CINQUANTE-QUATRIÈME LEÇON
Modération et affaiblissement de rassemblée constituante. — Mirabeau non remplacé. — Caraclère de la parole dans les assemblées qui suivirent. — Traits distinctifs de quelques orateurs. — Brièveté de cet examen. — Considérations nouvelles sur T Angleterre , par rapport aux troubles civils de la France. — Situation des partis politiques anglais ; comment ils furent affectés par la révolution française. — Explication de la conduite de Pitt. — Germes de division dans le parti whig. — fiurlce, Sheridan , Fox. — Premiers signes de dissentiment. — Débat mémorable ; rupture solennelle entre Fox et Burke. — Conséquences de cet événement.
Messieurs ,
Nous traverserons rapidement la France agitée par une révolution si violente. Comment analyser les discours de cette tribune entourée de tant de séditions populaires, et bientôt de tant d*écha£auds ?
Ce n*est plus ici l'étude de Télève des lois et de l'éloquence ; c'est un sujet réservé pour les plus graves méditations de l'historien. Quelques tristes pensées peuvent seulement nous apparaître du milieu de ce chaos, où le son de la parole est interrompu par le retentissement dé la hache.
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Une première vue nous frappe. Quand Mirabeau succombe, cette grande assemblée, qu'il avait animée de ses passions, semble s'affaiblir et tomber avec lui. Cette modération qui , dans Mirabeau , était devenue croyance sincère et calcul d'intérêt, se communique au plus grand nombre ; et le rôle qu'il avait pris lui-même est aussi tenté par ceux qui naguère le combattaient ; mais la prévoyance et le génie politique manquèrent à cette modération faible et tardive. Les puissantes idées dont l'assemblée s'était servie pour tout renverser autour d'elle , la renversèrent elle-même : elle tomba devant cette loi gigantesque et insurmontable de la souveraineté populaire qu'elle avait proclamée. Elle se sentit inquiète, épouvantée du mandat qu'elle exerçait depuis plus de deux ans. Cette jalousie démocratique, qui s'attache à tout et à la popularité même , reprochait aux députés de l'assemblée constituante un si long pouvoir. Il fallut le déposer, et même s'interdire le droit de le recevoir de nouveau.
Au milieu de l'assemblée et du sein d'un groupe peu nombreux , dont la force devait croître avec le désordre public, sortaient des cris de haine contre le talent et l'influence de quelques hommes. C'était une aristocratie qu'il restait à détruire.
Cette grande assemblée , qui avait tout changé en France, est obligée de finir; et, en abdiquant, elle prononce contre chacun de ses membres l'incapacité d'être réélu dans l'assemblée nouvelle. Ainsi, non-seulement par le mouvement nécessaire d'une révolution , la violence allait s'accroître ; mais par ce changement systématique de personnes, par cette exclusion de tous ceux qui avaient déjà paru , enfin , par cet appel de toute une race
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populaire nouvelle, le progrès naturel des troubles civils est centuplé en France.
On doit regretter d'autant plus cette imprudente abnégation de soi-même qui saisit l'assemblée constituante, que les principes de la monarchie représentative s'y fortifiaient chaque jour, et y trouvaient des auxiliaires parmi ceux qui les avaient autrefois repoussés. Toutes les idées anglaises énoncées d'abord par Mirabeau étaient, à la fin de l'assemblée, répétées par Cazalès. C'était au nom de toutes les théories d'un gouvernement libre , et même au nom de la souveraineté du peuple, que cet orateur, animé, brillant, précis, défendait la cause du privilège , qui commençait à devenir celle de l'infortune.
Mais cet homme et tous ceux même qui avaient servi avec le plus d'ardeur la réforme sociale allaient être écartés de l'arène politique et frappés d'interdiction par l'imprudent décret de l'assemblée constituante. Une autre assemblée succède avec des ambitions nouvelles, un surcroît d'inexpérience et de violence, plus de passions et moins de talent. Trop faible contre le flot populaire qui la pousse et l'écrase , elle fera bientôt place à une assemblée nouvelle , la dernière et la plus implacable dans cette enchère de la démocratie sur elle-même.
Mais , sans esquisser ces grands tableaux qu'il serait si difficile d'achever, rappelons seulement que le raisonnement et la discussion disparurent devant la force incalculable de l'anarchie populaire. J'ignore si le tempérament oratoire de ces hommes de l'antiquité était plus fort que le nôtre; je suis tenté de le croire, quand, au milieu des proscriptions de Rome et de ces impitoyables guerres civiles, je vois ces hommes conserver leur élo-
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quence, et dominer au sénat et au Forum peu d'heures avant de mourir sous le glaive. Mais il ne semble pas donné aux modernes d'avoir cette même vigueur de génie, surtout lorsque les événements leur arrivent, non pas comme les crises naturelles d'une ancienne république , mais comme une surprise , comme un phénomène de tout rétat politique instantanément renouvelé. À mesure que la révolution avance , que les périls et les fureurs s'accroissent, que les proscriptions, les vengean*ces, les coups d'État populaires bouleversent la société, les talents, l'éloquence s'effacent. Je ne sais quel symbole uniforme et violent impose à toutes les imaginations un langage à peu près semblable. Une sorte de formule déclamatoire et terrible semble commandée à l'homme supérieur comme à l'homme médiocre. La force individuelle disparaît au milieu de ce mouvement tumultueux de tout un peuple en colère.
Plus l'histoire politique de cette époque est extraordinaire et pleine d'un affreux pathétique, plus l'histoire oratoire , si l'on peut parler ainsi , devient stérile , monotone, étrangère aux véritables inspirations du génie. Ce n'est pas sans doute qu'il n'y ait des hommes qui s'élèvent et qui dominent encore ; ils sont montés sur des ruines. Leur grandeur a quelque chose de gigantesque et de hideux. Il en est un qui rappelle les traits de Mirabeau ; ce n'est pas dans une salle fermée qu'il doit parler ; il serait à l'étroit ; c'est au grand air, c'est au milieu d'un peuple en émeute. Il est l'orateur de Paris tumultueux. Cet homme a sa manière d'être éloquent; la parole est un instrument de destruction à son usage. Il n'a pas ce langage uniforme, que se renvoie et se communique un parti ; il a son génie à lui. Au milieu des
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passions les plus féroces , ce génie est capable d'un mouvement de pitié. Mais il faudrait retracer de trop sanglants souvenirs.
Il est un autre homme qui apparaît, au milieu de cette terrible époque, avec une physionomie d'orateur. Né sous le ciel du Midi, dans ce pays des orateurs et des ministres, jeune, ardent, mélancolique, impétueux et insouciant, inspiré par la tribune, fait pour tout oser à la tribune, doué d'une grande énergie, lorsque la parole est toute sa tâche, et puis s'éteignant, tombant aussitôt qu'il est descendu de la tribune ; grand orateur, et à peine homme dans la conduite de ce monde et dans la défense de sa propre vie ; admirable poirr soulever, pour agiter, pour conduire , en apparence , une assemblée , et ne sachant pas se défendre contre un comité qui va l'envoyer à la mort. Cet homme, dans un État libre et régulier, où le talent de la parole , la prompte vivacité du langage, sont des armes suffisantes, il se fût placé bien haut, quoiqu'il manquât, je crois, d'habileté politique.
On pourrait ainsi. Messieurs, parmi tous ces hommes qui montèrent les degrés sanglants de la tribune et qui disparurent , on pourrait choisir, désigner quelques talents, quelques natures faites pour l'éloquence et le mouvement politique. Mais, je le répète, ces hommes s'effacent , sont anéantis dans cet immense nivellement. Ils ne peuvent servir à l'explication historique des événements ; et l'histoire de l'éloquence ne saurait se placer au miheu de cette horrible énergie delà vie active, occupée uniquement à se défendre et à détruire.
Lorsque dans un discours sur le sujet le plus lamentable de nos troubles civils , vous entendrez cet orateur qui retrace les périls de la France et les convulsions de
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sa grandeur, attaquée de toutes parts, et se dévorant elle-même par Tanarchie , lorsque vous l'entendrez s'écrier, avec une éloquente tristesse :
Prenez garde que la France, au milieu de ses victoires, ne ressemble à ces monuments fameux qui , dans TËgypte , ont vaincu le temps. Le voyageur qui passe s'étonne de leur grandeur ; mais s'il y pénètre, que trouve-t-il ? De froides cendres et le silence des tombeaux.
Que faisaient tous ces grands mouvements d'éloquence ? La fureur d'un libelliste obscur, la haine féroce d'un mauvais déclamateur , l'infernal , le pitoyable génie tout à la fois d'un homme qui enivrait de ses poisons la plus vile populace, suffisaient pour abattre la tète de cet éloquent orateur. Les armes étaient trop inégales ; sa supériorité même faisait de lui , au milieu de ce chaos, quelque chose d'étranger, de disparate, dont il fallait se délivrer par l'échafaud.
Nous n'irons pas plus loin dans ces souvenirs. Il faut porter ailleurs nos regards et nous distraire de ce terrible spectacle , sans perdre ce qu'il offrait de grand et d'instructif.
Un pays qui avait communiqué à la France presque toutes les idées dont elle était passionnée, un pays qui avait éprouvé, avec moins de puissance et de fureur, les mêmes agitations civiles , regardait d'un œil attentif, et quelquefois avec une satisfaction intéressée, ces tourmentes terribles qui agitaient la France. L'écho de l'assemblée nationale était dans le parlement d'Angleterre. On ne prévoyait pas encore quelle serait la portée de ces coups puissants qui ébranlaient le trône de France et renouvelaient la vieille société ; mais tous les esprits ,
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en Angleterre, étaient saisis d'une indicible curiosité, et considéraient avec une ardeur sans égale ce qui se passait en France. Mille passions particulières du pays se liaient à cet exemple si voisin et qui pouvait être si contagieux.
Pitt avait presque vieilli dans le ministère ; il touchait à sa trentième année ; il était dans la vigueur de son génie , plein d'audace et d'expérience , et habitué à tout faire pour l'intérêt de TAngleterre. Assuré de la paix des trois royaumes , il ne redoutait pas d'abord le voisinage de ce volcan qui s'allumait en France ; et, avec un sentiment de joie nationale et inique, il regardait paisiblement s'agiter ce grand peuple , croyant qu'il allait se consumer.
Cependant les partis réguliers, officiels, qui divisent l'Angleterre, retrouvaient, à la vue de ce violent mouvement, si près d'eux, une ardeur qu'ils avaient perdue depuis un demi-siècle. Les whigs, plus d'une fois corrompus par le pouvoir, ou même amollis par l'habitude d'une paisible opposition, s'animaient à l'exemple de ces théories si audacieuses et si hautaines qui renouvelaient la France.
Mais , du milieu des whigs , tout un parti , zélé pour les précédents de cette jurisprudence de liberté qui fait la loi de l'Angleterre, s'alarmait et s'indignait des innovations de la France. C'étaient les wrhigs aristocrates, qui ne concevaient la liberté qu'avec ces hautes prérogatives de la noblesse maintenues en Angleterre, cette chambre des pairs si forte, et qui, par son influence, nomme un si grand nombre de députés des communes, cette autorité presque seigneuriale des justices de paix, ce monopole territorial des anciennes familles, ce droit d'aînesse,