‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 4 sur 28 · CINQUANTE ET UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE ET UNIÈME LEÇON

Orateurs conidmporains de lord Ghatam. *- Importance de& i&vénements; vivacité des débats ^ Alonumenls de cette époque. Comment on peut les étudier. ^^ Burke. Détails sur le début de sa carrière et sur sa fortune politique. — Éloquence irlandaise. — Fox, fils de lord Holland,et Pilt, ^fils de lord Ghatam. — Éducation de Fox; sa jeunesse; son idébut dans le parlement. ^ Opposilion eontre lord North. .*-> Wilkes; Burke; Fox; citations comparées. — Éducation de Pitt. — Lettres que lord Ghatam lui écrit sur ses études; réflexions à ce sujet. — Gommencement de la lutte entre Fox et Pitt. — Élévation prématurée de Pitt.

Messieurs,

Lord Chatam nous a seul préoccupés à notre dernière séance : les yefux attachés sur cette grande physionomie, qui nous rappelait la majesté de Torateur antique, nous avons négligé tout le reste. Nous avons pris en quelque sorte sa biographie pour Thistoire publique de l'Angleterre, pendant une époque mémorable. Il faut maintenant replacer sous vos yeux toute la scène de cet immense débat, au milieu duquel notre admiration n'avait d'abord aperçu qu'un seul et grand orateur.

L'époque dans laquelle déjà nous sommes entrés. Messieurs, et dont nous avions, pour ainsi dire, détaché lord Chatam, pour le montrer à part dans l'origi-

nrffté de son caractère et de son génie, cette époque €Bt Tâge glorieux de l'éloquence politique chez les Aurais. Alors a été démenti ce préjugé de leurs propres écrivains, qui leur refusait le génie oratoire; et le cardinal Maury a vainement essayé de leur appliquer encore Torgueilleuse -distinction de Cicéron : Non vobis deest ingenium , sed oratorium deest ingenium Alors commuée à briller ce qu'on nomma dans la suite la grande pléiade britannique : Chatam, dont le génie n'eut jamais jilus d*éclat que dans sa vieillesse ; Burke, d?une imagination si brillante et d'une âme si généfeuse:; Fox, déjà dans la vigueur de l'âge et du talent, respectueux émule de lord Chatam, et destiné à être un jo«r vaincu par le jeune fils de son illustre modèle; Sheridan, énergique, ingénieux, auquel il n'a manqué que plus de dignité dans la vie et plus de gravite dans l'éloquence; Pitt enfin, qui, presque ausor tir de l'enfance, jparutfait pour gouverner par le caractère et parla parole. Viennent ensuite des hommes remarquàbtes, à côté même de Pitt, mais destinés à servir ses desseins, Dwndas, Windham, si passionné dans la cause du pouvoir, après avoir suivi avec ardeur le parti de la liberté. Enfin les événements de cette>époque^ont, avant même la révolution française, d-un'haut intérêt politique ; ce sont les premières tentatives pour l'émancipation catholique, et ces tentatives, repoussées par des séditions populaires au nom de:i^lise anglicane ; la guerre d'Amérique et tous les débats qu'elle entraîne, débats sur la politique extérietnre et sur les libertés vitales du pays, protestations contre les mesures arbitraires, défense des droits individuels contestés comme les droits nationaux. En même temps paraissent des hommes faits pour les

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troubles civils, des physionomies ardentes qui étonnaient le reste de l'Europe, encore paisible; lord Gordon, séditieux fanatique, soulevant de si terribles émeutes dans Londres ; le célèbre Wilkes, habile tribun, selon les mœurs modernes, se servant de la liberté de la presse avec une audace toute-puissante, et moins redoutable encore par sa présence à la chambre des communes qu'il ne le devint par son expulsion arbitraire.

Il suffit de consulter les mémoires du temps, pour juger combien cette autorité populaire d'un homme éloquent et hardi était alors un spectacle singulier pour le reste de T^urope. Dans la Correspondance Wtéraire de la Harpe, on trouve un grand portrait de Wilkes, où il est représenté comme une espèce deCatilina. On eût dit qu'il s'agissait d'un homme d'un autre monde, comme si le détroit et le pouvoir absolu séparaient la France et l'Angleterre par une barrière infranchissable.

Cependant on touchait à l'époque où la hardiesse légale de l'opposition britannique allait être prodigieusement surpassée par la violence de la révolution française. Mais, avant cette grande crise sociale et sur cette première scène du parlement d'Angleterre où nous avons annoncé tant d'hommes supérieurs, cherchons la trace de leur passage. Ici, Messieurs, nous éprouvons un regret, qui n^est pas un blâme. La plupart de ces hommes, préoccupés de l'effet politique de leurs paroles, se sont médiocrement inquiétés de leur gloire d'orateur pour l'avenir. L'ingénieux Pline, paillant de l'éloquence, dit avec raison qu'elle est surtout dans la voix vivante, dans le discours improvisé : MuUo magis afficit viva vox. Presque tous ces orateurs

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du parlement britannique, satisfaits de cette action immédiate du talent sur les auditeurs, contents d'a- ?oir réussi dans le lieu et dans le moment où ils ont parlé, laissaient ensuite leurs paroles, imparfaitement recueillies, se répandre comme elles pouvaient. Jamais ils n'ont écrit, rarement ils ont revu ce qu'ils avaient dit : la forme même du discours direct n'est pas conservée dans les débats imprimés du parlement; et Ton peut croire que le fond seul des idées se retrouve, et que les paroles originales ont souvent disparu. Il n'est pas permis de récuser, à cet égard, le témoignage contemporain d'Erskine. Dans une lettre à réditeur des discours de Pitt et de Fox, après avoir loué l'intention et l'utilité d'un semblable recueil; il en déplore l'imperfection inévitable. Les discours recueillis, dénués de la vie de la parole et dépouillés souvent des plus heureuses expressions de l'orateur, ne lui paraissent qu'une froide et pâle représentation :

Il eût fallu, dit-il, Fart de la tachygraphie pour conserver les termes de Torateur. Vous avez dû vous borner à reproduire ses idées généreuses, etc., etc.

Ainsi donc, ce travail intérieur et soudain de l'orateur, cette production immédiate de la parole inspirée par la nécessité du combat, ces caprices de verve instantanée, ces beautés fortuites du langage, toutes ces choses qui, comme les traits mêmes de la physionomie, caractérisent l'homme né pour l'éloquence, nous ne pourrons aujourd'hui les retrouver, les étudier dans ce qui nous reste de ces grands hommes de la tribune anglaise. Il y a cependant quelques exceptions, elles se rencontrent parmi ceux qui étaient plus particu' Uèrement auteurs^ écrivains, avant d'être orateurs.

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c'6st-à-dire qui n'avaient pas au plus haut degré Tin* stînct primitif et spontané de Féloquence. Ce sont ceuxlà surtout, Sheridan, Burke, qui ont conservé et soigneusement publié quelques-uns de leurs discours. Mais Fox! sa vocation était remplie, sa victoire était obtenue, il avait été lui-même tout entier, lorsque sa parole avait agité la chambre des communes, humilié North ou embarrassé Pitt ; il ne s'inquiétait pas du reste. Pitt! son devoir était accompli, non pas seulement lorsqu'il avait parlé avec vigueur et talent, mais lorsqu'il avait emporté, par sa parole^ ce qjue voulait sa politique. Fox, dans son orgueil d'orateur et dans son indifférence pour le talent d'écrivain, se trouvait satisfait par le combat livré dans la chambre des com« munes. Pitt, plus dédaigneux encore^ plus élevé audessus de son propre talent, était occupé, non de sa parole plus ou moins énergique et heureuse, mais de sa victoire. Son éloquence même n'était à ses yeux que l'instrument, le moyen secondaire de sa puissance.

Quel est. Messieurs, le résultat de ce- premier parallèle? C'est que Pitt était un grand homme* d'État éloquent, et Fox un admirable orateur; maisFuti et l'autre ont un peu disparu pour la postérité, quand elle veut lesjuger comme des écrivains et qu'elle cherche sur le papier leurs paroles durables. Cependant nous essaierons de rassembler quelques fragments authentiques, de rechercher, de reconnaître dans des copies incomplètes les traits originaux çà et là répandus, enfin de deviner par conjecture ce que le combat, le moment^ devaient ajouter de grandeur à ces discours.

Comme un seul homme ne peut cette fois nous préoccuper, comme la vie de Fox est longue, et que c'est ailleurs que nous devrons le retrouver dans tout son

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éclaty en€o comme Pitt esta peine néy quoique déj^ il touehe au pouvoir, nous nous oecuperons de plu«i6ur« orateurs à la fois. Nous verrons Tétai de FAagloterpeet da paa^Iem<>nt pendant quinze ou vingt ansy depui» les pvemières agitation» de FAmérique jusqu'à l'élévation de Pitt. £n nàème temps, nous chercherons à bien mavc^r leS'fbvtunes diverses de tous ces hommes, ce qu'ils devaieai soU au talent seul, soit au talent aidé de la naissance ; comment la constitution du pays les aflf^iait Biéeesâairement, et comment ils se préparaient à cette destinée; quelles étaient les études, quels étaient les travaux qui les amenaient ou plus lentement ou plus vite àr cette gloire inévitable, en Angleterre, pour tout homme supérieur.

Dans Vordre des dates, le premier qui se présente, c'est Burke. La vie politique de Burke , illustrée surtout par des souvenirs qui se lient à la révolution française, remonte cependant aune époque beaucoup plus ancienne. Son éloquence fut mêlée à presque tous les débats importants du règne de George III . Il parut a¥ee éclat dans Foppoeition pendant les ministères de lord Bute, du duc de Newcastle et de lord North. Il BOUS suffira de rappeler en peu de mots le début et le progrès de sa carrière. Le premier, Pitt, A0U8 Tavonie dit, sans fortune et sans illustration de Aftiasance, s'était élevé au pouvoir et aux grandes dignités par l'éloquence et le talent politique; Burke, ftrec moins d'éelat, offre le même exemple. Né en Irlande^ d'un avocat de Dublin, après d'excellentes études il vint à Londres pour s'attacher au barreau, en i753. Il était alors âgé de vingt-trois ans ; sa pauvreté ne lui permit pas de suivre une profession longtemps Infruetueuse, et le força de travailler pour les journaux

et les libraires. Il publia, sous le titre de RéclamaHon en faveur de la société naturelle^ un écrit, en apparence, fort démocratique.

Cet ouvrage, à la vérité, n'était qu'une parodie des pamphlets irréligieux de Bolingbroke, et avait pour objet de montrer que la forme d'argument dont le scepticisme se servait contre la religion détruisait également toutes les bases de la société civile ; mais cette intention ironique échappa, dit-on, à beaucoup de lecteurs, et Burke fut plusieurs fois accusé, dans la suite^ pour cet ouvrage mal compris.

Mais poursuivons l'histoire de sa jeunesse. Forcé, pour vivre, de se faire un nom, il écrivait sur la politique, la littérature, les arts. Ses premiers travaux le lièrent d'amitié avec Samuel Johnson, le grand critique de l'Angleterre, avec le peintre Reynolds et le comédien Garrick. Il se fit aussi connaître de quelques hommes politiques du temps. Pour prétendre à la chambre des commune, la fortune lui manquait ; mais un ministre, le marquis deRockingham, lui fit présent d'une propriété qui le rendait éligible au parlement. Et, dans les mœurs anglaises, ni la dignité de Burke ni sa délicatesse ne furent le moins du monde effleurées par ce don, qu'il accepta.

Conduit par la littérature à la vie politique, le voilà donc à la chambre des communes. Hais il y arrivait bien tard, du moins pour l'Angleterre, à trente-cinq ans, tandis que vous verrez Fox y arriver à dix-neuf ans, c'est-à-dire avant d'être majeur, et Pitt aussitôt qu'il eut vingt ans.

Quoique Burke fût attaché au pouvoir, puisque les ministres lui donnaient des maisons, cette situation, toujours un peu défavorable, ne parut pas gêner son

talent, et son début au parlement jeta beaucoup d'é^ clat. Jusqu'à lui, le langage des affaires, une discussion habile et forte, avaient presque exclusivement dominé dans la chambre des communes : les ornements de Timagination et du style étaient peu connus. Le premier Pitt lui-même avait plus de grandeur et de force que d'élégance oratoire, et, sous le nom de lord Chatam, il venait de porter à la chambre des pairs sa haute et majestueuse éloquence.

Burke était Irlandais de naissance, et llrlànde, vous le savez , dans cette unité multiple qui fait la force et rembarras de TÂngleterre, l'Irlande a son caractère privilégié. Enfants du Nord, les Irlandais ont quelque chose de Timagination d'Orient. Ce n'est pas que je veuille constater par là leur origine prétendue mUésienne. Hais, pour l'imagination et le goût, leurs orateurs, leurs écrivains offrent certainement une analogie remarquable avec ces orateurs anciens que Cicéron appelait asiatiques, et dont il a caractérisé le talent par des expressions assez malicieuses, quoiqu'il leur ait emprunté quelque chose.

Ce que Cicéron nomme asianum genus, par opposition àï'atticisme ; ce genus opimœ atque adipatœ dictio^ nis, cette éloquence pompeuse qui florissait dans les villes grecques de l'Asie Mineure semble s'être reproduite dans les modernes orateurs de l'Irlande, jusqu'au moment, du moins , où la grandeur d'une lutte récente a mêlé tant d'énergie au faste habituel de leur langage.

Burke, apportant au milieu du parlement britannique une sorte d'imagination enthousiaste, un stjle brit lant, fleuri, une abondance presque poétique de métaphores et d'images, saisit d'abord l'attention. Déplus, son influence ne se bornait pas au talent de la parole ;

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