‹ Cours de littérature française (volume 4)Chapitre 7 sur 44 · ESSAI SUR LES OUVRAGES E · texte numérisé non relu

ESSAI SUR LES OUVRAGES E

des roses odorantes, il lui échappait quelque distique de Martial sur les roses, et l'entretien reprenait, assez pareil, je me figure, si on avait su y donner la réplique, à ces belles formes de conversations morales, entremêlées aussi de vers, qu'affectionne Cicéron, pendaul les intervalles du Forum, pendant les heures tristes de la patrie.

M. Yillemain n'a pas fondé d'école, à proprement parler. Ce mélange, celte construction élégante et savante d'idées, de faits nombreux, d'aperçus et de rapprochements, n'avalt d'unité qu'en lui, et s'est comme dispersée au moment où il s'est tu. Mais tous ceux qui en étaient dignes y ont participé par quelque endroit précieux, et quiconquel'a entendu est son élève.

Outre le Cours de Littérature française qui se trouve renfermé ici daus un seul volume in-8°, et son Histoire de Cromurell, M. Villemain a publié, on le sait, différents autres ouvrages composés de mélanges historiques, politiques et littéraires qui forment plusieurs volumes, et fourni de nombreux articles à la Biographie universelle dont il fut I*un des plus actifs cl des plus savants collaborateurs. N'oublions pas aussi de mentionner son Essai sur les romans grecs, morceau qui jette une lumière nouvelle sur l'histoire de la civilisation byzantine, et qui a été réimprimé à la suite de Lascaris.

En 1835, M. Yillemain a mis en tête du nouveau

;t la vie de m. villemain.

Dictionnaire de l'Académie un discours qui touche h une infinité de questions. Jamais il n'a mieux réussi et n'a nulle part plus ingénieusement combiné les connaissances de tous genres, les ménagements et les prévisions intelligentes. Il y a dans ce petit chef-d 'ouvre quelque chose du secret des artistes, l'arrangement qui échappe à toute décomposition, cet enchâssement créateur que les anciens comparaient volontiers au bouclier de Minerve.

Ses graves occupations depuis la révolution de 1830 ne lui ont pas permis de livrer à l'impression son Histoire de Grégoire F II, dont quelques fragments lus à l’Académie ont révélé des découvertes historiques les plus curieuses, retracées avec toute la magie d’un style inimitable.

Nous n'avons fait qu'effleurer l'homme politique. Personne n'ignore que M. Yillemain s'est montré, à toutes les époque de sa vie, le partisan sincère d’une sage liberté. Les principes qu'il a professés, soit dans sa chaire, soit à la tribune politique, soit dans ses écrits, le ministre de l’instruction publique saura les mettre en pratique avec celle hauteur de vues, cette intelligente fermeté et surtout avec celte consciencieuse probité qui en ont fait l’un des plus beaux caractères de la France.

Ôfltntt-RfUPt.

PREFACE

Je ne m’excuserai pas de ne donner qu’aujourd’hui la première partie d'un ( leurs dont la fin a paru depuis longtemps. Si cette fin est oubliée, mes explications seraient fort inutiles; si elle ne l’est pas, je suis encore à temps pour la compléter, et pour y joindre ce qui en fait un ouvrage.

Ces leçons, prononcées avant d’être écrites, ont immédiatement précédé l'époque où la présence de deux professeurs célèbres vint tout à coup répandre tant d'éclat sur l'enseignement de la faculté des lettres de Paris. Je profitai alors de cet éclat, et de la curiosité croissante qu’excitaient deux rares talents, dont l'un marquait déjà le rang élevé qu'il devait prendre dans la politique. A la nombreuse jeunesse qui m'écoutait vint se mêler une foule nouvelle, à la publicitédc la parole celle de la presse. Cette publicité, fort

redoutable, quand elle est continue, me prit où j’en étais de mon Cours ; et, pendant deux ans demi, nos leçons, imprimées chaque semaine, à mesure qu’elles étaient dites, furent connues en France et au dehors.

On juge bien (pie cet effort et toutes les études qu’il exige ne me laissaient guère le loisir de revoir mes travaux précédents, et de les réunir à ma tâche de chaque jour. C'était beaucoup pour moi de suffire à celle-ci, et de suivre d'un pas inégal mes deux savants collègues.

J’achevai ainsi tout d’une haleine cinq volumes qu'on a lus, et dans lesquels, après avoir terminé le tableau du dix-huitième siècle, j’entreprenais sur le moyen âge une nouvelle étude de littérature comparée, que j’ai conduite jusqu’au quinzième siècle.

12 PREFACE

De bien grandes choses survinren l alors, qui dérangeaient les recherches paisibles, et laissaient peu d'attention pour y songer. De graves devoirs me furent imposés, et à plusieurs reprises m’occupèrent tout entier, sans célébrité, mais avec honneur. C’est après ces devoirs publics, et à travers de douloureuses diversions de ma vie, que j’ai pu reprendre un travail qui se liait à ma première carrière, et que j’avais besoin de finir, pour la continuer.

J’avais les matériaux et lesessais improvisés de ce travail exactement recueillis : je les ai revus avec soin, corrigés souvent pour le fond, abrégés pour la forme, conservant surtout ce qui, dans ces années de préoccupation studieuse, m’avait été inspiré par mon jeune auditoire. Si quid est in libcllit meis quod placent, diclavit auditor.

La partie du Cours de 1828 qui me restait ainsi à publier était précisément la plus importante de mon sujet : c'était la grande moitié littéraire du dix-huitième siècle; c’était l’époque même de création et de génie, dont plus tard je décrivis le déclin et la transformation puissante.Cettc première époque, qui gardera toujours une si haute place dans les annales de l’intelligence, je devais l’exposer avec étendue. Au point de perspective où les esprits se trouvaient déjà placés, elle n’était plus matière de controverse, mais d'histoire.

Vingt ans auparavant, à l'issue de la révolution, au commencement de l’empire, le débat contradictoire sur la littérature du dix-huitième siècle avait été une dernière arène laissée à demi ouverte par la main qui fermait toutes les autres. Là, s’étaient dormé rendez- vous tous les procès d’opinion que traîne à sa suite un grand changement social; et, comme il n’y avait plus de politique ailleurs, il y en avait eu beaucoup dans la critique littéraire. De

remarquables écrits sur le dix-huitième siècle n'étaientque des plaidoyers pour ou contre. Delà il était arrivé qu’il n’y avait pas encore de postérité pour ce siècle mémorable, et qu’à son égard le blâme et l’éloge s'exprimaient avec une partialité toute contemporaine. Voltaire, trente ans après sa mort, trouvait des critiques et des admirateurs plus passionnés que de son vivant. C’est que, de part et d’autre, on le rendait responsable de plus de choses mèmequ’il n’en avait fait, et qu’on lui imputait à faute ou à gloire, non-seulcment scs écrits, mais lcsacles de son temps et du nôtre.

A l’entrée du dix-neuvième siècle, la protestation indirecte d’une partie de la société contre la victoire souvent irrégulière et violente du grand nombre, la lutte plus timide de l'esprit de liberté contre l'excès du pouvoir se réfugiaient également dans la controverse sur les écrivains du dix-huitième siècle. Leurs noms étaient un symbole. Le regret ou l’aversion du passé, l'admiration ou la défiance du présent exagéraient également le blâme ou l'éloge de ces écrivains : car, par une circonstance remarquable, bien qu’elle s'explique aisément, l’ancien et le nouveau pouvoir étaient devenus solidaires dans cette question ; et la dictature, née de la révolution, n’était pas moins mécontente des libres penseurs de l’ancien régime, que la monarchie jadis ébranlée par eux.

D’autre part, ce qui restait de l’esprit généreux de 1789, trompé dans ses espérances, calomnié par ses revers, réduit à l'inaction sous le pouvoir absolu, semblait n’avoir plus d’autre gage de lui-inémcque les écrits et les vœux de l'âge précédent. 11 s'y attachait d'autant plus; il les défendait, et il sc défendait par eux, plus qu’il ne les jugeait. C'est en ce sens, peut-être, qu’à une époque déjà éloignée, le Tableau

PRÉFACE

littéraire du dix- huitième tiècle était demandé par la seconde classe de l'Institut. Depuis, les vicissitudes sociales ont plus d'une fois ranimé la même controverse. Plus d'une fois encore, les noms célèbres du dix-huitième siècle, exaltés ou rabaissés ù dessein, sont devenus des instruments de guerre politique entre les partis. La réaction ressuscitait l'erreur; et tel philosophe justement oublié, Helvétius ou d’Holbach, reprit quelque importance, grâce au crédit renaissant des jésuites.

La vérité ne peut changer cependant, au gré de ces aspects divers; et un jugement impartial sur le caractère du dernier siècle devait insensiblement se former. La question d’art et de goût devait se dégager de la question sociale, et celle-ci se diviser, de manière à ne pas confondre les deux choses qui se ressemblent le moins, le scepticisme et la liberté.

Enfin, il restait à marquer l'influence que la littérature du dix-huitième siècle avaitcxercéc sur l’Europe et sur le monde. Dans la gloire de l’empire, on semblait oublier que le règne de nos idées avait précédé celui de nos armes; ont eût craint, pour ainsi dire , que l’un ne fit tort à l’autre. On parlait à peine de ce privilège qu'avaient eu les livres français de dominer au loin, dans l'inertie politique de l’ancien gouvernement, cl de représenter à eux seuls toute l'activité extérieure de la France.

Ce point de vue devait s’offrir plus tard à qui retracerait , dans un tableau complet et détaillé, l’histoire littéraire du dixhuitième siècle. C’est ainsi que la dernière partie de ce cours avait pu comprendre plusieurs points de littérature et d histoire étrangère; c’est ainsi que j’avais montré les idées de la France agissant sur les institutions des autres Etats, avant de se réaliser dans les nôtres, et le génie spé-

culatif de nos écrivains agrandissant l’éloquence politique des peuples libres, avant qu’il y eût parmi nous une Assemblée nationale. Ces digressions apparentes n’avaient été qu’un exemple nécessaire de l’influence des lettres françaises au dix-huitième siècle.

Dans la publication actuelle, je retrace tout ce qui a précédé cette influence, et la rendait irrésistible. Je fais voir combien l'esprit français, au commencement du dix-huitième siècle, emprunta lui-même ù l'étranger, et que de choses il rendit puissantes, en les répétant. J’ai ù décrire l’essor du génie dans la décadence sociale, le mélange d’erreurs hardies et de vérités fécondes qui se produisirent tout à coup, sous un gouvernement trop faible pour résister aux unes et pour profiter des autres; enfin le caractère nouveau que prit notre littérature considérée, non plus comme le premier des arts, mais comme la première des puissances, dans un siècle où toutes les autres avaient faibli.

L’histoire littéraire du dix-huitième siècle, si souvent traitée, et quelquefois avec une précision supérieure, n’était pas épuisée, et ne le sera pas après cc livre. On la recommencera. Aujourd’hui même, elle anime d’un intérêt nouveau, sous le pointdc vue moral, les vives et spirituelles leçons d’un professeur de la faculté des lettres, dont j’aime encore plus le succès que je ne redoute sa concurrence; et, il y a peu de temps, elle inspirait, dans une chaire du collège de France, de brillantes improvisations devenues un livre de philosophie sur l’influence politique de la France en Europe.

C’est que le dix-huitième siècle, quoiqu’il ait malheureusement plus détruit que fondé, a laissé partout des traces durables. Ses idées , Scs opinions, scs espérances, en partie corrigées, en partie réa-

PRÉFACE

listes, forment le fonds principal de la société présente. On pourra donc souvent blâmer ou contredire les écrivains de cette époque; maison ne peut cesser de s occuper d'eux : et l’opinion indépendante qui les juge atteste leur puissance. En introduisant, même au prix de l'erreur, la libre discussion, en la portant partout, ils préparaient la loi de notre temps , celte loi qui doit ramener le sentiment religieux parla plus complète liberté de conscience, et la stabilité sociale par le plus haut degré de liberté civile.

Ils ont surtout marqué par leur exemple, parleur ascendant démesuré, comme par les fautes et la dégradation des pouvoirs dç leur temps, quelle place 1 intelligence a besoin d'occuper à la tête de cette nation, et combien l'active réalité des institutions est nécessaire à la pensée des Français, autant qu’à leurs intérêts et à leurs droits.

Toutes les choses qui rappellent cette vérité devaient plaire beaucoup, il y a dix ans, et ne sont jamais inutiles. En les

reproduisant, comme je les ai dites, et en les mêlant aux questions de goût et de morale, à l’examen comparé des génies français et étrangers, à l'histoire de la civilisation étudiée dans l’histoire de l’art, je ne me flatte pas de retrouver l'intérêt vif et passagerqui s’attachait à ces séances littéraires. La voix vivante n’y est plus. L’auditoire dispersé serait aujourd'hui plus sévère ; l’âge et les événements l'ont mûri.

Je serai content si, parmi tant de jeunes gens d’alors, aujourd'hui citoyens utiles, quelques-uns hommes célèbres , il en est qui, jetant les yeux sur ce livre, ne rougissent pas trop de ce qu’ils applaudissaient autrefois, et qui, pardonnant aux fautes, ou peut-être aux corrections du style, pour le fond même du travail, veuillent bien reconnaître ici des sentiments qu'ils conservent encore, et des conseils dont ils ont profité. C’est à eux que je dédie cet ouvrage.

it mars 1858.

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