‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 18 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

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odieux encore que les cruautés inouïes du proeonsul romain , songez à la différence des temps, au progrès di| la civilisation et des mœurs , et vous avouerez qu0 1^ crime n'est pas moins grand.

Tels étaient , Messieurs , lea faits que les orateurs 1^ plus éloquents de l'opposition anglaise dénoncèrent k la chambre des communes , pour être poursuivis devan| la chambre des lords.

Burke proposa, d'abord l'accusation de Warren Ha^-r tings , comme prévenu de haute trahison. Cette motion ^ développée avec beaucoup d'éloquence et soutenue par Fox , fit plus d'impression sur la chambre des communes qu'elle n'eut de popularité dans le public. L'intérêt mglais , le zèle commercial , le mépris pour les vaincus , k| fi^veur naturelle pour les victorieux et les habiles ^ tout ce\^ protégeait et enveloppait Hastings. Les esprits no furent un peu échauffés , dans l'intérêt de la justice et de l'Immanité , que par l'éloquence de Sheiridan. Consultons les témoignages contemporains sur l'effet immédiat de son discours.

Pendant cinq heures et demie, M. Sheridan, par une iinpro- Yjsation d'une beauté sans exemple , commanda l'attention et l'admiration générale de la chambre qui était singulièreq^ent nombreuse. Il unit à la force d'argumentation la plus convaincante, la plus lumineuse précision de langage, et le plus admirable mélange de gravité, de grâce, de plaisanterie, de pathétique, de colère. Tous les préjugés furent successivement vaincus par cette combinaison de tant de talents réunis. Les auditeurs furent tellement fascinés par l'éloquence , qu'au moment où M. Sheridan s'assit, la chambre entière, les députés, les pairs, les étrangers éclatèrent en un tumulte d'applaudissements, et^ par une forme d'approbation inusitée dans la chambre, battirent plusieurs fois des mains. M- Burke déclara que l'on venait

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d'entendre le plus merveilleux effort d'éloquence , de logique et d'esprit réunis dont il y ait souvenir. M. Fox dit que tout ce qu'il avait jamais entendu, tout ce qu'il avait jamais lu , comparé à ce discours, s'évanouissait comme un nuage devant je soleil. M. Pitt reconnut que ce discours avait surpassé toute l'éloquence des temps anciens et des temps modernes , et qu'il ofiRrait l'exemple de tout ce que le génie et l'art pouvaient fournir pour agiter et dominer les âmes.

Cette impression fut si vive, que la chambre restait dans une sorte d'éblouîssement et de stupeur; un ami de M. Hastingg essaya vainement de faire entendre quelques mots et se rassit. Plusieurs membres déclarèrent que, venus avec une disposition favorable à l'accusé, leur esprit avait été comme éclairé d'ui^g lumière irrésistible. Quelques autres demandèrent un intervalle avant de prononcer, se défiant de l'extrême puissance qui venait d'être exercée sur eux.

M. Fox et M. Taylor répondirent qu'il était peu convenable et peu parlementaire de retarder un vote à cause même de la forte conviction opérée dans les esprits.

Pitt , qui n'était pas f^ché 4e prolonger ce procès et aimait mieux voir l'ardeur éloquente de l'opposition s'épuiser sur le gouverneur de l'Inde qq^ sur le ministère , appuya la d0mande d'ajournement avec des ternaes ingénieux et flatteurs pour l'amour-propre de Sberidan. n déclara qi^'avant de rien décider, il fallait se donner au moins le temps de sortir du cercle de Venckanteur,

Voilà donc Sheridan très-satisfait de soi) triomphe , et la délibération remlise. Enfin la chambre vota l'accusation : mais plusieurs années s'écoulèrent avant le jugement.

Malheureusement cet admirable discours que vous attendez, que vous voulez comparer avec les éloges exçessife de Fox , de ^urke , il est perdu , il n'existe plus ,

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il s'est évaporé. Sheridan , qui souvent travaillait avec un soin spirituel et minutieux, Sheridan qui improvisait peu, improvisa cette fois : c'est-à-dire une profonde étude avait mis sous ses yeux tous les faits, tous les détails, tout le système politique de l'Inde; peut-être môme avait-il prémédité les principaux points de son discours; mais le discours entier jaillit d'inspiration.

On peut le croire, avec cette vive et heureuse nature, animée par la chaleur du débat , par l'électricité d'un grand auditoire , par l'action soudaine qu'il exerçait et par cette puissante réaction de la parole sur l'orateur luimême , Sheridan s'emporta bien au delà de ses premières pensées. Il dédaigna ses notes et fut entraîné par le hasard de son génie.

Sheridan , le 7 octobre 1785 , a donc été le plus éloquent des hommes, au jugement de ses compatriotes et de ses rivaux. Il faut y croire de confiance, car nous ne pouvons le vérifier. De ce long et admirable discours, il n'est resté qu'un faible débris; c'est un extrait inséré dans Yjénnual Register, extrait fort court en style indirect et sans couleur.

Je croirais que Sheridan fut lui-même embarrassé du prodigieux succès de son discours , qu'il eut peur de sa gloire. Il était paresseux et distrait. D'ailleurs, il savaitsans doute que retoucher des paroles dites , corriger à froid la vive inspiration du moment , est un travail difficile , obscur et ingrat , qui donne autant d'impatience que l'on avait eu de verve : il l'abandonna. Peut-être fit-il bien. Il aurait eu beau raccommoder, embellir son discours accidentel , il n'aurait pu retrouver cette séduction immédiate, cette vive fascination que produit la parole, cet éblouissement volontaire, cette association des auditeurs

aa triomphe de l'orateur improvisant, ce partage de ses émotions, cette création commune , pour ainsi dire , qui mel une sorte d'égoîsme dans leur enthousiasme. Tout oda meurt , disparaît sur le papier : il reste des beautés éteintes et des fautes visibles. Sheridan ne voulut pas publier ses paroles , et il les laissa se perdre pendant qu'elles étaient admirées.

Maintenant , essaierons-nous de conjecturer, par quelques faibles restes, ce que la parole primitive dut avoir d'original et de puissant?

Parmi les parcelles desséchées de son discours, voici un firagment où l'on sent vibrer Tàme de l'orateur. Par une rencontre assez remarquable , on tâchait de justifier Hastings à peu près comme Cicéron rapporte qu'on défendait Verres. On disait : Oui ! il a opprimé les sujets de l'empire; oui! il a dépouillé les vieilles princesses de rinde qui gardaient des trésors inutiles; il a fait mettre à la torture quelques esclaves fidèles ; mais c'est un esprit supérieur, c'est un grand général :

Boni imperatoris nomen objicitur.

Sheridan repousse cette apologie avec la même vigueur de raisonnement et de moquerie que Cicéron opposait aux admirateurs du talent militaire de Verres :

Pour apprécier, dit-il, la force d'une telle défense, il suffit de considérer en quoi réside cet imposant caractère de grandeur et de génie. Ne doit-on pas seulement le reconnaîlre dans de grandes actions dirigées vers de grandes Gns ? C'est là que je place la grandeur véritable. 11 y a, je le sais , une autre espèce de grandeur d'esprit, qui consiste à exécuter hardiment une mauvaise action et à poursuivre avec audace un but odieux ; mais les actions de Hastings n'ont ni l'un ni l'autre de ces ca-

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ractères , pas même le dernier. Je ne Tois rien de grand , dé fort , de hardi dans ses mesures et dans son esprit. Au coûtraire , il a poursuivi le but le plus coupable par les moyens les plus vils; il a toujours tyrannisé, ou trompé, ou menti; il a été tour à tour Denys le tyran et Scapin. Autant on pourrait comparer le rampement tortueux d'une vipère au vol droit de la flèche , autant on peut comparer la basse duplicité et Tambitioà sanguinaire de Hastings à la générosité hardie d'un grand dominateur. Je ne vois dans tout ce quMl a fait qu'une masse hétérogène de qualités contraires, et rien de grand que se^ crimes , et ceux-ci rabaissés encore par la petitesse de ses mètife, etc., etc.

Sheridan continue cette vive attaque par un sarcasme qui m'étonne dans la bouche d'un Anglais; car ce sarcasme peut aller plus loin que Hastings, et atteindre presque la nation entière dans ses habitudes et son génie:

Je me souviens d'avoir entendu dire à lin savant et honorajblé gentilhomme, M. Dundas, qu'il y avait dans la constitutioh et dans la forme de la compagnie des Indes quelque chose ctiii communiquait à toutes ses opérations les principes sordides de son origine , quelque chose qui mêlait à Tadministralion politique et même aux entreprises les plus hardies la mesquine avidité d'un brocanteur et l'audace d'un pirate. Ainsi, dans leurs transactions militaires et civiles, on voit les membres de la compagnie envoyer des ambassadeurs qui mettent à l'enchère , et des généraux qui font le commerce. Nous avons vu une révolution faite par déposition de témoins assermentés. Une ville est assiégée pour le paiement d'une kUre de change, un prince détrôné pour établir la balance (fun compte. C'est ainsi qu'ils ont fait un gouvernement qui unit à la majesté dérisoire d'un sceptre sanglant les petits trafics d'un marchand, et qui, tenant un gourdin dans sa main gauche, vide les podies de sa main droite.

Cette bouffonnerie véhémente, ces dérisions des guerres eommerciales et de la domination mercantile des Anglais , voilà le passage le plus curieux qui nous reste de èe discours si vanté! Sheridan avait dignement terminé par une invocation éloquente à la justice des communes:

Vous ne pouvez , dit-il , concevoir quelle serait la joie de oe peuple délivré ; vous ne pouvez entendre les cris d'allégresse qu'un vote de cette chambre ferait pousser dans ce vaste cob> tinent de l'Inde. Que la Grande-Bretagne montre sa force aux nations ; qu'elle étende son bras au delà des mers , et que , par un signe de sa volonté , elle sauve de la destruction tant de faillions d'hommes éloignés d'elle. Croye2-V0us que les bénédictions de ce peuple sauvé se dissiperont dans l'air ? NOh : ô*eM le ciel même qui deviendra votre débiteur; c'est lui qui rëôèvrà les acclamations de gratitude et de reconnaissance, lès fNrièMè et les bénédictions de ce peuple entier. C'est dans cette oonfiancèi monsieur l'orateur, que je demande que Warren Hastings soit accusé devant la chambre des pairs. J'ai dit.

Ce procès, qui n*est que politique devant la chambre des communes , ce projet d'accusation qui, adopté par elle, n*est qu'une sentence morale portée sur Hastings^ va devenir un vrai débat judiciaire en arrivant à la barre de la chambre des lords. Ici, permettez quelques détails nécessaires.

La chambre des communes nomma , suivant Fusage , un comité pour diriger et soutenir Taccusation qu'elle avait décrétée. Ce comité choisit des orateurs pour porter la parole devant les pairs. Les principaux furent Sheridan et Burke.

Après un délai bai long, la chanQl)re des pairs m réu-

nit dans la grande salle de Westminster. Sheridan parait à la barre pour exposer Taccusation au nom des communes d'Angleterre .

Vous savez que , dans la pratique anglaise , rien n'est plus rare que de pareilles accusations. Le droit d'accuser les ministres, par exemple, est écrit dans la loi, mais ne s'exerce presque jamais. C'est là même que vous pourrez reconnaître le grand sens de Mirabeau et l'interprétation ingénieuse et vraie qu'il donnait à la constitution anglaise dans sa réponse à Mounier. Avant que la chambre des communes ait résolu l'accusation, avant que le comité soit nommé , avant que les directeurs de l'accusation soient choisis, avant que l'accusation arrive à la chambre des pairs, et que la chambre des pairs soit assise pour juger, un ministre est tombé, remplacé, oublié. Si Hastings avait été ministre, probablement accusé de son vivant, c'est-à-dire du vivant de son ministère, U aurait cessé d'être poursuivi après sa chute. Mais, gouverneur de l'Inde , ce n'était pas un intérêt d'ambition , une rivalité de pouvoir qui lui avait suscité des adversaires; ses torts n'étaient pas expiés par la fin de sa mission ; sa présence en Angleterre les rappelait et animait ses accusateurs.

Ce fut Sheridan qui porta le premier la parole à la chambre des pairs. Un immense et brillant auditoire était réuni, une grande attente excitée. Sans doute, quelque partialité se conservait en faveur de Hastings, surtout dans les hommes de la cour, qui croient toujours leur cause intéressée au maintien et à la défense des abus du pouvoir. Cependant le souvenir du mémorable discours de Sheridan à la chambre des communes, le préjugé d'une décision de cette chambre, la lumière déjà

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répandue sur l'administration tyrannique de l'Inde favorisaient le talent de l'orateur.

Le second discours de Sheridan a été beaucoup moins vanté que le premier. Cependant il faut vous dire le jugement de Burke : ce sera une leçon de modestie pour vous. Si quelque jour vous êtes orateurs, membres d'une assemblée, vous saurez d'avance ce qu'il faut penser des éloges de parti , et quelle admiration complaisante se prodiguent entre eux les rivaux politiques.

Après le plaidoyer de Sheridan, Burke déclara que

De tous les genres d'éloquence connus dans les temps an-* ciens ou modernes, de tous les exemples qui pouvaient offrir la subtilité du barreau, la dignité du sénat, Taustérité de la chaire , rien n'était comparable au discours que la chambre venait d'entendre dans la salle de Westminster ; que jamais orateur sacré , jamais écrivain célèbre ne s'était élevé au ni» veau , soit de cette pureté de sentiments , soit de cette variété de connaissances , de cette force d'imagination , de cette piquante justesse d'allusion , de cette beauté de style , de cette énergie de langage ; enfin que , depuis l'éloquence jusqu'à la poésie , il n'était pas un genre , pas une forme de talent dont il ne fût possible de trouver le plus parfait modèle dans quelque partie de ce discours , qui avait fait une trop vive impression sur les esprits de la chambre , pour être jamais oublié.

Ce symétrique et accablant éloge m'embarrasse un peu ; car, cette fois , nous avons le discours presque entier, les paroles mêmes de Sheridan, prises sur le fait et en partie conservées.

Vous savez, il est vrai, ce que pensaient les anciens de ces infidèles reproductions de la parole : Aliud est bona actio ; aliud, bona oratio ; « autre chose un bon discours parlé ; autre , un bon discours écrit. » Les défauts du

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discours écrit sont presque les mérites de la parole improvisée. Que de fois le vice de rexpression soudaine est corrigé par la vérité de Taccetit ! Que de fois les répétitions , les superfluités du langage accidentel paraissent naturelles, heureuses, nécessaires! Et puis, quand cela tombe sur le papier , rien n*est plus froid. Aussi Fox^ abordé par un honmie qui se félicitait d'avoir recueilli son discours sans omettre un seul mot, répondait : « Si vous avez écrit tout ce que j'ai dit , tant pis; cela doit faire un mauvais discours à lire. »

Mais si cette épreuve est une pierre de touche dangereuse pour la gloire littéraire d'un orateur, c'est un excellent moyen d'apprécier ce qui est en lui et de reconnaître ce qu'il a de naturel, de vérité, de vivacité.

Je vais tâcher de remarquer rapidement moinà les beautés que les effets du discours de Sheridan. Obligé de lutter contre lui-même, de répéter, pour obtenir la Condamnation , ce qu'il a dit pôur^btëïiir l'accusatioû , il se transforme, il se renouvelle. Il a changé de langage; il {>arle sous une autre inspiration ; il est plus grave, ^ItiS inodéré, plus judiciaire.

Dans un début majestueux, plein du respect de la constitution et de la loi , il renonce à cette animosité d'accusateur qu'il avait montrée devant la chambre des communes; il détermine admirablement lé devoir du juge et la nature de la conviction qui doit l'éclairer. U n'y a peut-être que l'Angleterre où de telles paroles soient naturellement inspirées par les lois du pays. Elles rappelleront quels sont aux yeux d'un Anglais les virais caractères de l'évidence judiciaire :

Vos seigtieuries, j'en ai la confiance, ne croiront pas que, si je demande une réparation nécessaire pour l'hon&edr angl)idS|

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je Veuille pour cela qu'on fasse un exemple sur le prévenu, sand avoir la preuve complàte et légitime de sa culpabilité. Non, Mylords , nous le savons bien ; c'est la gloire de la constitution anglaise, que ni le bruit de la commune renommée, ni le caractère d*un homme quel qu'il soit , ni l'ascendant et le pouvoir d'un accusateur, ni l'intérêt moral et politique , ni même la secrète conviction de culpabilité , que le juge peut renfermer dans son sein , n'autorisent une cour anglaise à rendre sentence, pour toucher un cheveu de la tête, ou effleurer là ftH>priétÔ , la réputation , la liberté du plus pauvre sujet qui respiré Tàir de cette équitable et libre contrée. Nous sàvohà , If^lords , que la culpabilité légale n'existe pas saiis la preute légale , et que la règle qui définit l'évidence est autant la loi du pays que celle qui définit le crime. Nous savons enfin qu'il faut non-seulement la réalité du crime et la conviction du juge , mais encore des preuves extérieures et des preuves morales tellement évidentes, que, cette conviction, le juge ne puisse la refuser.

Aiil^ , ce n*est {tos la ëoiiseieiice vagué , spontanée dû jury, qui fait la règle du jugement ^ c'est la conscience éclairée par des preuves régulières, évidentes. Le jUré (}tii croit instinctivement ne doit pas être satisfait, étroit ^'abstenir de condamner, jusqu'à ce qu'il crbié légalement. La conviction même ne lui suffit pss sanÈ là démonstration.

Sheridan reprenait ensuite la vive peinture des violences arbitraires de Hastings. Les principaux agents du gouverneur sont mis en scène par l'imagination dramatique de l'orateur. D'éloquentes descriptions retracent les coutumes de l'Inde, et nous transportent sous ce beau ciel d'Orient, au milieu de ces peuples indolents et timides, opprimés par l'impitoyable activité des Anglais. lâ, l'orateur vous monit*e le palais d'uh prince i&ditm,

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idole sans pouvoir, chargé d*or et de diamants, proie facile offerte à Tavidité du gouverneur ; ailleurs il décrit ces retraites de femmes de Tlnde, espèce de sanctuaire où elles sont plutôt enchâssées que captives, et d*où elles ne sortent jamais, même avec un triple voile. Il montre ces saints asiles profanés par la rapacité de Hastings. C'est la chaleur accusatrice et imagination pathétique de Gicéron dans les Verrines; c'est la même abondance de paroles vives et pittoresques. Rien de plus rare dans l'éloquence anglaise, qui veut surtout avoir raison et sembler impartiale. Mais, dans ce procès, Sheridan a rassemblé toutes les formes de l'éloquence, depuis l'invective antique jusqu'à cette religion delà loi, ce respect des droits de l'accusé, qu'il exprime d'abord.

Il restait un argument , une excuse en faveur de Hastings, la nécessité, la raison d'État. Après avoir essayé de défendre ses actes , on finissait par dire qu'il avait été forcé d'agir ainsi. Sheridan répond avec ce mélange de colère et d'ironie où surtout il excelle :

Nécessité d*État? dira-t-on. Non , Mylords : la nécessité d'État, cet impérieux despote, garde encore quelque générosité. Sa démarche est hardie, ses volontés rapides , sa main terrible et saisissante. Mais ce qu'elle fait , Mylords , elle l'avoue ; elle dédaigne une autre justification que ces grands motifs qui ont placé le sceptre de fer dans ses mains. Mais une nécessité d'État qui fraude, escroque, qui cherche à se tapir derrière les pans d'une robe de juge; une nécessité d'État qui tâche de tirer de quelques propos et de quelques rumeurs subalternes sa pitoyable justification; non, Mylords, ce n'est pas là une nécessité d'État; arrachez-lui son masque, et vous ne verrez qu'une basse et vulgaire avarice, qu'un misérable péculat, qui se cache sous de fastueux déguisements et diffame l'honneur public au profit d'une fraude particulière. S'il y avait dans cette

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droonstanœ quelque nécessité d'État, essentielle au salut de FAngletenre , si quelque grand homme étendant les conquêtes de FAngleterre , si quelque amiral portant au loin la yengeanœ et la gloire de TAngleterre , était forcé à quelque acte de yioknce pour nourrir ceux qui versent leur sang pour la Grande- Bretagne; si un général défendant une forteresse , et là , ren» fermé comme un aigle dans son aire , était obligé , pour le salut de ses troupes, d'user de quelque violence passagère, justifiée par le succès, croyez-vous que les communes d'Angleterre viendraient l'accuser pour un tel acte de nécessité? croyez-vous que je porterais la parole? Non.

Vous voyez cpie Sheridan faisait ses réserves.

Cette éloquente accusation se prolongea pendant trois jours, sans amener de jugement. Le procès fut encore remis. Longtemps après, Burke à son tour porta la parole avec non moins de véhémence et de solennité. Le nom seul de Burke excite l'attente et prépare l'admiration. Sans doute aussi cet homme, que nous voyons, emporté par un sentiment excessif de pitié généreuse, lancer anathème sur tout un peuple, devait trouver dans son àme une vive indignation contre la tyrannie d'un proconsul.

Cependant son discours, qu'il a recueilli lui-même , est loin de remplir l'attente du lecteur. Ce n'est plus une improvisation, et ce n'est pas un discours écrit. Une sorte d'exagération qu'on a prise quelquefois pour du génie, et qui nous paraît de l'emphase, altère ce que l'indignation de l'orateur a de plus énergique et de plus vrai.

Cette éloquence de Burke , qu'on a faussement égalée à celle du plus célèbre écrivain de notre époque, a trop de pompe et de lenteur pour le débat judiciaire.

Quelques morceaux d'apparat, qui brillent dans son discours, paraîtraient aujourd'hui froids et hyperbo-

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liques. II y règne une sorte de monotonie fastueuse et un faux sublime d'images. Je n'en donnerai pour exemple que la péroraison même de l'orateur :

Mylords, les communes attendent Tissue de ce^te cau^ avec un tremblement d'inquiétude. Il y a ving^deux ans qu'elle^ y $Qnt occupées ; et de ces vingt-deux ans, sept ont été emplpyi^ au jugement. Elles regardent les intérêts les plus chers du pay^ compie engagés dans le procès. Elles sentent que Texistençe de la constitution même en dépend. La justice de vos seigneujries s'élève et domine dans le monde ; mais elle domine au milieu d'un vaste amas de ruines qui l'entourent dans tous les coins de l'Europe. Si vous affaiblissez la justice, et par là les liens de la société , l'aiitorité si bien tempérée de cette cour, qui, je m'en fie à Dieu , durera jusqu'à Is^ fin des temps , recevra une blesçiire fatale que le temps ne pourrait guérir. Mylords , ce n'est P^ la criminalité du prisonnier , ce n'est pas le droit des communes à demander jugement contre lui ,. ce n'est pas l'honneur et la dignité de cette cour , ce n'est pas l'intérêt de plusieurs millions d'hommes qui seul réclame votre justice. Quand les flanunes' dévorantes auront détruit ce globe périssable et qu'il aura disparu dans les abîmes de la nature , d'où il a été appelé à Texistence par son grand créateur, alors, Mylords, quand toute la nature, les rois, les juges mêmes répondront de leurs actions, alors paraîtra ce qi)i précède la création même, je vevfx dÏTfi l'étemelle justice; c'était Tattributdu Dieudela natur^ay^t la création des mondes. Il restera près de lui quand les mondes périront ; et la partie terrestre de cette justice confiée à vos soins est maintenant remise solennellement dans vos mains par les communes d'Angleterre. J'ai achevé.

N'y a-t-il pas là, Messieurs, malgré la grandeur réelle de la situation et des souvenirs , une sorte d'emphase, et de bombdst ? pour me servir d'une expression anglaise difficile à traduire, mais intelligible par le son.

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yoilà, Messieurs, les plus célèbres monuments de Taocusation politique chez les Anglais. On y retrouve là partialité haineuse, ou Tindignation civique de Tantiquo forum, mais avec moins de grandeur et de simplicité. La barreau britannique nous offre une autre éloquence judiciaire où éclatent davantage les plus beaux attributs de la liberté moderne. Cette éloquence, c'est eell^ qui, slnt^rdisant toute passion , ne s'adresse qu'à la consdeace du jury. Elle n'est pas cependant étrangère à la politique : car la politique se mêle à tout, dans un Ëtat libre. Les procès de liberté de la presse, la défense des accusés pour crimes d'État , lui offrent de grandes occasions ; et plus d'une fois les libertés publiques de l'Angleterre pnt paru triompher dans la déclaration particulière d'un jury.

Un homme, dans le barreau anglais, vers la fin du dernier siècle et jusqu'à nos jours, a souvent illustré son nom par des causes et des sqccès semblables. En m'écoutant, vous avez nonmié Erskine, chancelier et pair d'Angleterre.

Rarement, vous le savez, un habile avocat devient uu grand orateur politique. Les deux talents ne s'expluent p$us, saps doute ; nous en avons sous les yeux une preuvf^ éclatante. Mais rien n'est plus variable, à la fois plu^ étendu et plus limité que ce don de la parole. Déplacez tel orateur, il n'est plus le même. Les Anglais l'ont souvent remarqué. A la faveur de la vie politique commencé^ chez eux de si bonne heure, ils ont éprouvé que la meilleure préparation pour la tribune était la tribune même. Les grands intérêts du p^ys , saisissait d'abord un esprit jeune et plein de force, le forment Itjen mi0ux à l'éloquence que ne peut faire une prpf^gsiop souvept occupée d'intérêts privés et subalten^es.

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On remarquait encore, à ce sujet, que la méthode du législateur diffère beaucoup de celle du jurisconsulte. L'un doit s'élever à la théorie de la loi, tandis que Tavo* cat même le plus éclairé abuse souvent des incertitudes et des imperfections de la loi pour faire triompher sa cause. Le talent de Torateur politique veut quelque chose de plus impartial et de plus vaste, un regard jeté sur tous les intérêts du pays à la fois, tandis que Te coup d'œil de Tavocat , si net et si rapide , est nécessairement restreint et partial. Mais, en Angleterre comme en France, à ces raisonnements on peut opposer d'illustres exemples. Romilly et Brougham ont passé avec éclat du barreau à la chambre des communes.

Erskine, le premier des orateurs du barreau anglais, n'eut pas tout à fait la même gloire. Sa vie heureuse et remplie par le travail et le succès , nous le montre d'abord ensefgne de vaisseau , puis officier, ensuite avocat, député des communes, ministre, enfin, membre de la chambre des lords. Il porta dans le barreau, encore assujetti aux traditions de la routine, un caractère de talent original et nouveau. Mais , conduit par sa réputation de grand avocat à la chambre des communes , paraissant tard, pour l'Angleterre du moins, au milieu de cette élite d'hommes politiques , il fut inférieur, il fut éclipsé. On honora beaucoup son caractère, sa fidélité dans ses amitiés 9 sa défense inébranlable des principes constitutionnels. Son éloquence eut peu d'éclat et de pouvoir.

C'est donc sa supériorité dans le barreau qui fait encore aujourd'hui son titre. Mais ce n'est pas seulement parce qu'il fut un avocat habile , éloquent , mais parce qu'il porta dans la plaidoirie l'intégrité du juge, et le zèle

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le plus éclairé, le plus opiniâtre pour la liberté civile et politique.

k répoque où les malheurs de la France , où les violences, les crimes qui avaient souillé sa liberté naissante produisaient dans l'âme des Anglais une sorte de repoussement et d*indignation, à cette époque où, par la force réprimante, quelquefois excessive, que la liberté trouve en elle-même, les jurés anglais, le public anglais poursuivaient avec une rigueur singulière tout complice présumé des opinions de la France, Erskine, calme, impassible, se montra le défenseur constant des accusés politiques ; c'est ainsi qu'il plaida pour un homme dont il n'aimait point les doctrines irréligieuses et violenmient démocratiques , mais dans lequel il crut voir la liberté de la presse attaquée, Thomas Payne. Dans une autre occasion!, lorsqu'une apologie de Hastings , pleine de récriminations et d'insultes contre la chambre des communes, était poursuivie devant le jury, Erskine, préférant à tout la liberté de la presse , défendit , au préjudice de ses propres amis, l'avocat imprudent du gouverneur de l'Inde.

Enfin, la liberté de la presse est redevable à Erskine de sa plus belle garantie ; ce fut lui qui revendiqua le plus puissamment les droits du jury contre la doctrine arbitraire de lord Mansfield ; ce fut lui qui , dans la défense du doyen de Saint-Azaph, fit ressortir le principe tutélaire de la double autorité du jury, et de sa compétence sur l'intention comme sur le fait. S'il fut condamné , il vit, deux ans après, un bill du parlement faire de son opinion la loi du pays. Et lorsque, plus tard, le succès de ses amis politiques, la faveur publique , le crédit de son nom, l'élevèrent à une grande dignité, quand il devint pair du IV- 15

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royaume, grand seigneur, il prit des armoiries, selon l'usage ; mais dans ses armes il mit pour écusson ces mots : Les droits du jury» Telle est cette vie, partout conséquente avec elle-même , d'un grand citoyen anglais ; tel est Erskine, dont le caractère est trop pur et trop noble pour que son éloquence ne doive pas encore nous occuper.

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