‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 6 sur 28 · CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON

Eneore réloqHeneepoKtique.^lDtérét et diffîcoltë de cet examen. ^ Etude simultanée de Féloquence çt de la constitution anglaise. — Science politique de Pitt, principe de son éloquence. —Son attachement aux lois de son pays. — No«veaux détails sur le bill des Indes, •— Victoire légale de Pitt — Autre débat célèbre sur la régence, —-Citations comparées des discours de Pitt et de Fox. — Exemple mémorable de la force de la constitution britannique. — Faiblesse de la monarchie de France à la même époque. — Première tentative de réforme. — Mirabeau. — Puissance irrésistible de la réYolution.

Messieubs ,

Le sujet que nous avons entrepris, depuis quelques séances, est difficile et parfois embarrassant; mais ce n'est pas un motif d'abréger. Nous ne pouvons abandonner si vite cette tribune politique des temps modernes. Dans Thistoire de Fesprit humain, rien ne saurait offrir un caractère plus instructif et plus élevé. D'ailleurs , Messieurs , malgré nos épisodes et nos digressions dans tout le domaine des lettres, quel est ici notre enseignement spécial, officiel? Féloquence, art sublime, varié, multiple, insaisissable, qui ne s'enseigne pas, il est vrai; mais n'importe » c'est le programme traditionnel , le devoir ostensible. Eh bien , puisque nous sommes professeurs d'éloquence, n'oublions pas qu'il n'y a dans le monde que deux grandes éloquences : l'éloquence religieuse et l'éloquence des intérêts'

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civils. L'éloquence religieuse, nous n'avons guère mission pour en donner les règles, pour en développer le génie; nous l'avons essayé cependant. L'éloquence des intérêts civils, elle nous est étrangère aussi, mais non pas inaccessible ; elle n'est pas renfermée dans une sphère séparée, exclusive. Elle se lie à tous les travaux de votre jeunesse ; elle fait partie et de vos réflexions présentes et de votre activité future ; elle tient essentiellement à cette belle étude des lais civiles qui occupe le temps du plus grand nombre d'entre vous ; elle est Fâme de ce mouvement social, auquel vous serez mêlés quelque jour.

Et puis, Messieurs, ce travail sur l'éloquenoe délibérative, tel que nous le concevons, tel que nous ressayons devant vous, ce n'est pas une gymnastique d'école, si*mulant des combats de tribune; c'est encore moins un lieu commun de parti; c'est un examen, un tableau comparé des efforts que le génie de deux grandes nations de l'Europe a faits dans une même carrière; c'est l'histoire vivante de trente grandes années qui ont précédé votre jeunesse ; c'est le péristyle de tout ce vaste avenir qui est ouvert aux peuples de l'Europe ; c'est le commencement de la nouvelle ère de la France.

Que de réflexions salutaires , instructives , données parles faits mêmes, doivent se mêler à cette étude ' Elle ne sera pas pour nous technique et seulement littéraire, mais historique et morale. Quand je lis dans RoUin, le Batteux, Marmontel, et beaucoup d'autres, le récit des grands combats de la tribune grecque et romaine, et l'analyse de tant d'immortels discours, ces habiles critiques, malgré leur talent, me semblent un peu étrangers au milieu d'un pareil sujet. Aucun des événements, aucune des passions qui auraient pu leur

donnei Pid^^e de la tribune antique n'existait pour eux; jamais Us n'en avaient eu ni Texpérience ni même le spectacle.

Il n'en est pas ainsi de nos jours. L'intelligence des intérêts publics, la facilité d'en raisonner ou d'en déraisonner, mais d'en parler enfin, est qualité commune. La langue politique est l'idiome vulgaire d'un Etat libre. Ainsi, Messieurs, grandeur et haute instruction du sujet, popularité des connaissances qu'il suppose, favorable disposition des esprits, tout, ce semble, nous permet et nous sollicite de nous arrêter longtemps sur ce dernier acte du xviii« siècle.

Les personnages qui nous apparaîtront sur la scène sont grands, les situations fortes, le génie de l'homme aux prises avec tout ce que les incidents fortuits peuvent amener de plus décisif dans la destinée des nations. Notre admiration , Messieurs, s'accoutume trop à ne compter que les renommées oratoires de l'antiquité. Un homme comme Pitt, comme Fox et même comme Mirabeau, était de la taille de ces hommes qui vous paraissent si grands parce qu'ils sont placés sur ce piédestal grec ou romain. Ce qui manque en perfection même à leurs' ouvrages n'est pas une infériorité dans leur mission ni dans leur génie. Ainsi, ce soin sévère, ce soin d'artiste qpi a poli, qui a conservé toutes les expressions d'un Démosthène ou d'un Cicéron, n'a presque jamais appartenu à ces orateurs modernes, occupés d'intérêts trop nombreux, trop com-r plexes, et parlant à des peuples moins curieux de l'élégance et du charme de la parole. Mais cette négligence, qui diminue la beauté du monument pour les yeux de la postérité, n'a pas affaibli l'action de l'orateur sur les contemporains ; et c'est cette autorité de

la parole qui est historique ; c^est cette autorité de la parole instantanée qui explique pour nous et le progrès rapide de certaines idées, et les grands changements des Etats.

A la dernière séance, j'ai voulu laisser votre attention se reposer sur cette fortune singulière de TAngleterre, qui, après la perte de rAmérique, au milieu des désordres excités par les passions religieuses, dans Fimminence des révolutions de TEurope, lui donnait pour ministre un jeune homme de vingt-quatre ans, doué de cette ténacité au pouvoir, et de ce génie de gouvernement qui semble le sceau que la Providence avait mis sur lui : j'avais nommé Pitt.

Mais ici, Messieurs, je suis obligé de m'arréter encore à quelques détails, et de lier Fhistoire de la constitution anglaise à Fhistoire de Féloquence. Il y a longtemps que Cicéron, quand il voulait former son orateur, avertissait que la facilité de Fexpression, la promptitude et Féclat de Fimaginatîon, n'étaient que Farme extérieure, l'instrument du génie; mais qu'une étude profonde, de vastes connaissances, une méthode sûre et rapide étaient le fond de Forateur : Nisi res subest percepta et cognita^ inanis et irridenda ver 60rum volubilitas, disait le plus admirable parleur de l'antiquité. Et ailleurs , quelle vaste réunion de connaissances philosophiques, historiques, judiciaires, il demande à son orateur ! Comme il lui prescrit la science des lois, des traités, Fétude des coutumes et de l'économie sociale ! toutes notions qui, dans les mœurs modernes, sont devenues plus vastes, plus compliquées, plus nécessaires encore : car, chez les anciens, la liberté , ou du moins la république , avait précédé la civilisation ; chez nous, la civilisation a précédé et

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fait natfre la liberté, comme la dernière et la plus belle sci€trM)e de Tétat soeial.

Ainsi, Messieurs, rétudederétoquefioebritannique, vous ne pouvez pas la séparer d'un examen attentif du droit public et oivil des Anglais. C'est là que vous retrouverez la force de ces grands orateurs. La connaisaançe profonde de la constitution et des intérêts du pays est le trésor de leur éloquence. Et de même, Messieurs, Mirabeau qui, le premier, montra Téloquence politique parrainons, ce qui fit sa supériorité, indépendamment des dons naturels du génie, c'est que dans les prisons qui servaient de r^os à Forageuse activité de sa jeunesse, dans ces études forcées qu'on lui faisait faire au donjon de Yincennes, tout le travail du publiciste, de Thistorlen, du savant se con^ somma pour lui. Au milieu de cette jeune noblesse de France, si spirituelle dans sa frivolité même, parmi tant d'hommes distingués qui brillaient à la fin du xviii<* siècle, par les grâces de l'esprit, et je ne sais quel charme de belle littérature, les fortes études, les études abstraites, salutairement ennuyeuses, étaient rares. Ceux qui rêvaient avec le plus d'ardeur ane réforme sociale s'occupaient peu de chercher dans la législation et l'histoire les moyens de l'accomplir. L'excès même de leurs espérances, leur ambition illimitée de perfectionnement les exemptaient d'étudier un passé qu'ils dédaignaient. Au contraire, ce Itfirabeau, si longtemps rebuté par la société, si longtemps classé loin d'elle, en avait profondément étudié tous les ressorts et discuté tous les principes dans le loisir des cachots, dans l'épreuve des débats judiciaires. Il était jurisconsulte et publiciste avant d'être orateur. Ne séparons jamais l'éloquence de toutes les

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sciences moraies qui la nourrissent et la font vivre.

Yous avez vu ces études de Pitt^ qui n^avaient pas été de simples études littéraires. Vous avez vu ces méditations de la sagesse biidorique et politique des anciens. D'autres études, dont la trace n*est pas conservée, Favaient initié dans tous les calculs de la politique financière, lui avaient appris toutes les ressources et toutes les richesses de la Grande-Bretagne, et fait comprendre toute Torganisation, et de ses colonies perdues, et de ses colonies conservées. Il' avait soigneusement étudié les forces et les intérêts divers des puissances de TEurope.

Indépendamment de ces connaissances variées, qui étaient comme un instrument d'agression et d'hostilité contre les autres Ëtats de TEurope, il avait au plus haut degré le sentiment de la constitution britannique; il en possédait la jurisprudence et le génie; il en avait rintelligence et Famour. Ce dernier mot peut étonner, quand on parle d'un ministre. Une idée vulgaire et naturelle fait supposer qu'à la possession du pouvoir est attaché le goût exclusif des privilèges de ce pouvoir. Mais Pitt, tel qu'il paraîtra devant vous, ne concevait pas son pouvoir dans l'action particulière qui lui était confiée, il le concevait dans cette puissance collective, dans ce jeu simultané de tous les ressorts de la constitution britannique; il le concevait dans le parlement comme dans le roi. Il sentait bien^ rassuré par son génie, qu'il ne devait avoir peur d'aucune des institutions de son pays, et que toutes seraient obligées, non pas de céder sous lui, mais de le fortifier de leur force et consacrer de leurs droits tout ce qu'il oserait entreprendre pour la grandeur de l'Angleterre. Son attachement aux lois lui donnait

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plus de puissance qu'ailleurs des ministres habiles et despotiques n'en ont trouvé dans la ruine des libertés publiques.

A cet égard, Messieurs, sa vie politique présente un caractère éminent et bien rare : c'est qu'en luttant pour obtenir ou garder le pouvoir, il luttait en même temps pour le maintien de la constitution britannique, et qu'il engageait, pour ainsi dire, dans la cause de son ambition la liberté de son pays. On le voit dans le premier grand combat qu'il eut à soutenir, dans ce bill de VInde, que j'ai déjà nommé. Mais que vous importe en ce moment le bill de l'Inde? Comment pourrai-je rendre clair, facile, je ne dis pas pour vous, mais pour moi-même, ce débat entre des hommes d'État habiles, ce débat appliqué à des intérêts si loin de nous ? Essayons-le cependant.

L'Angleterre avait perdu sans retour l'Amérique, ou du moins elle ne pouvait plus la posséder que par le commerce, espèce de conquête qui, dans nos États civilisés, vaut quelquefois mieux que le domaine direct et onéreux : mais il lui restait les Indes ; les Indes ! cinquante millions d'habitants soumis à des gouverneurs anglais, une compagnie de commerce exploitant cet immense empire, et, au delà des possessions anglaises, l'Asie à conquérir. Mais tout ce que la rapacité des proconsuls romains avait pu entasser jadis de vexations, de vols et de barbarie, s'était malheureu- ' sèment reproduit dans l'Inde, conquise par les Anglais. On avait vu des princes mis à la torture pour les forcer de livrer leurs trésors; on avait vu d'immenses po- ' pulations mourant de faim sur cette terre féconde où l'homme vit de si peu de chose; on avait vu toutes les cruautés que l'industrie mercantile peut exercer, quand

la cruauté est un moyen de profit, se déployer contre cette race malheureuse et paisible. Un grand procès criminel avait commencé contre le Verres de llnde. Je vous en parlerai plus tard (car, comme nous l'avons dit, réloquence judiciaire, l'éloquence de Fattaque et de la défense, dans un procès criminel, reçoit singulièrement l'influence des institutions politiques d'un 'pays; la liberté l'anime comme tout le reste). Mais enfin, sous un autre rapport, l'accusation intentée contre Hastings appelait les regards et de l'Angleterre etde l'Europe, et les fixait sur ce magasin immense de richesses commerciales, sur ce vaste trésor ouvert dans l'Inde à l'Angleterre, et souillé sans cesse par la férocité de ses agents. C'était à cette occasion que Fox avait conçu le plan d'un bill pour réformer l'administration de l'Inde. Il y prévenait le retour des plus odieux abus de pouvoir; il offrait quelques sûretés aux sujets indiens et' aux princes indigènes, instruments et victimes de la rapacité anglaise. En diminuant les privilèges de la compagnie des Indes, il établissait au< dessus d'elle une juridiction publique, une haute surveillance de comités indépendants qui devaient garantir la bonne administration du pays et protéger les vaincus. Mais, Messieurs, nous l'avons dit, au fond de ce plan généreux se cachait une idée d'ambition et de parti*

Fox, par son talent, son éloquence, l'autorité de sa parole, le nombre de ses partisans, s'était imposé au roi d'Angleterre. Suspect au roi, dont il était le ministre, il avait formé le projet de transférer à la chambre des comn^unes, par le bill de l'Inde, une des prérogatives de la couronne et son plus grand' moyen d'influence, la disposition immédiate de places honora-

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blés et luefftliTes. II sentait bien qtte la Tolonté du roi n*était pas pour lui, et qiie <f ailleurs elle pourrait lui échapper; mais il eroyait, dans Forgueil de son éloquence, que la soumission dHin parlement ne lui manquerait jamais. Dès lors, en créant, sous prétexte de surreiller les affàvres de Hndo, un grand nombre d'emplois considérables à ta nomination du parlement^ il se promettait d^ssurer à la fois rindép^sidanee de la chambre des communes et sa propre puissance* Dans le fait, 3 n\tà pas seulement rendu la chambre des communes indépendante ; il Feût rendue corruptrice, de corrompue qu*elle a été quelquefois; et, déplaçant les abus de la constitution anglaise au lieu de les corriger, il n*eût travaillé qu'au succès de son ambition. Voilà quel était le plan de Fox, ou quel eût été du moips le résultat de ses efforts.

La chambre des communes était du même avis que Fox. Le bill passa ; mais la volonté personnelle du souverain, de puissantes démarches accréditées de son nom, et que Fox dénonça vainement à la chambre des communes, enfin le talent de Pitt et la perspective d'un tel soutien dans le ministère, toutes ces causes firent échouer le bill de l'Inde à la chambre des pairs, et le môme soir Fox reçut, à minuit, sa démission par un message du roi. Pitt fut nommé premier ministre.

Mais il fallait toujours régler cette immense affaire de l'Inde. En présence de cette majorité des communes dont la résolution ambitieuse et intéressée venait d'être rejetée par les lords, il fallait proposerun nouveau projet de bill, sur la grande question qu'elle avait déjà décidée. Pitt présenta lui-même un second b&l de llnde, où il avait soigneusement évité tout ce qui ressemblait aux dispositions du projet de Fox. En pro»

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posant aussi des recours et des garanties contre les abus des agents de la compagnie des Indes, en admettant des juridictions supérieures et protectrices, c'était à la couronne seule qu'il réservait le droit de les établir et de les renouveler. Mais répreuve était difficile; il s'agissait d'engager la chambre des communes tout à la fois à se contredire et à se dépouiller. Pitt, si jeune encore, et demandant une chose si humiliante et si dure, pouvait-il vaincre la vieille autorité de Fox, retombé à la tète de cette majorité nombreuse qu^il avait voulu enrichir d'un si beau privilège pendant son ministère? Le projet, présenté par l'habile ministre, et vivement combattu par Fox, fut rejeté. Voilà Pitt en présence d*une majorité parlementaire qui r^ pousse ses plans et veut l'éloigner du ministère, où Fox semble près de rentrer, vainqueur de son jeune rival et des influences de la couronne. Tremblant à l'idée de ce joug, le roi ne voulait pas sacrifier son ministre, et il hésitait à dissoudre la chambre. Telle est la crise mémorable que présentait l'Angleterre en 1784. D'une part, le roi, Pitt et la chambre des pairs; de l'autre une majorité des communes, nombreuse, fortement liée, animée par de vires passions et conduite par un grand orateur qui avait su Tintéresser doublement au succès de son ambition. Certes, une telle épreuve pouvait paraître dangereuse pour un Ëtat moins heureusement constitué ; elle pouvait épouvanter un roi qui n'eût pas cherché son seoours dans l'action même des libertés publiques.

Pitt lutta pendant trois mois contre cette chambre qui s'obstinait à rejeter tous ses bills, et d'où partaient de fréquentes adresses au roi, et des représentations hardies sur le projet éventuel de la dissoudre. Il la fit

d'abord proroger de quelques semaines. Un esprit moins vigoureux et moins ferme que Pitt se serait effrayé. C'étaient, sous quelques rapports, les premiers procédés de la révolution de d640 qui semblaient reparaître ; c'était une chambre des communes qui vou* lait se rendre permanente et qui sommait le souverain de s'engager à ne point la dissoudre.

Pitt soutint cet orage avec un calme singulier, opposant à toutes les attaques tantôt des réponses mesurées, tantôt un froid silence, qui le fit traiter de dio tateur par le vieux lord North. Une fois seulement, pressé par les demandes impérieuses de l'oppositionmajorité, il laissa paraître dans son langage un mouvement de colère. Sheridan aussitôt le surnomma Venfant colère, et l'expression fut répétée. Pitt avait encore ces couleurs innocentes et enfantines de la première jeunesse. Avec ses cheveux blonds, sa taille grande et mince, il offrait quelque chose de cet air de faiblesse et de timidité qui marque souvent le passage de l'adolescence à la vraie jeunesse ; c'était la cependant l'homme qui gouvernait l'Angleterre en Tabsence même des conditions naturelles du gouvernement parlementaire.

Après trois mois de ce débat pénible, faux, contraire à l'esprit de la constitution anglaise, Pitt osa croire qu'il était appuyé par les vœux de la plus grande pai^ tie de la nation, et que l'Angleterre n'était pas du même avis que la majorité de la chambre des communes; car enfin l'Angleterre n'avait pas à regretter, pour son compte, le rejet du premier bill des Indes présenté par Fox. Quand la chambre des communes aurait eu le droit exclusif de distribuer les emplois supérieurs de l'Inde, chaque bourgeois de Londres

n^eût pas été nommé commissaire; le public était donè fort désintéressé sur cette prétention de la chambre des communes, et il commençait à la trouver injuste et exigeante.

Pitt s'aperçut que sa jeunesse, sa fermeté, son talent, lui faisaient gagner chaque jour quelque chose dans l'estime de l'Angleterre ; et, enfin, il saisit le moment décisif, et détermina le roi à dissoudre la chambre des communes. La nation jugea le procès qui lui était soumis ; une nouvelle assemblée, sortie de Télection la plus vivement disputée, vint prêter aux desseins de Pitt l'appui d'une nombreuse majorité. Ainsi fut fondé ce ministère de vingt ans, par un jeune homme qui, selon l'aveu de lord North, avait, pour début, gagné le roi, malgré la chambre des copimunes, et vaincu la chambre des communes par la nation.

Prenons le second acte de cette vie politique ainsi commencée. Le jeune ministre continue de s'appuyer sur la confiance de son roi, sur cette faveur personnelle qui lui a permis de lutter avec tant de hardiesse et de bonheur contre une résistance qui semblait si redoutable ; mais il y réunit l'approbation de la chambre des communes. Occupé tout entier des finances et de la prospérité de l'Angleterre, il ne songe plus maintenant à la réforme parlementaire qu'il avait proposée pendant la courte durée de son opposition. Il est désormais trop ministre et trop sûr de la chambre des communes, pour vouloir rien changer à l'élection des Idéputés, et il jouit de son pouvoir doublement affermi.

Hais la catastrophe la plus imprévue vient ébranler ce pouvoir. En 1788, à l'époque où la politique du cabinet anglais était attentive à profiter des grands mouvements qvi se préparaient sur le continent. Pitt ap-

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prend tout & coup que la mÈMm da roi dfAn^eterre s*ast troublée. George lU , doat les ^rterlss domesti* 4ues, doAt les qualités pure» «t simples «vatent gagné raffectîon du peuple anglais, ce prince, rami cTHerscheU, et qui joigaait le ^oAt des srienoes à ki sagesse politique^ au milieu de la. vie la ptesvé^lière, k pitzs étrangère aux passions qui avaient tro«Mé tant de cours d« rSurope, est frappa d^EBealiénatiaiï d'esprit que Ton essaie eià vain de eacber. li tombe dans te même état que le roi Lear.

Fox, se reœettafit des fatigues d^ane session ch. il avait combattu avec une impuissante habiieCé les mesures financières de Pitt, voyageait alors au fond de ritalie. Il appredid que tout Faspect de TÂngle terre va changer, que ce roi, dont Fopiaiâtne volonté avait soe^ tenu son jeune ministre, ne peut plus présider aux affaires, ne peut plus les autoriser au moias de sofi nom. Il sait que le prisée déballes, suocessear ivnmtaeat, nécessaire, appartient tout entier à la cause de Topposition ; et il se croit assuré de triompher bientôt avec elle. Plein de œtie espéranee^ ii traverse en cinq jours une grande partie de Fitalie, s*emharqaeet arrive à Londres pour être ministre. Mais il fallait corn- «battre et renverser Pitt, qui se préparait à se passer de Fappui du roi, comme il s'était passé, pendant quelques mois, de Fappui des communes. Vous permettrez, Messieurs, quelques détails sur uo tel <éébat entre de tels adversaires. C'est une étude historique, autant qu'une étude oratoire; c'est le sujet d'un parallète eurieux et une transition naturelle à l'histHÙre de féloquence politique en Fraaee.

On croirait que la résistance du ministre et son obstination à garder le pouvoir, Fînactioa dégra<taii^

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dtt monarque^ rambition et les droits du prince liéri^ tier vont agiter FÂngleterre ; mais FAngleterre, s^h puyée sur ses lois eisur le génie de Pitt, après un orage régulier et tout parlementaire, va paisiblement fixer les droits du prince, et compléter sa constitution par un grand exemple. La France, au contraire, qui semblait protégée par les vertus généreuses de son roi, la France, où il n'y avait pas, au premier aspect, d'opposition puissante et armée, d'ambitions en présence^ va tout à coup être emportée dans la plus terrible tempête civile qui ait jamais changé les destinées d'un peuple.

Mais suivons ce mémorable débat du parlement d'Angleterre. Les cbambres s'étaient réunies, sans la forme ordinaire et solennelle, sans le discours du roi, Pitt prend la parole devant les communes, et annonce le lamentable événement qui éloigne la présence du souverain ; il propose en même temps de recueillir les témoignages des médecins, et de chercher dans les lois et l'histoire de l'Angleterre les règles de la conduite à tenir. Fox, impatient de saisir l'autorité, s'élève contre tout délai, toute recherche, et déclare que la maladie du roi transfère le pouvoir au prince régent, immédiat et légitime héritier. Pitt insiste de nouveau pour qu'on entende le rapport des médecins de Sa Majesté, et pour qu'un comité nombreux soit désigné par la chambre des communes, et qu'il s'occupe de rechercher dans l'histoire d'Angleterre, dans les monuments du parlement, tous les faits, tous les exemples qui pourraient servir de règle dans une circonstance aussi grave et aussi malheureuse.

Vous reconnaissez là. Messieurs, l'esprit de la politique anglaise, qui s'appuie presque toujours sur Tau^

torité des précédents, et semble plus occupée de la jurisprudence qufe de la théorie.

Les recherches sont faites. Le comité en rend compte à la chambre deux jours après ; et c'est alors que s'engage cette grande lutte de principes opposés et d'ambitions rivales.

Ce ne sera point là, Messieurs, cette éloquence vive, tumultueuse, qui agitait les places publiques de l'antiquité ; ce ne sera point cette éloquence impétueuse et terrible qui se déchaîna dans les troubles politiques de la France : un autre sentiment, une autre admiration s'attache à la lecture de ces débats si véhéments et si graves à la fois, qui consolident un empire, au lieu de l'agiter. On entre dans une espèce d'enthousiasme pour ce système de liberté, où le développement le plus hardi des passions politiques, où l'invocation de tous les droits populaires n'ébranle pas cependant les colonnes de l'empire. Si quelques-uns des orateurs qui ont éclaté dans les révolutions ou dans les démocraties étonnent davantage l'imagination, peut-être y a-t-il plus de grandeur dans le calme de ces hommes qui se disputent de si grands intérêts avec tant d'énergie, et dont les témérités mêmes sont des instruments d'ordre et de pouvoir. Pitt, cet intrépide défenseur des prérogatives royales, cet homme qui, sur la tête égarée de George III, a soutenu la couronne, si haute et si dominante, au milieu de l'ébranlement de l'Europe ; cet homme qui a lutté corps à corps contre le génie effrayant et multiple de la révolution française; cet homme qui a vaincu, dix ans après sa mort, dans une célèbre bataille dont je ne veux pas rappeler le mystérieux souvenir ; Pitt enfin, croyez-vous qu'il va timidement se traîner 4âns les doctrines du droit divin et du

pouvoir légitime? Non, Messieurs; il va s*appuyersur des doctrines si hardies, qu'ailleurs on les traiterait de factieuses. C'est au nom des changements mêmes que la puissance suprême a' éprouvés sur le sol instable et mouvant de TAngleterre, que Pitt va soutenir les droits de ce roi qui n'est plus, de ce roi qui, par la perte de sa raison, est retranché du nombre des vivants, mais dont la puissance, comme une illusion inviolable, subsiste encore, protégée par le génie de son ministre. Entendez-le, Messieurs :

Dans la plupart des contrées, ditnil, un événement comme celui que nous déplorons aurait presque rompu les liens de Tu- , Dion sociale ; mais dans ce pays, sous cette heureuse forme de gouvernement qui offre les avantages et prévient les maux de la démocratie, de l'oligarchie, deTaristocratie, rien de semblable n'est à craindre. Bien qu'un des trois pouvoirs de la législature vienne à manquer, la voix du peuple se retrouve tout entière dans ses représentants, les deux chambres. Les lords et les communes représentent tous les intérêts du peuple ; en eux réside le droit constitutionnel de suppléer à la défaillance du troisième pouvoir. Tel est l'esprit de la constitution ; tel fut le sentiment de ceux qui ont fait la révolution. Ils n'avaient pas, comme aujourd'hui, à pourvoir à la suspension du pouvoir royal, pendant que le trône était occupé, mais à réparer l'absence de l'une des trois branches de la législature qui avait dispara. Mais qu'il y ait absence définitive ou suspension accidentelle, c'est également aux autres branches de la législature qu*i appartient d'y suppléer. Le pouvoir de donner le trône s'est trouvé dans le peuple, au moment de la révolution, et a été exercé par le parlement. D'après les mêmes principes de liberté et les mêmes droits parlementaires, le pouvoir de suppléer à l'action royale qui vient à manquer appartient au peuple» c't^t-&-dire aux lords, aux communes, ses légitimes représentants.

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