HUM
Ses ordres à la main. Je les ai.
TIBÈRE
.Moi.
Voua lei avez gardés ?
bison.
Je connaissais Tibère.
Enfin, mêlant lacritique à l’admiration, je reviens au dénoùmcnt de l'ouvrage, à la dernière scène. Elleest sans douled'un grand effet théâtral : Tibère, le sénat, Agrippine cl le fils de I'ison en présence. Mais, de cette violence faite au caractère principal, à celui d'Agrippine, sort l'incident le plus singulier et le plus faux. Lorsqu'on annonce au sénat la mort de Pison, lorsque l'empereur se croit en sùrelé par la disparition de son complice, lorsque le sénat, dans un silence hébété, attend ce qu'il faut décider ce qu'il faut croire, Cneius désespéré, ayant avoué le crime deson |>ère, Agrippine tout étonnée défend la mémoire du meurtrier de son époux. Cette confusion est vraiment étrange dans un tel sujet.
TIBÈRE
D’un crime, je te sais, Pison Tut incapable.
CNSICS.
Vous vous (rompez, César, mon père était coupable. AORirriBB.
Cneius, après sa mort, osez-vous l'outrager!
CB El us.
Ecoutez, Agrippine, avant de méjuger.
Que de cet imbroglio bizarre sorte l'affreuse vérité ; que le jeune Cneius révèle le double crime de Tibère , l'empoisonnement de Gcrmanicus et l'assassinat de l’empoisonneur, que l’on entende alors Agrippine s’écrier : Quel abimel il n’y en a pas moins quelque chose d’insoutenable dans celte situation. Elle fait souffrir le bon sens du spectateur; clic détruit le grand caractère d’Agrippine ; elle dément la nature et l'histoire. Dans l'histoire, Agrippine ne doute pas un moment que le crime n’ait été consommé parPisonclordonné parTibcre. Sa conviction était dans sa douleur. C’est là ce qui rend sublimes, cl son voyage à Rome et sa poursuite devant le sénat de Tibère.
Il y a, dans celte transformation du rôle et de la passion primitive d'Agrippine, un défaut de vérité qui altère le grand effet du cinquième acte.
Je ne répéterai pas ce que j'ai dit sur le mystère dontTacitecnlourc le crime deTibèrc,‘surle silence de la peur qui me semble plus tragique cl plus terrible que les cris accusateurs de Cneius. Les paroles de Cneius n'en sont pas moins dramatiques . élo-
quentes. Cneius se frappe avec le poignard qu’il a retiré de la blessure de son père, et s'adressant à Tibère, selon l'usage un peu trop fréquent sur notre théâtre, de maltraiter les tyrans en face, il s’écrie :
Tjran profond, mais vil, bonté et fléau de Rome, Eclipsé dans ta cour par l'ombre d'un grand homme, (Juand, de les attentats ministre infortuné,
Pison par son complice c\pire assassiné,
Tr m'offres des trésors teints du sang de mon père ! Garde pour un Séjan les faveurs d'un Tibère.
Un autre aura l'honneur de venger tes victimes;
Séjan respire encor; tu puniras scs crimes :
J’ai vécu, je meurs libre; et voilà mes adieux.
Il est temps de placer Tibère au rang des dieux.
Voilà sans doute l'accent tragique ; on le retrouve presque toujours dans cette pièce. La déclamation s'y mêle rarement. Je souhaiterais que Chénier eût fait plusieurs tragédies semblables, et cdlc-ci doit assurer à son nom une gloire durable.
VINGT-DEUXIÈME LEÇON
Etal des lettres dans les années qui suivirent la révolution.
— Entrave au mouvement des esprits.— Littérature critique et traditionnelle.— Travail remarquable de Chénier sur cette époque. — Talents originaux diversement influencés par le souvenir de la révolution. — 111““ de Staël.
— W. de Maistre. — Traits généraux du caractère et dotaient de M“« de Staël. — Ses premières années.— Supériorité de son génie. — But élevé de tous ses ouvrages.
— Sa lutte contre l'esprit despotique de l'empire.
Messieurs ,
Vous avez pu le remarquer, cette longue histoire du dix-huitième siècle , que je conte depuis trois ans, est cependant fort incomplète. J'ai souvent, oublié, abrégé, omis. Je ne cherche , je ne saisi» que les points de vue littéraires qui tiennent soit à l'histoire do l'éloquence et à l'influence des lettres sur les esprits, soit aux progrès de la société et aux révolutions du goût. C'est dans ce cadre limité que nous avons eu tant de sujets à parcourir. Aujourd'hui que nous approchons du terme, et que je puis m'écrier : Italiam ! llaliam! je me garderai bien de vous arrêter sur tous les souvenirs littéraires que présente la fin du dix-huitième siècle.
Attentif à marquer, dans la révolution sociale de la France, les nouveaux élémentsqui se préparèrent pour la pensée, les nouvelles inspirations que reçut le talent, j’ai montré celte poésie originale et savante dans André Chénier, philosophique et hardiment saliriquedans son frère. Faudrait-ilégalcmcnt ramener sous vos yeux tant de noms connus et d'ouvrages presque récents? Bssayerai-je d’assigner, par une subtile analyse de quelques-uns de ces talents intermédiaires, l’influence diverse de deux époques? Dirai-je que Deiiile , artiste ingénieux, poète spirituel et symétrique, brillant imitateur des
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grâces de l'ancienne société, prit, au milieu de la proscription, de plus sublimes accents pour promettre l’immortalité au juste et en menacer le coupable? Dirai-je que plus tard, revenant de l’exil, et sur le déclin de l'âge, il porta, dans ses poèmes trop nombreux, une vigueur de coloris, supérieure à l’élégant artifice de ses premiers vers, mais toujours trop dénuée de naturel et de sensibilité? Rappellerai-je qu’un poêle, laborieusement original elquelqocfoisd'une rare élégance, Lebrun, s’anima, dans nos troubles civils, d'une verve ou d’une frénésie guerrière et patriotique? On le sait; et je n'aime pas à répéter ce qu’on a cent fois dit, mieux que moi, avant moi, à côté de moi. Ce jugement sur les écrivains qui, nés dans le dix-huitième siècle, ont commencé l’époque présente et coloré leur talent d’une double lumière, je le trouve habilement exprimé dans le Tableau de la Littérature de Chénier. Là, cet esprit amer et véhément s’est élevé à l’impartialité; il a secoué ses préjugés de parti, ses haines littéraires ; il a été juste envers tout le monde, à une grande exception près.
Séparé de Delille par le plus profond dissent iment politique, animé contre lui par les épigrammes même dont il l’avait souvent poursuivi, cependant il loue avec enthousiasme l’auteur du poème de V Imagination , et de tant d’autres ouvrages, où l’art des vers, sans être assex varié, est porté à un degré trop méconnu de nos jours. Ce même Chénier, qui avait quatre ou cinq haines accumulées contre La Harpe, qui le haïssait pour leurs anciennes rivalités théâtrales avant 1789, pour leur division politique, pour sa conversion religieuse, qu’il appelait une apostasie, enfin pour tant de critiques amères et injurieuses qu’il en avait reçues, eh bien! dans une occasion solennelle, il rend à La Harpe la justice la plus sérieuse et la plus éclairée. Il lutte pour son ennemi contre le jugement partial de scs propres amis ; et dans une belle et judicieuse analyse, il démontre la supériorité du Cours de Littérature.
Nous ne reviendrons pas sur ce jugement , ni sur beaucoup de renommées contemporaines assez bien appréciées par Chénier, pour que la révision du procès soit superflue ; omnia jàm t ulgata. Nous nous attacherons seulement à quelques talents originaux qui ont fortement marqué la nouvelle direction de l’esprit français, dans la littérature, la philosophie et la politique.
Ici viennent s'offrir de singuliers contrastes entre la grandeur des troubles civils et les nouvelles occupations des esprits. Au milieu de celte société qui sort de scs ruines et qui se reconstitue, avec des formes encore républicaines, sous la main despotique d'un conquérant , vous voyez la contro-
verse littéraire prendre une grande part de l’attention publique. Ces passions politiques, qui, après avoir fermenté dans la littérature de tout un siècle, avaient fait une si terrible explosion, elles disparaissent, se cachent, se dissimulent sous quelque intérêt spéculatif de critique et de littérature. A ces théories qui avaient ébranlé le monde, à ces débats gigantesques de la tribune succèdent des dissertations sur le goût. Nos plus jeunes auditeurs ne s’en souviennent pas. Mais il y a vingt ans, celle nation conquérante, maîtresse au dehors des destinées de l'Europe, semblait n’avoir d'autre discussion permise, d’autre exercice public de la pensée que la controverse sur la prééminence littéraire du dixseptième ou du dix-huitième siècle, sur le bon et le mauvais style. C’était la part que le maftre avait faite à l’activité des esprits sous son empire. On y reconnaît sa politique.
Lorsque, par exemple, un esprit hardi et colère comme Chénier, un homme qui avait embrassé avec violence tous les intérêts de la révolution, s’occupait paisiblement à rédiger un long rapport sur les prix décennaux, et là, suivant l’instruction officielle, faisait un inventaire exact des grands et des petits poèmes, des tragédies, comédies et autres ouvrages de l'époque, et déclarait enfin, au nom de l’Institut, les divers degrés de mérite de tant de productions, et les titres de celles qui méritaient la couronne littéraire promise par decret impérial, croyez-vous qu’il n’y eût dans tout cela qu’uno protection un peu trop administrative pour les arts de l’imagination? Non, il y avait tout un calcul de gouvcrnemenl ; il y avait le souvenir cl la crainte de ce prodigieux pouvoir que les lettres avaient exercé sur la France; il y avait cette sagacité qui, connaissant aussi bien le passé qu’elle n’avait pas vu, que le présent qu’elle exploitait, avertissait le maftre qu’une littérature, dont les hardiesses spéculatives avaient changé le monde social , devait être régularisée, cadastrée, couronnée, si l’on veut, mais soumise. Célail un système assez semblable à cette hiérarchie poétique et officielle de la Chine, où une série d’examens bien soutenus, et de compositions, rédigées d’après les anciennes règles du gouvernement et du goût, conduisent un homme à tous les honneurs.
Le républicain Chénier , l’énergique et libre écrivain, était réduit à s'enfermer dans ce cadre étroit, et à servir ce plan d’organisation littéraire. Il pesait une à une pour le concours, il classait avec ordre beaucoup de renommées dont nous n’avons rien à dier, parce que vingt années ont été pour elles une postérité lointaine qui les a vu disparaître. Remarquable par le mérite du style, cet ouvrage de Chénier manque trop d’une vérité assez sévère.