CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON
Dernières considérations sur l'éloquence politique des Anglais. — Côté moral de cette éloquence. — Influence de la tribune sur le progrès social et le triomphe des principes de tolérance et d'humanité. — Abolition de la traite des noirs. — Rôle de M. Pitt dans celte grande question. — Commencement de l'émancipaiion catholique. — Autre point de vue sous lequel apparaît M. Pitt. — Sa situation et son caractère dans la grande guerre de l'Europe. — Sa retraite momentanée des afiaires. — Sa rentrée au pouvoir; sa mort. — Courte administration de M. Fox. — Disparition successive des hommes les plus célèbres du parlement.
Messieurs,
Il me reste à résumer et à finir l'histoire de la tn bune anglaise dans le dernier siècle et jusqu'aux com mencements du nôtre. II faut voir vieillir et mourir ces hommes dont nous avons entendu les premières paroles. Ce n'est point , Messieurs , par une partialité étrangère que je prolonge cet examen ; mais , je vous l'ai dit , j'éprouve une impuissance absolue à retracer ici les horribles et grands spectacles de la France dans les convulsions de la terreur.
Quelque chose de trop violent, de trop sanguinaire est attaché alors à la parole; ce n'est plus de l'art ou du
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génie ; c'est un protocole de meurtre , souvent absurde autant que féroce.
Aucun des instruments naturels du raisonnement et de la persuasion n'est plus en usage ; on est hors de la loi du bon sens, comme de Thumanité. Les contradicteurs sont frappés de mort ; les persécuteurs, les oppresseurs de la parole sont tués à leur tour : la tribune est l'escalier de Téchafaud. Il v a dans cette terrible loterie de vengeance et de mort , dans cette peur implacable qui fiiit tant de victimes, un état de société si extraordinaire que l'on ne peut en tirer d'exemple pour un autre temps. Les âmes forcenées par la haine ou le péril étaient montées à un langage qui devient ailleurs presque incompréhensible, et parait froid à force de fureur. L'histoire, l'histoire expressive et morale peut sans doute trouver là d'énergiques tableaux , de solennelles instructions. Au milieu du tumulte de ce grand peuple, de cette marche impétueuse aux frontières , de ce choc des factions intérieures , elle peut faire retentir, comme un cri d'alerte et de mort, la voix de cette tribune sanglante. Mais que signifierait cette voix , isolée du récit complet des événements ?
Au contraire, lorsque la société gouvernée par la tribune , agitée par elle , est cependant régulière et forte , lorsqu'elle vous offre cette puissance morale de l'homme sur l'homme, sans que la force matérielle et brutale vienne intervertir l'action de la pensée , alors l'étude des monuments de l'éloquence est instructive , féconde ; elle est l'histoire même ; elle en est du moins la plus belle partie. Ce n'est pas ma faute si cette condition se retrouve surtout en Angleterre. Protégés par leurs vaisseaux , par leur île, par leur liberté, contre la victorieuse
contagion îles principes de la révolution française , les Anglais, attentifs aux bouleversements de l'Europe, présentent, dans les fortes et paisibles délibérations de leur parlement, un des plus grands spectacles de la civilisation moderne. La parole y paraît habile et prévoyante. Elle éclaire, elle contient, elle gouverne. Que si Tégoïsme des Anglais semble exploiter avec un art profond les malheurs des autres peuples, si, après avoir ameuté les rois , dans cette guerre qu'ils alimentent avec le sang de l'Europe et les trésors de Tlnde , ils se retirent loin de l'incendie qu'ils ont allumé; en morale , en politique nationale , on peut s'en indigner. Mais si vous cherchez un exemple des forces de l'esprit humain, telles qu'elles se manifestent et se développent dans un £tat libre , sans anarchie , nul spectacle plus imposant , nul mélange plus remarquable d'habileté et de puissance ne peut attacher les méditations de l'historien , de l'orateur, du citoyen. L'action de l'éloquence sur une société politique est là, sous la forme qui convient à nos temps modernes. C'est une leçon applicable; c'est l'image d'un gouvernement libre et régulier.
Je m'arrête donc , Messieurs , à ce sujet. Combien d'importantes leçons viennent là se mêler, pour nous , à des souvenirs qui contristent le sentiment national I La politique, d'ailleurs, n'y paraîtra pas toujours égoïste et cruelle dans son habileté. Nous y retrouverons aussi les traces de ce progrès social qui naît de la liberté même.
Si quelque chose ajoute au prix de ces gouvernements libres et publics, appuyés sur la tribune, et qui s'adressent à l'intelligence éclairée des hommes, c'est que, dans la lutte des passions contemporaines , au milieu des vues ambitieuses et intéressées que cette politique ne se re-
fîise pas plus que les autres , il y a cepeudant toujoui's qudque but honorable qu'il faut avouer, qu'il faut poursuivre aux yeux du monde. C'est une expiation que la publicité exige du pouvoir dans les Ëtats libres ; c'est un hommage , c'est une dette que la politique de tribune paie à la conscience humaine. Tout gouvernement libre a souvent besoin d'être un gouvernement moral ; tout goovemement dont les desseins sont annoncés et débattus à haute voix , fût-il ambitieux , injuste , a besoin de donner quelque satisfaction à l'humanité , et de proclamer, d'accomplir quelque réforme sage et généreuse. Dans un gouvernement où tout est public , où tout est discuté et librement contredit , il n'est pas possible que l'intérêt, la cupidité, ou même les préjugés d'un patriotisme étroit et égoïste , soient exclusivement entendus, et que la vérité, la justice n'aient pas leur heure et leur jour.
Voyez cette Angleterre si profondément passionnée pour ses intérêts propres, et qui les comprend si bien; cette Angleterre ambitieuse par nécessité (car son existence est liée inséparablement à sa grandeur; elle a besoin de dominer les mers pour être en sûreté chez elle) : à diverses époques sa tribune a proclamé des maximes généreuses, cosmopolites, qui semblaient contrarier sa politique. D'abord l'intérêt, le préjugé populaire, l'égoïsme mercantile luttaient contre cette nouveauté , la repoussaient , la reléguaient parmi les rêves de la philanthropie ; puis l'action de la publicité , quelques voix éloquentes , quelques ambitions habiles qui s'emparaient de cette vérité , quelque circonstance heureuse qui la rendait moins redoutable pour le préjugé ou l'intérêt du pays , la faisaient insensiblement dominer
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dans les esprits, et finissaient parla réaliser dans l«t lois.
A la fin du dernier siècle, vous voyez fermenter, au milieu de l'Angleterre , de nouvelles idées de philanthropie tolérante et libérale , que l'on croyait opposées aux intérêts les plus directs du gouvernement et du public anglais.
L'une de ces réformes , c'était l'abolition du trafic d$$ noirs, auquel l'Angleterre se livrait sans scrupule depuis tant d'années; l'autre, c'était l'émancipation des catholiques, ce grand acte qui vient de s'accomplir sous nos yeux, après deux siècles de tyrannie, et cinquante ans de réclamations inutiles. La traite des noirs, l'Europe chrétienne, l'Europe civilisée, l'Europe philosophique avait laissé subsister cette barbarie ; et le progrès môme de la marine et du commerce n'avait fait que l'accroître. Quelques réflexions mordantes et profondes de Montesquieu, quelques épigrammes humaines de Voltaire, quelques véhémentes déclamations de Raynal n'avaient point effacé cette honte de la civilisation moderne. Elle se maintenait puissante et protégée; elle s'appuyait sur les préjugés de l'intérêt, les plus enracinés de tous. La traite des noirs semblait indestructible. Nul pays, comme a dit quelque part M. Pitt, n'avait mis plus avant quê V Angleterre la main dans ce crime; et cependant telle est la mauvaise action commune à tout un peuple, tel est le crime lucratif, dont l'abolition fut obtenue par la tribune anglaise, vers la fin du xvin« siècle.
Ici , Messieurs , avant de livrer vos âmes aux impressions que doit exciter le langage des orateurs qui préparèrent cette amélioration dans le sort d'une partie de l'espèce humaine, il faut discuter une objection. On a
dit : Cette philanthropie de TAiigleterre était un calcul d'intérêt, un instrument de guerre et de destruction. Lorsque , du milieu des troubles de la France, quelques flammèches de ce feu terrible qui embrasait la métropole furent tombées sur Saint-Domingue, lorsque de toutes parts la révolte éclatait contre les blancs, les Anglais, impitoyables jusqu'alors, s'avisèrent d'une tardive humanité. Pour offrir un motif de plus aux meurtriers, pour compléter et rendre irrévocable la perte de cette malheureuse colonie de Saint-Domingue , dont ils enviaient l'ancienne prospérité , ils se donnèrent le facile mérite de proclamer la destruction de l'esclavage, l'égalité des races, l'émancipation des noirs, la proscription d'un commerce impie, sacrilège. Ils furent humains à la vue du Cap incendié , et pour la ruine des malheureux colons échappés aux premiers coups des nègres , dont la fureur se ranima par l'hypocrite sanction que la sage Angleterre semblait donner à leurs vengeances.
Il serait triste , Messieurs , qu'une de ces belles actions que je n'attribue pas au génie propre d'un peuple, mais à la puissance salutaire de la publicité , il fallût la rayer des annales de l'Angleterre, et l'expliquer seulement par un odieux calcul.
Là , comme ailleurs peut-être , une part de mal s'est mêlée à un grand bien ; là, comme souvent dans le cœur de l'homme , un mauvais motif s'est caché dans le coin d'une belle action ; mais imputer tout à la perversité d'un calcul inhumain , je ne puis l'admettre.
N'oublions pas , Messieurs , l'esprit général du dernier siècle , et son caractère dominant sous ses formes diverses. Bien que la France , dont j'ai si soigneusement retracé l'influence, ait une part incalculable dans le re-
nouvellement du monde à cette époque , bien que cette philosophie, d'abord sceptique, puis ardemment philanthropique de la fin du XYin** siècle , ait agi dans le monde entier, son action n'était pas unique. Une autre force , que la France ne soupçonnait pas assez , qu'elle croyait avoir abolie , se conservait encore : c'était celle du* christianisme libre. A peine les colonies anglaises avaient-elles échappé au joug de la métropole, à peine ces riches et puissantes contrées étaient- elles devenues maîtresses d'elles-mêmes, assujetties seulement à l'Évangile et à leurs assemblées nationales, qu'un nouveau principe de progrès , de réformation morale , se développa dans les âmes. Les quakers, cette secte que l'on voit poindre au milieu de la révolution de Cromwell , et dont il ne fit rien , parce qu'ils n'étaient pas des hommes de révolution sanglante, ces quakers, dès longtemps transplantés dans l'Amérique, et profitant de l'émancipation qui venait d'être conquise par elle, firent entendre avec plus de force les pures maximes de l'Évangile , si longtemps méconnues par le monde chrétien.
Dans les États de l'Amérique du Sud, ils réclamaient l'abolition de l'esclavage des noirs. Faisant ce que les prédicateurs ne font pas toujours, ils commencèrent par eux-mêmes la réforme qu'ils conseillaient aux autres. Les colons de la Virginie attachés à la secte des quakers afiranchirent leurs esclaves.
Cet exemple rapporté en Angleterre eut, dès les années 1784 et 1786, une singulière influence sur les esprits et sur les mœurs. La secte des méthodistes, qui commençait à s'élever, adopta vivement l'espérance d'une amélioration pour le genre humain et d'un grand acte de justice. Des foules de pétitions furent adressées au
parlement ; des prédications éloquentes retentirent dans les temples ; deux universités , celles d'Oxford et de Cambrige, jusque-là séparées par une violente opposition politique , se réunirent pour demander d'une voix commune rinterdiction d'un trafic odieux.
Veuillez remarquer ces dates, qui sont une apologie de TAngleterre. Dès Tannée 1786, avant qu'on pût prévoir l'incendie de Saint-Domingue, avant la grande commotion qui ébranla la France, l'abolition de la traite des noirs était une doctrine, une espérance chère aux philanthropes anglais. C'était ce que réclamaient les hommes pieux, les sectaires ardents, les esprits élevés, les spéculatifs, tous ces amis de l'humanité qui marchent eu avant, blâmés d'abord, et, plus tard , suivis de la foule.
En 1789, cette demande prit un caractère plus pressant , plus grave. Un homme de bien qui doit être aimé de toutes les nations, et pour lequel les partialités patriotiques doivent disparaître devant l'hommage qui est dû à sa vertu cosmopolite , Wilberforce adopta avec ardeur cette cause ; il se fait l'apôtre de ce grand acte de justice, il sollicite la fin de cette inconcevable barbarie : M. Fox , avec son éloquence , sa vivacité d'imagination , se porte pour l'auxiliaire, pour l'allié de Wilberforce. Dans Wilberforce, c'était le sentiment chrétien , le zèle méthodiste , c'était tout à la fois la pureté de l'évangéliste et la chaleur du sectaire , qui inspiraient l'éloquence. Chez Fox, au contraire, c'étaient des idées plus générales , plus humaines , plus terrestres , si vous voulez , et qui répondaient davantage à l'esprit français. Mais, quoi qu'il en soit, et en partant de points différents, l'homme pieux et le philosophe , le sectaire et le sceptique se réunissaient dans cette réclamation généreuse.
Pitt parut d'abord froid , silencieux, réservé. Cependant il renvoya les pétitions à Texamen du conseil privé, et engagea la chambre des communes à décider que. Tannée suivante, elle considérerait cette grande question. En effet. Messieurs , la question était bien grave pour un peuple commerçant , si Ton songe que les vaisseaux du commerce anglais exportaient chaque année , de la côte d'Afrique , près de quatre-vingt mille esclaves, et les vendaient , soit aux colonies britanniques, soit aux colons étrangers, aux Danois, aux Français, auit diverses nations, à qui leurs plantations imposaient la nécessité de cet odieux secours.
Faut-il , Messieurs , être en doute de la parfaite sincérité de M. Pitt? Eh quoi en 1789, il nous parait encore froid , incertain sur cette grande question. Son humanité n'est pas éveillée; et puis trois ans après, lorsque vient ce grand désastre de Saint-Domingue, alors c'est lui dont la voix retentit par-dessus toutes les voix; c'est lui qui , dans la chambre des communes, est plein de sensibilité, d'indignation, d'éloquence; c'est lui qui, plus passionné pour la justice, pour la liberté, pour l'humanité , que les orateurs de l'opposition euxmêmes, veut qu'à l'instant, sans ajournement, sans délai , on déclare l'abolition de cet infâme , de cet odieux trafic , qu'il a supporté longtemps.
Il n'en est pas moins intéressant d'examiner, comme un progrès inévitable d'un gouvernement libre , cette grande décision d'un peuple et d'un parlement si habilement occupé de ses intérêts commerciaux, et qui semble tout à coup prêt à les sacrifier.
Dans les occasions ou le génie oratoire de Pitt était enchaîné par sa politique, vous l'avez vu singulière-
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ment calme, impassible. Faut-il croire que, s'il est pathétique sur les mêmes questions qu'il avait traitées d'abord avec une si froide réserve, son émotion était un calcul ? ou plutôt , n'est-il pas vraisemblable que des questions d'humanité, d'abord négligées par l'indifférence naturelle du pouvoir , au milieu des distractions d'un si vaste empire, se montrant à lui tout entières, après un mûr examen, son âme enfin s'émut, et que cette éloquence était sincère , quoique tardive , quoique arrachée et longtemps refusée, pour ainsi dire.
J'aurais peine à supposer que toutes les émotions auxquelles cet homme si grave, si sévère, si purement, si exclusivement ministre , se livre tout à coup , sont des ornements d'éloquence, et des leurres pour la pitié publique. Je conçois plutôt que , lorsqu'il eut pénétré par une étude sérieuse dans toutes les horreurs de la question de la traite , il s'indigna , et fut à bon escient pénétré d'une pitié profonde. Remarquons -le, d'ailleurs. Messieurs, son discours offre, dans la forme même, un trait caractéristique de sincérité.
Comment est-il conçu? Lorsque Fox avait traité la même question , son âme généreuse s'était tout de suite saisie de tous les points de vue qu'elle offrait dans l'intérêt de la justice, de la dignité humaine. Fox avait vu cette odieuse déprédation d'hommes arrachés à leur pays, pour être les victimes d'un esclavage sans limites , sans règle. Il avait trouvé là un double avilissement pour l'espèce humaine , par la misère des esclaves et la dépravation des maîtres ; il s'était écrié que tout ce qu'on racontait de l'horrible barbarie des planteurs et de l'impitoyable cruauté des capitaines de vaisseaux négriers, tout cela était vrai, devait être vrai, parce qu'il y a dans le
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pouvoir illimité, dans le despotisme du maître, quelque chose qui rend Thomme fou, et par là même atroce sans but et sans fin. Commentant Thistoire à Tappui de cette profonde vérité morale : Quand je vois , avait-il dit, passer sur le trône des Césars tous ces monstres qui se succèdent , qui ne sont ni de la même famille , ni du même sang, qui sont seulement du même pouvoir; quand je les vois tous également atroces ; quand je vois un Héliogabale barbare comme Néron, un Domitien atroce comme Caracalla, quelle conséquence puis-je en tirer, sinon qu'il y a, dans le pouvoir absolu, illimité , sans règle, sans barrières, une frénésie toute faite qui tourne la tête humaine, une folie qui rend l'homme sanguinaire ?
Cet admirable raisonnement de Fox était l'expression naturelle d'un esprit généreux épris d'un zèle ardent pour le bonheur, pour la liberté de l'esprit humain.
La marche du discours de Pitt est différente. Il parait profondément ému en commençant son discours. Je crois qu'il est ému. La longue séance, ou plutôt la longue veille du parlement s'était prolongée jusqu'à quatre heures du matin ; la patience et l'attention la plus forte semblaient harassées. C'est alors que Pitt prend la ^ parole :
A cette heure du matin , je crains d'être trop épuisé pour entrer suffisamment dans une si grave question ; mais si je n'ai pas assez de force pour y suffire , je sens cependant avec une telle énergie la grandeur de l'intérêt qui nous occupe, que j'ai besoin d'en décharger mon cœur.
Puis, s'emparant des aveux échappés de tous les côtés de la chambre sur l'horreur de ce commerce et sur la
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iiécessilc d'y apporter quelque réforme , il ajoute ces paroles :
Le point ù débattre maintenant parmi nous, c'est seulement l'époque et la forme de cette abolition. J'en félicite cette chambre, j'en félicite ce pays, j'en félicite le monde entier. La question en elle-même est gagnée ; la sentence est prononcée; cette malédiction du genre humain , cet odieux traBc a été vu par la chambre tel qu'il était réellement, et cette tache honteuse, ce stigmate imprimé sur le caractère national a disparu , ou va bientôt disparaître pour jamais.
Alors, avec un ordre admirable , une précision singulière , une infinie variété de détails, dans un discours de deux heures, il parcourt toute l'organisation du système colonial, il examine l'état de la population, la somme du travail, l'activité plus grande attachée au travail des mains libres , les ressources étrangères qui peuvent utilement suppléer à Faction des esclaves, la possibilité que tout à la fois la population et le produit s'accroissent par un régime de libre culture. C'est seulement lorsque toutes ces considérations d'économie politique, de bon ordre social, d'intérêt bien entendu, ont frappé l'assemblée, qu'il se livre à ces mouvements de justice et de sensibilité qu'il avait si longtemps tenus en réserve.
Dans ce contraste entre les deux discours, vous voyez la différence de ces deux génies : l'un exclusivement préoccupé par les grandes pensées de justice, par le bien spéculatif; l'autre, lors même qu'il obéissait k un sentiment généreux , attentif surtout à l'intérêt immédiat de l'Angleterre. Pitt conçoit la justice, il l'aime, il la préfère; mais il aurait reculé devant elle, si pour y arriver il avait fallu passer par-dessus les avantages du pays : ministre avant tout, et Anglais avant d'être philanthrope.
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Mais ce sérieux, celle gravité pralique et positive, ce zèle exclusif pour l'intérêt de son pays, tout cela n'empêche pas cependant que son âme n'éclate aussi en nobles et généreux sentiments, lorsque enfin, pour lui, l'heure est arrivée de s'y livrer, non pas seulement en sûreté de conscience, mais en sûreté de profit pour l'Angleterre. Ne négligeons pas ce monument curieux de l'éloquence de Pitt.
Après un examen détaillé de la constitution et de toutes les ressources économiques des colonies anglaises, après avoir établi l'opportunité, l'utilité même de la suppression de l'esclavage , Pitt saisit le point de vue moral de cette grande question. C'est alors seulement que, tranquille sur l'intérêt de l'Angleterre, il adopte le principe d'humanité dans toute sa plénitude , sans restriction, sans retard.
Je viens à l'Afrique maintenant, dit-il : c'est là que je m'arrête , et c'est là que mes honorables amis ne me paraissent pas porter leurs principes assez loin. Pourquoi le commerce des esclaves doit-il être aboli? parce que c'est une incurable injustice. Dès lors , l'argument n'est-il pas cent fois plus fort pour une abolition immédiate que pour une suppression graduelle? En laissant cet odieux traûc se prolonger un jour de plus, mes honorables amis n'affaiblissent-ils pas, n'abandonnent-ils pas leur propre raisonnement? Si l'iniquité de ce commerce doit le faire abolir enfin , pourquoi ne serait-il pas aboli maintenant? pourquoi laisser une injustice durer une heure de plus? De tout ce que j'entends au dehors de la chambre , il est manifeste pour moi qu'une conviction générale existe sur l'iniquité de ce trafic. Quelques hommes ont été conduits, par cette évidence même , à la supposition que le commerce d'esclaves n'aurait jamais commencé sans une irrésistible nécessité. Cette nécessité que Ton a conclue de l'injustice même a produit une sorte d'ac-
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quiescement au maintien d*un si grand mal. Les hommes en sont venus à le compter parmi ces maux nécessaires que Ton regarde comme le partage des créatures humaines , et qui tombent sur quelques pays ou sur quelques individus de préférence à d'autres, par les dispensations impénétrables de la Providence. L'origine du mal dans le monde est sans doute une question au delà de r intelligence humaine, et la volonté de Dieu qui le souffre, un mystère dont nous ne pouvons nous enquérir. Mais, quand il s'agit d'un mal moral, et que ce mal est en nous , ne croyons pas que nous puissions acquitter notre conscience par cette manière générale , pour ne pas dire impie . d'écartei- la question en la renvoyant à la Providence. Si nous voulons y réfléchir un moment , nous verrons qu'il n'y a de mal nécessaire que celui qu'on ne pourrait éloigner sans un mal encore plus grand. Je le demande maintenant, quel peut élre ce mal plus grand qui prédominerait le mal dont il s'agit? Je ne sache pas qu'il ait existé, je n'imagine pas qu'il puisse exister de mal plus grand , que d'arracher annuellement soixante ou quatrevingt mille personnes de leur terre natale , par les efforts combinés des nations les plus civilisées, habitantes de la partie la plus éclairée du monde; et cela, sous la sanction des lois d'un peuple qui s'appelle le plus libre et le plus heureux de tous. Si ces misérables créatures étaient convaincues de quelque crime avant leur enlèvement , devrions-nous prendre sur nous l'oflûce de bourreau?... Mais si nous faisons pis encore , si nous induisons ces hommes à nous vendre leurs frères , ne sommesnous pas assurés que par des brigandages , par des guerres injustes , par des condamnations iniques, ils lâcheront de se procurer un nombre croissant de victimes en proportion avec nos demandes ? Pouvons-nous être en doute si les guerres d'Afrique sont leurs guerres ou les nôtres ? Pour moi , je n'hésite pas à dire que ce sont les armes anglaises , mises dans la main des Africains, qui propagent sur cette terre le ravage et la désolation.
Alors Pitt se livre à un enthousiasme qui vous éton-
nera dans un ministre des finances. 11 ne lui suffit pas de repousser par la logique et Tironie tous ces sophîsmes usés, tous ces lieux communs hypocrites d*une barbare cupidité : que les nègres , à tout prendre , étaient encore plus misérables dans leur propre pays ; que, d'ailleurs, ils étaient si stupides et si grossiers , qu'ils ne sentaient pas le mal qu'on leur faisait ; qu'ils s'habituaient à l'esclavage et au travail des plantations ; qu'ils étaient traités moins durement qu'on ne croyait ; enfin, que c'était une véritable humanité de les enlever d'Afrique, où leurs compatriotes les auraient tués, et de les emporter à fond de cale , pour les vendre à des Européens qui avaient intérêt à les conserver vivants. Après avoir fait justice de tous ces mauvais prétextes d'une détestable action, et de toutes ces excuses inventées après le crime , il interpelle gravement la chambre , et dit avec une admirable éloquence :
IL fut un temps qu'il est bon de rappeler quelquefois à la mémoire de nos compatriotes , temps de barbarie, où des sacrifices humains étaient, ditK)n , offerts dans cette île; alors , et c'est ce que je veux remarquer aujourd'hui,, le commerce des esclaves était pratiqué parmi nous. Les esclaves, comme nous pouvons le lire dans Y Histoire de la Grande-Bretagne, par Henry, étaient autrefois un article établi de nos exportations. « Un grand nombre d'hommes, dit-il, étaient emportés comme des animaux , de la côte de la Grande-Bretagne et exposés en vente sur le marché de Rome. » On ne voit pas distinctement par quel moyen on se les procurait : mais il y avait certainement une ressemblance assez grande entre la situation de nos ancêtres et celle des malheureux indigènes d'Afrique. L'historien nous dit que l'adultère , la sorcellerie , les dettes étaient les principales causes qui fournissaient d'esclaves le marché de Rome ; qu'à ce nombre on ajoutait encore les prisonniers faits à la guerre,
et quelques malheureux qui, après avoir perdu tous leurs biens au jeu , avaient joué leur propre corps et ceux de leurs femmes et de leurs enfants. Chacune de ces causes est indiquée, presque dans les mêmes termes , comme étant aujourd'hui une source d'esclavage en Afrique. Ces faits , et un ou deux exemples de sacriQces humains fournissent la prétondue preuve que l'Afrique est frappée d'une naturelle incapacité pour la civilisation ; qu'il y aurait enthousiasme et fanatisme à la croire capable d'acquérir jamais les connaissances et les mœurs de l'Europe; que la Providence n'a jamais voulu l'élever au-dessus de l'état do barbarie ; que la Providence Ta irrévocablement condamnée à être seulement une pépinière d'esclaves pour les Européens libres et civilisés.
Admettez ces principes, en les appliquant à l'Africjue; et jo serais curieux de savoir pourquoi l'on n'aurait pu les appliquer aux anciens Bretons encore barbares. Pourquoi quelques sénateurs romains raisonnant sur les mêmes principes que quelquesuns des honorables membres de cette assemblée , et désignant les Bretons barbares, n'auraient-ils pas dit avec une égale hardiesse : « C'est un peuple qui n'arrivera jamais à la civilisation ; c'est un peuple destiné à n'être jamais libre ; un peuple sans rintelligence nécessaire pour la pratique des arts utiles ; abaissé par la niain de la nature au-dessous du niveau de la race humaine , et créé pour faire une fourniture d'esclaves au reste du monde. » D'après les principes que nous avons entendus, cela ne pouvait-il pas se dire aussi bien et avec autant de vérité de la Grande-Bretagne, à cette époque de son histoire, que nous pouvons le dire aujourd'hui des habitants de l'Afrique?
Nous sommes, il y a longtemps, sortis de la barbarie. Nous avons presque oublié que nous fûmes autrefois des barbares. Nous sommes parvenus à un état de société qui présente le plus saillant contraste avec tous les traits dont un Romain aurait pu jadis nous caractériser, et que nous appliquons maintenant à l'Afrique, il ne manque plus qu'une chose pour achever le con-