‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 11 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

130 LltTÉHATimÉ

public était donc fort désintéressé sur cette prétention de la chambre des communes, et il commençait à la trouver injuste et exigeante.

Pitt s'aperçut que sa jeunesse , sa fermeté , son talent lui faisaient gagner chaque jotlr quelque chose dans l^èStime de l'Angleterre ; 6t , ëtlfln , il saisit le moment décisif , et détermina le roi à dissoudre la chambre des communes. La nation jugea le procès qui lui était soumis ; une nouvelle assemblée, sortie de l'élection la plus vivement disputée, vint prêter aux desseins de Pitt l'appui d'une nombreuse majorité. Ainsi fut fondé ce ministère de vingt ans, par un jeune homme qui, selon Taveu de lord North ^ avait , pour début , gagné le roi , inalgré la chambre des communes, et vaincu la chambt*e des Communes par la nation.

Prenons le second acte de cette vie politique ainsi commeticée. Le jeune ministre continue de s'appuyer sur la confiance de son roi , sur cette faveur personnelle qui lui a permis de lutter avec tant de hardiesse et de bonheur contre une résistance qui semblait si redoutable ; mais il y réUiiit l'approbation de la chambre des communes. Occupé tout entier des finances et de la prospérité dé l'Angleterre ^ il ne songe plus maintenant à la réforme parlementaire qu'il avait proposée pendant la courte durée de son opposition. Il est désormais trop ministre et trop sûr de la chambre des communes, pour vouloir riett changer à l'élection des députés , et il jouit de son pouvoir doublement afFi^rmi.

Mais la catastrophe la plus imprévue vient ébranler ce pouvoir. En 1788, à l'époque où la politique du cabinet anglais était attentive à profiter des grands mouvements qui se préparaient sur le continent, Pitt apprend tout à

coup que la raison du roi d'Angleterre s'est troublée. Georges III, dont les vertus domestiques, dont les qualités pures et simples avaient gagné raffection du peiiple anglais, ce prince, Tami d'Herschell, et qui joignait le goût des sciences à la sagesse politique , au milieu de là fie la plus régulière, la plus étrangère aux passions qui avaient troublé tant de cours de l'Europe, est frappé d'une aliénation d'esprit que Ton essaie en vain de cacher. Il tombe dans le même état que le roi Lear.

Fox , se remettant des fatigues d'une session où il avait combattu avec une impuissante habileté les mesures financières de Pitt, voyageait alors au fond de l'Italie. Il apprend que tout l'aspect de l'Angleterre va changer, que ce roi, dont l'opiniâtre volonté avait soutenu son jeune ministre, ne peut plus présider aux affaires, ne peut plus les autoriser au moins de son nom. Il sait que le prince de Galles, successeur imminent, nécessaire, appartient tout entier à la cause de l'opposition ; et il se etoit assuré de triompher bientôt avec elle. Plein de cette espérance, il traverse en cinq jours une grande partie de l'Italie , s'embarque et arrive à Londres pour être ministre. Mais il fallait combattre et renverser Pitt, qui se préparait à se passer de l'appui du roi , comme il s'était passé, pendant quelques mois, de l'appui des communes. Vous permettrez, Messieurs, quelques détails sur un tel débat entre de tels adversaires. C'est une étude historique, autant qu'une étude oratoire; c'est le sujet d'un parallèle curieux et une transition naturelle à l'histoire de l'éloquence politique en France.

On croirait que là résistance du ministre et son obstination à garder le pouvoir, l'inaction dégradante du monarque, l'ambition et les droits du prince héritier vont

agiter 1* Angleterre; mais l'Angleterre, appuyée sur ses lois et sur le génie de Pitt , après un orage régulier et tout parlementaire, va paisiblement fixer les droits du prince, et compléter sa constitution par un grand exemple. La France , au contraire , qui semblait protégée par les vertus généreuses de son roi , la France, où il n'y avait pas, au premier aspect, d'opposition puissante et armée, d'ambitions en présence, va tout à coup être emportée dans la plus terrible tempête civile qui ait jamais changé les destinées d'un peuple.

Mais suivons ce mémorable débat du parlement d'Angleterre. Les chambres s'étaient réunies, sans la forme ordinaire et solennelle, sans le discours du roi. Pitt prend la parole devant les communes, et annonce le lamentable événement qui éloigne la présence du souverain ; il propose en même temps de recueillir les témoignages des médecins, et de chercher dans les lois et l'histoire de l'Angleterre les règles de la conduite à tenir. Fox , impatient de saisir l'autorité, s'élève contre tout délai, toute recherche , et déclare que la maladie du roi transfère le pouvoir au prince régent, immédiat et légitime héritier. Pitt insiste de nouveau pour qu'on entende le rapport des médecins de Sa Majesté, et pour qu'un comité nombreux soit désigné par la chambre des communes, et qu'il s'occupe de rechercher dans l'histoire d'Angleterre, dans les monuments du parlement, tous les faits, tous les exemples qui pourraient servir de règle dans une circonstance aussi grave et aussi malheureuse.

Vous reconnaissez là , Messieurs , l'esprit de la politique anglaise, qui s'appuie presque toujours sur l'autorité des précédents, et semble plus occupée de la jurisprudence que de la théorie.

Les recherches sont faîtes. Le comité en rend compte à la chambre deux jours après; et c*est alors que s'engage cette grande lutte de principes opposés et d'ambitions rivales.

Ce ne sera point là, Messieurs, cette éloquence vive, tumultueuse , qui agitait les places publiques de l'antiquité ; ce ne sera point cette éloquence impétueuse et terrible qui se déchaîna dans les troubles politiques de la France : un autre sentiment, une autre admiration s'attache à la lecture de ces débats si véhéments et si graves à la fois , qui consolident un empire , au lieu de l'agiter. On entre dans une espèce d'enthousiasme pour ce système de liberté, où le développement le plus hardi des passions politiques, où l'invocation de tous les droits populaires n'ébranle pas cependant les colonnes de l'empire. Si quelques-uns des orateurs qui ont éclaté dans les révolutions ou dans les démocraties étonnent davantage l'imagination , peut-être y a-t-il plus de grandeur dans le calme de ces hommes qui se disputent de si grands intérêts avec tant d'énergie*, et dont les témérités mêmes sont des instruments d'ordre et de pouvoir. Pitt , cet intrépide défenseur des prérogatives royales , cet homme qui , sur la tête égarée de Georges III , a soutenu la couronne, si haute et si dominante , au milieu de l'ébranlement de l'Europe ; cet homme qui a lutté corps à corps contre le génie effrayant et multiple de la révolution française ; cet homme qui a vaincu , dix ans après sa mort, dans une célèbre bataille dont je ne veux pas rappeler le mystérieux souvenir ; Pitt enfin , croyez-vous qu'il va timidement se traîner dans les doctrines du droit divin et du pouvoir légitime? Non, Messieurs; il va s'appuyer sur des doctrines si hardies ,

IM LintftATUEE

qu'ailleurs ou les traiterait de factieuses. C*est au nom des changements mêmes que la puissance suprême a éprouvés sur le sol instable et mouvant de rAngleterre, que Pitt va soutenir les droits de ce roi qui n'est plus , de ce roi qui , par la perte de sa raison , est retranché du nomhre des vivants « mais dont la puissance y cmnme une illusion inviolable , subsiste encore, protégée par le génie de son ministre. Entendez-le , Messieurs :

Dans la plupart des contrées, dit-il , un événfimeDt comme celui que nous dépiorons aurait presque rompu les liens de Funion sociale; mais dans ce pays , sous cette heureuse forme de gouvernement qui offre les avantages et prévient les maux de la démocratie , de roligarchie , de l'aristocratie, rien de semblable n'est à craindre. Bien qu'un des trois pouvoirs de la législatare vienne à manquer , la voix du peuple se retrouve tout entièv^ dans ses représentants, les deux chambres. Les lords et l«s communes représentent tous les intérêts du peuple ; en eux réside le droit constitutionnel de suppléer à la d^aillance du troisième pouvoir. Tel est Tespnt de la constitution ; tel lut le sentiment de ceux qui ont lait la révolution. Ds n'avaient pas, comme aujourd'hui, à pourvoir à la suspension du pouvoir royal , pendant que le trône était occupé , mais à réparer l'absence de l'une des trois branches de la législature qui avait disparu. Mais qu'il y ait absence définitive ou suspension accidentelle , c'est également aux autres branches de la l^islature qu'il appartient d'y suppléer. Le pouvoir de donner le trône s'est trouvé dans le peuple, au moment de la révolution , et a été exercé par le pariement. D'après les mêmes principes de liberté et les mêmes droits parlementaires, le pouvoir de suppléer à l'action royale qui vient à manquer , appartient au peuple, c'esl-é-dire aux lords, aux communes, ses légitimes représentants.

AU DlX-IUinillB SIÈCLI. 135

Fox avait dit :

L'état malheareiix do roi est une sorte de mort civile. Dans le droit ordinaire, on parefl état oovre , ao profit do soccesseor légitime, tous les droits qo'il peot avoir. Ainsi tous les droits de la eooronne sont dévolus au prince qui doit bériter de Georges m.

Pitt réfute cet argument avec une admirable précision et une grande dignité :

Le comité, dit-il, peot-il considérer la maladie do roi, accident d'une natore connoe et soovent passagère , comme one mort dvile? Non, certes. S'il y avait en ce moment telle chose qo'one mort civile , son altesse royale le prince de Galles monterait immédiatement sur le trône , avec la plénitude des prérogatives royales, et non pas avec le titre de régent ; car la mort civile , comme la mort naturelle, est irrévocable et permanente. Je ne vois dans Blackstone que deux faits par lesquels un homme poisse encourir la mort civile : le premier, c'est le bannissement do royaome par sentence légale ; le second , c'est l'entrée en religion et la profession dans on ordre monastiqoe. En effet , dans le premier cas, il existe un acte qui sépare le criminel de toute société au dedans du royaume ; et dans l'autre , il y a l'acte volontaire d'un homme qui se sépare du monde. Voudraiton prétendre que l'un ou l'autre de ces deux exemples soit analogue à cette visiialion du ciel , à ce coup de la main divine que nous déplorons , et qui peut, qui doit, selon toute apparence , n'être que passager? Et peut-on argumenter de ce malheur comme d'un acte qui prive , à l'avenir. Sa Majesté de l'exerdce des pouvoirs, dont elle n'a jamais abusé, et auxquels elle n'a jamais renoncé ?

Avant d*écouter la réponse de Fox , veuillez remarquer, Messieurs, cette interversion dans les rôles des deux adversaires. Pitt, défenseur-né de la prérogative

royale , invoquait la souveraineté du peuple , le droit qu'avaient exercé les chambres de transférer la couronne. Il en concluait que la suspension provisoire et forcée de l'activité du roi ne pouvait pas, de plein droit, transmettre Tautorité royale dans les mains de Théritier naturel ; qu'il fallait une déclaration du parlement , et que cette déclaration devait fixer des limites à l'exercice du pouvoir qu'elle transférait. Fox , au contraire , oubliait ces droits populaires qu'il avait si souvent invoqués, et cette autorité du parlement qu'il avait voulu naguère enrichir des dépouilles de la couronne.

Sans doute , pour les deux illustres adversaires , la question n'était pas uniquement constitutionnelle et théorique. Pitt voulait rester ministre ; il sentait bien que le prince de Galles , appelé tout à coup à la plénitude des fonctions royales , pouvait renouveler l'administration, appeler Fox au gouvernement, dissoudre la chambre des communes , et , par l'exercice de la prérogative , modifier même la chambre des pairs.

Fox , malgré son zèle démocratique , croyant que le prince de Galles le ferait ministre , avait hâte qu'il fût régent , avec toutes les prérogatives du roi. Espérant exercer le pouvoir du prince, il voulait qu'il en eût le plus possible ; il s'opposait à toute réserve , et même à toute discussion. Il fut obligé cependant de se rétracter sur le premier point ; et il reconnut que le parlement avait le droit de déclarer la régence ; mais il soutenait encore qu'en la déclarant les chambres ne pouvaient pas la limiter , parce qu'elle résidait virtuellement dans la personne du prince. Pitt avait poussé l'audace de son principe jusqu'à dire : « Le fils du roi d'Angleterre n'a

pas actuellement plus de droit à Texercice du pouvoir royal que tout autre sujet du royaume. » L'opposition releva vivement ces paroles ; Burke essaya de tourner en ridicule l'ambition du ministre , en l'appe^ lant un des candidats à la régence , et en ajoutant que pour lui il aimait mieux donner sa voix à l'héritier légitime.

t Fox, mêlant la logique et Tironie, attaqua le discours de Pitt avec une merveilleuse habileté :

Faire une loi, dit-il, pour désigner le régent, c'est changer la forme de la monarchie, et d'héréditaire la rendre élective. La Pologne et la misérable condition de ses habitants nous disent assez ce que c'est qu'une monarchie élective. Le droit de faire des lois ne réside que dans la législature complète, et non dans le simple concours de deux de ses branches. Notre constitution est bâtie sur ce principe, dont la durée importe à son existence ; s'il en était autrement, la constitution pourrait être détruite sans obstacle : si deux branches de la législature avaient le pouvoir défaire une loi, elles pourraient, par cette loi, dénaturer, anéantir le troisième pouvoir.

La situation actuelle des affaires vient d'être comparée à la révolution de 4688. Il n'y a nulle ressemblance. Le trône alors avait été déclaré vacant, et le reste de la constitution subsistait. Maintenant le trône est occupé; mais son autorité est suspendue. Au temps de la révolution, l'assemblée qui fut alors convoquée, sachant bien qu'elle ne pourrait faire aucun changement dans la forme de la monarchie, tant qu'elle n'aurait pas une tête, rétablit d'abord le troisième pouvoir, et ensuite détermina ses limites. Aujourd'hui , ou invite le comité à procéder d'une manière bien différente, à créer d'abord un nouvel office, et ensuite à déclarer qui doit le remplir. Et quelle serait la situation du régent élu par cette chambre? Ce serait un mannequin, une poupée, une créature du parlement, sine pondère

corpus > une insulte, une moquerie à tous les principes de gou- Teraement.

Ensuite, par un adroit sophisme, confondant la régence et la royauté , il combat toute restriction du pouvoir royal dans la personne de celui qui doit en être dépositaire.

La régence, dit-il, ne doit pas être plus élective que la couronne. Elle ne doit pas être plus limitée, car elle a les mêmes devoirs ; et pour les remplir, elle a besoin des mêmes forces. Que penseriez-vous d'un Polonais qui demanderait à un gentilhomme anglais si la monarchie de la Grande-Bretagne est héréditaire ou élective? Tout homme un peu familier avec notre constitution croira d'abord que la réponse est toute simple. <x Notre monarchie est héréditaire. » Toutefois, si la doctrine du jour prévalait, voici quelle doit être la réponse : « Je ne puis vous dire : demandez au médecin de Sa Majesté. Quand le roi se porte bien , la monarchie est héréditaire ; mais quand il est malade et incapable d'exercer l'autorité souveraine , elle est élective. »

Et cependant cette assertion , que la monarchie britannique est élective , est si matériellement hostile aux principes de la constitution, qu'elle ne saurait être supportée. Comment donc venir à bout de cette difficulté? On trouvera sans doute un légiste subtil et politique qui établirait que la monarchie étant héréditaire , le pouvoir exécutif peut se transmettre par élection. De cette manière , la couronne et l'action de la couronne seraient séparées comme distinctes par leur nature ; l'une serait la chose, l'autre le nom, etc.... Ai-je besoin de rappeler ici ma résistance connue aux empiétements de la couronne? Plus d'une fois l'influence de la couronne a été combattue dans cette chambre, et, je le crois sincèrement, pour le-bien du peuple. Lorsque la puissance executive était portée au delà de ses li~ mites naturelles, il fallait bien lui résister. Je me suis fort

AU DIX-HUITIÈlfB SISCLI. 139

avancé dans cette voie, et ne me suis pas fait scrupule de dé* clarer que les subsides devraient être suspendus, si ressentir ment royal était refusé à quelques réformes constitutionnelles d'une prérogative dangereuse et abusive. Les hommes modérés jugèrent cette doctrine violente. Pour moi, je T^i constamment maintenue ; et le public en a profité. Mais, je vous le demande, est-ce aujourd'hui l'occasion de déployer ce pouvoir constitutionnel de résistance à la prérogative, et de combattre rin-* fluence de la couronne dans cette chambre ? Je l'avoue , j'ai tiré gloire de cette lutte quand la couronne était dans la plénitude de ses pouvoirs ; mais je rougirais de fouler aux pieds ses droits , maintenant qu'elle est gisante devant nous , dépourvue de toute force et incapable de résistance. Que le très-honorable gentilhomme s'enorgueillisse d'une semblable victoire, qu'il triomphe sans combat , qu'il prenne avantage des calamités et des misères de l'humaine nature ; que , semblable à quelque a^vare et dur seigneur d'un manoir voisin de la mer, il se gorge de fichesses acquises par le pillage des naufragés et par ce droit rigoureux de trouvaille et d'aubaine exercé sur toutes les choses que les accidents variés du malheur peuvent jeter en sa puissance ; pour moi , je ne me vanterai jamais d'avoir re^)porté de telles victoires, et d'avoir garni mes mains de richesses amassées à ce prix.

Après ces éloquentes paroles , Fox termine par des attaques personnelles, comme dans toute discussion complète :

SI les chambres, syoute l'orateur, peuvent faire régent qui leur plaît , elles peuvent désigner le régent pour un mois , pour un jour, pour un an , et transformer la monarchie en république. Le très^onorable gentilhomme a nié que le prince de Galles eût pl\is de droit à la régence que lui-même n'en avait. Et cependapt il a confessé qu'il y aurait violation du devoir si l'on pensait à un autre régent; et tout cela pour le misérable triomphe de

faire voter sur lui, et d'insulter un prince dont il sent bien qu'il ne mérite pas la faveur.

Pitt se lève , et répond sur-le-cbamp à son habile adversaire. Je voudrais vous faire lire ces discours , autant qu'on le peut du moins. Recueillis par fragments, perdus dans des recueils , ils sont peu connus en France, et étaient mal traduits , plus mal que je ne le fais. Pitt commence par de savantes recherches historiques, empruntées aux règnes de Richard II et de Henri YI. Mais de cette antiquité confuse il fait sortir de lumineuses idées sur le gouvernement parlementaire ; il attaque ce principe d'une régence absolue qui pourrait en quelques mois , en quelques jours , pendant un accès de fièvre du roi , renverser tout Tordre du gouvernement établi. Renvoyant à Fox son ironie, il s'étonne de ce zèle excessif pour le pouvoir royal ; enfin il se défend lui-même avec une dignité pleine de force :

Le trè&-honorable gentilhomme , dit-il , m'accuse d'agir par un mauvais esprit d'ambition, et de ne pouvoir supporter l'idée de perdre ce ministère que j'ai si longtemps gardé; il m'accuse de ne point espérer la faveur du prince , parce que je m'en crois indigne , et dès lors d'envier, d'entraver l'élévation de mes futurs successeurs. Est-ce à moi ou à lui qu'appartient ce caractère de mauvaise ambition , toute prête à sacrifier les principes de la constitution à l'amour du pouvoir? Je laisse la chambre et le pays en décider. Ils jugeront si, dans toute ma conduite, quelque considération personnelle, quelque soin de mon propre pouvoir, parait avoir eu la plus grande part aux résolutions que j'ai proposées. Quant à cette prétendue conviction de ne pas mériter la faveur du prince , tout ce que je puis dire, c'est que je ne connais qu'un moyen , pour tout autre ou pour moi , de mériter cette faveur : c'est d'avoir constamment travaillé dans

AU Da-HurnÈMs siècli. 141

la vie publique à faire son devoir envers le roi, père du prince, et envers le pays. Si , par de tels efforts pour mériter la confiance du prince , je Tavais cependant perdue, quel que fût le motif d'une chose si pénible pour moi , j'en aurais du regret, sans doute ; mais, je le dis hardiment, il me serait impossible d'en avoir du repentir.

A la suite de ce débat , soutenu de part et d'autre avec toutes les ressources du savoir, de Téloquence et du sarcasme, Pitt fit adopter une résolution portant que la régence serait offerte au prince de Galles , avec les restrictions que le parlement jugerait convenables. Il prévint alors le prince par upe lettre respectueuse et ferme ; celui-ci répondit avec hauteur ; mais Pitt , achevant son ouvrage , fit insérer pour conditions , dans le bill de régence, que le régent ne pourrait créer de pairs, qu'il ne pourrait conférer de charges inamovibles ni de pensions , que la garde de la personne du roi serait exclusivement commise à la reine , etc. Telles étaient les conditions prévoyantes par lesquelles , en supposant la longue maladie du roi , Pitt assurait le maintien de son propre pouvoir. Le prince , malgré son dépit, plia de* vaut rhabile et impérieuse volonté du ministre.

Une difficulté restait encore. Comment ce bill , voté par les deux chambres pour fixer les limites au pouvoir qui devait suppléer la couronne, recevrait- il la dernière sanction , nécessaire à la loi? Les savants et les jurisconsultes anglais s'embarrassaient dans des subtilités singulières. La question était insoluble. Il aurait fallu un roi pour compléter l'acte qui fixait les pouvoirs du régent Pendant qu'on argumentait sur cette difficulté, les soins de l'art et une révolution heureuse rendirent au roi d'Angleterre sa complète raison. Pitt, après avoir abattu

142 LITTÉRÀTURB

ses adversaires à force de talent , eut la joie de faire annoncer aux chambres que le roi avait recouvré la santé, et qu'il allait reprendre l'administration de Tempire. C'est au mois de mars 1789 que cette grande crise fut ainsi conduite à terme par le génie et la bonne fortune d'un homme.

Le rétablissement inespéré de Georges III , sa présence au parlement et dans les fêtes publiques excitèrent le plus vif enthousiasme. La gloire de Pitt profitait de ces transports de loyauté pour le souverain, dont il avait défendu les droits en même temps que ceux du parlement. Il était célébré comme le ministre habile d'un roi chéri, et comme le défenseur des libertés publiques. II avait réu^i à faire passer le maintien de son pouvoir, pour l'affermissement de la constitution même.

Combien un pareil ministre, un homme semblable aurait été nécessaire dans une monarchie voisine, pouir présider à la plus grande mutation politique des temps modernes! Mais nous demandons l'impossible; c'est à l'école de la liberté que se forment des hommes qui peuvent ainsi la conduire et la dominer. La France, du milieu de l'inertie et des intrigues, compagnes du pouvoir absolu, pouvait-elle produire un homme ainsi fait pour la liberté et le commandement tout ensemble? Il n'y avait pas de Pitt en France.

A peine j'aborderai ce grand sujet aujourd'hui.

Tandis que ce pays, rival de la France, et qui avait été si cruellement humilié par elle pendant la guerre d'Amérique, s'affermissait dans sa paix intérieure sous l'ascendant de Pitt, tandis que cette crise passagère de la maladie du roi et de l'ambition de Fox disparaissait, une agitation bien autrement irrémédiable tourmentait la

AU DIX-HUmÈia SIÈCLB. 14$

France. L'appauTrissement des finances, le poids d'une dette qui s'accroissait chaque jour, plus que tout cela, rimpuissance de supporter un ordre social qui n'était plus en accord avec les lumières et les idées du temps , mille causes diverses, et la nécessité, avant toutes les autres causes, précipitaient la France vers un grand dénoAment. On û'avait pas vu d'états généraux depuis 1616. Le règne de Louis XIY avait été une longue suspension des droits publics de la France; le règne du régent, une honteuse dégradation de tous les sentiments d'hotmeur et de loyauté , qui pouvaient suppléer aux libertés publiques ; le règne de Louis XV, malgré quelques succès militaires et les talents de quelques hommes d'État, avait laissé dépérir et tous les préjugés et toutes les forces réelles de la vieille monarchie. Depuis la dernière convocation des états généraux, tout était changé en France ; aucune des croyances du siècle de Louis XIV ne subsistait plus ; toutes ces choses que l'assemblée constituante a déclarées mortes étaient mortes avant elle ; et ce fut là tout à la fois la merveille et l'explication de sa puissance. Ainsi, doublement du tiers, réunion des trois ordres, abolition violente et spontanée des titres de noblesse , des dignités féodales, toutes ces choses qui semblent le prodige de l'audace , étaient inévitables et faciles. Les hommes qui furent les acteurs de ce grand mouvement n*ont pas fait ces choses-là; ils les ont dites tout haut; elles étaient faites avant eux, dans la réalité et dans l'opinion. Avant qu'on l'eût écrit, le tiers était devenu la nation.

Cependant il y eut des organes publics , des hérauts d'armes de cette révolution, des voix pour proclamer ces idées toutes-puissantes. Dans le nombre, il est un

144 LITTÉRÀTURB

homme qui d'abord domina tous les autres par Taudace comme par le génie. Aujourd'hui , nous le montrerons à peine, assez seulement pour remarquer le contraste de la liberté fixe et régulière, et de la liberté violente, le contraste d'un Ëtat afiTermi sur des lois, et d'un Ëtat qui cherche les siennes dans une révolution.

Ces doctrines si hardies , ces principes de la souveraineté populaire , que Pitt invoquait tout à l'heure à l'appui de son autorité, elles n'étaient dans les mains de Mirabeau que des leviers pour mettre sous le seuil de la monarchie, et la faire sauter tout entière.

Jetez-le dans un État libre et constitué, placez-le dans le parlement d'Angleterre, sa force démagogique disparaît. Il est le rival de Fox et le successeur de Pitt. Élevé sous le régime absolu, il en reçut les souillures. Pitt, passant des études de sa jeunesse au gouvernement, dans sa vie austère et pure , ne connut guère d'autre passion un peu humaine que l'ambition. Au contraire , la vie de Mirabeau fut longuement traînée dans tous les scandales du désordre, du vice, et, j'ai honte de le dire, quelquefois de la bassesse. Cet homme puissant, ce génie de la parole, il ressemble au lion de Milton , dans le premier débrouillement du chaos, moitié lion, moitié fange, et pouvant à peine se dégager de la boue qui l'enveloppe, lors même que déjà il rugit et s'élance.

Ses vices sont sur lui comme un poids qui le déprime, et le retient encore quand il se montre homme de génie. Mémorable exemple ! les fautes de cet homme , cet arriéré de honte qui lui restait, arrête sa gloire, l'empêche d'être grand et utile comme il l'eût été, le rabaisse à des actions avilissantes , au moment où il est porté au sommet de la puissance publique. Vous rappellerai-je sa

AU DIX-HOITtÈMB SliCLI. 145

vie? dirai-je en même temps que, dans cette vie, il faut faire la part et du régime au milieu duquel il fut élevé , et des irritantes tyrannies, des traitements iniques auxquels il fut soumis? Rappellerai-je que, pour des égarements de jeunesse, il est arbitrairement jeté de prison en prison ; que, s'il est coupable, il n'est pas jugé, mais puni par lettres de cachet ; que de ce donjon de Vincennes, qui devient pour lui Técole du publiciste et de l'orateur, il écrivit en vain des lettres suppliantes à son père, à ce prétendu ami des hommes, père si dur et si tyrannique, incapable de comprendre le génie de son fils et de plaindre son malheur qu'il a fait?

Enfin Mirabeau sort du cachot de Yincennes, quelques années avant l'époque où il devait paraître sur un si grand théâtre. Les interdictions civiles dont il est frappé, la perte de ses biens, cette espèce de proscription qui l'éloigné du rang où l'appelait sa naissance, en fait d'abord un écrivain polémique, autant qu'on pouvait l'être alors. C'est ainsi qu'il prélude à la tribune par des pamphlets sur la caisse d'escompte, sur Vagiotage, sur Yentr^rise des eaux de Paris, Puis, il est envoyé à Berlin avec une mission équivoque. D en revient avec un gros livre compilé à la hâte. Toujours pauvre et dissipateur, accablé de dettes et de besoins, il va chercher fortune en Angleterre , et ne réussit à rien , qu'à juger admirablement ce pays. On lui reprocha dans ce voyage des actions honteuses que je ne puis croire; mais, par les égarements trop réels de sa vie, il est un peu coupable même des calomnies inventées contre sa mémoire.

Cet homme était déplacé dans l'ancien ordre social, tout à la fois par Tinjuste oppression qu'il avait subie et par les fautes qui le déshonoraient. Un grand mouve-

Page 1