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qu'elle s'abandonne elle-même avant d'être achevée. S'il aperçoit, pendant qq'il parle encore, un mouvement dans l'assemblée , une résistance trop forte , il se rétracte avec passion, et par une secousse violente donnée à son esprit et à celui des autres, il les domine encore en changeant lui-même d'opinion.
On a dit , il est vrai , que , dans les derniers mois de sa laborieuse carrière, quelquefois à la tribune il éprouvait une sorte de pesanteur et d'embarras, que ses idées arrivaient lentement ou n'arrivaient pas, qu'il chargeait ses phrases de longs adverbes, pour attendre.... C'est, je le crois, que cet esprit vigoureux était impuissant à parler sans idées. Il ne voulait pas, il ne pouvait pas avoir cette stérile facilité qui répand des mots plus ou moins harmonieux, plus ou moins liés, dans l'absence des sentiments et des pensées. Non, quand son esprit, ou inquiet ou épuisé, ne trouvait pas de quoi parler, il le montrait ; et puis l'impatience de ce retard avoué lui rendait bientôt son énergie ; il compensait le temps qui lui ^manquait par un effort plus actif de la pensée; et après quelques minutes d'anxiété, d'embarras , il se retrouvait tout entier ; sa pensée jaillissait rapide comme la colère, substantielle et serrée comme la méditation : car il avait médité en un moment, par la vigueur interne de son esprit. {Applaudissements.) Vous avez raison d'applaudir ; car cela ne se retrouvera plus de longtemps.
Mais j'oublie tant de vives répliques, de sarcasmes soudains, de rudes apostrophes; je cherche une grande victoire de tribune. Il en est une que je dois rappeler encore ici, quelque célèbre qu'elle soit. On y retrouve le caractère comme le génie de Mirabeau. La commis-
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sion des finances a fait son rapport sur le plan proposé par M. Necker; Mirabeau a parlé avec force et astuce tout à la fois ; il veut que le plan de finances soit accepté, mais qu'il soit accepté à la charge de M. Necker, si Ton peut parler ainsi ; car il a envie d'ôtre ministre, et ministre des finances ; il espère, et c'est la plus grande audace de sa pensée, soutenir cet édifice à moitié ébranlé par lui-même et raflermir cette monarchie en la renouvelant , et surtout en la gouvernant. 11 a donc parlé une première fois, et puis on a reparlé, raisonné, débattu, amendé, sous-amendé. L'heure avance, et l'assemblée, comme l'ont décrit les contemporains, est incertaine, embarrassée, harassée. Il prend la parole :
Messieurs , au milieu de tant de débats tumultueux , ne pourrai-je donc pas ramener à la délibération da jour par un petit nombre de questions bien simples ?
Daignez, Messieurs, daignez me répondre. Le premier ministre des finanœs ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril? qu'un jour, une heure, un instant pouvaient le rendre mortel ?
Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose? Oui , a crié quelqu'un dans l'assemblée. Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n'est pas connu , qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer; que, fût-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper ; que , fût-il exempt de toute erreur , on peut croire qu'il s'est trompé ; que, quand tout le monde a tort, tout le monde a raison; qu'il se pourrait donc que l'auteur de cet autre projet , même en ayant raison , eût tort contre tout le monde , puisque , sans l'assentiment de l'opinion publique , le plus grand talent ne saurait triompher des circon- •tancet , etc., etc., etc.
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Vous voyez là, Messieurs, cette domination d'un homme. Mirabeau fait adopter un plan qu'il déclare nécessaire et qu'il blâme. Cette assemblée, divisée, incertaine , impuissante à délibérer, est entraînée par les paroles de l'orateur.
Maintenant, c'est dans un combat corps à corps, c'est aux prises avec un adversaire habile, secondé de passions puissantes, que je veux vous montrer Mirabeau.
La question est une de celles qiy , sans être incertaines pour les publicistes, peuvent être longtemps débattues. Il s'agit du droit de paix et de guerre , dans une monarchie limitée. Ce droit appartient- il exclusivement au souverain? doit -il être exercé par les assemblées seules? doit-il être partagé entre le souverain et les assemblées ?
Le gouvernement anglais, dans la pratique, résout sans peine cette difficulté. Le vote de l'impôt transfère réellement aux chambres le droit de paix et de guerre. Mais l'esprit français, à cette époque , était trop préoccupé de rigoureuses théories, pour concevoir, pour approuver ce mode indirect et détourné d'obtenir tous les résultats de la liberté , sans collision immédiate entre les pouvoirs. En Angleterre , Fox, ou tout autre partisan de la réforme fk>litique, n'avait jamais demandé que le parlement eût seul le droit de déclarer la guerre. Il savait bien qu'à l'époque de la guerre d'Amérique , lorsqu'il attaquait avec tant de force les énormes subsides demandés par les ministres, si son opinion avait prévalu contre la dépense, elle aurait réellement prévalu contre la guerre , et que si , au contraire , une assemblée servile ou prévenue votait des sommes immenses pour une guerre désastreuse, elle eût également voté cette guerre.
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Mais , quelle que fût la supériorité pratique de Tesprit de Mirabeau, il n'aurait pu faire admettre ces idées simples dans rassemblée , au milieu du règne tout-puissant des prétentions populaires. C'était un grand effort pour l'orateur de conserver une part d'action au pouvoir exécutif, et de repousser la doctrine qui mettait le droit de guerre dans les mains de l'assemblée.
Le premier discours de Mirabeau , à ce sujet, ne saurait être rapidement analysé, ni rapporté par fragments; ce discours est méthodique, clair, énergique, plein d'idées justes, et incline visiblement à faire prédominer l'autorité du roi dans la décision de la guerre. Quelques phrases d'une singulière violence, quelques menaces démocratiques sont une espèce de rançon que la popularité <ie l'orateur payait pour la sages^ de ses vues politiques. On s'étonne que tant de détours et de subterfuges n'ench^nent pas son génie.
Ce discours et le décret proposé par Mirabeau trouvèrent un adversaire redoutable par le talent et plus encore par la popularité. Cette palme démocratique qui faisait la gloire de Mirabeau , et que des bruits obscurs commençaient à lui disputer, elle est brisée sur sa tète par son jeune rival. Mirabeau peut en un nioment être précipité de ce trône chancelant de l'opinion publique ; il est accusé comme un déserteur de la cause populaire. D arrive à l'assemblée , et sur son passage des clameurs injurieuses le désignent et le menacent. On crie devant lui : La grande trahison du comte de Mirabeau, Il entre dans la salle : l'impression récente et profonde du discours de Barnave, les passions de la foule, et cette irrésistible action d'un préjugé général, tout est contre Mirabeau ; disons-le même , quoiqu'il eût raison dans le
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débat, le sentiment des motifs intéressés auxquels il obéissait autant qu'à la vérité devait, au fond de Tàme, l'embarrasser et TafTaiblir.
Toutefois rien n'est abaissé dans sa contenance, rien n'est affaibli dans son accent. Il est prêt, avec toutes ses forces, à lutter contre un déchdnement populaire, comme il avait lutté contre un pouvoir absolu.
Il prend la parole. Je ne vous rappelle pas auparavant le discours de Bamave ; c'est par impartialité ; dénué d'une expression vive et durable , le discours de Barnave ne firapperait pas aujourd'hui les esprits ; on ne concevrait plus la puissance qu'il recevait et de la voix de l'orateur, et de l'émotion de l'assemblée, et de toute l'ardeur des passions de parti ; il pardtrait seulement froid et méthodique ; mais alors il était éloquent. Tenons-le pour tel; admettons, sans le relire, et d'après l'enthousiasme contemporain , que Bamave a vivement plaidé la cause du parti populaire, qu'il a signalé les guerres injustes et malheureuses entreprises par les rois ; qu'il a vivement intéressé toutes les passions démocratiques. Rappelez-vous que Mirabeau est obligé de se justifier lui-même , avant de défendre son opinion , qu'il est perdu s'il a tort, perdu s'il a raison contre le préjugé populaire; que, menacé de toutes parts, il n'a pour appui que son talent.
On répand depuis huit jours, dit-il, que la section de l'assemblée nationale qui veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la paix et de la guerre, est parricide de la liberté publique ; on répand les bruits de perfidie , de corruption ; on invoque les vengeances populaires pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans crime , avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les
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plus difficiles de Torganisation sociale. Cest une étrange manie, c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre les autres des hommes qu'un même but , un sentiment indestructible devraient , au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher, toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi Tirascibilité de Tamour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres aux préventions populaires.
Bt moi aussi , on voulait, il y a peu de jours , me porter en triomphe; et maintenant on crie dans les rues : La grande trahison du comte de Mirabeau..,, Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir qu'il est peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne ; mais l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de son pays , et surtout de lui être encore utile ; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité , et qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire ; celui qui veut dire la vérité , qui veut faire le bien public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire , cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson , sa destinée , la seule qui l'intéresse , la destinée de son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui fait justice à tous. Que ceux qui prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître , qui calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris , m'accusent d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la révolution celui qui peut-être n'y a pas été inutile, et qui , cette révolution fûtrclle étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté ; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de constitution, de résistance , lorsque ses calomniateurs suçaient le lait des
cours et vivaient de tous les préjugés dominants. Que m'im« porte ? Ces coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière.
Alors, serrant de près son adversaire, opposant à chaque argument subtil une réponse énergique et simple, s'élevant à toutes les vues de la politique, sans paraître abandonner les passions qu'il a besoin de ménager, Mirabeau reprend tous ses avantages, à force de talent. Avec quelle dextérité il repousse le principal argument de Barnave !
Pour un homme à qui tant d'applaudissements étaient préparés au dedans et au dehors de cette salle , M. Barnave n*a point du tout abordé la question. Ce serait un triomphe trop facile maintenant que de le poursuivre dans des détails , où , s'il a fait voir du talent de parleur, il n*a jamais montré la moindre connaissance d'un homme d'État. Il a déclamé contre ces maux que peuvent faire et qu'ont fait les rois ; et il s'est bien gardé de remarquer que , dans notre constitution , le monarque ne peut plus désormais être despote, ni rien faire arbitrairement; et il s'est bien gardé surtout de parler des mouvements populaires, quoiqu'il eût donné lui-même l'exemple de la facilité avec laquelle les amis d'une puissance étrangère pourraient influer sur Fopinion d'une assemblée nationale en ameutant le peuple autour d'elle , et en procurant , dans les promenades publiques , des battements de mains à leurs agents. Il a cité Périclès faisant la guerre pour ne pas rendre ses comptes : ne semblerait-il pas, à l'entendre, que Périclès ait été un roi, ou un ministre despotique? Périclès était un homme qui, sachant flatter les passions populaires et se faire applaudir à propos en sortant de la tribune , par ses largesses ou celles de ses amis, a entraîné à la guerre du Péloponèse.... qui? l'assemblée nationale d'Athènes.
À demi vaincu dans cette lutte , obligé de transformer
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en partie son opinion ,* Mirabeau triompha par son éloquence. Suivrai-je le reste de ses combats, au milieu des travaux innombrables de rassemblée ? Mais ce serait retracer, sous une forme incomplète , Thistoire politique de la France. Tous ces discours auraient besoin, pour être entièrement compris, d'un récit pour lequel le temps et le talent nous manquent. Souvent, d'ailleurs, la parole, cette parole si puissante, n'était alors que l'instrument forcé, involontaire, des passions publiques qu'elle semblait exciter.
Je n'achève pas, Messieurs ; je passe tout de suite à la fin de ce drame si plein et si court. Épuisé trop vite , la vie devait manquer à tant d'ardeur et d'énergie morale , et abandonner cet homme au milieu de son ambition. Après a^ir précipité les événements de la révolution , il semblait capable de les suspendre. C'est une illusion, je le crois, mais cette illusion, si vivement ressentie par les contemporains, est un tel éloge de son génie, qu'on ne peut jamais la séparer de son souvenir.
Sans doute, dans cette assemblée, Mirabeau conserva sa puissance jusqu'à sa mort ; sans doute, dans les premières violences populaires , lorsqu'une voix obscure et criarde (c'était celle de Robespierre) s'élevait pour réclamer déjà des proscriptions, le tonnerre de la voix de Mirabeau , partant de la tribune , fit en un moment rentrer dans le néant ce blasphémateur. Cependant telle est l'irrésistible action des mouvements populaires , telle est la fatalité ou plutôt la progression attachée aux grands changements politiques, que si Mirabeau, surmontant à force d'énergie vitale les travaux excessifs auxquels il se livrait, eût poussé sa carrière, ce mauvais et obscur déclamateur auquel il avait imposé silence par quelques
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paroles de mépris, se vengeant par l'échafaud , aurait fait un jour tomber la tête du grand orateur.
Il a échappé à ce danger par une mort prématurée , dans la plénitude de son génie et de sa puissance, et tandis que Tenthousiasme public Tentourait encore des consolations qui peuvent soutenir Thomme supérieur arra* ché à sa gloire et à ses desseins.
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