VUE GÉNÉRALE OE CE COURS
Messieurs ,
Noos commençons ensemble une grande élude, le dix-huilièmc siècle, époque de décadence et d'empire, où le génie français a dominé l'Europe et préparé le changement du monde. Fidèles au tilrc de ce cours, nous ne chercherons le dix-huilièmc siècle que dans les lettres, dans les œuvres de l'art et de la pensée; mais les lettres, alors, étaient tout, et comprennent l'histoire de la société, dont clics devenaient la seule puissance. En parcourant avec vous ce vaste sujet , déjà traité par d'habiles écrivains, sous l’impression du grand procès politique et religieux que le dix-huilicrac siècle avait laisse à ses premiers successeurs, nous ne voulons ni réveiller des controverses, ni essayer une lutte inégale. Nais dans le cadre plus étendu de ces libres entretiens, nous pouvons développer cc que d'autres ont abrégé, rappeler ce qu’ils ont omis; et surtout, nous montrerons par un tableau comparé ce que l'esprit français avait fait des littératures étrangères, et ce qu'il leur rendit. Une analyse plus étendue sera nécessairement plus impartiale; cl la vérité naîtra pour nous des détails.
Uc génie littéraire du dix-septième siècle s'était forme sous trois influences: la religion, l'antiquité la monarchie de Louis XIV. De ccs causes fort di-
verses, et de l'élan spontané d’une nation jeune cl forte, sortit celte grande école de goût et d'uloqucnce qu'on ne surpassera pas. Les influences qui dominent la littérature du dix-huitième siècle sont, au contraire, la philosophie sceptique, l'imitation des littératures modernes, cl la réforme politique. Rien de plus opposé, et pourtant, rien de plus lié que ces deux époques : la grandeur et les abus de la première devaient enfanter l'autre.
Toutefois, messieurs, et c'est le point qui nous occupera d'abord, le passage ne fut pas soudain cl immédiat.
De même que dans Tordre matériel les altérations les plus profondes s’opèrent par degrés insensibles, ainsi cc prodigieux changement des esprits fut d’abord graduel ; mille symptômes l'avaient annoncé, et il sc produisit par nuances successives. I.es deux époques, si disparates, ont des points où elles se confondent. Chacune d'elles a vu naître des talents mixtes qui ont quelques caractères de l'autre. L'esprit d'innovation, la liberté sceptique qui marqua le dix-huitième siècle avait eu des précurseurs contemporains de Bossuet ; et le goût antique des grands écrivains du dix -septième siècle sc reproduisit dans quelques hommes épars au milieu d’une société bien différente. Mais ce qu’il importe de retracer, c'est le mouvement général des esprits, et l'influence des grands talents.
Le dix- huitième siècle, dans la chronologie morale, a commencé du jour de la première pro-
aux Buffon. Courier, lo plus indépendant des esprits, n’avait pas une seule des opinions du dixscplicme siècle, et, par étude, H en avait le langage. Mais cet archaïsme ne peut devenir général. Les langues muent à chaque saison de la vie d'un peuple :
Ut sylne foliis pronos muntantur in annos.
Prima cadunt : ita vcrbonim velus inlcril rctas.
Seulement, la cumparaison du poêle n'est pas aussi exacte que riante. Les idiomes changent, sans rajeunir; ou du moins, tandis que leur feuillage se renouvelle moins frais et moins pur, leur tige appauvrie se dessèche.
Quoi qu'il eu soit, la belle langue du siècle de Louis XIV, un peu trop raffinée par Foutenclle cl La Moite, se conservait abondante, expressive cl simple dans quelques écrivains de cette époque intermediaire : Rollin, Verlot, Prévost, Lesage. Au second raug d'une grand époque, ils en ont le caractère; cl les deux derniers sont arrivés une fois au génie, l'un par la passion, et l’autre par le naturel et la gaieté.
Toutefois, messieurs, ce second rang d'écrivains eût pou fait pour la gloire et l'influence de la nation; et c'est avec raison que Voltaire écrivait:
« Vers la fin du siècle de Louis XIV, la nature parut se reposer, » si lui-méinc ne datait de celle époque: Voltaire, en qui se retrouvent le génie du siècle des arts, et la curiosité sceptique, la vivacité, la hardiesse du dix-huitième siècle; Voltaire le plus puissant rénovateur des espritsdepuis Luther, et l'homme qui a mis le plus eu commun les idées de l'Europe par sa gloire, sa longue vie, son merveilleux esprit et son universelle clarté. Mais vous le savez, messieurs, si personne n'a rendu ses idées plus populaires, personne n'a emprunté davantage aux idées d'autrui. Il imita du dix-scplicme siècle sa pompe élégante cl poétique , du théâtre anglai5 ses hardiesses, des sceptiques anglais toute sa philosophie, des mœurs de son temps toute sa licence. Cette flexibilité de nature, cette infatigable mobilité, ce composé d'air cl de flamme qui jamais ne s'arrête, comme le coursier d'Arioslc , c'est là son génie même : l'imitation fait partie de sou être original. Avant d’étudier en lui la révolution de l’esprit français, nous consulterons les sources étrangères dont il s'est servi, uous chercherons dans l’Europe ce qu'il en reçut, avant d'exercer sur elle une si rapide action.
Au commencement du dix-seplième siècle, l'influence du Midi sur la France avait clé puissante, cl s’était mélée, dans Corneille, à l'inspiration de l'antiquité. C’était le réveil de l'esprit poétique. Au commencement du dix-huitième siècle, le Midi,
rapproché de la France par l'alliance des souverainetés, était sans action morale au dehors. L'Italie, à laquelle Louis XIV était apparu comme un grand protecteur de la foi et des lettres, malgré sa fierté nationale réfugiée toute dans les arts, avait étudie les langues modernes: son poêle Métastase imitait dans une langue plus harmonieuse le génie de Haciuc. A Naples, l’érudition historique, pour résister à l'Église romaine, empruntait l’esprit de nos controversistes gallicans, depuis le jurisconsulte Pithou jusqu'à Bossuet. En Espagne, après la victoire des armes françaises, quelques rayons de nos arts avaient paru pénétrer, mais s’étaient bientôt éteints dans la lourde atmosphère de l’Kscurial. Un petit-fils de Louis XIV, un élève de Fénelon, avait sommeille sur le trône, entre d'insipides frivolités cl de bizarres manies , sans souci de rien d’honorable. I/Espagne, en arrière de la politique même de Louis XIV, était bien plus loin encore de l’esprit nouveau qui commençait pour la France : elle ne devait que longtemps après en recevoir le contre-coup lointain, et s'ébranler dans ses gothiques entraves. C'était du Nord seul, cl du protestantisme, que pouvait arriver à la France un secours d'idées nouvelles; mais l’Allemagne, au commencement du dix-huiliètnc siècle, semblait chercher sa littérature cl sou gcrtic. Arriérée d'un siècle dans les arts, elle écrivait encore en latin : il n'apparaissait d'elle au dehors que le génie métaphysique de Leibnitz; cl elle était trop éloignée de l'esprit français, pour lui fournir aucun modèle.
Restait l'Angleterre, plus avaucccet plus hâtive, forlcde deux révolutions, dont l’une avaitconservc et rectifié l’autre, jouissant des formes d'un gouvernement libre, devant le pouvoir absolu de Louis XIV, et maîtresse de tout penser cl de tout dire eu politique et en religion. Sa littérature avait été comme toute l’Europe, d’abord surprise et possédée par le merveilleux éclat de la nôtre. Les événements publics avaient secondé ce prestige; cl les écrivains des règnes de Charles II et Jaques II avaient imité notre goût cl notre théâtre, n’y mêlant de national que la licence des mœurs. Mais des controverses religieuses et politiques qui précéder rent la chute de Jacques II, était sortie bientôt une école nouvelle, unissant à l'imitation du goût français un libre penser indigène. Cette école sera pour nous un grand sujet d’étude et comme un préliminaire de notre dix -huitième siècle. Elle eut scs excès, scs erreurs ; elle fut très-diverse dans ses formes : ici sceptique sans restriction, là théiste cl religieuse; tantôt satisfaite de modérer le pouvoir et de le défendre, tantôt voulant ébranler la socicic meme. Mais , dans ces nombreuses variétés , la
littérature anglaise île celte époque offre toujours celle hardiesse d'examen, celte facile intelligence des intérêts politiques qui avaient trop manque à notre dix-septième siècle, cl qui veulent pour s’exercer l'usage habituel de la lihcrlé. « Un homme « né chrétien el français , avait dit La Bruyère, est « embarrassé pour écrire : les grands sujets lui « sont défendus ; il les entame quelquefois, et sc « détourne ensuite sur de petites choses, qu'il re- ■ lève par la beauté de son génie cl de son style. » Les Anglais ne connaissaient pas celte contrainte. Depuis leur révolution, nul grand sujet ne leur était interdit. Déjà formes par la lutte des sectes à toutes les témérités de la controverse, aguerris en matière de religion à tous les paradoxes de la croyance individuelle, ils avaient reçu de la révolution de 1688 la liberté légale de la presse, el le droit illimité de discussion. De là sans doute cette profusion d'écrits sceptiques qui marqua le dix-huitième siècle anglais, cl qui reflua sur le nùtre avec tant de violence et d'empire. Mais là aussi sc manifeste tout ce qu'il y a de puissance conservatrice dans la liberté, quand elle est un droit reconnu, constamment exercé. En Angleterre, où tous les dogmes religieux, tous 1rs principes politiques pouvaient être attaqués, sans autre répression que la loi cl le jury, les doctrines sceptiques proclamées avec tant de hardiesse par Thomas Chubb, Wollaston, Tindal, Bolingbroke, Shaftcsbury, trouvèrent dès l’origine une forte résistance, et n'eurent jamais l'empire. Il y eut combat égal entre les opinions, avec ce suffrage de faveur que trouvent dans les âmes des traditions antiques cl consolantes. Une révolution politique meme ne jeta pas un poids nouveau dans la balance. Les wighs du Spectateur défendirent à la fois la constitution libre de 1688 et les dogmes du christianisme.
En France, au contraire, où les opinions sceptiques étaient mutilées parja censure, et ne se produisaient que dans des ouvrages furtifs et poursuivis, elles régnèrent sans partage; elles ne trouvèrent pas, durant un demi-siècle, un seul contradicteur donL la voix eut quelque force. Elles ravagèrent tout. précisément parce qu’elles n'étaient pas libres; elles mêlèrent d'absurdes théories à des vérités généreuses, précisément parce qu'elles n’ctaient pas soumises à l’éprouve d’un combat régulier, et qu'elles ne trouvaient eu face que l'autorité, et ;ion la discussion.
Ce contraste entre les deux pays est vraiment mémorable. En Angleterre , vous voyez Swift , ce moqueur de la vie humaine, dont les satires amères avaient précédé de cinquante ans le Candide de Voltaire, défendre le christianisme contre les attaques impunies des sceptiques. En présence de
Bolingbroke cl de tout le parti des sceptiques anglais, les NVarhurton , les Lardner, les Clarke publient de pieux ouvrages, entourés d'une grande faveur publique; cl souvent, ils accablent leurs adversaires. Leurs ouvrages agissent sur l'opinion, comme des plaidoiries puissantes; et, dans quelques occasions, les écrits qu'ils avaient combattus sont condamnés par des verdicts légaux approuvés du pays.
(Jucis étaient à la meme époque cl plus lard, les combats que rendait le clergé français contre des périls semblables? que faisait-il pour sa foi? quelle philosophie élevée, savante, religieuse, opposait-il à l'invasion du scepticisme excommunié dans ses mandements? Aucune. Le haut clergé de France, qui avait persécuté les jansénistes, était impuissant contre les philosophes : il abandonnait sa cause aux faibles apologistes. 11 eut encore quelques prédicateurs ingénieux , dont l’éloquence mondaine, recherchée, sentencieuse, était un hommage à l’esprit du temps qu'ils affectaient de combattre. Mais des hommes savants et convaincus, parlant avec autorité, avec passion, on n'en vil pas alors dans la chaire chrétienne. Le missionnaire Bridainc, à la fin du siècle, seul des hommes d'église, remua les esprits, comme une grande el hardie uouveauté. Du reste , pendant toute celle époque où s'était élevée contre le christianisme une guerre de raisonnement si rcdoulab’c, une persécution de sarcasmes, et d'ironie, plus amère que celle de Julien , on comptait à peine deux esprits remarquables parmi ses défenseurs : le jésuite Guénard, cartésien éloquent,. et l'abbé Guénéc, qui rendit quelquefois à Voltaire scs [ laisauteries avec usure. Mais le génie, la vogue, la puissance étaient aux idées nouvelles, à un besoin de licence dans les mœurs cl de réforme dans le pouvoir, à la passion du théâtre, à l'apothéose des lettres et du plaisir. Échappé aux ennuis, aux malaises, à rhypocrilcdcccucc des dernières années ilu grand siècle , la France, enivrée de la folie régence , semblait sc préparer pour une fêle. Fuis des idées sérieuses, de hardis essais dans les science* économiques sc mêlaient à celle pompe bruyante el frivole : ou inventait la théorie du crédit, tout en faisant banqueroute ; on travaillait au progrès de la raison, au milieu de la ruine des mœurs.
Voltaire, tout jeune encore, sorti d’un collège de jésuites , doté par un souvenir de la vieille Ninon, el accueilli dans les soupers du Temple, fut le héros de cet esprit français qui allait essayer : tant de voies nouvelles et se plier a tant de for- I mes. D’abord, il prendra du siècle dernier Fécla- : tante parure de son langage; il imitera le vers de Racine, et croira même imiter les Grecs : mais la
Dk
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
hardiesse de l’esprit nonveau percera dans les sentences de sa première tragédie ; puis tout spirituel flatteur, tout ami des grands qu’il peut être, comme sa vive nature est emportée par une ingouvernable malice, et par le courage de dire tout haut ce que pensait son siècle, il sera bientôt, du milieu de ses succès de cour et de théâtre, en guerre avec tous les pouvoirs de cette société, qu’il domine en l'amusant ; malgré sa gloire et l'idolâtrie qu’obtenait le talent, il sentira sous un ignoble outrage la profonde inégalité des rangs qui pesait sur la France, et qui, reniée par le sentiment public, s’étayait par l’arbitraire. Voltaire, le jeune et grand poêle , le favori des Richelieu , des Sully , et se croyant leur camarade de plaisir, bàlonné un jour par les valets d’un homme de nom, est exclu du droit commun de l'honneur, comme d'un privilège, puis mis à la Bastille, par précaution contre son juste ressentiment. Sorti de là par faveur, il passe en Angleterre où l’on était libre, où l’on disait le bien cl le mal impunément, où l’on ne craignait ni les ministres ni les maîtresses de roi. Là Voltaire trouvait, sous George 1er, en 1726, le gouvernement parlementaire établi , la controverse illimitée, la littérature sérieuse puissante sur l’opinion, ou partageant le pouvoir; il trouvait le pays tout fier et tout éclairé des immortelles découvertes de Newton; il put assister aux funérailles de ce grand homme, et voir scs restes portés dans Westminster par les premiers personnages de l’aristocratie anglaise, tandis que le poêle Thompson célébrait l’inventeur da système du monde en vers sublimes ci populaires, que n’a point surpassés l’ÉpItrc à Uranie. Voltaire, possédé d’une insatiable ambition de gloire et d’esprit, s’enivra du spectacle de liberté, de grandeur et d’intelligence qu’oflTrait alors l’Angleterre ; il vit ses savants, ses poêles, Clarke, Pope, Congréve, le vaporeux Young , qui lui adressa des vers. Jusque-là, imitateur de Racine, il connut un genre de tragédie nouveau, désordonné, que le goût, alors un peu français, des beaux esprits d'Angleterre, admirait médiocrement, mais qui semblait au jeune poêle une mine de diamants bruts à polir. Puis celte variété de sectes et de clubs, ces mille originaux qui naissaient du droit de tout faire, ravissaient son esprit moqueur, et lui fournissaient à la fois la satire de 1’indcpcndance anglaise dans ses fantasques boutades, cl de la servitude française sous les mandements et la censure.
Au milieu de Londres, Voltaire attentif à tout, mêlé à tout, homme de travail et de monde, vivant avec les grands seigneurs et visitant les sages dans leurs retraites, puisait toutes les inspirations, hormis celle du poêinc épique , dont l’âge était
passé pour les Anglais comme pour nous. Lorsqu’il en revint avec sa tragédie de Hruius, scs Lettres* philosophiques et ses souscriptions pour la tlenriade , que trouvait-il en France? Un gouvernement faible et tyrannique dans les petites choses, l’esprit tout puissant sur l'opinion, et ne pouvant passer qu’en contrebande. Il lui fallait mille fuites et mille détours pour publier les observations de son voyage; et lorsque, se faisant géomètre et calculateur pour penser impunément, il veut donner à la France les éléments de Newton, le chancelier d'Aguesseau refuse son visa au Système du Monde. Préoccupé d’un scrupule chrétien, ce respectable et noble esprit avait cru que reconnaître au monde des lois matérielles, inviolables, toutes-puissantes, c'était rendre inutile une cause suprême. Il n'avait pas songé que la sagesse et la puissance primitives sont bien mieux prouvées par la perfection inaltérable de la loi même, que par l'action toujours présente du législateur pour amender son ouvrage; et le brillant cardinal de Polignac, poêle latin du grand monde, combattait, dans son 4 nii- Lucrèce , la découverte de Newton, comme une réminiscence dangereuse de Démocrile et d’Épicure : tant la vérité, même géométrique, a parfois de peine à s’établir!
Mais combien ces entraves du pouvoir, ces résistances du préjugé ne devaient-elles pas irriter le bon sens hardi et le génie moqueur de Voltaire? Quelle tentation pour lui de secouer à la fois tous les liens qui le garrottent, et de confondre, dans son impatience, le sentiment religieux et le joug ecclesiastique! Obligé de tout invoquer à son aide, jusqu'aux vices de son temps, n’a-t-il pas quelquefois flatté la corruption pour dominer les esprits, et propagé sa philosophie par sa morale? Préoccupé d’une lutte contemporaine, n’en a-l-il pas porté les passions et l’esprit railleur dans l'histoire des vieux temps? Ami sincère de l’humanité, de la justice, et de tout ce qui embellit la vie, n’a-t-il pas miné la société par un scepticisme épicurien, qui vaut encore moins pour la liberté que pour le pouvoir? Cette grande gloire est bien mêlée; cette statue d’or a des pieds d’argile; et cependant la pierre détachée de la montagne, ou plutôt le bouleversement même du sol ne l’a pas ébranlée : la puissance de Voltaire sur l'esprit humaiu ne peut être méconnue.
La France, disait Napoléon, est de la religion de Voltaire; et plusieurs fois il exprima, par des mots amers, la jalousie qu’il ressentait dans le passé contre cet autre dominateur, dont il retrouvait près de soi la trace et l’empire.
Celle puissance, messieurs, qui fut prodigieuse.
noos essayerons de la suivre et de l'expliquer sous toutes ses formes, et de marquer sur chaque point la révolution qu’elle a faite. •
Nous analyserons Voltaire poète, essayant tous les genres de poésie, cl naturel dans un seul; Voltaire philosophe, historien, critique, polygraphe et partout novateur; et nous lâcherons de définir ce qu'il eut de grand , cl ce qui lui manque au cœur.
Près de cette gloire bruyante, qui retentit sur tout le dix-huitième siècle, s'élevait une renommée plus paisible, qui reçut les mêmes influences cl employa parfuis les mêmes séductions. Ksl-ce, eu cfTct, par la science ou même par la philosophie des lois, que Montesquieu eût d'abord agi sur les esprits? N'oublions pas qu’il vivait â l'époque où Fonlenelle parut le premier écrivain de France, parce qu'il était le plus bel esprit de salon. N’oublions pas que celle liberté, la source de toute nouveauté, n'existait alors en France ni dans les institutions ni dans les sectes, mais seulement dans les salons, où elle pouvait tout dire avec grâce; que là, au dix-huitième siècle, fut la seule aristocratie indépendante, aristocratie de femmes et d'hommes d'esprit. C'était la puissance à laquelle il fallait plaire, pour arriver jusqu'à la nation. II fallait qu'un publiciste profond eût en meme temps beaucoup d'esprit, et qu'il saisit la gloire, en s'abandonnant à la mode. Ne vous étonnez donc pas qu'un président à mortier, qu'un homme qui par état était juge, et par diversion philosophe, ait fait d'abord les Lettres persanes. L’émule d’Aristote et de Tacite imitant te Siamois de Dufrcsny, c'est un trait distinctif du temps.
Mais ccl esprit pénétrant cl nerveux, qui, même dans un livre frivole , avait déjà montré son goût des hautes spéculations, sc fortifia par des voyages, et surtout par de profondes éludes. Pour lui, comme pour Voltaire, l'Angleterre fut une école; mais il y étudia la liberté, Voltaire le scepticisme. Il en rapporta des vues politiques sur la nature des gouvernements, et par cela même une disposition indulgente à les comprendre et à les juger. Son goût, d'ailleurs, fut ramené vers l'antiquité par de continuelles lectures. Rome cl l’Angleterre, sans cesse méditées, lui rendirent en sérieux ce qui manquait à son premier ouvrage; cl par celte forte éducation , son esprit fut plié à l’observation et à la vérité.
A côté de ces deux génies originaux empreints de la philosophie et de la liberté anglaise, l’esprit de scepticisme et de réforme empruntait encore à l'Angleterre l'idée d'une grande entreprise, d‘un puissant levier d’amélioration , l'Encyclopédie. Celait le principe d’association appliqué à la litté-
rature , la force du nombre substituée à celle du talent. Mais les deux chefs de cet immense travail. d’Alembcrt et Diderot, étaient des hommes rares, qui ont une supériorité distincte de leur entreprise.
Cette vaste machine de guerre, qu’ils élevaient
avec des milliers de bras, est un chaos. I/cxéculion a manqué presque partout; mais il y avait quelque grandeur dans le projet de tracer un inventaire de tout ce que l’esprit humain croyait savoir ; cl le plan esquissé par d'Alemberl est d’une main ferme et sûre. Voltaire cl Montesquieu furent enrôlés dans la milice des travailleurs , et l’on ne peut contester la puissance de Diderot, qui s'y multipliait, prodiguant l'érudition, le paradoxe; écrivain parfois obscur, capricieux, emphatique, mais esprit vaste, et portant dans beaucoup de détails un rare degré de précision et de vigueur. Tandis que le mouvement encyclopédique entraînait, avec des hommes supérieurs, une foule d’esprits subalternes, hardis par imitation, deux génies originaux prenaient une place à part. L'un, savant cl philosophe pour son compte, portant dans l’élude de la nature une pénétration puissante et une éloquence nouvelle, ne donnait d’ailleurs aucun appui aux opinions sceptiques : c'était Bufîon , avec sa noblesse, son crédit et sa grande fortune, ménageant la cour, la Sorbonne et les philosophes. L’autre, affranchi de tous les liens, était sorti du mouvement philosophique, et le continuait en le combattant. Il avait été d'abord un des collaborateurs de Diderot, non à titre de philosophe, mais pour des articles sur la musique dans /’ Encyclopédie ; puis, s'étant élevé à cette âpre éloquence du discours sur C inégalité des conditions parmi tes hommes, son âme, froissée par le malheur et par la société, voulut une autre philosophie que l'cpicuréisme de son temps. Il retourna ses attaques du pouvoir contre l'opposition, du culte, contre la philosophie; ou plutôt il entreprit une double guerre, faisant face aux archevêques et aux philosophes, et dans scs amères allusions, ne ménageant pas plus Diderot que Louis XV. Beaucoup des hardiesses de Rousseau sont devenues lieux comtnuus. Une part de sensibilité déclamatoire qui plaisait si fort à son temps, est tombée pour nous ; mais il nous est facile de ressusciter par la pensée son prodigieux succès, et de comprendre la puissance attachée au rôle qu’il avait pris, ce rôle d’ennemi des lettres dans un pays affole de littérature, ce rôle de misanthrope et de sauvage spéculatif dans un monde blasé de politesse et d'élégance sociale, ce rôle de démocrate sous une vieille monarchie absolue
et sous une aristocratie lassée d'clle-mémc ; enfin,
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
nous ne voulons pas dire ce rêle, mais celte conviction, cette dévotion de théiste cl de spiritualiste au milieu de l'écroulement des croyances, de l'incertitude des âmes, et de la fatigue des systèmes.
Donnez maintenant a l'homme qui rencontre de telles occasions une parole vive, éclatante, philosophique et sensuelle, qui rudoie cl qui flatte, qui caresse les penchants, dont clic fait rougir; qui. en exaltant la vertu, ne l’impose pas, et permet de s'acquitter avec clic par l'imagination ; et vous concevrez sans peine le ravissement d'enthousiasme cl de faveur qui suivait Rousseau, l'autorité de ses écrits et l'influence qu'il exerça sur les passions et les idées de notre révolution. Expliquer son talent et sa puissance, l'un par sa vie, l'autre par son siècle, est une élude qui doit intéresser cet auditoire.
A lui s'arrête la race de ces écrivains dominateurs qui, de la France, ont agi sur l’Europe, et qui jetèrent dans son sein tant de principes nouveaux. Mais cette influence même qu'ils ont exercée au dehors sera l'objet d'un autre et non moins curieux examen. Nous la chercherons d'abord en Angleterre, d'où elle avait emprunté scs doctrines, cl où elle les reportait plus vives, plus dégagées, plus populaires. La seconde époque de la littérature anglaise au dix-huitième siècle, est en effet toute française dans sa philosophie, scs jugements historiques, ses formes de langage. Ce n’est plus celle métaphysique sectaire des Collins et des Tindal, cl ces formes à demi théologiques dans l’incrédulité même. Disciple extrême de Locke, Ilumc a, dans ses Essais philosophique t, l’agrément et la facile netteté de Voltaire. Il est pénétré du même esprit dans l'histoire, comme lui dédaigneux du passé, comprenant peu Ici passions fortes et les temps demi-barbares, coloré sans être pittoresque. Le grave et sage Robertson lui-même est encore un élève de Voltaire. Gibbon l’est aussi, malgré sa fastueuse cl emphatique élégance.
C’est une étude piquante d'observer, à celte époque, l’action mutuelle et, pour ainsi dire, le feu croisé des deux pays l’un sur l'autre. La liberté anglaise profile de notre hardiesse d’esprit. Un échange d'idées philosophiques se renouvelle sans cesse entre les deux pays, comme si l’un exploitait et polissait les produits de l'autre. La philosophie de la sensation, grave, circonspecte, diffuse, parfois indécise dans Locke, retourne en Angleterre vive, nette, amusante sous la plume de Voltaire , impérieuse , hautaine , affirmative dans les écrits de Diderot cl d'Helvétius. Chose remarquable, au reste : la France avait pris, cl même exagéré une grande partie des opinions de
J'Anglclcrrc, cl elle résistait encore à son goût. Nous avions des sceptiques plus hardis que Hume, surtout nous n’avions pas de moralistes religieux comme Richardson ; et nous repoussions la libre vivacité du style anglais. Nous avions grami'peine à nous accoutumer, je ne dirai pas aux défauts, mais souvent même au sublime de Shakspearc. Le sentiment pittoresque de Thompson, et sa poésie de nature, étaient altérés dans nos élégantes descriptions. Ces divers points de vue , -ces rapprochements, ces contrastes entre les deux nations, nous essayerons de les mettre en relief pour l'histoire des opinions cl des lettres.
Partout, à la fin du dix-huilième siècle, sc retrouvent les idées françaises. Elles sont dans l’académie de Rcrlin, dans la cour de Catherine, dans les conseils de Joseph II. Elles ne sont pas seulement matière de littérature cl de goût ; elles influent sur les gouvernements ; elles transforment l'esprit des sociétés. A Milan, sous la conquête autrichienne, elles dirigent l'administration éclairée, bienfaisante du comte de Firmian ; elles inspirent l'âme de Deccaria. A Naples, elles suscitent des réformateurs et des philanthropes comme Filangieri, de libres et cyniques penseurs comme Galiani. En Espagne même, dans ce pays de tenace routine et d’obédience monacale, elles font pénétrer de salutaires changements dans l'administration elles mœurs; elles forment trois ministres réformateurs, le courageux d'Aranda, qui vainquit les jésuites sur leur terrain de prédilection ; le sage cl savant Compomanès. que l'on peut appeler le Turgot de l'Espagne; et même Florida nianca, politique estimé de M. Pilt, ennemi de la France en 1792.
En Portugal, cos mêmes idées françaises, en partie adoptées et poussées à l'excès par un esprit violent, apôtre de la philosophie, comme Ximcuès l’avait été de la foi, produisent les résultats les plus étranges. Le marquis de Pombal, dans sa longue dictature, éteint les bûchers de l’inquisition, puis les rallume contre les prêtres. Il fait traduire en portugais Voltaire cl Diderot ; mais, entouré d'ennemis, il établit les plus rigoureuses entraves sur la presse cl la poste. L'expulsion des jésuites, leur fastueuse maison transformée en hospice, de grands travaux d'industrie, une protection habile des intérêts commerciaux, sont cependant des titres qui recommandent avec éclat le souvenir du despotique Pombal. La réforme qu'il tenta dans le Portugal , cl qui fut trop souvent intervertie et détournée par scs passions personnelles, scs cupidités, scs vengeances, a déposé dans ce pays des germes durables. C’est un des traits caractéristiques de la puissance que la France
exerça trois fois sur une grande parlic de l’Europe, d’abord au siècle de Louis XIV, par son goût littéraire, ses beaux monuments, sa splendeur sociale; puis, au dix-huilième siècle, par ses libres opinions, ses théories d’amélioration sociale; enfin, au commencement du dix-neuvième, par scs armes. Les Romains ne civilisèrent que ce qu’ils ont conquis. On ne peut dire de la France que ses conquêtes seules, et la crainte quelles inspiraient, retardèrent l'influence communicative de civilisation qui appartient à son génie.
Celte influence, qui s’étendait presque également sur le nord et sur le midi de l'Europe, et qui, presque partout, étaitune mode de cour et d’aristocratie encore plus qu'un besoin des peuples, est une partie de la gloire des lettres françaises. Ensuite, nous exposerons leur déclin, et celui de la vieille société, dont elles éclairèrent si vivement les contradictions et les vices. Il ne sera pas sans intérêt de rechercher les derniers eiïorts d'une littérature qui, à la veille d’un grand changement social, offrait le contraste de l'extrême frivolité et de l’extrême hardiesse. Scs productions sont des médailles curieuses pour l'histoire, cl non pour l’art.
L’art, en effet, était dégénéré ; le goût se perdait au milieu des analyses de la critique; et la critique elle-même, plus altenliveà des conventions cl i des formes qu'a la philosophie des lettres, ne paraissait pas s’appuyer sur des recherches assez étendues. Toutefois, messieurs, depuis Voltaire et Yauvcnargues jusqu'à Chénier, la critique occupe dans le dix-huitième siècle un rang élevé qu’on ne peut méconnaître. Thomas, Marmontel, La Harpe, Champfort, inferieurs dans leurs productions oratoires, ou dans leurs tentatives poétiques sur les pas des grands maîtres, ont en littérature, par le goût et le style, un mérite remarquable trop méconnu de nos jours; et le savant Barthélemy a fait le plus agréable ouvrage de l’érudition moderne.
La poésie, même dans les dernières années de la monarchie, jeta de vives lumières. Ducis heureux et applaudi, Gilbert et M.dfllàlre dans l’infortune, montrèrent un talent original. Mais on souvenir qui devra surtout nous occuper, c’est celui des derniers publicistes, dont les ouvrages attestent toute la faiblesse de l’ancien ordre social, et toutes les illusions qui devaient sc mêler au courage des premiers réformateurs. Nous honorerons les Turgot, les Necker, les Malesherbcs, et nous chercherons dans leurs écrits ce que la vertu et les intentions généreuses ajoutent au talent.
Ici, messieurs, ce fréquent parallèle de l’Angleterre cl de la France se reproduit pour nous. Au
moment de voir la littérature créant la tribune, et la liberté passant des salons et des academies dans une assemblée nationale, nous nous arrêterons devant les grands spectacles que la tribune cl la liberté donnaient chez un peuple voisin. Là se placeront les deux Pitt, Fox, Shéridan, Burke, qui appartiennent à l’histoire de l’esprit humain comme à celle de la politique anglaise. En même temps nous montrerons Mirabeau, ce puissant destructeur qui aspirait à reconstruire une monarchie où il eût place.
Nous n’irons pas plus loin dans les annales do nos assemblées; ce serait entreprendre une histoire qui est faite.
Mais quand cette immense tempête sera calmée, quand une société nouvelle reparaîtra sur l’ancien sol, agrandi par la victoire, alors s'élèveront dans les lettres de nouveaux monuments qu'il importe d 'étudier. Les lettres n’ont plus cette puissance qu'elles avaient au dix-huilicmc siècle pour changer le monde social. Cette fois c’est dans un camp qu'il s’est reformé ; et le génie des arts ne rrçoit pas le mol d'ordre militaire. La supériorité sc retrouvera donc surtout dans quelques talents à part qui ont poussé çà cl là, au milieu des orages de la révolution, et que n’aura pas courbés l'empire. Un jeune émigré de 1790, deux tribuns éliminés, une femme bannie par le vainqueur de l’Europe, un vieux gentilhomme de Chambéry écrivant en français à Saint-Pétersbourg, ce sont là, dans des degrés inégaux, les esprits qui garderont le plus de vigueur et de nouveauté. La puissance parut quelque temps déplacée : le sceptre de l'opinion était passé aux mains de la force. Cet état de choses s’est brise par son excès même. Le despotisme de la victoire et du génie a fait place au règne des lois, sous un pouvoir que ses litres antiques et renouvelés doivent rassurer devant l'action légale des libertés publiques. Le débat politique, premier principe de notre ordre actuel, ne peut rester stérile pour les lettres. Quelquefois, il est vrai, on semble les oublier, dans la vive préoccupation des intérêts sociaux ; mais elles gagnent bien plus qu’elles ne perdent à une discussion qui leur renvoie des âmes plus élevées, des esprits plus sévères. Ce n'est pas seulement un genre nouveau de littérature, une forme oratoire, une tribune au lieu d’une chaire, qui sort pour nous des institutions représentatives; c’est un esprit de vie, un ferment nouveau qui se mêle à toutes les parties des lettres, les transforme et les rajeunit. De là , des points de vue nouveaux dans la philosophie, Phisloirc, la critique.
Rien ne change plus un homme que de le rendre libre : que scra-cc d’un peuple? et combien, dans
ce concours d'esprits qui s'éveillent et s'exercent, dans celte prime d'ascendant et de popularité toujours offerte, n'y a-t-il pas de chances pour que les talents sc multiplient par l'émulation cl la liberté? <^ue cette pensée, jeunes gens, vous suit présente ! qu'elle vous anime de longues et patientes éludes! Dans ce nombreux auditoire, réuni de toutes les parties de la France, il y a bien des cœurs émus de tous les nobles sentiments, bien des intelligences ouvertes à toutes les idées ; et il y a, certes, plus d'une nature heureuse et inconnue d'elleméinc qui, dans la magistrature, à la tribune, dans les lettres, sera quelque jour l'honneur du pays. Si ma faible voix cultive en vous ces sentiments, éclaircit pour vous ces idées, et si les grands souvenirs des études comparées qui vont passer devant vous, avertissent cl appellent quelque jeune talent, je ne serai pas mécontent de ma lâche, messieurs ; et je la commence avec ardeur, dans celle espérance.
■HtHHHHHHIIIWtHiHHHHWHHfHéftftfHHH-F DEUXIÈME LEÇON.
Résumé de l'état des lettre* françaises à la mort de Louis 11 V. — Décadence de la poésie. — Jean-Baptisle Rousseau. sa lie et scs psaumes. — Kéllciious générales. — De l'inspiration lyrique dan* t'auliquiié, et dans 1rs premiers'tcnips de la foi chrétienne. — Etudes lyriques en Italie, en Fiauccct eu An g IcUure. — Caractère factice de quelques-unes des plus belles odes de Rousseau. — Imitation déplacée de la grande poésie. — Novateurs anti poétiques. — Procès de la prose contre les rets. — De La Motte. — La Paye.
Messieurs ,
Le roi eti mort ce malin à huit heure s un quart, écrivait, le 1er septembre 17115, l'exact Dangeau, sans ajouter une syllabe d'éloge ou de regret pour ce roi dont il avait enregistré, depuis cinquante ans, les grandeurs et les minuties. A partir de cette date, messieurs, commence pour nous le dix-huilicine siècle. Louis XIV avait clé précédé dans la tombe par presque tous les génies scs contemporains ; et, avant d'y descendre, il avait pour ainsi dire mené le deuil de son siècle. Fénelon, demeuré le dernier, cl qui semblait attendre une autre époque, était mort lui-même, quelques mois avant le roi. Selon le précepte de Vespasicn, Louis était resté debout jusqu'à la lin ; mais on peut voir, dans les lettres de sa compagne de pouvoir et d'ennuis, madame de Mainleiion , combien la vieille cour, en pesant sur tout le monde, était lasse d’elle-mèmc, et combien ces dernières années d'une époque si brillante furent ternes et sombres. Tout dépérissait comme le roi; ou plutôt, sous ce monotone appareil d'étiquette et de gravité qu'il main-
IIIITIÈME SIÈCLE. 23
tenait encore , bouillonnaient déjà des mœurs nouvelles, plus licencieuses qu'élégantes, et un ardent dégoût du passé. Les persécutions tracassières du confesseur Lctcllicr, la démolition de Fort-Royal, celte école de savoir et de piété, les lettres de cachet multipliées, pour jansénisme, avaient attristé au dedans ce règne humilie par des revers et des défaites. Ce poids du pouvoir absolu, qui, allégé par le goût des arts, ennobli par la gloire, ou évité par l'indépendance religieuse, n'avait pas gêné, dans les beaux jours du dix-septième siècle, les Molière, les Boileau, les Racine, les Fleury, les Bossuet, était deveuu plus lourd, eu même temps que les talents devenaient plus rares et plus faibles; cl cet âge mémorable de la langue cl des lettres françaises sc terminait, sous le vieux roi, dans les tracasseries théologiques et la stérilité.
Dressons cependant l'inventaire du petit nombre de talents que conservait la France , à la mort du monarque dont l'habile orgueil les avait tant protégés. Et d'abord, parmi scs plus vieux contemporains, lui survivait un poêle dont la voluptueuse philosophie avait annoncé, sous son règne, l'incrédulité du siècle prochain. C'était Chaulicu, le dernier interprète de celte société des Burnier, des Ucsnaull, des Ninon , des Sainl-Evremonl, des Charleval, qui, dans un coin du dix-septième siècle, avait caché le plus hardi scepticisme sous le goût des agréables entretiens et des plaisirs, société qui, parfois, avait inspire Molière , et qui écoutait les graves commentaires de Gassendi sur l'atomisme d'Épicurc. A côte de ce reste de libres penseurs, qui avait, à petit bruit, traversé la monarchie de Louis XIV, pour sc rejoindre, dans de sp rituelles orgies de grands seigneurs , au génie naissant du Voltaire, florissail le poêle Rousseau, habile élève de Boileau, mais sans bunne foi dans son art, et cynique par les mœurs, plutôt qu'indépendant par la pensée. Crébillon, inculte cl négligé, avait jeté quelques traits d'une verve nouvelle dans des tragédies selon la mode ancienne, applaudies du public, mais dont le mauvais style désespérait Boileau dans scs vieux jours. Louis Racine, avec la vocation du nom plutôt que celle du génie, s'étudiait à composer de bons vers. Voltaire, auquel il en était échappé dès le college, entrait dans le monde à vingt ans.
Tandis que la belle poésie française n'était soutenue que par Rousseau, qui, selon le sort des talents imitateurs, avait fait dans sa première jeunesse ses plus élégants ouvrages, deux hommes ingénieux, sentant le peu de poésie du siècle et d'eux-inémcs , voulaient y suppléer par l'artifice. L'examen de leurs essais résumera sans peine tout
cc que Ton peut dire sur la décadence où était tombe cc grand art des vers, et sur l’impuissance des systèmes pour le renouveler. Par le progrès même de la réflexion cl de l’élude, la prose se soutenait mieux, non qu’elle n’eût perdu aussi celle vivacité de grâce et d’élégance, et surtout cc sublime, donné si rarement; mais elle était saine, abondante et pure. Les mêmes beaux esprits qui faisaient la guerre à la poésie, écrivaient en prose avec une expressive et correcte élégance; cl l'idiome était parvenu à son point de maturité, avant les hommes qui lui donnèrent un nouvel celai dans le dix-huitième siècle. Plus meme ils sont rapproches de cette époque, plus leur style est naturel cl vrai. Montesquieu avait vingt-quatre ans à la mort de Louis XIV; et c’est six ans après qu’il publia le mieux écrit de ses ouvrages, les Lettres persanes, chef-d’œuvre de style, dans le sérieux comme dans la plaisanterie.
Mais reprenons, messieurs, celte histoire de la poésie française, pure mais faible au commencement du dix-huitième siècle, et déjà dominée par l’imitation traditionnelle et l’innovation systématique. Sans doute nous ne voulons pas médire de celte enthousiaste et savante imitation , qui transporte le poêle dans d’autres temps cl d'autres mœurs, et l'enrichit des beautés d’une autre langue. Nous croyons qu’elle supplée souvent à ce que n’offre pas l’état des mœurs modernes, qu’elle ajoute au génie, qu’elle lui donne le mouvement cl la force. Que n’a pas dû Milton à la Bible et à Homère? El le plus libre, le plus capricieux, le plus charmant des poètes, Arioste, que n’a-t-il pas pris à l’antiquité? Mais quand l'imitation est une étude de langue et de style sur des modèles indigènes, clic ne produit, quel que soit l’art de l'écrivain, qu’une perfection apparente. Ccsl le caractère de Rousseau , dans ses plus beaux ouvrages. On y reconnaît le disciple exactement fidèle, cl partant inférieur de Racine et de Boileau. Prenez-vous ses poésies sacrées? Il dit lui-méme, dans sa prose un peu lourde, que s’il a jamais senti cc que c'est qu'enthousiasme, c'a été principalement en travaillant à ces cantiques. Eh bien ! le vers en est harmonieux et fort, le tour expressif, le mètre habilement varié; mais tout cela vous fait souvenir de la poésie bien autrement sublime, ou gracieuse, des chœurs d'Esther, d’Alhalie. Dans ces chœurs, du moins, ce qui s’est perdu de l’esprit de feu du prophète, à travers les changements de siècles et d’idiomes, est suppléé par l’intcrét du drame de l’émotion des personnages. Mais les psaumes de Rousseau, qui ne se lient à aucune action, cl ne sortent pas de l’âme du poète, qui ne sont ni l’intermède d’un drame , ni un élan de piété,
que vous offrent-ils? Une élégante paraphrase du génie hébraïque. La version latine de saint Jérôme, cc langage demi-barbare, bigarré d’ellipses et d’orientalismes, vous eu dit bien davantage, cl porte avec soi plus d’émotion.
Quelle était en effet la disposition d’esprit du poète? Le désir de faire de beaux vers. Il n'avait pas, comme Luther, celle foi ardente qui a jeté tant de poésie dans sa version de la Bible. Autour de lui, rien du sérieux cl de la passion que la controverse et la guerre civile ont communiqués à quelques-uns même des psaumes de Marol, à ces chants rudes et simples entonnés sous la mousquctcric des guerres de la Ligue. Ne dans la plus humble condition, dans la boutique d’un cordonnier, Rousseau, après d’excellentes études chez les jésuites, s’clail produit auprès des grands, par l'esprit, le goût des plaisirs, et le talent des licencieuses épigrammes. Comme il avait moins d’invention que de goût, il s’attachait à polir avec soin quelques pièces de peu d’étendue sur des sujets sérieux.
Il avait tenté le théâtre sans succès. Scs comédies, correctes mais froides, sans gaieté, et, ce qui surprend, même sans malignité, le Capricieux , le Flatteur , les Aïeux chimériques , étaient lunibées, ou à peu près; scs opéras de même. L'ode lui restait, négligée depuis Malherbe, et malencontreusement essayée par Boileau, il s’en saisit par calcul, imita David, Rindarc, Horace, cl se commanda l’inspiration lyrique, dans un temps où toute poésie semblait décliner et faiblir. Buis des querelles, des procès, des malheurs viennent gâter sa vie et son talent. Ce poêle correct cl soigneux, qui, moins passionné qu’hab.lc, avait besoin de travailler beaucoup scs ouvrages, cl de vivre à la meilleure école de savoir et de goût, fut jeté hors de France, et réduit à flatter, dans les cours d’Allemagne, quelques petits princes, cl un grand homme qui aimait peu les vers.
On conçoit sans peine que, dans cct exil, son goût s'altéra, et que ses ouvrages u’eurcnl plus la pureté sévère qui faisait la nicillcufo part de son génie. Faut-il pénétrer plus loin, et chercher, dans le caractère et la vie de Rousseau, des torts qui expliquent les inégalités de son talent? A-t-il en effet, pour se venger de tracasseries littéraire!?, compose les couplets diffamatoires cl immondes dont il accusa un de ses ennemis, et pour lesquels il fut banni lui même? On ne sait. Le procès fut long et obscur; et Rousseau protesta toute sa vie de son innocence. Toutefois il ne semble pas qu'il ait ennobli son malheur par la manière de le supporter. Ses lettres sont pleines de récriminations souvent peu fondées, et de jalousies amères. Mal-
TABLEAU DU D1X-I1LTT1ÈME SIÈCLE
grc le soin qu’il eut de ménager, en France, l’aiuitic de quelques hommes respectables cl purs, comme llollin. Racine le fils, rien, il faut le dire, dans scs pensées habituelles el dans sa vie, n’élail fait pour nourrir celle pureté d'âme cl celte élévation qui s’uniraient si bien à la poésie religieuse. Son caractère, aigri par le malheur, parait amer cl égoïste. La dévotion assez douteuse de ses dernières années semble une vengeance, plutôt qu'une consolation. Blais passons aux ouvrages de Rousseau.
L'ode, l’inspiration lyrique, est en décadence déjà depuis des milliers d’années, l'eul-on la concevoir eu ciïcl séparée de son origine et de sa forme première ? Un grand événement accompli pour un peuple, une victoire, un salut miraculeusement opéré, une fête triomphale el religieuse, tous les cœurs émus d'enthousiasme, el la voix «l’un chantre inspire, qui s'élève, le cantique de bébora la prophélcssc, le chaut de BIui\c après le passage de la mer Rouge, voilà l’ode, Piudarc luimême dégénère de ce premier sublime. Il y a bien encore l’appareil de la fête, l’enthousiasme de la foule, la musique, les chants, le vainqueur, cl le poète animant tout de sa voix : mais, quelle que fol la passion des Grecs pour leurs courses de chars, il est visible que. pour eux-mêmes, ce spectacle si fréquent ne suffisait plus à l’inspiration lyrique, et que le poète la créait par mille artifices et mille efforts. Ou la sentirait davantage peut-être dans quelques-unes de ces odes sans fête, sans peuple, sans théâtre, où, solitaire et passionnée, Sapho exhale son aine, en invoquant la cruelle déesse qui la fait mourir. On la sent surtout dans scs beaux chœurs tragiques, si bien liés à l'origine religieuse du drame chez les Grecs. Là, le chœur est tantôt le héros de la pièce, comme dans les Suppliantes d’Eschyle, tantôt le témoin, le confident de l’action, tantôt le poète lui- meme animé par sa propre fiction. Si quelque chose approche, pour le mouvement et la hardiesse, du chant de victoire des Hébreux après le passage de la mer Rouge, ce sont les chants de deuil des Perses, dans Eschyle. L’hymne religieux, la prière fervente et calme se retrouve, avec une pureté presque chrétienne, dans les chœurs d'OEdipe à Colonne, cl dans Yliippoljrle d'Euripide.
Chez les Romains qui u’avaient pas de jeux consacres aux arts, ni surtout de grands poètes tragiques, l’ode eut peu de place pour se produire. Dans les cérémonies du culte, on redisait les chants des vieux prêtres sa liens peu compris de la foule; mais la voix du p Clc u’étail pas nécessaire pour animer les fêtes de ce peuple sérieux et guerrier. La poésie qu’il goûta d'abord, celle d’Kuuius, était
historique, et retraçait longuement les actions du champ de bataille. Quand le goût se perfectionna, cl que, par imitation, Rome voulut se donner toutes les formes du génie grec, les beaux jours de la gloire cl de la liberté romaine étaient déjà passés. Que pouvait être l'ode alors? Une œuvre d’élégance el de grâce, où l’enthousiasme lyrique n’est vrai que dans l’expression de la volupté; car il n’y a plus meme d'amour.
Blais quoi! n'élait-cc pas un sujet plus inspirateur que les jeux d'OIympie ou de Néméc, celte fêle de la naissance du Rouie, qui revenait tous les cent ans, cl qu’a chantée le poète favori d’Auguste? Je lie sais quel eût été ce poème dans le vieux temps de Ruine républicaine, lorsqu'on croyailaux dieux du Capitole. Blais l'incrédulité vint à Rome presque avec la poésie. Elle date d’Ennius qui avait écrit, d’après le grec Evhemcrc (1), l’histoire humaine des dieux, et traduit ta cosmogonie philosophique d’Empedocle. D'Ennius à Horace , le scepticisme s’était bien accru, et les passions de la liberté avaient péri. Le Carmen *œc«</a/'c d'Horace, chanté à double chœur par l’élite de la jeunesse romaine , n’est qu’une prière élégante où nul grand souvenir n’est évoqué.
Les autres odes d lloracc, mythologiques, flatteuses, galantes, philosophiques, ou même littéraires, comme sa magnifique ode sur l'imlare, ont plus dcclal et d’art que de réel enthousiasme. Il lui manque l’amour des grandes chuses. Il ne croit ni aux dieux ni à la liberté ; il abandonne une seconde fois, dans ses vers, les amis mourants qu’il avait désertes sur le champ de bataille de Philippe. Quelquefois, le retentissement de la lyre grecque à son oreille cl le charme des vers le ravit jusqu’au délire; mais il en rit bientôt lui-iuème, et nous avertit de ne pas le croire. Épicurien, il plaisante à demi les dieux qu’il célèbre; cl l’on sent bien qu’il est incrédule à l’apothéose même d’Auguste.
En lui, cependant, est toute la poésie lyrique des Romains ; car nous ne comptons pas une ou deux pièces de Slace, en vers laborieux cl recherchés ; et les chœurs des tragédies de Sénèque n'ont rien de la hardiesse cl du litre mouvement de l’ode. Non : le vrai génie de l’ode, c’est-à-dire l'émotion d’une Ame ébranlée et frémissante comme les cordes d’une lyre, ne reparut, après plusieurs siècles, que dans les hymnes souvent irréguliers des chrétiens. En revenant à la prière, cl à une prière plus exaltée el plus pure, l’homme avait retrouvé l’inspiration lyrique. En adorant Dieu dans
(1) Qui colunlur ut Dit bomices fucrunt, et iidom primi ac maxime M ge», clc., etc. Evhcnicius ac noster Euuius, en ru ni omnium natale*, conjugia, progcnics, imperia, ces geslas, obilus, simulaua demoustrant. Lact.
ses ouvrages , il s'élevait à la poésie par l'enthousiasme.
Entendez-vous, au quatrième siècle, un poète anonyme soupirer d'une voix mélodieuse quelques vers sur le massacre des innocent», cette première et touchante légende du christianisme :
Salvetc, flore* marlyrum ,
Cfrio* Itaris ipso iu limino Christi inscciitor sustulit,
Ceu turbo nasrrnte* rasas.
Vos, prima Christi victima,
Grex immolatorum tenrr.
Aram anlè ipsam. «impliccs,
Palmi et coroois luditis.
Salut ! fleurs des martyrs , vous que, sur te seuil ni ‘‘me de la lumière, l’ennemi du Chrinl a frappés, rominr un tourbillon enlève les roses naissantes! Vous, première hostie du Christ, troupeau de tendres victimes, au pied même de l’autel, dans votre simplicité, vous jouez atec les palmes et les couronnes.
Voilà cette grâce émue, ce charme d'enthousiasme et de foi qui fait la bcaulc lyrique. On retrouve le même génie dans ces hymnes de Prudence, qui se chantaient à la première heure du jour. On le retrouve dans celte foule de chants chrétiens, et jusque dans ces Proses à demi barbares, ouvrage d’uu siècle ignorant , mais d’une ardente foi; et je ne m'étonne pas que, dans nos raffinements modernes, un grand poêle ail emprunte de puissants effets de théâtre à la religieuse terreur de ce latin rimé :
Dirs inr, dies ilia Suive! scrclum in favillâ,
qui, commenté par un malin esprit , bouleverse l'âme de Marguerite, comme il épouvantait les chrétiens du cinquième siècle, par ses terribles images cl scs lugubres sons. Il n'y avait plus de lettres alors ; mais il y avait une haute poésie, une imagination, une harmonie dominatrice des âmes, dans les paroles mêmes de la religion ; c'était l’ode de David et d'Orphée que l'on entendait chaque jour à la messe.
Quand l'Europe, redevenue barbare, sc débrouilla, et que l'esprit du Dante flotta sur ce chaos, la poésie lyrique, en sortant du temple, resta cependant toute chrétienne et religieuse. Les plus beaux hymnes en langue vulgaire sont épars dans le Purgatoire et le Paradis , sur ccs routes semées d'étoiles, entre ccs soleils, au pied de ce trône de Dieu qu’a vu le poclc. C’est de là, c'est de ccs sources de Sapience et (T Amour que tombe, par une bouche profonde, le fleuve immense dont parlait Horace. Mais vous savez quel a été le Dante; quelle foi dans son âme, quelles passions agitèrent sa vie! que de religion, que de patriotisme, que de haine! vous savez ses com-
bats, scs bannissements ; vous avez lu la généreuse lettre retrouvée par un proscrit moderne, où il refuse de rentrer par grâce dans une patrie que cependant il aimait chèrement. Voilà l'homme qui devait rclouver celle poésie de sublime et d'action, soudaine maîtresse des âmes, et qu’on appelle l/rique. Elle est partout dans scs chants.
Sur un ton plus faible, mais d'une ravissante douceur, l’harmonieux Pétrarque conserva cette gloire a la langue italienne. Ses 7 'triomphes de la mort, du temps, de la Divinité, respirent un calme et une pureté céleste, qui semble la poésie de la loi nouvelle, en contraste avec l’impétueuse ardeur de la lyre hébraïque.
La langue des Provençaux, si naturellement musicale, avait eu sa poésie chantée, même avant l’Italie; mais l'idiome français, rude cl de forme peu poétique, n'était pas fait pour l’ode. Elle ne vint que tard chez nous, par imitation érudite. Ce fut le malheur de Ronsard. Ce poète gracieux et même facile dans quelques odes-chansons, et dans quelques sonnets, ne pouvait faire qu'une caricature d'enthousiasme cl de poésie, lorsqu'il essayait d'importer à la fois la mythologie, les digressions cl presque les mots grecs de Pindarc. Eli Italie même , dans un langue déjà travaillée par des chefs-d'œuvre, l’imitation de Pindare, tentée avec une merveilleuse souplesse d'expression et de rhythme, n'a pas inspiré d'œuvre nationale. Les odes de Chiabrcra, plus vantées que lues, ne sont pas dans toutes les mémoires, comme les vers d’Arioste et du Tasse. Vers la même époque, dans celte langue anglaise, abondante, nerveuse cl devenue le moule des pensées de Bacon cl de Shakspeare, la forme lyrique de Pindarc fut essayée par Cowlcy. Celte imitation , non pas étrange cl pédantesque, comme celle de Ronsard , mais diffuse et maniérée, avait tous les défauts de l'euphuisme anglais. Ce n’est pas que l'auteur manquât de force et d'imagination; il est poêle, même en prose, dans sa vision sur Cromwell : niais de son temps et dans son pays, il n'y avait point de place pour un enthousiasme d'artiste à mettre dans des odes imitées du grec. I.a poésie lyrique de celle époque, c'claicnt le retentissement de la Bible, et le chant des psaumes, avant et après la victoire; c'est celle qu'entendit, et que répéta Milton. Hcrs de là, il n'y a que vain luxe d’images, et fausse pucsie dans les odes pindariques de Cowlcy.
L'inspiration est rare, mais plus vraie, dans notre vieux Malherbe, que l'on félicitait autrefois d’avoir dègasconné la langue, et que l'un accuse maintenant de l'avoir appauvrie. En travaillant avec uu soin si sévère, Malherbe fait parfois jaillir
la flamme de son enclume. Rousseau, dans ses premières odes, imita de Malherbe et de Boileau la correction et l'élégance soutenue du langage. Je ne veux pas copier ici les remarques de goût que d'habiles critiques ont faites sur le mécanisme et l'harmonie de scs vers. Un seul point de vue nous occupera. Rousseau donne-t-il l'idée de cette poésie lyrique, accent le plus sublime de la foi religieuse, et dont la beauté première était affaiblie déjà dans les fêles de la Grèce? Nullement. Mais n'a-t-il pas porté à un haut degré cette ode artificielle et savante qui charmait les oreilles des Grecs, et qui faisait dire à un Romain plus sérieux , qu'il ne trouvait pas dans la vie assez de loisir pour étudier les poètes lyriques? On ne peut le nier, je crois. A défaut d'un vif enthousiasme, il y a bien de l’art et de l'élégance dans Rousseau.
J'ai tâché, dit-il quelque part, de donner, dans la plupart de mes odes des Tr et 4* livres, une idée de la poésie de Pindare, dont tout le monde parle et que personne de ceux qui en parlent le plus n'a bien counue.
Cette intention nous semble surtout marquée dans l’ode au comte du Luc, où d’habiles critiques ont admiré le talent tout pindarique de cacher sous des flots de poésie la nullité du fond. De quoi s’agil-il en effet? Rousseau, dans son exil, avait été accueilli , secouru par le comte du Luc, ambassadeur de France en Suisse, et diplomate fort peu cité dans l’histoire. Rousseau veut le remercier, le louer, et lui souhaiter une meilleure santé. Pour cela , comparaison de l'enthousiasme poétique avec le vieux Proléc et la prétresse d’Apollon , exemple d’Orphce forçant les rives sombres, désir de l'imiter , illusion du poète qui, rêvant sa descente aux enfers, répète l'hymne suppliant qu’il adresserait aux Parques pour obtenir à son ami de plus longues années; retour du poêle sur la vanité de son espoir; impuissance où nous sommes de corriger les maux de la vie, qui sont comme la condition des biens qu’elle nous offre ; gloire et travaux du comte du Luc que le ! poète désespère de célébrer dignement, etc.; loul I cela par des détours faciles cl bien suivis, cl avec ! l’appareil constant du langage mythologique, le vieux pasteur des troupeaux de Neptune, Apollon, les doctes Sœurs, le gendre de Cérès, les trois Ocres déesses, l’auguste Cy bêle, Lachcsis, Éolc, les filles de Mémoire, etc.
Quand on a dans la pensée le régulier désordre et les beaux vers de celte ode , ne trouvera-t-on pas quelque intérêt à la rapprocher d’une pièce analogue de Pindare?
Ce n’csl pas un ambassadeur, mais un roi que loue le poêle grec. Du reste , digression sembla-
blc. Hiéron malade n’a pu recevoir le prix qu’avait gagné son coursier aux jeux pythiques. Le poète commence par le vœu que le centaure Cliiron , ce monstre ami des hommes, puisse être rendu à la vie , tel qu’aulrefois il régna sur les rochers du Pélion, nourrissant un demi-dieu, Esculnpe, dans l’art de préserver la vie des hommes , cl d'écarter d’eux toutes les souffrances. Entraîné par ce souvenir, il raconte la naissance d’Esculape, tiré, sur le bûcher même, des flancs inanimés de la nymphe Goronis, morte infidèle au dieu qui l'avait rendue mère, puis les merveilles d'Esculape, puis sa mort sous la foudre de Jupiter. Alors seulement il revient à son sujet.
Si le maître d’Esculape, dit-il, habitait encore cet antre sauvage, et si la doucenrde nos hymnes avait un charme puissant sur son âme. je lui persuaderais d'ofTrir aujourd'hui même aux hommes vertueux le soulagement de leurs maux; et. sur un navire fendant la mer d'Ionie, j’irais â la source d'Arélhuse. près du roi hospitalier de l'Etna, pasteur de Syracuse, prince affable aux citoveus, généreux pour les bons, et peredes étrangers. Je lui porterais deux trésors, la santé dorée, et cet hymne, dont l'éclat rayonne sur les palmes qu’a remportées naguère son coursier vainqueur dans Cyrrha. A travers la profonde mer. je viendrais â lui, comme l’astre du jour, au nfatin. se lève «le l'Océan. Bien plus; je veux aussi prier pour lui la mère des dieux, l'auguste déesse dont, chaque nuit, près de ma demeure, les jeunes filles chantent les louanges avec celles du dieu Pan.
Mais, 6 Iliéron! si tu as su atteindre la cime élevée de la sagesse, tu connaiseette maxime: Lesimmortclsdonnent aux hommes deux maux pour tin bien. L'insensé ne peut les supporter avec calme; maislcsage n'en est pas ébranlé.
Vous reconnaissez la pensée des vers de Rousseau :
Mais un«- dure loi, des dieux même suivie.
Ordonne que le cours de la plus belle vie Soit mêlée de travaux :
Un partage iuégal ne leur fut jamais libre;
Et leur main tient toujours dans un juste équilibre Et nos biens et nos maux.
Mais combien la marche du poète thébain est plus libre, son invention plus simple, sa morale plus expressive et plus courte ! on sent qu’il a été involontairement saisi d’une belle légende poétique, rappelée parle nom d’Esculape; c’est une croyance pour lui : tout est vrai dans cette mythologie ; il invoque en faveur de Iliéron la déesse, dont le temple louche à sa demeure; il mêle, pour ainsi dire, sa voix aux nocturnes concerts des vierges de Tbèbcs. Puis, se souvenant que l’on ne doit pas tout demander aux dieux, il se réduit, en disciple de Pylhagorc, à ce vœu modeste paraphrasé par le poêle français :
l‘n bien pour deux maux.
Abondance de souvenirs cl de poésie dans les récits, brièveté sublime dans les réflexions, voilà le génie du poète thébain. Mais son imitateur moderne ne pouvait procéder ainsi. La mjlliologic
qu'il emprunte, il l'abrège, il la reforme, il la réduit à des noms et à des symboles; la morale, il la délaye. De là le souille imperceptible de froid qui s'est glissé dans scs beaux vers et son élégante fiction. L'exagération des termes ne fait pas l'enthousiasme; la mythologie n’est pas la poésie. Uousseau a beau , en appelant le comte du Luc une âme céleste , cl en promettant à ses négociations un souvenir immortel, mettre les dieux en mouvement pour lui, rien n’est sérieux dans cette mythologie; elle était, je le sais, pour Rousseau, une théorie qui faisait partie de son art, à laquelle avait cru le vieux Corneille A qu'avait enseignée Boileau. Bossuet, qui n'examinait la chose qu'en théologien, donnait un meilleur conseil de goût, lorsque, par scrupule, il interdisait à Santcuil d’employer, même en vers latins, les divinités de la Fable. Rousseau tient beaucoup à ces vieilles fiction»; mais la manière dont il en justifie l’usage prouve asscx combien le temps en était passé, meme à titre de croyances littéraires et de naïve érudition. Il ne les défend pas, comme Santcuil, çn homme possédé du langage antique, et païen, par illusion de savant. Les Muscs sont pour lui
Ces déilés d'adoption.
Synonymes de la pensée.
Symboles de l'abstraction.
Puis vient une décomposition de signes du langage; nous voilà loin de Iode.
Rousseau n'en a pas moins fait dans ses cantates un gracieux emploi de la mythologie , et porté l'élégance au degré le plus rare. C’est par là qu'elles enchantèrent un autre Rousseau , plus grand que le premier, lorsque , jeune et errant, il les lut à Solcure, dans la modeste chambre qu’avait occupée quelque temps le poète exilé. Cette lecture et la ressemblance des noms éveillèrent dans J. -J. Rous. seau la première ambition de célébrité; et quoiqu’il se méprit d’abord en faisant aussi des vers, cl même, je crois, une cantate de cour, la belle cl savante mélodie de sa prose fut plus tard un heureux souvenir de ce premier modèle. M'oublions donc pas, messieurs, le (aient de Jean -Baptiste; on pourra le surpasser pour la hardiesse du style, et surtout l’expression rêveuse, accidentelle, des fantaisies, des émotions de l'Aine. I)c tous les poêles classiques par l'élégance, il est incontestablement celui à qui l’on peut reprocher le plus de mauvais vers; mais sa gloire ne périra pas tant que durera notre langue.
On conçoit cependant qu’un pclit nombre de vers habilement faits aient eu peu d'influence dans le mouve mentd’csprit qui emportait tedix-huilièmc siècle. Rousseau demeura le chef et l’idole d'une
école pou nombreuse, opposée à l’esprit nouveau du temps, et qui, de degrés en degrés, disparut sous la gloire et sous les plaisanteries de Voltaire. Celle école était enthousiaste des anciens, en les imitant avec peu de naturel cl de verve.
Elle avait pour premiers adversaires des sceptiques timides, et des novateurs sans invention. Tel était de La Motte, qui fll des poèmes de tous les genres, et n'eut de talent que dans scs préfaces. Il ne fut pas seulement l'antagoniste de Rousseau par le débat judiciaire qui mêla leurs noms; il le fut par toute sa vie et toutes scs pensées. Homme doux, prudent, philosophe, raisonneur précis et fin, poêle inhabile et négligé, de La Molle, en 1772, avait lu ses vers à Boileau cl entretenu sur des questions de goût une correspondance avec Fénélon. Aveugle dès la jeunesse, il était cependant homme du monde, presque homme vie cour. Il était en même temps fort bien accueilli du régent et de la duchesse du Maine.
Il y avait beaucoup d'esprit, de folle licence, de verve incrédule à la cour du régent; mais on s'y souciait peu des lettres. Ce que ce prince, d’un esprit si facile, aimait surtout, c'claicnl les études de physique, de chimie, cl même, il faut le dire à la honte de son scepticisme, les curiosités astrologiques, où l’on espérait entrevoir l'avenir. Du reste, s'il protégeait Massiilon, c'était pour le faire assistant nu sacre profanateur «le Dubois, intrus dans la chaire pontificale de Fénélon; et s'il pensionnait Voltaire, c’était pour sa brillante et cynique gaieté, plutôt que pour l'espérance de son génie naissant. Ce fut l'ambitieuse cl faible antagoniste du régent, la duchesse du Maine, qui, tout en espérant disputer aussi le trône, se hâta de recueillir cet héritage de la protection des lettres, qui avait tant honoré Louis XIV. Les soupers trop célèbres du régent avaient remplacé les fêles de Versailles; mais le palais de la duchesse du Maine, sa belle terre de Sceaux, était devenu l'asile des plaisirs délicats de l’esprit. Seulement, l’esprit s'élait rapetissé, cl avait pris une nuance d'aflectation et de subtilité, tout en servant à cacher de sérieuses et actives intrigues. 11 ne nous reste des brillants entretiens de Sceaux que les Mémoires d’une femme dcchamhrc de la duchesse. Mais dans le tissu fin de ses récits, dans son expression ingénieuse et réservée, dans sa forme raison et sa pruderie roquette, on peut retrouver sans peine les prétentions et les idées qui s'agitaient au milieu de cette cour, ou l’on conspirait entre les discussions savantes cl les madrigaux métaphysiques. Il y avait là plus de savoir et d’esprit- que de poésie, plus de finesse que d’éloquence.
De La 3lollc, avec l'invention subtile de ses fa-
TABLEAU DU DIX-HUITIÈME SIECLE
bien cl l’ingénieuse sécheresse de scs vers , était le poète des soirées de Sceaux ; quelquefois même, en exprimant pour la reine de ce beau séjour une passion parfaitement privée d'espérance , dit Fontanelle , la finesse d’esprit lui donna la grâce. Mais scs odes n’en étaient pas moins frappées d’un froid mortel ; et on sait ce qu'il a fait d’Homère, et ce qu’il en a dit.
Jamais la témérité systématique n’ctilrepril plus que ne fil de La Motte. Le poème épique, le drame, l’ode, la fable, ricu ne lui coûtait. Ne voyons pas seulement ici une méprise personnelle, une grande erreur de goût ou d'amour-propre; attribuons quelque chose à l'esprit du temps , qui faisait dégénérer la littérature eu art que l’on pourrait apprendre. A cet égard, de La Motte, par sa malheureuse universalité poétique, est pourtant remarquable. 11 annouce et prépare la même et plus habile ambition dans Voltaire. Le parallèle serait ridiculement injuste ; mais le point de départ est le même : c'est également l’esprit qui veut s’ap. proprier toutes les formes de l’inspiration; c'est la fine expression de l'élégance sociale, qui se croit la vérité poétique.
Dans ce point de vue, La Motte u'bésila pas à traduire Homère. Imagination et passion, mœurs rudes et barbares, vives peintures des objets naturels . tout cela est pour La Motte une barbarie qu'il faut adoucir et corriger. Vous avez lu dans Homère celte allégorie de l’injure et des prières, qui est à la fois un drame et un tableau. De La Motte ne voit là qu'une sentence à mettre en rime:
On irrite les dieux; mais, par des sacrifices.
De ces dieux irrités ou fait des dieux propices.
« De La Molle, dit Voltaire, traduisit mal Homère; mais il l’attaqua fort bien.» Ses critiques cependant tenaient toutes à ce faux point de vue , le moins philosophique de tous, qui ne conçoit l'âme humaine que sous une forme de raffinement social. C’est substituer l'étiquette à l'imagination , et la politesse à l’éloquence. Voilà ce que Fénélon indiquait avec une grâce inimitable, dans quelques lettres à de La Motte. Mais madame Dacicr, femme de talent, quoi qu’on en dise, gâta les choses par sa violence trop antique. Hile rudoya La Motte , et prétendit qu’Homère était le vrai type de la perfection sociale. De La Motte répondit en prouvant qu’Achille et Agamemnon avaient peu de bienséance, et de modération dans le langage.
Après avoir attaqué l’imagination cl la grande poésie dans Homère, l’ingénieux écrivain voulut détruire les vers en général : c’était une naïveté , la seule peut-être qui soit échappée à La Motte. Au fond , depuis tant d’années qu’il faisait métier de
poêle, les vers n'avaient été pour lui qu'une petite entrave, un mécanisme importun, un instrument rebelle dont il jouait à faux : il n'y voyait pour les autres que ce qu'il en avait tire lui-même, et il en demandait do bonne foi la suppression. Émotion de l’âme, rendue par la parole et doublée par l’harmonie, éclat des images, musique de l'éloquence, tout cela lui était inconnu ; et dès lors il n’avait pas besoin de vers. Son athéisme poétique, spirituellement déduit et appuyé de scs odes , eut assez d’autorité : rien dans les mœurs et l’esprit du temps n’y était opposé. I.ui-mcmc avait dit autrefois :