‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 10 sur 32 · CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE-DEUXIÈME LEÇON

Encore l'éloquence politique. — Inlérèt et difficulté de cet examen. — Étude simultanée de l'éloquence et de la constitution anglaise. — Science politique de Pitl, principe de son éloquence.

— Son attachement aux lois de son pays. — Nouveaux détails sur le hill des Indes. — Victoire légale de Pitt. — Autre débat célèbre sur la régence, — Citations comparées des discours de Pitt et de Fox. — Exemple mémorable de la force de la constitution britannique. — Faiblesse de la monarchie de France à la même époque. — Première tentative de réforme. — Mirabeau.

— Puissance irrésistible de la révolution.

Messieurs ,

Le sujet que nous avons entrepris , depuis quelques séances, est difficile et parfois embarrassant; mais ce n'est pas un motif d'abréger. Nous ne pouvons abandon ner si vite cette tribune politique des temps modernes. Dans l'histoire de l'esprit humain , rien ne saurait offrir im caractère plus instructif et plus élevé. D'ailleurs, Messieurs, malgré nos épisodes et nos digressions dans tout le domaine des lettres , quel est ici notre enseignement spécial , officiel? l'éloquence , art sublime , varié , multiple, insaisissable, qui ne s'enseigne pas, il est vrai; mais n'importe : c'est le programme traditionnel, le devoir ostaisiUe. £h bien, puisque nous sommes profes-

seurs d'éloquence , n'oublions pas qu'il n'y a dans le monde que deux grandes éloquences : l'éloquence religieuse et l'éloquence des intérêts civils. L'éloquence religieuse , nous n'avons guère mission pour en donner les règles , pour en développer le génie ; nous l'avons essayé cependant. L'éloquence des intérêts civils, elle nous est étrangère aussi, mais non pas inaccessible; elle n'est pas renfermée dans une sphère séparée, exclusive. Elle se lie à tous les travaux de votre jeunesse ; elle fait partie et de vos réflexions présentes et de votre activité future ; elle tient essentiellement à cette belle étude des lois civiles qui occupe le temps du plus grand nombre d'entre vous; elle est l'âme de ce mouvement social , auquel vous serez mêlés quelque jour.

Et puis , Messieurs, ce travail sur l'éloquence délibérative , tel que nous le concevons , tel que nous l'essayons devant vous, ce n'est pas une gymnastique d'école, simulant des combats de tribune ; c'est encore moins un lieu commun de parti ; c'est un examen, un tableau comparé des eflbrts que le génie de deux grandes nations de l'Europe a faits dans une même carrière ; c'est l'histoire vivante des trente grandes années qui ont précédé votre jeunesse ; c'est le péristyle de tout ce vaste avenir qui est ouvert aux peuples de l'Europe ; c'est le commencement de la nouvelle ère de la France.

Que de réflexions salutaires, instructives, données par les faits mêmes , doivent se mêler à cette étude ! Elle ne sera pas pour nous technique et seulement littéraire, mais historique et morale. Quand je Hs dans Roliin , le Batteux , Marmontel , et beaucoup d'autres , le récit des grands combats de la tribune grecque et romaine , et l'analyse de tant d'immortels discours , ces habiles cri-

tiques , malgré leur talent , me semblent un peu étrangers au milieu d'un pareil sujet. Aucun des événements , aucune des passions qui auraient pu leur donner Tidée de la tribune antique n'existait pour eux ; jamais ils n'en avaient eu ni l'expérience ni même le spectacle.

Il n'en est pas ainsi de nos jours. L'intelligence des intérêts publics , la facilité d'en raisonner ou d'en déraisonner, mais d'en parler enfin, est qualité commune. La langue politique est l'idiome vulgaire d'un État libre. Ainsi, Messieurs, grandeur et haute instruction du sujet, popularité des connaissances qu'il suppose, favorable disposition des esprits, tout, ce semble , nous permet et nous sollicite de nous arrêter longtemps sur ce dernier acte du xvm* siècle.

Les personnages qui nous apparaîtront sur la scène sont grands , les situations fortes, le génie de l'homme aux prises avec tout ce que les incidents fortuits peuvent amener de plus décisif dans la destinée des nations. Notre admiration. Messieurs, s'accoutume trop à ne compter que les renommées oratoires de l'antiquité. Un homme conmie Pitt, comme Fox et même comme Mirabeau, était de la taille de ces hommes qui vous paraissent si grands parce qu'ils sont placés sur ce piédestal grec ou romain. Ce qui manque en perfection même à leurs ouvrages n'est pas une infériorité dans leur mission ni dans leur génie. Ainsi , ce soin sévère , ce soin d'artiste qui a poli , qui a conservé toutes les expressions d'un Démosthène ou d'un Cicéron , n'a presque jamais appartenu à ces orateurs modernes, occupés d'intérêts trop nombreux, trop complexes , et parlant à des peuples moins curieux de l'élégance et du charme de la parole. Mais cette négligence, qui diminue la beauté du monument pour les

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yeux de la postérité , n*a pas afiEûbli Taction de Torateur sur les contemporains ; etc*est cette autorité de la parole qui est historique ; c*est cette autorité de la parole instantanée qui explique pour nous et le progrès rapide de certaines idées, et les grands changements des £tats.

 la dernière séance , j'ai voulu laisser votre attention se reposer sur cette fortune singulière de TAngleterre , qui , après la perte de TÀmérique , au milieu des désordres excités par les passions religieuses , dans Timminence des révolutions de l'Europe, lui donnait pouf ministre un jeune homme de vingt-quatre ans, doué de cette ténacité au pouvoir, et de ce génie de gouvemenient qui semble le sceau que la Providence avait mis sur lui : j'avais nommé Pitt.

Mais ici , Messieurs, je suis obligé de m'arréter encore à quelques détails , et de lier l'histoire de la constitution anglaise à l'histoire de l'éloquence. Il y a longtemps que Cicéron , quand il voulait former son orateur, avertissait que la facilité de l'expression , la promptitude et l'éclat de l'imagination , n'était que l'arme extérieure, l'instrument du génie ; mais qu'une étude profonde , de vastes connaissances , une méthode sûre et rapide étaient le fond de l'orateur : Nisi res subest percepta et cognita, inanis et irridenda verborum volubilitas, disait le plus admirable parleur de l'antiquité. Et ailleurs, quelle vaste réunion de connaissances philosophiques , historiq«les , judiciaires , il demande à son orateur ! Comme il lui prescrit la science des lois , des traités , l'étude des coutumes et de l'économie sociale! toutes notions qui , dans les mœurs modernes, sont devenues plus vastes, plus compliquées , plus nécessaires encore : car, chez les anciens, la liberté, ou du moins la république, avait précédé

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la civilisation ; chez nous, la civilisation a précédé et fait naître la liberté, comme la dernière et la plus belle science de rétat social.

Ainsi, Messieurs, Tétude de l'éloquence britannique , vous ne pouvez pas la séparer d'un examen attentif du droit public et civil des Anglais. C'est là que vous retrouverez la force de ces grands orateurs. La connaissance profonde de la constitution et des intérêts du pays est le trésor de leur éloquence. Et de même. Messieurs, Mirabeau qui, le premier, montra l'éloquence politique parmi nous, ce qui fit sa supériorité, indépendamment des dons naturels du génie, c'est que dans les prisons qui servaient de repos à l'orageuse activité de sa jeunesse , dans ces études forcées qu'on lui faisait faire au donjon de Vincennes, tout le travail du publiciste, de Thistorien, du savant se consomma pour lui. Au milieu de cette jeune noblesse de France , si spirituelle dans sa frivolité même, parmi tant d'hommes distingués qui brillaient à la fin du xvni* siècle, par les grâces de l'esprit, et je ne sais quel charme de belle littérature , les fortes études, les études abstraites, salutairement ennuyeuses, étaient rares. Ceux qui rêvaient avec le plus d'ardeur une réforme sociale s'occupaient peu de chercher dans la législation et l'histoire les moyens de l'accomplir. L'excès même de leurs espérances, leur ambition illimitée de perfectionnement les exemptaient d'étudier un passé qu'ils dédaignaient. Au contraire, ce Mirabeau, si longtemps rebuté par la société, si longtemps chassé loin d'elle, en avait profondément étudié tous les ressorts et discuté tous les principes dans le loisir des cachots, dans l'épreuve des débats judiciaires. Il était jurisconsulte et publiciste avant d'être orateur. Ne séparons ja-

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mais réloquence de toutes les sciences morales qui la nourrissent et la font vivre.

Vous avez vu ces études de Pitt, qui n'avaient pas été de simples études littéraires. Vous avez vu ces méditations de la sagesse historique et politique des anciens. D'autres études , dont la trace n'est pas conservée , l'avaient initié dans tous les calculs de la politique financière, lui avaient appris toutes les ressources et toutes les richesses de la Grande-Bretagne, et fait comprendre toute l'organisation , et de ses colonies perdues, et de ses colonies conservées. Il avait soigneusement étudié les forces et les intérêts divers des puissances de l'Europe.

Indépendamment de ces connaissances variées, qui étaient comme un instrument d'agression et d'hostilité contre les autres États de l'Europe , il avait au plus haut degré le sentiment de la constitution britannique ; il en possédait la jurisprudence et le génie ; il en avait l'intelligence et l'amour. Ce dernier mot peut étonner, quand on parle d'un ministre. Une idée vulgaire et naturelle fait supposer qu'à la possession du pouvoir est attaché le goût exclusif des privilèges de ce pouvoir. Mais Pitt, tel qu'il paraîtra devant vous, ne concevait pas son pouvoir dans l'action particulière qui lui était confiée, il le concevait dans cette puissance collective, dans ce jeu simultané de tous les ressorts de la constitution britannique ; il le concevait dans le parlement comme dans le roi. Il sentait bien , rassuré par son génie, qu'il ne devait avoir peur d'aucune des institutions de son pays, et que toutes seraient obligées, non pas de céder sous lui , mais de le fortifier de leur force et de consacrer de leurs droits tout ce qu'il oserait entreprendre pour la grandeur

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de TÂngleteire. Son attachement aux lois lui donnait plus de puissance qu'ailleurs des ministres habiles et despotiques n'en ont trouvé dans la ruine des libertés publiques.

A cet égard, Messieurs, sa vie politique présente un caractère émînent et bien rare : c'est qu'en luttant pour obtenir ou garder le pouvoir, il luttait en même temps pour le maintien de la constitution britannique , et qu'il engageait, pour ainsi dire , dans la cause de son ambition la liberté de son pays. On le voit dans le premier grand combat qu'il eut à soutenir, dans ce bill de VInde, que j'ai déjà nommé. Mais que vous importe en ce moment le bill de l'Inde? Comment pourrai-je rendre clair, facile, je ne dis pas pour vous, mais pour moi -môme, ce débat entre des hommes d'État habiles, ce débat appliqué à des intérêts si loin de nous? Essayons-le cependant.

L'Angleterre avait perdu sans retour l'Amérique, ou du moins elle ne pouvait plus la posséder que par le commerce, espèce de conquête qui, dans nos États civilisés , vaut quelquefois mieux que le domaine direct et onéreux ; mais il lui restait les Indes ; les Indes I cinquante millions d'habitants soumis à des gouverneurs anglais, une compagnie de commerce exploitant cet immense empire, et, au delà des possessions anglaises, l'Asie à conquérir. Mais tout ce que la rapacité des proconsuls romains avait pu entasser jadis de vexations, de vols et de barbarie , s'était malheureusement reproduit dans l'Inde, conquise par les Anglais. On avait vu des princes mis à la torture pour les forcer de livrer leurs trésors ; on avait vu d'immenses populations mourant de faim sur cette terre féconde où l'homme vit de si peu de

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dispositions du projet de Fox. En proposant aussi des recours et des garanties contre les abus des agents de la compagnie des Indes, en admettant des juridictions supérieures et protectrices, c'était à la couronne seule qu'il réservait le droit de les établir et de les renouveler. Mais répreuve était difficile; il s'agissait d'engager la chambre des communes tout à la fois à se contredire et à se dépouiller. Pitt, si jeune encore, et demandant une chose si humiliante et si dure , pouvait-il vaincre la vieille autorité de Fox , retombé à la tête de cette majorité nombreuse qu'il avait voulu enrichir d'un si beau privilège pendant son ministère? Le projet, présenté par l'habile ministre, et vivement combattu par Fox, fut rejeté. Voilà Pitt en présence d'une majorité parlementaire qui repousse ses plans et veut l'éloigner du ministère, où Fox semble près de rentrer, vainqueur de son jeune rival et des influences de la couronne. Tremblant à l'idée de ce joug, le roi ne voulait pas sacrifier son ministre, et il hésitait à dissoudre la chambre. Telle est la crise mémorable que présentait l'Angleterre en 1784. D'une part, le roi, Pitt et la chambre des pairs ; de l'autre une majorité des communes, nombreuse, fortement liée, animée par de vives passions et conduite par un grand orateur qui avait su l'intéresser doublement au succès de son ambition. Certes, une telle épreuve pouvait paraître dangereuse pour un État moins heureusement constitué; elle pouvait épouvanter un roi qui n'eût pas cherché son secours dans l'action même des libertés publiques.

Pitt lutta pendant trois mois contre cette chambre qui s'obstinait à rejeter tous ses bills, et d'où partaient de fréquentes adresses au roi , et des représentations hardies sur le projet éventuel de la dissoudre. Il la fit d'abord

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proroger de quelques semaines. Un esprit moins vigoureux et moins ferme que Pitt se serait effrayé. C'étaient, sous quelques rapports, les premiers procédés de la révolution de 1640 qui semblaient reparaître ; c'était une chambre des communes qui voulait se rendre permanente et qui sommait le souverain de s'engager à ne point la dissoudre.

Pitt so.utint cet orage avec un calme singulier, opposant à toutes les attaques tantôt des réponses mesurées, tantôt un froid silence , qui le fit traiter de dictateur par le vieux lord North. Une fois seulement, pressé par les demandes impérieuses de Topposition-majorité, il laissa paraître dans son langage un mouvement de colère. Sheridan aussitôt le surnomma Venfant colère, et l'expression fut répétée. Pitt avait encore ces couleurs innocentes et enfantines de la première jeunesse. Avec ses cheveux blonds, sa taille grande et mince, il offrait quelque chose de cet air de faiblesse et de timidité qui marque souvent le passage de l'adolescence à la vraie jeunesse ; c'était là cependant l'homme qui gouvernait l'Angleterre en l'absence même des conditions naturelles du gouvernement parlementaire.

Après trois mois de ce débat pénible, faux, contraire à l'esprit de la constitution anglaise, Pitt osa croire qu'il était appuyé par les vœux de la plus grande partie de la nation , et que l'Angleterre n'était pas du même avis que la majorité de la chambre des communes ; car enfin l'Angleterre n'avait pas à regretter, pour son compte, le rejet du premier bill des Indes présenté par Fox. Quand la chambre des communes aurait eu le droit exclusif de distribuer les emplois supérieurs de l'Inde, chaque bourgeois de Londres n'eût pas été nommé commissaire; le

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