‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON

Influence de la constitution politique sur Téloquencc judiciaire. — Éloquence judiciaire des Anglais. — Motifs de cet examen. — Procès politiques portés devant la chambre des lords. — Affaire de Hastings, gouverneur de Flnde. — Discours de Sheridan à la chambre des communes pour appuyer Taccusation. — Formes de la poursuite. — Discours de Shedan et de Burke devant la chambre des lords. — Procès civils et criminels devant le jury. — Erskine. — Esquisse de ses opinions et de sa vie.

Messieurs,

Nous sommes rentrés en Angleterre pour entendre de loin le retentissement terrible encore de la révolution française. Nous avons assisté, dans la chambre des communes, à ces premiers débats où le nom de la France animait si vivement les orateurs. Ce nom, invoqué ou maudit, nous le retrouverions sans cesse dans la vie parlementaire de Fox et de son rival. La France! ce fut là le cri de guerre de Pitt et son prétexte de pouvoir. Le spectacle continu de cette haine vous lasserait plus qu'il ne vous offense. De trop longues analyses justifieraient le reproche que Ton m'a fait d'une admiration complaisante et partiale pour le génie de Pitt. Cependant, pour échapper à ce reproche, je ne veux pas tronquer, mutiler de si grands souvenirs ; je ne vous en tiens pas quittes , nous y reviendrons encore et longtemps.

Mais aujourdliui, Messieurs, comme faime mieux manquer de méthode que de variété, je vais, par une digression naturelle, vous occuper d'un autre sujet que réloquence politique : nous parlerons de Téloquence judiciaire, telle qu'elle se développe sous Finfluence de la libellé.

Nulle part cette puissance de la liberté qui, fondée sur les lois, entretenue par les assemblées, vivante dans les mœurs, se mêle à tout dans un pays ; nulle part cette âme et cette voix de la société politique n'agit et ne retentit avec plus de force que dans le débat judiciaire.

Entre les tribunaux d'un gouvernement absolu et ceux d'un Ëtat libre, la différence est incalculable. Une distance non moins grande sépare les tribunaux modernes des tribunaux antiques. Une chose vous a frappés dans les souvenirs de l'antiquité, c'est qu'aucune règle sévère et précise ne dominait la justice, c'est que la justice était la volonté du juge, emportée d'assaut par l'éloquence de l'orateur. Artifices, séductions, menaces, haine, envie, tout ce que la passion peut employer de forces et de levier contre la raison, telles étaient les armes naturelles du combat judiciaire.

Je ne parle que de l'antiquité républicaine, et non de ces temps de l'empire où il ne restait, à l'appui de Tinnocence, ni liberté ni morale. Alors la défense était interdite comme une révolte; il n'y avait plus que l'éloquence de la délation, s'acharnant sur un malheureux accablé par le pouvoir et par la loi. Sous l'empire même de Yespasien, le sénat jugeait à mort des accusés sans défenseurs.

Au contraire^ dans les Ëtats libres de nos temps

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modernes, le caractère essentiel de la justice, c^est d^âssurer à Taccusé toutes ke sau^vegairdes de la dô^ fense et de la publicdlé, c'est de njeniployer enverodui •fu'un langage calme et modésë. Le isnmr do ll'ék>qaence, c'eBt depvéaumerlejuge in^artiaU ide parler à sa raison, à sa conscience, et de n'e&oiter eo •lui'qw ramourde la vérité, ouda moins quetdes passkosfesgénéreuses-et inenveillaotes.. Nulle part 'Ce caractèâre sue ^e monÉxe annac phis tl*éclat ^et ee denoir fn'ast nûeos^ remidi que dai» le barreau -aurais : c'œt >là mu tiAve tde gknire. La gloire de réloqofiooe ne lui nfgfiartÂeaBKt pas au même degré. D'autres peuples 4>ousient h ûcit (égard surpasser :Ies Anglais; imais •cetie haute impartialité, cette probité de oanviotion^ce eateoe coBseid»oîeux du juge, des jurés, ide Viomcai deJa Qeuroxme^ «cette dignité simple deJadéfenae^ oe sont Jà^des.altôèiutstiiialiénables de la justice anglaiscL

Dcnofô iine;ciffccmfitance.oependant, Jffesaieufs, ceilantgage modécé de ïaceusaHon, «ce respect de Taecusé, •qui distingue iles.ldbmiaux anglaia,ie6t singulièriemcmt altéré:: eW lorsque la passion politique et parleu^fi» tBÎBe'infipine et .dirige Le prooèa. Mais.al«>r&iL6 .teibonjal -est^i ék^ Jestfbrmfisisi j^iratôolûcea, queJa i^iolenoe passionnée de Tattaque laisse encore à la justice tCAlte BOfD impartiatilé majestueuse. Deux formes , de juatice ^KisfaNii pour les Anglais : cette |)uatioe peilUique qui s'attacbe à:ci»*tarnspiéveBiifi,<etq]uJ„par roirgane^de h. ohambre (des HMMnmnnes, les ^tradjuil devant ia febraftbre des lords.; ^celle jn^tiee commune, popuIaiis£\, -natuoelle, qui <appaslienit«à tout .oitOQ^en anglais, et lui assure le jugement dn^iartial de douze de ses égaus*

Il faut le dire, cette première, cette solennelle ^us- Hœ, cette justice lurivilégiQa, rendue par la fibai&bre

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des pairs et demandée par la chambre des communes, elle n'est pas exempte de passions ; car c'est Je zèle de parti qui presque toujours lui donne naissance.

Ainsi, soit que, dans une crise violente delà constitution anglaisa, les voix âpres et menaçantes de la chambre des communes viennent demander la tête de Strafford, trop fidèle conseiller du pouvoir arbitraire ; soit qu'à une époque récente de civilisation plus douce et de liberté paisible, Fox, Sheridan, Burke coalisent leurs talents pour dénoncer et poursuivre les injustices de Hastings, gouverneur de Tlnde, il faut l'avouer, une passion, une partialité digne de Rome et d'Athènes, une insidieuse véhémence sont les armes de l'accusation.

Nous commencerons par ces accusations solennelles poursuivies au nom des communes devant la chambre des lords, et dont l'animosité Tappella les.débats judiciaires des républiques anciennes.

Le procès de Strafford, tout empreint des passions violentes du temps, est plutôt un acte sanglant de révolution, qu'un exemple des procédés de la justice, dans un pays libre. D'siilleurs, dans cette cause mémorable, l'acharnement des accusateurs fut sans éloquence et sans génie. L'habileté haineuse de Pym ne se retrouve plus aujourdliui sous la diffusioù méthodique de ses longues diatribes. Le temps a glacé cette argumentation .puritaine. Dans ce débat, l'accusé, la victime, le coupable jpeut-étre, Strafford seul .fut éloquent. Mais nous ne voulons pas étudier en passant, et comme un épisode oratoire, cette .grande question historique. Choisissons de préférence, dans l'époque moderne, et régulièrement agitée, qui nous occupait tout à rheure sous la domination parlementaire de

Wi LITTERATURE

Pitt, Texemple d'un grand intérêt judiciaire débattu dans les deux chambres d'Angleterre. Arrêtons-nous AU procès de Hastings. C'est un monument curieux des mœurs et de la politique anglaise. L'ardeur et la solennité de l'accusation, les délits de l'accusé, les pièces mêmes du procès, la lenteur de l'examen et l'indulgence partiale du jugement, tout est caractéristique et propre à l'Angleterre. Pour théâtre à de pareils débats, dans nos temps civilisés, il faut un pays à qui la puissance maritime ait donné quelque chose de l'esprit envahisseur des anciens Romains ; un pays qui, librement gouverné au dedans, tyrannise au dehors, et livre à d'avares gouverneurs ses lointaines conquêtes. Il faut ce monde si riche de l'Inde à piller et dévorer; et pour que l'intérêt national, malgré le talent des accusateurs, ait entouré et protégé le coupable, il faut ce dur égoïsme d'un peuple commerçant et dominateur.

Aujourd'hui, les parjures, les rapines, les crimes qui ont affermi la puissance anglaise dans l'Inde, ont disparu dans la grandeur de l'entreprise achevée. Quand on voit ce vaste continent, ces cent millions d'hommes maintenus en repos et en obéissance par les délégués d'une grande compagnie de marchands sous l'influence de l'empire britannique; quand on voit cet ordre régulier qui a succédé aux dominations absurdes et féroces deis princes mahométans, et relevé par un joug meilleur les paisibles habitants de ces climats ; quand on examine cette politique semblable à celle des Romains, qui n'a pas violemment renQué les coutumes, les usages, les lois des vaincus, n'a point tourmenté leurs consciences; quand on pense que toutefois ce vaste continent s'est pro-

gressivement humanisé, qu'on a brûlé moins de^ femmes, que des brames mêmes, éclairés par la raison de FEurope, ont écrit dans leur langue contre cette barbarie, qu'une justice exacte a été assurée aux habitants avec le maintien de leurs lois antiques, que ces peuples se sont accoutumés à y mêler les formes tutélaires des tribunaux anglais, que le code des Hindous et quelques débris des lois mahométanes soigneusement recueillis, ont été appliqués par des jurés indiens; et qu'ainsi ce que la civilisation a de plus favorable pour la liberté s'est introduit parmi ces nations immobiles qui n'avaient pas changé depuis quatre mille ans, on a certainement besoin d'admirer ce grand ouvrage de la politique et de la puissance européennes. Mais remontons un peu dans le passé. Que de flots de sang répandus! que de princes mahométans, indiens, n'importe, trahis, dépouillés, massacrés ! que de noires iniquités froidement commises ! Puis cette dérision sin gulière de la fortune 1 cet exemple, unique dans l'histoire, d'une justice de conquérant, d'un brigandage à main armée exercé par une compagnie de commerce qui ruine une province, confisque un empire, afin de compléter le dividende de ses sociétaires.

Tel fut longtemps le caractère de la domination des Anglais dans l'Inde. Toutefois, malgré cette solidarité qui attachait la nation aux intérêts de la compagnie et l'enrichissait de ses exactions, plus d'une réclamation humaine et courageuse s'était élevée dans le parlement contre les injustices des officiers anglais dans l^nde. Déjà Clive avait été accusé. Clive qui, pour son compte, intègre et désintéressé, ce me semble, avait, au nom et au profit de la compagnie des Indes, déployé toute

la rapacité d'un brigand. Mais souvenez-vous de Cor- IV. i2

tes, si grand homme d'ailleurs ; quand y dus lisez la conquête du Mexique, écrite par des admirateurs, par des complices de Cortès, quand vous lisez les lettres mêmes de Certes, éloquentes comme les récits de Cesar, n*y Irouves^vous pas mille av^uix n^fs id'une cruauté avare et aàtucieuse ? Un motif explique tout : ridée.que des hommes paiens.etconqui&étaieQt à peine des hommes. C'était sans doute cette barbave idée qui, effaçant d'une âme généreuse Je sentinnentAi justei, lui faisait croire que la justice et l-bumanité n^étaient^pas obligatoires envers de malheureux idolâr très.

Dans un temps.plus civilisé, un sentiment de même nature, .le.mépiris,pour d^es hommes ignorants et simples, a fait < en partie les cruautés du colonel <Glive. Seulement, ces cruautés commises icn ^pleine^civilisa^ tion, ces barbaries atroces exécutées> sans fanatisme, et mêlées à^cette gloire (de philanthropie que réclame TÂngleterre toutes lesiois que cette gloiretne-contearrie^pasitrop sonântérdt, fonneniunsooaiiçasteiplus rè» voltant et plus t>dteux«

.Clive accusé avait étéidéfendu parsacbauteur d'Âme par la fierté de ses réponses, ^edfin par •sa pauvreté, qdi attestait que, s'il fut un vainqueur impitoyable, il était un* spoliateur incorruptible, etqu64Soniavare:fi(téiité avait enrichi la compagnie des dndes sans viea prendre pour>lui-»méme*

;Mais, quelques annéesiaprès^ une aecusirtion .plus forte ^à'éleva contre un >autre goiweimeiir .de rJnde« dont la gloire imilitaire.avéit moins d'éclat,;et dontles violeniîes .étaient dénoncées par de plus redoutables / adversaires :• ce fut le&meux Hastings. «Quels étaient^ sesdélits? Je ne puis extraire iai ^toutefides pièces de

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cet immense procès; mais un ou deux faits suffiront pour en indiquer le caractère.^

Hastmgs, maître de Tlnde, au nom de la compa* gnie, tenait sous son empire de petits princes mahométans, de la race de ces Hogote dévastateurs d*uae moitié de Tunivers; c'étaient le ro/a de Bénarès^, le raja dVude, et' vingt autres. Tous ces princes dévaluât payer un gros tribut à la compagnie; telle était la pfj^ mière condition de Talliance ; et puis, quand il y avait quelque déficit dans la caisse de la compagnie, quand la récolte ou la vente du eoton avait été moins^ pnoductive, on retombaitsur les alliés, on leur demanvdaît, sans formalité, un supplément d'impôt. Oii' se servait d'eux aussi pour exercer des extorsions iadi<^ reetes sur le peuple. Us étaient d'abord employés comme instrum^its, puis comme comptables de la compagnie. On leur prenait leurs trésors-;, on les obiih geait de prendre l'argent de leurs sujets, et on leur reprenait cet argent, comme tour propre trésor..

HastingS) à la fin de Tannée, au momeatoiv il légfauft ses comptes, vit qu'il lui manquait 50 miUien&. Ailors il se mit en marche, avec quelques centaiues d'Aiugla«is> vers la ville sainte, la ville saer-ée de BénAvès^ afifo; de visiter un de ses aUiés.

Sur Tordre de trouver imméâiat«mant te& KO' miililioRs, le fidèle, allié se trouble, s'embarrasse^ s'escuee. Avec ime audace* tout à fait à la Goriès, Qs»tin0i &V venture presque seul dans la ville de Bénaràs; etees pauvres Hindous^ si faiblet , ei indoleats,. ai tiinid^i qu'ils soient, ont une velléité de cammeneement de révolte. Mais bienlôt les sabres et les fusils aillais abattent toute résistance. La forteresse et tous les tsé'^ sors du raja sont pillés. Hais les soldats anglais, ma^

gré leur discipline vantée, prétendirent avoir pillé cette fois pour leur compte; et tous les trésors furent perdus pour Hastings et pour la compagnie.

Il fallait cependant trouver les 80 millions qui manquaient au budjet. Hastings projette alors de marcher vers un autre de ses alliés, le raja d*Oude, Ce prince avait une mère et une sœur , les princesses Begoum. Ces noms , un peu bizarres , ont tant figuré dans le procès, qu'ils vont nous devenir familiers.

Retirées dans Fasiie du Zennanah (ce sont les harems de rinde) , les Begoum avaient d'immenses richesses , que rimagination cupide des Anglais grossissait encore.

Hastings accuse ces femmes timides d'avoir conspiré contre la puissance anglaise et fomenté la sédition de Bénarès. Sur ce prétexte, il charge le propre frère, le propre fils de ces princesses, le raja d'Oude, de les punir en son nom, de les dépouiller de leurs trésors. Des soldats anglais sont donnés pour auxiliaires à ce fils envoyé contre sa mère. Le raja partit pour cette honteuse mission. Il s'empara sans obstacle de la ville et du palais des princesses ; mais le préjugé de Flnde, auquel les Européens mêmes s'étaient insensiblement habitués, arrêta les spoliateurs à la porte du Zennanah, plus inviolable encore que les sérails mahométans. Hastings alors fit saisir deux vieux eunuques , confidents des Begoum, et les fit mettre à la torture, jusqu'à ce que les princesses épouvantées aient livré leurs trésors. Cette expédition rapporta SO millions. Après s'être ainsi servi du fils pour dépouiller la mère, Hastings se joua cruellement de ce misérable allié et lui enleva ce qu'il lui avait assuré par un traité , pour salaire de son obéissance. Si ce mélange de fraude, d'avarice et de lâcheté vous paraît moins odieux encore que les cruau-

lés inouïes du proconsul romain, songez à la différence des temps, au progrès de la civilisation et des mœurs, et vous avouerez que le crime n'est pas moins grand.

Tels étaient, Messieurs , les faits que les orateurs les plus éloquents de l'opposition anglaise dénoncèrent à la chambre des communes, pour être poursuivis devant la chambre des lords.

Burke proposa d'abord l'accusation de Warren Hastings, comme prévenu de haute trahison. Cette motion, développée avec beaucoup d'éloquence et soutenue par Fox, fit plus d'impression sur la chambre des communes qu'elle n'eut de popularité dans le public. L'intérêt anglais, le zèle commercial, le mépris pour les vaincus, la faveur naturelle pour les victorieux et les habiles, tout cela protégeait et enveloppait Hastings. Les esprits ne furent un peu échauffés, dans l'intérêt de la justice et de l'humanité, que par léloquence de Sheridan. Consultons les témoignages contemporains sur l'effet immédiat de son discours.

Pendant cinq heures et demie, M. Sheridan, par une improvisation d'une beauté sans exemple, commanda Fattention et Tadmiration générale de la chambre, qui était singulièrement nombreuse. Il unit à la force d'argumentation la plus convaincante, la plus lumineuse précision de langage, et le plus admirable mélange de gravité, de grâce, de plaisanlerie, de pathétique, de colère. Tous les préjugés furent successivement vaincus par cette combinaison de tant de talents réunis. Les auditeurs furent tellement fascinés par Téloquence, qu'au moment où M. Sheridan s'assit, la chambre entière, les députés, les pairs, les étrangers éclatèrent en un tuirxulte d'applaudissements, et, par une forme d'approbation inusitée dans la chambre, battirent plusieurs fois des mains. M. Burke déclara que l'on venait d^entendre le plus merveilleux effort d'élo*

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quence, de logique et d'esprit réunis dont il y ait souvenir. M. Fox dit que tout ce qu'il avait jamais entendu, tout ce qu^il avait jamais lu, comparé à ce discours, s'évanouissait comme un nuage devant le soleil. M. Pitt reconnut que ce discours avait surpassé toute Téloquence des temps anciens et des temps modernes, et qu'il offrait l'exemple de tout ce que le génie et fa'rtpo'uvatent fournir potfr agiter et dominer les âmes.

Cette impression fut si vive, que la chambre restait dans tBve sorte d'ëbtouissemeiit et de stupeur; un^amide M. Hasdngs essaya vainetnent de foire entendre quelques mots et se rassit. Plusieurs membres déelarèreiil que, venus avec une disposition favorable à Taccusé, leur esprit avait été comme éclairé d'ufte lumière irrésistible. Quelques autres demandèrent un intervalle avant de prononcer, se défiant de l'extrême puissance qui venait d'être exercée sur eux.

Hi Fox et M. Taylor répondirent qu'il était peu convenable et peu parlementaire de retarder un vote à cause même de la forte conviction opiérée dans l'es esprits.

Mais Pitt, qui n'était pas fâché de prolonger ce procès et aimait mieux voir l'ardeur éloquente de l'opposition s'épuiser sur le gouverneur de Flnde que sur le ministère, appuya la demande d'ajournement avec des termes ingénieux et flatteurs pour Tamour-propre de Sheridan. Il déclara qu'avant de rien décider, il fallait 86 donner au nK)ins le temps de sortir du cerele de Imh chanteur.

Voilà donc Sheridan très- satisfait de son triomphe, et la délibération rem^e. Enfin la chambre vota l'aô- €as^ton : mais plusieurs années s'écoulèrent avant le jtrgemént.

Malheureusement cet admirable discours que vous attendez, que vous voulez comparer avec les éloges excessifs de Fox, de Burke, il est perdu, il n'existe plus, il s'est évaporé. Sheridan, qui souvent travaillait avee

wn som spirituel et minutieax , Sberidan qui impro • visait peu, improvisa cette fots : «fest-à-dîtc tfwe profonde étude avait mis so«^ ses yettx tous les Taris, tous tes détails, tout le système poYitkfue de Flnde ; peiltéere même avait-ifl prémédité les principaux points de son discours ; mais le discouors entier jaillit d'inspiration.

On peut le croire, avec cette vive et heureuse wature, animée perr 4a chaleur du débat , par réleclricité d'an grand auditoire, par Faction soudaine qu'il exerçait et par cette puissante réaction de la parole sur Forateur lui-même, Sherïdaii s'emporta bien au deM de ses preâiières pensées, 11 dédaigna ses notes et fut entraîné par le hasard de son génie.

Sberidan, le 7 octobre 1785, a donc été le plus élo^ quent des hommes , au jugement de ses compatriotes et de ses rivaux. Il faut y croire de confiance, car nous ne pouvons le vérifier. De ce long et admirable discours, il n'est resté qu'un faible débris ; tfest un extrait inséré dans YAnnual Register, extrait fort court en style indirect et sans couleur.

Je croirais que Sberidan fut lui-même embarrassé du prodigieux succès de son discours , qu'il eut peur de sa gloire. Il était paresseux et distrait. D'ailleurs, il savait sans doute que retoucher des paroles dites, corriger à froid la vive inspiration du moment, est un travail difficile, obscur et ingrat, qui donne autant d'impatience que Fon avait eu de verve : il l'abandonna. Peut-être fitriï bien. 11 aurait eu feeau raccommoder, embellir son discours accidentel, il n'aurait pu retrouver cette séduction immédiate , cette vive fascination que produit la parole , cet éblouissement volontaire , cette association des auditeurs au triomphe de Fora-

leur improvisant, ce partage de ces émotions, cette création commune, pour ainsi dire, qui met une sorte d'égoïsme dans leur enthousiasme. Tout cela meurt, disparaît sur le papier : il reste des beautés éteintes et des fautes visibles. Sheridan ne voulut pas publier ses paroles, et il les laissa se perdre pendan t qu'elles étaient admirées.

Maintenant, essaierons- nous de conjecturer, par quelques faibles restes, ce que la parole primitive dut avoir d'original et de puissant?

Parmi les parcelles desséchées de son discours, voici un fragment où Ton sent vibrer Tâme de Forateur. Par une rencontre assez remarquable, on tâchait de justifier Hastings à peu près comme Cicéron rapporte qu'on défendait Verres. On disait : Oui ! il a opprimé les sujets de Fempire ; oui ! il a dépouillé les vieilles prin» cesses de llnde qui gardaient des trésors inutiles; il a fait mettre à la torture quelques esclaves fidèles ; mais c'est un esprit supérieur, c'est un grand général :

Boni imperatoris nomen objicitur.

Sheridan repousse cette apologie avec la même vigueur de raisonnement et de moquerie que Cicéron opposait aux admirateurs du talent militaire de Verres :

Pour apprécier, dit-il, la force d'une telle défense, il suffit de considérer en quoi réside cet imposant caractère de grandeur et de génie. Ne doit-on pas seulement le reconnaître dans de grandes actions dirigées vers de grandes fins? Cest là que je place la grandeur véritable. Il y a, je le sais, une autre espèce de grandeur d'esprit, qui consiste à exécuter hardiment une mauvaise actiou et à poursuivre avec audace un but odieux; mais les actions de Hastings n'oat ni Fun ni Fautre de

ces caractères, pas môme le dernier. Je ne vofs rien de grand, de fort, de hardi dans ses mesures et dans son esprit. Au contraire, il a poursuivi le but le plus coupable par les moyens les plus vils; il a toujours tyrannisé, ou trompé, ou menti; il a été tour à tour Denys le Tyran et Scapîn. Autant on pourrait comparer le rampement tortueux d*une vipère au vol droit de la flèche, autant on peut comparer la basse duplicité et Tambition sanguinaire de Hastings à la générosité hardie d'un grand dominateur. Je ne vois dans tout ce qu*il a fait qu'une masse hétérogène de qualités contraires, et rien de grand que ses crimes, et ceux-ci rabaissés encore par la petitesse de ses motifis, etc., etc.

Sheridan continue cette vive attaque par un sarcasme qui m*étonne dans la bouche d'un Anglais; car ce sarcasme peut aller plus loin que Hastings , et atteindre presque la nation entière dans ses habitudes et son génie :

Je me souviens d'avoir entendu dire à un savant et honorable gentilhomme, M. Dundas, qu'il y avait dans la constitution et dans la forme de la compagnie des Indes quelque chose qui communiquait à toutes ses opérations les principes sordides de son origine, quelque chose qui mêlait à l'administration politique et môme aux entreprises les plus hardies la mesquine avidité d'un brocanteur et Faudace d'un pirate. Ainsi, dans leurs transactions militaires et civiles, on voit les membres de la compagnie envoyer des ambassadeurs qui mettent à l'enchère, et des généraux qui font le commerce. Nous avons va une révolution faite par déposition de témoins assermentés. Une ville est assiégée pour le payement d'une lettre de change^. un prince détrôné pour établir la balance d'un compte. C'est; ainsi qu'ils ont fait un gouvernement qui unit à la majesté dérisoire d'un spectre sanglant les petits trafics d'un marchand, et qui, tenant un gourdin dans sa main gauche, vide les poches de sa main droite.

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Cette Lrduffontiepie véhémtente, ces dërisiôïis des guen^esoommerdfties et de la domination' mercantile dtes Angtate, voilà lie passage le plus curieux qui nous rèstede ce disCôtirs si vanté î'Sheridan avait dignement tierminé parutte invocation éloquente à la justice des cbïïimUnes :

Vous ne pouvez, dit-il, concevoir quelle serait la joie de ee peuple délivré ; vous ne pouvez entendre les cris d'allégresse qu'un vote de cette chambre ferait pousser dans ce vaste coor tinent de Tlnde. Que la Grande-Bretagne montre sa force ai» nations; qu'elle étende son bras au delà des mers, et que, par un signe de sa volonté, elle sauve de la destruction' tant de millions d'hommes éloignés d'elle. Croye»>vous que les béoé^ dictions de ce peuple sauvé se dissiperont da]l6^^air? Non : c'est le ciel même qui deviendra votre débiteur ;. c'est lui <|«i recevra les acclamations de gratitude et de reconnaissance^ les prières et les bénédictions de ce peuple entier. C'est dans cette confiance, monsieur l'orateur, que je demande que Warren Hastings soit accusé devant la chambre des pairs* J^'ai dit^

Ce procès V ^i n'est que politique devant la chambre des eommunes, ce projet d'aceusation qui, adopté par elle V n'est qtt'tilne senlence morale portée sar'Ifestli^; va devenir u^ vrai débat judieîaire enarrivant à la barre' de la chaïUbré des tords. îcï, permettez quéfques d'étâtite nécessaires.

La chambre des communes nomma, suivant Tusage, un comité pour diriger et soutenir f accusation qia*elle» ihrait décrétée. Ce comité choisit des orateurs peu* perten la parole devant les pairs. Les principaux bkt0M Sheridan et Burke«

Appès un délai' fort kmg , la ehaanb^e des pairs se réunît dans la grande salle de Westmin-^er. Sherirfarf

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parait à'iatbarre pour exposer Taccusation au nom.de/i communes d'Angleterre.

Vous savez que, dans la.pratique anglaise, rien n^e^t plus rare que de pareilles accusations. Le droit d'ac^ cuser les ministres, par exQmpIci, est écrit dans la loi, mais ne s'exerce presque jamab. 'C'est là même que vous pourrez reconnaître le grand sens de Mirabeau et rintepprétation ingénieuse et vraie qu'il donnait à la constitution anglaise dans sa réponse à Mounieir. Avant que la chambre des communes ait .résolu Tac- , cusation, avant que le comité soit nommé, avant que les directeurs de Taccusation soient choisis, avant que Taccusation arrive à la chambre des pairs , et que la chambre des, pairs sqit assisepour juger , un ministre 6^ tombé,, remplacé., oublié. Si Hastings avait été ministre ,:probablement accusé de son viv£^nt , c'estràdke du vivant de • son imini stère, il aurait cessé. d'être poursuivi après sa chute. Mais, gouverneur de lUpdiQ, ce n'était pas un intérêt d'ambition , »une rivalité da pouvoir qui lui avait suscité des adversaires; ses torts n'étaient pas expiés par la fin de sa mission; sa présence en Angleterre les rappelait et animait ses accusateurs.

Ce fut Sheridan qui porta le premier la parole à la (Cambre des pairs. Un immense Qt brillant. auclitoire était réuni, une grande .attenta )dX,<(Uée.;S0n3 doiito,| quelque partialité seiOomervaiteu faveur de;Haâtin|^, surtout dans les hommes de la.aouci « qui cvoÎQnt toiikjours leur cause intéressée^au maintien Qi à la dâfeiise des abus du pouvoir. »G^^ndâat te souvenir. du tmèmorable discours de Sheridan à la chambre des couh munes, le préjugé d?une 'décision de cette chAïubr^, 'la lumière déjà répandue Aur l'admiaUtvaiion .tj^HPr

nique de l'Inde favorisaient le talent de l'orateur.

Le second discours de Sheridan a été beaucoup moins vanté que le premier. Cependant il faut vous dire le jugement de Burke : ce sera une leçon de modestie pour vous. Si quelque jour vous êtes orateurs, membres d'une assemblée, vous saurez d'avance ce qu'il faut penser des éloges de parti, et quelle admira* tîon complaisante se prodiguent entre eux les rivaux politiques.

Après le plaidoyer de Sheridan, Burke déclara que

De tous les genres d'éloquence connus dans les temps anciens ou modernes, de tous les exemples que pouvaient offrir la subtilité du barreau, la dignité du sénat, Faustérîté de la chaire, rien n'était comparable au discours que la chambre venait d'entendre dans la salle de Westminster; que jamais orateur sacré, jamais écrivain célèbre ne s'était élevé au niveau, soit de cette pureté de sentiments, soit de cette variété de connaissances, de cette force d'imagination, de cette piquante justesse d'allusion, de cette beauté de style, de cette énergie de langage ; enfin que, depuis l'éloquence jusqu'à la poésie, il n'était pas un genre, pas une forme de talent dont il ne fût possible de trouver le plus parfait modèle dans quelque partie de ce discours, qui avait fait une trop vive impression sur les esprits de la chambre, pour être jamais oublié.

Ce symétrique et accablant éloge m'embarrasse un peu ; car, cette fois, nous avons le discours presque entier, les paroles mêmes de Sheridan , prises sur le fait et en partie conservées.

Vous savez, il est vrai, ce que pensaient les anciens de ces infidèles reproductions de la parole : Aliud est bona actio; aliud, bona oratio; « autre chose un bon discours parlé ; autre, un bon discours écrit. » Les défauts du discours écrit sont presque les mérites de la

parole improvisée. Que de fois le vice de l'expression soudaine est corrigé par la vérité de Faccent ! Que de fois les répétitions, les superfluités du langage accidentel paraissent naturelles, heureuses, nécessaires! Et puis, quand cela tombe sur le papier, rien n'est plus froid. Aussi Fox, abordé par un homme qui se félicitait d'avoir recueilli son discours sans omettre un seul mot, répondait : « Si vous avez écrit tout ce que j'ai dit, tant pis ; cela doit faire un mauvais discours à lire. »

Mais si cette épreuve est une pierre de touche dangereuse pour la gloire littéraire d'un orateur, c'est un excellent moyen d'apprécier ce qui est en lui, et de reconnaître ce qu'il a de naturel, de vérité, de vivacité.

Je vais tâcher de remarquer rapidement moins les beautés que les effets du discours de Sheridan. Obligé de lutter contre lui-même, de répéter, pour obtenir la condamnation, ce qu'il a dit pour obtenir l'accusation, il se transforme, il se renouvelle. Il a changé de langage ; il parle sous une autre inspiration ; il est plus grave, plus modéré, plus judiciaire.

Dans un début majestueux, plein du respect de la constitution et de la loi, il renonce à cette animosité d'accusateur qu'il avait montrée devant la chambre des communes; il détermine admirablement le devoir du juge et la nature de la conviction qui doit l'éclairer. Il n'y a peut-être que l'Angleterre où de telles paroles soient naturellement inspirées par les lois du pays. Elles rappelleront quels sont aux yeux d'un Anglais les vrais caractères de l'évidence judiciaire :

Vos seigneuries, j*en ai la confiance, ne croiront pas que si je demande une réparation nécessaire pour Thonneur anglais, }e veuille pour cela qu'on fasse un exemple sur le prévenu, IV. 13

J18 LITTÈRATUHÏ

> 8ui« lavoir laf reirv» complète et lègiiinie de sa tnilpabilité. Non, Mylords, ocras le savons bien ; o'est la .gloire de la constitution anglaise, que oi le bruits lacommusie renommée, ni Ie«aractère d'un homme «i|i«el iqu il soit, ni raseeadant et k pouvoir d'un accusateur, ni Fiatéràti moral* et politique» ni même la secrète conviction de.culpabi]iié,.4ae le jxige peut reafamer dans son sein, n'autorisent uoe .cour anglaise .à rendre •sentence, pour toucher un cheveu de la tête, ou e£Qeui^ef la propriété, la réputation, la liberté du plus pauvre sujet .•qui PCspire'Tair de celte équitable et libre contréç. Nous savons, Mylords, que la culpabilité' légale n*existe pas sans la preuve ilégaèe, et xf»e> la règle qui dè&nit Téviéence est autant la loi 4\i pays que celle qui définit le erioie. Nous savons enfin qu'il faut i^on-seulement la réalité du crime et la conviction du juge^mais encore des preuves' «xlèrieures et des preuves morales tellement évidentes, qn^^^ceU» ooDTiotien,èe jugeoe puisse la refuser.

Ainsi, ce a*<est'pa8 ta GOEtsoiefnoe vague, spontanée du jury, qui fait la règle du jugement, c'est la conscience éclairée pardespreiïves régulières, évidentes. Le juré qui croit InstinetiTemeatnedoit pas être sa^ tisfait, et doit s'abstenir de condamner, jusqu'à ce qùll croie légalement. La eonvktion même ne lui suffit pas sans la< démonstration.

Sheridan reprenait ensuite la ^îve peinture des violences arbitraires* de Hastings. Les principaux agents du gouverneur sont mis en soène par l'imagination dramatique de l'orateur. D'éloquentes descriptions retracent lés coutumes de l'Inde, et nous transportent sous ce beau ciel d'Orient, au milieu de ces peuples indolents et timides, opprimés p^ir fiQipJtoy«LMe activité des Anglais. Ici, l'orateur yo«s montre le palais d'un prince indien, idotesans pmiroir, chargé d'or et

AU DIX-^flUITIÈIiB SIÈCLE; Wi

de diamants, pnt>ie fadle offerte à Tnvidité dugouver^ neur ; ailleurs il décrit «es vetraites de femmes de rinde, espèce de sanctuaire où elles* sont -pintiU e}%<chassées que captives, et tfbù elles ne «ortent jamais, . même avec un 'triple voile. Il montre ces saiRts asiles profanés jpar la, rapacité .de Hastings. C'est la chaleur accusatrice et Timagination pathétique de Cicéron dans les Verrm€&; e'e&t la.méme abondance de paroles viviefiv^ .pLtitore&qiii&s..RieQde plus rare dans Féloquence anglaise, qui veut surtout avoir raison et sembler impartiale. Mais, dans ce procès, Sheridan a rassemblé toutes les'formesde Téioqiieace, ilepms Tinvective antique jusqu'à cette religion de la loi, ce respect des droits de iraeciïsé, qu'il exprimend'aboird.

Il restait un argument, xtaeeseuseien faveur de Hastings, la nécessité, la raison d'£tat« .Après avjoir essayé de défendre ses actes, on fmissait par dire qu'il avait été forcé d'agir ainsi. Sheridan répond avec ee mélange de «olère et d'ironie où sart<Mit il excelle :

Nécessité d'État, dira-t-on. Non, '^Mylords : k nécessité d'Éial, cet impérieux despole,'garde encore quelque générosité. Sa démarche estiiardie,- ses volontés rapides, sa main terrible et saisissante. Mais ce qu'esUe iaii,.Mylords, elle Tavaue ; elle dédaigBeune autne jus^oaticm que ces grands motifs qui ont placé le sceptre de fer dans ses mains Mais une nécessité d'Ëtat qui fraude, escroqjoe, qui cherche à se tapir derrière les pans d'jine robe de juge ; une nécessité d'État qui tâche de tirer de quelques propos et de quelques rumeurs subalternes sa pitoyable justification ; non, Mylords, ce n'est pas là une nécessité d'État; arrachez-lui son raasqTie, élvoiis ne verrez qn'une basse et vulgaire avarice, qu'tin niisérabte péculat, qui se catlïe sotts de fastueux éégvisemeirts et diffame FbanneurprD. ^lic au profit d'une fr^uide par]icuIiére..Si'tI y avait dans.cette

circonstance quelque nécessité d*État essentielle au salut de TAngleterre, si quelque grand homme étendant les conquêtes de r Angleterre, si quelque amiral portant au loin la vengeance et la gloire de l'Angleterre, était forcé à quelque acte de violence pour nourrir ceux qui versent leur sang pour la Grande- Bretagne ; si un général défendant une forteresse, et là, renfermé comme un aigle dans son aire, était obligé, pour le salut de ses troupes, d'user de quelque violence passagère, justifiée parle succès, croyez-vous que les communes d'Angleterre viendraient Taccuser pour un tel acte de nécessité? croyez-vous que je porterais la parole? Non.

Vous voyez que Sheridan faisait ses réserves.

Cette éloquente accusation se prolongea pendant trois jours, sans amener de jugement. Le procès fut encore remis. Longtemps après, Burke à son tour porta la parole avec non moins de véhémence et de solennité. Le nom seul de Burke excite Tattente et prépare Fadmiration. Sans doute aussi cet homme, que nous voyons, emporté par un sentiment excessif de pitié généreuse, lancer anathème sur tout un peuple, devait trouver dans son âme une vive indignation contre la tyrannie d'un proconsul.

Cependant son discours, qu'il a recueilli lui-même, est loin de remplir l'attente du lecteur. Ce n'est plus une improvisation , et ce n'est pas un discours écrit. Une sorte d'exagération qu'on a prise quelquefois pour du génie, et qui nous paraît de l'emphase, altère ce que l'indignation de l'orateur a de plus énergique et de plus vrai.

Cette éloquence de Burke, qu'on a faussement égalée à celle du plus célèbre écrivain de notre époque, a trop de pompe et de lenteur pour le débat judiciaire.

Quelques morceaux d'apparat, qui brillent dans soa

AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE. 22l

discours, paraîtraient aujourdliui froids et hyperboliques. Il y règne une sorte de monotonie fastueuse et un faux sublime d'images. Je n'en donnerai pour exem* pie que la péroraison même de Torateur :

Mylords, les communes attendent Hssue de cette cause avec un tremblement d'inquiétude. Il y a vingtrdeux ans qu'elles y sont occupées ; et de ces vingt-deux ans, sept ont été employés au jugement. Elles regardent les intérêts les plus chers du pays eomme engagés dans le procès. Elles sentent que Texistence de la constitution même en dépend. La justice de vos seigneuries s'élève et domine dans le monde ; mais elle domine au milieu d'un vaste amas de ruines quîFentourent dans tous les coins de l'Europe. Si vous affaiblissez la justice, et par là les liens de la société, l'autorité si bien tempérée de cette cour, qui, je m'en fie à Dieu, durera jusqu'à la fin des temps, recevra une blessure fatale que le temps ne pourrait guérir. Mylords, ce n'est pas la criminalité du prisonnier, ce n'est pas le droit des communes à demander jugement contre lui, ce n'est pas l'honneur et la dignité de cette cour, ce n'est pas l'intérêt de plusieurs millions d'hommes qui seul réclame votre justice. Quand les flammes dévorantes auront détruit ce globe périssable et qu'il aura disparu dans les abîmes de la nature, d'où il a été appelé à l'existence par son grand créateur, alors, Mylords, quand toute la nature, les rois, les juges mômes répondront de leurs actions, alorsparaîtracequi précède la création môme, je veux dire l'étemelle justice ; c'était l'attribut du Dieu de la nature avant la création des mondes. Il restera près de lui quand les mondes périront; et la partie terrestre de cette justice confiée à vos soins est maintenant remise solennellement dans vos mains par les communes d'Angleterre. J'ai achevé.

N^y a-tril pas là, Messieurs, malgré la grandeur réelle de la situation et des souvenirs, une sorte d'emphase, et de bombast ? pour me servir d'une expression an-

glaise dîfflpcile à Itaduire^ raaî^întè'HigiMè'ptrffe sona;

Voilà , Messîèwrs-, les plus eélëbres monuments de faeeasatîo» politique chez lès Ateglèis. Ott y retrouve la partialité haineffse, ou Tindlgoation civique de Tantique forum, mais avec moins de grandeur et de simplicité. Le barreau britannique nous offre une autre éloquence judiciaire oît éclatent davantage les plus beaux attributs de la liberté moderne. Cette éloquence, c*e5t celle qui, s'mterdisant toute passion, ne s*adresse qu*àla conscience du jury. Elle n'est pas cependant étrangère à. la politique : car la politique se môle à tout, dans un Éfati libre. Les procë&i de. libarlà de 1«j presse, la. défense des accusés pour crimes d'Etat, lui offrent degrandes oeca^sions; et plus d'une'^fois les li*^ bertés publiques de TAngleterre ont' paru trion^pher dans la déclaration particulière d'un jury.

Un homme, dans le barreau anglais, viers là fin'dii derniçr siècle et jusqu'à nos jours, a souvent illustré son nom par des causes et des succès semblables. En m'écoutant, vous avez nommé Erskine, chancelier et. pair d'Angleterre.

Rarement, vous le savez^ un habile avocat.devient un grand orateur politique. Les deux talents ines'ex^ cluent pas, sans doute; nous en avon» sàus( les yeux une preuve éclatante. Mais rien n'esi plus varial^lè, à la fois plus étendu etplus limité que cedK>H de la p«« rôle. Déplacez tel orateur, il n'est plus lé même; Les Anglais Tout souvent' remarqué. A là faveur de la vie politique commencée chez eux de si bonne heure, îïà ont éprouvé que la meilleure préparation pour la tribune était la tribune même. Les grands intérêts- du pays , saisissant d'abord un esprit jeune et plein de force, le forn^enl bien mieux à réloquence.qmne peut

AU DIX-irUITIÊME SIÈCLE. !SfiSd

faire une profession souvent occupée d'intérêts prîtes et subalternes.

On remarquait encore, à ce sujet, que la méthode du législateur diffère beaucoup de celle du jurisoen^ suite. L'un doit s'élever à la théewié de la 1014 tandis que Tavocat même le plus éclairé abuse souvent des incertitudes et des imperfections- de la loi pour faire triompher sa cause. Le talent de l'orateur politique veut quelque chose déplus impartial et de plus vaetev un regard jeté sur tous les intérêts du payS'à la foisv tandis que le coup d'œîl de Tavoeat^ si net et si rapide^ est nécessairement restreint et pairtrai. Mais, en An^ gleterre comme en France, à ces raisonnement» oa peut opposer d'illustres exemples. Romilly et Broof gham ont passé avec éclat du barreau à la chambre des communes.

Erskine, le premier des orateurs du tmrreau a3figlftift,i n'eut pas tout à fait la même glx)ire. Sa vie heureiuse et remplie par le travail et le sucoès nous le moatre d'abord enseigne de vaisseau, puis offîder, ensuite avocat, député des communes, ministre, en-fin, men»bre de la chambre des lords. 11 porta dans le barrem^, encore assujetti aux traditions delà routine, un<caraeitère de talent original et nouveau. Mais, conduit par sa réputation de grand avocat à la chambre des; coin« munes, paraissant tard, pour l'Angleterre du mornsf, au milieu de cette élite d'hommes politiques^ il fut im férieur, il fut éclipsé. On honora beaucoup son caraotère, sa fidélité dans ses amitiés, sa défense inébranlable des principes constitutionnels. Son éloquenca^ eut peu d'éclat et de pouvoir.

C'est donc sa supériorité dans le barreau qui fait encore aujourd'hui son titre. Mais ce n'est pas* seulement

parce qu'il fut un avocat habile, éloquent, mais parce qu'il porta dans la plaidoirie l'intégrité du juge, et le zèle le plus éclairé, le plus opiniâtre pour la liberté civile et politique.

A l'époque où les malheurs de la France, où les violences, les crimes qui avaient souillé sa liberté naissante .produisaient dans l'âme des Anglais une sorte de repoussement et d'indignation, à cette époque où, par la force réprimante , quelquefois excessive, que la liberté trouve en elle-même, les jurés anglais, le public anglais poursuivaient avec une rigueur singulière tout complice présumé des opinions de la France, Erskine, calme, impassible, se montra le défenseur constant des accusés politiques ; c'est ainsi qu'il plaida pour un homme dont il n'ainiait point les doctrines irréligieuses et violemment démocratiques, mais dans lequel il crut voir la liberté de la presse attaquée, Thomas Payne. Dans une autre occasion, lorsqu'une apologie de Hastings, pleine de récriminations et d'insultes contre la chambre des communes, était poursuivie de* vaut le jury, Ërskine, préférant à tout la liberté de la presse, défendit, au préjudice de ses propres amis, l'avocat imprudent du gouverneur de l'Inde.

Enfin, la liberté de la presse est redevable à Erskine de sa plus belle garantie ; ce fut lui qui revendiqua le plus puissamment les droits du jury contre la doctrine arbitraire de lord Mansfield; ce fut lui qui, dans la défense du doyen de Saint-Azaph, fit ressortir le principe tutélaire de la double autorité du jury et de sa compétence sur l'intention comme sur le fait. S'il fut condamné, il vit, deux ans après, un bill du parlement faire de son opinion la loi du pays. Et lorsque, plus tard, le succès de ses amis politiques, la faveur

AU DlX-HUlTlÈME SIÈCLE. 328

publique, le crédit de son nom, rélevèrent à une grande dignité, quand il devint pair du royaume, grand seigneur, il prit des armoiries, selon Tusage ; mais dans ses armes il mit pour écusson ces mots : Les droits du jury. Telle est cette vie, partout conséquente avec elle-même, d'un grand citoyen anglais ; tel est Erskine, dont le caractère est trop pur et trop noble pour que son éloquence ne doive pas encore nous occuper.

îiiîaC LITTÉBATURE

CINQUANTE -SrSTËME LEÇON.

D^ression apologëtîqae. — Quelques détails encore sur les procès politiques. — Circonstances du procès de lord Melville.

— Caractère du barreau anglais. — Causes principales plaidées par Erskine devant le jury. — Alliance remarquable, dans cet orateur, de Tesprît de liberté et du sentiment reli • gieux. — Sa défense des Droits de L'homme de Thomas Payne.

— Son accusation contre Y Age de raison du môme auteur.— Autre procès de liberté de la presse. — Affaire de Napoléon contre Pelletier. — Mackintosh, avocat dé Pelletier. — Portrait de cet orateur célèbre. — Citation.— Résultat du procès.

Messieurs ,

Avant de reprendre Texamen qui doit nous occuper, il faut que je me défende, que je me justifie. Mon plaidoyer ne sera pas long.

On m'a récemment adressé une lettre amère et bien écrite pour me reprocher une admiration aveugle, une partialité, on disait presque une servilité envers M, Pitt. Je regrette qu'il se trouve encore, dans quelques personnes qui font partie de cet auditoire, des préjugés que, je l'avoue dans ma bonne foi, je croyais éteints par la réflexion et le temps. L'auteur de cette lettre, persuadé que mes éloges de Pitt sont une espèce d'apostasie de pays et de principes tout à la fois, signale ce ministre comme un homme pervers, un scé-. lérat politique, un Borgia nouveau. Prenant des li-

belles pour des autorités , il aiUrme que la mort violente de tel souverain est Fœuvre de Pitt, que tel meurtre fut payé par lui, telle révolution irrésistible et toute-puissante dirigée par sa main, tel attentat de 2ette révolution consonnné par'ses ordres. Je pensais que ces paradoxes de la baine contemporaine avaient disparu. Je me tromrpais^. Tout ce que je puis dire maintenant, c'est qu'une étude des monuments originaux, peut-être aussi attentive que celle de mon rigou reux: contradicteur, m'a convaincu que si Pitt portait au plus haut degré Tégoïsme du sentiment anglais, s'il détestait encore plus les victoires de la France que les crimes de la révolution, s'il n'eut pas cette philanthropie, cette générosité de sentiments que nous aimons, que nous admirons, cependant il montra, dans ce poste si corrupteur et si difficile de premier minis* tre d'un grand empire, une probité politique assez rare. Cet homme, qui a gouverné vingt années sans qu'une action coupable puisse être notoirement démontrée contre lui, n'est pas indigne que son nom soit répété avec estime devant un auditoire français. D'ailleurs, Messieurs, quel a été mon but dans cette digression sur l'Angleterre? Ce n'était pas Fapothéose de Pitt, ce n'était pas de préconiser un grand caractère étranger. Ce sont les principes mêmes de la liberté civile et politique dont j'ai voulu montrer la salutaire puissance par l'exemple d'un pays* et d'un homme. C'est la liberté légale, c'est le gouvernement constitutionnel que j'ai loués dans le panégyrique d'un honune qui leur devait sa force' et sa gloire. Permis à vous, permis à moi de ne pas avoir de prédilection pour M. Pitt ; mais je crois impossible de nier ses rares talents, et de ne pas avouer, avec madame de Staël,

qu'il tenait à la liberté au moins par son génie, qu'il avait besoin d'elle, comme elle avait besoin de lui. Au milieu de ces luttes orageuses et régulières d'une liberté appuyée sur la loi, il a paru un des plus grands athlètes de la parole, il a été le ministre dirigeant de l'Europe ; il a montré tout à la fois la supériorité du génie parlementaire sur les conseils des rois absolus, et la force d'un État libre contre un peuple en révolution. Pariant de l'éloquence moderne, pouvais-je oublier un si grand exemple? pouvais-je méconnaître le génie d'un homme qui a régné par la parole, ce qui vaut mieux, quoi qu'on en dise, que de régner par la censure et par le sabre? Voilà mon excuse. (Applaudissements.)

Je reviens maintenant, Messieurs, aux discussions du barreau britannique. Je cherche le caractère de l'éloquence anglaise appliquée à ces débats qui tiennent de la liberté politique et du droit civil. Ce caractère ne se retrouve pas seulement dans les procès solennels jugés devant la chambre des lords ; il appartient à beaucoup de débats portés devant les tribunaux anglais, c'est-à-dire devant le jury.

Ces grandes causes politiques, ces grandes accusations de ministres sont très-rares ; c'est Vultima rcUio qui, presque toujours, est prévenue ou évitée par une chute accidentelle ou une retraite volontaire.

Dans les quarante années qui nous précèdent, parcourant les annales judiciaires du parlement anglais, je ne trouve, avec le procès de Hastings, qu'une seule cause politique, celle de lord Melville. Quelques détails rattacheront ce fait particulier à la politique générale.

Un des caractères de Pitt avait été d'attirer, de sou-

mettre à lui les hommes qui, supérieurs dans les affaires, n'ont pas cependant le haut génie du gouvernement, et dont rhabileté a besoin d'un chef et d'un guide. Pitt se servait d'eux, les laissait parler à côté de lui, après lui, les faisait sous-ministres, ministres, et gouvernait. Un des plus habiles de ces hommes d'Ëtat auxiliaires était Dundas, depuis lord Melville. Savant et célèbre avocat d'Ecosse, il avait été conduit à la chambre par sa réputation d'orateur, et s'était aussitôt distingué par le talent politique et cette ambition un peu secondaire, mais active et décidée, qui l'app^ lait au gouvernement. Il avait suivi M. Pitt dans ce débat sur la régence, dont je vous ai naguère entrete* nus. Il en fut récompensé par plusieurs fonctions im« portantes, entre autres celle de trésorier général de la marine, place qu'avait occupée lord Chatam.

Dans le gouvernement anglais, si vanté, il y avait alors de grands et singuliers abus : la comptabilité n'était pas fort régulière, ni aussi nettement ordonnée que dans d'autres pays moins libres. On sait les dila* pidations du père de Fox, lord Holland. Il mourut sans avoir éclairci ses comptes.

Lord Melville, dans sa place de trésorier général de la marine, n'eut pas une administration moins suspecte et moins embrouillée. Les revenus de cette place s'augmentaient autrefois de diverses remises, indemnités, placements facultatifs des fonds de l'Ëtat, toutes choses obscures et favorables aux illégalités du preneur. En 1782, un bill du parlement, voulant remédier à ces abus, avait modestement réduit à quatre mille livres sterling les appointements du trésorier général de la marine. Il parait que lord Melville ne se contenta point de cette réforme, et on l'accusait d'avoir,

230 LITTÉRATUKF

pendant sehe ans d*administration, de 1784 à 1800, éludé la décision de la cfaanabre^ qui ordonnait que les fonds de la. marine fussent déposés à la banque, sans pouvoir en sortir jamais que pour une application immédiate et expresse à quelque partie du service de la marine. On peut s'étonner, sans doute, qu'une règle si positive ait été si longtemps violée sans réclamation. Quoi qu'il en soit, la chambre prit enfin connaissance de cet abus*.

Un comité nommé pour Texamcn de Tamirauté établit, dans son rapport, quelord Jlelville avait souvent retiré de la banque les fonds du service de la marine pour les employer provisoirement à des spéculations particulières, à des achats de rentes et d'actions de la compagnie des Indes; que, de plus, des sommes considérables avaient été entièrement détournées du service de la marine, sans que lord Melville voulût rendre compte de leur emploi, bien qu'il déclarât en avoir usé pour le service de l'Ëtat, mais dans des circonstances trop délicates pour être révélées au public.

Voilà donc un procès politique, qui n'est au fond qu'un procès d'argent. Rien de plus triste pour un bomme d'État!

Un membre de la chambre, Whilebread, s'emparant de ce rapport, pressa la chambre d'en admettre les conclusions. Pitt prit d'abord la parole pour défendre son malheureux collègue. En avouant de graves irrégularités, il expliqua comment un emploi provisoire des.fonds de la marine, une attribution de ces fonds à d'autres services publics, avait pu quelquefois être nécessaire et tolérée. Il soutint qu'il n'était pas prouvé que l'abus eut été poussé plus loin, et qu'au lieu d'un usafe différent , mais toujours au profit de l'Ëtat , on

AD DIX-HUITIÈSE SIÈCLE. 23i

se fût permis un usage personnel, et au profit du trésorier général. Il conclut à demanda une nonveHe en* qfuéte, et la question préalable sur la motion primitive. Quelques orateurs, parmi lesquelsétait Canning, parlèrent dans le sens du ministre; mais Fox, mêlant rindignation et le sarcasme, repoussa leurs raisonne* ments avec une vivacité qui peut donner Fidée de Toatrageuse liberté des débats britanniques :

J'ai l'espoir, j'ai la confiance, dît-il, qu'une intègre et nombreuse majorilé dans cette chambre marquera du sceau de sa réprobation une si monstrueuse et si impudente culpabilité. Mais, allèguent quelques personnes, les dépositions ne sont pas d'une évidence légale. Je le nie. Si une accusaiion était décrétée contre lord Melvilleet ses associés, ces dépositions pourraient être produites contre eux; à la barre des lords. Eq vérité, j'éprouve une forte répugnance à entrer dans les pénibles détails de la conduite d'un homme avec lequel j'avais autrefois quelques relations passagères. Dieu le sait, ce n'étaient que des relations d'hostilité ! Mais, après les résultats de l'enquête, je serais honteux de moi-même si j'appartenais au même ordre de société que cet homme.

La chambre se divisa. Deux cent seize voix furent pour la question préalable, et deux cent seize la rejetèrent. Dans ce partage, le président se déclara contre Tavis du premier ministre ; et lord Melville fut poursuivi.. Ces anecdotes, en même temps qu'elles servent à rintelligence de l'histoire judiciaire du parlement, ont pour objet de vous montrer que cette puissance singulière de Pitt n'était pas une dictature sans condition. Ce premier ministre, si puissant, n'aurait pu protéger le plus^ habile et le plus zélé de ses associés contre un soupçon déshonorant. Il essaie de le défendre ave"*, réserve; et bientôt il cède.

23Sf LITTÉRATURE

Quelques jours après cette première épreuve de rim* probation parlementaire, Pitt annonça lui-même à la chambre des communes qu'il avait conseillé au roi d'éloigner lord Me}ville. Il semblait exprimer en même temps le désir que tout fût terminé par cette disgrâce. Mais les accusateurs persistaient dans l'intention de poursuivre.

L'effort et l'ascendant de Pitt se réduisit à procurer à son ancien collègue l'honneur d'une poursuite devant la chambre des lords. Un grand nombre de membres des communes voulaient que, prévenu de concussion, lord Melville fût renvpyé devant les tribunaux ordi^ naires, devant le jury.

Vous seriez tentés de croire que, dans un Ëtat si anciennement gouverné par des formes de liberté, il d^ vait exister à cet égard un ordre invariable et nécessaire : il n'en est pas ainsi. Une première résolution de la chambre des communes avait ordonné au procureur général de la couronne de poursuivre devant la cour du banc du roi. Pitt obtint de la chambre que cette résolution fût changée en un renvoi devant la cour des pairs ; mais il allégua surtout des motifs de convenance et d'égards pour l'infortune d'un homme tombé de si haut. Il se fonda sur les opérations politiques et secrètes que lord Melville avait prétextées , et dont la chambre des lords devait être meilleur juge qu'un tribunal ordinaire. Ces raisons et l'influence du ministre l'emportèrent. L'accusation fut portée à la barre de la chambre des lords. Lord Melville se justifia médiocrement et fut absous ; mais il resta déchu de ses emplois, accablé sous le poids de cette humiliante incertitude qui avait divisé la chambre des communes.

Voilà le seul grand procès politique depuis le procès

de Hastings. Il est curieux par les circonstances techniques et judiciaires, beaucoup plus que par l'éloquence des débats. Laissons lord Melville absous par la chambre des pairs ; tenons-le, s'il le faut, pour excellent comptable, et passons à d'autres sujets.

J'ai nommé le grand avocat anglais du dernier siècle, Erskine; j'ai dit que son talent avait été surtout inspiré par des causes qui se rattachaient aux institutions libres de l'Angleterre. Cette influence de la liberté légale sur l'éloquence judiciaire, cet intime rapport de la constitution politique d'un pays avec l'existence des tribunaux, n'est nulle part plus apparente que dans la vie oratoire d'Erskine.

Une réflexion sur laquelle je ne serai pas désavoi^é , c'est qu'il n'est pas dans la vie civile de profession plus honorable, plus naturellement généreuse que celle du baireau. Même sous le pouvoir arbitraire, lorsque tous les esprits sont courbés, sont abattus, lorsqu'une servilité, qui atteint d'abord les agents immédiats de l'autorité, s'étend sur des hommes que leur situation, que leur fortune semble laisser indépendants , c'est dans la profession du barreau que vous trouvez liberté, fermeté, courage. Cela tient au devoir essentiel, à la nature même de la profession ; c'est un instinct d'État. Un avocat, c'est un défenseur ; et ce mot renferme tout : résistance à l'oppression, habitude et besoin de réclamer contre l'injustice, libre examen et langage hardi. Durant les oppressions diverses qui ont agité de grands pays, c'est dans les avocats que vous avez trouvé fidélité à toutes les infortunés , zèle pour toutes les victimes. Sous les gouvernements tyranniques, ils ont été plus d'une fois les seuls représentants du courage civil; sous les gouvernements libres, où ce courage civil

î$t LITTÊHÀTmE

dèfitnt^xmàfàh mt lieu id'étre une vertu, leur place ai belle encore. Aussi , en Angletepre, notle profieseioD n'est plus honorée; elle ccfndait aux plusgran(fe.lie»* neurB", à. moins que, p»r un juste orgueiU et^qn^qucn fois par uncaieul dHntérètv im^a'focatine préfècB*» profession à tout. You» a^t» appris^ par le evrièux dialogue de Loysd^ qu'auJST' etau xvp siède iliy ami en Franoe une sorte de eonnnunaaté entre Tordre ju^ dfciaire^t le barreau. Rien n'était pkis fréquentât pkia approuva que dt voir un avooat célèbre, blanchi dao» Fexereice de sa profession , passer- au rang des jagesi Le même usage se conserve en Angleterre. Les jugeai vous le savez, y sont très-peu noDabreux ; le jnry.sup^ plée; mais ils sont magnifiquement rétribués par l'État; Cependant un ae^ocat anglais refuse souvent dfae^ oepter une place de juge, parce que lea avasitagesi de cette haute dignité^quelque grands qu'ils- soient^ sont de beaucoup intérieurs à ceux d*un avocat célèbre.

Souvent aussi un avocat devient tout d'abord prési^ dent d'une cour de justice; car, dans la rigueur, desprincipes anglais, loin d'avoir une série sneoessîve: d'avancements judiciaires à proposera l'érafulation^ on évite même d^é4ever un juge à la dignité de président; on préfère choisir un homme qui n'était qu'avocat : tant il a semblé que l'indépendance morale, la eoasciencieuse inviolabilité d'un juge serait effleurée, si,, même dans sa carrière^ une cbance d'ambition lui était, ouverte, si une seule tentation lui était permise !

La loi anglaise, vous le savei^ est une étude infinie, un docte chaos : point de code Mi tout d'une pièee, uniforme, systématique; d'anciennes et nombreuses^ coutumes, une longue série de statuts, une iomiense jurisprudence, une procédure très-épineuse. Mais^

AU DIX-HtmtMr SIÈCLE. 28ft

par cela même qne la législation est moiifs fin te, la srcîence an jurisconsulte est* plus haute. L'avocat' anglais est obligé de portèrses recHercbes dans' ce vaste dédale; aussi on vante en général' son éraditiotr. De plus, cette haKtude des pensées poIitique!^ cet esprit pariementaîre que répand là: liberté dé la presse, agit avec plus de force sur des hommes aecoutumés par devoir à méditer lès lois. Les meilleurs avocats anglais réunissent, dit-on, à^ une grande variété de connais^ sances uir talent remarquable pour comprendre et discuter les questions les plus compliquée» du droit public.

Cependiant, je ne crains pas de le répéter,* telle est cette prodigieuse difficulté de la vie pariëmentaire, qn*îl est infiniment rare qu'un avocat anglais, parvenu à là chambre des communes après un long exercice de sa profession, se place au niveau de ces hommes qui, dès l'âge de vingt ans, sont dévoués exclusivement à la vie politique.

À cette indépendance dé caractère, à cette variété de connaissances que Ton reconnaît dans les avocats anglais, Erskine, le premier peut-être, joignit la pureté du goût littéraire et Féclàt de Télocution; Il y avait quelque chose d'un peu rude et pédantesque dans tous les monuments de la plaidoirie anglaise, jusqu'au mi* lieu du dernier siècle. C'était une continuation de notre vieux barreau du xvi« siècle, sans la même vigueur et la même puissance. Mais Erskine est un esprit poli, classique et philosophique, pénétré de toutes les idées modernes, dans ce qu'elles ont eu de plus juste et de plus étendu. Si nous lisons les Anglais, j'imagine qu'Erskine avait prodigieusement lu les Français. C'est un élève de Montesquieu. Les doctrines, les idéesi

les expressions de YEsprit des lois éclairent et animent son éloquence. Il doit à Montesquieu ce qu'il y a de plus élevé dans ses discours.

Maintenant, à cet homme d'un rare talent, il fallait des occasions. Les procès civils, les procès pécuniaires prêtent rarement àFéloquence; et dans les usages anglais, beaucoup de causes, même importantes pour les mœurs, se résolvent en procès pécuniaires. Le scandale a son tarif. L'indignation morale et l'intérêt romanesque aboutissent à une question d'indemnité. Cette nature de procès civils, qui forme une tache dans la civilisation et la jurisprudence anglaises, nous ne saurions même l'indiquer clairement, quoiqu'elle ait fait souvent briller Thabileté des avocats.

Restent deux ordres de débats judiciaires d'un intérêt élevé : les procès de liberté de presse, les procès politiques devant le jury. Dans les temps ordinaires, lorsque le pays est paisible, cette occasion disparaît. Mais dans les dernières années du xviii* siècle l'action des troubles civils de France avait un puissant contrecoup sur l'Angleterre. Ce prosélytisme ardent, premier caractère de la révolution française, cette ambition de tout renouveler, cet apostolat politique avait trouvé nécessairement eq Angleterre des partisans parmi les mécontents, les spéculatifs, les réformateurs, les ambitieux, enfin toutes ces classes d'hommes qui, par des motifs divers, ont le désir de l'agitation et du changement. Ainsi, dans ks années 1791, 1792 et suivan- \ tes, vous voyez l'Angleterre se couvrir de clubs. Ani- ^ mes d'un esprit nouveau, ils se passionnaient pour . toutes les théories de la tribune française; ce que notre • révolution pouvait avoir de violent et d'injuste, ils le ' voyaient en perspective à leur manière ; ils le recou-

vraient de gloire, d'héroïsme, de liberté, et ils semblaient impatients d'appliquer les mêmes expériences à leur pays. Les anciennes idées d'émancipation catholique, de réforme parlementaire, de plaintes contre les bourgs pourris , les réclamations contre l'abus des taxes, se transformaient en déclaration des droits de l'homme. Cette puissante tribune française, qui jetait des flammes, était regardée de loin avec enthousiasme par une foule d'hommes qui commençaient à prendre en dégoût les institutions trop paisibles de leur pays. Des sociétés publiques ou secrètes s'étaient formées et correspondaient avec celles de France. Mais à cette vue, presque toute l'aristocratie anglaise, noble et commerçante, qui d'abord avait approuvé les principes de la réforme française, s'était violemment portée à l'autre extrémité; et de même que l'on voyait des ferments de discorde et de révolution dans le peuple, on voyait dans les hautes classes, qui sont si puissantes en Angleterre, un dégoût violent, une haine injuste contre tout principe de liberté, au dehors du moins; car l'idée ne leur venait pas d'arracher ces principes de leur propre pays. Mais ils les regardaient, en France et sur le continent, comme un danger terrible qui allait les atteindre et les dévorer ; et cette violence, cet emportement injurieux qui remplit l'ouvrage de Burke, cette fureur éloquente dont il se passionnait au seul nom des idées que lui-même , auparavant avait si souvent proclamées, ce n'est que jrexpression de l'inquiétude mêlée de haine qui avait

saisi lasociété anglaise et lamajoritédesdeuxchambres. Ces institutions si favorables à la liberté, cette ind^ pendance du jury, ce droit de pétition, cette toutepuissance du parlement n'étaient plus des sauvegardes

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démocratiques; c'étaient^ au eontraire, des •9^ffm paur raristocratie anglaise, et àefortes barrières ^ootre Tesprit nouveau. Toutes les lois qu'un homme était accusé de communication^avec lesaovate!iirs4ie France, toutes les fois que sesvéeritsr^sfimfclatônt né«é- 1er une «orte d'attrait pour- les doctrines ^i ité^aaMit en. France, une sorte de o(MnpUcité4.faé0i!:iqaeay«&tes auteurs.de cette révolution menai^aate, les jiurys on*glais prononçaieat les ^verdisis les plus «éyàres. Jl semblait que dans ce pays,oà il y«a moio&deimoictttrature officielle, chacun «e faisait magistrat pour dé* fendre cet ordre public qui seeonfiaità.lui. Ce :2ièle avait ses abus, ses e&càs, et pouvait avoir sa tynannie* Les actes du .pouvoirfpolitiqiue'étaient animés fdetia même passion. Le «parlement avait ^aasé uBibiH pop* tant qu'il existait en Angleterre une 'conspiration pontr renverser les fondements de la sueiété; en viertude cet acte, plusieurs sujete du royaume étant mvélé$ sans les garanties habituelle&delalDia]|glaise«ile. parlement, par un second bill, autorisa teur/empris^MH nement, prolongé.

Voilà quelle était eette espëoe de passion publique qui animait iau% les esprits pour la défense de Tordre social menacé par le voisinage<et les commotions de la France. De touchante spectacles e&citaient e&oore ees défiances et ces animosités de la peur; relies se nourrissaient de Tattendrissement pour «dfi vgrajoddfi infortunes. L'Angleterre étaitcomme uaette dere* fuge, ouverte à tous les hommes qui fuyai^eat le sol brûlant de la France^ où ils avaient perduileiiXBjhtens, leurs enfants^ leurs parents immolés âur L'éobaisud. Cette hospitalité envers les ^goserits« • cette vue Inin^ nalière de. leurs malheurs irritait .d'aotaat plusccntae

DIX^^ITIÈlItB SIECLE. 999

iei»lké0ms de ht Franee. Le BoMe, le tiche^ le pro- .priélaii» anglais étaient saisis d'uae eraiofte vindicative, moifibs par pitté pour les vÎAtii&es que par un retour «ur eux-mêmes, et sur les terribles ^ effets du déetmifienienti populaire.

fiaas «ette; situation , la conduite d?Ërskine fut belle \ S'était le pactiaan -lélé des principes démocratiques ; U était un ^hrg véritable. En méiae tenif^ il était al^ tacbé avee un dévouement sérieux aux priucipesi de la nonarehie anglaise et aux vérités du christianisme, fians le bouleversement fondamental de 1793, lorsque tout avait été détruit en.France, trône, mœurs, justice, fdigion ; lorsque le christianisme avait été aboli autant qu'il peutijêtxe, c'est-à-dire pour peu.de temps et sans euecesfieur, Fâme d'Er&kine avait. partagé cette îadiginAtton qu'éprouvait Burke. Pour lui aussi, ees homnaies de saogiqui, à la place de la liberté, avaient établi le pkis : épouvantable despotisme et la plus détestable inquisition, «es sophistes absurdes et léroees qui avaient, par une apothéose doublement sacrilège, couronné la dées&e de la Raison, «es hommes qui avaient envoyé sur Féchafaud tant de prêtres, de vieillards, de femmes, couvaincus d'une même in-* aocenoe, ces hommes qui avaient fait tant de crimes, que l'on Jie peut plus ni accuser, ni oublier, lui étaient odieux, exécrables; mais en même temps il ne descendait pas à cette ifaiblettse de certains esprits, que la haine des crimes commis au nom d'une opinion irrite et acharne contre l«s principes généreux qui sont l'âme de tette opinion; il n'allait pas, comibe Burke, renier, blasphémer les premières espérances, les premières théories de la révolution française, parce qu'elles toieot tombées . daxis les mains de quelques hoaunes

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qui les avaient souillées et ensanglantées. Non, il restait intrépidement, l'expression n'est pas trop forte, au milieu de Tanimadversion de Fesprit anglais, il restait intrépidement attaché à ces premiers principes, à ces premières espérances; il était l'imperturbable défenseur de la liberté de la presse, du droit de pétition et de toutes les doctrines sacrées qui avaient fait la gloire de l'Angleterre. Au contraire, plus ces doctrines, reproduites d'abord par les immortelles réformes de l'Assemblée constituante, étaient dépravées par la Conr vention, plus il les invoquait avec force, invariablement convaincu , que c'était par la liberté qu'il fallait lutter contre la tyrannie démagogique. Son nom et son rare talent lui donnaient, à cet égard, une grande influence en Angleterre ; et lorsque , à la suite des actes du parlement , les procédures commencèrent contre ces hommes qu'on avait d'abord frappés de détention provisoire , l'autorité morale et le talent d'Erskine étaient nécessaires pour combattre avec quelque succès nonseulement le préjugé du pouvoir, mais le préjugé national même, qui accablait les prévenus de tout le poids de la publique indignation.

Car, remarquez-le. Messieurs, la liberté dans un État forme une espèce de pouvoir collectif qui souvent déploie, pour sa propre défense, une force et une ardeur que l'administration la plus énergique et la plus concentrée ne saurait avoir. Il fallait le courage civil d'Erskine pour lutter contre cette unanime colère des jurés anglais empressés de déclarer coupable toute participation, même chimérique, aux théories de la France;

Une des occasions les plus importantes où Erskine obtint cette influence, c'est le procès de Thomas

Hardy. Cet homme s'était fait le secrétaire d'un club de réformateurs séditieux ou spéculatifs, qui correspondait avec quelques démocrates français. II était l'ami d'Home Tooke, célèbre par ses écrits de grammaire et ses pamphlets politiques. Arrêté d'abord en vertu d'une loi d'exception rendue par le parlement contre diverses sociétés politiques, Thomas Hardy, après une détention assez longue, fut traduit avec plusieurs autres devant le jury. On produisait contre Thomas Hardy des pièces nombreuses, des lettres aux affiliés du club, des plans de réforme politique et une chanson séditieuse. II avait, en effet, beaucoup écrite beaucoup parlé ; mais, enfin, il s'agissait de savoir si cet homme était criminel de haute trahison au premier chef, s'il avait conspiré, s'il avait pu conspirer le renversement de la constitution anglaise et la mort du roi d'Angleterre, s'il méritait de perdre la tête, parce qu'il avait été absurde dans quelques-uns de ses écrits, et qu'il avait reçu des confidences coupables et folles. Telle était la cause qu'Ërskine entreprit de défendre. Son plaidoyer est un chef-d'œuvre dans le système de la défense moderne . rien n'est donné à la passion ; ce ne sont pas là des juges comme les juges de l'antiquité, dont l'orateur effraie, bouleverse l'esprit, et contre lesquels il emploie tous les ressorts des passions humaines.

Non ! la vérité, l'évidence, le respect scrupuleux des institutions anglaises, la liberté, l'intérêt de l'Angleterre, voilà les seuls arguments d'Erskine. Il n'essaie pas un moment d'émouvoir ou de passionner ses juges, ou du moins il ne leur présente que cette noble, cette pure passion de la vérité cherchée pour ellemême, cette joie de l'évidence qui absout, ce doute

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