‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 17 sur 32 · CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE-CINQUIÈME LEÇON

Influence de la constitution politique sur l'éloquence judiciaire. — Éloquence judiciaire des Anglais. — Motifs de cet examen. — Procès politiques portés devant la chambre des lords. — Affaire de Hastings, gouverneur de l'Inde. — Discours de Slieridan à la chambre des communes pour appuyer l'accusation. — Formes de la poursuite. — Discours de Sheridan et de Burke devant la chambre des lords. — Procès civils et criminels devant le jury. — Erskine. •— Esquisse de ses opinions et de sa vie.

Messieurs ,

Nous sommes rentrés en Angleterre pour entendre de loin le retentissement terrible encore de la révolution française. Nous avons assisté , dans la chambre des com munes , à ces premiers débats où le nom de la France animait si vivement les orateurs. Ce nom , invoqué ou maudit, nous le retrouverions sans cesse dans la vie parlementaire de Fox et de son rival. La France! ce fut là le cri de guerre de Pitt et son prétexte de pouvoir. Le spectacle continu de cette haine vous lasserait plus qu'il ne vous offense. De trop longues analyses justifieraient le reproche que Ton m'a fait d'une admiration complaisante et partiale pour le génie de Pitt. Cependant , pour échapper à ce reproche , je ne veux pas tronquer, muti*

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1er de si grands souvenirs ; je ne vous en tiens pas quittes ; nous y reviendrons encore et longtemps.

Mais aujourd'hui, Messieurs, comme j'aime mieux manquer de méthode que de variété , je vais , par une digression naturelle, vous occuper d'un autre sujet que l'éloquence politique : nous parlerons de l'éloquence judiciaire , telle qu'elle se développe sous TinQuence de la liberté.

Nulle part cette puissance de la liberté qui , fondée sur les lois, entretenue par les assemblées, vivante dans les mœurs, se mêle à tout dans un pays ; nulle part cette âme et celte voix de la société politique n'agit et ne retentit avec plus de force que dans le débat judiciaire.

Entre les tribunaux d'un gouvernement absolu et ceux d'un Ëtat libre, la différence est incalculable. Une distance non moins grande sépare les tribunaux modernes des tribunaux antiques. Une chose vous a frappés dans les souvenirs de l'antiquité, c'est qu'aucune règle sévère et précise ne dominait la justice, c'est que la justice était la volonté du juge, emportée d'assaut par l'éloquence de l'orateur. Artifices, séductions, menaces, haine, envie , tout ce que la passion peut employer de forces et de levier contre la raison , telles étaient les armes na* turelles du combat judiciaire.

Je ne parle que de l'antiquité républicaine, et non de ces temps de Tempire où il ne restait, à l'appui de l'innocence, ni liberté ni morale. Alors la défense étsût .interdite comme une révolte ; il n'y avait plus que l'éloquence de la délation, s'achamant sur un malheureux accablé par le pouvoir et par la loi. Sous l'empire même de Vespasien , le sénat jugeait à mort des accusés sans défenseurs. Au contraire , dans les États libres de nos temps mo«

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darnes , le caractère essentiel de la justice , c'est d'assurer à l'accusé toutes les sauvegardes de la défense et de Im publicité, c'est de n'employer envers lui qu'un langage calme et modéré. Le devoir de l'éloquence, c'est de présumer le juge impartial , de parler à sa raison , à sa conscience, et de n'exciter en lui que l'amour de la vérité , ou du moins que des passions généreuses et bienveillantes. Nulle part ce caractère ne se montre avec plus d'éclat et ce devoir n'est mieux rempli que dans le barreau anglais : c'est là son titre de gloire. La gloire de l'éloquence ne lui appartient pas au même degré. D'autres peuples pourront à cet égard surpasser lee Anglais ; mais cette haute impartialité , cette probité de conviction , ce calme consciencieux du juge, des jurés, de Vavoeat de la couronne, cette dignité simple de la défense , ce sont là des attributs inaliénables de la justice anglaise.

Dans une circonstance cependant. Messieurs , ce langage modéré de V accusation , ce respect de l'accusé, qui distingue les tribunaux anglais, est singulièrement altéré : c'est lorsque la passion politique et parlementaire inspire et dirige le procès. Mais alors le tribunal est si élevé, les formes si protectrices, que la violence passionnée de l'attaque laisse encore à la justice toute son impartialité majestueuse. Deux formes de justice existent pour lef Anglais ; cette justice politique qui s'attache à certains prévenus, et qui, par l'organe de la chambre des communes, les traduit devant la chambre des lords ; cette justice commune, populaire, naturelle, qui appartient à tout citoyen anglais , et lui assure le jugement impartial de douze de ses égaux.

D but le dire , cette première ^ cette solennelle jus-

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tice, cette justice privilégiée , rendue par la chambré des pairs et demandée par la chambre des conmiunes, elle n'est pas exempte de passions ; car c'est le zèle de parti qui presque toujours lui donne naissance.

Ainsi , soit que , dans une crise violente de la consti* tution anglaise , les voix âpres et menaçantes de la chambre des communes viennent demander la tète de Strafford , trop fidèle conseiller du pouvoir arbitraire ; soit qu'à une époque récente de civilisation plus douce et de liberté paisible , Fox, Sheridan, Burke coalisent leurs talents pour dénoncer et poursuivre les injustices de Bastings, gouverneur de l'Inde , il faut l'avouer, une passion, une pai'tialité digne de Rome et d'Athènes, une insidieuse véhémence sont les armes de l'accusation.

Nous commencerons par ces accusations solennelles poursuivies au nom des communes devant la chambre des lords , et dont l'animosité rappelle les débats judiciaires des républiques anciennes.

Le procès de Strafford , tout empreint des passions violentes du temps, est plutôt un acte sanglant de révolution , qu'un exemple des procédés de la justice, dans un pays libre. D'ailleurs, dans cette cause mémorable, l'acharnement des accusateurs fut sans éloquence et sans génie. L'habileté haineuse de Pym ne se retrouve plus aiyourd'hui sous la diffusion méthodique de ses longues diatribes. Le temps a glacé cette argumentation puritaine. Dans ce débat , l'accusé , la victime , le coupable peut-être, Strafford seul fut éloquent. Mais nous ne voulons pas étudier en passant , et comme un épisode oratoire, cette grande question historique. Choisissons de préférence, dans l'époque moderne, et régulièrement agitée , qui nous occupait tout à l'heure sous la

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dominatioii pariementaire de Pitt, Texempie d'un grand mlérét judiciaire débattu dans les deux chambres d'An- ^etonre. Arrêtons-nous au procès de Hastings. C'est un monument curieux des mœurs et de la politique angbîse. L'ardeur et la sdennité de l'accusation , les délits de l'accusé , les pièces même du procès, la lenteur de l'examen et l'indulgence partiale du jugement, tout est caractéristique et propre à l'Angleterre. Pour théâtre à de pareils débats, dans nos temps civilisés, il fout un pays à qui la puissance maritime ait donné quelque chose de l'esprit envahisseur des anciens Romains ; un pajrs qui , librement gouverné au dedans, tyrannise au dehors , et livre à d'avares gouverneurs ses lointaines conquêtes. D fout ce monde si riche de l'Inde à piller et dévorer ; et pour que l'intérêt national , malgré le talent des accusateurs , ait entouré et protégé le coupable, il fout ce dur égoîsme d'un peuple commerçant et dominateur.

Aujourd'hui, les paijures, les rapines, les crimes qui ont affermi la puissance anglaise dans l'Inde, ont disparu dans la grandeur de l'entreprise achevée. Quand on voit ce vaste continent, ces cent millions d'hommes maintenus en repos et en obéissance par les délégués d'une grande compagnie de marchands sous l'influence de l'empire britannique ; quand on voit cet ordre régulier qui a succédé aux dominations absurdes et féroces des princes mahométans, et relevé par un joug meilleur les paisibles habitants de ces climats ; quand on examine cette politique semblable à celle des Romains , qui n'a pas violemment remué les coutumes, les usages, les lois des vaincus, n'a point tourmenté leurs consciences; jquand on pense que toutefois ce vaste continent s'est

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progreisÎYeiiient humanisé ^ qu'on a brûlé moins de femmes, que des brames mêmes, édairés par la raison de TEurope , ont écrit dans leur langue contre cette bar^ barie , qu'une justice exacte a été assurée aux habitants airec le maintien de leurs lois antiques, que ces peuples se sont accoutumés à y mêler les formes tutâaires des tribunaux anglais, que le code des Hindous et quelques d^ris des lois mahométanes soigneusement reeudUis, ont été appliqués par des jurés indiens ; et qu'ainsi ce qae la civilisation a de plus favorable pour la liberté t'est introduit parmi ces nations immobiles qui n'avaient pas changé depuis quatre mille ans, on a certainement besoin d'admirer ce gi*and ouvrage de la politique et de la puissance européennes. Mais remontons un peu dans le passé. Que de flots de sang répandus 1 que de princes, mahométans, indiens, n'importe, trahis, dépouillés, massacrés 1 que de noires iniquités froidement c(»nmises ! Puis cette dérision singulière de la fortune I cet exemple , unique dans l'histoire , d'une justice de conquérant, d'un brigandage à main armée exercé par une compagnie de commerce qui ruine une province , confisque un empire, afin de compléter le dividende de ses sociétaires.

Tel fut longtemps le caractère de la domination des Anglais dans l'Inde. Toutefois, malgré cette solidarité qui attachait la nation aux intérêts de la compagnie et l'enrichissait de ses exactions , plus d'une réclamation humaine et courageuse s'était élevée dans le parlement contre les injustices des officiers anglais dans l'Inde. Déjà Clive avait été accusé, Clive qui, pour son compte, intègre et désintéressé, ce me semble, avait, au nom et au profit de la compagnie des Indes , déployé toute k

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nptdlé d'mi brigtiid. Mais souvmer^oat de Gortès, û grand homme d'ailleurs ; quand yoo» liseï la oonqudte da Mexique , écrite fiar des admirateurs^ par des complices de Gortès , quand vous lisez les lettres mêmes de Gortès, âoquentes comme les récits de César, n'y trouvei-¥Ous pas mille aveux naî6 d'une cruauté avare et astudeuse? Un motif explique tout : l'idée que des bommes païens et conquis étaient à peine des hommes. Cétait sans doute cette barbare idée qui , effinçant d'une àme généreuse le sentiment du juste , lui fidsait opoire que la justice et l'humanité n'étaient pas obligatoires envers de malheureux idolâtres.

Dans un temps plus civilisé, un sentiment de même nature, le mépris pour des hommes ignorants et simples , afiiit en partie les cruautés du colonel Clive. Seulement, cas cruautés commises en pleine civilisation , ces barbaries atroces exécutées sans fanatisme , et mêlées à cette gloire de philanthropie que rédame l'Angleterre toutes les fois que cette gloire ne contrarie pas trop son intérêt, forment un contraste plus révoltant et plus odieux.

Qive accusé avait été défendu par sa hauteur d'âme , par la fierté de ses réponses , enfin par sa pauvreté, qui attestait que , s'il fut un vainqueur impitoyable, il était un spoliateur incorruptible, et que son avare fidélité avait enrichi la compagnie des Indes sans rien prendre pour lui-même.

Mais, quelques années après, une accusation plus forte s'éleva contre un autre gouverneur de l'Inde, dont la gloire militaire avait moins d'éclat, et dont les vio^ lences étaient dénoncées par de plus redoutables advei^ saires : ce fut le fameux Hastings. Quels étaient ses délits? Je ne puis extraire ici toutes les pièces de cet

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immense procès ; mais mi ou deux faits suffiront pour en indiquer le caractère.

Hastings , maître de Tlnde , au nom de la compagnie , tenait sous son empire de petits princes mahométans , de la race de ces Mogols dévastateurs d'une moitié de l'univers ; c'étaient le raja de Bénarès, le raja d'Oude, et vingt autres. Tous ces princes devaient payer un gros tribut à la compagnie ; telle était la première condition de l'alliance ; et puis , quand il y avait quelque déficit dans la caisse de la compagnie , quand la récolte ou la vente du coton avait été moins productive , on retombait sur les alliés , on leur demandait sans formalité , un supplément d'impôt. On se servait d'eux aussi pour exercer des extorsions indirectes sur le peuple. Ils étaient d'abord employés comme instruments , puis comme comptables de la compagnie. On leur prenait leurs trésors ; on les obligeait de prendre l'argent de leurs sujets , et on leur reprenait cet argent , comme leur propre trésor.

Hastings, à la fin de l'année , au moment où il réglait ses comptes , vit qu'il lui manquait 50 millions. Alors il se mit en marche , avec quelques centaines d'Anglais , vers la ville sainte, la ville sacrée de Bénarès, afin de visiter un de ses alliés.

Sur l'ordre de trouver immédiatement les ôOmillions, le fidèle allié se trouble, s'embarrasse, s'excuse. Avec une audace tout à &it à la Cortès , Hastings s'aventure presque seul dans la ville de Bénarès ; et ces pauvres Hindous, si faibles, si indolents, si timides qu'ils soient, ont une velléité de commencement de révolte. Mais bientôt les sabres et les fusils anglais abattent toute résistance. La forteresse et tous les trésors du raja sont pillés. Mais les soldats anglais, malgré leur discipline vantée,

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prétendirent avoir pillé cette fois pour leur compte ; et tous les trésors furent perdus pour Hastings et pour la compagnie.

D fallait cependant trouver les 50 millions qui manquaient au budget . Hastings projette alors de marcher vers un autre de ses alliés, le raja d'Oude, Ce prince avait une mère et une sœur, les princesses Begoum. Ces noms, un peu bizarres, ont tant figuré dans le procès, qu'ils vont nous devenir familiers.

Retirées dans l'asile du Zennanah (ce sont les harems de rinde) , les Begoum avaient d'immenses richesses, que l'imagination cupide des Anglais grossissait encore.

Hastings accuse ces femmes timides d'avoir conspiré contre la puissance anglaise et fomenté la sédition de Bénarès. Sur ce prétexte , il charge le propre frère, le propre fils de ces princesses, le raja d'Oude, de les punir en son nom , de les dépouiller de leurs trésors. Des soldats anglais sont donnés pour auxiliaires à ce fils envoyé contre sa mère. Le raja partit pour cette honteuse mission. II s'empara sans obstacle de la ville et du palais des princesses : mais le préjugé de l'Inde, auquel les Européens mêmes s'étaient insensiblement habitués, arrêta les spoliateurs à la porte du Zennanah , plus inviolable encore que les sérails mahométans. Hastings alors fit saisir deux vieux eunuques, confidents des Begoum, et les fit mettre à la torture , jusqu'à ce que les princesses épouvantées aient livré leurs trésors. Cette expédition rapporta 50 millions. Après s'être ainsi servi du fils pour dépouiller la mère , Hastings se joua cruellement de ce misérable allié et lui enleva ce qu'il lui avait assuré par un traité , pour salaire de son obéissance. Si ce mélange de fraude, d'avarice et de lâcheté vous paraît moins

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