CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON
Considérations sur le caractère général de rassemblée constitoante. — Faux point de Tue des contemporains ; grandeur réelle de rassemblée. — Mélange d*abstractions et d'actirité toute-puissante. — Différence de cette assemblée et du parlement britannique de 1640 et de 1688. — Prédominance de Mirabean, et pourquoi? — Trait distinctîf de sa politique. — Principaux débats auxquels il prend part. — Victoires de son éloquence. — Tâcbe impossible qu*il entreprend; sa mort^ — Dernières réflexions»
MESSIBDRSi^
J'éprouve aujourd'bm un embarras Téritable, que votre bienveillance ne me rend pas habituel, le redoute le sujet où je me suis engagé, à la fin de la der* Bière séance, et qu'il me &int rapidement traverser, ie regrette ces orateurs anglais ; Il y avait là moins de res^ poDsabililé, une tâche moins difficile. Mais évoquer du milieu denotre propre histoire des souvenirs si grands, si mélés> si terribles, qui sont encore ponr les esprits un sujet de controverse et d'animosité ! On hésite ^ celte pettsée. Même en ne cherchant qn'ma étode historique dans ce qui a si puissamment atgité les Ames, on craint que les passions ne soient pas encore assez éteintes, que les cendres ne soient pas encore assez froides. Une sorte d'éleetricttè se conserve d»ns ees parolesqui <mt fait lever la France, il y a quarante années, et qui ont commencé la plus grande des ré-
volutions sociaies. Faut-il cependant fuir devant ces souvenirs? Peut-on aujourdliui, par le silence, comme on le pouvait, il y a quinze ans, par le despotisme et par la gloire, faire oublier cette mémorable assemblée, d*où sont nées les libertés, les agitations et les prodigieuses conquêtes de la France, quoique cette assemblée eût déclaré, dans une de ses premières séances, que la nation française renonçait, par principe dliumanité, à toute espèce de conquêtes?
Et cette éloquence dont nous suivons lliistoire, cette parole moderne dont nous cherchons le caractère, où pouvons-nous la i*econnaître plus vivante et plus active que dans un homme de cette assemblée ? Jamais cette force de la pensée, manifestée par le langage et agissant sur des honimes pleins de passions et d'espérance, jamais cette dictature du génie n'a été plus visible, plus prompte, plus impérieuse, que dans ces premiers temps des troubles civils de la France. Oh ! que le parlement d'Angleterre, avec ses précé-* dents et sa jurisprudence de liberté, oh ! que le parlement de 1640, avec ses longues phrases puritaines et son verbiage théologique, du milieu duquel s'élança Cromwell tout armé, oh! que ces souvenirs, si terri* blés cependant, sont inférieurs à la puissance morale que développe la France agitée par cette réforme sociale, qu'elle se flatte de rendre universelle et d'appliquer au monde entier ! Dans l'ambition presque folle de ces grandes idées, il y avait cependant quelque chose de puissant et de hardi, qui en fait un événement sans égal dans l'histoire moderne.
Historiens du génie français, observateurs de l'influence des lettres sur les réformes sociales, nous sommes obligés de nous arrêter dans une curieuse
contemplation devant cette grande époque, et devant les hommes qui lui ont surtout donné Fempreinte écla-^ tante qu^elle gardera dans la postérité. le le sais; cette mémorable assemblée a commis toutes les fautes de Tinexpérience, et toutes celles que commande la nécessité. Dans cette étonnante activité, dans. ce travail de destruction et de reconstruction, qui consuma trente mois, une foule d'erreurs métaphysiques se mêlaient à l'énergie de la faction et de la liberté. Jamais tant de contrastes de la rêverie spéculative et de Faotivité turbulente du Forum ne furent accumulés ; et cela même est un des caractères les plus originaux, les plus ineffaçables de Fépoque. Je le sais bien aussi, dans cette France, si ingénieuse, si oisive, si littéraire, après ce long règne du bon plaisir, après ce silence entrecoupé par des plaisanteries de salon, ces voix fortes qui retentissent tout à coup, ces douze cents hommes réunis dans une assemblée, ce sénat qui est un Forum, devaient singulièrement étonner les esprits. Il y avait sans doute du prestige et du mensonge dans Fadmiration que sentirent les contemporains à la vue d'un spectacle si grand, mais surtout si nouveau. Ainsi, reproches légitimes que la froide postérité peut adresser maintenant aux âmes ardentes de ces premiers régénérateurs de la France, explication deFenthousiasme exagéré qu'ils inspirèrent, puissance incalculable de cette grande innovation de la parole publique, indépendamment du génie des orateurs; ce sont là. Messieurs, des choses qu'il faut d'abord séparer du caractère général de cette assemblée qui, connue sous le nom d'états généraux, s'appela bientôt assemblée nationale^ puis assemblée constituante^ et ne sera jamais oubliée dans l'histoire du monde.
Vous avez vu par ce peu de paroles que j'ai rappelées dans la dernière séance, comme un essai de la puissance et du génie de Mirabeau, comme un exorde de sa vie oratoire; vous avez vu, par ce peu de paroles, si hardies et si dominantes, presque toute Thistoire de cette assemblée. Elle s'empara de la tribune, comme par droit de conquête. Il y eut quelque chose de violent, de victorieux dans son avènement; et dès lors le même caractère devait s'imprimer à tous ses actes.
Toutefois, par la disposition des esprits, par cette origine littéraire et philosophique que la réforme sociale avait parmi nous, par l'influence de ces théories dont Rousseau avait été le tribun éloquent et rêveur, on vit^ au milieu des grands coups d'Ëtat législatifs, au milieu même des désordres, des séditions du dehors et de tous les accidents d'une vaste et terrible révolution, un caractère d'abstraction et de généralité régner dans les délibérations de l'assemblée nouvelle. Tous les problèmes du publiciste se trouvèrent réunis dans un court intervalle. Ainsi donc, il serait difficile de choisir un sujet plus vaste de réflexions, d'études historiques, morales, oratoires ; il serait difficile de voir jamais l'esprit de l'honmie plus actif et plus novateur, en aussi peu de temps. Dans le dessein de cette assemblée, qui veut faire un code social complet et nouveau, il y a quelque chose que le monde n'avait pas vu, je crois, avant elle. Que voulait le parlement d'Angleterre en 1640 ? que demandait-il dans ses premières doléances? Le retour annuel des assemblées qui avaient été imprudemment interrompues, l'abolition de certaines taxes onéreuses et irrégulières, la punition de puissants ministres qui s'étaie^nt rendus
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odieux aux communes. Ëtait-ce à de pareilles réformes que se bornait la première espéranee des tégisltleurs de la France? Un intervalle incalcahible sépaie les deux époques et les deux ambitions. A u&e époque plus récente encore, à Tépoque où fol reemnmeneée, sous une autre forme, la révolution JAng t cl e r ro , q«e voulait cette assemblée qui, sous le nemée conventtim, accueillit un prince nouveau? La'OonfirmatioQ de certaines libertés publiques dès longtemps étaMies dans le droit commun de rAngleterre, une dynastie protestante, et le pouvoir du parlem^at. Reportez maintenant vos yeux sur le travail ée rassemblée constituante ; quelle incomparable diffiârenee pour Fimmensité des résultats!
Ainsi, Messieurs, jamais carrière plus vaste ne ftit ouverte à Fambition et à Ténergie du talent oratoire; et c*est pour cela que cette époque, lors mdme qu'elle est confusément montrée, parle si fortement aux âmes. Une puissance extraordinaire de renouvellement et de création lui fut donnée, sous la loi inévitable du bouleversement et du désordre ; il y a de quoi admirer et de quoi trembler. Par là cette époque est singulièrement instructive et dramatique; par là, Meseieuis, lliomme qui fut le plus puissant organe, la voix vivante de cette époque, me parait supérieur, non pas en babileté, en génie, mais en domination s«r fesprit des bommes, aux orateun politiques dont je toos ai parlé jusqu'^ présent.
Le rapport que je cherche à matrquer eslra TAnf^ terre et la France, cette supériorité, non pas 4e sagesse, mais d'éclat, de brait dans le monde, que je doniie è la France, se justifierait par toutes les parties du parall^ ; mais en mdnie temps vous i^ecriec oe mb i en il
était nécessaire et naturel de vous montrer le génie politique anglais, avant de suivre la France dans cette grande crise de son renouvellement.
Une des supériorités secondaires, une des supériorités d'étude qui appartenaient à Mirabeau, c'était la profonde connaissance, la vive intelligence de la constitution anglaise, de ses ressorts publics et de ses ressorts cachés ; c'était le sentiment de la vie politique et parlementaire. Cependant, sa première pensée futelle de rapprocher les constitutions des deux pays? A la vue de ce grand royaume, la France, que Louis XIV avait élevée si haut, sur de fragiles appuis, et que Louis XY avait laissé tomber de ses mains énervées^ conçut-il le projet de le relever, en lui donnant des bases semblables à celles du gouvernement britannique? On peut le croire; mais Mirabeau ne l'avoua pas. Sa vie tout entière lui imposa le rôle de grand et redoutable factieux. C'est à ce prix qu'il avaijt besoin de fonder son pouvoir, et de prendre de vive force une popularité qui luttât pour lui contre la perte de l'estime publique. Lorsqu'il entre à l'assemblée constituante, il est forcé d'agiter cette assemblée, avant de prétendre à la gouverner, d'y porter tout l'entraînement des passions démocratiques, avant de pouvoir la soumettre à ses pensées.
Sa vie politique se partage donc entre deux grandes entreprises, peut-être inconciliables : la puissance tri-* bunitienne exercée dans toute sa violence, l'emploi de la parole comme d'une arme destructive; puis un grand effort pour régler, pour dompter cette effervescence populaire qui s'était emportée à sa voix. Mais pourquoi fallait-il que dans cette dernière tâche, qu'aurait si fort ennoblie la conviction, il entrât de
honteux motifs, et que Ton vtt à une violence calculée succéder une modération vénale, lors même quelle était sincère?
Cependant, Messieurs, quelle admiration sans estime, quel étonnement ne doit pas s^attacher à cet homme, lorsque, après avoir arrêté votre attention sur la grandeur de la mission offerte à l'assemblée constituante, vous considérez de quels éléments était formée cette assemblée! Que dliommes remarquables parles lumières, le talent, la générosité des sentiments, étaient réunis de toutes les parties du royaume ! Un écrivain anglais a dit du parlement de 1640 : « Aucune époque n'a produit de plus grands hommes que ceux qui siégeaient dans cette assemblée ; ils avaient les talents et les intentions nécessaires pour rendre la patrie heureuse, si, par un fatal enchaînement de circonstances, TAngleterre n'eût été mûre pour sa ruine. » Ces paroles s'appliquent bien mieux aux hommes de l'assemblée constituante. Tout ce que l'habitude des travaux de la pensée, le vif sentiment de la civilisation, la science spéculative, peuvent offrir de talents et de lumières, étaient là réunis. Des ecclésiastiques savants et éclairés, des magistrats habiles, une foule d'hommes ingénieux, quelques hommes éloquents, composaient cette élite de la France.
C'était un homme rare et supérieur, sous quelques
rapports, que ce jeune Barnave, dont la vie, le talent,
les opinions même, rien ne fut achevé, et qui mourut
avant d'être lui-même. C'était un sage politique, digne
d'être admiré dans le parlement d'Angleterre, que ce
Meunier, si hardi dans les assemblées provinciales du
Dauphiné, si modéré dans l'assemblée constituante,
et qui montra toujours, au milieu des violences de la
vu . UXIÈKkTUBE
tribune et des émeutes popidaires, une raison lumn neuse et prévoyante. C'était un homme remarquable par tout pays libre, qu'Adrien Duport, qui, dans une époque d'inexpérience et d'essai, répandit tant d'idées justes et praticables sur le système judiciaire, dans ses rapports avec la liberté civile.
L'abbé Maury, que je n*admire pas, qui, dans Téloquence religieuse, manquait de naturel et paraissait avoir plus d'art que de foi ; l'abbé Maury, qui prenait souvent l'emphase pour le talent, était cependant un homme à qui l'énergie de ses organes, plutôt que de sa pensée, une forte et tenace mémoire, une iomiense capacité de travail, l'esprit de tout le monde, pillé par réminiscences et toujours à ses ordres, donnaient une puissante action de tribune.
Cazalès était, par nature et par instinct, tout ce que l'abbé Maury voulait devenir à force de travail et d'étude. Ce jeune officier de cavalerie, publiciste pour avoir lu Montesquieu, se sentit orateur en présence d'une grande assemblée. Ses discours ont quelque chose de libre, d'énergique, et toute la puissance de l'esprit novateur se montre dans la manière même dont Cazdès défend l'ancien ordre social.
Parmi les hommes dont la voix se faisait entendre plus rarement, ou -même qui n'approchèrent pas de l'orageuse tribune, que d'esprits distingués, que de talents divers qui furent célèbres dans d'autres époques. Vous avez lu les Mémoires de Ferrières; vous y reconnaissez un esprit ferme et juste, un homme instruit de toutes les grandes questions politiques, un homme qui sait l'histoire et la vie humaine, qui est fidèle à son parti, et qui le juge. Eh bien, Ferrières ne parla jamais à l'assemblée constituante, Un homme
AU Dix-wurnÊHfi siècle. * 18S
célèbre de fios joars, qui, dans sa verte vieiOesse, cofH serve toute la puissance de la dialeetique et de Péloqueiiee, H. de Montlosier y prit rarement la parole. Ses <fiscours, il est vrai, forent ëelatants et mémorables. On n*aurait pas dû oublier qu*il fit entendre alors la pins éloqu^te apologie de la religion et de ses mi-^ nAstres. Lorsque Ton discutait laeonflscationdes biens du clergé, c'est lui qui s*écriait avec tant d^ëne^e :
Vous voulez les chasser de leurs {lalais ; eh bien, ils se rèfiH gieront dans la cabane du pauvre, qu*ils ont souveat nourri et conâolé. Vous voulez leur arracher leurs croix d*or; eh bien, ils prendront une croix de bois, et c^est une croix de bois qui a sauvé le monde.
Votjà, Messieurs, les mouvements d'éloquence et dlma^fiation qui, dans cette assemblée, échappaient à des hommes queVambition de la tribune teortaitraremeot, ^ dont la voix ne s'élevait que par intervalles, ^elle devait être la vivacité de génie, la puissance oratoire de Thomme qui était éminent parmi des hommes si distingués^ et dominait une telle éfite de talents divers !
Nom ne nousarréteroosàancmidétail littéraire pour analyser le génie de Mirabeau; noaschercherons à ex-* plîqner son influenoe par le rapport intime de sa piH role avec la nouveauté et la violence eût situations où il se trouvait; ce sera pour nousu:<e rhétorique expérimentale, toute en faits et en actions.
Un des premiers caractères de Mirabeau, c'était la force lumineuse et pratique de son esprit. Beaucoup d'illusions généreuses et de théories dominaient dans rassemblée. Tous ces hommes que la lecture de Rous« seau et. des autres écrivains philosophes passionnait
pour la liberté, n^avaient pas cependant la science de la liberté ; car, dans nos Ëtats modernes, la liberté est une science encore plus qu'une passion. Us ressemblaient un peu à cet écrivain brillant et ingénieux dont je vous ai parlé Tannée dernière, à ce Filangieri qui, au milieu de la cour de Naples, rêvait des utopies et des plans de constitution plus libres que la constitution anglaise.
Au contraire, Tesprit de Mirabeau était tout politique, et cette forme violente, cette vivacité tribunitienne dont il couvre ses pensées, n*est qu'un emprunt qu'il fait à l'esprit de son temps , ou une satisfaction qu'il lui donne. Mais, chose remarquable, ce qui est chez lui artificiel, convenu, est cependant plein de vigueur, d'originalité, de vérité. Malgré la sagesse intime et cachée de ses projets, ce qu'il jette à son auditoire, cette véhémence de langage , ces déclamations populaires, tout cela est aussi animé, aussi contagieux, aussi puissant que si l'&me de l'orateur eût été boule-* versée dans ses derniers replis et agitée de toutes les passions d'un vrai tribun emporté par ses paroles.
Voilà le premier trait caractéristique de cet homme; toutes les puissances et tous les effets de la parole passionnée lui arrivent à la fois. Ironie mordante, amère, mépris superbe qu'il jette du haut de son éloquence sur tous ceux qui le contredisent, impunité lïaturelle, incontestée à tout ce qu'il ose faire et dire : voilà ses privilèges.
Maintenant, Messieurs , étudions-le dans quelquesunes ûes situations de ce siècle de deux ans, où tant de choses furent faites en France.
J'ai dit que deux grands rôles partagent cette courte carrière. Ne croyez pas cependant que ces deux rôles
n^appartiennent pas nécessairement et naturellement au même homme : la sagesse de Mirabeau, la justesse naturelle de son esprit, paraissent même dans ses premières fougues de tribune , par lesquelles il s'empare des passions démocratiques , en adoptant leur langage ; et de même, dans les derniers temps de sa vie politique, dans son retour intéressé à une modération qu'il préférait, il garde encore ce ton hautain et cette éloquence éclatante qui domine le bruit populaire.
Lorsque Mirabeau n'était encore que tribun, le sage Mounier, croyant pouvoir entraver la puissante action de l'assemblée nationale par des formes, avait soutenu qu'il était illégal de demander le renvoi des ministres ; que l'accusation était ouverte contre eux, mais qu'aucune autre demande, aucune influence réelle ou présumée sur la volonté souveraine ne pouvait sortir de l'assemblée populaire. Entendons Mirabeau réfuter cette doctrine :
Eh ! comment nous refuseriez-vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces artisans dloiquilè doiit, par une contradiction palpable, vous nous proposez de contempler les œuvres dans un respectueux silence? Ne voyez-vous donc pas combien je fais aux gouvernants un meilleur sort que vous, combien je suis plus modéré ? Vous n^admettez aucun intervalle entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi j'avertis avant de dénoncer, je récuse avant de flétrir, j'offre une retraite à Tinconsidération ou à Fincapacité avant de les traiter de crimes. Qui de nous a plus de mesure et d'équité?
Mais voyez la Grande-Bretagne : que d'agitation populaire ii*y occasionne pas ce droit que vous réclamez ! C'est lui qui a
iSS LITTËiUTtllE
perdu FAngleterre... L'Anglelenre est perdue! iÀ.! |;nnd IHéti! quelle sinistre nouvelle ! Eh ! par queUe laiituée 8*es(-«lle donc perdue? ou quel tremblement de terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet inépuisable foy^r de si grands exemples, cette terre classique de amis de la liberté?... Mais vous me rassures... L'Angleterre fleurit encore pour rétemelle instruction du monde; l'Angleterre répare, dans un glorieux silence, les plaies qu*au milieu d*mie fièvre ardente elle s'est fEiites. L'Angleterre développe tous les germes d'industrie, exploite tous les filons de la prospéitlé bumaine; et tout à TheuiPe encore, elle vient de remplir une grande lacune de sa «Ottstîtution arec loute la viguenr de la plus énergique jeunesse, et rimposa&te siatarîté d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.
Cette vive réponde, Messifeurs, remet devant vos yeqx ces débats anglais sur la régence, qui nous oecnpaieBt il y a quelques jours. Vous voyez, par cet exemple, la prompte communication d*idées qui existait à cette époque entre la France et l'Angleterre, et surtout entre TÂngleterre et Mirabeau.
Ce caractère d'esprit sérieux, applicable aux ai&ires, cet esprit de vraie politique que nous retrouv<Nis au milieu des passions^ ou réelles, ou simulées du tribun, devait rendre insupportables pour Mirabeau quelquesuns des premiers débats de l'assemblée constituante.
Son sens supérieur lui montrait que ce n'était point par. une espèce de délibération philosophique qu'il était nécessaire de commencer la régénération d'un grand empire. II ne prit qu'un intérêt médiocre à cette discussion des droits de l'homme, dont il était cependant le rapporteur ; et l'on ne peut remarquer dans ses paroles, à ce sujet, que sa définition de la tolérâaee religieuse, et la force avec laquelle ii en étaUft
h jastice et la néeessité. Là, Messieurs, les idées de Ibrabeaa et ses expresdoos se reneontrect assez souveait avec les idées, les expressions d'un orateur de notre temps, ealevé trop vite àla tribune. H. de Serres, dans les débats remarqusd)les que fit naître son projet de loi en faveur de la liberté de la presse , montra d'une manière admirable comment Fabsolue liberté de la controverse religieuse résulte du principe de la tolérance. C'est le même ordre d'idées et, sous quelques rapports , la même vigueur que dai» le discours de Mirabeau. La supériorité de Mirabeau, c'est d'avoir s; nettement posé la limite à une époque où de telles idées étaient nouvelles et vivement contredites. Remarquez d'ailleurs que cette question spéculative l'oecopait à peine qudques iHoments au milieu de tant d'intrigues et de travaux; car, une chose qui doit surtout redoubler la surprise , c'est l'activité prodigieuse de cet homme pendant deux ans : fréquents discours à la tribune , longs et laborieux débats, journaux rédigés par lui-même, correspondance secrète avec le pouvoir, correspondàaee double peutrêtre, présence assidue dans l'assemblée ou dans les dubs populaires, ^ort perpétuel de la pensée, de la parole, vie violente, déréglée, vices niélés aux travaux.
Il esta remarquer, Messieurs, que le travail de Tas» semblée, se portant presque à la fois sur toutes les questions spéculatives et toutes les questions de circonstances , exigent de l'homme qui voulait la dominer une activité, une fadlidé de génie encore plos diverse qu'elle n'était énergique*
Ainsi, tantôt vous voyez Mirabesu, dans le débat sur le veto , remonter à toutes les idées fondamentales de la monarchie constitutionnelle , et «auf quelques ex*
pressions violentes qui étaient là pour être applaudies, développer avec une haute sagesse, comme Faurait fait M. Pitt , le principe nécessaire de la sanction royale ; tantôt vous le voyez , à l'occasion d'un incident public, d'une émeute populaire , reprendre toute son audace de tribun et épouvanter de^ ses paroles la cour qu'il veut sauver.
Mais je suis impatient de vous le montrer dans un de ces grands duels oratoires, où l'homme éloquent, animé par un advei*saire , paraît de toute sa hauteur. Choisissons.
On a dit, et j'ai répété que Mirabeau avait de nombreux coopérateurs de sa gloire; que, dans la dissipation de sa vie et l'accablement de ses travaux, souvent il s'aidait ou de l'esprit littéraire de Champfort, ou de la science de .M. Dumont, ou de la rhétorique de Cérutti , ou du talent de tout autre. Mais il ne me paratt jamais plus éloquent , plus puissant , que lorsqu'il ne peut avoir de secours, lorsqu'il se défend sur l'heure, lorsque de toutes parts assailli, serré de près , acculé à la tribune , il se retourne et donne un coup de défense à côté de lui.
Qu'une brusque et injurieuse interruption éclate contre l'orateur, qu'une menace forcenée lui soit lancée de loin, ou qu'un adversaire habile le prenne corps à corps, sa parole est irrésistible et d'une effroyable amertume ; demandez à l'abbé Maury.
Quelquefois sa parole est si réellement soudaine, qu'elle s'abandonne elle-même avant d'être achevée. S'il aperçoit, pendant qu'il parle encore, un mouvement dans l'assemblée, une résistance trop forte, il se rétracte avec passion , et par une secousse violente donnée à son esprit et à celui des autres, il les
domine encore en changeant lui-même d'opinion.
On a dit, il est vrai, que, dans les derniers mois de sa laborieuse carrière, quelquefois à la tribune il éprouvait une sorte de pesanteur et d'embarras, que ses idées arrivaient lentement ou n'arrivaient pas , qu'il chai^eait ses phrases de longs adverbes, pour attendre.... C'est, je le crois, que cet esprit vigoureux était impuissant à parler sans idées. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas avoir cette stérile facilité qui répand des mots plus ou moins harmonieux , plus ou moins liés, dans l'absence des sentiments et des pensées. Non, quand son esprit, ou inquiet ou épuisé, ne trouvait pas de quoi parler, il le montrait ; et puis l'impatience de ce retard avoué lui rendait bientôt son énergie; il compensait le temps qui lui manquait par un effort plus a&tif de la pensée; et après quelques minutes d'anxiété, d'embarras, il se retrouvait tout entier ; sa pensée jaillissait rapide comme la colère, substantielle et serrée comme la méditation : car il avait médité en un moment, par la vigueur interne de son esprit. (Applaudissements.^ Vous avez raison d'applaudir ; car cela ne se retrouvera plus de longtemps.
Mais j'oublie tant de vives répliques , de sarcasmes soudains^ de rudes apostrophes ; je cherche une grande victoire de tribune. Il en est une que je dois rappeler encore ici, quelque célèbre qu'elle soit. On y retrouve le caractère comme le génie de Mirabeau. La commission des finances a fait son rapport sur le plan proposé par M. Necker; Mirabeau a parlé avec force et astuce tout à la fois; il veut que le plan de finances soit accepté, mais qu'il soit accepté à la charge de M. Necker, si l'on peut parler ainsi; car il a envie d'être ministre, et ministre des finances; il espère, et c'est la plus
grande audace de sa pensée, soutenir cet édifice à moitié ébranlé par lui-même et raffermir cette monarchie en la renouvelant , et surtout en la gouvernant. Il a donc parlé une première fois, et puis on a reparlé, raisonné, débattu, amendé, sous-amendé. Llieure avance, et rassemblée, comme Font décrit les contemporains, est incertaine, embarrassée, harassée. Il prend la parole :
Messieurs, au milieu de tant de débats tumultueux, ne pourrai-je donc pas ramener à la délibération du jour par ub p^t nombre de questions bien simples?
Daignez, Messieurs, daignez me répondre. Le premier ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle ? ne vous a-trîl pas dit que tout délai aggravait le péril? qu^un jour, une heure, un instant pouvait le rendre mortel ?
Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose ? Oui, a crié quelqu'un dans rassemblée, le conjure celui qui répond otd de considérer que son plan n'est pas connu, qull fout du temps pour le développer, l'examiner^ le démontrer; que, fût-il immédiatement soumis  notre délibération, s<m auteur a pu se tromper; que, fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il s'est trompé ; que, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison ; qu'il se pourrait donc que l'au-teur de cet autre projet, môme en ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de Popinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circon- •tances, etc. , etc., etc.
Vous voyez là, Messieurs, cette domination d'an homme. Mirabeau fait adopter un plan qu'il déclare nécessaire et qu'il blâme. Cette assemblée, divisée, incertaine, impuissante à délibérer, est entraînée pu* les paroles de Torateuiu
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HainienaTit, cVstdans un combat eorps à corps, c'est aux pmes a^ec un adTersaire habile, secondé de paasioDs puissantes, queje veux vous montrer Mirabeau.
La question est une de celles qui, sans être incer* taines pour les publicistes, peuvent être longtemps débattues. Il s'agît du droit de paix et de guerre, dans une monarchie limitée. Ce droit appartient-il exdusivemeaat au souverain ? doit-il être exercé par les assemblées seules? doit-il être partagé entre le souverain et les assemblées ?
Le^uvernement anglais, dans la pratique, résout sans peine cette difficulté. Le vote de Timpôt transfère réellement aux chambres le droit de paix et de guerre. Hais Tesprit français, à cette époque, était trop préoccupé de rigoureuses théories , pour concevoir , pour approuver ce mode indirect et détourné d'obtenir tous les résultats de la liberté, sans collision immédiate entre les pouvoirs. En Angleterre, Fox, ou tout autre partisan de la réforme politique, n'avait jamais demandé que le parlement eût seul le droit de déclarer la guerre. Il savait bien qu'à l'époque de la guerre d'Amérique, lorsqu'il attaquait avec tant de force les énormes subsides demandés par les ministres , si son opinion avait prévalu contre la dépense, elle aurait réellement prévalu contre la guerre, et que si, au contraire, uiie assemblée servile ou prévenue votait des sommes immenses pour une guerre désastreuse, elle eût éga^lement voté cette guerre.
Hais, quelle que fût la supériorité pratique de l'esprit de Mirabeau, il n'aurait pu faire admettre ces idées simples dans l'assemblée , au milieu du règne toutpuissant des prétentions populaires. C'était un grand effort pour l'orateur de conserver une part d'action au
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pouvoir exécutif, et de repousser la doctrine qui met* tait le droit de guerre dahs les mains de rassemblée.
Le premier discours de Mirabeau, à ce sujet, ne saurait être rapidement analysé , ni rapporté par fragments; ce discours est méthodique, clair, énergique, plein d'idées justes, et incline visiblement à faire pré-« dominer Tautorité du roi dans la décision de la guerre. Quelques phrases d'une singulière violence, quelques menaces démocratiques sont une espèce de rançon que la popularité de Forateur payait pour la sagesse de ses vues politiques. On s'étonne que tant de détours et de subterfuges n'enchaînent pas son génie.
Ce discours et le décret proposé par Mirabeau trouvèrent un adversaire redojutable par le talent et plus encore par la popularité. Cette palme démocratique qui faisait la gloire de Mirabeau, et que des bruits obscurs commençaient à lui disputer , elle est brisée sur sa tête par son jeune rival. Mirabeau peut en un moment être précipité de ce trône chancelant de l'opinion publique; il est accusé comme un déserteur de la cause populaire. Il arrive à l'assemblée , et sur son passage des clameurs injurieuses le désignent et le menacent. On crie devant lui : La grande trahison du comte de Mirabeau, Il entre dans la salle : l'impression récente ^t profonde du discours de Barnave , les passions de la foule, et cette irrésistible action d'un préjugé général, tout est contre Mirabeau; disons-le même, quoiqu'il eût raison dans le débat, le sentiment des motifs intéressés auxquels il obéissait autant qu'à la vérité devait, au fond de l'âme, l'embarrasser ef l'affaiblir.
Toutefois rien n'est abaissé dans sa contenance, rien n*est affaibli dans son accent. Il est prêt, avec toutes
ses forces, à lutter contre an déchaînement populaire, comme il avait lutté contre un pouvoir absolu.
Il prend la parole. Je ne vous rappelle pas auparavant le discours de Bamave ; c'est par impartialité : dénué d'une expression vive et durable, le discours de Bamave ne frapperait pas aujourd'hui les esprits ; on ne concevrait plus la puissance qu'il recevait et de la voix de l'orateur,, et de l'émotion de l'assemblée, et de toute l'ardeur des passions de parti ; il paraîtrait seulement froid et méthodique ; mais alors il était éloquent. Tenons-le pour tel ; admettons , sans le relire, et d'après l'enthousiasme contemporain, que Bamave a vivement plaidé la cause du parti populaire, qu'il a signalé les guerres injustes et malheureuses entreprises par les rois; qu'il a vivement intéressé toutes les passions démocratiques. Rappelez-vous que Mirabeau est obligé de se justifier lui-même, avant de défendre son opinion, qu'il est perdu s'il a tort, perdu s'il a raison contre le préjugé populaire; que, menacé de toutes parts, il n'a pour appui que son talent.
On répand depuis buît jours, ditr-H, que la section de rassemblée nationale qui veut le concours de la volonté royale dans Texercice du droit de la paix et de la guerre est parricide de la liberté publique ; on répand les bruits de perfidie, de corruption ; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les plus' difficiles de Torganisation sociale. C'est une étrange manie, c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible, devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de l'amour-
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propre au eulle de la patrie, ei se livrent les ihis les autres aux préventions populaires»
£t moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe; et maintenant on crie dans les rues : La grande ira-hison du comte de Mirabeau,.. Te n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir qull est peu de distance du Capttole à la roche Tarpèienne ; mais rhomme qui eombal pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément posrvsinev. Celui qui a k conscience d'avoir bien mérité de son pays^ et surtout de lui être encore utile ; cdui que ne rassasie pas une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un ]our pour la véritable gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien public, indépendamment des mobiles mouvements de Topinion populaire, cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa destinée, la seule qui rintéresse, la destinée de son nom, que du temps, eejoge incorruptible qui fait justice à tous. Qoe ceux qui prophétisaîest depuis huit jours mon opinion sans la oonnattre, qui caU»nient en ce moment mon discours sans Favoir compris, m'af>cusent d'encenser des idoles impuissantes au moment où ^es sont renversées, ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la révolution celui qui peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révdution fût-elle étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté ; qu'ils livrent aux fureurs du pteuple trompé celui qui depuis vingt «ms combat toutes les oppressions, qui parlait aux Françab de liberté, de constitu- Ucm, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait des cours et vivaient de tous les pr^ugés dominants : que m'importe? Ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière»
Alors, serrant de près son adversaire, opposant à chaque argument subtil une réponse énergique et simple.
ft^élevant à toutes les vues de la politique, sans paraître abandonner les passions qu'il a besoin de ménager, Mirabeau reprend tous ses avantages à force de ti^ lent. Avec quelle dextérité il repousse le principal argument de Barnave t
Fovr Qft komme à ^t tant d'applaudissemeiits étaient prèjIMu-és au dedans et an dehors de cette salle» M. Barnave n*a point du tout abordé la question. Ce serait un triomphe trop facile maintenant que de le pour3uivre dans des détails où, s'il a fait voir du talent de parleur, il n*a jamais montré la moindie connaissance d'un homme d'Ëtat. Il a déclamé contre ces maux que peuvent faire et qu'ont fait les rois ; et il s'est bien gardé de remarquer que, dans notre constitution, le monarque ne peut plus désormais être despote, ni rien faire arbitrairement ; et il s'est bien gardé surtout de parler des mouvements populaires, quoiqu'il eût donné lui-même l'exemple de la facilité avec laquelle les amis d'une puissance étrangère pourraient influer sur l'opinion d'une assemblée nationale en ameutant le peuple autour d'elle, et en procurant, dans les promenades publiques, des battements de mains à leurs agents. Il a cité Périclès faisant la guerre pour ne pas rendre ses comptes : ne semblerait-il pas, à l'entendre, que Périclès ait été un roi, ou un ministre despotique? Périclès était un homme qui, sachant flatter les passions populaires et se faire applaudir à propos en sortantdela tribune, par ses largesses ou celles de ses amis, a entratné à la guerre du Péloponèse... qui? rassemblée nationale d*Atliènes.
A demi vaincu dans cette lutte, obligé de transformer en partie son opinion, Mirabeau triompha par son éloquence. Suivrai-je le reste de ses combats, au milieu des travaux innombrables de l'assemblée? Mais ce serait retracer, sous une forme incomplète, l'histoire
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politique de la France. Tous ces discours auraient besoin, pour être entièrement compris, d'un récit pour lequel le temps etle talent nous manquent. Souvent, d'ailleurs, la parole, cette parole si puissante, n^était alors que rinstrument forcé, involontaire, des passions publiques qu'elle semblait exciter.
Je n'achève pas, Messieurs ; je passe tout de suite à la fin de ce drame si plein et si court. Épuisé trop vite, la vie devait manquer à tant d'ardeur et d'énergie morale, et abandonner cet homme au milieu de son ambition. Après avoir précipité les événements de la révolution, il semblait capable de les suspendre. C'est une illusion, je le crois, mais cette illusion, si vivement ressentie par les contemporains, est un tel éloge de son génie, qu'on ne peut jamais la séparer de son souvenir.
Sans doute, dans cette assemblée, Mirabeau conserva sa puissance jusqu'à sa mort; sans doute, dans les premières violences populaires , lorsqu'une voix obscure et criarde (c'était celle de Robespierre) s'élevait pour réclamer déjà des proscriptions, le tonnerre de la voix de Mirabeau, partant de la tribune, fit en un moment rentrer dans le néant ce blasphémateur. Cependant telle est l'irrésistible action des mouvements populaires, telle est la fatalité ou plutôt la progression attachée aux grands changements politiques, que si Mirabeau, surmontant à force d'énergie vitale les travaux excessifs auxquels il se livrait, eût poussé sa carrière, ce mauvais et obscur déclamateur auquel il avait imposé silence par quelques paroles de mépris, se vengeant par l'échafaud, aurait fait un jour tomber la tête du grand orateur.
Il a échappé à ce danger par une mort prématurée^
AU DIX--HUITIÈME blÈCLE. 160
dans la plénitude de son génie et de sa puissance, et tandis que Fenthousiasme public Fentourait encore des consolations qui peuvent soutenir Fhomme supérieur arraché à sa gloire et à ses desseins.
ITê LlTTÊKATUll
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CINQUANTE-QWATWÈME LEÇON.
Modération et affaiblissement de rassemblée constituante. — Mirabeau non remplacé. — Caractère de la parole dans les assemblées qui suivirent. — Traits distinctifs de quelques orateurs. — Brièveté de cet examen. — Considérations nouvelles sur FAnglcterre, par rapport aux troubles civils de la France. — Situation des partis politiques anglais; comment ils furent affectés par la révohition française. — Explication de la conduite de Pitt. — Germes de division dans le parti whig. — Burke, Sheridan, Fox. — Premiers signes de dissentiment. — Débat mémorable ; rupture solennelle entre Fox et Burke. — Conséquences de cet événement*
Messieurs,
Nous traverserons rapidement la France agitée par une révolution si violente. Comment analyser les discours de cette tribune entourée de tant de séditions populaires, et bientôt de tant d'échafauds?
Ce n'est plus ici l'étude de Félève des lois et de Féloquence, c'est un sujet réservé pour les plus graves méditations de l'historien. Quelques tristes pensées peuvent seulement nous apparaître du milieu de ce chaos, où le son de la parole est interrompu par le retentissement de la hache. ,
Une première vue nous frappe. Quand Mirabeau succombe, cette grande assemblée, qu'il avait animée de ses passions, semble s'aflaiblir et tomber avec lui.
Cette modération qui, daas Mirabeau, était devenue croyance sincère et calcul d'intérêt, se communique au plus grand nombre; et le rôle qu'il avait pris luimême est aussi tenté par ceux qui naguère le combattaient; mais la prévoyance et le génie politique manquèrent à cette modération faible et tardive. Les puissantes idées dont l'assemblée s'était servie pour tout renverser autour d'elle la renversèrent ellemême : elle tomba devant cette loi gigantesque et insurmontable de la souveraineté populaire qu'elle avait proclamée. Elle se sentit inquiète, épouvantée du mandat qu'elle exerçait depuis plus de deux ans. Cette jalousie démocratique, qui s'attache à tout et à la po* pularité même, reprochait aux députés de l'assemblée constituante un si long pouvoir. Il fallut le déposer, et même s'interdire le droit de le recevoir de nouveau.
A.U milieu de l'assemblée et du sein d'un groupe peu nombreux, dont la force devait croître avec le désordre public, sortaient des cris de haine contre le trient et rinfluencede quelques hommes. C'était une aiistocratie qu'il restait à détruire.
Cette grande assemblée, qui avait tout changé en France, est obligée de finir; et, en abdiquant, elle prononce contre chacun de ses membres l'incapacité d'être réélu dans l'assemblée nouvelle. Ainsi, non- seu* lement par le mouvement nécessaire d'une révolution, la violence allait s'accroître; mais par ce changement systématique de personnes, par cette exclusion de tous ceux qui avaient déjà paru, enfin, par cet appel de toute une race populaire nouvelle, le progrès natu* rel des troubles civils est centuplé en France.
On doit regretter d'autant plus cette imprudente abnégsition de soi-même qui saisit l'assemblée constH
tuante, que les principes de la monarchie représentative s'y fortifiaient chaque jour, et y trouvaient des auxiliaires parmi ceux qui les avaient autrefois repoussés. Toutes les idées anglaises, énoncées d'abord par Mirabeau, étaient, à la fin de l'assemblée, répétées pas Cazalès. C'était au nom de toutes les théories d'un gouvernement libre, et même au nom de la souveraineté du peuple, que cet orateur, animé, brillant, précis, défendait la cause du privilège, qui commençait à devenir celle de l'infortune.
Mais cet homme et tous ceux même qui avaient servi avec le plus d'ardeur la réforme sociale allaient être écartés de l'arène politique et frappés d'interdiction par l'imprudent décret de l'assemblée constituante. Une autre assemblée succède avec des ambitions nouvelles, un surcroît d'inexpérience et de violence, plus de passions et moins de talent. Trop faible contre le flot populaire qui la pousse et l'écrase, elle fera bientôt place à une assemblée nouvelle, la dernière et la plus implacable dans cette enchère de la démocratie sur elle-même.
Mais, sans esquisser ces grands tableaux qu'il serait si difficile d'achever, rappelons seulement que le raisonnement et la discussion disparurent devant la force incalculable de l'anarchie populaire. Jignore si le tempérament oratoire de ces hommes de l'antiquité était plus fort que le nôtre; je suis tenté de le croire, quand, au milieu des proscriptions de Rome et de ses impitoyables guerres civiles, je vois ces hommes conserver leur éloquence, et dominer au sénat et au Forum peu d'heures avant de mourir sous le glaive. Mais il ne semble pas donné aux modernes d'avoir cette même vigueur de génie, surtout lorsque les événements leur
arrivent, non pas comme les crises naturelles d'une ancienne république, mais comme une surprise, comme un phénomène de tout Fétat politique instantanément renouvelé. A mesure que la révolution avance, que les périls et les fureurs s'accroissent, que les proscriptions, les vengeances, les coups d'Ëtat populaires bouleversent la société, les talents, l'éloquence, s'effacent. Je ne sais quel symbole uniforme et violent impose à toutes les imaginations un langage à peu près semblable. Une sorte de formule déclamatoire et terrible semble commandée à l'homme supérieur comme à l'homme médiocre. La force individuelle disparaît au mlieu de ce mouvement tumultueux de tout un peuple en colère.
Plus l'histoire politique de cette époque est extraordinaire et pleined'unafireux pathétique, plus l'histoire oratoire, si l'on peut parler ainsi, devient stérile, monotone, étrangère aux véritables inspirations du génie. Ce n'est pas sans doute qu'il n'y ait des hommes qui s'élèv^eiit et qui dominent encore; ils sont montés sur des ruines. Leur grandeur a quelque chose de gigantesque et de hideux. Il en est un qui rappelle les traits de Mirabeau ; ce n'est pas dans une salle fermée qu'il doit parler ; il serait à l'étroit ; c'est au grand air, c'est au milieu d'un peuple en émeute. Il est l'orateur de Paris tumultueux. Cet homme a sa manière d'être éloquent; la parole est un instrument de destruction à son usage. Il n'a pas ce langage uniforme que se renvoie et se communique un parti; il a son génie à lui. Au milieu des passions les plus féroces, ce génie est capable d'un mouvement de pitié. Mais il faudrait retracer de trop sanglants souvenirs.
Il est un autre homme qui apparaît, au milieu de
cette terrible époque, avec une physionomie d^ora*teur. Né sous le ciel du Midi, dans ce pays des orav teurs et des ministres,, jeune, ardent, mélancolique, impétueux et insoudiant , inspiré par la tribune, fait pour tout oser à la tribune, doué d'une grande éner--» gie, lorsque la parole est toute sa tâche, et puis s'éteignant, tombant aussitôt qu'il est descendu de la tribune; grand orateur, et à peine homme dans la conduite de ce monde et dans la défense de sa propre vie; admirable pour soulever, pour agiter, pour conduire , en apparence , une assemblée, et ne sachant pas se défendre contre un œmité qui va l'envoyer à la mort. Cet homme, dans un État libre et régulier, où le talent de la parole, la prompte vivacité du langage, sont des armes suffisantes, il se fut placé bien haut, quoiqu'il manquât, je crois, d'habileté politique.
On pourrait ainsi, Messieurs, parmi tous ces hom«* mes qui montèrent les degrés sanglants de la tribune et qui disparurent, on pourrait choisir, désigner quelques talents, quelques natures faites pourTéloquence et le mouvement politique. Mais, je le répète, ces hommes s'effacent, sont anéantis dans cet immense nivellement. Ils ne peuvent servir à l'explication his^ torique des événements; et l'histoire de l'éloquence ne saurait se placer au milieu de cette horrible énergie de la vie active, occupée uniquement à se défendre et à détruire.
Lorsque dans un discours sur le sujet le plus la* mentable de nos troubles civils, vous entendrez cet orateur qui retrace les périls de la France et les con* vidsions de sa grandeur, attaquée de toutes parts, et se dévorant elle-même par l'anarchie, lorsque voue l'entendrez s'écrier, avec une éloquente tristesse.:
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IVenez farde qae k France, au niikii de ses victoires, ne ressemble à ces monuments fameux qui, <ianfl FËgypte, ont T^neu le temps. Le voyageur qui passe s'ètoane de leur grandeur; mais s'il y pénètre, que trouve-t-il? De froides cendres et le silence des tombeaux.
Que faisaient tous ces grands mouvements d*éloqueoQce? La fureur d'un libelliste obscur, la haine féroce d'un mauvais déclamateur, Tinfemal, le pitoyable génie tout à la fois d'un homme qui enivrait de seb poisons la plus Tile populace, suffisaient pour abattre la tète de cet éloquent orateur. Les armes étaient trop inégales ; sa supériorité môme faisait de lui, au milieu de ce ehaos, quelque chose d'étranger, de disparate, dont il fallait se délivrer par Téchafaud.
Nous n'irons pas plus loin dans ces souvenirs. Il £aut porter ailleucs nos regards et nous distraire de ce terrible spectacle, sans perdre ce qu'il offrait de grand tt d'instructif.
Un pays qui avait communiqué à la France presque toutes les iàies dont elle était passionnée, un pays qui a;vait éprouvé, aVec moins de puissance et de fureur, les mêmes agitations civiles, regardait d*un oeil atten< tif, et quelquefois avec une satisfaction intéressée, ces tourmentes terribles qui agitaient la France. L'écho de rassemblée nationale était dans le parlement d'Angleterre. On ne prévoyait pas encore quelle serait la portée de ces coups paissants qui ébranlaient le trône de France et renouvelaient la vieille société ; mais tous les esprits, en Angleterre, étaient saisis d'une indicible curiosité, et considéraient avec une ardeur sans égale ce qui se passait en France. Mille passions particulières du pays se liaient à cet exemple si voisin et qui pouvait être si contagieux.
Pitt avait presque vieilli dans le ministère ; il touchait à sa trentième année ; il était dans la vigueur de son génie, plein d'audace et d'expérience, et habitué à tout faire pour l'intérêt de TÂngleterre. Assuré de la paix des trois royaumes, il ne redoutait pas d'abord le voisinage de ce volcan qui s'allumait en France ; et, avec un sentiment de joie nationale et inique, il regardait paisiblement s'agiter ce grand peuple, croyant ^u'il allait se consumer.
Cependant les partis réguliers, officiels, qui divisent l'Angleterre, retrouvaient, à la vue de ce violent mouvement, si près d'eux, une ardeur qu'ils avaient perdue depuis un demi-siècle. Les whigs, j^lus d'une fois corrompus par le pouvoir, ou même amollis par l'habitude d'une paisible opposition, s'animaient à l'exemple de ces théories si audacieuses et si hautaines qui renouvelaient la France.
Mais, du mi^eu des whigs, tout un parti, zélé pour les précédents de cette jurisprudence de liberté qui fait la loi de l'Angleterre, s'alarmait et s'indignait des innovations de la France. C'étaient les whigs aristocrates, qui ne concevaient la liberté qu'avec ceà hautes prérogatives de la noblesse maintenues en Angleterre, cette chambre des pairs si forte, et qui, par son influence, nomme un si grand nombre de députés des communes, cette autorité presque seigneuriale des justices de paix, ce monopole territorial des anciennes familles, ce droit d'aînesse, gardien permanent de l'inégalité, cette puissante Ëglise, dotée de tant de richesses et de tant de privilèges, ces dîmes enfin, et cette proscription légale des dissidents religieux.
Aux yeux de ces hommes, qui étaient des whigs cependant, qui se montraient passionnément attachés
aux libertés politiques de rAngleterre, il y avait quelque chose de scandaleux et de funeste dans la réforme bien autrement profonde et violente de cette nation qui, pour début de sa liberté, faisait disparaître les restes d'usages féodaux, les coutumes, les formes, les lois civiles, que FAngleterre croyait essentielles à Texistence, non-seulement de ses pouvoirs, mais de sa liberté même.
Veuillez, Messieurs, ne pas considérer ici le point de vue exclusivement présenté par quelques ouvrages, cette idée d'une conspiration du ministère anglais contre Tordre public en France. Non ! des intérêts plus vrais, plus naturels, étaient en question. C'était une crainte exagérée peut-être, mais sincère et nationale, que la France, dans ses convulsions, inspirait à l'Angleterre. Cette crainte divisa Vopposition anglaise ; elle ' amena cette guerre terrible que Pitt, après s'être tenu longtemps à l'écart, ameuta, souleva de tous les coins de l'Europe, et poussait incessamment contre la France.
Arrétôn&-nous un moment, pour reconnaître les principaux personnages qui doivent figurer dans ces premiers débats de l'Angleterre sur la France. ^
Nous avons déjà nommé, nous avons montré plus d'une fois Burke avec son caractère austère, élevé, son imagination enthousiaste, le mouvement naturel de •on esprit vers toutes les pensées graves et religieuses, et ces principes de monarchie féodale, qu'il conservait au milieu du zèle le plus ardent pour les anciennes libertés, défendues par les wighs.
Un autre personnage se produisait sur le même théâtre, avec moins de noblesse et de dignité. C'était Sheridan, arrivé d'Irlande avec une grande ardeur de se signaler, un prodigieux besoin d'argent, une singu-
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lière facilité à le dépenser, toutes les passons frivcd^s de lajcuQesse*
Le début de sa vie fut un duel, un enlèveufteat et lin mariage avec une cantatrice. La seconde passion de sa vie fut un amour effréné pour le jeu. Et la dernière^ j'ai honte de le dire, un amour effréné pour le vin.
Époux de cette jeune et brillante cantatrice, que, par un sentiment d'orgueil bien placé, il voulut éloigner du théâtre, Sheridan donna d'^ord des soirées musi^ cales; puis il composa pour vivre, et se fit auteur drap matique. Bien plus, il met en comédie la romanesque histoire de son mariage, et, pillant une autre pièce de théâtre qu'un poète du temps avait composée sur le même sujet, il se fait à la fois le plagiaire de sa propre aventure et des plaisanteries publiées contre luin^éme. II y avait peu de dignité dans cette manière de tirer parti de tout et de prendre ses sujets si près de sot*
Mais la pièce étincelait d'esprit et de gaieté; larépi»tation de Sheridan s'accrut promptement , et bientôt après t la charmante comédie de ÏÉcok de la Médisance attira la foule au théâtre de Orury-Lane, dont il deviiU directeur.
C'est au milieu de cette carrière théâtrale que She«ridan connut l'illustre Fox, qui gouvernait Foppositiûn. La naissance de Fox,^les habitudes d'une grande for-* tune perdue, ses affiliations aristocratiques, au milieu de la démocratie ds ses doctrines, en faisaient une espèce de grand seigneur pour Sheridan : malheureii*» senoient Fox lui donnait l'exiçmple de la passion du jeu et des plaisirs.
jjcs deux amis (car ils furent amis du moment qu'ils sévirent, leurs esprits s'entendirent d'abord ; tous deux
AU DIX-nUlTIÈME SIÈCLE. 179
aTaient une Aranchif e aflectueuse et vive, je ne sais quoi de brillant, de facile, d'abandonné, qui n*excluait pas la vivacité du sarcasme, mais la rendait aimable), les deux amis jugèrent, au premier entretien, que la carrière naturelle de Sheridan était le parlement. Sheridan se sentait inspiré par le génie de Fox ; et Fox voyait dans la verve spirituelle de Sheridan un secours puissant pour VopposUion. Sheridan tfétait pas propriétaire. Il possédait une action sur le théâtre de Drury- Lane; ce n'était pas une base électorale admise par les lois. Je ne sais quel arrangement il fit ; il engagea son action pour une autre propriété, et enfin il se fil éllgible, et fut nommé.
Hais le grave aspect de la chambre des communes, tant de noms illustres, Tautorité de tant d'hommes vieillis dans les affaires, le langage même des discussions, imposèrent d'abord à SheHdan, qui n'avait d'autre titre que l'amitié de Fox et sa comédie. Il passa deux ans sur les bancs de l'opposition, ne parlant pas, mais votant avec une ardeur extrême; au dehors delà chambre, il se dédommageait ou se vengeait de son silence par des pamphlets pleins d'amertume, et, dans la vivacité piquante de ses écrits, on pouvait apercevoir que si jamais la facilité ou Faudace .de parier, lui venait , nul orateur ne pourrait rivaliser avec ce mordant et spirituel adversaire.
Enfin le principal soutien de Popposition était ce Pm, que je n'<ai plus besoin de vous faire connattoe.
La révolution française, les premières théories, les premiers actes qui la signalent, le renouvellement de tout Tordre extérieur et politique d'un grand pays, les violences, les attentats qui bientdt s'y mêlent, tomhtàcai au mitieu de l'opposition anglaise comme une
pierre de scandale, comme un immense sujet de blftme et d*enthousiasme.
Pitt demeurait immobile. N'avait-il pas dès lors Tambition de se faire le chef et le défenseur des rois de TEurope, et, à leur tête, d'entreprendre une lutte aussi longue que sa vie, contre ce grand peuple qui allait déborder sur FEurope ? Mais, dans la prévoyance de cette terrible épreuve, n'est-il pas à croire qu'il songeait que la liberté du gouvernement britannique peut quelquefois affaiblir son action, et qu'une guerre, pour être puissamment soutenue par l'Angleterre, a besoin d'être nationale, voulue par l'Angleterre? Les traditions de son illustre père étaient devant ses yeux, pour lui dire que les efforts contre l'Amérique avaient été anéantis par la puissance d'une opposition qui sans cesse invoquait tous les sentiments généreux au profit des insurgés, et qui, refroidissant le zèle public pour une cause injuste, rendait la victoire des soldats anglais impopulaire et aggravait la honte de leurs défaites.
C'est par là, bien plus que par d'autres motifs, (qu'il faut expliquer la circonspection et la lenteur de Pitt. Pour entreprendre ce qu'il voulait, il attendait qu'il y eût peu de monde prêt à le blâmer. Il sentait que dans une lutte si terrible à soutenir au dehors, l'opposition intérieure, si elle état trop nombreuse, trop puissante, si elle conservait tous ses chefs, serait mortelle au courage, à l'énergie de l'Angleterre, et il ne voulait pas attaquer un peuple en révolution, avec la moitié seulement des forces d'un peuple libre.
Ainsi, la première pensée de ce grand homme d'État fut de préparer et d'attendre la division du parti wbig, de faire que les contradicteurs de sa politique
fussent moins nombreux, et qu'une partie de ses adversaires venant à lui et Tinvoquant contre la révolution française, lui dît : c< Prenez les armes pour défendre notre opinion et la vôtre; car nous pensons comme vous surce grand débat. »
Ainsi, ce ne seront pas des épisodes oratoires, que les scènes parlementaires dont je vais tout à Fheure vous entretenir ; ce sont des faits historiques, curieux, népessaires pour l'intelligence des événements généraux de l'Europe.
En même temps, nous y verrons en présence ces hommes célèbres, dont le génie s'est trop peu conservé dans les extraits de leurs discours. Nous tâcherons de suppléer à ces inexacitudes, en nous pénétrant au moins de la situation qui inspirait leurs paroles, et en • devinant par cette situation quelle devait être l'énergie et la puissance de ces paroles.
Dès l'année 1790, l'imagination de Burke et son âme généreuse avaient été singulièrement émues des violences, des iniquités qui s'étaient mêlées à la régénération de la France. Quoiqu'il n'eût pas été fort zélé pour l'abolition des lois répressives rendues contre les catholiques en Irlande, cependant il avait éprouvé un vif sentiment d'indignation en voyant les rigueurs exercées contre l'Église de France. Et puis, nous l'avons dit, ce whig inaccessible à toute séduction du pouvoir avait cependant, parle mouvement naturel de son imagination, une sorte d'attrait pour la grandeur, l'éclat du rang, la majesté des souvenirs ; il avait une sorte de chevalerie dans la pensée; et les violences démocratiques qui menaçaient une femme et une reine blessèrent vivement son âme généreuse. L'ouvrage qu'il publia à la fin de 1790 semblait le premier