CINQUANTE-SIXIÈME LEÇON
DigrMsion apologétique. — Quelques détails encore sur les procès politiques. — r Circonstances du procès de lord Melville. — Caractère du barreau anglais. —Causes principales plaidées par Erskine devapt le jury. — Alliance remarquable , dans cet orateur, de Tesprit de liberté et du sentiment religieux. — • Sa défense des Droits de Vhomme de Thomas Payne.— Son accusation contre VÀge de raûon du même auteur. — Autre procès di| liberté de la presse. — Affaire de Napoléon contre Pelletier. — Macldntosh, avocat de Pelletier. — Portrait de cet orateur célèbre. — Citation. — Résultat du procès.
MiSSIlURS ,
Avant de reprendre Texamen qui doit nous occuper t il faut que je me défende, que je me justifie. Mon plaidoyer ne sera pas long.
On m'a récemment adressé une lettre amère et bien écrite pour me reprocher une admiration aveugle , une partialité, on disait presque une servilité envers M. Pitt. Je regrette qu'il se trouve encore, dans quelques personnes qui font partie de cet auditoire, des préjugés que, je l'avoue dans ma bonne foi, je croyais éteints par la réflexion et le temps. L'auteur de cette lettre , persuadé que mes éloges de Pitt sont une espèce d'apostasie de pays et de principes U)ut à la fois , signale ce ministre
comme un homme pervers. , un scélérat politique , un Borgia nouveau. Prenant des libelles pour des autorités, il affirme que la mort violente de tel souveraip est Tœuvre de Pîtt, que tel meurtre fut payé par lui, telle révolution irrésistible et toute-puissante dirigée par sa main, tel attentat de cette révolution consommé par ses ordres. Je pensais, que ces paradoxes de la haine contemporaine avaient disparu. Je me trompais. Tout ce que je puis dire maint^ant, c'est qu'une étude des monuments originaux, peut-être aussi attentive que celle de mon rigoureux contradicteur, m'a convaincu que, si Pitt portait au plus haut degré l'égoïsme du sentiment anglais, s'il détestait encore plus les victoires de la France que les crimes de la révolution, s'il n'eut pas cette philanthropie, cette générosité de sentiments que nous aimons, que nous admirons , cependant il montra , dans ce poste si corrupteur et si difficile de premier ministre d'un grand empire, une probité politique assez rare. Cet homme, qui a gouverné vingt années sans qu'une action coupable puisse être notoirement démontrée contre lui, n'est pas indigne que son nom soit répété avec estime devant un auditoire français. D'ailleurs, Messieurs, quel a été mon but dans cette digression sur l'Angleterre ? Ce n'était pas l'apothéose de Pitt, ce n'était pas de préconiser un grand caractère étranger. Ce sont les principes mêmes de la liberté civile et politique dont j'ai voulu montrer la salutaire puissance par l'exemple d'un pays et d'un honmie. C'est la liberté légale , c'est le gouvernement constitutionnel que j'ai loués dans le panégyrique d'un homme qui leur devait sa force et sa gloire. Permis à vous, permis à moi de ne pas avoir de prédilection pour M. Pitt; mais je crois impossible de nier ses rares talents, et de
ne pas avouer, avec madame de Staël, qu'il tenait à la liberté au moins par son génie, qu'il avait besoin d'elle, comme elle avait besoin de lui. Au milieu de ces luttes orageuses et régulières d'une liberté appuyée sur la loi, il a paru un des plus grands athlètes de la parole, il a été le ministre dirigeant de l'Europe ; il a montré tout à la fois la supériorité du génie parlementaire sur les conseils des rois absolus , et la force d'un Ëtat libre contre un peuple en révolution. Parlant de l'éloquence moderne , pouvais-je oublier un si grand exemple? pouvais-je méoonndtre le génie d'un homme qui a régné par la parole» ce qui vaut mieux, quoi qu'on en dise, que de régner par la censure et par le sabre? Voilà mon excuse. ( Applaudissements, )
Je reviens maintenant. Messieurs, aux discussions du barreau britannique. Je cherche le caractère de l'éloquence anglaise appliquée à ces débats qui tiennent de la liberté politique et du droit civil. Ce caractère ne se retrouve pas seulement dans les procès solennels jugés devant la chambre des lords ; il appartient à beaucoup de débats portés devant les tribunaux anglais, c'est-à-dire devant le jury.
Ces grandes cause»>politiques, ces grandes accusations de ministres sont très-rares ; c'est Vultima ratio qui , presque toujours, est prévenue ou évitée par une chute accidentelle ou une retraite volontaire.
Dans les quarante années qui nous précèdent , parcourant les annales judiciaires du parlement anglais , je ne trouve , avec le procès de Hastings , qu'une seule cause politique , celle de lord Melville. Quelques détails rattacheront ce fait particulier à la politique générale.
Un des caractères de Pitt avait été d'attirer , de soumettre à lui les hommes qui, supérieurs dans les affaires, n*ont pas cependant le haut génie du gouvernement , et dont l'habileté a besoin d'un chef et d'un guide. Pitt se servait d'eux, les laissait parler à côté de lui , après lui, les faisait sous-ministres , ministres , et gouvernait. Un des plus habiles de ces hommes d'Ëtat auxiliaires était Dundas , depuis lord Melville. Savant et célèbre avocat d'Ecosse , il avait été conduit à la chambre par sa réputation d'orateur, et s'était aussitôt distingué par le talent politique et cette ambition un peu secondaire , mais active et décidée , qui J'appelait au gouvernement. Il avait suivi M. Pitt dans ce débat sur la régence dont je vous ai naguère entretenus. Il en fut récompensé par plusieurs fonctions importantes , entre autres , celle de trésorier général de la marine, place qu'avait occupée lord Ghatam.
Dans le gouvernement anglais, si vanté, il y avait alors de grands et singuliers abus : la comptabilité n'était pas fort régulière , ni aussi nettement ordonnée que dans d'autres pays moins libres. On sait les dilapidations du père de Fox , lord Holland. 11 ipourut sans avoir éclairci ses comptes.
Lord MelviHe , dans sa place de trésorier général de la marine, n'eut pas une administration moins suspecte et moins embrouillée. Les revenus de cette place s'augmentaient autrefois de diverses remises, indemnités, placements facultatifs des fonds de l'État, toutes choses obscures et favorables aux illégalités du preneur. En 1782, un bill du parlement, voulant remédier à ces abus , avait modestement réduit à quatre mille livres sterling les appointements du trésorier général de la
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marine. Il paraît que lord Melville ne se contenta point de cette réforme ; et on Taccusait d'avoir, pendant seize ans d'administration , de 1784 à 1800, éludé la décision de la diambre, qui ordonnait que les fonds de la marine fussent déposés à la banque, sans pouvoir en sortir jamais que pour une application ûnmédiate et expresse à quelque partie du service de la marine. On peut s'étonner, sans doute , qu'une règle si positive ait été si longtemps violée sans réclamation. Quoi qu'il en soit, la chambre prit enfin connaissance de cet abus.
Un comité nommé pour l'examen de l'amirauté établit , dans son rapport , que lord Melville avait souvent retiré de la banque les fonds du service de la marine pour les employer provisoirement à des spéculations particulières , à des achats de rentes et d'actions de la compagnie des Indes; que , de plus, des sommes considérables avaient été entièrement détournées du service de la marine , sans que lord Melville voulût rendre compte de leur emploi , bien qu'il déclarât en avoir usé pour le service de TËtat , mais dans des circonstances trop délicates pour être révélées au public.
Voilà donc un procès politique, qui n'est au fond qu'un procès d'argent. Rien de plus triste pour un honmie d'fitat 1
Un membre de la chambre, Withbread, s'emparant de ce rapport, pressa la chambre d'en admettre les conclusions. Pitt prit d'abord la parole pour défendre son malheureux collègue. En avouant de graves irrégularités , il expliqua comment un emploi provisoire des fonds de la marine , une attribution de ces fonds à d'autres services publics , avait pu quelquefois être néoes-
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saire et tolérée. Il soutint qu'il n'était pas prouvé que Tabus eût été poussé plus loin , et qu'au lieu d'un usage différent, mais toujours au profit de l'État, on se fût permis un usage personnel , et au profit du trésorier général. Il conclut à demander une nouvelle enquête, et la question préalable sur la motion primitive. Quelques orateurs, parmi lesquels était Canning, parlèrent dans le sens du ministre ; mais Fox , mêlant l'indignation et le sarcasme., repoussa leurs raisonnements avec une vivacité qui peut donner l'idée de l'outrageuse liberté des débats britanniques :
J'ai Tespoir, j*ai la confiance , dit-il , qu'une intègre et nombreuse majorité dans cette chambre marquera du sceau de sa réprobation une si monstrueuse et si impudente culpabilité. Mais, allèguent quelques personnes, les dépositions ne sont pas d'une évidence légale. Je le nie. Si une accusation était décrétée contre lord Melville et ses associés, ces dépositions pourraient être produites contre eux à la barre des lords. En vérité , j'éprouve une forte répugnance à entrer dans les pénibles détails de la conduite d'un homme avec lequel j'avais autrefois quelques relations passagères. Dieu le sait , ce n'étaient que des relations d'hostilité ! Mais , après les résultats de l'enquête , je serais honteux de moi-même si j'appartenais au même ordre de société que cet homme.
La chambre se divisa. Deux cent seize voix furent pour la question préalable , et deux cent seize la rejetèrent. Dans ce partage , le président se déclara contre l'avis du premier ministre ; et lord Melville fut poursuivi. Ces anecdotes, en même temps qu'elles servent à l'intelligence de l'histoire judiciaire du parlement , ont pour objet de vous montrer que cette puissance singulière de Pitt n'était pas une dictature sans condition. Ce premier mi-
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tiistre , si puissant , n'aurait pu protéger le plus habile et le {dus zélé de ses associés contre un soupçon déshonorant. U essaie de le défendre avec réserve ; et bientôt il cède.
Quelques jours après cette première épreuve de TimprobaUon parlementaire, Pitt annonça lui-même à la chambre des communes qu'il avait conseillé au roi d'éloigner lord Melville. Il semblait exprimer en même temps le désir que tout fût terminé par cette disgrâce. Mais les accusateurs persistaient dans l'intention de poursuivre.
L'effort et l'ascendant de Pitt se réduisit à procurer à son ancien collègue Thonneur d'une poursuite devant la chambre des lords. Un grand nombre de membres des communes voulaient que, prévenu de concussion, lord Melville fût renvoyé devant les tribunaux ordinaires, devant le jury.
Vous seriez tentés de croire que, dans un État si anciennement gouverné par des formes de liberté, il devait exister à cet égard un ordre invariable et nécessaire : il n'en est pas ainsi. Une première résolution de la chambre des communes avait ordonné au procureur général de la couronne de poursuivre devant la cour du banc du roi. Pitt obtint de la chambre que cette résolution fût changée en un renvoi devant la cour des pairs; mais il allégua surtout des motifs de convenance et d'égards pour l'infortune d'un homme tombé de si haut. U se fonda sur les opérations politiques et secrètes que lord Melville avait prétextées , et dont la chambre des lords devait être meilleur juge qu'un tribunal ordinaire. Ces raisons et l'influence du ministre l'emportèrent. L'accusation fut portée à la barre de la chambre des lords. Lord
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Melville se justifia médiocrement et fut absous; mais il resta déchu de ses emplois , accablé sous le poids de cette humiliante incertitude qui avait divisé la chambre des communes.
Voilà le seul grand procès politique depuis le procès de Hastings. Il est curieux par les circonstances techniques et judiciaires , beaucoup plus que par l'éloquence des débats. Laissons lord Melville absous par la chambre des pairs; tenons-le, s'il le faut, pour excellent comptable, et passons à d'autres sujets.
J'ai nommé le grand avocat anglais du dernier siècle, Erskine; j'ai dit que son talent avait été surtout inspiré par des causes qui se rattachaient aux institutions libres de l'Angleterre. Cette influence de la liberté légale sur l'éloquence judiciaire , cet intime rapport de la c(Hi6titution politique d'un pays avec l'existence des tribunaux, n'est nulle part plus apparente que dans la vie oratoire d'Erskine.
Une réflexion sur laquelle je ne serai pas désavoué , c'est qu'il n'est pas dans la vie civile de profession plus honorable , plus naturellement généreuse que celle du barreau. Même sous le pouvoir arbitraire, lorsque tous les esprits sont courbés, sont abattus, lorsqu'une servilité , qui atteint d'abord les agents immédiats de l'autorité , s'étend sur des hommes que leur situation , que leur fortune semblent laisser indépendants , c'est dans la profession du barreau que vous trouvez liberté , fermeté , courage. Cela tient au devoir essentiel , à la nature même de la profession ; c'est un instinct d'état. Un avocat , c'est un défenseur ; et ce mot renferme tout : résistance à l'oppression , habitude et besmn de réclamer contre l'injustice, libre examen et langage hardi. Durant
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les oppressions diverses qui ont agité de grands pays, c'est dans les avocats que vous avez trouvé fidélité à toutes les infortunes, zèle pour toutes les victimes. Sous les gouvernements tyranniques, ils ont été plus d'une fois les seuls représentants du courage civil; sous les gouvernements libres , où ce courage civil devient un droit au lieu d'être une vertu, leur place est belle encore. Aussi, en Angleterre, nulle profession n'est plus honorée ; elle conduit aux plus grands honneurs , à moins que , par un juste orgueil , et quelquefois par un calcul d'intérêt, un avocat ne préfère sa profession à tout. Vous avez appris, par le curieux dialogue de Loysel, qu'au xv*Jet au xvp siècle il y avait en France une sorte de communauté entre l'ordre judiciaire et le barreau. Rien n'était plus fréquent et plus approuvé que de voir un avocat célèbre, blanchi dans l'exercice de sa profession, passer au rang des juges. Le même usage se conserve en Angleterre. Les juges, vous le savez, y sont très-peu nombreux; le jury supplée; mais ils sont magnifiquement rétribués par l'État. Cependant un avocat anglais refuse souvent d'accepter une place de juge, parce que les avantages de cette haute dignité, quelque grands qu'ils soient, sont de beaucoup inférieurs à ceux d'un avocat célèbre.
Souvent aussi un avocat devient tout d'abord président d'une cour de justice ; car, dans la rigueur des principes anglais , loin d'avoir une série successive d'avancements judiciaires à proposer à l'émulation, on évite même d'élever un juge à la dignité de président; on préfère choisir un homme qui n'était qu'avocat : tant il a semblé que l'indépendance morale, la consciencieuse inviolabilité d'un juge serait effleurée , si , même dans sa
carrière, une chance d'ambition lui était ouverte , si une seule tentation lui était permise !
La loi anglaise , vous le savez , est une étude infinie , un docte chaos : point de code fait tout d'une pièce , uniforme, systématique; d'anciennes et nombreuses coutumes , une longue série de statuts , une immense jurisprudence, une procédure très-épineuse. Mais, par cela même que la législation est moins faite, la science du jurisconsulte est plus haute. L'avocat anglais est obligé de porter ses recherches dans ce vaste dédale ; aussi on vante en général son érudition. Déplus, cette habitude des pensées politiques, cet esprit parlementaire que ré- , pand la liberté de la presse, agit avec plus de forcé' sur des hommes accoutumés par devoir à méditer les lois. Les meilleurs avocats anglais réunissent, dit-on, à une grande variété de connaissances un talent remarquable pour comprendre et discuter les questions les plus compliquées du droit public.
Cependant, je ne crains pas de le répéter, telle est cette prodigieuse difficulté de la vie parlementaire , qu'il est infiniment rare qu'un avocat anglais , parvenu à la chambre des communes après un long exercice de sa profession , se place au niveau de ces hommes qui , dès l'âge de vingt ans , sont dévoués exclusivement à la vie politique.
A cette indépendance de caractère , à cette variété de connaissances que l'on reconnaît dans les avocats anglais, Erskine, le premier peut-être , joignit la pureté du goût littéraire et l'éclat de l'élocution. 11 y avait quelque chose d'un peu rude et pédantesque dans tous les monuments de la plaidoirie anglaise , jusqu'au milieu du dernier siècle. C'était une continuation de notre vieux bar-
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reau du xyi* siècle, sans la même vigueur et la même puissance. Mais Erskine est un esprit poli , classique et philosophique, pénétré de toutes les idées modernes ^ dans ce qu'elles ont eu de plus juste et de plus étendu. Si nous louons les Anglais, j'imagine qu*Erskine avait prodigieusement loué les Français. C'est un élève de Montesquieu. Les doctrines, les idées, les expressions de VEsprit des Lois éclairent et animent son éloquence, n doit à Montesquieu ce qu'il y a de plus élevé dans ses discours.
Maintenant, à cet homme d'un rare talent, il fallait des occasions. Les procès civils, les procès pécuniaires prêtent rarement à l'éloquence ; et dans les usages anglais, beaucoup de causes, même importantes pour les mœurs, se résolvent en procès pécuniaires. Le scandale a son tarif. L'indignation morale et l'intérêt romanesque aboutissent à une question d'indemnité. Cette nature de procès civils, qui forme une tache dans la civilisation et la jurisprudence anglaises , nous ne saurions même l'indiquer clairement, quoiqu'elle ait fait souvent briller l'habileté des avocats.
Restent deux ordres de débats judiciaires d'un intérêt élevé : les procès de liberté de presse , les procès politiques devant le jury. Dans les temps ordinaires, lorsque le pays est paisible, cette occasion disparsdt. Mais dans les dernières années du xvni* siècle , l'action des troubles civils de France avait un puissant contre-coup sur l'Angleterre. Ce prosélytisme ardent, premier caractère de la révolution française, cette ambition de tout renouveler, cet apostolat politique avait trouvé nécessairement en Angleterre des partisans parmi les mécontents, les spéculatifs . les réformateurs , les ambitieux , enfin toutes
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ces classes d'hommes qui , par des motifs divers , ont le désir de Tagitation et du changement. Ainsi , dans les années 1791, 1792 et suivantes, vous voyez TAngleterre se couvrir de dubs. Animés d'un esprit nouveau , ils se passionnaient pour toutes les théories de la tribune française ; ce que notre révolution pouvait avoir de violent et d'injuste , ils le voyaient en perspective à leur manière; ils le recouvraient de gloire, d'héroïsme, de liberté, et ils semblaient impatients d'appliquer les mêmes expériences à leur pays. Les anciennes idées d'émancipation catholique , de réforme parlementaire , de plaintes contre les bourgs pourris, les réclamations contre l'abus des taxes, se transformaient en déclaration des droits de l'homme. Cette puissante tribune française, qui jetait des flammes, était regardée de loin avec enthousiasme par une foule d'hommes qui commençaient à prendre en dégoût les institutions trop paisibles de leur pays. Des sociétés publiques ou secrètes s'étaient formées et correspondaient avec celles de France. Mais à cette vue , presque toute l'aristocratie anglaise , noble et commerçante , qui d'abord avait approuvé les principes de la réforme française, s'était violemment portée à l'autre extrémité ; et de même que l'on voyait des ferments de discorde et de révolution dans le peuple, on voyait dans les hautes classes, qui sont si puissantes en Angleterre, un dégoût violent, une haine injuste contre tout principe de liberté, au dehors du moins ; car l'idée ne leur venait pas d'arracher ces principes de leur propre pays. Mais ils les regardaient, en France et sur le continent, comme un danger terrible qui allait les atteindre et les dévorer; et cette violence , cet emportement injurieux qui remplit l'ouvrage de Burke , cette fureur éloquente dont il se
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passionnait au seul nom des idées que lui-même auparavant avait si souvent proclamées, ce n'est que Texpresaion de l'inquiétude mêlée de haine qui avait saisi la société anglaise et la majorité des deux chambres.
Ces institutions si favorables à la liberté , cette indépendance du jury, ce droit de pétition , cette toute-puissance du parlement n'étaient plus des sauvegardes démocratiques; c'étaient, au contraire, des appuis pour Taristocratie anglaise, et de fortes barrières contre l'esprit nouveau. Toutes les fois qu'un homme était accusé de communication avec les novateurs de France, toutes les fois que ses écrits semblaient révéler une sorte d'attrait pour les doctrines qui régnaient en France, une sorte de complicité théorique avec les auteurs de cette révolution menaçante , les jurys anglais prononçaient les verdicts les plus sévères. 11 semblait que dans ce pays, où il y a moins de magistrature officielle , chacun se faisait magistrat pour défendre cet ordre public qui se confiait à lui. Ce zèle avait ses abus , ses excès, et pouvait avoir sa tjnrannie. Les actes du pouvoir politique étaient animés de la même passion. Le parlement avait passé un bill portant qu'il existait en Angleterre une conspiration pour renverser les fondements de la société; en vertu de cet acte , plusieurs sujets du royaume étant arrêtés sans les garanties habituelles de la loi anglaise , le parlement, par un second bill , autorisa leur emprisonnement prolongé.
Voilà quelle était cette espèce de passion publique qui animait tous les esprits pour la défense de l'ordre social menacé par le voisinage et les commotions de la France. De touchants spectacles excitaient encore ces défiances et ces animosités de la peur; elles se nourrissaient de
rattendrissement pour de grandes infortunes. L'Angleterre était comme une île de refuge, ouverte à tous les hommes qui fuyaient le sol brûlant de la France , où ils avaient perdu leurs biens , leurs enfants , leurs parents immolés sur Téchafaud. Cette hospitalité envers les proscrits, cette vue journalière de leurs malheurs irritait d'autant plus contre les théories de la France. Le noble, le riche, le propriétaire anglais étaient saisis d'une crainte vindicative , moins par pitié pour les victimes que par un retour sur eux-mêmes, et sur les terribles efiets du déchsdnement populaire.
Dans cette situation, la conduite d'Erskine fut belle; il était le partisan zélé des principes démocratiques ; il était un v^hig véritable. En même temps il était attaché avec un dévouement sérieux aux principes de la monarchie anglaise et aux vérités du christianisme. Dans le bouleversement fondamental de 1793, lorsque tout avait été détruit en France, trône , mœurs, justice, religion; lorsque le christianisme avait été aboli autant qu'il peut l'être, c'est-à-dire pour peu de temps et sans successeur, l'âme d'Erskine avait partagé cette indignation qu'éprouvait Burke. Pour lui aussi , ces hommes de sang qui , à la place de la liberté, avaient établi le plus épouvantable despotisme et la plus détestable inquisition , ces sophistes absurdes et féroces qui avaient , par une apothéose doublement sacrilège , couronné la déesse de la Raison , ces hommes qui avaient envoyé sur l'échafaud tant de prêtres, de vieillards, de femmes, convaincus d*une même innocence , ces hommes qui avaient fait tant de crimes, que l'on ne peut plus ni accuser ni oublier, lui étaient odieux , exécrables ; mais en même temps il ne descendait pas à cette faiblesse de certains esprits , que
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la haine des crimes commis au nom d'une opim'un iiTite et acharne contre les principes généreux qui sont l'âme de cette opinion ; il n'allait pas , comme Burke , renier, blasphémer les premières espérances, les premières théories de la révolution française , parce qu'elles étaient tombées dans les mains de quelques hommes qui les avaient souillées et ensanglantées. Non , il restait intrépidement, l'expression n'est pas trop forte , au milieu de l'animadversion de l'esprit anglais , il restait intrépidement attaché à ces premiers principes , à ces premières eqpérances ; il était l'imperturbable défenseur de la liberté de la presse, du droit de pétition et de toutes les doctrines sacrées qui avaient fait la gloire de l'Angleterre. Au contraire, plus ces doctrines, reproduites d'abord par les immortelles réformes de l'assemblée constituante, étaient dépravées par la convention, plus il les invoquait avec force , et il croyait que c'était par la liberté qu'il fallait lutter contre la tyrannie démagogique. Son nom et son rare talent lui donnaient , à cet égard , une grande influence en Angleterre ; et lorsque , à la suite des actes du parlement, les procédures commencèrent contre ces hommes qu'on avait d'abord arrêtés arbitrairement, l'autorité morale et le talent d'Erskine étaient nécessaires pour combattre avec quelque succès nonseulement le préjugé du pouvoir, mais le préjugé national même, qui accablait les prévenus de tout le poids de la publique indignation.
Car, remarquez-le. Messieurs, la liberté dans un État forme une espèce de pouvoir collectif qui souvent déploie , pour sa propre défense , une force et une ardeur que l'administration la plus énergique et la plus concentrée ne saurait avoir. Il fallait le courage civil d'Ëi*skine IV. 16
pour lutter ('.outre c^ette unanime colère des jurés anglais empressés de déclarer coupable toute participation , même chimérique, aux théories de la France.
Une des occasions les plus importantes où Erskine obtint cette influence , c'est le procès de Thomas Hardy Cet homme s'était fait le secrétaire d'un club de réformateurs séditieux ou spéculatifs, qui correspondait avec quelques démocrates français. Il était l'ami d'Home Tooke, célèbre par ses écrits de grammaire et ses pamphlets politiques. Arrêté d'abord en vertu d'une loi d'ex- (îeption rendue par le parlement contre diverses sociétés politiques, Thomas Hardy, après une détention assez longue, fut traduit avec plusieurs autres devant le jury. On produisait contre Thomas Hardy des pièces nombreuses , des lettres aux affiliés du club , des plans de réforme politique et une chanson séditieuse. Il avait, en effet, beaucoup écrit, beaucoup parlé ; mais, enfin, il s'agissait de savoir si cet homme était criminel de haute trahison au premier chef, s'il avait conspiré, s'il avait pu conspirer le renversement de la constitution anglaise et la mort du roi d'Angleterre, s'il méritait de perdre la tête, parce qu'il avait été absurde dans quelques-ims de ses écrits, et qu'il avait reçu des confidences coupables ou folles. Telle était la cause qu'Erskine entreprit de défendre. Son plaidoyer est un chef-d'œuvre dans le système de la défense moderne : rien n'est donné à la passion ; ce ne sont pas là des juges comme les juges de l'antiquité , dont l'orateur effraie , bouleverse l'esprit , et contre lesquels il emploie tous les ressorts des passions humaines.
Non ! la vérité , l'évidence , le respect scrupuleux des institutions anglaises, la libellé, l'intérêt de l'Angle^-
terre, voilà les seuls arguments d'Erskine. Il n'essaie pas un moment d'émouvoir ou de passionner ses juges, ou du moins il ne leur présente que cette noble, cette pure passion de la vérité cherchée pour elle-même, cette Joie de l'évidence qui absout , ce doute religieux , ce doute sacré dans le cœur du juré, toutes les fois que la plus manisfeste conviction ne vient pas Tassaillir de sa lumière.
Nous ne pouvons suivre ici l'admirable méthode qui préside à ce discours , ni retracer l'art infini de l'orateur pour discuter les charges, apprécier les témoignages, combattre les préjugés , atténuer enfin la terrible présomption qui naissait des hills du parlement. C'est le chef-d'œuvre d'une dialectique sincère et convaincante.
En combattant les alarmes excessives qu'inspirait la révolution française , il ne veut pas cependant trop rassurer son pays. Il promène aussi ses regards sur les trônes ébranlés ; mais il fait sortir de ce spectacle des conseils de modération et de liberté pour l'Angleterre. D invoque au secours de l'accusé ce qui faisait son péril , et s'arme des désordres et des violences de l'anarchie , pour le recommander à la protection des lois anglaises , si favorables aux accusés. Rien de plus vrai , de plus élevé que ce mouvement d'éloquence :
A l'époque où d'autres nations sont prêtes à renverser leur gouvernement , que votre sagesse fasse sentir aux sujets britanniques l'excellence du nôtre : tirons le bien du mal. Les habitants dispersés de tous les lieux du monde fuiront vers nous comme vers un asile sacré; chassés de leur patrie pour n'avoir pas cédé à des réformes nécessaires , victimes de leur folle obstination à soufiQrir que la corruption suivit son cours jusqu'à la
ruine entière de la société, en touchant nos rivages, iIs(*>onnaîtront le prix de la sécurité et quelles sont les lois qui la donnent; ils liront ce jugement, et votre décision fera palpiter leurs cœurs; ils se rediront l'un à Tautre, et leur voix retentira jusqu'aux extrémités de la terre : Puisse la constitution anglaise durer à jamais! c'est le sanctuaire encore subsistant des opprimés! Ici, et seulement ici, le sort de l'homme est en sûreté. L'autorité, établie pour les fins de la justice, peut s'armer contre elle ; la chambre des communes elle-même peut rendre une déclaration qui préjuge le crime ; on peut employer toute espèce d'artifices pour tromper les opinions du peuple : ce qui, dans un autre pays, serait la perte inévitable de l'accusé, dans celte Angleterre libre et éclairée, ne fera pas tomber un cheveu de la tête do l'innocent. Le jury fixera ses yeux sur la loi comme sur l'étoile polaire qui doit le diriger ; il ne voudra pas , dans sa prudence, donner l'exemple du désordre, et prononcer un verdict de censure contre l'autorité; mais, d'une autre part , il ne se fera pas l'instrument d'un sacrifice politique; il délivrera un homme innocent et sincère des pièges de l'injustice. Quand votre verdict sera prononcé , tel sera le jugement du monde ; et si, purmi nous-mêmes, il se trouvait quelques hommes ennemis du gouvernement , rien ne sera plus capable de regagner leurs cœurs. Ils diront : Si nous avons perdu notre juste influence dans le parlement , il nous reste encore une ancre de miséricorde pour retenir le vaisseau au milieu des efforts de la tempête ; nous avons encore , grâce à Dieu , une bonne administration de la justice, appuyée sur l'indépendance des juges, sur les droits des jurys et sur l'intégrité d'un barreau prêt, dans tous les temps et en toute occasion , à se porter en avant pour la défense du dernier homme de l'Angleterre traduit en jugement devant les lois du pays.
Une portion nombreuse du public témoignait un vif intérêt à raccusé , et n'éprouvait pas , pour les doctrines de la révolution française , la même haine que Taristo-
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cratie anglaise. L'éloquence d'Erskine, toute ^^'ave et modérée qu'elle était , enflamma les esprits ; le calme de Taudience fut troublé ; ce mouvement sr communique au dehors; un peuple immense s'était amassé aux portes; une sorte de sédition d'enthousiasme avait commencé. Alors Erskine eut un des plus beaux triomphes qui puissent être réservés à Thomme de bien éloquent. Les juges le pressèrent d'aller lui-même apaiser cette foule menaçante; il sortit, harangua le peuple, l'engageant à se confier à la justice du pays , et lui rappelant avec gravité que la sûreté de tout Anglais reposait à l'abri des lois inestimables de l'Angleterre , et que tout effort pour intimider et violenter ces lois, non-seulement serait un aflront à la justice publique , mais un danger pour la vie des accusés.
Cette foule immense se dispersa , et un silence respectueux succéda tout à coup à cette conmiotion qui épouvantait la ville de Londres.
Quand le calme fut entièrement rétabli , les jurés prononcèrent leur verdict de non coupable. Mais , chose digne de remarque , et qui honore doublement le sage patriotisme d'Erskine , en sauvant la vie d'un accusé , il servit la paix publique. Ce débat solennel , cette défense si ferme et si heureuse de quelques hommes que la conscience même de leurs complices ne pouvait trouver entièrement innocents, ce grand exemple de l'indulgente équité des lois anglaises devint , comme Erskine l'avait éloquemment prédit , une salutaire leçon et une espèce de manifeste sur l'excellence de la constitution attaquée par les réformateurs. Cette fièvre de nouveautés s'arrêta. Les procès criminels cessèrent; et une justice tellement impartiale, qu'elle rendait à la liberté dos
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hommes dénoncés par un bill du parlement, et à demi convaincus , satisfit et calma le pays, plus que toutes les rigueurs légales ne l'auraient effrayé.
Ce beau succès éleva très-haut la réputation et la popularité d'Erskine. Une autre cause célèbre vint Taug-* menter encore. Vous savez, Messieurs, que Thomas Payne, d'abord apologiste zélé de l'émancipation des États-Unis, puis partisan outré de toutes les réformes, ayant passé en France, y devint membre d'une assemblée trop fameuse. Il avait publié , sous le titre de Droits de l'homme, une véhémente réfutation de l'ouvrage de Burke. Tous les principes de la souveraineté populaire, toutes les doctrines les plus hautaines de la démocratie, étaient exposés dans cet ouvrage avec une sorte de rudesse violente et familière.
Cependant , lorsque son livre fut dénoncé , Erskine vit dans cette cause le principe de la liberté de la presse à défendre.
Ce principe veut que le délit, et non Terreur, soit puni. Les théories générales , les abstractions politiques, même les plus téméraires et les plus fausses, lorsqu'elles n'offrent pas le caractère direct de la sédition et de l'outrage , ne tombent pas dans le domaine de la loi : car si la loi proscrivait le paradoxe , elle menacerait bientôt même la pensée. Telle était depuis longtemps la maxime des Anglais. Mais l'exemple terrible de la France , ces théories traduites si vite en attentats et en crimes, cette intime alliance du système et de l'action avaient puissamment réagi sur la doctrine des jurisconsultes anglais : et à la vue du bouleversement de ce grand pays , dans la terreur d'un danger semblable , ils invoquaient la condamnation des doctrines, comme celle des crimes.
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Knkine, résistant à cette prévention de l'inquiétude publique, se présenta pour défendre le livre de Thofnas Pa3rne , dont ii ne partageait point les opinions.
Malgré l'autorité morale et le rare talent d'Erskine , malgré l'adresse de sa défense et l'art avec lequel il r^roduisait les passages analogues des plus célèbres publicistes et de Burke lui-même , qui , dans des temps plus paisibles, avait énoncé les mêmes théories de liberté trouvées si coupables dans Thomas Payne depuis que la France avait tenté de les mettre en œuvre , le livre de Payne fut condamné tout d'une voix.
Dans les rangs mêmes d'une portion des whigs , le ïèle d'Erskine et sa défense des Droits de Vhomme furent firappés de défaveur. Depuis longtemps chancelier du prince de Galles , protecteur-né de l'opposition légale , il perdit cette charge qu'il avait méritée par une longue fidélité politique.
Ici , Messieurs , vous allez juger , par un fait moins connu , le caractère moral et la conscience religieuse d'Erskine.
Erskine avait défendu , au prix de sa fortune et de ses alliances politiques, la cause de Thomas Payne, c'està-dire le droit illimité de discussion politique.
Deux ans après , un nouvel ouvrage du hardi démocrate est publié en Angleterre. Après avoir attaqué par ses audacieuses théories le principe des monarchies européennes,ThomasPayneattaquaitle christianisme. Absent, et protégé par une déplorable élévation , il était à l'abri des coups de la justice anglaise ; son livre seul pouvait être atteint par la vindicte publique. L'accusation de ce livre était une profession de principes , et non pas une attaque contre l'auteur lui-môme. Ce même Erskine ,
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qui avait réclamé , en défendant le livre des Droits de l'homme , la liberté absolue de la discussion politique , attaqua l'abus de la discussion religieuse.
Ici , remarquons en passant les procédés de la loi anglaise. Le livre de Thomas Payne circulait. Le grand jury , c'est-à-dire la chambre d'accusation , formée des principaux propriétaires , déclare qu'il y a lieu de poursuivre l'ouvrage. Erskine alors publie ^n discours à l'appui de la poursuite, en son propre nom, et conmie citoyen anglais. Il y reconnaît que toute discussion générale, abstraite, des principes d'un culte, doit être libre, qu'elle résulte de la liberté même de la presse ; mais que toute diffamation violente et injurieuse d'un culte doit être interdite et punie. J'aime à faire connaître cette doctrine d'un esprit supérieur, parce que dans plusieurs occasions, et par quelques absolutions éclatantes, la sagesse des tribunaux français l'a reproduite et consacrée.
Permettez-moi de vous citer la fin de ce plaidoyer mémorable ; rien ne montre mieux ce caractère de l'orateur, qui n'est pas l'accusateur officiel ou le défenseur intéressé de toutes les causes, mais une personne indépendante, ayant sa conviction, sa foi, son autorité morale :
Messieurs, il est encore une considération, une seule qu'il m'est impossible d'omettre , parce que j'avoue qu'elle m'affecte profondément. L'auteur de ce livre a écrit avec force en faveur de la liberté publique ; et cette dernière production que j'accuse a été, pour ce motif, plus promptement répandue, surtout parmi c^ux qui s'étaient attachés à ses premiers ouvrages. Cette circonstance, Messieurs, rend une attaque publique, de la part d'un tel écrivain, contre toute religion révélée, infiniment plus
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dangereuse. Le sentiment religieux et moral du peuple anglais est Tancre de salut qui peut maintenir TÉtat au milieu des tempêtes qui agitent aujourd'hui le monde. Si la masse du peuple était détournée des principes de la religion , fondement de cette humanité et de cette bienveillance qui a été si longtemps notre caractère national , au lieu de m'associer, comme je Tai fait plusieurs fois , à des plans de réforme politique , je fuirais dans le coin le plus reculé du monde pour éviter de telles agitations , et je supporterais non-seulement les abus et les imperfections qui se mêlent à notre sage gouvernement , mais le plus mauvais gouvernement de la terre, plutôt que d'aller entreprendre une œuvre de réformation avec une multitude affranchie de tous les liens du christianisme , et qui n'aurait d'autre idée de l'existence de Dieu que celle qu'on peut recueillir de l'observation de la nature, comme l'entend M. Payne, sans promesse de récompense à venir, pour animer le bon à la poursuite glorieuse de la prospérité humaine , sans menace de châtiment pour effrayer le méchant qui voudrait la détruire à sa naissance.
Je n'ai pas d'objection à la controverse la plus étendue et la plus libre sur les points fondamentaux de la religion chrétienne; et quoique la loi ne le permette pas , je ne redoute point les raisonnements du déiste contre l'existence du christianisme même, parce que , suivant les paroles de son divin^auteur , s'il vient de Dieu, il survivra. Je ne redoute pas un livre de raisonnements; mais je ne saurais souffrir un livre d'outrages, etc., etc.
Messieurs, je ne puis finir sans exprimer ma vive douleur de toutes les attaques essayées contre le christianisme par des écrivains qui se donnent pour les premiers promoteurs des libertés civiles du monde. Sous quels autres auspices que ceux du christianisme les libertés du monde, autrefois perdues, ontelles été reconquises? Quel autre zèle que celui des chrétiens fervents a consacré les libertés anglaises ? Et même , de nos jours, sous quelle autre sanction la liberté et le bonheur sontils répandus dans les régions les plus éloignées de la terre?
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Quelle œuvre de civilisation , quelle grande communauté sociale cette sauvage religion de la nature a-t-elle jamais établie? Nous voyons, au contraire, les peuples qui n'ont eu pour se diriger d'autres lumières que celles de la nature, enfoncés dans la barbarie , ou esclaves sous des gouvernements arbitraires , tandis que, sous la dispensation chrétienne, le monde avanoe lentement, mais toujours plus éclairé à chaque pas , selon les prophéties de TÉvangile, et marchant, je le crois, pour dernier terme, vers un bonheur universel et éternel. Chaque génération de la race humaine ne voit se dérouler qu'un petit nombre d'anneaux de cette chaîne mystérieuse ; mais en faisant chacun notre devoir dans la condition qui nous est départie , nous sommes sûrs de remplir l'objet de notre existence. J'en ai la confiance , vous ferez le vôtre aujourd'hui.
Noble et touchant langage ! Un préjugé ou un faux prétexte semble supposer que les doctrines de libertés sont ennemies de ces principes qu'Erskine vient d'exprimer avec tant de force et d'éloquence; mais c'était, au contraire , dans l'alliance intime du sentiment religieux et de l'esprit de liberté que l'éloquent orateur trouvait à la fois la force et le pathétique de ses raisonnements. Sans cesse vous le verrez , dans ses discours, s'adresser non pas simplement à la justice, à la probité , mais à ce qu'il appelle le christianisme des jurés.
Cette union des idées de perfectibilité sociale et des principes du christianisme caractérise le talent d'Erskine. Elle est pour lui la source d'un pathétique grave et doux. C'est le Fénelon des avocats. Au milieu de l'âpreté des discussions judiciaires, encore exaspérées par les animosités politiques , Erskine , philanthrope et chrétien , porte une sorte de sérénité persuasive. Il est au premier rang de ces vrais apôtres de l'humanité qui , en Angle-
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terre, ont eiq[>uyé sur I*esprit de rËvangiie toutes les idées de réforme* et de liberté politique.
FwloDs encore de procès , Messieurs. Ce n*est plus cette âoquence tempérée d'Erskine dont je vais vous occuper. D s'agit d'une cause singulière qui fut pUidét avec toute la vivacité du sarcasme.
L'accusé était un émigré firançais , écrivain politique, qui, loin de son pays, vivait du travail assidu de sa plume, et fiûsait à Londres un journal violent et satirique. La partie plaignante était le général de l'armée dltalie, le conquérant passager de l'Egypte , le premier consul de la république française, dans la suite empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin.
C'était sans doute un remarquable hommage à la puissance des lois anglaises, que ce recours porté devant un jury étranger par le vainqueur de l'Europe , par l'homme qui , en France même, avait détruit l'action politique du jury et l'indépendance de la presse.
La plainte avait pour objet une ode satirique publiée dans V Ambigu, journal de Pelletier, et divers morceaux oh Ton insinuait , par des allusions historiques , qu'un usurpateur n'avait pas de droit à la vie plus qu'au trône, et que le courage de qui voudrait le tuer serait un acte de justice publique.
Vattomey général exposa l'accusation dans un plaidoyer qui se compose surtout de citations. Avec un zèle médiocre pour le plaignant, il n'eut pas de peine cepen-
^ On n'a point parlé ici du plaidoyer mémorable d*Erskine pour Hatfleld. Cité et analysé dans un ouvrage de madame de Staei, ce discours est trop connu.
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(tant à établir le délit d'outrage et de provocation au meurtre.
La défense de Pelletier avait été recherchée, demandée par un orateur du plus beau talent , sir James Mackintosh , qui d*abord avait vivement approuvé les principes de la révolution française , et les avait défendus contre Burke , dans un livre intitulé : Vindiciœ gallicanœ, ou Apologie de la révolution française et de ses admirateurs anglais. Bientôt après , indigné des attentats de la révolution victorieuse , Mackintosh avait modifié ses premières opinions, s'était rapproché de Burke et du gouvernement. C'est lui qui, dans la suite, a rempli de grandes fonctions judiciaires à Bombay dans rinde , et y a fait respecter et chérir le nom anglais. Il a depuis revu son pays , et reparu avec éclat dans les rangs de l'opposition. C'est une imagination brillante et facile animée par un cœur généreux. C'est un défenseur et un ornement du parti de la liberté , un de ces hommes qui ont réclamé avec éloquence l'émancipation catholique, et lutté contre l'esprit militaire et despotique de lord Castelreagh. Mackintosh , homme de lettres et de goût autant qu'il est orateur politique , promet depuis longtemps une histoire du règne de Georges III ; mais il semble que cette facilité heureuse de la tribune ne le suive pas dans le cabinet, et qu'il ait moins d'ardeur pour écrire que de talent pour parler.
Pour un tel orateur, dans tout l'éclat de la jeunesse et du talent , c'était une heureuse fortune de faire indirectement comparaître devant un jury anglais le vainqueur de l'Europe , et de lui répéter, par le privilège de la défense, à peu près les mêmes choses dont il se plaignait.
Si ce plaidoyer de Mackintosh n'était qu'un pamphlet contemporain, je ne vous en parlerais pas. Mais un homme si distingué ne pouvait se borner à ce facile mérite. De hautes considérations , des vues sages et élevées sur la liberté politique et sur la longue crise de l'Europe se mêlent à l'amertume habile de son discours. Ce n'est pas simplement l'ouvrage d'un orateur; on sent le publiciste et l'ami sincère de son pays.
L'art oratoire , que je suis bien loin de refuser aux Anglais, et que je trouve , au contraire, si remarquable sous la simplicité de Pitt ou de Fox , n'est nulle part plus brillant et plus pompeux que dans ce plaidoyer. C'est un travail classique pour l'élégance. On reconnaît un écrivain paré, jusqu'au luxe, de tous les ornements de l'éloquence antique, mais éloquent lui-même.
Mais ce qui me frappe surtout , et ce que je préfère , c'est le point de vue élevé auquel l'orateur ramène tout le débat. Le premier consul était peu favorable à la liberté de la presse. Il ne la souffrait pas chez lui ; il la détruisait ailleurs. A la marche qu'il suivait, on pouvait croire que successivement il s'emparerait de tous les États de l'Europe; et comme il établissait son gouvernement et ses principes dans tous les pays dont il s'emparait , insensiblement il n'y aurait pas eu dans le monde un lieu où la parole eût été libre plus qu'à Paris. Il était jeune, vivant de cette vie puissante , infatigable, qui pouvait suffire à tant d'entreprises et user la résistance de tant de peuples. A la vérité, il y avait une paix provisoire entre la France et l'Angleterre ; mais le sentiment , l'instinct de l'Europe était la longue durée de la guerre. Malgré la confiance que les Anglais avaient dans leur tle , dans leurs vaisseaux , dans leurs lois, dans
leur liberté, dans leurs anues, en songeant à cette guerre viagère qu'ils avaient devant les yeux , plus d'une inquiétude pouvait les saisir. C'est à cette crainte naturelle que s'adresse Mackintosh: il montre que, par les victoires de la révolution , la liberté avait beaucoup perdu en Europe ; que tant de petits États , autrefois protégés par la tolérance des rois, Genève, la Suisse, la Hollande, où la liberté de la pensée et de la presse se conservait au moins comme un objet de commerce, n'existaient plus, et qu'elle n'avait plus que l'Angleterre. Ce n'était pas là un argument d'avocat , mais une prévoyance de publiciste qui devait être partagée par l'auditoire.
Ces faibles États, dit-il , ces monuments de la justice de l'Europe, l'asile de la paix, de l'industrie, des lettres, les tribunes de la raison publique et le refuge des innocents opprimés et de la vérité proscrite, ont péri avec ces anciens principes, qui étaient leur unique sauvegarde. Ils ont été engloutis par cette terrible commotion qui a ébranlé les lieux les plus reculés de la terre; ils sont détruits; ils ont disparu pour jamais.
Un seul asile de libre discussion est encore inviolable , il est encore un petit coin de l'Europe où l'homme peut librement exercer sa raison sur les plus graves intérêts de la société , où il peut hardiment publier son jugement sur les actes des plus orgueilleux et des plus puissants despotes. La presse anglaise est libre encore ; elle est gardée par la libre constitution que nous ont transmise nos aïeux ; elle est gardée par les cœurs et les bras des Anglais. Et je n'hésite pas à dire que si elle doit succomber, elle ne succombera que sous les ruines de l'empire britannique. C'est une imposante considération, Messieurs; tout autre monument de la liberté européenne a péri ; cet ancien édi6ce , élevé par la sagesse et la vertu de nos pères, est encore debout; il est «debout, grâce à Dieu , solide et entier; mais il est debout seul , et de toutes parts entouré de ruines. Dans ces
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droonstanceà extraordinaires , je le répète , je dois considérer ce débat comme le commencement d'une longue suite de luttes entre le plus grand pouvoir du monde et la seule presse libre qui subsiste en Europe ; et j'ai la confiance que vous vous considérerez vous-mêmes comme les sentinelles avancées de la liberté , ayant aujourd'hui à soutenir le premier combat que le droit de libre discussion livrera contre le plus formidable ennemi qu'il ait jamais rencontré.
Après une longue et vive discussion plus injurieuse qu'historique, Forateur revenait encore à ce premier argument :
Devant cette cour où nous sommes réunis , Cromwell renvoya deux fois l'auteur d'une satire contre sa tyrannie , pour le faire convaincre et punir comme libelliste; et dans cette cour, presque à la vue de Téchafaud dégouttant du sang de son souverain , sous le cliquetis des baïonnettes qui avaient chassé le parlement avec outrage , deux jurys successifs délivrèrent le courageux satirique et déboutèrent le procureur général de l'usurpateur. Alors même , Messieurs , quand toute loi et toute liberté étaient foulées aux pieds d'un brigand militaire; alors même , quand cette infortunée contrée , triomphante au dehors , mais esclave au dedans , ne voyait d'autre avenir qu'une longue succession de tyrans, montant au trône à travers les meurtres; alors même l'indomptable esprit de la liberté anglaise survivait dans les coeurs des jurés anglais; cet esprit, je m'en fie à Dieu, n'est pas éteint ; et si quelque moderne tyran espérait , dans l'ivresse de son insolence, intimider un jury anglais, il lui dirait : v Nos ancêtres ont bravé les baïonnettes de Cromwell ; nous ne craindrons pas les tiennes. » Contempsi Catilinœ gladios; non periimescam tuos.
Si nous sommes condamnés à la cruelle punition de survivre à notre patrie ; si , dans les conseils impénétrables de la Providence , cet asile privilégié de justice et de liberté , ce noble ou-
vrage de la vertu et de la sagesse humaine, est destiné à la ruine , ce qui , je le dis sans préjugé national , serait le coup le plus dangereux pour la civilisation , au moins emportons avec nous, dans notre triste exil^ la consolation de n'avoir pas violé les droits de l'hospitalité; de n'avoir pas arraché de Tautel le suppliant qui implorait protection ,. victime volontaire de sa loyauté et de sa conscience.
Le procureur général reprit la parole avec beaucoup de force et de simplicité. Il cita surtout les passages qui , en rappelant les noms de César et de Romulus , avaient eu pour objet d'exciter à l'imitation d'un assassinat.
Je crois, dit-il , que, pour l'acquit de mon devoir, il m'est impossible de ne pas établir que de tels écrits ont , relativement aux magistrats d'une contrée étrangère, une tendance odieuse et meurtrière. Je crois que vous aussi , pour l'acquit de votre devoir, sans souvenir du passé , sans crainte d'aucune injure à venir, vous devez rendre la justice rigoureusement. Votre verdict doit réprouver tout projet de meurtre et d'assassinat. Considérez combien de tels projets seraient dangereux s'ils n'étaient pas déshonorés et découragés dans ce pays libre ; car ils peuvent exciter des représailles qui porteraient sur les têtes qui nous sont les plus chères et les plus respectables. Messieurs , j'ai la confiance que votre verdict fortifiera les relations par lesquelles les intérêts de cette contrée sont liés à ceux de la France, et qu'il fera éclater dans tous les lieux du monde la conviction de la pureté de la magistrature anglaise, et de l'impartialité de toutes ses décisions.
Les jurés déclarèrent Pelletier coupable. Mais, quelques mois après, la guerre éclata de nouveau entre la France et l'Angleterre; et le plaignant, qui avait dû être médiocrement satisfait de toute cette procédure , de toute cette plaidoirie, et qui, sans doute, en se faisant tra-
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duire le discours de Mackîntosh , s'était impatient^} de voir un avocat si hardi contre un conquérant , eut recours aux armes au lieu des tribunaux ; et à la journée d'Austerlitz , et à quelques autres journées , il obtint sentence contre la liberté de l'Europe. ( Applaudissements. )