CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON
Considérations sur le caractère général de rassemblée constituante. — Faux point de vue des contemporains ; grandeur réelle de rassemblée. — Mélange d'abstractions et d'activité toute-puissante. — Différence de cette assemblée et du parlement britannique de 1640 et de 1688. — Prédominance de Mirabeau, et pourquoi ? — Trait distinctif de sa politique. — Principaux débals auxquels il prend part. — Victoires de son éloquence. — Tâche impossible qu'il entreprend ; sa mort. — Dernières réflexions.
Messieurs ,
J'éprouve aujourd'hui un embarras véritable , que votre bienveillance ne me rend pas habituel. Je redoute le sujet où je me suis engagé , à la fin de la dernière séance, et qu'il me faut rapidement traverser. Je regrette ces orateurs anglais ; il y avait là moins de responsabilité , une tâche moins difficile. Mais évoquer du milieu de notre propre histoire des souvenirs si grands, si mêlés, si terribles, qui sont encore pour les esprits un sujet de controverse et d'animosité ! On hésite à cette pensée. Même , en ne cherchant qu'une étude historique dans ce qui a si puissamment agité les âmes , on craint que les passions ne soient pas encore assez éteintes, que les cendres ne soient pas encore assez froides. Une sorte d'éleo-
tricité se conserve dans ces paroles qui ont fait lever la France, il y a quarante années, et qui ont commencé la plus grande des révolutions sociales. Faut-il cependant fuir devant ces souvenirs? Peut-on aujourd'hui, par le silence, comme on le pouvait, il y a quinze ans, par le despotisme et par la gloire , faire oublier cette mémorable assemblée, d'où sont nées les libertés, les agitations et les prodigieuses conquêtes de la France, quoique cette assemblée eût déclaré , dans une de ses premières séances, que la nation française renonçait, par principe d'humanité , à toute espèce de conquêtes?
Et cette éloquence dont nous suivons l'histoire , cette parole moderne dont nous cherchons le caractère , où pouvons-nous la reconnaître plus vivante et plus active que dans un homme de cette assemblée? Jamais cette force de la pensée , manifestée par le langage et agissant sur des hommes pleins de passions et d'espérance, jamais cette dictature du génie n'a été plus visible, plus prompte, plus impérieuse, que dans ces premiers temps des troubles civils de la France. Oh ! que le parlement d'Angleterre, avec ses précédents et sa jurisprudence de liberté, oh ! que le parlement de 1640, avec ses longues phrases puritaines et son verbiage théologique, du milieu duquel s'élança Cromwell tout armé , oh ! que ces souvenirs, si terribles cependant, sont inférieurs à la puissance morale que développe la France agitée par cette réforme sociale, qu'elle se flatte de rendre universelle et d'appliquer au monde entier ! Dans l'ambition presque folle de ces grandes idées, il y avait cependant quelque chose de puissant et de hardi , qui en fait un événement sans égal dans l'histoire moderne.
Historiens du génie français, observateurs de l'in-
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fluence des lettres sur les réformes sociales, nous som«mes obligés de nous arrêter dans une curieuse con* templation devant cette grande époque, et devant les hommes qui lui ont surtout donné l'empreinte éclatante qu'elle gardera dans la postérité. Je le sais ; cette mémorable assemblée a commis toutes les fautes de Tinexpérience, et toutes celles que commande la nécessité. Dans cette étonnante activité, dans ce travail de des* truction et de reconstruction , qui consuma trente mois, une foulé d'erreurs métaphysiques se mêlait à l'énergie de la faction et de la liberté. Jamais tant de contrastes de la rêverie spéculative et de l'activité turbulente du Forum ne furent accumulés ; et cela même est un des caractères les plus originaux, les plus ineffaçables de l'époque. Je le sais bien aussi, dans cette France, si ingénieuse , si oisive , si littéraire , après ce long règne du bon plaisir, après ce silence entrecoupé par des plaisanteries de salon , ces voix fortes qui retentissent tout à coup , ces douze cents hommes réunis dans une assemblée, ce sénat qui est un Forum, devaient singulièrement étonner les esprits. Il y avait sans doute du prestige et du mensonge dans l'admiration que sentirent les contemporains à la vue d'un spectacle si grand, mais surtout si nouveau. Ainsi, reproches légitimes que la froide postérité peut adresser maintenant aux âmes ardentes de ces premiers régénérateurs de la France , explication de l'enthousiasme exagéré qu'ils inspirèrent , puissance incalculable de cette grande innovation de la parole publique, indépendamment du génie des orateurs; ce sont là, Messieurs, des choses qu'il faut d'abord séparer du caractère général de cette assemblée qui, connue sous le nom d!états génératAX, s'appela bientôt
assemblée nationale, puis assemblée constituante, et ne sera jamais oubliée dans Thistoire du monde.
Vous avez vu par ce peu de paroles que j*ai rappelées dans la dernière séance, comme un essai de la puissance et du génie de Mirabeau, comme un exorde de sa vie oratoire ; vous avez vu , par ce peu de paroles, si hardies et si dominantes, presque toute l'histoire de cette assemblée. Elle s'empara de la tribune, comme par droit de conquête. II y eut quelque chose de violent, de victorieux dans son avènement ; et dès lors le même caractère devait s'imprimer à tous ses actes.
Toutefois, par la disposition des esprits, par cette origine littéraire et philosophique que la réforme sociale avait parmi nous, par l'influence de ces théories dont Rousseau avait été le tribun éloquent et rêveur, on vit, au milieu des grands coups d'État législatifs , au milieu même des désordres, des séditions du dehors et de tous les accidents d'une vaste et terrible révolution , un caractère d'abstraction et de généralité régner dans les délibérations de l'assemblée nouvelle. Tous les problèmes du publiciste se trouvèrent réunis dans un court intervalle. Ainsi donc, il serait difficile de choisir un sujet plus vaste de réflexions, d'études historiques, morales, oratoires; il serait difficile de voir jamais l'esprit de rhomme plus actif et plus novateur, en aussi peu de temps. Dans le dessein de cette assemblée, qui veut faire un code social complet et nouveau , il y a quelque chose que le monde n'avait pas vu, je crois, avant elle. Que voulait le parlement d'Angleterre en 1640? que demandait-il dans ses premières doléances? Le retour annuel des assemblées qui avaient été imprudemment interrompues , l'abolition de certaines taxes onéreuses et irréga-
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lières, la punition de puissants ministres qui s*étaient rendus odieux aux communes. Ëtait-ce à de pareilles réformes que se bornait la première espérance des législateurs de la France? Un intervalle incalculable sépare les deux époques et les deux ambitions. À une époque plus récente encore, àTépoque où fut recommencée, sous une autre] forme, la révolution d'Angleterre, que voulait cette assemblée qui , sous le nom de convention, accueillit un prince nouveau ? La confirmation de certaines libertés publiques dès longtemps établies dans le droit commun de l'Angleterre, une dynastie protestante, et le pouvoir du parlement. Reportez maintenant vos yeux sur le travail de l'assemblée constituante; quelle incomparable différence pour l'immensité des résultats !
Ainsi, Messieurs, jamais carrière plus vaste ne fut ouverte à l'ambition et à l'énergie du talent oratoire; et c'est pour cela que cette époque , lors même qu'elle est confusément montrée, parle si fortement aux âmes. Une puissance extraordinaire de renouvellement et de création lui fut donnée , sous la loi inévitable du bouleversement et du désordre ; il y a de quoi admirer et de quoi trembler. Par là cette époque est singulièrement instructive et dramatique; parla. Messieurs, l'homme qui fut le plus puissant organe , la voix vivante de cette époque , me paraît supérieur, non pas en habileté, en génie , mais en domination sur l'esprit des hommes , aux orateurs politiques dont je vous ai parlé jusqu'à présent.
Le rapport que je cherche à marquer entre l'Angleterre et la France, cette supériorité, non pas de sagesse, mais d'éclat , de bruit dans le monde , que je donne à la
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France , se justifierait par toutes les parties du parallèle ; mais en même temps vous verriez combien il était nécessaire et naturel de vous montrer le génie politique anglais, avant de suivre la France dans cette grande crise de son renouvellement.
Une des supériorités secondaires, une des supériorités d'étude qui appartenaient à Mirabeau, c'était la profonde connaissance, la vive intelligence de la constitution anglaise , de ses ressorts publics et de ses ressorts cachés; c'était le sentiment de la vie politique et parlementaire. Cependant , sa première pensée fut-elle de rapprocher les constitutions des deux pays? A la vue de ce grand royaume , la France , que Louis XIV avait élevé si haut, sur de fragiles appuis, et que Louis XV avait laissé tomber de ses mains énervées , conçut-il le projet de le relever, en lui donnant des bases semblables à celles du gouvernement britannique? On peut le croire ; mais Mirabeau ne l'avoua pas. Sa vie tout entière lui imposa le rôle de grand et redoutable factieux. C'est à ce prix qu'il avait besoin de fonder son pouvoir, et de prendre de vive force une popularité qui luttât pour lui contre la perte de l'estime publique. Lorsqu'il entre à l'assemblée constituante , il est forcé d'agiter cette assemblée , avant de prétendre à la gouverner, d'y porter tout l'entraînement des passions démocratiques , avant de pouvoir la soumettre à ses pensées.
Sa vie politique se partage donc entre deux grandes entreprises , peut-être inconciliables : la puissance tribunitienne exercée dans toute sa violence , l'emploi de la parole comme d'une arme destructive ; puis un grand effort pour régler, pour dompter cette effervescence populaire qui s'était emportée à sa voix. Mais pourquoi
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fallait-il que dans cette dernière tâche, qu'aurait si fort ennoblie la conviction , il entrât de honteux motifs , et que Ton vît à une violence calculée succéder une modération vénale, lors même qu'elle était sincère?
Cependant, Messieurs , quelle admiration sans estime, quel étonnement ne doit pas s'attacher à cet homme , lorsque , après avoir arrêté votre attention sur la grandeur de la mission offerte à l'assemblée constituante , vous considérez de quels éléments était formée cette assemblée ! Que d'hommes remarquables par les lumières, le talent, la générosité des sentiments, étaient réunis de toutes les parties du royaume ! Un écrivain anglais a dit du parlement de 1640 : « Aucune époque n'a produit de plus grands hommes que ceux qui siégeaient dans cette assemblée ; ils avaient les talents et les intentions nécessaires pour rendre la patrie heureuse, si , par un fatal enchaînement de circonstances, l'Angleterre n'eût été mûre pour sa ruine. » Ces paroles s'appliquent bien mieux aux hommes de l'assemblée constituante. Tout ce que l'habitude des travaux de la pensée , le vif sentiment de la civilisation , la science spéculative, peuvent offrir de talents et de lumières, étaient là réunis. Des ecclésiastiques savants et éclairés, des magistrats habiles , une foule d'hommes ingénieux , quelques hommes éloquents composaient cette élite de la France.
C'était un homme rare et supérieur, sous quelques rapports , que ce jeune Barnave, dont la vie, le talent, les opinions même , rien ne fut achevé , et qui mourut avant d'être lui-même. C'était un sage politique, digne d'être admiré dans le parlementd'Angleterre, que ce Mounier , si hardi dans les assemblées provinciales du Dauphiné , si modéré dans l'assemblée constituante , et qui
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montra toujours , au milieu des violences de la tribune et des émeutes populaires, une raison lumineuse et pré voyante. C'était un homme remarquable par tout pays libre , qu'Adrien Duport , qui , dans une époque d'inexpérience et d'essai , répandit tant d'idées justes et praticables sur le système judiciaire, dans ses rapports avec la liberté civile.
L'abbé Maury, que je n'admire pas , qui , dans l'éloquence religieuse, manquait de naturel et paraissait avoir plus d'art que de foi ; l'abbé Maury, qui prenait souvent l'emphase pour le talent , était cependant un homme à qui l'énergie de ses organes, plutôt que de sa pensée, une forte et tenace mémoire, une immense capacité de travail , l'esprit de tout le monde , pillé par réminiscences et toujours à ses ordres , donnaient une puissante action de tribune.
Cazalès était , par nature et par instinct , tout ce que Tabbé Maury voulait devenir à force de travail et d'étude. Ce jeune officier de cavalerie, publiciste pour avoir lu Montesquieu, se sentit orateur en présence d'une grande assemblée. Ses discours ont quelque chose de libre, d'énergique , et toute la puissance de l'esprit novateur se montre dans la manière même dont Cazalès défend l'ancien ordre social.
Parmi les hommes dont la voix se faisait entendre plus rarement, ou même qui n'approchèrent pas de l'orageuse tribune , que d'esprits distingués , que de talents divers qui furent célèbres dans d'autres époques î Vous avez lu les Mémoires de Ferrières ; vous y reconnaissez un esprit ferme et juste, un homme instruit de toutes les grandes questions politiques, un homme qui sait l'histoire et la vie humaine , qui est fidèle à son parti,
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et qui le juge. Eh bien ; Ferrières ne parla jamais à rassemblée constituante. Un homme célèbre de nos jours, qui , dans sa verte vieillesse, conserve toute la puissance de la dialectique et de Téloquence , M. de Montlosier y prit rarement la parole. Ses discours, il est vrai, furent éclatants et mémorables. On n'aurait pas dû oublier qu'il fit entendre alors la plus éloquente apologie de la religion et de ses ministres. Lorsque Ton discutait la confiscation des biens du clergé , c'est lui qui s'écriait avec tant d'énergie :
Vous voulez les chasser de leurs palais ; eh bien , ils se réfugieront dans la cabane du pauvre, qu'ils ont souvent nourri et consolé. Vous voulez leur arracher leurs croix d*or ; eh bien, ils prendront une croix de bois, et c'est une croix de bois qui a sauvé le monde.
Voilà, Messieurs, les mouvements d'éloquence et d'imagination qui , dans cette assemblée , échappaient à des hommes que l'ambition de la tribune tentait rarement , et dont la voix se s'élevait que par intervalle. Quelle devait être la vivacité de génie , la puissance oratoire de l'homme qui était éminent parmi des honmies si distingués, et dominait une telle élite de talents divers !
Nous ne nous arrêterons à aucun détail littéraire pour analyser le génie de Mirabeau; nous chercherons à expliquer son influence par le rapport intime de sa parole avec la nouveauté et la violence des situations où il se trouvait ; ce sera pour nous une rhétorique expérimentale , toute en faits et en actions.
Un des premiers caractères de Mirabeau , c'était la force lumineuse et pratique de son esprit. Beaucoup
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d'illusions généreuses et de théories dominaient dans l'assemblée. Tous ces hommes que la lecture de Rousseau et des autres écrivains philosophes passionnait pour la liberté , n'avaient pas cependant la science de la liberté ; car, dans nos Ëtats modernes , la liberté est une science encore plus qu'une passion. Us ressemblaient un peu à cet écrivain brillant et ingénieux dont je vous ai parlé l'année dernière , à ce Filangieri qui , au milieu de la cour de Naples, rêvait des utopies et des plans de constitution plus libres que la constitution anglaise.
Au contraire, l'esprit de Mirabeau était tout politique, et cette forme violente , cette vivacité tribunitienne dont il couvre ses pensées , n'est qu'un emprunt qu'il fait à l'esprit de son temps, ou une satisfaction qu'il lui donne. Mais, chose remarquable, ce qui est chez lui artificiel , convenu , est cependant plein de vigueur, d'originalité , de vérité. Malgré la sagesse intime et cachée de ses projets, ce qu'il jette à son auditoire , cette véhémence de langage , ces déclamations populaires , tout cela est aussi animé , aussi contagieux , aussi puissant que si l'âme de l'orateur eût été bouleversée dans ses derniers replis et agitée de toutes les passions d'un vrai tribun emporté par ses paroles.
Voilà le premier trait caractéristique de cet homme ; toutes les puissances et tous les effets de la parole passionnée lui arrivent à la fois. Ironie mordante , amère , mépris superbe qu'il jette du haut de son éloquence sur tous ceux qui le contredisent , impunité naturelle, incontestée à tout ce qu'il ose faire et dire : voilà ses privilèges.
Maintenant, Messieurs, étudions-le dans quelques-
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unes des situations de ce siècle de deux ans, où tant de choses furent faites en France.
J'ai dit que deux grands rôles partagent cette courte carrière. Ne croyez pas cependant que ces deux rôles n'appartiennent pas nécessairement et naturellement au même homme : la sagesse de Mirabeau , la justesse naturelle de son esprit paraissent même dans ses premières fougues de tribune , par lesquelles il s'empare des passions démocratiques , en adoptant leur langage ; et de même, dans les derniers temps de sa vie politique, dans son retour intéressé à une modération qu'il préférait, il garde encore ce ton hautain et cette éloquence éclatante qui domine le bruit populaire.
Lorsque Mirabeau n'était encore que tribun , le sage Mounier, croyant pouvoir entraver la puissante action de l'assemblée nationale par des formes , avait soutenu qu'il était illégal de demander le renvoi des ministres ; que l'accusation était ouverte contre eux: mais qu'aucune autre demande , aucune influence réelle ou présumée sur la volonté souveraine ne pouvait sortir de l'assemblée populaire. Entendons Mirabeau réfuter cette doctrine :
Eh 1 commeDt nous refuseriez-vous ce simple droit de dédaration, vous qui nous accordez celui de les accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces artisans d'iniquité dont, par une contradiction palpable, vous nous proposez de contempler les œuvres dans un respectueux silence ? Ne voyez-vous donc pas combien je fais aux gouvernants un meilleur sort que vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi j'avertis avant de dénoncer, je
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récuse avant de flétrir, j'offre une retraite à rinconsidération ou à rincapacité avant de les traiter de crimes. Qui de nous a plus de mesure et d'équité ?
Mais voyez la Grande-Bretagne : que d'agitation populaire n'y occasionne pas ce droit que vous réclamez ! C'est lui qui a perdu l'Angleterre.... L'Angleterre est perdue ! Ah ! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle 1 Eh ! par quelle latitude s'est-elle donc perdue? ou quel tremblement de terre , quelle convulsion de U nature a englouti cette île fameuse , cet inépuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amistie la liberté?.... Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore pour l'éternelle instruction du monde ; l'Angleterre répare , dans un glorieux silence, les plaies qu'au milieu d'une fièvre ardente elle s'est faites. L'Angleterre développe tous les germes d'industrie , exploite tous les filons de la prospérité humaine; et tout à l'heure encore , elle vient de remplir une grande lacune de sa constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse, et l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques.
Celte vive réponse , Messieurs, remet devant vos yeux ces débats anglais sur la régence , qui nous occupaient il y a quelques jours. Vous voyez, par cet exemple, la prompte communication d'idées qui existait à cette époque entre la France et l'Angleterre, et surtout entre l'Angleterre et Mirabeau.
Ce caractère d'esprit sérieux, applicable aux affaires, cet esprit de vraie politique que nous retrouvons au milieu des passions , ou réelles , ou simulées du tribun , devait rendre insupportables pour Mirabeau quelquesuns des premiers débats de l'assemblée constituante.
Son sens supérieur lui montrait que ce n'était point par une espèce de délibération philosophique qu'il était nécessaire de commencer la régénération d'un grand
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empire. II ne prit qu'un intérêt médiocre à cette discus^ sion des droits de Thomme , dont il était cependant le rapporteur; et Ton ne peut remarquer dans ses paroles, à ce sujet, que sa définition de la tolérance religieuse , et la force avec laquelle il en établit la justice et la nécessité. Là, Messieurs, les idées de Mirabeau et ses expressions se rencontrent assez souvent avec les idées, les expressions d'un orateur de notre temps, enlevé trop vite à la tribune. M. de Serres , dans les débats remarquables que fit nsdtre son projet de loi en faveur de la liberté de la presse , montra d'une manière admirable comment l'absolue liberté de la controverse religieuse résulte du principe de la tolérance. C'est le même ordre d'idées et , sous quelques rapports , la même vigueur que dans le discours de Mirabeau. La supériorité de Mirabeau , c'est d'avoir si nettement posé la limite à une époque où de telles idées étaient nouvelles et vivement contredites. Remarquez d'ailleurs que cette question spéculative l'occupait à peine quelques naoments au milieu de tant d'intrigues et de travaux ; car, une chose qui doit surtout redoubler la surprise, c'est l'activité prodigieuse de cet homme pendant deux ans : fréquents discours à la tribune , longs et laborieux débats , journaux rédigés par lui-même , correspondance secrète avec le pouvoir, correspondance double peut-être , présence assidue dans l'assemblée ou dans les clubs populaires, effort perpétuel de la pensée, de la parole, vie violente, déréglée, vices mêlés aux travaux.
Il est à remarquer, Messieurs, que le travail de l'assemblée, se portant presque à la fois sur toutes les questions spéculatives et toutes les questions de circonstances, exigeait de l'homme qui voulait la dominer une
activité, une facilité de génie encore plus diverse qu'elle n'était énergique.
Ainsi , tantôt vous voyez Mirabeau , dans le débat sur le veto, remonter à toutes les idées fondamentales de la monarchie constitutionnelle, et sauf quelques expressions violentes qui étaient là pour être applaudies, développer avec une haute sagesse, comme l'aurait fait M. Pitt, le principe nécessaire de la sanction royale; tantôt vous le voyez, à l'occasion d'un incident public, d'une émeute populaire , reprendre toute son audace de tribun et épouvanter de ses paroles la cour qu'il veut sauver.
Mais je suis impatient de vous le montrer dans un de ses grands duels oratoires, où l'homme éloquent, animé par un adversaire, paraît de toute sa hauteur. Choisissons.
On a dit, et j'ai répété que Mirabeau avait de nombreux coopérateurs de sa gloire ; que , dans la dissipation de sa vie et l'accablement de ses travaux , souvent il s'aidait ou de l'esprit littéraire de Champfort, ou de la science de M. Dumont, ou de la rhétorique de Cerutti, ou du talent de tout autre. Mais il ne me paraît jamais plus éloquent, plus puissant, que lorsqu'il ne peut avoir de secours, lorsqu'il se défend sur l'heure, lorsque de toutes parts assailli, serré de près, acculé à la tribune, il se retourne et donne un coup de défense à côté de lui.
Qu'une brusque et injurieuse interruption éclate contre l'orateur, qu'une menace forcenée lui soit lancée de loin , ou qu'un adversaire habile le prenne corps à corps, sa parole est irrésistible et d'une effroyable amertume ; demandez à l'abbé Maury.
Quelquefois sa parole est si réellement soudaine,