‹ Cours de littérature française (volume 5)Chapitre 10 sur 21 · SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEPTIÈME LEÇON

Nouveaux détails sur l'idiome de la France septentrionale. — Comment l'influence allemande y laissa peu de traces. Faits historiques. — Quelques débris du roman wallon au viir et au ix" siècle. — Modification apportée par les Normands. — Caractère distinct et développement de cet idiome au xi* siècle. — Conquête de Guillaume. — Premiers écrivains normands; Robert Wace. — Commencement de la littérature chevaleresque. — Ses trois grandes divisions : romans de Charlemagne, de la Table ronde et des Amadis.

Messieurs,

Nous sommes obligés d'alterner entre la grammaire et la poésie. Je ne puis séparer les recherches techniques des souvenirs qui flatteraient votre imagination. D'abord entraînés vers le Midi, nous avons suivi la poésie provençale dans ses heureux développements. n faut maintenant rétrograder vers la France du Nord, et nous enquérir du travail qui s'était fait dans les esprits. Un critique habile, la Harpe, a dédaigné ces études. On ne doit pas en revanche les suivre exclusivement, et les préférer à la méditation toujours fé-

conde des monuments éternels du vrai et du beau dans les lettres. Ce serait abandonner la philosophie du goût pour l'archéologie. Mais, bien comprises, ces deux applications de l'esprit sont faites pour s'entreaider utilement. Les premiers débrouillements d'une langue naissante, les essais d'une littérature informe examinés au double point de vue de l'histoire et de l'art, peuvent avoir plus d'intérêt que la redite des mêmes admirations pour quelques chefs-d'œuvre connus et accessibles à tous. Seulement, cet intérêt a besoin d'être acheté par un peu d'effort ; et il doit nous ramener, mieux instruits du passé, à une étude plus approfondie, à une intelligence plus complète de ces grandes époques, où la langue et le génie d'un peuple ont eu toute leur puissance et leur maturité.

Messieurs, je redescends vers la barbarie; je me dis : Pendant que ce Midi, cette Provence, cette Auvergne, ce Limousin, voyaient naître tant de poètes ingénieux, tandis qu'une langue sonore et flexible se pliait, avec un art savant, à toutes les impressions de l'âme, et même à toutes les nuances d'un esprit de galanterie parfois subtil et maniéré, la France septentrionale était elle dénuée de tout instinct poétique? sa voix plus rude n'avait-elle pas aussi des accents qui méritent d'être entendus et notés? sa littérature ne peut-elle pas aussi déposer de son histoire?

Nul doute que, dans le nord, comme dans le mid de la Gaule, il n'y eût très -anciennement une langue vulgaire, formée du latin corrompu; nul doute aussi, je crois, qu'au vu» et au vm* sièclp, cette langue, tou-

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chant à son origine, sortant à peine des types latins, De fût encore très- rapprochée de ces types sur tous ies points de la France. Plus les altérations étaient récentes, plus elles devaient être analogues entre elles, et se confondre à quelques égards. Cependant la prononciation seule, l'accent plus grave ou plus aigu, la terminaison abrupte ou adoucie jetait déjà dans les mots de nombreuses diversités.

L'existence de cette langue vulgaire est souvent rappelée dans les écrits latins du temps. Saint Germain, évêque de Paris au viii* siècle, étant mort, des miracles se firent sur son tombeau. Un sourd et muet, entre autres, ayant touché la châsse, retrouva sur-lechamp l'usage de la voix, si bien que non-seulement il put parler la langue vulgaire, mais qu'il apprit les lettres latines et devint clerc. Il y avait donc une langue vulgaire. Voilà le seul fait qui résulte pour nous de cette merveilleuse légende du moyen âge.

Mais, dira-t-on, le dialecte teutonique ne devait-il pas dominer dans cette langue vulgaire de la France septentrionale? C'était une invasion allemande qui avait fondé la monarchie française; c'était une seconde invasion allemande qui l'avait agrandie, en la transférant; peut-on supposer que la langue des vainqueurs et des maîtres n'eût pas profondément pénétré dans l'idiome populaire ? La réponse est facile. Nous avons déjà rappelé que, dans le mélange de plusieurs peuples, l'influence d'un idiomeétait proportionnée nonseulement au nombre, mais au degré de culture de ceux qui le parlaient. La civilisation gallo-romane

étant fort supérieure à celle des Germains, la langue de ceux-ci exerça peu d'empire; ou plutôt elle exista, pour ainsi dire, à part au milieu du pays conquis, et se conserva parmi les envahisseurs, sans se communiquer aux indigènes. Dans le viii^ siècle, un décret du concile de Reims prescrivait aux ecclésiastiques, lorsqu'ils avaient prêché en langue latine, de répéter leurs homélies en langue romane rustique, ou en langue théotisque : In romanam rusticam linguam aut tlieotiscam. Ces paroles nous disent que, dans toute la France, il y avait des hommes qui n'entendaient que la langue allemande. C'étaient les vainqueurs, les colonies militaires, les barons germains auxquels Clovis ou Charlemagne avait distribué des fiefi). Mais après Charlemagne, et dans le démembrement de son empire, quand il y eut un souverain germanique distinct du roi de France, et que le Rhin fut une limite entre des Etats séparés, qu'arriva-t-il? Les princes de la race conquérante, qui restaient en France, au milieu de l'affaiblissement de leur pouvoir et de la caducité prématurée de leur dynastie, se souvinrent peu de l'Allemagne ou ne s'en souvinrent qu'avec défiance; ils entrèrent dans les mœurs gallo-romanes ; ils prirent les habitudes et le langage du peuple indigène. Leur politique ne vit pas volontiers des seigneurs qui étaient restés allemands, et qui relevaient de l'empereur germanique par de grandes terres qu'ils avaient dans ses États, conserver aussi des domaines en France. Ils s'occupèrent de les en dépouiller. Ce calcul fut réciproque. Les princes d'outre-Rhin, rcdeve-

nus purs Germains, travaillaient à déposséder les seigneurs qui, résidant près du roi de France, avaient encore des terres en Germanie ; et, d'autre part, les rois de France, bien qu'ils eussent du sang germain dans les veines, s'occupèrent avec persévérance d'enlever les propriétés et les fiefs aux Allemands de pure race, sujets d'un autre empire.

C'est par là que l'on peut expliquer comment l'idiome des vaiqueurs laissa si peu de traces sur le territoire français. D'abord l'invasion n'avait pas pénétré dans le peuple, qui, beaucoup plus nombreux et plus civilisé que ses vainqueurs, résistait et gardait sa langue et ses mœurs : puis l'influence de la cour conquérante et de la féodalité germanique s'affaiblirent, l'une par l'action du peuple sur ses souverains, l'autre, par la politique même des rois de France, qui s'occupèrent constamment, depuis Charlemagne, de fermer la France à leurs anciens compatriotes, et de ne pas laisser de fiefs allemands parmi nous. Ainsi, en deux siècles, comme l'a très-bien montré M. Bonami, savant académicien dont vous n'avez peut-être jamais entendu parler, on voit disparaître de France l'idiome théotisque, ou thiois.

Il resta quelques mots d'origine teutoniqueçà et là répandus dans notre vocabulaire, presque entièrement formé de termes latins; et sous ce rapport, le roman wallon, le français du Nord, ne différa nullement du roman méridional : il est également héritier direct et universel de la langue latine. 3Iais il a disposé et transformé autrement ce même héritage. Seu-

lement aucun monument de quelque étendue, nul poëme^ nul chant n'atteste le premier état du roman wallon dans une époque contemporaine des plus an-; ciennes poésies provençales. A l'exception des fameux^ serments de 842, on n'a pas, je crois, publié jusqu'à ce jour de tQ\ie ivallon antérieur à l'an 1000. Sous cette époque reculée on ne trouve que des mots isolés de ce dialecte épars dans les chroniques latines, mais pas une phrase entière. Ainsi je lis dans une chronique de Mortagne, au viii^ siècle, qu'une homme périt d'une mort très-odieuse, que vulgairement on appelle murt. Ailleurs, je vois que les Normands remontaient sans cesse la Seine, et arrivaient jusqu'à Paris sur des navires nommés bargas dans la langue du lieu : Navibus quas nostrates bargas vacant. Voilà un échantillon du français au ix« siècle; voilà tout ce que j'en sais, llincmar, évêque de Reims, parle de dispositions militaires, qui s'appellent scaras en langue vulgaire : Bellatorum actes, quas vulgari sermone scaras voca~ mus. Voilà un mot de roman méridional qui appartenait au roman wallon. Une recherche minutieuse et une investigation microscopique n'a découvert, comme monument de la langue française septentrionale vers les viii", ix" et x" siècles, que des mots, quelquefois des noms propres, qui sont aussi des indices, Cellas Ferrerias, Valcresson, etc.

Voilà des traces bien fugitives. Comment établit quelque fait général sur de si faibles échantillons? comment supposer que cette langue ne fût pas éci ite, puisqu'elle était certainement pariée dans l'usage vul-

gaire? comment affirmer qu'elle était écrite d'une manière identique au roman méridional, qui, avant le X" siècle, avait, comme vous le savez, une forme complète et régulière?

La conjecture la plus savante et la plus ingénieuse ne peut jamais ici devenir une certitude. Cependant il est manifeste que dans cette langue de la France centrale, dans ce roman wallon du ix« siècle dont il reste si peu de traces, il s'opérait un travail de formation constant et progressif. En voici la preuve : le roman du Midi, au xii° siècle, lu devant vous, serait inintelligible, il vous paraîtrait peut-être plus éloigné de notre langue que Titalien. Ce ne serait pas seulement la prononciation, ce serait le système des constructions, la forme savante des phrases, tous les procédés de la langue enfin qui vous feraient obstacle, à moins d'une étude attentive de quelques mois. Au contraire, le dialecte de Rouen au xii« siècle, le français du Roman de Rou, serait généralement compris. L'or- Ihographe, quelques mots durs et singuliers, vous arrêteraient à peine ; et une attention un peu pénétrante démêlerait dans le français parisien ou normand du xii" siècle les germes et les formes primitives de notre langue actuelle. Il est donc manifeste, quelle que soit la similitude ou la diversité du point de départ, qu'un grand progrès, dont la trace n'a pas été retrouvée, s'était accompli dans le roman wallon, et l'avait insensiblement conduit vers le type qui devait rester national en France. Il est manifeste qu'à dater de ces serments de 842, une différence très-forte s'était mar-

quée entre la langue romane du Midi et celle du Nord.

Quelle a pu être la cause et la date de cette révolution? Ou la reporte à l'invasion des Normands.

Au vii« et au viii« sièc'e, c'était en latin qu'on écrivait même les chansons. Dans la France du Nord, quand Glotaire II remporta une grande victoire, celte victoire fut célébrée dans son armée par une chanson latine. Ces chansons étaient rimées, à la vérité; c'était le cachet moderne mis sur l'idiome antique. A Paris, qui était déjà la capitale du royaume du Nord, la prédication était également latine. On conçoit qu'avec de pareilles habitudes, avec cette persistance de la langue latine appliquée à tous les actes de la vie civile, et employée même à l'expression des sentiments populaires, la langue usuelle ne devait être qu'un idiome rarement écrit qui subissait un développement insensible. Cet idiome, nous en demandons pardon à notre illustre maître en langue romane et en littérature, dut avoir, dès le premier jour, un caractère distinct de celui des idiomes de la France méridionale. Supposez le patois naissant de chaque partie des Gaules aussi rapproché qu'il est possible du latin ; n'y voyez dans l'origine qu'une variante populaire de cette langue ancienne, il n'importe; la variante de Caen et de Paris n'a jamais pu ressembler à celle de Toulouse et de Pau : la dégénération s'est diversement opérée sous deux climats différents : la prononciation, plus rude ou plus sonore, suffisait seule pour introduire deux manières opposées d'altérer les types latins. Les différences nombreuses de

inœars et d'usages entre les populations du nord et du midi de la France, et la durée tenace de ces différences, avant l'action d'une civilisation uniforme et rapide, ont dû créer et maintenir ces variétés primitives des dialectes locaux qui naissaient des débris de la langue romaine.

Une influence nouvelle vint de plus agir sur toute la France centrale et septentrionale. Les Normands débarquent; leurs invasions se renouvellent pendant cinquante ans ; ils s'établissent enfin ; ils s'emparent d'une des plus riches provinces de France, et y fondent un État nouveau. On vit alors se reproduire ce qui avait marqué la première conquête allemande. Les vainqueurs adoptèrent la langue des vaincus; mais ils y mirent quelque empreinte de la leur et de leur génie national Dès le commencement du xi^ siècle la Normandie paraît non pas poétique, comme la Provence, mais docte et lettrée pour le temps. Il y avait des écoles nombreuses où l'on enseignait le latin et la langue vulgaire, le roman, qu'on appelait aussi le normand : ce soin des étrangers pour l'apprendre dut servir à l*' perfectionner. Les princes de race danoise qui régn u-i'.! *^.n Normandie avaient un esprit singulièrement lolitique. ^ji. 'lit Roilon et ses descendants, aussitôt Qu'ils sont établis >lans la Normandie, éloigner d'eu les sujets danois, les renvoyer sur les bords de la nu % en faire des garnisons pour maintenir le pays vaiiiuu, et vivre eux-mêmes au milieu de leurs nouveai x sujets, dont ils prennent la religion, la langue el les mœurs. Cette influence fut

si rapide qu'à Rouen, capitale des nouveaux conquérants, on ne parlait que la langue romane. Le successeur de Rollon, Guillaume I^*", voulant que son fils n'ignorai point la langue danoise, fut obligé, ainsi qu'il le dit, de l'envoyer à Bayeux, poste avancé où abordaient souvent de nouvelles recrues d'hommes ' du Nord : tant l'intérieur du pays était demeuré tout roman et tout français !

Mtilgré cette pleine victoire de l'idiome indigène, on n-B peut douter que le mélange des races, que l'influence des conquérants ne modifiât le langage même qu'ilf, adoptaient. Si, jusque-là, les syllabes sonores, empruntées à la langue latine, avaient encore gardé quelque place dans le roman du Nord, vers cette époqie, on les voit devenir moins fréquentes. Une difféi ence notable, qui va paraître minutieuse, c'est 'a su')stitution des e aux a, d'une voyelle sourde à une /oyelle éclatante. Quand la langue latine était morte, et qu'on s'était partagé ses dépouilles, de charitai charitatis, on avait fait charilat ou charitad; d'amulus, on avait fait amato^ amad. Le français norman 1 prononça charité, amé ou amed.

Ai isi. à dater du x^ siècle, révolution peut-être insens' ble chaque jour, mais visible au bout de quelques ann^ es dans la langue wallone; sons durs qui prédomine nt; syllabes sourdes et nasales; séparation plus gran le d'avec la souchelatine, forme moderne qui commence à paraître; caractère tout à fait identique, homogène au français actuel. Cela peut se reconnaître dans le dialecte parisien et normand du xn« siècle.

Une influence glorieuse fut dès lors réservée à ce dialecte. Si les Normands l'avaient tout à la fois appris et modifié, bientôt ils le portèrent en Italie, en Angleterre, en Grèce. Plus tard, cette même langue fut parlée dans \es Assises de Jérusalem. Guillaume, maître de l'Angleterre, eut la politique des Romains; il imposa la langue franco-normande à ses gens d'affaires et à ses tribunaux. De même qu'il établit la loi du couvre-feu, il établit la loi du français. Le français devint, pour ainsi dire, le latin de l'Angleterre, la langue savante qu'il fallait étudier pour toutes les transactions civiles. Un décret de Guillaume ordonne jue, dans les couvents qui renferment des écoles, on apprenne d'abord le français, et ensuite le latin, si on avait le temps. Vous ne pouvez douter que cette importance donnée parle conquérant à une langue qui, de l'autre côté de la mer, était vulgaire et dédaignée, ne servît au développement de cette langue. C'est par là que l'on s'explique comment nos plus anciens monuments de roman ivallon, de français parisien, ont été rédigés par des Normands en Angleterre. C'est qu'en Angleterre, le français prenait, sous l'influence et par l'épée de Guillaume, un crédit, une autorité qu'il n'avait pas même à Paris; il était la langue des maîtres et des savants. Quand il s'agira des premiers écrivains français, de ceux qui ont bégayé la langue que vous parlez, vous me demanderez pourquoi je vous nomme Robert Wace, et vous parle de gens qui sont nés dans l'île de Jersey; c'est que, par l'influence de Guillaume et de la conquête, le français eut, en

Angleterre, une importance presque classique, qu'il devint un objet d'étude et d'émulation pour les écrivains, et que, dès lors, il dut prendre plus vite une sorte de consistance et de maturité.

A l'appui de cette conjecture, je vais citer un passage de vieux français normand. C'eçt pour la première fois qu'un fragment de notre ancien idiome aura pu paraître intelligible à cet auditoire. Vous allez reconnaître distinctement votre langue. Je choisirai quelques détails du grand exploit que la poésie normande devait célébrer avec ardeur, la Conquête de Guillaume. Ce sont des vers du Roman de Rou, chronique où Robert Wace raconte les actions de Rol.'on et de ses successeurs.

Taillcfcr, ki mult bien cantoul, Sor un clicval ki losl alout, Devant li Dus aloul canlant De Karlemainc e de Rollanl, E d'Olivier e des vassals Ki moriirenl en Rcnchcvals '.

Quant il oreni clievalchlé tant K'as Englcis vindrent aprismant * :

Sires, dist Taillelcr, merci, Jo vos ai lunpjemcnt servi, Tut mon servise me debvez :

Hui se vos jjlaist me le rendez.

Por lut gucrredun ^ vos requicr, E si vos voil forment urcicr •

* Ronccvaux.

* Approcliant.

* Récompense.

210 LITTRHATURE

Otréicz mci, ke jo n\ t'aille, Li primier colp de la balailie.

E 11 Dus responl : Je l'otrei.

E Taillefcr point a dcsrei ^ , Devant loz li al très se mist; Un Engleiz feri, si Tocist; De soz le pis ^ parmi la pance Li fist passer ultre la lance; A terre estendu Tabati, Poiz trait rcspéc, allre feri, Poiz a crié : Venez, venez; Ke felcs-vos? ferez, ferez.

Ce ri'fïst plus là, Messieurs, du roman ou du provençal : la langue française est trouvée.

Le progrès et l'influence de l'idiome français continuèrent longtemps d'être favorisés par la politique des successeurs de Giiillaume, occupés d'un double intérêt. Ce calcul d'un souverain qui se dépouille luimême de sa propre nationalité , lorsqu'il est appelé à gouverner une nation étrangère, n'était pas applicable à ces princes normands, restés ducs de Normandie et devenus rois d'Angleterre. Ils voulaient se maintenir Normands : de là cette protection si magnifique qu'ils accordèrent aux chants des trouvères, et ce soin empressé d'introduire la langue française dans les tribunaux. La trace s'en conserve encore aujourd'hui. La procédure anglaise est remplie de termes du vieux français. On y reconnaît l'empreinte du conquérant, et

' Pique à bride abattue, à toute bride. • La poitrine.

comme le coup de son gantelet de fer sur la nation vamcue. Mille anecdotes, quil serait facile de recueillir, attestent à cet égard la politique des rois anglonormands. En 1093, Wistan, évèque et homme d'État célèbre, fut écarté des conseils du roi d'Angleterre, parce qu'il ne savait pas le français : quasi homo idiota, quia linguam gallicam non noverat.

Ce crédit de l'idiome français ne se bornait pas à l'Angleterre. Les aventureuses expéditions des Normands l'avaient porté dans la Calabre et dans la Sicile. A Naples, Henri, appelé au trône par les seigneurs qui s'étaient révoltés contre son frère Guillaume P', refusa, par la raison qu'il ignorait la langue française, qui était nécessaire à la cour : quœ maxime necessaria essetincuria. Sans r valiseravecl'influence poétique et chantante du roman méridional, le français du Nord, le dialecte parisien-i ormand avait donc, dès la fin du xiP siècle, une véritable prépondérance. La conquête l'avait porté à Naples, en Sicile et en Angleterre; et la politique des conquérants l'y maintenait, comme un signe et un attribut de leur puissance. Ce fait incontestable nous servira de lien pour réunir les diverses parties du tableau littéraire de l'Europe latine au moyen âge. C'est ainsi que nous avons dû naturellement y placer l'Angleterre. Dans ce mouvement des idiomes nouveaux, nés de la chute de l'empire romain et du renouvellement des races, l'Angleterre a reçu l'influence de la France. A la longue, le caractère allemand et saxon a prédominé ; ou plutôt il s'est formé en Angleterre un peuple mixte, aui tient à la race teu-

tonique par le fond de sa langue et de son génie, mais qui conserve encore plusieurs traits empreints sur lui par la conquête de Guillaume.

Cette action de l'idiome et de l'esprit français au milieu de l'Angleterre est surtout visible dans les temps qui suivirent l'invasion normande, à laquelle étaient associés des Angevins, des Poitevins, des Français du centre et du Nord. De là. Messieurs, la première littérature, la première poésie nationale de l'Angleterre a reçu un cachet qui la rapproche de l'Europe latine. Voyez les poètes anglais de la fin du xiii^ siècle; ils "Ont Français par le caractère des inventions et des tormes. Cette influence a été si puissante , que bien qu'elle n'ait pu déraciner les vieux mots , elle a placé dans ces vieux mots d'autres idées. Si vous suivez plus tard le développement de la littérature anglaise, vous reconnaîtrez la trace de cette influence primitive dans la singularité qui fait que l'Angleterre, presque allemande parles origines de sa langue, est beaucoup plus française qu'allemande par les allures simples et le tour naturel et libre de son génie. Les nuances du caractère intellectuel des peuples seraient souvent inexplicables, si on n'allait les chercher, les surprendre dans leurs origines.

Dès le commencement du xiv^ siècle, nous trouvons Chaucer, élève des trouvères et des troubadours, et qui cependant parle un anglais entièrement éloigné de notre langue : il a pris nos idées; mais il a gardé le vieil idiome anglo-saxon.

Or, nous le redisons parce que d'excellents esprits

ont, sans motif, allégué le contraire, notre langue esl de race latine, et nullement de race teutonique. Le savant Ginguené a écrit que la langue théotisque est la source de la nôtre, et il cite comme échantillon quatre vers rimes, dont tous les mots sont encore aujourd'hui allemands ou anglais, mais étrangers à notre langue.

Nous avons constaté un premier fait historique : c'est, après un débrouillement plus ou moins obscur, l'existence , à la fin du xi"= siècle , d'un idiome séparé de l'idiome provençal, dérivé de la même source, mais distinct dans ses formes, et offrant déjà l'analogie la plus remarquable avec notre langue du xv^, du xvi" et du xvii" siècle. Nous n'avons pu suivre la naissance de cette langue nationale; mais nous avons "^^srqué son premier âge. Jusque-là les monuments manquaient. Tout à coup ils abondent et se multiplient sous toutes les formes. Faut-il supposer qu'alors seulement l'esprit français eut sa vigueur et son originalité? Non, sans doute; mais il le renfermait dans la langue latine. Un Abélard, un saint Bernard, ces hommes si admirés de leurs contemporains, et qui, dans un siècle plus heureux, auraient été de beaux génies durables, ne se servaient de la langue \;ulgaire ni dans leurs lettres Di dans leurs discours publics. On croit cependant qu'Abélard en fit usage dans les chansons qui rendirent sa passion trop fameuse, et dont il atteste luimême la vogue populaire : Si qua invenire liceretcarinina, essent amatoria , non philosophiœ sécréta. Quorum etiam carminum pleraque adhuc in multis frequen-

tantur et decantantur regionihus , ah his quos similis vita dcledat. Mais la personne la plus intéressée dans ces vers les a rappelés par des paroles qui mettent les érudits en doute : « La plupart des vers que tu as laissés, écrivait-elle, furent des chants d'amour, en mètre ou en rliythme. Ces vers, par la douceur, hélas! trop grande de l'expression et du chant, mettaient ton nom dans toutes les bouches, et en même temps le nom d'Héloïse. Toutes les places, toutes les maisons retentissaient de moi. •>) Pleraque amatorio inetrovelrhythmo composila reliquisti carmina ; quœ pro nimia suavitate tam dictaminis, quam canius, tuum m ore omnium nomen tenehant.... Me plateœ omîtes, me domus singulœ resonabant.

De savants hommes ont prétendu que ces paroles métro vel rhythmo n'étaient pas applicables à des chansons en langue vulgaire, et désignaient des vers latins, ou mesurés ou rimes, selon l'usage du temps. Mais alors il faut supposer que le latin était encore entendu sur les places publiques ; et cela même expliquerait la longue infériorité et la disgrâce de la langue vulgaire.

Ainsi donc, avant ces auteurs anglo-normands, nulle trace bien marquée du développement de l'idiome national; et d'autre part, sous l'influence de ces auteurs, de longs poëmes, de grands récits, des suites d'ouvrages en vers prosaïques. A cet égard, le roman ivalr lon semblerait avoir une supériorité sur le roman provençal qui nous a transmis peu de grands ouvrages et de poëmes narratifs. Ils abondent, au contraire, dans

cette langue plus rude et moins heureuse de la France septentrionale. C'est là que nous trouvons la grande création du moyen âge, l'imagination du moyen âge personnifiée, la chevalerie.

Ici nos recherches devraient s'animer d'un intérêt nouveau. S'il est dans le moyen â.ge un souvenir gracieux, s'il est un beau rêve de la pensée humaine, une espèce d'épopée à laquelle tout le monde travaille à la fois, qui se renouvelle et s'étend sans cesse, c'est l'histoire de la chevalerie.

Quelle en est l'origine? où commence-t-elle? quelle est la vérité sur laquelle on a brodé cette riante fiction ? à quelle partie de l'Europe faut-il l'attribuer *»* vient-elle du Midi? vient-elle des Arabes, comme on l'a cru ? est-elle née du reflet des croisades? est-ce la légende des croisades, si l'on peut parler ainsi?

La vérité est la racine de toute poésie. L'esprit de l'homme, on le dit en philosophie, on l'éprouve en littérature, n'invente rien d'une manière absolue, même quand il combine les fables les plus chimériques. C'est avec des débris de vérités qu'il fait une fiction. Ainsi, quelque grand événement, quelque spectacle extraordinaire avait agité les imaginations humaines, pour les porter à ce rêve de la chevalerie, qui devint la pensée commune dans une partie de l'Europe. Nul doute que c'est à Charlemagne qu'il faut reporter cette première influence. Songez en effet combien lesho'mmes avaient l'imagination vive et facile à ébranler dans ces temps du moyen âge. Puis, figurez-vous Charlemagne, avec tout ce qu'il réunissait de majestueux, d'éclatant,

2!0 LITTfiRATtmiî ,

d'inattendu; ces grandes entreprises, ce voyage de Rome, ce couronnement mystérieux, ces guerres d'Allemagne, ces guerres d'Espagne, ces luttes contre les Mores et contre les Saxons; puis cette magnificence, ces fêtes , ces tournois , cette cour d'Aix-la-Chapelle , qui semblait une merveille à l'Europe barbare, la personne même de ce prince, telle que nous l'ont représentée l'archevêque Turpin et la chronique de Saint- Denis, et maintenant: doutez-vous que, du vivant de ce héros et lorsqu'il fut mort, toutes les imaginations et des reclus et des laïques n'aient incessamment travaillé sur ce grand souvenir,* et n'aient fait de Charlemagne et de ses pairs le premier type de ces chevaliers dont la force surnaturelle était une féerie? L'ignorance aidait la poésie; on faisait des histoires merveilleuses dans lesquelles le héros arrivait de plain-pied de la Terre sainte en Irlande. Je ne doute pas que la surprise donnée aux imaginations par cette puissance extraordinaire de Charlemagne, ses victoires, ses voyages perpétuels qui le montraient magiquement à tous les bouts de son empire, n'aient préparé les esprits à faire, à comprendre , à goûter toutes les fictions chevaleresques.

D'autres éléments venaient s'y mêler. Un des caraotèrjs de ces récits, c'est un esprit presque religieux de galanterie, un culte idéalisé pour les femmes. Vous retrouvez là une trace germanique. Tacite, opposant la simplicité des peuples germains aux vices de Rome^ nous dit qu'ils croyaient trouver dans les femmes quelque chose de prophétique et de divin : Inesse quin

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etiani fœniinis sanctum aliquid et providum putant. Du génie chaste et rêveur de ces peuples, d'une sorte de générosité empreinte dans leurs mœurs même barbares, était sorti ce sentiment d'adoration pour un sexe faible que le christianisme vint émanciper et ennoblir. De là, sans doute, il a passé dans les romans de chevalerie.

A cette manière abstraite devoir dans Charlemagne le type de la chevalerie, nous pouvons ajouter un témoignage authentique. Le plus ancien roman de chevalerie, c'est la Légende du voyage de Charlemagne, par Turpin. Tout est gigantesque dans ce récit. Ce n'est plus l'héroïsme des guerriers d'Homère, cet héroïsme qui s'accommodait de la fuite et du pillage, c'est le merveilleux des miracles, et la pureté des vertus chrétiennes. Roland abandonné veut briser son épée, pour qu'elle ne tombe pas dans les mains des ennemis de la foi ; à chaque coup qu'il porte, il fait sauter des rocs énormes. Il appelle Charlemagne; le son du cor qu'il fait vibrer retentit jusqu'à Saint-Jean- Pied-de-Port. Charlemagne ne vient pas, parce que le traître Gannclon l'en empêche. Roland redouble, et enfin les veines de sa poitrine se brisent sous l'effort de sa voix; il est vaincu par lui-même; il tombe.

Voilà le premier roman de chevalerie, quel qu'en soit l'auteur, Turpin ou un moine obscur. C'est le souvenir de Charlemagne qui a créé cette vaste épopée, prolongée pendant plusieurs siècles. Les douze pairs de Charlemagne deviennent les arcs-boutants de la chevalerie, et leurs noms inspirent de longs poëmes.

Bientôt les souvenirs mêmes de l'histoire ancienne, quelques grands noms grecs ou romains qui avaient surnagé dans Timagination confuse du moyen âge, deviennent les sujets de romans de chevalerie. C'est le sort d'Alexandre. Deux poètes du xiP siècle célèbrent le héros macédonien dans un poëme en grands vers, rempli de tournois, de féeries et d'allusions à Philippe A-Uguste. Comme le monarque français avait rançonné les juifs de son royaume avant de partir pour la croisade, de même Alexandre met à contribution les usuriers de la Macédoine ; il ne manque pas non plus de créer douze pairs, comme avait fait, dit-on, Charlemagne.

Cette puissance de l'anachronisme, ces esprits qui sont submergés dans les mœurs de leur temps , qui reçoivent avec candeur quelques grandes traditions historiques, et les affublent du manteau qu'ils portent eux-mêmes, tout cela est singulièrement favorable à l'invention, à la poésie.

Quand on est, comme nous, éclectique; quand on peut discuter, avec une justesse d'érudit, ce qui convient à chaque époque, on n'est pas soi-même sous la séduction de ses propres paroles ; on n'est pas trompé, en ne trompe pas; on est difficilement poète. 3Iais à certaines époques, c'est l'imagination publique, courante, qui est poète ; et personne en même temps n'est grand poëte, et ne réalise à un plus haut degré cette pensée, pour ainsi dire, vulgaire. Voilà ce qui arrivait au xii« et au xiii'' siècle dans la France du Nord. Beaucoup de gens racontaient, versifiaient ce que tout le

monde croyait ; c'étaient d'interminables histoires des paladins de Charlemagne, des géants et des fées. Une autre source de romans de chevalerie venait de s'ouvrir. Ces Normands qui, devenus Français par la langue et les mœurs, allaient conquérir l'Angleterre, avaient fait auparavant de bien grandes choses dans le monde. Longtemps, par leurs courses, ils avaient ravagé toutes les côtes de la Baltique et de la Méditerranée; ils avaient traversé la Russie, pénétré jusqu'à Constantinople, offert leur secours au faible empereur grec; par leur héroïsme aventureux, • ils avaient été les précurseurs des croisades. Quelquesuns des leurs (ils étaient nombreux, ils étaient quarante), en revenant de la Terre sainte, où ils protégeaient les pèlerins, avaient délivré Salerne d'une armée de Sarrasins, puis l'avaient conquise et gardée. Enfin , Guillaume prenait l'Angleterre , tandis que Guiscard envahissait la Grèce et menaçait Constantinople. Ils étaient Charlemagne à eux tous ; ils ébranlaient de même l'imagination; ils avaient également offert au monde européen un spectacle de puissance et d'héroïsme.

Nouvelle date pour la poésie, nouvelle origine pour les créations de l'esprit humain : aussi vous voyez surgir, à la suite des Normands, une foule de fictions et de poèmes, sans autre génie qu'une singulière hardiesse d'invention ; c'est toute la chevalerie de la Table ronde. Le premier modèle est l'auteur du Roman du Brut, qui écrivait vers l'an 1155; il rapporte l'histoire fabuleuse des premiers rois d'Angleterre, en remon-

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tant jusqu'à Brut, fils d'Ascagne et petit-fils d'Énée. Ce Brut fait de longs voyages, rencontre des îles enchantées, des palais merveilleux, et enfin trouve l'Angleterre, où il établit sa famille qui règne glorieusement. Là figurent l'institution de la Table ronde et l'enchanteur Merlin, un des personnages les plus populaires du moyen âge. Et voilà toute une série de fables, vraiment ingénieuses, qui sort de cette secousse donnée à l'imagination humaine par les grands exploits des Normands.

Ces poétiques souvenirs conservaient tant de force, que Milton, dans sa jeunesse, avait imaginé d'y consacrer un poëme épique, par lequel il se promettait d'immortaliser son nom. Il l'avoue quelque part dans des vers latins :

Indigenas revocabo in carmina reges

Arthurumque eliam sub terris bella moventem, Âut dicam invictEe sociali fœdcre mensae Magnanimos heroas; et, ô modo spirilus adsil! Frangam saxonicas Britonum sub Marte phalanges.

Et ailleurs , en exhumant tous les vieux noms de la féerie britannique :

Dicam, et Pandrasidos regnum vêtus Inogeniae Brennumque Arviragumque duces priscumque Belinum, Et tandem Armoricos Britonum sub lege colonos, Tum gravidam Arthuro, fatali fraude, logernem, Mendaces vulius, assumptaque Gorloïs arma; Merlini dolus !

Il a bien fait d'abandonner ce sujet pour le plus grand

de tous, et de sacrifier renchanteur Merlin au Paradis perdu. Mais on voit par cette première tentation, cette velléité du génie, combien il y avait de charme et de vi:3 poétique dans ces vieux souvenirs. Arioste avait déjà fait pour les romans de Charlemagne ce que Milton rêvait pour ceux du roi Artus. Mais, avec son goût exquis , Arioste n'avait pas pris au sérieux les contes du xii« siècle; il les renouvela en n'y croyant plus, seule manière de se servir encore des fictions naïves d'un autre âge.

Au risque de faire une division symétrique ou systématique, je continue, et je trouve encore dans une troisième classe de romans finfluence de la réalité sur la fiction. Charlemagne et les Normands avaient fait naître deux générations de chevaliers. Une autre va sortir du plus grand homme de fEspagne, du Cid. Le .Cid à la fin du xi" siècle, le Cid au siège de Tolède ; les combats corps à corps livrés entre les chefs des deux armées; cette diversité de mœurs, de costumes, d'armures; ces hommes du Nord, du Midi, accourus de toute la chrétienté pour servir sous le drapeau du Cid, ce grand homme dont la gloire prédomine; sa vie pleine d'aventures et de périls , sa générosité , tout cela, diversement reproduit dans les chants populaires , devait donner naissance à un nouvel ordre de compositions romanesques.

Au contre-coup de ce grand nom, je rattacherai les Amadis, ces fictions dont l'auteur immédiat n'est pas connu, et que plusieurs nations se disputent. Dans le Cid, c'(st moins la granileur des événements que la

grandeur de l'homme qu'il faut considérer. Tl n'est pas, comme Charlemagne, Guillaume ou Robert Guis card, conquérant d'empires; c'est l'héroïsme luttant sur l'étroit territoire de l'Espagne , ne gagnant pas de couronnes pour lui-même, mais les donnant. Aussi les romans de chevalerie espagnols semblent porter l'emreinte de ce dernier caractère. On y trouve plus de };énérosité, plus de délicatesse, un point d'honneur ! lus élevé.

Dans les romans qui appartiennent aux Normands, .dans les romans de la Table ronde, on trouve le goût des aventures extraordinaires, les courses lointaines, les grandes conquêtes, les grandes entreprises. Il est peu de chevaliers qui ne deviennent rois , et pas d'écuyer qui n'obtienne une île, comme le souhaitait Sancho Pança : c'est l'esprit aventureux, mais intéressé des Normands, qui veulent, à travers les batailles et les , coups d'épée, arriver à quelque chose de sûr et de profitable. Dans les romans qui tiennent à l'école de Charlemagne, vous trouvez une ambition moins étendue; tout le monde ne croit pas pouvoir aspirer si haut ; on sent que la première place est prise; et personne ne la dispute. Ainsi, ces pairs de la cour de Charlemagne font très-honnêtement leur métier de chevaliers; ils ont beaucoup d'aventures, donnent ou reçoivent grand nombre de coups de lance : mais je ne vois pas qu'ils fassent une très-haute fortune, à l'exception du bon Ogier le Danois , qui n'épouse pas une reme , mais une fée , et devient immortel par ses enchantements. Quant aux romans nés du Cid , ils ont un ca-

ractère tout particulier : vous y apercevez le retlet de la vie arabe et de la vie espagnole. C'est là que le culte pour les femmes prend une ardeur de passion et une délicatesse de jalousie qui rappelle les mœurs de l'Orient. L'ambition y tient moins de place que l'amour.

Ces trois ordres de romans sont trois suppléments à l'histoire; ils la rendent, ils l'expriment souvent avec plus de vérité que l'histoire ne s'exprime elle-même; ils racontent ce qu'elle oublie ; enfin ils attestent surtout par contre-coup la disposition générale des esprits ; car , sachons-le bien , au xii^ et au xiii« siècle, ils n'étaient pas reçus pour romans. Je ne suis pas convaincu que celui qui les écrivait ne les prît pas luimême pour histoire véritable; certainement beaucoup de lecteurs s'y trompaient.

Si nous parcourons quelques chansons de troubadours, on voit que les noms et les aventures des principaux personnages de la chevalerie étaient en quelque sorte historiques, que l'on y faisait de fréquente;; allusions , comme à des faits reconnus. Désigne-t-on les études nécessaires à un jongleur, il doit savoir l'histoire du roi Artus, de la belle Yseult, etc.; ce sont des choses qu'un jeune homme bien élevé ne doit pas ignorer : avec cela on connaît le monde, on sait l'histoire.

Voilà quelle était la disposition du moyen âge, et comment les esprits, frappes d'abord par le spectacle réel de grands événements et de grands hommes, avaient créé des fictions qui étaient devenues la vérité

elle-même, et remplaçaient pour eux le monde de la

nature et de riiistoire.

Cette illusion naïve des imaginations explique une foule de faits singuliers qui remplissent les annales du moyen âge. Tant de légendes merveilleuses et si attestées, tant de miracles ont existé pour les contemporains, comme ces histoires chevaleresques dont ils se nourrissaient uniquement ! L'habitude et l'attrait de la fiction avaient rendu l'esprit incapable de croire et d'aimer autre chose; et le surnaturel était devenu en tout l'explication la plus simple.

Pour qu'un autre intérêt s'attache à ces productions, dans notre siècle d'analyse, il faudra tantôt y chercher le caractère et le progrès de la langue, tantôt l'esprit du temps, tantôt l'œuvre du talent, c'est-à-dire mettre quelque étude à distinguer ce qui était la pensée commune, et ce qui fut la pensée poétique d'un homme. Nous dirons parfois : Voici des inventions ingénieuses et délicates qu'un esprit du xii« siècle a trouvées; en quoi cet homme ressemblait-il à ses contemporains? en quoi leur était-il supérieur? Nous chercherons pourquoi cette littérature si féconde n'a pas produit quelque œuvre de génie. Les génies supérieurs sontils distribués de telle façon que nulle circonstance heureuse ne puisse en développer un de plus, s'il n'est pas sorti par une destination providentielle? Quelquefois, dans ces ouvrages, nous reconnaîtrons de singuliers hasards de talent, qui semblaient promettre qu'un homme comme Dante serait né plus tôt, et serait né ailleurs.

Atl MOYEN AGE. 223

Aujourd'hui, je ne prolongerai pas davantage cette revue. Nous a\ons marqué comment le langage français se forma: nous avons indiqué les origines de la fiction et, en quelque sorte, de la mythologie du moyen âge ; nous avons expliqué cette puissance d'imagination, qui n'était, pour ainsi dire, qu'une puissance de crédulité. Maintenant nous chercherons le talent ; nous serons moins heureux peut-être à le trouver.

HUITIÈ3IE LEÇON.

Réalité de la chevalerie fidèlement décrite dans les romans du moyen âge. — Éducation et devoirs des chevaliers. — Fabliau de Saladin, ordonné chevalier. — Cour de Philippe Auguste. — Grand nombre des productions littéraires. — Chrétien de Troycs; ses principaux poëmes. — Commencements de la prose française. — Villehardouin ; sa langue et son style.

Messieurs,

La littérature romanesque du moyen âge ne devrait pas nous occuper plus longtemps, si elle n'était pas aussi vraie que fabuleuse. 3Iais sous ces histoires extravagantes, sous ces imaginations singulières qui remplissent tant de romans versifiés du xii<' et du xiii'' siè • de, se cache, ou plutôt se montre une imitation fori expressive de la vie contemporaine. On a dit que la chevalerie était tout entière une fiction ; le caractère factice des invocations qu'on lui adresse dans nos temps modernes a fait douter d'autant plus de son existence dans le passé. Cependant la chevalerie est xin événement réel de l'histoire, une grande institution du moyen âge. Son image est reproduite dans œs ro

mans remplis d'enchanteurs et de géants. Tout ce qu'on y voit, les mœurs, les détail?, les costumes, les usages de la vie, les aventures mêmes, dans ce qu'elles ont de naturel et d'humain, sont l'expression exacte et fidèle du temps. A cet égard, les romans de chevalerie peuvent s'appeler une chronique du moyen âge, non moins vraie que la chronique même de Saint- Denis.

Nous l'avons dit d'abord : bien que poëte signifie faiseur, et que troubadour ou trouvère soit synonyme d'inventeur , jamais poëte ne fait ou n'invente que ridéal des événements ou des croyances de son temps. L'imagination n'est qu'un souvenir plus vif; parfois elle imite seulement une copie. On l'admire, quand elle renouvelle la réalité.

Qu'est-ce que la chevalerie? C'est la vie du moyen âge mise en action ; c'est la garde d'honneur de la féodalité. On ne pourrait concevoir la durée de la vie féodale sans ce cortège de guerriers qui la soutiennent, sans ces passions, ce point d'honneur, cet enthousiasme qui l'animent et rembellissent.

Aussi , un très-savant homme, M. de Sainte-Palaye , voulant établir tous les caractères de la chevalerie, considérée comme institution militaire et religieuse, les a tout simplement cherchés dans les romans du moyen âge; et ce n'est point erreur ou système de sa part. Les auteurs des romans de chevalerie ont, en effet, mêlé aux fictions les plus bizarres l'miitation fidèle de ce qui se trouvait inscrit dans le rituel des chevaliers. ,

Voyons, d'après ce témoignage, quelle était la vie d'un chevalier.

Quand un enfant avait le bonheur de naître fils de gentilhomme, et que cet enfant était vif, allègre, on le tirait à sept ans des mains des femmes, et on commençait son éducation. Il n'avait guère autre chose à faire que de courir et de s'exercer au saut et à la lutte. Bientôt il devenait damoisel, vartet ou page, qualités à peu près semblables, que l'on a confondues ou distinguéesjselon les temps. Alors il était presque toujours éloigné de la maison paternelle , et mis chez quelque haut baron ou seigneur du voisinage. Il y servait le maître, ou souvent la dame du château, suivait sa haquenée, portait ses lettres, quand elle savait écrire. Mais il faisait aussi l'apprentissage de la chasse et de la guerre, lançait et rappelait le faucon, maniait la lance et l'épée , s'endurcissait à la fatigue et aux plus périlleux exercices ; surtout il était sans cesse entretenu d'exploits de guerre. La grande salle du château était une école où se réunissaient écuyers et chevaliers, et où se formaient les jeunes pages,en entendant parler, dit Froissart, de faits d'armes et d'amour.

Dans ces études, plus amusantes que le grec et le latin de nos jours, il gagnait quatorze ou quinze ans. Alors il était fait écuyer. Il y avait plusieurs ordres d'écuycrs : écuyer de corps ou dlionneur, c'était celui qui montait à cheval et marchait à la suite du chevalier ou de la dame du château; écuyer tranchant; écuyer échanson ou panetier; toutes formes de domesticité. Mais vous savez que d'après un usage venu

des forêts de Germanie, ou peut-être emprunté au Bas- Empire, certains offices domestiques étaient nobles, devenaient des titres et des grades d'honneur. Le jeune homme que Ton faisait' écuyer était présenté à l'autel; et là commençait l'intervention des cérémonies religieuses, souvent renouvelées dans la suite; car la chevalerie, c'était la réunion des deux choses qui occupaient le moyen âge, la religion et la guerre. Écuyer, .e jeune homme continuait à se former par la conversation et l'action, beaucoup plus que par aucune étude régulière. Puis il devenait archer ou homme d'armes. Là, surtout, l'éducation militaire était appliquée dans toute sa rigueur, et faisait des prodiges supérieurs à toute la gymnastique des anciens. L'homme d'armes, sous le poids de son harnais, s'élançait, franchissait des fossés.

Lorsqu'au milieu de tous ces exercices , le jeune gentilhomme avait atteint vingt et un ans , arrivait le moment de le faire chevalier. Remarquez bien que, dans les idées du temps , mélange de liberté sauvage et de dévotion austère , une pareille cérémonie était une initiation. Les veilles d'armes dans l'église duraient plusieurs nuits. L'aspirant à la chevalerie était amené à l'autel par son père et sa mère, ou par ses parrains , qui portaient des cierges. Le prêtre , après avoir célébré la messe, prenait sur l'autel même l'épée et le baudrier, et en ceignait le jeune chevalier. Une foule de cérémonies symboliques avaient précédé : c'étaient le bain , les vêtements de lin blanc, la confession, «ouvent à haute voix, la communion, le ser-

ment, qui exprimait tous les sacrifices et toutes les vertus imposés au chevalier. Enfin, on amenait un cheval de bataille à la porto de la chapelle; le jeune initié, bondissant de joie, s élançait tout armé sur ce cheval, le faisait vivement caracoler, et tout le monde reconnaissait un bon chrétien et un excellent chevalier.

Certes, entre ces faits et l'histoire de Tristan ou de Gauvain, il n'y a de différence que le merveilleux. Du reste, ils ont passé par ces épreuves; ils furent armés ainsi : la religion, la guerre et l'amour se sont également mêlés dans leur pensée.

La prodigieuse influence que cette chevalerie exerça dans le moyen âge est-elle douteuse? Non. Cette chevalerie était tantôt la force des rois, tantôt l'indépendance des barons; cette chevalerie maintenait tout ce grand édifice de la féodalité que supportait le peuple; cette chevalerie gardait même sur le champ de bataille les préjugés de son noviciat avec une force vraiment inconcevable. Ainsi, dans un mémorable combat, où de pauvres paysans en révolte se présentaient avec d'énormes bâtons et des boyaux, on vit de brillants escadrons de chevaliers, tout bardés de fer, se laisser assommer sans se défendre, plutôt que de tirer l'épée contre des vilains sans armes. C'est le scrupule dont s'est moqué Cervantes, et qui scandalise si fort Sancho, lorsque, battu par des muletiers, il se voit abandonné par son maître, qui ne veut pas déroger jusqu'à le défendre contre de tels assaillants. Cette caricature du point d'honneur chevaleresque est rigoureusement vraie; mais elle serait bien injuste si elle faisait mé-

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connaître ce qu'il y avait de générosité héroïque dans le sacrifice de ces chevaliers du Hainaut.

Au reste, Messieurs, pour abréger et suppléer à cet égard les détails historiques, nous citerons un fabliau du xiF siècle. Là vous trouverez les formes de la chevalerie soigneusement retracées dans un récit des croisades. Ces deux choses se touchent. En même temps que l'institution politique développait la chevalerie, la guerre sainte d'Orient lui ouvrait le plus vaste champ, et permettait à Fimagination de tout rêver dans ces lointains et merveilleux pays. Ces conquêtes de royaumes et d'empires qui remplissent nos romans du moyen âge, c'était la réalité prise sur le fait ; c'était le marquis de Montferrat devenu roi de Thessalonique, ou Baudouin empereur de Constantinople.

Revenons à notre fabliau, considéré comme tém.'^ignage historique. Il nous montre Saladin, armé chô^ valier. Ce premier fait étonne d'abord, et semble un de ces grossiers anachronismes de mœurs communs dans les écrivains du moyen âge. Saladin, le héros de Vislamis7ne, le destructeur du royaume chrétien de Jérusalem, sou nis à tous les rites pieux de la chevalerie ! cela ne peut se concevoir. Toutefois, les chroniques latines attestent qu'en effet Saladin voulut être armé chevalier par un Français. Sur cette anecdote, le Trouvère a fait un récit que nous ne donnons pas pour une œuvre de poésie, mais pour un procès-verbal fort exact d'une réception, selon le rituel de la chevalerie.

11 me convient de rimer un conte, que j'ai ouï conter, dun

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roi q ji , en terre païenne , fut jadis homme très-puissant , ei très-loyal Sarrasin; il eulnom Saladin. 11 fulcrucl, etfilmainlcs fois beaucoup de mal à noire loi, et maints dommages à notre nation par son orp^ucil et sa violence. Une fois advint qu'à la bataille fut un prince qui avoil nom Uup;ues dcr Taharic. Avec lui èloit çfrandc compa!?nie des chevaliers de Galilée; car il éloit seigneur de la contrée. Assez de taits d'armes ils firent ce jour; mais il ne plut au Créateur, qu'on appelle le Roi de gloire, que les nôtres eussent victoire; car là fut pris le prince Ih'gues, et il fut mené le long des rues droit par devant Saladin, qui le Si'Jue en son lalin (en sa langue); car il le connoissoil fort bien : « Hugues, j'ai grande liesse, quand je vous liens, dit le roi , par Mahomet; cl une chose je vous promets, c'est qu'il vous faudra mourir, ou venir à grande rançon. » Le prince Hugues répondit : a Puisque vous m'avez partage le jeu, je choisirai la rançon, si j'ai de quoi la payer. — Oui, dit le roi : cent mille besans tu me compteras. — Ah ! sire, je no pourrois y atteindre, quand je vendrois toute ma terre. — Vous le ferez bien. — Sire, comment? — Vous êtes de grand courage et plein de chevalerie; et nul preux ne vous éconduira, si vous lui demandez rançon, sans vous donner un beau don; ainsi vous pourrez vous acquitter. — Maintenant je veux vous demander comment je partirai d'ici? » Saladin lui répondit : « Hugues, vous m'allesterez sur votre foi que vous reviendrez, et que d'ici i. deux ans sans faute, vous aurez rendu voire rançon, ou que vous rentrerez en prison : ainsi, vous pourrez partir. — Sire, reprit-il, votre merci; et tout ainsi je le promets. » Alors il a demandé congé, et veut s'en aller dans son pays. Mais le roi l'a pris par la main, et en sa chambre l'a mené, cl l'a prié fort doucement : « Hugues, dit-il, par celle toi que tu dois au Dieu de ta loi, instruis-moi, car j'ai envie de bien savoir comment on fait les chevaliers. — Beau Sire, dit Hugues, je ne ferai ; et je vous dirai pourquoi. Le saint ordre de chevalerie seroil en vous mal placé; car vous êtes de la mauvaise loi, et n'avez baptême, ni foi ; et je ferois grande folie si je voulois vêtir un

fumici de drap de soie. Je forois méprise si sur vpus je meitois un Ici ordre , et je n oscrois ronlreprcntlre ; car j'en serois blâmé. — Là, Hugues, dil-il, vous ne le ferez pas? 11 n'y a poijt de mal à vous de faire ma volonté; car vous êtes mon prisonnier. — Sire, puisque je ne puis m'y refuser, je le ferai sans retard v Lors, il commence à lui enseigner tout ce qu'il lui convient de faire, lui fait bien arranger les cheveux, la barbe et le visage , comme il convient à nouveau chevalier; puis le fait entrer dans un bain. Lors le soudan commence à demander ce que cela .signifie. Hugues de Tabarie répond : « Sire, ce bain où vous vous baignez signifie que, comme l'enfant, pur de péchés so-'tdes fonts, quand il vient du baptême, ainsi devez sortir de là sans nulle vilenie, et prendre un bain d'honneur, de courtoisie et de bonté. — Ce commencement est très-beau, dit le roi, par le grand Dieu ! v Après qu'on l'a du bain ôté, il se coucha dans un beau lit, qui étoit fait à grand plaisir. « Hugues, dites-moi sans faute la signifiance de ce lit. — Sire, ce lit veut dire qu'on doit par sa chevalerie conquérir en paradis la place que Dieu octroie à ses amis. C'est là le lit de repos; qui n'y sera pas sera bien sot. » Quand il fut resté un peu dans le lit, il se vêtit de draps blancs qui étoient de lin. Lors Hugues lui dit en son latin : « Sire, ne tenez pas à mépris ces draps blancs; ils vous donnent à entendre que chevalier doit tendre à conserver .sa chair pure, s'il veut arriver à Dieu. » Après, il lui remet une robe vermeille Saladin s'étonne fort pourquoi le jjrince fait cela. « Hugues, dit-il, que signifie cette robe? » Hugues de Tabarie répond : « Sire, cette robe vous donne à entendre que votre sang devez ré}>andre pour sainte Eglise défendre, afin que nul ne puisse lui mal faire; car chevalier doit faire tout cela, s'il veut plaire à Dieu. » Après il lui chaussa des souliers d'étoffe noire , et lui dit : « Sire, sans faute, cela vous avertit, par cette chaussure noire, que vous ayez toujours en mémoire la mort et la terre où vous serez gi- I sant, d'où vous venez, et où vous irez . Vos yeux doivent la regarder, pour que vous ne lûmLJcz eu mgueil ; car orgueil ne

doit pas régner dans un chevalier : il doit toujours tendre à la simplicité. — Tout cela est fort beau à entendre, dit le roi, il ne me déplaît pas. ->•> Après se leva debout, puis se ceignit d'une ceinture blanche; ensuite Hugues lui mit deux éperons à ses deux pieds, et lui dit : « Sire, tout ainsi que vous voulez que votre cheval soit animé à bien courir, quand vous frappez des éperons, ces éperons signifient que vous devez avoir dant le cœur de servir Dieu toute votre vie. » Après, il lui ceignit l'épée, etc.

Ce n'est qu'un très-petit extrait que je vous donne. La cérémonie symbolique se continue. Enfin, Hugues dit : « 3Iaintenant je suis votre ami ; et puisque je suis votre ami, j'ai le droit de vous emprunter : je vous emprunte ma rançon. » Il y avait là cinquante émirs qui étaient chevaliers, tant bien que mal : ces cinquante émirs s'empressèrent de contribuer. Hugues reçoit tous ces présents, et les offre à Saladin, qui les lui rend avec la liberté.

Vous voyez comment nos trouvères exploitaient les usages de la chevalerie et les souvenirs des croisades ; nulle imagination poétique, nulle harmonie, nul talent; mais une bonhomie maligne, une fidélité minutieuse à raconter tout ce qu'ils voyaient devant eux, en y mêlant un peu de merveilleux pris à la croisade ou à la féerie.

Cette littérature était-elle féconde, était-elle variée? C'est par milliers que se comptent à la Bibliothèque du roi les manuscrits du moyen âge. La vie entière du temps est là ; il ne faut que de la patience pour tirer de ces ruines la statu^ complète du passé. Mais ce qui

doit occuper Thistorien , nous ne pouvons l'essayer dans ces revues littéraires. On ne saurait entreprendre l'analyse de cette foule d'ouvrages encore inédits , ou publiés par fragments. Nous nous bornons à rappeler ce grand nombre de monuments \ comme une marque de la singulière activité des esprits et du développement qu'ils avaient reçu.

Fauchet, érudit du xvi^ siècle, a fait une biographie des poètes français antérieurs à l'an 1300 : il en compte plus de cent. Chrétien de Troyes, le plus fécond d'entre eux, amis en vers plusieurs grands romans de

* Depuis quelques années la curiosité savante s'est portée avec une grande ardeur sur la poésie française du moyen âge; beaucoup d'anciens poèmes inédits ont clé publics et classés sous les titres de Chansons de Gestes, et d'Épopées cnriovingiennes. Les étrangers mêmes nous ont donné Toxcmple de cette prédilection pour notre vieille littérature; et quelquesuns des ouvrages français du xn^ et du xiw siècle, qui restaient ensevelis dans des liasses de manuscrits, ont été reproduits avec un grand luxe par les presses de Londres, de Berlin, de Florence. L'esprit systématique s'est un peu mêlé de cette tardive résurrection : tel savant étranger, qui dédaigne les belles époques de notre littérature, s'est épris d'admiration pour ravi confus de nos vieux romanciers ; et nous accordant ce qu'on nous a si longtemps refusé , il déclare que le génie français a produit de magnifiques épopées dans le xu« siècle Une révolution dans les arts du dessin, un retour très-juste d'enthousiasme vers l'arcliilecture du moyen âge a favorisé ce paradoxe littéraire. On a supposé qu'il pouvait, qu'il devait exister quelque rapport entre le génie de nos vieux conteurs en vers cl l'art si hardi et quelquefois si délicat qui avait formé les flèches et les ogives de nos églises gothiques. La poésie

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chevalerie. Beaucoup d'autres poètes, dont le nom seul ne vous apprendrait rien , furent contemporains de Chrétien de Troyes; et, bien qu'écrasés par sa brillante renommée, ils obtinrent aussi faveur et succès à la cour des princes. Philippe Auguste, ambitieux et politique, fut grand protecteur des arts et des lettres; pour le temps, il était magnifique comme Louis XIV ; il aimait, à sa manière, les plaisirs de l'esprit, \insi, après un tournoi, on se réunissait dans la grande salle du palais pour entendre les poètes et les clianteurs : on applaudissait les vers de Chrétien de Troyes ; on riait des facéties du jongleur. Il y avait le poète favori

même du moyen âge ayant célébré ces chefs-d'œuvre, on a été tenté de croire qu'elle les égalait, et que le pinceau du poêle valait, dans ces temps de naïve ignorance, le ciseau de l'architecte. De là CCS Itiades retrouvées, dit-on, dans les vieux romans du Saint-Graal, des Douze Pairs de France, dWrius, de Guillaume d'Orange, et dans tant d'autres, que lllisloire litléraire de France avait cités par fragments, pour donner des échantillons du vieux goût et de la vieille langue, sans y supposer ce grand génie qu'on a découvert plus lard. A l'appui de cet enthousiasme, on a cité l'exemple d'autres nations, dont la poésie la plus ancienne est demeurée la plus belle. La vérité, cependant, c'est qu'il n'y a pas de loi générale à cet égard, et que de la gloire ancienne et continue d'un grand poëte comme Dante, on ne peut pas conclure qu'il doit y avoir quelque grand génie caché dans les origines de chaque littérature. Tout ce qu'on peut lire de nos trouvères du xu^ et du xui« siècle nous paraît, sauf erreur, dénué de celle poésie d'expression qui frappe et saisit d'abord dans les vers de Dante. Rien, pour ainsi dire, ne différencie ces longues narrations en lignes de huit syllabes et en monorimes plus ou moins prolon

du roi, le poëte lauréat; il se nommait Hélinant, et avait une pension. Il était tellement considéré, que, par un anachronisme singulier, son nom est placé dans le poëme de VAlexandréide .-il y récite un chant à la table d'Alexandre. Il est vrai que, dans le même ouvrage, c'est la reine Isabelle, femme de Philippe Auguste, qui brode la tente du roi de Perse Darius.

A la lecture de ces grands poëmes, dont les bizarres allusions charmaient la cour, on mêlait les jeux moins graves des trouvères. Ces hommes étaient, pour le temps, des espèces de comédiens ambulants; ils étaient reçus plusieurs jours de suite dans les palais

gôes. Évidemment cet art était trop facile pour être un art ; évidemment aussi, la langue n'était pas assez faite pour aider le talent. Reste cependant celte variété d'inventions, ou, si vous voulez, de redites populaires, qui se soutient dans un long récit, presque toujours sans force, sans pathétique, sans éloquence, mais avec une inépuisable facilité. De tels ouvrages attestent Timaginalion répandue, pour ainsi dire, dans un siècle. On ne peut aujourd'hui trop remercier les archéologues français qui les éclaircissenl et les publient. Nous ne croyons pas qu'il y ait là chance de découvrir des chefs-d'œuvre oubliés et des hommes de génie perdus depuis plusieurs siècles; mai.s il y a certainement quelques chaînons précieux a rétablir dans la filiation de l'esprit français; il y a des faits nouveaux À recueillir sur la forme de cet esprit du moyen âge Ce qu'on a lu de la Chanson des Loherains fait vivement désirer que d'autres récits semblables soient publiés avec le même soin. Si ce ne sont des trésors de poésie, ce sont des malérif.ux pour l'histoire de la langue et d.is mœurs; cl une collection ainsi faite serait le meilleur et l'indisi) en sable commcnccmcnl de celte histoire.

et dans les châteaux; ils racontaient des romans de chevalerie, représentaient des fabliaux, et quelquefois parodiaient les cérémonies les plus saintes de la religion. Il y avait un conte bizarre, une histoire du renard, qui se retrouve partout, et sous toutes les formes, dans la littérature latine et vulgaire du moyen âge : ce renard faisait un chemin étonnant, devenait évêque, archevêque et pape. C'était une plaisanterie qui se répétait, et qui faisait rire les chevaliers et les grandes damôs de la cour de Philippe Auguste.

Vous aurez pu lire dans l'histoire de Russie quels grossiers délassements, quelles insipides plaisanteries amusaient, au commencement du xviii<= siècle, la cour de Moscou, et tenaient lieu de ces plaisirs de l'esprit, dont l'attrait devient si vif chez les hommes civilisés, mais est toujours plus ou moins nécessaire aux hommes réunis. Sous ce rapport, ia cour de Russie ressemblait à la cour de France du xiii« siècle. Seulement, du milieu de ces mœurs si rudes du xiii« si.ècle, il sortait quelque chose de vif, de brillant, d'ingénieux qui appartenait à la chevalerie , et qu'on ne tiouvait pas dans la barbarie continuée de quelques États-modernes. C'était une espèce de civilisation moderne, née dès lors par l'iniluence de quelques-unes des idées que l'esprit moderne a le plus repoussées. Rien le plus grand que Philippe Auguste : il n'en restait pas moins à sa cour, et autour de lui, une barbarie que la générosité chevaleresque avait seule adoucie.

Ce tableau, Messieurs, est exposé dans une histoire récente de Philippe Auguste, ouvrage composé d'après

une forte et ingénieuse étude, et où Ton sent partout rinspiration des sources primitives et la nouveauté que donnent les grandes recherches.

On ne peut douter, au reste, que le règne de Philippe Auguste n'ait marqué dans le temps un véritable progrès. Ces longs poëmes écoutés avec ardeur, t'Ptto cour si facilement amusée, tout cela était un déveioppement de Tesprit français. Avant Philippe Auguste, la cour de France, excepté pendant la tentative prématurée, et par cela même impuissante de Charleniagne , avait été ignorante et rude. Avec Philippe Auguste elle reprit le goût des lettres ; et les plaisirs de l'esprit entrèrent dans ses délassements.

Cependant ce nest guère qu'à l'époque de saint Louis que les monuments de l'esprit français deviennent autre chose que de vieilles médailles, sans intérêt pour le goût. C'est vers ce temps que notre idiome se dérouille et perd un peu la dureté normande des premiers poètes qui avaient écrit en langue française, de Robert Wace et de l'auteur du Roman du Brut, Elle commence à prendre son caractère de langue française, sans garder l'aspérité d'une langue du Nord. Le règne da saint Louis est une date mémorable dans l'histoire de notre génie national.

On ne peut mettre en doute l'influence de ce prince, dont l'esprit avait été cultivé avec tant de soin, et était si supérieur; car il était l'homme le plus pieux de son siècle, et en même temps il résistait à la cour de F orne. Sa piété ne l'avait nullement dompté, mais seulement épuré. Tout ce que l'imagination peut réu-

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nir, peut supposer de plus grand, se retrouve en lui.

Les Établissements de saint Louis, ce code de lois trop sévèrement jugé par Montesquieu, sont un monument admirable pour le xni« siècle. Saint Louis était en même temps grand prince dans l'administration intérieure de son royaume. On peut lire dans Thistoire comment il répare en quelques années le mal que la croisade avait fait à ses États. Enfin sa piété, qui était si ferme dans ses luttes contre les papes, était sublime sur le champ de bataille ; et bien que la raison puisse blâmer en lui ces aventureuses entreprises qui n'étaient plus nécessaires à la défense générale de la chrétienté, et qui enlevaient ce grand roi à tout le bien qu'il aurait fait à son royaume , il est impossible de n'être pas frappé de l'héroïsme qu'il déploya dans son expédition d'Egypte. Leibnitz a remarqué la sagacité politique qui avait fait choisir à ce prince l'Egypte pour centre de la guerre qu'il portait en Orient. Sa seconde croisade, mal justifiée par l'intérêt égoïste de son frère, le montre, d'une autre part, si courageux, si grand, si résigné sur la cendre où il expire, que l'ad miration ici vient l'absoudre de son imprudence.

Il a plus fait comme homme qu'il n'a laissé de monuments comme roi ; mais ce qu'on lui doit surtout, et ce qu'on a moins vu, c'est le mouvement qu'il a donné à l'esprit de son peuple. Cela ne se saisit pas, pour ainsi dire; cela ne se constate pas dans un acte particulier. Mais prenez la France avant Louis IX, regardez la France après lui ; il semble que ce soient d'autres hommes ; les esprits se sont élevés. C'est à

dater de ce prince que la civilisation française a commencé, que le talent, et nous ne le comptons ici que comme expression du développement national , se caractérise et fait entrer la langue et les productions françaises dans le trésor commun du génie de l'Europe.

Si, après avoir lu les fabliaux du xiii* siècle, vous prenez Joinville, il semble que plus d'un siècle ait séparé ces écrits. 11 n'y a dans l'intervalle que le passage d'un grand homme, et le mouvement d'idées qu'il tait naître.

Reviendrons-nous de ces souvenirs historiques à des détails de grammaire? chercherons-nous dans la langue les traces de cette révolution? Qu'il nous suffise de rappeler que la constitution distincte dçs dialectes du Nord et du Midi laisse désormais à llidiome français un caractère propre et marqué. Les monuments de cette époque sont déjà du français ; on n'a plus besoin de les traduire.

A Yillehardouin et aux chroniques de Saint-Denis commencent les monuments de l'histoire nationale en langue vulgaire, monuments beaucoup plus vrais que les chroniques latines, par cela seul que les expressions y font, pour ainsi dire, partie des événements. Dans Yillehardouin , peintre admirable de mœurs et de détails, le caractère de l'idiome français est encore naissant. Si l'on voulait un exemple de l'ancienne affini'î des dialectes romans du Midi et du Nord, on pourrait surtout choisir Yillehardouin ; il a encore de ces syllabes sonores et de ces vestiges plus marqués de liitiuité que vous retrouvez d;ins la poésie provençale.

Combien, du reste, ce récit est une vive peinture du moyen âge, dans une de ses grandes et singulières entreprises! Nulle part on ne sentira mieux Talliance entre la réalité des événements et les fictions de cette époque.

Qu'est-ce que l'ouvrage de Villehardouin?*c'est le récit d'une conquête que font par accident des seigneurs français.qui ont pris la croix dans un tournoi en Champagne, ont passé la mer, et, après beaucoup de négociations et de combats, ont occiqjé Constantinople, et érigé des principautés et des seigneuries en Grèce et en Asie. C'est à la fois une chronique et un roman de chevalerie. Dans ce récit, les tournois paraissent le -rendez-vous naturel, le forum du temps. La fière indépendance de la féodalité et l'ambition hautaine des barons se montrent dans le caractère même de l'entreprise. Sans l'ordre d'aucun roi , sur un mot de confiance, que leur a fait dire le pape, ils partent pour l'Orient. Un autre trait caractéristique du moyen ûge, c'est la richesse prématurée des cités d'Italie , qui contraste avec le rude courage des seigneurs féodaux. Les barons de France ont des chevaux, des lances, des épées ; mais.il faut qu'ils s'adressent à une ville marchande, à Venise, pour avoir des vaisseaux. Arrivés devant Constantinople, ils rétablissent le vieil empereur Isaac et son fils; puis ils se ravisent : après avoir regardé cette ville, si grande, si bien dorée, où il y a de si belles églises, ils pensent qu'il vaudrait mieux prendre un pareil empire que de le donner, et ils s'emparent de Constantinople.

Voilà Baudouin qui devient empereur de Constantinople; il a eu la bonne part. Mais tous ces barons . tous ces chevaliers, quelque contents qu'ils soient d'avoir fait un empereur, sont impatients d'avoir aussi pour leur compte quelque petite souveraineté, Geoffroy de Villehardouin, après avoir beaucoup guerroyé, reçut en partage la ville de Messinople, dans la Thessalie. Il y mourut vers l'an 1213; et sa famille, alliée aux empereurs français de Constantinople, subsista longtemps après lui dans l'Orient, et posséda les principautés de Corinthe et d'Argos. Ainsi, dès le commencement du xiii^ siècle, la suzeraineté féodale était transportée au milieu de la Grèce; beaucoup de gentilshommes français s'étaient fait donner des châteaux et des terres, auprès de Villehardouin. C'était une colonie conquérante qui apportait avec elle ses usages. Les jeunes damoisels , les varlets allèrent faire leur éducation en Grèce, au lieu de rester en Picardie ou en Touraine. La conquête de la Morée, par Guillaume de Champlite, étendit celte influence; les auteurs du temps disent que le beau parler français, le parler déliiable, était usité en Moréc aussi bien qu'à Paris.

Tout cela. Messieurs, fait partie de ce tableau du moyen âge, où tant de mouvement et d'activité entreprenante se mêlait à tant d'ignorance et de grossièreté. Si vous consultez les monuments de cette époque, il vous semblera que les communications des hommes entre eux étaient rares, difficiles. Il y avait beaucoup de bourgeois cnlermés dans leurs villes , pour qui le monde se terminait au bout de leurs remparts. On

'^ÂA LITTÉRATURE

n'avait pas l'idée des lieux et des distances. Au commencement du xii^ siècle, les moines de Ferrières, dans le diocèse de Sens, ignoraient qu'il- y eût en Flandre une ville de Tournai. 3Iille anecdotes minutieuses de ce genre pourraient être recueillies. Un bourgeois de Paris, obligé de partir pour Amiens, faisait son testament : tant les routes étaient peu sûres! tant il y avait de chevaliers félons, de mauvais châtelains qui n'observaient pas leurs serments, et dépouillaient les malencontreux voyageurs !

Biais pour ceux qui n'avaient pas besoin des douceurs de la vie, qui ne craignaient pas les aventures, il n'y avait plus de limites à l'audace; on partait alors pour Babylone; on allait offrir son épée à un roi de Thessalonique; on ne savait pas où était Thessalonique; mais on rassemblait vingt, trente gentilshommes, et on se mettait en route. Les Vénitiens, qui étaient plus avisés, à qui le commerce et la science du gain avaient donné cette dextérité qui domine toujours, se prêtaient à tous les mouvements chevaleresques de nos hommes du continent; ils fournissaient les vaisseaux, et faisaient payer cher le passage. Il fallait s'indemniser par la guerre. C'était ainsi que ces pieux pèlerins, qui partaient de France avec l'intention de délivrer les lieux saints, finissaient par s'emparer de Constanlinople, et par piller Sainte-Sophie.

Quoi qu'il en soit, après quelques romans de la Table ronde, translatés en la parlure de France par des Anglo-Normands , vers le milieu du xii« siècle, VHisloire de Villehardouin est presque le plus ancien mo-

AU MOYKN AGE. 245

nument que nous ayons de la prose française. Sous ce rapport seul, elle serait digne d'un haut intérêt. La langue s'y reconnaît mieux que dans les rimes alignées des trouvères. Par la vivacité du récit, l'ouvrage intéresse plus encore. Ce n'est pas un historien, c'est un homme qui dit la chose qu'il a faite ou qu'il a vue, avec la plus grande simplicité de langage, comme il Ta faite, comme il Ta vue. C'est une déposition perpétuelle que ce livre. De nos jours, quand le talent imite cette forme, il reste quelque chose d'artificiel, même dans la tentative la plus heureuse. Vous découvrez l'homme ingénieux du xix« siècle qui se cache sous les formes naïves du conteur du xiii«. Mais quand c'est l'homme même du xiiP siècle qui parle et conte ain-oi , le charme de vérité n'est plus seulement dans le récit tout entier, mais dans chaque mot : l'auteur, le temps et l'ouvrage ne sont plus qu'une même chose que vous avez devant les yeux.

Ouvrez le récit de Villehardouin , vous voyez tout d'abord un saint homme , qui eut nom Foulc.ques de Neuilly, et était curé de ce lieu. Cis Foulques commença à parler de Noire-Seigneur par France et par les autres pais d'entour. Vapostole de Rome, Innocent III , envoie vers ce saint homme, et lui fait dire de prêcher la croisade. L'année suivante , à un beau tournoi qui se donnait en Champagne, une foule de seigneurs prennent la croix. Mais il fallait des vaisseaux. Six députés sont choisis par les seigneurs croisés pour aller en demanUer à Venise : Villehardouin est du nombre. Ils arrivent et trouvent le doge Dan-

240 ^ LITTi'UATURE

dolo, homme sage et preux, qui les accueille volontiers. L'historien ne remarque pas même que ce doge, plein d'ardeur pour les grandes entreprises, avait alors quatre-vingt-neuf ans. Mais suivons Villehardouin dans le palais du doge, dans son conseil, et enfin dans une grande assemblée du peuple en la chapelle de Saint-Marc, la plus belle qui soit. La scène est merveilleuse. D'abord Villehardouin et ses associés ont soigneusement conféré avec le doge et les principaux membres du sénat. Puis, comme Venise était encore démocratique (quel spectacle pour ces seigneurs féodaux du moyen âge!), il leur fait requérir le peuple humblement. C'est Geoffroy de Villehardouin, le maréchal de Champagne, qui dit :

Signour * , 11 baron de France , li plus haut et 11 plus poeslens nous ont à vous envoies, et vous crient merci, ke piles il vous prengne de la cité de Jérusalem qui est en servage des Turs , et ke vous, pour Dieu, leur coinpiiigiue voilliez aidier à le honte Jhésu-Crist vengier , et por cou vous ont esleus , k'il sévent bien ke nule gent ki sor mer soient, n'ont si grant pooir comme vous avés ; et nous commendcrent que nous vous en chéissiens as pies, et que nous n'en levissiemcs devant chou ke vous le nous ariés octroie, et ke vous ariez pité de la terre d'oui Iremer.

Maintenant , les six messagers s'agenouillent en

* Nous avons rétabli le texte récemment publié par M. Buchon, et qui nous paraît le plus archaïque et le plus expressif. Sur beaucoup de points d'ailleurs ce texte est conforme anx leçons adoptées par M. Paulin Paris, dans sa belle édition de la Chronique de YiUehardoai*..

plcuia-nl, et le doge et tous les autres s'écrièrent lous d'une voix, en levant leurs mains en haut : « Nous l'octroyons, nous l'octroyons. « Et il y eut si grand bruit et si grande noise, qu'il sembloit que la terre tremblast.

Ce discours, ce récit mettent certainement les choses sous les yeux avec une vérité de couleur que nul art moderne ne saurait atteindre. Villehardouin continue de raconter en détail les lents préparatifs de la croisade. Thibaut, comte de Champagne, qui devait la commander, était mort prématurément, A son défaut, on s'adresse au duc de Bourgogne, au comte de Barle-Duc, enfin au marquis de 3Iontferrat. De toutes parts, les barons et les pèlerins se rendent à Venise, d'où l'armée devait partir. C'est alors que le vieux doge, aveugle et chargé de quatre-vingt-neuf ans, ayant assemblé le peuple dans l'église de Saint-3Iarc, annonce qu'il veut se croiser aussi et mourir avec les pèlerins. Enfin on met à la voile pour se rendre à Corfou. Les embarras de l'expédition, les jalousies, les divisions de tant de chefs ambitieux, tout cela forme un tableau naïvement retracé. L'historien , quoique mêlé toujours aux événements, parle peu de ce qu'il fait lui-même, et, quand il en parle, c'est avec une grande prud'homie. « Moi , dit-il , bien tesmoegne Joffrois 11 mareschaus de Champaigne, ki ceste œuvre dita. »

Ce précieux monument de notre histoire nationale peut aujourd'nui nous occuper sous plusieurs rapports. Veut-on s'attacher à l'état de la langue, il oftre plusieurs analogies avec le roman méridional; et on

54'S LITTfiP.VTURF,

peut y noter l'observation de plusieurs des règles que M. Raynouard a savamment rappelées. Les désinences méridionales y sont encore fréquentes : signour, tremor, meillor, seror, empereour, vos, dolorous..,. La suppression de Ys, dans les cas directs du pluriel, est soigneusement observée; la construction est simple et régulière, l'expression courte et pittoresque.

Villehardouin est singulièrement concis; on peut le remarquer,en comparant son texte original à toute version moderne qu'on voudrait en essayer; et cela ne tient pas seulement aux formes de l'idiome dans lequel il écrit, mais à un tour d'esprit ferme et nerveux qui sent son homme de guerre. Le langage du maréchal de Champagne rappelle quelques-uns de ces vieux chroniqueurs romains, dont il ne nous est resté çà et là que peu de phrases éparses, mais sur lesquels Salluste avait en partie formé la mâle vigueur de sa diction. Cette grande qualité du récit, la rapidité, et ce rare mérite du style, la brièveté, se rencontrent, dans Villehardouin, à un degré qu'on admirerait dans les écrivains les plus habiles d'une langue perfectionnée; et il s'y joint une rudesse naïve et en même temps une gravité qui sont le cachet du temps et de l'homme.

Le grand intérêt du livre toutefois, c'est la peinture historique , c'est le rapprochement des Grecs et des Francs opposés et réunis dans un même récit. Rien de plus singulier que ce peuple grec de Constantinople, débris pétrifié du vieux Ras-Empire, qui paraît en présence de cette jeune race de guerriers fraàcs. L'astuce et la timidité de cette cour grecque, remplie

sans cesse de complots , la rude et ardente ambition des croisés, tout cela est vivement reproduit. A peine un nouvel empereur, Alexis, est-il élevé sur le trône par le secours des Latins, qu'il s'occupe d'éloigner des hôtes si dangereux, et de les renvoyer à la Croisade. Mais ceux-ci n'ont hâte de quitter leur proie, et s'irritent contre leur allié. Toutefois la guerre ne commence pas brusquement. Trois envoyés, Quesne de Béthune, JeoftVoy de Villehardouin et Miles le Brcbans de Provins viennent à Constantinople sommer le nouvel empereur au milieu de sa cour.

Sire, dit Quesne de Béthune, qui moult estait sage et bien ewparlés, nous sommes a toi venu de par les barons de rhost, et de par le duc de Venise ; et sachiez kc il rcpreuvent le service qu'ils ont a vous fait, tel corn tout li gcnt sevent, et com il est apparissant. Vous lor avies juré, et vostres pères, lor convenances a tenir; et en ont vos Chartres. Vous ne lor aves mie si bien tenues, comme vous deuviez. Semonés vous en om. maintes fois, et encore vous en semounons nous, voyans tous vos barons, ke vous lor Icnés lor convenances. Se vous lor lenes, moult lor est biel; et sachics, se vous nel faicles, il ne vos tenront pour ami, ne pour signour; et pourchaceront k'il aront le leur, en toutes les manières ke il oncques porront : et bien vous mandent k'il ne feront vous ne autrui mal, devant qu'il l'aront deffyct; quar, il ne firent oncques trahison; ne en lor terres n'est-il mie accoutumé ke il le facent. Vous avez bien oi ce ke nous avons dit; et vous vous en conseilliez, ensi k'il vous plaira.

Dans ce bref et fier langage, vous aurez remarque lo principf de ne point faire mal à autrui, sans l'avoir

auparavant défié : c'est le gage de combat des chevaliers. Leur prud'homie est maintenant à l'aise. « Ils ne firent onc trahison; et en leur terre, il n'est accoutumé qu'ils en fassent, » a dit noblement leur ambassadeur; mais, grâce à ce loyal défi, ils ne se feront désormais nul scrupule de prendre et de piller sur la route une capitale chrétienne, tout en allant à une croisade.

L'historien cependant décrit en peu de mots, selon son usage, l'étonnement et la colère des Grecs après le discours de Quesne de Béthune :

Onc, disent-il, nuls avoit été si hardi qui osast deffyer l'empereour de Constantinoble en sa chambres meismcs.

Une résistance désespérée se prolonge. Les Grecs emploient ce qu'ils ont de science et d'industrie pour brûler la flotte des Latins. Ceux-ci, ignorants et surpris, se défendent à force d'audace. L'historien décrit admirablement cela. Les Grecs ayant rempli dix-sept vaisseaux d'étoupes et de poix :

Une nuict, dit-il, à mie nuict, ils mistrent le feu en ces nefs, et laissierent les voiles aler au vent; et li feus alluma moult hault, si qu'il sembloit que toute la terre arsist. Ensi s'en viennent vers le navie as pèlerins • et li cris lieve en Thost, et salent as armes de toutes parts. Li Venissien keurent a lor vaissiaus , et tout li autre ki vaissel avoient , et si commencierent a reskcure dou feu moult vicfheureuscments; et bien tesmoegne Joffrois li mareschaus de Champaigne, ki ceste œuvre dila, ke onkes gens ne se aidierent plus asprcment sor mer : quar, il sailloient es barges et es galies des nefs, et prenoient les nefs

toutes ardans a cros , el les tiroieni par vive force aval le brach, et les laissoient aler ardant contreval le brach. Des Griex avoit tant sur la rive venus que il n'estoit fins, ne mesure : et estoit li cris si grant k'il sembloit ke li terre et li mers fondist.

Thucydide n'eût pas mieux dit que le maréchal de Champagne; et ce récit a quelques traits qui font penser à l'immortelle peifiture du siège de Syracuse : tant notre idiome naissant prend de force sous la main rude du vieux guerrier qui raconte du même cœur qu'il s'est battu !

Cependant une trahison de palais renverse Alexis, et met à sa place un seigneur de sa cour. C'est alors que les alliés poussent la guerre avec plus de force; la ville de Constantinople est prise et pillée, le jour de Pâques fleuries. Il faut voir la joie des vainqueurs de trouver tant d'or et d'argent fins, de vaisselle, de pierres précieuses, de samis, de draps de soie et d'hermines. Le grave historien ne manque pas d'employer en cette occasion sa formule favorite :

Et bien tcsmoegne Joffrois li mareschaus de Champaigne à son cnsciant, et pour vérité, ke puis que li siècles lu cslorés, n'ot en une cité tant de gaaigné. Chascun prist ostel tel corne lui plot; car assés en i avoit. Ensi fu hcrbcrgié li host des pèlerins el des Vcniciens , et fu grans la joie de l'oncur et de la victoire que Dicx leur avoit donôe ; quar cil qui povre es- Loient et avoient ilec esté, s'estoient en richece et en délice embattu.

Knsi furent la Pasque florie et la grande Pasque après en celé grant lioneur, et en celé joie que Dicx leur avoit donce :

?r;5 LITTÉRATURE

et bien durent notre signour loer ; car il n avoienl mie plus de vingt mil homes à armes; et par l'aie de Dieu, avoient pris plus de trois cens mil, et meismement en la plus forte vile du monde, et li micx fermée.

Mais bientôt une grande part de butin est rapportée à la masse commune, sous peine d'excommunication. Puis les chefs de l'armée ont un empereur à élire : Baudouin, comte de Flandre, est choisi de préférence au marquis de Montferrat , qui se contente d'être roi de Thessalonique.

Tant d'événements n'ont pas lieu sans de fréquentes délibérations, où Villehardouin porte souvent la parole avec prudence et gravité. C'est un des caractères de ce livre. L'histoire y paraît déjà politique sous des formes très-naïves. Vous êtes dans le conseil tumultueux des Latins; vous voyez comment se prépare, se justifie cette singulière diversion qui emploie à l'envahissement d'un État chrétien les armes prises pour délivrer Jérusalem. L'établissement du nouvel empire, la mort de Baudouin,' l'avènement de son frère Henri, choisi parmi les barons français, forment an récit plein d'intérêt que l'on regrette de ne pas voir continuer longtemps. Villehardouin s'est arrêté, en effet, à la mort du marquis de fliontferrat, en 1207; et c'est dans les historiens byzantins qu'il faut chercher la suite de cette invasion qui avait porté une dynastie et une cour étrangères à Constantinople. L'influence de ces conquérants fut passagère, et n'arrêta pas la décadence du peuple grec. Constantinople , sous ses maîtres grossiers, garda sa languie et sa théologie.

Seuls, ils s'étaient réservé les jeux cheva eresques et le maniement des armes; ils donnaient des tournois dans V hippodrome, et en excluaient les Grecs, comme au V* sièclelesGoths, maîtres de l'Italie, interdisaient aux indigènes les exercices guerriers, et s'en réservaient le privilège. Cependant les Grecs, serviles et flatteurs , adoptaient quelques-unes des traditions de leurs maîtres. On trouve, à cet égard, des traces curieuses dans les historiens byzantins, beaucoup moins naïfs que nos chroniqueurs, lors même qu'ils n'ont pas moins d'ignorance. Nos romans de chevalerie, portés à Constantinople avec nos usages, y furent pris pour des histoires authentiques; et cinquante ans plus tard, lorsque la conquête française avait disparu, et que l'empire grec avait renoué le fil de sa débile existence, il y avait dans la noblesse de Constantinople plusieurs familles qui se vantaient d'être alliées aux paladins Roland et Renaud. Singulière illusion, qui montre seulement la puissante influence de ces écrits chevaleresques , si conformes à la vie aventureuse du temps 1

Je borne, ici. Messieurs, ce rapide examen d'un livre plus susceptible d'étude que d'analyse. L'historien de ce livre, qui en est aussi un des principaux personnages, nous offre dans ses actions la réalité de cetts chevalerie, dont les romans du moyen âge ont tracé la peinture idéale. Homme de guerre et de conseil, il porte la prudence, la bonne foi, la prud'homie au milieu des entreprises les plus téméraires et les plus injustes. Il nous donne l'idée de ces caractères fermes et

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sévères des vieux temps, qui se remuaient tout d'une pièce, semblables à ces armures d'acier dont les guerriers étaient revêtus.

Tel ne nous paraîtra pas un autre chevalier, un autre historien qui doit nous occuper, le naïf et aimable Joinville. Mais nous réserverons cette étude pour la séance prochaine • elle se rattachera naturellement au progrès de la langue nationale sous saint Louis. Nous suivrons en même temps le nouvel essor que prend la poésie des Trouvères. Thibaut, comte de Champagne, dans ses chants ingénieux, nous fera reconnaître l'idiome français. En les citant, je n'aurai plus besoin d'être pour vous un interprète, et de vous traduire quelquefois votre langue. Joinville et Thibaut voua mettront au milieu de la France,

NEUVIÈME LEÇOiN.

Richesse de la poésie des trouvères aux xii<= et xiir' siècles. — Caractère des fabliaux. — Romans historiques — Roman du Châtelain de Coucy et de La Dame de Fayei; citations. — Poésies de Thibault, comte de Champagne. — Joinville. — Rare mérite de son ouvrage.

Messieurs,

Le français septentrional, développé plus tard que le roman du Midi, eut une littérature beaucoup plus riche et plus variée. La preuve en serait longue, et je ne peux la donner complète : plusieurs parties de cette littérature sont frappées d'interdiction pour nous. Il y aurait peu de bienséance à chercher, dans cet amas de fabliaux et de contes, Toccasion d'un rire trop facile.

Sous le point de vue historique, la liberté des Trouvères n'offre pas le même intérêt que celle des Troubadours; elle n'a pas cette vivacité hautaine et poétique, cette hardiesse éclatante qui forme un smgulier contraste avec l'oppression féodale; clic a dans ses

298 LITTi:P.ATUnE

médisances quelque chose de sournois. Souvent aussi ses plaisanteries auraient aujourd'hui un sens et une portée qu elles n'avaient pas dans le vieux temps. Il serait aisé, comme Ta fait un écrivain célèbre, d'en détacher même des témérités philosophiques. La citation exacte serait un mensongo; car, pour les contemporains, ces impiétés apparentes n'étaient pas ce qu'elles seraient pour nous. Il y avait alors beaucoup de candeur dans les esprits et de corruption dans les mœurs : c'est le double caractère qui se fait sentir dans cette foule de fabliaux recueillis et extraits par Legrand d'Aussy. On peut les étudier dans le texte original, sous le rapport de la langue et même du style, à la fois grossier et malin ; on peut y chercher curieusement l'origine de plus d'un récit de Boccace et des autres conteurs italiens; surtout on peut s'en servir pour deviner les mœurs bourgeoises et la vie familière du temps, de même qu'on se sert des romans de chevalerie pour retrouver les usages de la vie guerrière et seigneuriale. 3Iais cette élude, nous pouvons l'indiquer plutôt que la faire : qu'il nous suffise de constater ici que, l'esprit des Trouvères , au xiF et au xiii« siècle, a mis en mouvement l'imagination italienne, si iéconde dans l'âge suivant. Sans doute les modèles ont été bien surpassés par les imitateurs; sans doute aussi quelques-uns de ces modèles ne méritaient pas beaucou,p d'être imités. Mais ce ne sont pas seulement des contes licencieux que l'Italie a empruntés aux Trouvères; c'est chez eux que Boccace a puisé cette histoire de Griselidis, où la plus parlaile

pureté morale est développée avec tant d'imagination et de grâce. Boccace a jeté son style et son génie sur ce vieux conte de nos poètes. i

Mais comment ce qui était rude et grossier dans une langue a-t-il été porté dans une autre, presque contemporaine, à ce haut point de perfection élégante? Pourquoi la langue italienne est-elle comme fixée dès le commencement du xiv« siècle, tandis que la nôtre changeait sans cesse, et que ses monuments devenaient presque inintelligibles pour les nationaux, à cinquante ans de leur date première? Ces questions doivent s'éclaircir par la comparaison des faits. En France les fabliaux n'étaient que des traditions bourgeoises et populaires écrites par le premier venu; en Italie ils furent des ouvrages d'art, composés par des hommes de génie; et l'homme de génie seul fixe une langue, en la personnifiant par son style. Tant qu'il n'y a, pour ainsi dire, d'imagination que dans la foule, dans le peuple d'un pays, l'idiome est variable, incertain ; c'est une mer agitée où l'on ne peut élever aucune construction. 3Iais quand l'imagination supérieure d'un homme maîtrise toutes les autres, elle laisse après elle un monument durable. Les fabliaux sans nombre et sans nom de nos auteurs sont oubliés; quelques récits de Boccace et de deux ou trois de ses contemporains ont servi, comme les vers de Dante, à fixer une grande époque de la langue et du génie moderne.

Pour énumérer tous les titres de nos faiseurs de fabliaux, nous pourrions aussi chercher ce que leur em- I. n

258 LITTIÎRATUP.E

prunta le génie de Molière. Molière, comme la Fontaine, un peu gêné par les nobles entraves du siècle de Louis XIV, aimait à revenir à ces vieux récits gaulois; il n'en redoutait pas la licence, et en prenait la gaieté vive et peu contenue. Ce n'est pas le Tartufe qu'il a pris chez les trouvères, bien qu'on s'y moque déjà des papelards et des hypocrites; mais les scènes bouffonnes du Médecin malgré lui sont tirées d'un fabliau amusant qui avait frappé l'esprit de Molière. Au reste, dans l'immense collection des plagiats, dans ces emprunts perpétuels entre les nations, entre les auteurs, ce larcin est bien peu de chose.

La même recherche pourrait s'appliquer à d'autres récits desTrouvères; mais nous ne nous perdrons pas <ans cette étude généalogique de quelques vieilles plaisanteries venues de nos vieux poètes jusqu'à Rabelais, et de Rabelais jusqu'à Voltaire. Rappelons seulement que, dans leur première origine, elles portaient le type de l'esprit français, plus railleur que poétique. Quand nous avons une fois caractérisé cette liberté, ce cynisme ignoré de lui-même qui distingue la littérature desTrouvères, la démonstration nous est impossible, et nous ne pouvons que le dire, sans le prouver.

L'auteur de VHistoire de Philippe Auguste, dans un résumé qui ne peut se lire devant le public, a rassemblé de curieuses citations tenant au récit des faits par la peinture des mœurs.

Pour nous, il nous suffît d'abord de marquer l'abondance et la liberté de cette littérature desTrouvères

aux xii« et xiii" siècles, et d'indiquer sa hardiesse moqueuse, ses railleries contre lee. moines et les gens d'Église, ses sarcasmes sur la vie domestique, enfin tout ce qui la rendait puissante et populaire. Dans la France du Nord, comme dans la Provence, c'était létat de certains hommes de savoir ces contes et de l3S réciter; c'était le bel esprit de quelques grands seigneurs; c'était le gagne pain de quelques pauvres gens d'esprit. Les grands ouvrages cependant furenf aussi fort nombreux. La facilité de cette langue qui avait peu de règles fixes, et de celte poésie qui n'en avait qu'une, la rime, permettait à tout homme doué de quelque invention et de quelque mouvement d'esprit de raconter longuement ce qu'il savait ou ce qu'il imaginait. Chose remarquable! l'usage si fréquent alors d'écrire en langue latine n'appauvrissait nullement la littérature en langue vulgaire. Le nombre de manuscrits qui nous restent encore de ces temps est prodigieux. Il serait fort désirable qu'une protection éclairée et une curiosité habile choisissent dans ces antiquités nationales un certain nombre d'ouvrages à publier, pour constater le mouvement progressif do la langue française : ce serait en même temps servir à rintelligcnce de notre histoire.

En attendant que l'on s'occupe officiellement d'un tel soin, un homme de savoir et de goût s'est fai". récemment éditeur de quelques-uns de ces manuscrits; cet homme est M. Crapclet, qui, dans la noble profession d'imprimeur, a senti, comme les Estienna et d autres encore, que le goût des lettres était, pour

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ainsi dire, une bienséance d'état : versé dans l'étude de notre vieux langage, il a cherché, parmi les nombreux manuscrits f/ançais du xiii« siècle, quelque ouvrage d'un caractère original. Le xm* siècle avait produit beaucoup de grands poèmes ou romans de chevalerie beaucoup de contes et de fabliaux. Avaitil fait aussi des romans historiques? Les romans de chevalerie, avec leur merveilleux, leurs fées, leurs enchanteurs, leurs géants, quoique mspirés primitivement par l'histoire, n'y tiennent plus ; et les fabliaux, avec leur rudesse, leur grossièreté et leur licencieuse expj-ession des mœurs bourgeoises, ne sont qu'une variante de la satire et de la comédie. Les romans historiques, mélangés de faux et de vrai, sans fiction surnaturelle; offriraient un intérêt de plus : on en fit beaucoup, et en vers, à cause de la facilité de versifier ainsi.

Le livre qu'a choisi M. Crapelet porte sur une tradition historique; nul merveilleux, nulle circonstance extraordinaire ne se mêle au récit : tout est dans la peinture des sentiments et des mœurs, et dans le ré cit d'une vengeance atroce, qui paraît authentique. C'est l'histoire sanglante que Dubelloy a mise au théâtre sous le nom de Gahriel'e de Vergij ; c'est le roman de la dame de Fayel et du sire de Coucy. Le sujet semble bien tragique pour faire un roman écrit avec cette espèce de gaieté libre, de laisser-aller, de nonchaloir qui caractérise habituellement le style des Trouvères. Toutefois l'ouvrage est conduit avec art et simplicité, plein de curieux détails, intéressant par la

naïveté et quelquefois par le pathétique. La langue en serait difficilement comprise, à moins d'une étude particulière; l'obscurité de certains usages ajoute à celle d'un style vieilli. M. Grapelet a éclairci le texte par une traduction, trop élégante peut-être. 11 ne s'est pas assez renfermé dans cette simplicité de langage qui appartenait au temps, et qu'il aurait fallu remplacer pour nous par des expressions plus modernes, mais équivalentes. Toutefois, l'intérêt du récit, la fidèle expression du costume font lire cette traduction avec le même plaisir qu'un agréable roman de nos jours. Mais occupons-nous d'abord du texte original, et même de sa foi me extérieure et matérielle.

Au XIII® siècle, malgré la grossièreté du temps, on consacrait aux choses d'esprit tous les soins d'une industrie élégante. De là ces manuscrits sur vélin, en longs caractères, et tout parsemés de vignettes et d'ornements, qui supposent, sinon beaucoup de goût, au moins une grande patience. Tel est le texte du roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Fatjel. Plusieurs dessins, entremêlés au manuscrit, en retracent les scènes principales.

Maintenant ouvrons le manuscrit, et cherchons ce qui peut nous aider à mieux connaître l'état de la langue et des mœurs, le caractère des idées du temps, et le tour d'imagination particulier à l'auteur anonyme de cet ouvrage.

Dès l'abord, nous verrons que ce livre appartient à une époque où les lettres devaient être fort cultivées.

Le poëte est auteur de profession; cela est visible. Il dit. avec un peu d'humeur, que « jadis (on regrettait déjà le temps passé) les princes et les comtes faisaient chants, poëmes et jeux partis en rimes gentilles; qu'il en est encore beaucoup qui feraient des romans mieux que jadis ; mais que ceux qui ne savent ni faire ni comprendre ces ouvrages leur sont contraires, et disent, par moquerie, que ce sont des souffleurs contre le vent, des ménestrels et des jongleurs. » Le poëte, continuant à se plaindre de son siècle, ajoute ; « S'il advient qu'un homme de peu d'avoir fasse un ouvrage, ils diront qu'il a mal trouvé, lui qui n'a pu trouver un logis. »

Dans cette froide plaisanterie, que verrons-nous? l'existence d'une classe d'hommes qui n'étaient ni grands seigneurs ni jongleurs à la suite des grands, et qui, dans leur libre pauvreté, écrivaient, faisaient des vers. De là cette révolte de l'esprit contre la richesse, et cette plainte un peu amère du talent qui se croit méconnu. C'est une disposition que l'on s'étonnera peut-être de trouver au milieu des grands coups de lance et des tournois du moyen âge ; elle tenait à cette civilisation ingénieuse que déjà les cours et les villes avaient développée. Cette plainte des poètes, en langue vulgaire, s'explique d'ailleurs. Tous les avantages, toutes les faveurs étaient réservés à la littérature latine. On jugeait, on dissertait, on prêchait en latin. C'était le latin théologique qui procurait les prébendes et les abbayes, tandis que l'éloquence, en langue vulgaire, l'art de conter et de faire des vers n'obtenait

qu« l'admiration de la foule et la protection incertaine des grands.

Après un prologue ingénieux commence le roman du Châtelain de Coucij et de la Dame de Fayel. On y retrouve la vie intérieure du temps, mieux et plus fidèlement que dans les histoires de chevalerie; l'événement est placé dans une époque peu éloignée de celle où écrivait le poëte, vers le temps du roi Richard. On voit par cet ouvrage comment on vivait noblement au xii« siècle, quels étaient les usages, les jeux, les sujets d'entretien. Ce n'était pas quelque représentation de théâtre, mais un tournoi. On disait : « Il y aura de belles joutes entre Lafère etVandeuil; le comte de Flandre y sera: beaucoup de nobles dames et demoiselles du Hainaut y viendront, accompagnées de chevaliers les plus renommés de Flandre. Y serez-vous, madame' »

L'intrigue et les détails du roman ramènent, avec plus de naturel que de variété, les formes et parfois la licence des fabliaux. Mais le talent de l'auteur reparaît dans certaines nuances de pathétique qu'il sait répandre avec art sur son récit. Souvent la passion du châtelain de Coucy, je dirai même sa mélancolie (le mot était déjà français et enchâssé plus d'une fois dans les vers du vieux poëte), sa mélancolie s'exprime par des chants pleins de grâce, de douceur, d'harmonie^ Le progrès est visible, si vous comparez ces vers à ceux de Chrétien de Troyes.

Après de beaux faits d'armes dans les tournois» après tous les incidents d'une passion tour à tour hcureus*

et traversée, le châtelain désespéré part pour la croisade, ressource générale, ressource inévitable. Il se couvre de gloire. Malheureusement il est atteint d'une flèche empoisonnée. Sentant que sa vie ne peut se prolonger, il veut revenir en France. Il meurt sur le vaisseau. A sa dernière heure, il recommande à son écuyer de porter son cœur à la dame de Fayel :

De par moi li fjrésenterés,

Et li dites que li rcnvoy

Ses traiccs et le cœur de moy.

Siens fu, dès que je la connui;

C'est drois qu'adès remaingne à lui.

On sent tout ce qu'il y a d'expressif et de pathétique dans ce simple langage. Jamais le style n'est poétique ; il semble que lesTrouvères croient que tout le talent du poëte, c'est de conter. Netteté, vivacité touchante, voilà leur caractère. Souvent les idées sont pittoresques; ces tournois, ces jeux guerriers, ces souvenirs de la croisade et du roi Richard, tout cela plaît fort à l'imagination ; mais le style de l'écrivain n'a point cherché à augmenter cette poésie naturelle du sujet. Il suit sa modeste allure de petits vers de huit syllabes, qui se succèdent sans mélange régulier de rimes masculines et féminines. L'extrême simplicité de ce mécanisme forme un contraste singulier avec l'art brillant et varié des poètes provençaux. Évidemment ces vers ne coûtaient pas beaucoup plus à l'écrivain que la prose la plus simple; mais il y a des qualités de l'esprit distinctes des beautés du style qui

se font sentir dans le récit des Trouvères i c'est une sorte d'enjoueiTient et de rapidité; c'est une naïveté parfois touchante, qui n'ajoute pas à la force du sentiment, mais qui le montre à nu et jusqu'au fond de l'âme.

Sous le rapport de la langue et de la diction, ce que l'on peut remarquer dans ce roman, c'est une précision souvent heureuse et qui n"a pas vieilli ; elle donne de la grâce à de bien petits détails. Dès le commencement du poème, s'agit-il de montrer la dame de Fayel, le poète dit :

La dame s'esi tost acesmée; Car belle dame est tost parée.

Puis il donne en quatre vers une description de sa toilette, curieuse pour les antiquaires. Du reste, nous le répétons, il ne faut pas chercher dans l'ouvrage la poésie de l'écrivain, mais celle du sujet; elle éclate dans la simplicité, pour ainsi dire, technique de quelques parties du récit.

De nos jours, un poète d'un rare mérite, et dont le talent est souvent attaqué, a jeté les vives couleurs de son style sur les souvenirs du moyen âge; il s'est plu aux armoiries, aux combats, aux usages de ce vieux temps; il en a blasonné ses vers. C'est ainsi qu'il a décrit le Pas d'armes du roi Jean. A ces savantes créations du talent, il serait curieux de comparer des récUs presque officiels de tournois, écrits en vers fort négligés, sous l'impression des temps et des lieux.

'i^^ LITTÉRATURE

Sacnez qu'ils dormirent peu cette nuit; car les hérauts s'apprêtèrent dès le matin; et ils vont par les hôtels, criant à maints chevaliers de venir à l'ci^dise ; et ceux-ci le font à la hâte. Lors, on voit partout les menins brider et couvrir les cheviux, et polir les écus. Ils font un tel bruit, que c'est merveille à ouïr. Vous pourriez voir là mainls bons destriers au poil luisant, qui hennissent ; vous entendriez les trompettes bondir et faire toute la ville retentir. Et quand la messe fut chantée, bientôt maintes dames mon'èrent pour voir et pour regarder ceux qui veulent garder leur honneur, et mettre cœur, corps

Saciés celle nuit peu dormirent, Car hiraut matin s'atornèrent.

Par ces osteus maint chevalier Crient qu'il voisenl au moustier, Et il si lisent hastivement.

Lor mesnies communaumant Véissiés partout ahatir, Poitraus mettre et chevaus couvrir.

Et ces fors escus aguicier.

Et à mainte selle atachier Ses culieres et ses bouriaus.

Telle noise mainent entr'aus Qu'à merveilles font à ouïr. Illeuqucs pcussiés-vous véir Maint bon destrier sor et luisant Qui hautement vont hennissant.

Trompes i oïssiés bondir, La ville font toute tentir.

Et quant la messe fu chantée, Tost fu mainte dame montée.

Pour véoir et pour esgarder Ceulx qui veullent honnour garder, El mettre cuer et corps et ame

Cl âme pour l'amour de riionnour et des dames. Là, vit-on des dames vôlucs de samis, ornées d'orfroi cl Ac pourpre... Elles étaient noblement parées; leur beauté éclaire la galerie.

Pour l'amour d'onnour et de dame.

Là véisl-on sour hourdéis Dames veslues de samis, D'orfrois et de pourpres parées :

Noblemctil furent acesmécs, Lor biaulés le parc enlumine.

Puis commencent les joutes, longuement et savamment décrites, avec tout le détail des armoiries et des devises, des attitudes et de l'escrime chevaleresque. On entend les hérauts s'écrier : « Saint-George, voici le bon Enguerrand de Coucy, » Et les écuyers baillent à chacun sa lance; et messire Enguerrand presse son cheval de l'éperon, plus vite qu'oiseau vole à sa proie, etc. Je n'achève pas ce récit; vous vous figurez sans peine le prix de cette peinture naïvement originale et où tout est poétique, parce que rien n'est inventé.

Plusieurs chevaliers sont abattus, et le héros du roman manque d'être tué. On le remporte chez lui; il est plusieurs jours retenu par ses blessures. Cependant un bal est donné après le tournoi; et, après le bal, les dames se réunissent et vont chez le châtelain ; on arrive en grande cérémonie dans sa chambre ; on lui fait un discours, et on lui donne le prix comme à celui des chevaliers du pays qui avait le mieux soutenu la joute. Après cela, on distribue du vin et des

dragées ; et tout le monde s'en va. Le chevalier guéri l le plus vite qu'il peut, et recommence à paraître dans d'autres tournois, jusqu'au moment où il part pour la Terre sainte.

A quelle époque se faisait cet ouvrage, qui peut paraître un échantillon choisi entre beaucoup d'antres d'un caractère à peu près semblable? C'était probablement sous saint Louis, dans la gravité de ce pieux règne, qu'une histoire d'amour, où les croisades mêmes sont regardées comme un expédient favorable à des faiblesses humaines, amusait les lecteurs, et as- ' surait à l'écrivain une gloire dont il se vante dans ses derniers vers. Il y avait donc à côté de cette société théologique et latine, non-seulement l'activité d'une société littéraire ingénieuse et libre, mais il y avait son succès, son impunité; aucune gêne religieuse ou politique ne semblait entraver ces écrits. Un peu plus tard, dans le xiv« siècle, nous verrons la prédication chrétienne tonner avec une grande force contre le Roman de la Rose. Mais le roman de la Rose attaque avec beaucoup de hardiesse les vices du clergé : c'était une guerre personnelle. Quant à l'enjouement et aux libres récits des romanciers, on n'y mit nul obstacle; et les rigoureux statuts de saint Louis contre les blasphémateurs n'atteignirent pas les jeux de l'imagination poétique. A cet égard, la France du Nord, mieux favorisée que celle du Midi, conserva cette liberté, dont les poètes provençaux avaient usé si hardiment, et qu'ils perdirent sous l'excommunication et a conquête.

C'étaient les Français qui faisaient la croisade contre les Albigeois; tout en la faisant, ils la jugeaient. Chose remarquable ! non-seulement ils jugeaient cette croisade, mais celle même qui les conduisait à la Terre sainte. Nous aujourd'hui, avec notre esprit impartial, nous n'avons pas eu de peine à donner les motifs à la fois d'enthousiasme et de bon sens qui pouvaient justifier la croisade ; mais les contemporains, qui n'avaient pas tous le même degré d'enthousiasme, qui se croisaient quelquefois malgré eux, par respect humain, par crainte, par l'autorité d'un seigneur ou d'un évêque, censuraient ces expéditions. On a cité souvent un fabliau de Rutebeuf, où un croisé et un non croisé discutent fort librement. Tous les arguments du bon sens et de l'esprit sceptique sont produits par le non croisé.

11 ne voit nul motif de quitter son pays, sa femme , ses enfants, son héritage, pour une terre lointaine, dont il n'aura rien. C'est à faire aux riches abbés et aux prélats qui, voués au service du ciel, possèdent tous les biens de ce monde. On peut gagner le paradis partout, et sans un si long voyage. A quoi bon aller détrôner le soudan ? Ceux qui vont à ces saintes expéditions pour se sanctifier en reviennent plus brigands qu'ils n'étaient partis.

Le non croisé dit toutes ces choses avec des expressions fort dégagées, fort désinvoltes, qui ne sentenf pas du tout leur xii« siècle. Il est vrai qu'après avoii bien rtiisonné, il se laisse convaincre et finit par prendre la croix. C'était le passeport de la hardiesse du poëte.

Quant à la croisade des Albigeoicî, qu'elle ait été jugée par les victimes, nous le concevons; que la souffrance leur ait donné la philosophie, rien de plus naturel. Mais que les instruments mêmes de la persécution en aient senti Thorreur, voilà ce qui frappe davantage ; et cela se rencontre dans les poètes du temps. Ce n'est pas seulement le pauvre ménestrel, l'obscur trouvère qui hasarde à ce sujet quelque trait de satire; c'est Thibaut, comte de Champagne, qui blâme avec indignation la croisade des Albigeois, qu'il avait suivie. Sommé d'y prendre part, il avait donné à cette pieuse expédition quarante jours de service militaire. Mais, la dette une fois acquittée par la guerre et le pillage, il juge l'événement; il s'aperjoit que c'est une mauvaise action :

Ce est des clers, qui ont laisié sermons Pour i^ucrroicr et pour lucr les gens : Jamais en Dieu ne fust tels homs crcans. Noire chief fait tous les membres doloir.

C'est le pape Innocent III que le poëte désigne par ce dernier vers.

Partout, dans ces temps que l'histoire représente comme grossiers et crédules, régnait une liberté d'esprit en contradiction souvent avec les actes et qui n'empêchait pas le mal, mais le blâmait.

Cette disposition, qui s'étendait depuis le grand seigneur homme d'esprit jusqu'au pauvre jongleur, était plus partagée qu'on ne le croit par toutes les classes de la société. Le grand nombre de livres publiés alors

AU MOYEN AGh. 271

atteste un grand nombre de lecteurs. Avoir k s bibliothèques de vers, qui datent du xii« siècle, il faut admettre que, dans cette vie urbaine et féodale, beaucoup de personnes, des clercs, des ignorants, des femmes, se livraient à cette distraction, et que lire et raisonner sur ses lectures était un vif plaisir fort en vogue. De là beaucoup d'idées devaient se répandre; et la réflexion indépendante naissait au milieu des préjugés qui semblaient encore emmaillotter les esprits. La raison avait déjà ses droits; elle n'est pas une hardiesse d'hier dans notre Europe moderne; les idées de justice et de tolérance ne sont pas une création de l'esprit philosophique; comme elles tiennent au fond même de notre nature, elles reparaissent sitôt que notre esprit s'exerce par l'étude.

Ces premières vues qui sortent de la littérature du moyen âge ne tiennent pas à l'art ; on ne tirera pas de cette époque un livre de plus à mettre dans la bibliothèque choisie du genre humain; mais, en étudiant les ouvrages littéraires qu'elle a produits, on apprendra mieux l'histoire, et on se corrigera de plus d'un préjugé sur les siècles passés.

On serait tenté de croire que dans ces châteaux massifs et dans ces tourelles gothiques la vie était grossière, que sous le harnais nulle élégance sociale ne se mêlait à la rudesse extérieure et matérielle des mœurs; il n'en est pas ainsi; beaucoup de livres de ce temps respirent une sorte d'urbanité délicate et de générosité digne des temps les plus civilisés. Il semble que, presque à toutes les époques de notre moyen âge.

272 LITTfiRATIinF.

soit par une tradition conservée de la vieille société romaine, soit par l'effort d'une heureuse nature, quelques esprits avaient atteint un haut degré de culture morale. Il y a dans les vers de Thibaut telle nuance de sentiment délicat, tel mélange de finesse et de noblesse d'âme, que les siècles les plus ingénieux n'auraient pas surpassé, et qui est sorti cette fois de l'âroe iu poëte.

La langue était encore loin d'avoir un caractère fixe et durable; elle changeait sans cesse. On travaille maintenant beaucoup celte même langue ; on l'altère en tous sens : cependant les écrivains du xvn« siècle sont encore parfaitement et heureusement intelligibles pour nous. Au contraire, du xii« au xiv« siècle la langue subit une grande métarmophose. Sous Louis XII, Yiilon veut faire une pièce en vieux français du temps de saint Louis, et il n'en sait pas les règles. M. Raynouard, avec notre exactitude moderne, relève les fautes que le poëte du xv^ siècle a faites en voulant parler la langue déjà surannée du xiii®.

Tout cela nous avertit d'rtre circonspects dans nos remarques de langue et de goût sur ces vieux monuments, déjà mal interprétés et mal connus dans les époques intermédiaires. Les chansons de Thibaut sont écrites dans cet idiome septentrional de France, fort distinct de la langue du Midi, et où paraît déjà la forme française, avec sa netteté piquante et naïve : on y retrouve cependant une empreinte, un reflet des troubadours : leur langue était celle de la passion délicate, la langue des fêtes et des chants. De plus. Thi-

haut, comte de Champagne et roi de Navarre, avait plusieurs affinités avec le Midi, par son origine et par sa royauté. Thibaut était né de Blanche, fille du roi de Navarre; il fut élevé par une grand'mère qui avait tenu des cours d'amour avec beaucoup d'éclat. Appartenant par son fief de Champagne à la France du Nord, il avait eu de bonne heure, par sa famille, les habitudes gracieuses et poétiques du Midi, et il mêla dans ses vers les génies des deux nations et des deux langues.

A l'époque même que l'auteur du roman du Châtelain de Coucy et de la Dame de Faijel déplorait l'abandon où les ducs et les comtes laissaient la poésie, il^ avait donc un grand personnage, un fils de roi, un comte de Brie et de Champagne, plus tard roi de Navarre, qui faisait force chansons amoureuses ; c'est la première réputation classique, en poésie vulgaire, que nous trouvons dans la France septentrionale au moyen âge; c'est le premier écrivain qu'on cite partout, et dont les vers puissent s'entendre et se lire. Vous savez qu'il se révolta contre la reine Blanche pendant la minorité de saint Louis ; vous savez aus^i que la tradition le suppose épris d'une passion violente pour cette pieuse princesse : plusieurs érudits ont vivement repoussé ce soupçon. Une des meilleures raisons peutêtre qu'on puisse donner en leur faveur, c'est que les vers par lesquels le roi de Navarre aurait célébré la reine Blanche datent d'une époque où elle avait cinquante-six ans. Mais les savants auteurs qui, dans leur respect pour Blanche et Dour l'étiauette, ont nié avec

le plus de force la passion de Thibaut, n'ont pas osé, par le même motif, faire usage d'un argument si simple. Thibaut a donc eu le tort de se révolter contre Blanche, régente de France; il a eu le tort d'entrer dans une ligue avec le duc de Bretagne et avec le comte de Boulogne ; mais il n'est pas coupable de vers adressés à la reine Blanche; ces vers n'étaient pas destinés pour elle; quoi qu'il en soit, ils respirent une naïveté aimable ; les expressions ont une grâce qui n'a pas tout à fait vieilli ; enfin la principale règle de notre poésie, le mélange alternatif des rimes masculines et féminines, s'y fait déjà sentir. Observée d'abord dans les chansons, il semble que cette règle eut pour origine l'instinct musical; mais de là, elle passa dans tous les genres de poésie, et fut dictée par le goût ; c'est le plus grand progrès que fit le mécanisme de nos vers. Thibaut n'observe pas souvent cette règle, mais il la devine et s'en sert à propos. Malgré la rudesse de la langue (ïoil, quelques-unes de ses chansonnettes ont une douceur élégante qui ne serait pas indigne des troubadours, et qui, de plus, est déjà toute fran- ;aise. On peut^en détacher des stances qui, lues devant vous, sembleraient appartenir à une époque plus avancée de notre langue :

J aloie, l'autre ier, errant,

Sans compaignon, Sor mon palefroi, pensant

A faire une chançon, Quand je oi, ne sai comment

Es un buisson,

La vois dou plus bel enfant

K'onqucs vist nul hom, Et n'estoil pas enfcs si

N'eusl quinze ans et demi; Oncques nule rien ne vi

De si génie façon.

Ailleurs le mélange régulier des rimes se joint à l'élégance de l'expression :

L'autre nuit, en mon dormant

Fus en granl doulance, D'un jeu parti en chantant,

Et en granl balance.

Quant amours me vint devant, Ki me disl, que vas qucrranl?

Trop as corage movant;

Ce te vient d'enfance.

Voilà donc, au commencement du xiii« siècle, la langue française toute faite et semblable à la nôtre. Depuis lors elle s'est développée par un progrès constant vers la clarté, la précision, la justesse. Mais elle existait déjà. Elle a gardé dans la suite l'emploi des formes ingénieuses que, dès le xiii" siècle, l'alliance du génie méridional et de la langue des Trouvères donnait aux chansons d'un comte de Champagne, roi le Navarre.

Ce progrès de la langue, à une époque si reculée, est remarquable dans la prosc,comme dans la poésie. Partout, c'est par les vers que commence la littérature; mais c'est par la prose que la littérature se tixe.

et que la langue se décide. Cette même époque qui vit naître Thibaut, comte de Champagne, le premier chansonnier parmi les rois, vit naître le premier nar rateur éloquent et naïf en langue vulgaire, Joinville. Plus d'un motif m'autorise à réunir ces deux noms. Joinville avait été élevé à la cour de Thibaut; c'est là qu'il avait, dès l'enfance, puisé quelque chose de cet esprit conteur desTroubadours, qu'il porta dans l'histoire : là il avait pris cette liberté d'entretien et cette vivacité moqueuse qu'il conserva près du pieux Louis IX, sans trop scandaliser le saint roi. Amusé par la gentillesse du jeune sénéchal de Champagne, saint Louis le mettait quelquefois aux prises avec Sorbon, le fondateur du collège de Sorbonne, un des hommes les plus graves du temps, et riait quand le docteur était déconcerté, désarçonné par les plaisanteries du jeune chevalier.

Joinville s'était croisé, malgré quelque chose de protane et de léger qui était en lui ; il s'était même croisé avec toutes les pieuses précautions du temps. Il avait fondé, avant de partir, une messe anniversaire pour le repos de son âme, s'il venait à mourir. Il avait de plus engagé ses terres, ses châteaux, et fait argent de toute main; il était sur la flotte du roi, qui souvent conversait avec lui. Saint Louis mettait l'entretien sur des sujets dignes de gens qui vont à la croisade. « Sénéchal, lui dit-il un jour, quelle chose est-ce que Dieu? — Sire, c'est si souveraine et bonne chose, que meilleure ne peut être. — Vraiment, c'est moult bien répondu; car cette réponse est écrite en ce livret que

je tiens en ma main. Autre demande vous ferai-je ; savoir : Lequel vous aimeriez mieux être lépreux et ladre, ou avoir commis et commettre un péché mortel?— Et moi, raconte Joinville, qui oncques ne lui voulus mentir, je lui répondis que j'aimerois mieux avoir fait trente péchés mortels que d'être lépreux. » Cette repartie est peu grave, sans doute : maître Sorbon ne l'eût point pardonnée au jeune sénéchal. Mais ce qui appartient à l'histoire, et ne se peut trop remarquer, c'est l'impression de ce libre discours sur le bon roi saint Louis :

« Quand les frères furent départis de là, il me rappelle tout seulet, et me fît seoir à ses pieds, et me dit : Comment avez-vous osé dire ce que vous avez dit? et je lui réponds que encore je le dirois. Et il va me dire : Ha! fou musart! musart, vous y êtes déçu; car vous savez qu'il n'est lèpre si laide que d'être en péché mortel. Et vous prie que, pour l'amour de Dieu premier, et pour l'amour de moi, vous reteniez ce dit en votre cœur. »

N'est-elle pas admirable la bonté de ce roi et de ce saint, qui, tout roi et tout saint qu'il est, ne se fâche point de la réponse du jeune homme, laisse les témoins se retirer, et ne le réprimande que lorsqu'il est seul avec lui? On n'a jamais dit cela dans le panégyrique de saint Louis, bien qu'on en fasse un chaque annéCjdcpuis plus d'un siècle.

Dans l'ordre des temps, le récit de Joinville est peut-être le premier monument de génie en langue française. J'entends par génie un haut degré d'^rigi-

nalité dans le langage, une physionomie particulière et expressive, quelque chose enfin qui a été fait par un homme et n'aurait pas été fait par un autre : c'est le livre de Joinville. Celte facile et vive gaieté , supportée ou plutôt aimée de saint Louis, se répand sur le récit, et l'anime de ce tour d'esprit que la Fontaine appelait enjouement. Ces aventures si sérieuses de laTerre sainte, il ne les raconte pas avec indifiérence ; il en est ému, il en souffre : cependant son courage et sa gaieté se conservent, et font ressortir encore l'héroïsme du roi, dont il est le plus fidèle, le plus gai conseiller, le plus sincère historien. Il combattit souvent près de lui, et fut mêlé à tous les grands périls. A Alep, il donna librement son avis, et contredit le roi. Il se tenait à l'écart, craignant de Tavoir ofœnsé, lorsqu'il sentit une main se placer sous ses yeux; il entrevit un gros rubis que portait le roi, et reconnut encore mieux le prince à quelques paroles pleines de confiance et d'amitié.

Joinville, si aimé de saint Louis, revint avec lui de la croisade ; il retourna dans ses terres de Champagne, et recommença tranquillement la douce vie de seigneur. Mais quand saint Louis, tourmenté d'un nouveau désir de croisade, partit pour Tunis, le sénéchal ne voulut plus le suivre : saint Louis ne s'en fâcha pas. Bientôt Joinville apprit avec douleur sa mort. Il déposa dans une enquête pour la canonisation du roi; et, comme vous le voyez, il avait beaucoup à dire. Ensuite,il écrivit l'histoire de saint Louis. Le texte original, longtemps perdu, a été retrouvé, bien qu'on y

puisse supposer de fréquentes altérations telles qu'on avait coutume d'en faire successivement, au moyen âge, dans les copies nouvelles des manuscrits en langue vulgaire. Parmi ces variantes, nous ne choisirons ^le texte le plus ancien qu'autant qu'il pourra facilement être saisi par cet auditoire. Il y a d'ailleurs un charme de naturel qui s'est conservé dans la diversité de ses versions, et qui est le cachet primitif de l'ouvrage. C'est par là qu'on peut expliquer le caractère prématuré de quelques expressions de Joinville, qui semblent encore toutes fraîches et toutes nouvelles : tant elles étaient heureuses et impossibles à remplacer ! Cette remarque s'appliquerait à d'autres ouvrages où la supériorité de l'écrivain lui a fait, pour ainsi dire, anticiper d'un demi-siècle le progrès naturel de la langue, en lui donnant tout d'abord les expressions qui ne passent pas, celles qui sont à la fois les plus expressives et les plus courtes. Il en est ainsi de Joinville; la vive imagination et en même temps l'imagination ignorante de cet ingénieux chevalier lui a donné des paroles qui ne peuvent s'oublier. Tout est nouveau, tout est extraordinaire pour lui : le Caire, c'est Babylone; le Nil, c'est un fleuve qui prend sa source dans le paradis. Il a de ces notions particulières sur ])eaucoup de choses; mais, quant aux faits ivéritables, on ne saurait trouver plus naïf témoin. On dirait que les objets sont nés dans le monde le jour où il les a vus; il les décrit avec une merveilleuse précision de langage, sans rien altérer. Il les décrit comme Hérodote, mieux que lui peut-être; car lléro-

dote était déjà savant: Joinville, Dieu merci, ne Test pas du tout.

Comme c'est la première fois que nous trouvons un type de génie dans cette époque lointaine, arrêtonsnous un peu. Joinville part-il pour la croisade, ses émotions pieuses ne sont pas très-fortes ; il ne les a pas chargées. Mais, il faut repasser devant son château ; et là , comme il a le cœur tout ému , il le dit :

4insi que j'allois de Bleicourt à Saint-Urban, qu'il me falloil passer auprès du chastcl de Joinville, je n'osai oncques tourner la face devers Joinville, de peur d'avoir trop grand regret, et que le cœur ne me faillît de ce que je laissois mes deux enfants et mon beau chaslel de Joinville , que j'avois fort a», cœur.

Puis quand il monte sur un vaisseau, il faut voir son admiration du vaisseau et de la mer, et de quelle façon le merveilleux de la croisade commence pour lui, au moment de quitter le port :

Nous entrasmcs au mois d'aonst, celui an, en la nef à la poche de Masseille, et fut ouverte la porte de la nef, pour faire entrer nos chevaulx, ceulx que devions mener oullrc mer. Et quant tous furent entrez , la porte fut rcclousc et cstouppée, ainsi comme l'on vouldroit faire un tonnel de vm : pour ce quant la nef est en grant mer , toute la porte est en cauë. Et tantosl le maistre de la nau s'escria à ses gens, qui estoienlaa bec 1 de la nef : « Est votre besongne preste? Sommes-nous à point? » Et ifz dirent que oy vraiemcnt. Et quand les prebstres et clercs furent entrez, il les fist tous monter au chasteau de la

* La proue.

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nef, et leur fist chanter au nom de Dieu, que nous voulsit'tbien tous conduire. Et tous à liaulle voix commencèrent à chanter ce bel hymne : Veni , crealor SpirUus , tout de bout en bout. El en chantant, les mariniers firent voille de par Dieu. Et incohlinenl le vent s'entonne en la voillc , et lantost nous fist perdre la terre de vcuc , si que nous ne vismes plus que ciel et mer; et thascun jour nous esloignasmcs du lieu dont nous estions partiz. Et par ce veulx-je bien dire, que icclui est bien fol, qui sceut avoir aucune chose de l'autrui, et quelque péché mortel en son âme, et se boute en tel dangier. Car si on s'endort au soir, l'on ne sceit si on ne se trouvera au malin au dessous de la mer.

On ne commente pas cet admirable natm-el. Né en 4223, parti jeune pour la Croisade (4248), Joinville, de retour, après sept ou huit ans de rudes épreuves, survécut plus de cinquante ans à son bon seigneur, qu'il s'excusa de suivre à la croisade de 1270, cL dont il vit canoniser la mémoire et célébra la fêle de 1297 à 1319. Dans cette vie de 96 ans, à quelle époque faut-il placer les mémoires du sénéchal? On croirait volontiers qu'il y pensa et en devisa toujours, et qu'il les écrivit dans sa vieillesse dernière. De là cette saveur d'âme qu'on y respire.

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