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gardien permanent de l'inégalité, cette puissante Ëglise, dotée de tant de richesses et de tant de privilèges, ces dîmes enfin , et cette proscription légale des dissidente religieux.
Aux yeux de ces hommes , qui étaient des whigs cependant, qui se montraient passionnément attachés aux lil^ertés politiques de F Angleterre, il y avait quelque ehose de scandaleux et de funeste dans la réforme bien autrement profonde et violente de cette nation qui, pour début de sa liberté, faisait disparaître les restes d*usagefl féodaux, les coutumes, les formes, les lois civiles, que l'Angleterre croyait essentielles à Texistence, non-seulement de ses pouvoirs, mais de sa liberté même.
Veuillez , Messieurs, ne pas considérer ici le point de vue exclusivement présenté par quelques ouvrages, cette idée d'une conspiration du ministère anglais contre Tordre public en France. Non I des intérêts plus vrais , plus naturels, étaient en question. C'était une crainte exagérée peut-être , mais sincère et nationale , que la France, dans ses convulsions, inspirait à FAngleterré. Cette crainte divisa V opposition anglaise ; elle amena cette guerre terrible que Pitt , après s'être tenu longtemps à l'écart, ameuta, souleva de tous les coins de l'Europe, et poussait incessamment contre la France.
Arrêtons-nous un moment, pour reconnaître les principaux personnage^ qui doivent figurer dans ces premiers débats de l'Angleterre sur la France.
Nous avons déjà nommé, nous avons montré plus d'une fois Burke avec son caractère austère, élevé, soù imagination enthousiaste, le mouvement naturel de son esprit vers toutes les pensées graves et religieuses, et ces principes de monarchie féodale, qu'il conservait au mi-
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lieu du zèle le plus ardent pour les anciennes libertés , défendues par les whigs.
Un autre personnage se produisait sur le même théâtre avec moins de noblesse et de dignité. C'était Sheridan, arrivé dlrlande avec une grande ardeur de se signaler, un prodigieux besoin d'argent , une singulière facilité à le dépenser, toutes les passions frivoles de la jeunesse.
Le début de sa vie fut un duel , un enlèvement et un mariage avec une cantatrice. La seconde passion de sa vie fut un amour effréné pour le jeu. Et la dernière, j'ai honte de le dire, un amour effréné pour le vin.
Époux de cette jeune et brillante cantatrice, que, par un sentiment d'orgueil bien placé, il voulut éloigner du théâtre, Sheridan donna d'abord des soirées musicales ; puis il composa pour vivre , et se fit auteur dramatique. Bien plus, il met en comédie la romanesque histoire de son mariage, et, pillant une autre pièce de théâtre qu'un poète du temps avait composée sur le môme sujet, il se fait à la fois le plagiaire de sa propre aventure et des plaisanteries publiées contre lui-même. Il y avait peu de dignité dans cette manière de tirer parti de tout et de prendre ses sujets si près de soi.
Mais la pièce étincelait d'esprit et de gaîté ; la réputation de Sheridan s'accrut promptement ; et bientôt après, la charmante comédie de V École de la Médisance attira la foule au théâtre de Drury-Lane , dont il devint directeur.
C'est au milieu dje cette carrière théâtrale, que Sheridan connut l'illustre Fox, qui gouvernait l'opposition. La naissance de Fox, les habitudes d'une grande fortune perdue, ses affiliations aristocratiques, au milieu de la démocratie de ses doctrines , en faisaient une espèce de
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grand seigneur pour Sheridan : malheureusement Fox lui donnait l'exemple de la passion du jeu et des plaisirs.
Les deux amis ( car ils furent amis du moment qu'ils se virent, leurs esprits s'entendirent d'abord ; tous deux avaient une franchise affectueuse et vive, je ne sais quoi de brillant, de facile, d'abandonné, qui n'excluait pas la vivacité du sarcasme, mais la rendait aimable ) , les deux amis jugèrent, au premier entretien, que la carrière naturelle de Sheridan était le parlement. Sheridan se sentait inspiré par le génie de Fox ; et Fox voyait dans la verve spirituelle de Sheridan un secours puissant pour l'opposition. Sheridan n'était pas propriétaire. Il possédait une action sur le théâtre de Drury-Lane ; ce n'était pas une base électorale admise par les lois. Je ne sais quel arrangement il fit; il engagea son action pour une autre propriété, et enfin il se fit éligible, et fut nommé.
Mais le grave aspect de la chambre des conmiunes, tant de noms illustres, l'autorité de tant d'hommes vieillis dans les affaires, le langage même des discussions imposèrent d'abord à Sheridan , qui n'avait d'autre titre que l'amitié de Fox et sa comédie. Il passa deux ans sur les bancs de l'opposition , ne parlant pas , mais votant avec une ardeur extrême ; au dehors de la chambre, il se dédommageait ou se vengeait de son silence par des pamphlets pleins d'amertume , ef, dans la vivacité piquante de ses écrits, on pouvait apercevoir que si jamais la facilité ou l'audace de parler lui venait , nul orateur ne pourrait rivaliser avec ce mordant et spirituel adversaire.
Enfin, le principal soutien de l'opposition était ce Fox, que e n'ai plus besoin de vous faire connaître.
La révolution française , les premières théories , les premiers actes qui la signalent , le renouvellement de tout Tordre extérieur et politique d'un grand pays, les violences, les attentats qui bientôt s'y mêlent, tombaient au milieu de l'opposition anglaise, comme une pierre de scandale , comme un immense sujet de blâme et d'enthousiasme.
Pitt demeurait immobile. N'avait-il pas dès lors l'ambition de se faire le chef et le défenseur des rois de l'Europe, et, à leur tête, d'entreprendre une lutte aussi longue que sa vie , contre ce grand peuple qui allait déborder sur l'Europe? Mais, dans la prévoyance de cette terrible épreuve, n'est-il pas à croire qu'il songeait que la liberté du gouvernement britannique peut quelquefois affaiblir son action , et qu'une guerre , pour être puissamment soutenue par l'Angleterre , a besoin d'être nationale, voulue par l'Angleterre? Les traditions de son illustre père étaient devant ses yeux, pour lui dire que les efforts contre l'Amérique avaient été anéantis par la puissance d'une opposition qui sans cesse invoquait tous les sentiments généreux au profit des insurgés, et qui, refroidissant le zèle public pour une cause injuste , rendait la victoire des soldats anglais impopulaire et aggravait la honte de leurs défaites.
C'est par là, bien plus que par d'autres motifs, qu'il faut expliquer la circonspection et la lenteur de Pitt. Pour entreprendre ce qu'il voulait , il attendait qu'il y eût peu de monde prêt à le blâmer. Il sentait que dans une lutte si terrible à soutenir au dehors , l'opposition intérieure , si elle était trop nombreuse , trop puissante , si elle conservait tous ses chefs, serait mortelle au courage , à l'énei^e de l'Angleterre : et il ne voulait pas
attaquer uu peuple en révolution , avec la moitié seulement des forces d*un peuple libre. ^
Ainsi , la première pensée de ce grand homme d*Ëtat fut de préparer et d'attendre la division du parti whig , de faire que les contradicteurs de sa politique fussent moins nombreux, et qu'une partie de ses adversaires venant à lui et l'invoquant contre la révolution française, lui dît : tt Prenez les armes pour défendre notre opinion et la vôtre ; car nous pensons comme vous sur ce grand débat. »
Ainsi, ce ne seront pas des épisodes oratoires, que les scènes parlementaires dont je vais tout à l'heure vous entretenir; ce sont des faits historiques, curieux, nécessaires pour l'intelligence des événements généraux de l'Europe.
En même temps, nous y verrons en présence ces hommes célèbres, dont le génie s'est trop peu conservé dans les extraits de leurs discours. Nous tâcherons de suppléer à ces inexactitudes, en nous pénétraiit au moins de la situation qui inspirait leurs paroles, et en devinant par cette situation quelle devait être l'énergie et la puissance de ces paroles.
Dès l'année 1790, l'imagination de Burke et son âme généreuse avaient été singulièrement émues des violences, des iniquités qui s'étaient mêlées à la régénération de la France. Quoiqu'il n'eût pas été fort zélé pour l'abolition des lois répressives rendues contre les catholiques en Irlande , cependant il avait éprouvé un vif sentiment d'indignation en voyant les rigueurs exercées contre l'Église de France. Et puis, nous l'avons dit , ce whig inaccessible à toute séduction du pouvoir avait cependant, par le mouvement naturel de son ima*
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gination, une sorte d'attrait pour la grandeur, Téclat du rang , la majesté des souvenirs ; il avait une sorte de chevalerie dans la pensée : et les violences démocratiques qui menaçaient une femme et une reine blessèrent vivement son âme généreuse. L'ouvrage qu'jl publia à la fin de 1790 semblait le premier manifeste des rois, dans le silence de leurs armes encore immobiles. Cet ouvrage commença d'exciter en Angleterre la sympathie pour de grandes infortunes. En même temps, toute cette société aristocratique , puissante au nom de la li<berté, se sentait inquiète pour ses pouvoirs, ses privilèges, ses bourgs pourris, sa domination dans le parlement. Tous ces intérêts se serrèrent Tun contre l'autre à la voix de Burke.
D'une autre part, cet esprit de prosélytisme ardent qui caractérisa les troubles civils de France se manifestait en Angleterre avec une singulière et menaçante activité. Ce droit habituel de rassemblement, de discussion , qui s'exerçait en paix depuis cent années, prenait, sous l'inspiration de l'esprit français et des ardentes théories de la révolution, une énergie nouvelle. Ce n'étaient plus ces longues et lentes discussions des vieux clubs anglais; c'était quelque chose qui seniblait eiiQprunté à la flamme nouvelle de la France.
Pitt se taisait encore : ses expressions graves et discrètes marquaient à peine un dissentiment public. Le parlement s'était encore peu occupé de cette question ; nulle idée de guerre contre la France ne semblait probable ni prochaine. Au contraire, la tradition poUtique tournait les idées anglaises vers un autre but. L'iinpé^ ratrice de Russie , ce colosse femelle que Sheridan , avec sa moqueuse et bouffonne éloquence, représentait un
pied posé sur le rivage de la Baltique , et Tautre sur le rivage de la mer Noire, voulait étendre son bras jusqu'à Constantinople. Elle avait hâte de justifier rinscription de Potemkin : C'est ici le chemin de Byzance. Elle ne songeait pas qu'à l'autre bout de l'Europe il se faisait un mouvement qui dérangerait sa conquête. L'Angleterre était exclusivement préoccupée du soin d'arrêter les agrandissements de la Russie vers l'Orient , et regardait cette puissance comme seule menaçante pour la liberté de l'Europe , sans croire encore qu'un autre péril s'élevait du côté de la France.
En 1791, après la prise d'Ocksakow, Pitt proposa donc à la chambre un projet d'armement maritime pour faire respecter la neutralité de l'Angleterre entre la Russie et la Porte , ou plutôt pour arrêter la Russie , en lui montrant la guerre prête à protéger la Turquie. Dans les débats mémorables qui suivirent le message royal , Fox fit éclater tout son enthousiasme en faveur de la révolution et des réformes politiques de la France. Il vanta le bonheur de la France et la sécurité qu'elle donnait aux autres peuples par la sagesse de ses lois :
J'admire , dit-il , la constitution nouvelle de la France, comme le plus glorieux monument de liberté que la raison humaine ait élevé dans aucun temps et dans aucun pays.
Burke ne contredit pas immédiatement ce magnifique éloge d'une révolution qu'il détestait. Il semble que les deux anciens amis avaient longtemps évité de se rencontrer, ou plutôt de se heurter sur ce sujet nouveau qui préoccupait toutes leurs pensées et divisait leur politique si longtemps unanime et solidaire. Us craignaient, on le sent, de rompre publiquement cette longue et
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intime alliance glorieuse à tous deux. Une fois Burke s'était levé pour répondre à son ami ; mais le cri ministériel aux voix, poussé par habitude, Tavait maladroitement empêche de parler.
Dans une autre occasion , dans le débat sur le budget de l'armée , le dissentiment des deux amis s'était manifesté, mais avec de grands égards et une réserve mutuelle. Après avoir attaqué la nouvelle institution des gardes nationales de France, et signalé le danger de cette puissance et de cet exemple pour TÂngleterre, Burke avait dit :
Je regrette que mon honorable ami ait laissé échapper une expression de joie à ce sujet; j'attribue cette opinion de sa part à son zèle reconnu pour la plus noble des causes , la liberté. C'est avec une peine inexprimable que je suis séparé par la plus légère dissidence de mon ami, de celui dont l'autorité devrait être toujours si grande sur moi et sur tous les hommes éclairés :
qu» maxima semper
Censetur nobis, et erit quae maxima semper.
Ma confiance dans mon ami était si grande qu'elle était absolue. Je ne rougis pas d'avouer une telle docilité ; quand on a bien choisi son guide , elle soutient au lieu d'affaiblir. Celui qui appelle à son aide une intelligence égale à la sienne double sa force. Celui qui trouve l'appui d'une intelligence supérieure s'élève en s'unissant à elle ; j'ai obtenu le bienfait d'une telle alliance, et je ne voudrais pas m'en départir légèrement. Presque en toute occasion je serais heureux que l'on reconnût mes propres sentiments dans les paroles de M. Fox ; je souhaiterais , comme un des plus grands bi'ens pour mon pays , que ce très-honorable gentilhomme y fût appelé au pouvoir, parce que je sais qu'il joint à son grand et mâle génie le plus haut degré de cette modération qui est le meilleur contre-poids de la
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puissance , et qu'il est un des hommes les plus sincères , les plus dénués d'artifices, les plus bienveillants, désintéressé à Teioès, d'une nature douce et indulgente, même pour les fautes, sans une goutte de fiel dans toute sa personne. La diambre doit voif dans mon empressement à remarquer une expression ou deox de mon meilleur ami, avec quelle sollicitude je voudrais eqapAcher que les troubles de France ne trouvassent quelque appui en Angleterre, où des personnes malintentionnées recommandent , comme un modèle , l'esprit violemment démocratique de la réforme française.
Après cette affectueuse précaution, il avait, sans aucun ménagement , censuré les actes et Tesprit général de la révolution :
Je m'étonne, avaitril dit , que cette chose étrange, qu'on appelle révolution en France , puisse être comparée aux glorieyx événements de la révolution anglaise, et que la conduite de nos soldats en cette occasion soit assimilée à la mutinerie de quelques-uns des régiments français. Alors le prince d'Orange, prince du sang royal d'Angleterre , était appelé par l'élite de l'aristocratie anglaise pour défendre son ancienne constitution , et non pour niveler tous les rangs. Vers ce prince ainsi appelé , les chefs de l'aristocratie qui commandaient les troupes allèrent avec leurs soldats , comme vers le libérateur du pays ; l'obéissance militaire changea d'objet ; mais la discipline militaire ne fut pas un moment interrompue ; cette différence que j'indique dans la conduite de l'armée anglaise , je la trouve dans toute la nation anglaise à la même époque. En fait, la révolution anglaise et celle de France sont précisément l'opposé l'une de l'autre, dans chaque circonstance particulière et dans le carac^ tère général de l'événement. Chez nous , c'était une monarchie légale essayant l'arbitraire ; en France , c'était un monarque arbitraire commençant à légaliser son pouvoir : la première devait trouver résistance; le second faveur et soutien, etc. Nous
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ne détruisîmes pas la monarchie ; peut-être même seraitril facile de montrer que sa puissance fut augmentée. La nation conserva la même hiérarchie, les mêmes privilèges, les mêmes franchises , les mêmes règles de propriété , les mêmes subordinations , le même système de lois , de revenus , de magistra* lures , les mêmes lords , les mêmes communes, les mêmes corporations, les mêmes électeurs. L'Église ne fut pas afl^blie ; ses richesses, sa splendeur, ses rangs demeurèrent dans le même état.
Burke concluait de cette diffërence, que la France, avec sa révolution universelle , retombait dans le chaos de la barbarie, et qu'elle avait fait une chose sans nom, comme les sorcières de Macbeth. Ce grand esprit ne remarquait pas assez Tinfluence irrésistible de circonstances diverses , et les caractères nécessairement opposés d'une révolution politique et d'une révolution à la fois politique et sociale.
Fox , ému de ces violentes invectives contre des principes qui lui étaient chers , mais plein de respect pour son ami , répondit avec une grande modération. Il déclara qu'il n'approuvait aucun système violent, qu'il était également ennemi de toutes les formes absolues de gouvernement, monarchie absolue, aristocratie absolue , démocratie absolue , et qu'il était zélateur invariable d'une constitution mixte, où les pouvoirs sont balancés; puis répondant par des expressions non moins flatteuses aux éloges que Burke lui avait prodigués , il ajouta :
Telle est mon admiration pour le jugement de mon très-honorable ami, telle est mon estime de ses principes, ma haute opinion de ses lumières , tel est à mes yeux le prix inestimable de son amitié, que, si je mettais dans la balance, d'une part,
tout ce que j'ai recueilli de mes lectures politiques et de Tétude, tout ce que TexpérieDce du monde et des affaires m*a appris , et de Tautre, tout ce que j*ai tiré des conseils et des entretiens de mon ami , je ne pourrais décider à qui je dois davantage.
Mais Sheridan, avec son amëre vivacité, vint aigrir ce débat paisible et mêlé de tant d'amitié :
Je diffère absolument , dit-il , de mon très-honorable ami sur chaque mot qu'il a prononcé touchant la révolution française. Je la trouve semblable à notre révolution, en ce sens, qu'elle a résulté d'un principe aussi juste et d'une provocation aussi réelle.
J'admire les vues générales et la noble conduite de l'assemblée nationale. Je ne conçois pas qu'on l'accuse d'avoir renversé les lois , la justice et la fortune publique du pays. Quelles étaient ces lois? les mandats arbitraires do despotisme. Quelle était cette justice? les décisions partiales d'une magistrature vénale. Quel était ce revenu public? la banqueroute autorisée. L'erreur fondamentale de mon très-honorable ami , c'est d'accuser l'assemblée nationale d'avoir créé les maux qui existaient dans toute leur difformité à l'époque de sa première réunion , etc., etc. Pour de tels maux , à quel remède fallait-il recourir, sinon à une réforme radicale de tout le corps de la constitution? Ce changement n'était pas seulement l'objet et le VŒU de l'assemblée nationale ; c'était la demande et le cri de toute la France , unie comme un seul homme et pour un seul dessein.
Ensuite Sheridan réfuta vivement, et avec une amëre ironie, la comparaison que Burke avait faite entre la France et l'Angleterre , à l'époque de leurs révolutions. Burke se montra blessé de cette réplique , et se plaignit que rhonorable gentilhomme avait cruellement défiguré
ses paroles , et avait tâché de le faire paraître un avocat du despotisme ; il déclara que dès lors Thonorable gentilhomme et lui étaient séparés dans la politique.
Tel fut le premier signe de ce dissentiment profond qui devait plus tard diviser pour toujours les deux che£s du parti whig. L'amitié de Sheridan fut la première sacrifiée par Burke.
Mais il lui en coûtait bien plus de rompre avec un ami de vingt ans, avec l'homme qu'il admirait le plus, disaitil. Plusieurs mois se passèrent encore ; Burke et Fox continuaient de se voir habituellement, se communiquaient leurs pensées , s'éclairaient , se soutenaient l'un l'autre , dans les objections qu'ils faisaient à Piit. Us blâmèrent d'un commun accord le projet de guerre contre la Russie ; et par des raisons diverses , ils entravèrent également les desseins réels ou apparents du ministre. Hais sous cette concorde dans l'opposition , on pouvait apercevoir déjà l'affaiblissement de l'amitié. Unis encore dans une hostilité commune , ils ne l'étaient plus dans tous leurs sentiments; la brèche était faite, et devait bientôt s'élargir.
Une occasion , qui semblait étrangère à ce débat de principes , le fit éclater dans toute sa force.
Les Anglais, pour se dédommager de la perte des États-Unis, avaient eu soin de s'approprier le Canada; et, au milieu des loyales inquiétudes de Pitt, pour la sûreté des trônes de l'Europe , il affermissait habilement la domination anglaise dans cette nouvelle colonie. Éclairé par les anciennes fautes de l'Angleterre , dans l'administration des États-Unis, et par le grand exemple de son père lord Chatam , il vint proposer au parlement un bill fort sage, pour régler la situatioa de la colonie de Que-
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beo. II la divisait en deux provinces; il établissait un sénat et une assemblée populaire, Vhaheas corpus, les garanties du jury ; et il consacrait en même temps le principe si longtemps réclamé par T Amérique, qu'aucune taxe ne serait imposée sans le consentement des états de la colonie.
C'est la discussion de ce bill , Messieurs , qui rompit tout à fait la longue alliance de Fox et de Burke, et manifesta sans retour leur divorce politique. Tel fut Tévé* nement mémorable qui divisa l'opinion anglaise, donna dès lors à Pitt Tappui d'une immense majorité dans le parlement et dans le pays , et lui permit de former ces grandes entreprises qui ont besoin d'être peu contredites. Je vais rassembler quelques détails sur cette grande scène parlementaire. En marquant une époque historique, elle vous fera bien connaître l'éloquence politique et le ca* ractère des hommes d'État anglais. Nulle part , le na* turel et l'émotion des sentiments privés ne se mêlèrent davantage à la gravité d'un intérêt public.
Mais permettez-moi , avant de commencer ce récit , d'emprunter à un écrivain ingénieux , alors émigré en Angleterre , la vivante peinture qu'il a faite de l'un des deux orateurs. Elle vous mettra Burke sous les yeux; et vous concevrez mieux ensuite son éloquence, que je traduirai trop faiblement :
L'orateur que je désirais le plus entendre était le célèbre M. Burke , auteur du Traité du sublime , et souvent sublime lui-même. Il se leva enGn ; mais , en le considérant, je ne pouvais revenir de ma surprise. J'avais si souvent entendu comparer son éloquence à celle de Déniosthène et de Cicéron , que mon imagination, Tassociant à ces grands honmies, me le représentait, comme eux , sous des traits nobles et imposants. Je
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ne m'attendais pas sans doute à le voir, dans le parlement d'Angleterre, revêtu de la toge antique ; mais je n'étais nulle* ment préparé à cet habit brun , si serré qu'il semblait gêner tous ses mouvements, et surtout à cette petite perruque ronde et bouclée qui , malgré tous mes efforts pour trouver un objet de comparaison plus relevé , lui donnait l'extérieur d'un bedeau de village. Nous sommes tellement dominés par les idées accessoires, qu'il se passa quelque temps avant que cette impression désagréable pût se dissiper.
Cependant Burke s'avança au milieu de la salle , contre l'usage ordinaire ; car on parle debout et découvert , mais sans sortir de sa place. Pour lui, de l'air le plus simple, je dirai même le plus humble, les bras croisés sur la poitrine , il commença son discours d'un ton si bas, qu'à peine pouvais-je l'entendre ; mais bientôt, s' animant par degrés, il peignit la religion attaquée, les liens de la subordination rompus, la société entière menacée dans ses fondements ; et , pour montrer que l'Angleterre ne devait compter que sur elle même , il traça à grands traits le tableau politique de l'Europe ; il peignit l'esprit d'ambition et de vertige qui animait la plupart des gouvernements , l'insouciance coupable des autres , la faiblesse de tous. Lorsque , dans cette grande revue , il en fut à l'Espagne , cette monarchie immense , mais qui semblait tombée en léthargie : « Que peut-on en attendre? s'écria-tril, l'Espagne est une baleine échouée sur le rivage 1 1> L'assemblée entière était attentive et tous les regards fixés sur lui.
Tel est l'homme qui prend la parole pour discuter le bill de Québec. Il en contredit quelques dispositions; il fait ressortir l'avantage des autres; il insiste sur les garanties sages et modérées qui sont données aux libertés de cette colonie ; puis en même temps, il pousse un cri de joie, en disant qu'il n'y voit pas cette désastreuse et coupable déclaration des droits de l'homme qui a mis en feu la France. Il remercie le ciel d'avoir
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préservé cette colonie , en la donnant à F Angleterre y d'être infectée par les doctrines contagieuses de sa métropole. A cette occasion , il retrace , avec une éloquente colère, les derniers événements de Paris , et Tespèce de captivité que subissait Louis XYI au milieu de son peuple. Ses expressions ardentes et sévères agitent vivement l'assemblée, v, M. Fox se lève:
Il semble , dit-il, que c'est un jour privilégié, où chacun peut se lever et insulter tel gouvernement qu*il lui platt. Quoique personne n*alt dit un mol sur les troubles de la France , mon honorable ami vient de prendre la parole et de flétrir de gaité de 'cœur ces mémorables événements. Il aurait pu traiter, ce me semble, le gouvernement de la Chine, ou celui de la Turquie, ou les lois de Confucius, précisément de la même manière et avec autant d'opportunité. Chacun aurait aujourd'hui le même droit que mon honorable ami d'insulter les gouvernements de tous les pays anciens et modernes.
Burke reprit la parole avec cette promptitude , cette facilité soudaine qui est la condition de l'éloquence politique. Il justifia l'opportunité de ses reproches, en les aggravant. Il décrivit avec une vivacité nouvelle l'anarchie qu'il reprochait à la France , et dont il voulait , disait-il, préserver l'Angleterre. Il se laissa emporter à des expressions violentes qui excitèrent des murmures et des cris à l'ordre ! sur les bancs des amis de Fox. Dans ce moment, lord Sheflield se leva pour proposer, avec une simplicité qui peut paraître un peu malicieuse , de décider, par une motion d'ordre , que des dissertations sur la constitution française et le narré des événements qui se passaient en France, n'étaient pas selon Vordre dans un rapport exact avec les clauses du hill de Québec, qui
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deff0ii être lu une seconde fois, parcigraphe par paragraphe.
Fox appuya la proposition de manière à renouveler le combat, au lieu de le finir :
Je suis, dit-il, sincèrement affligé de sentir que je dois appuyer une telle proposition : je le suis d'autant plus que mon très-honorable ami Ta rendue nécessaire en introduisant , avec si peu de régularité , une discussion sans rapport avec le bill de Québec. Quant à la révolution française , je diffère entièrement du mon honorable ami. Nos opinions, je n'hésite pas à le dire, sont aussi distantes que les deux pôles. Mais qu'importe cette différence d'opinions sur un point de spéculation théorique? et qu*a-trelle à faire avec la discussion positive qui nous occupe? Sur cette révolution je tiens à mon sentiment, et je ne rétracle pas une syllabe de ce que j'ai dit. Je pense que c'est un des événements les plus glorieux de l'histoire du monde, etc. Si je différais de mon honorable ami sur quelques points de l'histoire, sur la constitution d'Athènes et de Rome , faudrait-il nécessairement que notre dissentiment fût débattu dans cette chambre ? Si je louais la conduite du premier Bnitus , si j'appelais l'ex* pulsion des Tarquins un acte généreux et patriotique , serait-il juste de dire que je médite l'établissement du consulat dans mon pays? Si je répétais l'éloquent panégyrique de Gcéron sur le meurtre de César, la conséquence serait-elle que je suis venu ici , avec un poignard sur moi, pour tuer quelque grand homme ou quelque orateur ? Si vous dites qu'admirer une action c'est vouloir l'imiter, montrez qu'il y a quelque analogie dans les circonstances. C'était à mon très-honorable ami de prouver, avant d'accuser mes paroles, que l'Angleterre était précisé* ment dans la situation de la France au moment de la révolution française ; et alors, quelque reproche calomnieux que dût m'attirer ma déclaration , je serais prêt à dire que la révolution française devrait être imitée par ce pays.
Mais I au lieu de chercher des différences d'opinions sur des
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sujets qui heureusement ne sont pour TAngleterfe que spéculttions et théories, venons à un fait , à une application pratkpie, à la discussion du bill qui nous est présenté , et que Ton voie si mes objections à ce bill étaient républicaines et sur quel point je diffère de mon honorable ami. J*ai appris de hautes et respectables autorités qu'une petite discussion de grands événements, sans information sufiSsante, ne faisait honneur ni à la plume de Fécrivain, ni aux paroles de l'orateur. Si on décade que mon honorable ami doit continuer ses arguments contre la révolution française, je quitterai la chambre; et quand un ami me fera dire que les articles du bill de Québec vont être discutés, je reviendrai pour les débattre. Ce n'est pas, de ma part, répugnance à écouter mon honorable ami, je Tai toujours écouté avec plaisir, excepté lorsque nul résultat profitable ne peut suivre ses paroles; quand le moment de la discussion sera venu , tout faible que je me sens, si je me compare à mon honorable ami que je puis appeler mon maître , et de qui je tiens tout ce que je saie en politique , je serai prêt à défendre les principes que j'ai avancés, même contre l'éloquence supérieure de mon honorable ami ; je serai prêt à soutenir que les droits de l'homme, tournée en dérision par mon ami comme de vaines chimères, sont réellement la base de toute constitution raisonnable et de la constitution anglaise elle-même , comme le prouve le livre des statuts ; car si je comprends quelque chose au contrat originel entre le peuple anglais et son gouvernement, tel qu'il est établi dans ce livre , ce contrat est une reconnaissance des droits inhérents aux peuples, en leur qualité d'hommes ; de ces droits que nulle prescription ne peut effacer, que nul accident ne peut détruire. Si de tels principes sont dangereux pour la constita* tion, ces principes étaient ceux de mon honorable and, de qui je les ai appris durant la guerre d'Amérique. Nous nous sommes réjouis ensemble des succès de Washington; ensemble, nous avons donné des larmes à la perte de Montgommery ; c'est de mon honorable ami que j'ai appris que la révolte d'un peuple entier ne pouvait pas être factice et encouragée sous main ,
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qu'il fallait qu'elle eût été provoquée. Telle était, à cette époque, la doctrine de mon honorable ami , qui disait , avec autant d'énergie que d'éloquence, qu'il ne saurait pas lancer un bill d'accusation contre un peuple. Je regrette de le voir, mon honorable ami a depuis lors appris à rédiger un pareil bill d'accusa* tion et à le surcharger de toutes les épithètes techniques qui défiguraient notre livre des statuts, telles que malicieux, scélérat, diabolique. Pour moi , instruit par mon honorable ami que la révolte d'un peuple n'arrive pas sans provocation, je ne puis me défendre d'un sentiment de joie depuis que la constitution de la France est fondée sur ces droits de l'homme qui servent de base à la constitution britannique. Le nier, c'est faire un libelle contre la constitution britannique; il n'est pas un livre, pas un discours de mon honorable ami , quelque éloquents que soient ses livres et ses discours, qui puissent me faire abandonner ou affaiblir mon opinion.
Cette vive réponse , où l'amitié tempérait encore Tamertmne, blessa la fierté de Burke. Il se leva, et d'une voix grave et sévère , avec ime émotion difficile-* ment contenue , il reprit en ces mots :
Quoique j'aie été plusieurs fois interrompu et rappelé à l'ordre, j'ai écouté M. Fox avec le calme le plus absolu , sans l'interrompre une seule fois. Cependant il me semble que son discours est plus irrégulier et bien plus éloigné de l'ordre que le mien. Ma conduite publique , mes paroles, mes écrits ont été traduits et falsifiés en termes amers et durs ; mes conversations confidentielles même sont livrées à la chambre , et sont commentées pour faire ressortir ma prétendue inconstance politique. Telles sont donc les marques d'affection que je devais recevoir d'un ami que je croyais si chaud et si sincère? Fallaitil donc qu'après une intimité de vingt-deux ans, sans la moindre provocation, sans le moindre motif, il me blessât ainsi dans mes croyances les plus chères , et jvsque dans les oo&fideBCCS
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de mon amitié 1 Je ne puis concevoir que M. Fox m'accuse d*aYoir parlé légèrement, sans exactitude, sans informations, sur des faits inconnus. N'a-t-il pas vu dans mes mains les livres, les pamphlets, les récits qui nous font connaître tous les malheurs, tous les crimes de la France?
Ensuite Burke entre dans une vive réfutation des principaux arguments de Fox ; il fait ressortir de nouveau rirremédiable désordre où est tombée la France , et cet état violent et anarchique qui la sépare , à ses yeux, de tout gouvernement fixe et régulier ; puis, revenant aux détails mêmes du débat , il se plaint qu*on l'ait d*abord fatigué par des interruptions, toutes les fois qu'il lui échappait une expression trop vive, ou plutôt trop juste ; et ensuite, qu'après cette artillerie volante des rappels à Tordre et des interruptions , on l'attaque avec toute la puissance de M. Fox.
Je le sais, dit-il, dans notre carrière nous avons été divisés , M. Fox et moi , sur plus d'un sujet : sur la réforme parlementaire , sur le bill des dissenters , sur le mariage du roi ; mais jamais ces dissidences d'opinions n'avaient un seul moment interrompu notre fidèle amitié. Â l'époque de la vie où je suis arrivé , il est peu raisonnable de provoquer des ennemis ou de donner à ses amis une cause de rupture et d'abandon. Mais je suis si fortement , si invariablement attaché à la constitution anglaise , que je ne puis hésiter. Mon devoir public , ma prudence , mon amour de mon pays m'ordonnent de m'écrier : Fuyez la constitution française ; séparez-vous d'elle.
Fox , qui était ému de ces paroles, dit alors à demivoix , assez haut pour être entendu :
Mais ce n'est pas une rupture d'amitié. — C'est une rupture d'amitié , reprit Burke. Je sais ce qu'il m'en coûte. J'ai
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fait mon devoir aa prix de la perte d*un ami : notre amilié est finie.
Puis alors , avec cette véhémence d'imagination qui le caractérise et que le goût de toutes les nations ne peut pas approuver, il apostrophe vivement Fox et Pitt comme deux iUustres rivaux qu'il conjure de se réunir pour le salut de l'Angleterre et de la civilisation. Et soit qu'ils se rencontrent dans l'hémisphère politique comme deux météores enflammés , ou qu'ils s'avancent comme deux frères unis, il les conjure de protéger la constitution anglaise. Puis, s'adressant à la puissance divine qui lance une comète hors de son orbite , il représente vivement la foiblesse et la misère des mortels, qui n'ont de règle que l'expérience, et doivent laisser à Dieu les idées de perfection auxquelles ils ne sauraient atteindre.
L'orateur mêlait à ce langage pompeux, asiatique, irlandais, une émotion profonde ; car cette froide assemblée du parlement d'Angleterre fut vivement touchée. On fut attendri jusque sur les bancs de la trésorerie ; et, suivant le témoignage des contemporains, plusieurs personnes pleuraient.
Fox cependant se leva pour répondre ; mais il resta jrfusieurs minutes sans pouvoir parler. De grosses larmes coulaient de ses yeux ; son cœur semblait battre dans sa poitrine. U était dans une convulsion de tristesse violente ; et cependant , comme il était orateur encore plus qu'ami , il fait effort, et il va parler :
J'espère, ditril , que les incidents de cette nuit n'ont pas tout à fait changé le cœur de mon honorable ami. Quoi qu'il en puisse dire, il me serait trop pénible de me séparer d'un homme auquel je dois tant ; et malgré la sévère âprelé de ses paroles, je ne puis renoncer à l'estime et à l'amitié que je lui porte et
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qu'il me rendait; je ne puis oublier que, presque enfant, j'ai été accoutumé à recevoir des marques d'affection de mon honorable ami , et que cette amitié 8*est accnie avec nos années. U y a maintenant vingt-cinq ans que je le connais ; il y a vingt ans que nous vivons ensemble familièrement, et que noua sommes dans la plus intime communication de vues , de pensées, d'espérances. J'espère qu'il voudra bien se souvenir de ces temps passés, et que, malgré quelques imprudentes paroles qui auraient pu le blesser, il ne croira pas que j'aie voulu intentionnellement l'offenser. C'est là toute mgn espérance. Qu'il me permette de différer d'opinion avec lui , et qu'il ne prenne pas mon dissentiment pour un oubli de mon admiration et de mon amitié.
Et puis, il rentre dans la discussion, et il est plus énergique, plus spirituel , plus amer, plus blessant que jamais. Aussi , Burke se lève de nouveau :
La tendre affection , dit-il, que M. Fox a témoignée dans le commencement de son discours a été bien efflacée par la suite et la fin de ses paroles. Il a eu l'air de regretter avec une expression de tendresse et d'intérêt les durs procédés de cette soirée ; et je crains bien que nos ennemis ne s'en souviennent toujours, au préjudice de tous deux. Mais, sous ce masque de fausse douceur, il a recommencé ses attaques avec plus de vivacité que jamais ; il m'a reproché d'avoir abandonné mes opinions ; il m'a accusé d'une misérable inconstance , qui me rendrait indigne de cette amitié dont il parle; il a travesti mes opinions.
Et là, les récriminations deviennent plus amères. Cependant ces honunes avaient beaucoup de cœur Tun et l'autre. Fox avait peut-être plus d'abandon, plus de vive bienveillance , plus de cordiale firanchise ; mais son génie d'orateur l'emportait même contre son ami. Burke
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avait plus de gravité morale , plus de vertu sévère ; il était plus (ait pour une amitié vertueuse et respectée; et par cela même, il était plus disposé à la rompre avec hauteur et inflexibilité , le jour où il se croirait blessé daps les droits qu'elle lui donnait. Ainsi , c'est de son côté que se montre la rigueur ; et c'est du côté de Fox que sont les torts et les excuses.
Du reste , ce mémorable débat commence une grande époque dans la situation de l'Angleterre et dans la politique de Pitt. Pendant que les deux amis se blessaient et se pleuraient l'un l'autre, pendant que ces débats doubles et triples leur donnaient le temps de se faire de mutuelles et irréparables offenses, Pitt, impassible, regardait cette lutte , et peut-être en jouissait ; je suis tenté de le croire , quand je vois l'art habile avec lequel il se môle à une altercation si vive et si touchante. Ne croyez pas qu'il avertisse les deux amis de tout ce qu'ils ont fait ; ne croyez pas , comme l'a dit un brillant historien, qu'il se hâte de tendre les bras à Burke, et de l'enlever à l'opposition ; non : il semble demeurer impartial et presque indifférent ; il n'a pas l'air de prévoir les résultats de cette division ; il prend la parole seulement pour une question de forme , et dit avec un sang-froid imperturbable :
La chambre se trouve dans une situation singulière par rapport à ce débat. La question principale a été abandonnée. Il est difficile de rentrer immédiatement dans la discussion des principaux articles. Quant à Fincident qui a été élevé par le trèshonorable lord Sheffield , il m'est impossible de dissimuler mon opinion. Je crois que si le très-honorable préopinant s'est écarté de la discrétion , il ne s'est pas écarté de l'ordre. La discrétion est relative à la question de savoir jusqu'à quel point une dis-
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cussion peut être introduite , quoique cette discussion ne soîi pas en elle-même contraire à Tordre. Ce premier point ne regarde que les expressions dont a pu se servir Torateur. S'être écarté de Tordre serait un tort plus grave. Je ne crois pas que ce soit ici le cas. Je pense donc qu'il ne serait pas juste de dire que le très-honorable préopinant se soit écarté de Tordre. Et, d*un autre côté , je crois à propos de retirer la motion que lord SheiBeld a proposée , pour qu'il soit décidé qu'on s'occuperait exclusivement du bill de Québec.
Après ce petit discours si court , et si habilement insignifiant, la séance fut levée. L'opposition demeura profondément et irréparablement divisée. Le génie de Pitt vit arriver à ses côtés , pour le seconder et le servir, la brillante imagination de Burke, ses grands talents, son autorité morale et sa bonne foi. Quelle fortune pour un ministre tel que Pitt, qui voulait dominer par la raison et la confiance publique !
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