‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 4 sur 44 · ESSAI SLR LES OUVRAGES · texte numérisé non relu

ESSAI SLR LES OUVRAGES

antérieur, y suivant pied à pied ses lignes d'investigation, y élargissant laborieusement son chemin, y instituant une littéral lire historique, scientifique en quelque sorte, ne reculant pas devant l'appareil de la dissertation, comme fait M Fauriel pour prendre un excellent exemple, comme doivent faire et font les jeunes et savants professeurs qui, succédant dans la carrière à M. Yillemain, veulent être originaux et utiles après lui. Son procédé est autre et tout complexe. N. Yillemain, nourri de l'histoire, de l’antiquité et des littératures modernes, de plus en plus attentif à n'asseoir son jugement des œuvres que dans une étude approfondie de l'époque et de la vie de l'auteur, et en cela si différent des criliques précédents qui s'en tiennent â un portrait général au plus, et à des jugements de goût et de diction, ne diffère pas moins des autres appliqués et ingénieux savants; sa manière est libre en effet, littéraire, oratoire, non asservie à l'investigation minutieuse et à la série des faits, plus à la merci de l'émotion et de l'éloquence. L’histoire, chez lui, prête sa lumière à l'imagination, le précepte se fond dans la peinture. Cetleadmirable position, qu'il a tenue pendant six années ininterrompues, était singulièrement appropriée au cadre même de la fieslauration , à cet géuéraliout mixtes, briilanlet, excitées en tous sens, à celte jeunesse empressée d'érudition hàlive et renaissante, d'imagination pleine d’espoir, et de générosité trop tôt satisfaite ou déçue.

Quel art chez M. Yillemain construisait à chaque moment, soutenait et rendait vivante celte composition d’enseignement toujours libre et renouvelée? Comment cet assemblage indéfinissable de tant d'éléments divers et fugitifs ne faisait-il jamais faute, et, pareil aux divins trépieds, s'animait-il de lui même? Comment se recréait-il sans cesse avec nouveauté et fraîcheur, après la sixième année comme au premier jour, aux regards émerveillés? C est l à l'incomparable talent, le génie propre de .M. Yillemain, son art et son æurre dan» un sens aussi vrai qu’on le peut dire des poètes.

M. Yillemain, quand il écrit, gagne sans doute en perfection, en poli , en pensée plus nourrie et mieux ménagée, mais il y a quelque chose qu'il n’a plus; quand il est lui écrivain, il n'est pas lui orateur. Le dirai-je? il songe peut-être à trop de personnes cii écrivant; en voulant tout concilier, il se tient lui-même en échec, il s'émousse à dessein quelquefois. Le vif et le mordant de ce rare esprit, sa liberté tout entière ne se déploie ou que dans le téle-à-téle ou que dev ant tous. Devant tous l'instinct l'emporte, la verve s‘en mêle, le tnol jaillit. Dans cette chaire où il monte avec une négligence qui . pour être extrême, n’est pas disgracieuse, dans cette chaire où il se courbe, sur laquelle il frappe, avec un manque apparent de gravité qui donne le démenti aux préceptes de Cicéron elqui brave Udcformitas agendi interdit à l’orateur, écoulcz-le! sa voix sonore et clian taule avec agrément, mélodieuse et sachant les nombres, a dès l'abord tout racheté. Il se penche, il s'avance des lèvres vers l'auditoire. Si le premier banc, légèrement reconnu, ne le préoccupe pas trop, ne le gène point parquclques figures peu compatibles et contradictoires, sa parole se lance. Il s'inquiète encore de son auditoire sans doute, mais c'est de tous alors et non de quelques-uns. Son esprit alerte et souple donne sur

tous les points à la fois de cette demi-circonfércncc qui ondule et frémit d’une rumeur flatteuse autour delui. Il ne se tient pas serré au centre, fermé et ramassé en soi comme Dossuet l'a dit quelque part de l'abbé de Rancé; — non; — il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur un point principal, autourdela monade moi’, comme faisait dans sa manière différemment admirable M. Cousin. Mais penché au dehors, rayonnant vers tous, cherchant, demandant alentour le point d’appui cl l’aiguillon, questionnant et, pour ainsi dire, agaçant à la fois toutes les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme aux deux ailes de sa pensée; quel spectacle amusant et actif, quelle étude délicieuse que de l’entendre (Quelle révélation, pour qui sait les saisir, sur les secrets de naissance de la pensée littéraire ! Et là où il faulse souvenir, sa mémoire vaste, distincte, actuelle, et qui a un certain (ourd’inventlon, devient un nouvel étonnement. De même que son érudition classique est sans calepin, sa mémoire d'orateur porte tout avec elle; elle égale, je le parierais, celle d'Horlenstus; elle n'a pas l'air de se rattache rdu tout aux compartfmentsdu plafond comine QulnlilienleracontedeMétrodore. Si le passage de l’auteur à citer ne se trouve pas assez tôt sous la main, elle le sait tout entier et le récite; elle est inexorable aussi pour les mauvaises phrases et les citations moqueuses; dans l'entrainement de la parole, à force de présence d’esprit, elle lui a joué plus d’une malice. Car son irrésistible naturel s’échappe alors ; il a ce que les anciens appelaient les jeux de l’orateur (dicta, sales), l’anecdote aiguisée, la sortie imprévue que son masque expressif et spirituel accompagne ; et si la saillie est trop forte, trop hardie (jamais pour le goût!), si elle a trop porté, il la ressaisit au vol, il la relire, et elle échappe encore; et c’est alors une lutte engagée de la vivacité et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe du sens et de la grâce.

Un de nos critiques, caractérisant cette sorte d’éblouissement causé par la parole de M. Yillemain, ajoute avec la vivacité pittoresque qui lui est propre : « Mais « lorsqu'on est aguerri au feu, si j’ose ainsi parler, • c’est alors qu’on est frappé de la fécondité, de la *a-

■ gacllé, de l’étendue et de la justesse des vues du

■ professeur. » Benjamin Constant, dans un charmant portrait de femme, a parlé de ces traits d'esprit , qui sont comme des coups de fusil tirés sur les idées et qui mettent la conversation en déroute. S'il fallait s'aguerrir au feu spirituel et éblouissant de M. Yillemain afin de bien saisir ce qui était derrière, l'idée et le sens du discours n’en souffraient jamais. Pour le prendre au complet et embrasser à fond toute l'étendue de ses ressources dans ce genre de composition oratoire si mobile et si mélangé, nolonsquatre points principaux et comme quatre grands camps de réserve qu’il avait su asseoir à distances convenables et où il puisait sans cesse. Déjà mailre de l’antiquité et des sources grecques si mal fréquentées en général , ayant derrière lui pour fond de scène ces cimes sacrées, il s'était fait dans l'étude des Pères un autre fond d’antiquité plus rapproché, et d'une comparaison plus neuve. Introduit pour la première

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