages animées d'un enthousiasme calculateur, dans lesquelles , s'appuyant sur toutes les théories de la science, il apprécie la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine et rêve un progrès continu de sagesse, de justice, de bonheur, au milieu de tous les délires de la force et de la tyrannie.
D'autres esprits conservaient des illusions semblables, entretenues par l'imagination. De leurs études continuées au milieu de tant de périls , du grand spectacle que ce renouvellement du monde donnait aux hommes, devait sortir une littérature nouvelle, donll'influcnce se prolongerasur l’avenir. La poésie, la philosophie morale, les éludes historiques devaient recevoir de ce terrible renouvellement des esprits un caractère nouveau.
Parmi les poètes de celte époque, il en est deux portant le même nom, issus du même sang, et qu'on ne peut séparer ; ce sont les deux Chénier. Une tristesse uniforme se répand sur leurs destinées si différentes. Un intérêt particulier s’attachait â leur naissance, à leur éducation, à leurs premières années. De plus cruels souvenirs ont fait oublier cet intérêt. Fils d'un homme savant , qui passa la plus grande partie de sa vie dans les consulats d'Orient, ils étaient nés tous deux à Constantinople, d’une femme belle cl spirituelle, d’une Grecque. Oui, celle femme était spirituelle. Il est resté d’elle des pages élégantes, ingénieuses, où le goût français, qu’elle avait appris de son mari,
est animé par je ne sais quelle grâce asiatique. Ce sont deux Lettres sur les mœurs de son pays, deux lettres dont le sujet offre un contraste analogue à celui de sa propre destinée, d’abord brillante, heu* reusc, puis désolée par des regrets. I/uiie de ces deux lettres a pour objet les danses de la Grèce moderne. Mmo Chénier se chargeait d’apprendre à un savant de France les vicissitudes cl les formes diverses de cet art ingénieux transmis de l’antiquité et soigneusement conservé par les jeunes filles qui dansent sur les bords de la mer Noire et dans les Iles des Princes. Avec une érudilon locale et féminine, relevée par l'élude de la poésie antique, elle explique, elle décrit ta candiote, l'arnaute, te ba/aristo ; et dans les chants modernes qui accompagnent ces danses symboliques, clic retrouve â peine altérés, les souvenirs de la Fable et de l’Histoire, les noms d’Ariane et d’Alexandre. C’est la dissertation la plus gracieuse qu’on puisse lire.
L’autre lettre est consacrée au récit des cérémonies funèbres dans la Grèce chrétienne, encore toute remplie des débris poétiques de ses anciennes mœurs. C'est une vive et touchante esquisse de ces peintures qu’a tracées , de nos jours , avec plus de détail, le docte et ingénieux Faut ici. On y voit des exemples, alors inconnus, deccs myriologucs, de ces chants improvisés par le deuil des femmes grecques sur le tombeau d’un frère, d’un époux, d’un fils, et tout pleins de douleur et de poésie.
Élevés d’abord sous les yeux de ce père ingénieux, savant, et de celte mère brillante d’imagination et de grâce , les deux Chénier devaient être poètes ; c'était pour eux tout à la fois une impression do premier Age et un don de naissariceJtf’aui'ai peine à juger leurs écrits. Ce n’est pas que ma préférence hésite; mais tant de souvenirs touchants se lient au nom de ces deux poètes, tant de graves pensées et de questions délicates sur le goût se présentent à la fois , que j’éprouve une confusion d’idées qui sera trop sensible dans mes paroles.
Envoyé de Constantinople en France , André Chénier, l’alné des deux frères, fut placé dans un collège de Paris. Son goût vif pour les arts, son instinct de l’antiquité, comme d’une patrie, sc montrèrent d’abord. En apprenant la langue grecque alors très- négligée de nos savants, il semblait se souvenir des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Il fit des progrès rapides dans toutes les études classiques. A quatorze ans, plus instruit que tous ses compagnons , il était poêle ; il traduisait AnacréonelSapho, et rendaitavec grâce la dou. ceur et la passion de ces chants nationaux pour lui. Au sortir du collège, il entra dans la vie militaire qui convenait peu à son humeur libre et rêveuse. Il la quitta et se livra de nouveau à de fortes
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éludes, à la méditation assidue des chefs-d'œuvre antiques, retenant son talent pour le fortifier et ne se hâtant pas d’écrire.
Son frère , plus jeune que lui, se précipita plus vite vers la renommée littéraire. Après des études incomplètes et rapides dans le même collège, apçès quelque séjour dans une garnison, emporté par l’ardeur de la célébrité, il sc jette dans cette car* rière de la tragédie, si haute et pourtant si fréquentée, qui semblait alors, par la multitude des concurrents et la facilité des succès, une continuation immédiate de la rhélurique. 11 fait sa tragédie d'ytfsémtre, joucc et même applaudie, je crois, à Fontainebleau. Puis, esprit supérieur, il s'aperçoit dans son succès , de tout ce qui manque à son talent; il recommence de sérieuses études, au moins sur les grands écrivains de l’école française. Une ambition ardente lui impose trois ans de retraite, pendant lesquels tout va changer en France.
Il préparait sa tragédie de Charte a IX pour celte époque nouvelle, que son frère ne salua pas d’abord avec moins d’ardeur. Les voilà donc tous deux contemporains, spectateurs animes des mêmes événements , le plus jeune accroissant à la liàte sa célébrité, l’autre commençant la sienne. Parlons d’abord d'André Chénier; c’est justice : il avait la préséance de l’Age ; il a eu celle de l’échafaud. La destinée de ces deux frères offre d’ailleurs un tragique intérêt. En repoussant avec horreur les traditions de la calomnie , on voit en eux un lamentable exemple du malheur des révolutions. L’un d’eux se dévoue lentement à l’élude de l’arr : sa gloire est obscure; son imagination est à la fois studieuses passionnée; et quand ce grand renouvellement de 1789 arrive, il en est saisi vivement. Les premiers vers connus d’André Chénier sont un hymne d’enthousiasme et de joie sur la fameuse séance du Jeu de Paume ; c’est l’inauguration pindarique de la révolution sociale. Les premières Ira. géüics célèbres de JUaric-Joseph Chénier sont des tragédies partiales, comme il le dit lui-même, tout empreintes de la véhémence des passions nouvelles. C’est Charlet IX, Henri III; ce sont des pièces qui, flétrissant d’un légitime opprobre les vieux forfaits de la souveraineté absolue, étaient, surtout à l'époque où elles parurent, de menaçantes allusions pour une souveraineté affaiblie et tombante. Celle voie commune d’enthousiasme et d’ardeur pour la réformation sociale, où s’étaient précipités les deux frères, ils ne la suivirent pas longtemps du même pas, ni avec le même cœur. André Chénier était de la race de ces hommes généreux que l’on voit paraître au commencement des révolutions , qui se passionnent avec une courageuse candeur pour toutes les nobles idées de liberté , de réparation ,
de justice; qui les réclament au péril de tous leurs intérêts ; et puis qui , lorsque les révolutions s'avancent ou s’égarent , lorsque les réformes demandées par des âmes généreuses et souvent repoussées par d’imprudentes résistances, sont tombées dans des mains brutales et violentes , s’indignent, se séparent, deviennent transfuge du plus fort et désertent vers le parti des vaincus et des opprimés.
Ainsi, quand la révolution fut souillée, quand des meurtres ensanglantèrent des théories, alors son Ame fut saisie d’indignation. Cependant cette émotion de sa pitié ne devint pas une réaction de sa raison ; il ne rejeta pas les principes généreux et libres qu’il avait d’abord embrassés ; il les retint avec la même énergie ; il les professa avec la meme éloquence; mais il sépara les assassins des réformateurs. El ainsi, se dévouant presque à une double haine, il continuait de proclamer toutes les théories de liberté et d'attaquer avec une vertueuse colère tous les promoteurs d'anarchie. C’est une voie d’honneur et de courage ; cc n'est pas ccllo d'une longue vie dans les temps de révolution.
Son frère était-il, au fond de l’Ame, plus timide ou plus violent? Cc qu’il fit bien au delà pour le parti républicain, clait-ce un emportement de sa passion ou un sacrifice de sa faiblesse ? Je ne veux pas le juger sévèrement. Je regretterais d'insulter, une de ces ombres au profil de l’autre; elle m’en désavouerait. Ce n’csl que la leçon morale que nous cherchons ici. Nous ne dirons que ce qui lient au développement du génie qui s’élève, quand l’Ame s'épure.
Tandis que, par des écrits polémiques , André Chcnier signalait sa haine contre des tyrans démocrates, et qu’en silence son imagination toute grecque sc répandait dans des poésies d'une grAce ravissante, son frère obtenait la célébrité bruyante du théâtre, devenu le tumultueux écho des passions politiques. Los lettres le conduisirent à la tribune. Poêle tragique et patriotique, au milieu de ce drame épouvantable d'une révolution, il devint orateur. Il survécut à des temps affreux qui le menaçaient lui-même. 11 vit plus tard sa gloire littéraire s’accroître. Son frère fut plus heureux: il ne fut que victime; il porta, jeune, sa télé sur l'échafaud où il n’avait fait monter personne.
Cependant , messieurs , il ne faut pas que ce parallèle, dont la vérité seule est assex sévère, devienne injuste, pour multiplier des contrastes.
Celui des deux Chénier qui avait pour lui la célébrité de la tribune, les applaudissements du théâtre et qui semblait emporté, égaré par les passions violentes du temps, qui même fut associé à l’acte le plus coupable de celle époque , son Ame
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
cependant conservait et manifesta plus d'une fois des sentiments généreux. Lorsque l’auteur applaudi de Caïut Gracchus faisait entendre ces paroles : Dee lait et non du tang, ce peu de mots prononcés étaient un effort de courage. A une époque moins menaçante, lorsqu'une sorte de controverse publique s'établit entre les deux frères sur le club trop fameux quiflt trembler les assemblées comme les trônes, on doit remarquer l'extrême modération de Marie-Joseph Chénier. On s’aperçoit qu’il craint le danger du débat et qu’il voudrait émousser la vivacité des coups qui lui sont portés à luiinéme, pour ne pas exposer la main qui les porte. Enfin, dans ces jours atroces, où les premiers héros de la réfurrnalion civile étaient depuis longtemps poursuivis, où Barnavc et tant d’autres avaient péri , où les premiers persécuteurs même étaient déjà victimes, lorsque André Chénier fut jeté dans les cachots, son frère s’intéressa vivement pour lui. Celait trop peu sans doute; mais lui-méme alors, dans son rapport pour exclure les restes de Mirabeau du Panthéon, ayant osé ne pas nommer l’idole immonde qu’on substituait au grand orateur, se trouvait, pour ce courage de rélicence, exposé au supplice : loin de pouvoir protéger, il avait à peine le crédit de vivre encore quelques jours. Le Tibère de l’anarchie l’avait désigné, du haut de la tribune, par une de ces allusions , présages de mort. Il ne paraissait plus dans l’assemblée décimée. Cependant, poète encore, il chantait les glorieuses victoires que la révolution opposait aux crimes de scs chefs et qui servaient à leur puissance; et ce n’était pas de sa part un calcul de crainte, mais un effort de xèle pour son frère. On le vil souvent, auprès de Méhul, le célèbre musicien, méditant avec lui les paroles et l'air de ce Chant du Départ, qui fut entendu à la journée deFIcurus. Il espérait que celle offrande poétique, tout animée de passions républicaines, plairait à l’impitoyable orgueil des décemvirs et rachèterait la vie de son frère. Il espérait obtenir à ce prix la grâce d’une si ebère victime. Il ne l’obtint pas.
Après plusieurs mois de captivité, André Chénier, avec trente-huit coupables comme lui (il y avait dans le nombre un autre poète, Roucher, auteur des A/o/a), André Chénier fut traduit devant le tribunal de mort. Il était accusé d'un crime bien étrange, d’avoir conspiré son évasion de prison et le renversement de la république. Ramené dans son cachot, jusqu’au supplice , scs dernières pensées furent toutes de poésie et d'enthousiasme. Il faisait encore des vers à l’instant. où l’échafaud l'appelait. Il y a peu de vers inspirés si près de la mort. I.a voix du poète, dans celle horrible attente, resta ferme et sonore.
Comme uu dernier rayon, comme an dernier zéphire Anime la fln d’an beau jour.
Au pied de l'échafaud j’essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
Peut-être, avant que l'heure, en cercle promenée.
Ait posé, sur l'émail brillant.
Dans les soixante pas où sa route est bornée.
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera mes paupières ;
Avant que de ses deux moitiés,
Ce vers, que je commence, ait atteint la dernière, Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escorté d’infâmes soldats.
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres?
Il était huit heures du matin; ou appela André Chénier et la pièce n’a pas été achevée! Monté sur le tombereau fatal, il se trouva près de Roucher. esprit généreux, coeur droit, enthousiaste partisan des premières réformes politiques de la France. Moins jeune que son compagnon de supplice, Roucher tenait plus à la vie cependant. Il était heureux époux, heureux père. La veille de ce jour, il avait pour dernier souvenir, envoyé son portrait à sa femme et à sa fille, avec ces vers touchants : Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux ,
Si quelque ombre funeste obscurcit mon visage; Lorsqu'un savant crayon dessina celle image. L'échafaud m'attendait, et je pensais à vous.
Quand les deux poètes furent près l'un de l'autre, Roucher s’arma du même courage; ils s’entretinrent de leurs travaux, de leurs anciennes espérances. André Chénier avait beaucoup de pensées de gloire; il sc frappa plusieurs fois le front, en disant : « Eh pourtant, il y avait là quelque chose ! » Puis les deux amis récitèrent entre eux la première scène d ' Andromaque :
Oui, puisque je retrouve un ami si Adèle... *
C’est ainsi qu'ils arrivèrent â l'échafaud.
Ce meurtre de plus fut consommé trois jours avant le 9 thermidor.
Blaintcnant, a-t-il f.*llu que la partialité politique empoisonnât la douleur du frère qui survivait, en lui reprochant le crime de la terreur? Depuis celle fatale époque, souvent la haine de parti, souvent la polémique jeta sur Chénier ce calomnieux souvenir. Écoutes sa défense. Aujourd'hui je ne dira* que cela de son talent.
On m'ose accuser !
Moi, jouet si longtemps de leur lâche insolence, Proscrit pour mes discours, proscrit pour mon silence, Seul, attendant la mort quand leur coupable voix Demandait à grands cris du sang et non des lois !
Ceux aue la France a vus ivres de tyrannie,
Ccux-fà même, dans l'ombre armant la oalomuie,
Mc reprochent le sort d'un frère infortuné,
Qu'avec la calomnie ils ont assassiné!
L'injustice agrandit une âme libre et Aère.
Ces reptiles hideux, sifflant dans la poussière,
En vain sèment le trouble entre son ombre et moi Scélérats ! contre vous elle invoque la loi.
Hélas! pour arracher la victime aux supplices,
D* mes pleur» chaque jour fatiguant vos complices.
J'ai courbé devant eux mon front humilié;
Mais ils tous ressemblaient : ils étaient sans pitié.
Si, le jour où tomba leur puissance arbitraire.
Des fers et de la mort je n'ai sauvé qu'un frère Qu'au fond des noirs cachots Dumont avait plongé,
Et qui, deux jours plus lard, périssait égorgé.
Auprès d'André Chénier avant que de descendre, J'élèverai la tombe où manquera sa cendre,
Mais où vivront du moins cl son doux souvenir.
Et sa gloire, et ses vers dictés pour l'avenir.
Lé, quand de thermidor la septième journée Sous les feux du Lion ramènera l'anoée,
O mon frère ! je veux, relisant tes écrits,
Chanter Thymine funèbre i tes mines proscrits.
LA, souvent tu verras, près de ton mausolée,
Tes frères gémissants, ta mère désolée.
Quelques amis des arts, un peu d'ombre et des fleurs;
Et ton jeune laurier grandira sous mes pleurs.
Cependant une falalitédéplorable donnait un prétexte, un argument i la calomnie. Vers le temps même où fa cruauté des inquisiteurs populaires allait atteindre André Chcnicr, son frère venait d'achever une tragédie de Timotéûn ;t\, dans celte tragédie, le sauvage et faux héroïsme d'un frère, immolant son frère à la liberté de son pays, était exalté par le poète : bien plus , un démenti était donné à l'histoire.
Dans le beau et pathétique récit de Plutarque, au milieu de l'hésitation que lui-même éprouve à condamner Timoléon, vous voyez cependant la nature satisfaite et vengée par la peinture éloquente de cette mère, qui ne pardonne point au frère assassin de son frère et libérateur de son pays, qui le repousse, qui le maudit et le fait douter de son prétendu héroïsme, en lui opposant les anathèmes d’une mère.
Chénier avait effacé ce Irait de caractère authentique , art on l’histoire et scion la nature. Dans sa fable tragique, Timoléon, s’éloignant de Corinthe, après son horrible victoire, était embrassé et presque félicilé par sa mère. N'abusons pas cependant de ces apparences: elles sont fausses et trompeuses. A l'époque où Chénier achevait Timoléon, il prodiguait à son frère les soins de la plus inquiète amitié. Il lui avait ménagé un asile qui semblait assuré.
Enfin, cette tragédie de Timoléon, loin d’étre une flatterie ou une excuse pour les assassins démagogues, élait pleine des mêmes cris de justice et de pitié qui les avaient offensés dans Caïn» Gracchut. Aussi fut-elle frappée d’interdiction; et le manuscrit même saisi. Elle n’clail pas une apologie des proscriptions politiques; elle était censurée par les proscripteurs.
Dans cet ouvrage, Chénier s'élail (rompe comme poëte; il avait fait mentir, par une fausse exaltation tragique, le coeur de cette mère qa’il mettait sur la scène. Mais il trouva dans le coeur de la sienne une justification invincible à mes yeux. Celte femme, qui avait élevé l'enfance de ses deux fils ;
qui leur avait communiqué l'amour des arts, et dont l'âme fut déchirée par la mort cruelle de l'un d’eux, elle garda pour celui qui survivait l’affection la plus tendre. Elle resta constamment près de lui, bénissant avec amour ses soins et son respect filial. Elle savait donc bien qu'il n’était pas la cause de son malheur, puisqu’elle n’en voulait être consolée que par lui. Chénier s’est trompé comme poêle; mais il est irréprochable et comme fils et comme frère : j’en suis sûr, j'en jure par le cœur de celte mère. {Applaudissements.)
Je regrette que ces dates fatales nous fassent sortir de l'émotion paisible des lettres. L’élude de l'art semble froide en présence de ces cruels souvenirs.
Où en étais-je tout à l’heure? el que me restet-il à dire? Je voudrais apprécier le génie d’André Chénier. Le premier caractère qui frappe dans ce poète, c'est un goût singulier d'antiquité, une manière neuve de la sentir et de la rendre.
La littérature du dix-septième siècle avait admirablement saisi la beauté du style grec et du style romain, dans ce qui tient à la pureté de l’expression, à la justesse de l’image. Blais la vérité des mœurs, la naïveté du sentiment avaient beaucoup perdu. On en sait la cause; el il n'est pas besoin de chicaner la gloire de ces grands hommes.
Celte puissante étiquette du siècle de Louis XIV, celte préoccupation dominante des usages de U cour , avaient souvent altéré la vérité du pinceau de Racine. Admirateur si éclairé des Grecs, Racine n’aurait pas osé traduire la simplicité de Théocritc ; el cependant Théocrile est lui -même l’élève d'une littérature savante qui. remonte à la simplicité, par système.
Au dix-huitième siècle, la poésie, tout artificielle lorsqu’elle était sérieuse, el n'étant vraie que dans les choses peu poétiques , le scepticisme et l’ironie, n’avait pas connu le beau simple de l'antiquité; elle le dédaignait. Voltaire lui-méme pensait sur Thcocrile el sur Homère â peu près comme Fonlcnelle : il les trouvait rudes el grossiers.
Quant aux classiques du second ordre, imitateurs d’imitations successives, ils avaient, malgré le goût et le talent de I*a Harpe, un sentiment trèspeu vrai de la poésie antique ; et dans les littératures étrangères, ce qui, sous des formes diverses, offre un caractère hardiment original leur échappait ou les blessait.
A la fin du dix-huitième siècle, de Saint-Pierre avait seul rendu à la prose française un coloris nouveau, par la simplicité el par une réminiscence naïve du goût antique; c’était l'œuvre de son génie, de scs malheurs et de scs éludes. André Chénier fil ta même chose dans la poésie. C’est un soli-
taire plein d'imagination et de goût, qui se sépare de son temps, tout à la fois par instinct cl par réflexion et qui est poète autrement qu'on ne pouvait l’étrc autour de lui. Sa vie moins distraite que celle de son frère, plus méditative, plus repliée sur elle-même, lui donna quelque chose de plus rare et de plus élevé. Jeune, il avait erré en Angleterre; il y avait vécu trois ans pauvre et obscur, dans un isolement dont il a peint la tristesse. Il s'y pénétra du génie de celte littérature originale et forte, qui doit plaire en proportion de la liberté des esprits; et la rudesse du goût anglais se mêla pour lui à la perfection de l'élégance antique. Il sentit Shakspcare, comme il aimait la poésie grecque.
Il y avait une grande dissidence de goût entre les deux frères. Étrange caprice de notre esprit! Nous restons parfois obstinément attachés à une seule des idées qui dépendaient d'un système, quand nous avons rejeté ou brisé tout le système.
Marie-Joseph Chénier, novateur illimité dans l'ordre politique, était presque timide dans les lettres. Hardi à renverser un trône et une société tout entière, il eût craint de violer les bienséances de l’ancienne littérature monarchique. Scs tragédies, pour la forme, la pompe, le langage, sont jetées dans le moule connu. L'allusion en est violente et passionnée ; la poésie faible et sans couleur. Si l'on excepte Tibère, œuvre tardive d'une inspiration vengeresse, le théâtre de Chénier ne paraîtra qu’une imitation affaiblie des anciens modèles, imitation où il n’y avait de nouveau que ce qui était passager.
Au contraire, André Chénier, qui s’arrêta bien avant son frère dans la carrière des innovations politiques, avait bien plus d’audace de poêle cl d’écrivain. Las du faux goût d'élégance qui affadissait la littérature, il méditait à la fois la reproduction savante et naturelle des formes du génie antique et l'application de ce langage aux merveilles de la civilisation moderne. C’est ainsi qu'il voulait chanter la découverte du nouveau monde et célébrer, sous le litre d 'Hermit, les grands progrès des sciences naturelles. En même temps il s’essayait à renouveler les grâces naïves de la poésie grecque dans de courtes élégies, admirable mélange d'étude et de passion, où la simplicité a quelque chose d'imprévu , où l’art n’est pas sans négligence et parfois sans effort, mais qui respire un charme à peine égalé de nos jours.
EriGn, celte musc ambitieuse de gloire, éprise de pensées nouvelles, puisait au cœur généreux d'André Chénier une verve de malédiction et de haine qui peut remplacer les ïambes perdus d’Arcbiloque. Revoyons quelques-unes des pages où sont gravées, avec le plus d’éclat, les pensées de
ce poêle enlevé sitôt. Un caractère auquel ne peuvent guère échapper les grands écrivains d’une seconde, d'une troisième époque, l’esprit de système, inspirant jnsqu’à la simplicité, se retrouve dans les écrits d’André Chénier. Il a commencé par la critique; témoin les fragments de ce poème de l'Intention , où il donne la théorie de ses nouveautés poétiques. Ce précieux essai renferme les vues les plus justes sur l'audace légitime du talent, sur les routes véritables de l’invention, sur celle espèce de fidélité infidèle qui s'attache aux derniers imitateurs de premiers modèles. Il ne méconnaît pas la gloire des grands génies de la France, mais il leur souhaite de vrais imitateurs, c’est-à-dire des imitateurs qui ne leur ressemblent pas. C’est la doctrine de La Fontaine, si original en se croyant disciple des anciens.
Il me faut du nouveau , n'en fût-il plus au monde.
Quoiqu’il fût aisé de choisir, dans les essais didactiques d’André Chénier, des vers pleins d'art et de goût, dignes des plus sévères modèles, son charme est surtout dans ces pièces inventées d’après les Grecs, dans ces idylles retrouvées, où l’imagination seule s’est donné l’émotion immédiate et pittoresque d’un temps qui n’est plus; telles sont V Aveugle, le Jeune Malade. Enfin, ce charme se retrouve, plus grand encore peut-être, dans l’émotion intime du poète attendri sur le sort de la Jeune Captive.
Bien qu’André Chénier soit un poète habile, ce qu’il est surtout, c’est un poêle ému. Son art est plein de candeur. Il est une part de ses œuvres que la gravité decct auditoire ne permet pas de rappflcr. Rien, dans notre langue, ne surpasse la douceur gracieuse cl passionnée de ses élégies. C'est la seule idée qu’il nous soit permis d’en donner ici. Je ne puis vous lire, même, celte idylle si pure, le Jeune Malade, où les plus charmants souvenirs de la Grèce, l’ardeur de la tendresse d’une mère, le désespoir et la joie de l’amour sont retracés avec une grâce sans égale et une ineffable harmonie. Les vers (es plus mélodieux de Lamartine ont reçu, peut-être, l’inspiration de celte poésie et ne l’ont point effacée. Et puis n’oublions pas cette autre idylle qui, comme i'Aristonoüs de Fénelon, semble une page d'un manuscrit grec , mais traduite par quelque chose de mieux qu’un moderne, celte touchante cl sublime idylle de l’Aveugle:
• Dieu, dont l'arc est d’argent , dieu de Claros, écoute !
O Smiulhée-Apollon, je périrai sans doute.
Si tu ne sers de guide à cet aveugle errant. •
C’est ainsi qu’achevait l’aveugle en soupirant.
Et près des bois marchait , faible, et sur une pierre
S'asseyait. Trois pasteurs, enfants de cette terre.
Le suivaient, accourus aux abois turbulents
Des molosses, gardiens de leurs troupeaux bêlant*.
Ils avaient, retenant leur fureur indiscrète,
Protégé du vieillard la faiblesse inquiète;
Ils l’écoutaient de loin ; et, s'approchant de lui :
• Quel est ce vieillard blanc, aveugle et sans appui? ■Serait-ce un habitant de l'empire céleste ?
Ses traits sont grands cl fiers; de sa ceinture agreste Pend une lyre informe, et les sons de sa voix Emeuvent l’air et fonde, et le ciel et les bois. <*
Mais il entend leurs pas, prête l'oreille; espère,
Se trouble, et tend déjà les mains A la prière.
« Ne crains point , disent-ils, malheureux étranger; (Si plutôt sous un corps terrestre et passager Tu n’es point quelque dieu protecteur de Ta Grèce, Tant uue grâce auguste ennoblit ta vieillesse !)
Si tu n*es qu’un mortel, vieillard infortuné.
Les humains , près de qui les Ilots t’ont amené ,
Aux mortels malheureux n'apportent point d'injures. Les destins n'ont jamais de faveurs qui soient pures. Ta roix noble et touchante est un bienfait des dieux ; Mais aux clartés du jour ils ont fermé tes yeux.
— Des marchands de Cymé m’avaient pris avec eux. J’allais voir, m’éloignant des rives de Carie,
Si la Grèce pour moi n’aurait point de patrie Et des dieux moins jaloux , et de moins tristes jours ; Car jusque* à la mort nous espérons toujours.
Mais pauvre , et n'iyant rien pour payer mon passage. Ils nront, je ne sais où, jeté sur le rivage.
Harmonieux vieillard, tu n’as donc point chanté ?
Quelques sons de ta voix auraient tout acheté! •
El puis ce vieillard chante; il chante longtemps, il chante admirablement : c'est Homère.
Enfin, lorsque André Chénier fui jeté dans les épreuves, quand le cœur lui baltail fort et autrement que pour des illusions politiques, son génie, qui semble élégiaque, prenait une mâle vigueur pleine de colère et de mépris. Tels sont ces vers improvisés au moment où il apprit qu’un homme d’exécrable mémoire, Collol-d'Herbois , proposait de ftter le crime de ccs'soldats étrangers, à la solde de la France, qui s'étaient révoltés contre leur chef cl l'avaient égorgé par servilité pour la démocratie toute-puissante. Ces vers sont une amère ironie; André Chénier sc charge de faire le dithyrambe de la féle donnée aux assassins.
Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles : Reuds-nous ccs guerriers illustrés Par le sang de Désille et par les funérailles De tant de Français massacrés.
Jamais rien de si grand n’embellit ton entrée;
Ni quand l’ombre de Mirabeau S'achemina jadis vers la voûte sacrée Où la gloire donne un tombeau ;
Ni quand Voltaire mort et sa cendre banuie Rentrèrent aux murs de Paris ,
Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie Prosternés devant ses écrits.
Un seul jour peut atteindre à tant de renommée ,
Et ce beau jour luira bientôt ;
C’est quand lu porteras Jourdan à notre armée,
El Lafayctte à l’échafaud î
Faut-il l'entendre encore pleurant et honorant Charlotte Corday, ou déorivant, avec une familière et horrible énergie, les boucheries de la 7 'erreur: Quand au mouton bêlant, la sombre boncherie Ouvre ses cavernes de mort .
Pauvres chiens et moutons . toute (a bergerie Ne s'informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient scs ébats dans la plaine.
Les vierges aux belles couleurs Qui le faisaient en fouie, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et Deurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s’il est tendre.
Dans cet abîme enseveli J’ai le même destin. Je ra’y devais attendre.
Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire Mille autres moulons comme moi.
Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, Seront servis au peuple-roi.
Que pouvaient nos amis ? Oui, de leur main chérie Un mot A travers ces barreaux ,
A versé quelque baume en mon Ame flétrie ;
De for peut-être A mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ut ont eu droit de vivre.
Vives amis; vives contents.
En dépit de Bavus soyez lents A me suivre.
Peut-être en de plus heureux temps,
J'ai moi-même, A l’aspect des pleurs de l’infortune. Détourné rues regards distraits ;
A mon tour aujourd’hui mon malheur importune.
Vivez, amis; vives eu paix.
Quelle voix de poète!
Je n'ai point rappelé les beaux vers d’André Chénier, qu'un illustre écrivain fil connaître à la France. Mais relisons, pour dernier hommage à la mémoire de ce poêle, les vers sur la Jeune Captive. Ils lui furent inspirés par fintérôl le plus tendre qui ait préoccupé et peut-être un peu troublé ses derniers moments.
La grave Tcrlullicn raconte que, même au milieu de cette captivité sainte où, dans le deuxième siècle de noire ère, la cruauté d'un préteur plongeait lanl de chrétiens, il sc conservait quelque choso des faiblesses humaines et des passions profanes, et que la prison des martyrs même vil naître plus d'une fois des sentiments que la mort expiait sans les détruire. Ainsi, dans les cachots de la Terreur, parmi tant de victimes réunies, plus d'une fois les âmes furent touchées d'une autre inquiétude , d'une autre émotion que la crainte de mourir.
Les vers d'André Chénier s’adressaient à une personne jeune, d’un nom illustre et d'une rare beauté. Ils respirent un charme de douceur et de tendresse qui en fait un des chefs-d’œuvre de la poésie moderne; c’est la plus pure des élégies tendres ; c’est un style dont la richesse, pleine des ymbotes et d'images, a quelque chose de riant et de nouveau comme la jeunesse.
L’épi naissant mûri delà faux respecté;
Sans crainte du pressoir, le pampre tout l’été Boit les doux présents de l'aurore :
Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui. Quoique l’heure présente ait de trouble et d’ennui ,
Je ne veux point mourir encore.
L’illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain, J'ai les ailes de l’espérance.
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Echappée aux roseaux de l'oiseleur cruel.
Plus vive, plus heureuse, aux compagnes du ciel, Pbilomùle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir? tranquille je m'endors,
Et tranquille je veille; et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux.
Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de ta joie.
Mon beau voyage encor est si loin de sa fin !
Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J'ai passé les premiers 1 peine.
Au banquet de la vie à peine commencé,
Fn instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu’au printemps ; je veux voir la moisson ;
El comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige cl l’honneur du jardin.
Je n'ai vn luire encor que les feux du matin.
Je veux achever ma journée.
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait ; écoutant ces plaintes, cette voix. Ces vœux d'une jeune captive.
Et secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers, je pliais les accents I>e sa bonche aimable et naïve.
Voilà quel fui ce poêle , plein d'art cl de génie, dans ses ouvrages inachevés, exprimant avec une merveilleuse douceur les sentiments les plus délicats de l'Ame , et capable de l'indignation la plus énergique et le mieux vengeresse.
Vous voyez qu'il était de la famille des grands poètes; c'est ce mélange de tendresse et de colère, celle vivacité d’âme qui fait peindre Françoise de Ri mi ni el les cercles de l’enfer. Mats le Dante, proscrit par les fureurs civiles, avait eu le temps, dans l'exil, d’achever son ouvrage. André Chénier, pris si vile par l’échafaud, ne laissa voir que l’espérance d’un beau génie.
fl! i^r fT rr iT *T r i jT it ir /T ïtvstttT rtTTn rT «T r» iTjt .•T mT rr T
VINGT ET UNIÈME LEÇON
Influence de la révolution sur la littérature. — Causes et duréedecel te influence. — Caractère littéraire de Chénier.
— Ses tragédies. — De l’inspiration immédiate des événements; en quoi irompeuso parfois. — Seconde époque de la vie et du talent de Chénier.— Sa tragédie officielle de Cj/rtu. — Sa situation sous l’empire. — Set derniers ouvrages, plus énergiques et plus vrais. — Sa tragédie de Tibin. — Beautés de cet ouvrage. — Graves objections.
— Résumé.
Messieurs,
Je vais chercher encore ce qui rcslail de goût pour les arts et d'imagination littéraire, après le renversement social de la France. Je vais remuer ces cendres si fécondes, pour y découvrir aussi l’étincelle de vie poétique. En effet , ce lieu commun qui est une vérité, cette alliance tant rappelée entre les lettres et l’état des mœurs, n’est nulle
part plus marquée, plus visible que dans les grandes crises de la société. Lorsque les années se succèdent sansagitalion, sans secousse qui réagisse sur l’esprit d’un peuple, on conçoit que si les lettres, en général, reçoivent l’influence de celle paisible uniformité, le génie se fasse une vie solitaire cl indépendante, et s’inspire de lui-inémc, bien plus que des impressions monotones d’une foule asservie. Mais lorsque la foule devient puissance active, et qu'à son grc, clic change, bouleverse, renouvelle, alors cette action de la société sur les lettres, de l'opinion commune sur le talent individuel, parai! dans toute sa force.
Ainsi , ne nous étonnons pas que toute une littérature nouvelle, dont l'enfantement dure eucoro, soit née du contre coup et du souvenir de la révolution française. Ne nous étonnons pas que, suspendue d'abord et comme interceptée par un pouvoir absolu, dominateur, étourdissant, elle se ranime sous une influence de liberté. C'est le même mouvement qui sc règle et se prolonge; c'est ce même besoin d'une littérature plus expressive, plus populaire, qui fasse plus d’usage de la vérité, qui s'cITrayc moins de ce qu'elle a parfois de grossier. C'est toujours la substitution du Forum à la pompe des cours et à l'élégance de l'étiquclte. Cette rapide substitution a ses écarts, ses erreurs; mais on ne peut douter qu’à l'avenir clic ne laisse une trace profonde dans toutes les œuvres de l’esprit français. Puissiez-vous avoir une littérature de génie! Mais certes, vous aurez une littérature de liberté, moins scrupuleuse dans son langage, moins polie dans ses formes, brusque, familière, capricieuse. Je n'y ai pas de regret ; car ce n'est pis la correction sévère de Port- Royal, mais l'élégance sophistique du dix -huitième siècle, que nous quittons pour ces vives cl nouvelles allures. Voltaire dit quelque part que les Anglais n'ont point de goût, que chez eux le peuple est le grand maître de la langue, comme dans Athènes, mais que, sous un ciel moins heureux . il n'a pas la même délicatesse d’organes. Par cette influence démocratique, résultat des lois et des mœurs, vous verrex également, parmi nous, la littérature élégante, ou ce qui vaut moins, la littérature traditionnelle, academique, s’affaiblir, s'effacer, et tous les caprices, tous les hasards de l’imagination indépendante applaudis, favorisés par la curiosité, par rinstinct public.
C’est donc à celle époque si novatrice en tout genre, à ces années de troubles et de puissance, à ces années de destruction et de création, qu'il faut faire remonter le premier changement de l'esprit littéraire et celte révolution du goût, cachée d’abord sous tant d’autres et maintenant si manifeste.
Certes, les troubles de l'Anglelerrc ont été pour
quelque chose dans la naissance du génie de Millon. Si PAnglelerre fût restée paisible sous le gouvernement de Charles I*T, ou seulement agitée de quelques controverses religieuses, ce génie de Milton, qui, nourri de la poésie italienne et de la Bible, avait répandu tant de charme dans Yallegro et le peneeroeo, ne se fût point élevé â cette puissance d'inspiration originale et sombre qui caractérise le Paratlit perdu. La plus belle moitié du Parodie perdu a été dictée par la révolution anglaise. Ces fureurs thcologiques du long parlement, ces éloquences mystiques et populaires qui enflammaient les esprits, on ne les Ht guère, on ne les recherche pas dans les collections volumineuses du temps. Une barbarie fastidieuse se tnéle à l'énergie profonde et passionnée de ces discours. Mais où l’esprit infernal et sublime qui les animait a-t-il passé? Dans le Parodie perdu. La verve fanatique de ces temps durs et cruels, Millon en a fait le langagede son Pandémonium. Sans lesavoir, peut-être, il a copié son enfer sur les passions de la guerre civile et dans ce sujet merveilleux, dans celle poésie extraordinaire, fantastique, il est inspiré par son siècle, autant que par la Bible.
Quoique la révolution française ail été bien autrement novatrice, plus destructive et parlant plus féconde, comme ces fléaux du monde physique qui sèment la vie sous les ruines, quoiqu'elle ait plus puissamment agi sur les esprits, qu’elle ait eu un retentissement plus lointain et plus durable, elle n'a cependant pas éveillé un génie tel que Milton.
En France, les lettres mêmes étaient devenues l'instrument universel de la révolution ; comme elles avaiwt dominé la cour, elles ameutaient le peuple. Parla même elles se confondirent avec la politique; elles en eurent littéralement le langage, au lieu d’en recevoir l’inspiration ; elles se chargèrent de ces violences triviales, de ces exagérations faciles et vulgaires, qui faisaient incessamment retentir la tribune. A cette époqueoù les esprits élaientsi profondément remues, où la chance du génie semblait multipliée par l’effort universel, vous seriez étonnés de voir combien le génie proprement dit, ce génie vivace cl durable, que le temps inspire, mais qui est fait pour l’éternité, combien il a manqué, combien il est absent. Ainsi, tandis que les lettres occupaient souvent la tribune et la remplissaient de déclamations, de lieux communs traditionnels, laissées à elles-mêmes , elles n’avaient aucune énergie, aucune originalité. Elles étaient l'écho monotone du même cri populaire.
André Chénier, qui vous a touchés par son malheur et par scs vers, est un phénomène à part, au milieu de celte tempête civile; rien d'animé et de nouveau comme lui ne s’élève autour de lui.
Son frère est loin de cette originalité naïve. Esprit ardent, passionné, coupable par sa passion, il n’a pas trouvé la véhémence du génie dans celle colère politique qui l’emporta si loin. Non, il est correct, facile, il a les formes du goût; c'est l'impétuosité, la verve, le désordre, si l’on peut parler ainsi, qui lui manquent. Ses premiers ouvrages, ses tragédies, espece de pamphlets joués sur un théltre, trouvant tout un public en colère, pour les entendre, pour les commenter, excitèrent un prodigieux enthousiasme. Elles sont maintenant sur le papier, frbides et décolorées ; vous n'y trouverez pas même ces hyperboles de la haine, ces expressions ardentes , ces monstra orationie, comme parle Cicéron; ce sont des tragédies faites d’après les règles cl sous l'inspiration de Voltaire, un peu meilleures, je le crois , que celles de La Harpe, mais egalement dénuées de force et de nouveauté.
C’était une chose nouvelle pour la forme, de mettre sur celle scène française, si longtemps soumise à réliqueltc du goût et de la censure tout à la fois, un cardinal, le cardinal de Lorraine, Charles IX et sa cour, une reine comme Médicis, un ministre comme L’Hospital. Mais la nouveauté des costumes et des personnages ûlée, approchez, prenez ces scènes, lisez-lcs, c’est la régularité pompeuse de notre tragédie ; rien de simple , de familier ; nulle naïveté de fanatisme, nulle vérité de crime ne vous transporte dans ce siècle cl dans celle cour. Le langage de tous les acteurs du drame est d’une élégance uniforme; c’est ainsi que Chénier fait parler le chancelier de L’Hospital, qui u’élaitpasalorsàla cour de Charles IX, qui ne devait pas, qui ne pouvait pas s’y trouver encore; la vraisemblance dramatique l’en chassait, comme l’histoire. Il avait fallu trois ans d’absence de ce grand homme de bien , pour que la cour, où il avait habité, devint le théâtre d'un tel crime. Mais passons sur cette inexactitude : ce chancelier de L’Hospital, ce personnage, demi-gaulois, demi-romain, cette longue barbe blanche qui imposait aux jeunes courtisans, cet homme d’une conscience si ferme, qui, avec scs expressions fortes et familières, troublait Catherine de Médicis cl la faisait hésiter sur une mauvaise action , que fait-il dans le drame de Chénier? Il parle bien; il parle élégamment; il ressemble un peu au Burrhus de Racine : ce n’est pas le chancelier de L’Hospital retrouvé, ressuscité, rhabillé devant le public.
Le talent de Chénier était bien loin d’avoir, en originalité, ce que sou esprit politique avait en audace et en violence. Deux natures. dans cet homme: l'uuc régulière, timide, et l’autre... vous la connaisse!. Celte observation peut, sous le rapport de l'art, s'appliquer à presque tout le théâtre de Chénier. Deux caractères y dominent , l’imitation des