‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 9 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

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Lycophron, Messieurs! en faites-vous autant? Vous ne saviez pas peut-être que Pitt avait étudié Lycophron. Écoutez encore le témoignage de ce savant précepteur que Pitt, une fois ministre , fit évêque :

Sa sagacité était si vive et si profonde , son intelligence si prodigieuse, il avait si bien étudié toutes les beautés, toutes las finesses de la langue grecque , que si l'on avait découvert de son temps une pièce inconnue de Ménandre ou d'Bschyle , ou une ode de Pindare, je suis persuadé qu'il l'aurait sur-le-champ mieux entendue que les plus célèbres énidits.

Lord Chatam pleurait de joie , en apprenant les progrès extraoràinaires d'un fils si digne de lui. La dernière année de sa vie , pendant les intervalles de ses vives souffrances, il lui écrivait avec un mélange de badinage et de tendresse sérieuse qui touche singulièrement dans un si grand homme :

Comment puis-je mieux employer la force de ma main qui se ranime un peu, qu'à tracer quelques lignes pour mon cher William , l'espérance et la consolation de ma vie? Vous aurez plaisir à voir par l'écriture de cette lettre que je gagne tous les jours, et que je suis presque bien. J'ai été ce matin à Cambden ; et j'ai soutenu avec beaucoup de courage une visite d'une heure et tout l'ennui de ces conversations frivoles. Je suis revenu à la maison sans être trop las ; et j'ai dîné comme un fermier. Lord Mahon (c'était son gendre) a confondu, sans le convaincre , l'incorrigible docteur Wilson. La foudre du docteur Franklin, tout révolté qu'il est, me paraît une chose très-innocente, etc., etc. Ma main commence à se lasser; ainsi, tous mes plus sincères compliments à votre compagnie habituelle, Aristote, Homère, Thucydide, Xénophon, sans oublier les publicistes et les auteurs du droit des gens. Adieu , mon très-cher William,

AU Dn-HUITliMB SIÈCLB. 115

 la mort du grand Ghatam , Piit avait dix-huit ans. Il n'appartenait pas à cette ancienne aristocratie qui longtemps , en Angleterre , parut posséder de droit les hautes dignités elle pouvoir politique. Il n'avait que le nom glorieux de son père, sans fortune ; un homme d'Ëtat anglais ne s'enrichit pas. Il s'attacha donc au barreau, il plaida quelques causes; et, dans la simplicité nerveuse de son langage , on apercevait déjà le génie qui l'appelait plus haut ; en même temps il fréquenta les séances du parlement. Il écoutait avec soin les plus habiles orateurs des deux chambres , et s'exerçait à leur exemple. Il n'essayait pas , comme un rhéteur grec , de discuter avec une égale facilité les opinions opposées; mais il choisissait , dans les débats qu'il avait entendus , l'opinion qui lui plaisait comme vraie et comme utile ; et il s'étudiait à la développer , à la fortifier d'arguments nouveaux et à combattre toutes les objections. Ce travail solitaire ('occupa deux années.

Cest ainsi qu'il avait, dît encore son précepteur, acquis une facilité singulière à tout exprimer avec justesse et netteté , et à mettre toujours le meilleur mot dans la meilleure place.

Aussitôt qu'il fut assez vieux pour être membre de la chambre des communes, à vingt ans à peu près, il se présenta d'abord aux élections de Cambridge ; malgré l'éclat de son nom et la réputation prématurée de son talent naissant, il n'obtint pas les suffrages. Mais, peu de mois après , un homme qui disposait d'un bourg pourri le fit élire ; et il eut la joie inexprimable , comme il l'écrivait à un ami , d'entendre enfin sa voix dans le parlement ; il avait vingt et un ans.

Je m'arrête ici , Messieurs. Il ne faut pas légèrement

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esquisser la carrière de cet homme prodigieux , en qui le talent de la parole n'est que l'instrument de la pensée politique.

Le ministère de lord North , qui se traînait tout brisé depuis la séparation des colonies, est attaqué à la fois par Fox, par Burke et par le jeune Pitt, que son instinct même du pouvoir fait débuter par l'opposition. Un autre ministère se forme ; et Pitt, que North appelait un jeune homme né ministre , est désigné pour y prendre part. Mais il refuse. Le marquis de Rockingham , lord Shelburne et Fox, qui depuis si longtemps attendaient le pouvoir, succèdent à lord North, avec le fardeau d'une guerre désastreuse à finir : lord Rockingham, qui était le lien de ce ministère , étant mort , le roi d'Angleterre fit un mouvement ; l'éloquent Fox tomba du pouvoir; et lord Shelburne s'appuya de l'alliance de Pitt, qui fut nommé chancelier de l'Échiquier. Que fait alors Fox? Il aperçoit , sur les bancs de l'opposition, ce lord North dont il s'est tant moqué , ce lord North qu'il a tant accusé de maladresse et même de trahison, ce lord North auquel il a reproché, non-seulement d'avoir perdu, mais d'avoir vendu l'Amérique , ce lord North qu'il a fait un jour pleurer au milieu de la chambre des communes : il l'aperçoit sur ce banc , et comme tout moyen lui paraît bon pour redevenir ministre , il fait une alliance, une coalition avec son ennemi de la veille. Le jeune Pitt, malgré toute sa sagacité,* n'avait pas prévu que Fox et North , réconciliés par une chute commune , se réuniraient pour l'attaquer. La faute était excusable ; cette coalition semblait impossible à deviner. Yoilà que , par un étonnant oubli de toutes les invectives qu'ils se sont réciproquement adressées , un an après la chute de lord North , Fox et North , dans Tinti-

mité de leur haine contre le nouveau ministère, Tattaquent, Tobsèdent, Tinsultent et le renversent sous le poids de leur scandaleuse union. Voilà lord North qui rentre victorieux , appuyé sur le bras de Fox. Mais il faut le dire, malgré les mutations permises aux hommes d'Ëtat, malgré les exemples nombreux de ces évolutions politiques, la chose parut trop forte. Par des influences de parti, des séductions de toute espèc^e, et d'éloquentes apologies , lord North et Fox , étayés Tun sur l'autre , troquant ensemble toutes les forces qu'ils pouvaient rassembler, obtinrent la majorité dans la chambre des communes : mais cette majorité n'était plus soutenue parle vœu public. Après sept mois de règne, cette coalition menteuse et cupide se brise, à la suite d'une victoire qu'elle vient de remporter dans la chambre des communes. Fox, pour fortifier le pouvoir parlementaire dont il se croyait maître , aux dépens de la royauté dont il se défiait , avait imaginé le projet d'un bill qui , dépouillant la compagnie des Indes d'une part de ses privilèges, attribuait à la chambre des communes la nomination directe des commissures qui devaient surveiller l'administration de cette immense colonie. Le roi d'Angleterre , Georges III, inquiet de cette extension de pouvoir, fit échouer le bill de l'Inde dans la chambre des pairs ; et ces pièces mal jointes, qui formaient le ministère de la coalition, se déconcertèrent et tombèrent de toutes parts ; il n'y eut plus de gouvernement. Alors ce jeune homme de vingtquatre ans (il avait un peu vieilli), qui déjà était une fois tombé du pouvoir, et dont le génie , en rappelant avec moins d'éclat l'éloquence de l'illustre Chatam , semblait avoir quelque chose de plus sage et, pour ainsi dire, de plus mûr, ce jeune homme vient , par droit de con-

quête , prendre le ministère , et, fort de son génie, appuyé , non pas comme Walpole , sur la corruption , mais sur la confiance de TAngleterre , il y resta vingt ans. Et, sans anticiper aujourd'hui sur le récit de sa vie et les combats de son éloquence , savez-vous quelle impression il fit sur ses contemporains? savez-vous quelle était l'autorité qu'obtint son génie et que garde sa mémoire? Quand on va maintenant visiter Westminster , que l'on se fait montrer la tombe de ce grand lord Chatam , dont l'éloquence vous a, l'autre jour, si vivement agités, et qu'approchant avec respect de cette tombe , on cherche l'inscription , l'hommage que doit y avoir gravé l'admiration nationale , sur le marbre on lit ces mots : Le père de M, put.

AO DIX-HUmiMB SIÈCLE. 119

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