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traste et pour nous justifierausai de rimputation d'agir, même à celte heure, comme des barbares. En effet, nous continuons encore, à cette heure, le barbare traGc des esclaves ; nous le conti« nuons en dépit de nos grands et incontestables droits à la civilisation. Nous fûmes autrefois aussi obscurs parmi les nations de la terre, aussi sauvages dans nos coutumes, aussi corrompus dans nos mœurs, aussi dégradés dans notre intelligence, que le sont aujourd'hui les malheureux Africains. Mais, dans le cours d'une longue suite d'années , par une progression lente , et d'abord presque insensible , nous sommes devenus riches d'une diversité de biens, favorisés sans mesure de tous les dons de la Providence, incomparables dans le commerce, éminents par les arts, plus avancés qu'aucun autre peuple dans les recherches de la philosophie et de la science , et comblés de toutes les bénédictions de la société civile.
Nous sommes en possession de la paix , du bonheur et de la liberté; nous sommes sous la conduite d'une religion douce et bienfaisante ; nous sommes protégés par des lois impartiales et par la meilleure administration de la justice : nous vivons sous un système de gouvernement que notre heureuse expérience nous autorise à proclamer le meilleur et le plus sage que l'on ait jamais imaginé. Nous aurions été pour toujours exclus de tous ces biens, s'il y avait quelque vérité dans les principes que plusieurs membres de la chambre ont établis pour l'Afrique. Si ces principes étaient vrais, nous aurions dû languir, jusqu'à cette heure, dans le misérable état de brutalité et de dégradation où l'histoire atteste que nos ancêtres furent plongés. Si les autres nations avaient appliqué à la Grande-Bretagne le raisonnement que quelques sénateurs de cette ile appliquent maintenant à l'Afrique , les siècles auraient passé , sans noua tirer de la barbarie ; et nous , qui jouissons des bienfaits de la civilisation anglaise, des lois anglaises et de la liberté anglaise, nous serions en ce moment peu supérieurs, soit pour la morale, soit (K)ur les connaissances, aux grossiers habitants des côtes de la Guinée.
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Enfin, cet éloquent discours, qui ne serait qu'une déclamation , s'il n'avait pas produit un bien durable , se termine par un mouvement d'enthousiasme presque poétique :
Si nous écoutons la voix de la raison et du devoir, si nous obéissons cette nuit à leurs conseils, quelques-uns d'entre nous pourront vivre assez pour contempler le revers du spectacle dont nous détournons aujourd'hui les yeux avec honte et regret. Nous pourrons voir les naturels d'Afrique engagés dans les paisibles travaux de l'industrie et dans les soins d'un commerce légitime ; nous pourrons voir les rayons de la science et de la philosophie poindre sur cette terre qui , dans une époque plus tardive encore, pourra briller d'une pleine lumière.... Alors nous pourrons espérer que l'Afrique enfin, après toutes les autres parties du monde, recevra , vers le soir, ces félicités qui sont descendues sur nous avec tant d'abondance à une heure plus matinale de l'univers. Alors l'Europe, profitant de cette amélioration et de ce bonheur, recevra une juste compensation de sa générosité , s'il faut appeler générosité de ne plus retenir ce continent sous les ténèbres qui , dans d'autres régions plus favorisées, ont disparu si vite :
.... Nos primus equis Oriens afflavit anhelis : 'Illic sera rubens accenditlumina Vesper.
Malgré ces belles promesses d'une imagination philanthropique, malgré l'ascendant du premier ministre , la mesure ne fut adoptée qu'avec un amendement , et «ous la réserve d'une exécution graduelle et successive. Toutefois c'est de cette époque, de ce discours, que commence la réforme de cette grande cruauté de la civilisation. Depuis , le même principe a passé dans les lois des autres peuples ; et l'interdiction de ce commerce impie « infâme, s'est renouvelée, sans être malheureusement
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assez sévèrr cl as&ez elficace. Plus de trente ans après Pitt, des voix éloquentes et généreuses ont invoqué les mêmes principes , ont dénoncé presque les mêmes barbaries à la tribune des chambres françaises. Tel est le succès tardif de ces missions d'humanité. Les générations passent ; de nouveaux talents s'élèvent pour plaider la même cause. Le mal s'adoucit ; et le bien tout entier s'accomplira dans l'avenir. Honneur à M. Pitt, pour avoir commencé.
C'était, Messieui's, au milieu de c^tte poursuite paisible d'un but salutaire pour l'humanité, que le ministre anglais se préparait à la guerre la plus terrible qui ait agité l'Europe. Ici nous passerons vite. Il n'y a pas d'époque dans l'histoire de son pays , que l'on aime à entendre maudire. Ce parlement d'Angleterre, qui était la tribune de l'Europe et l'arsenal des rois coalisés, ne retentissait que d'imprécations contre la France. Nous écarterons les invectives , et chercherons seulement les traces de génie.
L'habile lenteur de Pitt avait obtenu ce qu'elle voulait. Elle avait irrévocablement divisé l'opposition anglaise. Pour combattre un peuple dont la force était doublée par une révolution, elle avait attendu que toute l'Angleterre fût unie, resserrée par la crainte et la haine.
C'est ainsi que Pitt déclara et qu'il conmiença la guerre, avec l'appui du vœu national et d'une immense majorité dans les deux chambres. Cependant quelques ! voix éloquentes qui représentaient l'opposition deman-
daient incessamment une paix, une trêve. Pitt demeurait r inflexible à tous les raisonnements et même aux souf-
} francps iuténeures de son pays. II s'était dit que cette
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Fi*auce si forte , et rendue furieuse , il fallait ia lasser, répuiser dans une guerre plus longue que ne serait son ardeur. L'opposition affaiblie, et sans popularitc'^ répétait inutilement que cette guerre acharnée centuplait les fonîes, ou du moins les efforts de Tennemi : qu'un peuple en révolution est d'autant plus redoutable , qu'on lui offre la guerre au dehors, et qu'on le consumerait bien mieux, en le laissant à lui-même, au lieu de le distraire de l'anarchie pai* le péril et par la victoire.
Les deux opinions étaient éloquemment défendues , et les chances des armes venaient souvent appuyer la dernière. Combien de fois l'opiniâtre constance de Pitt reçut-elle le démenti de la défaite ! combien de fois vit-il ces coalitions, qu'il avait si laborieusement formées, se briser , se dissoudre sous le coup de foudre d'une victoire ! Alors, renfermé dans son île, il attendait, il amoncelait une guerre nouvelle. Il réveillait les craintes ; il sollicitait les haines ; il soldait, il enrégimentait les peuples, et il redescendait encore sur ce champ de bataille où son armée européenne avait été vaincue. Dans le point de vue 'impartial et désintéressé, qui nous est facile aujourd'hui, on est frappé du génie de cet homme, d'autant plus que ce n'est point à la faveur du pouvoir absolu qu'il obtient ces grands résultats. Il n'est pas despote ou général. Battu au Nord, il ne peut pas traverser son empire silencieuxj et aller chercher une victoire au Midi. Il est vaincu ; les alliés de l'Angleterre ont fui, ont traité ; des milliers d'Anglais sont tombés sur le champ de bataille; il faut qu'il rende compte de tout.
Il a des adversaires éloquents, implacables ; il a contre lui les reproches , l'humiliation de son pays, tant de trésors prodigués en vain, de subsides donnés d'avance, e(
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dépensés par une défaite avant d'être votés : et cependant sa fermeté , son génie , son éloquence lui donnent à lui, ministre accusable et fragile, toute l'audace, toute la stabilité d'un despote longtemps vainqueur. C'est ainsi qu'au milieu des troubles de lirlande, d'une détresse générale , d'une révolte de la flotte , on le voit suffire à tout et diriger l'Europe .
La supériorité de cet homme éclate pour nous dans toute sa politique , indépendamment du blâme qui peut s'attacher à ses actes. Remarquons-le encore : cet effroi de la révolution française, cette haine des crimes qui la souillaient, Pitt n'essaya jamais d'en abuser contre les principes éternels de liberté. Tout le parti sur lequel il s'appuyait, cette aristocratie anglaise, si hautaine, ces déserteurs du parti whig n'avaient que des paroles d'imprécation pour les premiers auteurs, pour les promoteurs généreux de la réforme française. Rien n'était collectif et implacable comme leur haine. Dans leur propre pays même, si une tradition de liberté, qu'aucun préjugé ne pouvait détruire , les empêchait de mettre violemment la main sur les droits publics , et de les briser comme des choses profanées par l'abus qu'on en faisait ailleurs, cependant toute impartialité avait disparu des procès politiques. Les bills du parlement étaient des actes d'accusation ; la liberté individuelle était suspendue. L'homme à qui cette disposition ardente des esprits remettait entre les mains un si grand pouvoir , ne s'en servit jamais pour aucun intérêt personnel d'orgueil ou de vengeance. Son langage même n'avait pas ce caractère d'âpreté que l'on retrouve dans Windham, dans Rurke. Il étaitgrave et modéré. Je n'en citerai qu'un exemple : c'est une mémorable anecdote parlementaire.
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Les convulsions violentes et sanguinaires de la France semblaient apaisées. Un gouvernement à la fois moins menacé et moins cruel régnait sur elle ; cependant la guerre durait encore ; une sorte d'interdit était jeté sur oe pays par les puissances de l'Europe. Les hommes qui avaient pris part aux premiers troubles de la France, quoique victimes eux-mêmes de Tanarcliio , restaient en butte aux soupçons et aux rigueurs. Trois membres de l'assemblée constituante, également célèbres, également honorables, le général L^fayette, MM. de Pusy et de liaubourg, avaient été saisis hors de France par les soldats de la Prusse, et jetés dans un cachot d'Olmutz, de cette forteresse d'Olmutz, espèce de Bastille européenne pour les vaincus et les malheureux défenseurs des plus nobles causes qui aient été soutenues en Europe. C'était là que, sur la recommandation de la Russie, avaient été soigneusement gardés plusieurs de ces courageux Polonais qui avaient fait d'impuissants efforts pour l'indépendance de leur pays. Là, près du généreux Français qui avait acquis tant de gloire en Amérique , une femme , modèle de vertu et de tendresse conjugale, avait obtenu la faveur d'une captivité commune : elle était enfermée, avec sa fille, dans la prison de son époux.
Toutes les âmes généreuse^ ressentaient un vif intérêt pour cette infortune, qui semblait continuer les proscriptions, au moment où elles commençaient à cesser en France. Le bruit devait en retentir dans le parlement britannique.
Un Irlandais, le général Fitz-Patrick , avait, dès Tannée 1794, réclamé vivement; mais la haine et la terreur qu'inspiraient les désordres et les victoires de la France étaient encore trop récentes. On avait peur de la pitié,
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comme d'une faiblesse qui vous livrerait k l'ennemi. Burke, dans Tardeur de sa conversion nouvelle, dans son indignation devenue impitoyable à force de pitié , s'était élevé avec une inexorable véhémence contre toute réclamation , et avait fait taire les orateurs. Cependant la captivité s'était prolongée , les rigueurs ne s'étaient pas affaiblies. Cette femme, d'un dévouement si noble et si tendre , partageant une dure captivité , ajoutait un intérêt de plus au malheur du généreux proscrit.
Le général Fitz-Patrick renouvela, dans la chambre des communes, la demande d'une intervention en faveur des trois prisonniers d'Olmutz. Son discours élégant et noble ne s'adressait qu'à l'honneur national, ne réclamait que la justice, sans récrimination politique.
L'impétueux Windham, alors ministre de la guerre, qui avait été whijg si ardent, et qui, par cela même, était tory si passionné , Windham se lève et veut répondre ; mais Pitt , qui prévoyait sa colère , prend la parole. Son langage est calme et bienveillant; il s'accuse presque, il regrette de ne pouvoir adopter ce qu'on lui propose ; les expressions d'estime , d'intérêt tombent de sa bouche; il voudrait tout concilier; et cependant il trouve des raisons invincibles pour ne rien faire. Le débat se prolonge. Fox répond avec un peu d'amertume. Wilberforce se lève ; ardent ami de la liberté, l'irréligion française l'a ramené vers le pouvoir. Whig et méthodiste, il soutient le ministère de Pitt , par attachement à l'ordre social ; mais, dans son alliance désintéressée, il conserve la générosité de ses premiers principes. En ce moment il parait favorable à la motion de Fitz-Patrick ; il propose une intervention, dont il laisse la forme au choix du
ministère. Fitz-Patrick accepte ramendemeiit proposé. Windham fait encore un signe pour obtenir la parole ; mais ro/Y/^'?/r évite de l'apercevoir; le débat continue. Enfin , dans un intervalle , Windham s'est levé , et avetî cette vivacité colère, avec ces expressions injurieuses, spirituelles , avec ce mélange de logique et d'inconsé^ quence qui le caractérisent, il se moque de la philanthropie de Wilberforce , allié actuel du ministère ; il se moque plus amèrement du zèle généreux de Fitz-Patrick ; il prend en main la cause des persécuteurs ; il trouve des excuses à toutes les violences; il parodie la pitié la plus légitime ; il demande pourquoi le même intérêt ne s'attache pas à tant d'autres victimes politiques, à Collot-d'Herbois , par exemple , à ce pauvre Collotd'Herbois; puis alors avec une verve bouffonne, il fait un tableau pathétique des malheurs présumés de Collotd'Herbois ; il décrit la Guyane ; il s'indigne du mauvais climat et du séjour insalubre de cette colonie ; il s'attendrit ironiquement : puis il devient sérieux , dur, implacable ; il s'élève contre les hommes qui , bien ou mal intentionnés, dit-il , ont pris part au commencement des grands troubles civils ; il s'irrite contre ceux que leur intérêt même , leur naissance, leur fortune n'a pas retenus dans le parti du pouvoir ; il leur dit anathème ; il souhaite qu'ils épuisent le calice jusqu'à la lie. Après ces dérisions amères, ces bouffonneries, ces insultes, il se rassied paisiblement. Fox se lève. Je ne redirai pas ici tout son discours. Je ne m'arrêterai qu'à la réfutation de cette maxime dure et fausse de Windham, qui réprouve les mécomptes de la vertu , et calomnie ses revers , plus qu'il ne s'indigne contre les crimes , qui ne fait aucune part aux intentions , et ne juge que le succès. Après une
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amère allusion à la désastreuse entreprise de Quiberon , dirigée par Windham :
Eh quoi! dit Fox, quelque corrompu , quelque intolérant, quelque oppressif , quelque ennemi des droits et du bonheur de l'humanité que soit un gouvernement; quelque vertueux, quelque modéré , quelque patriote , quelque humain que soit un réformateur, celui qui commence la réforme la plus juste doit être dévoué à la vengeance la plus irréconciliable? S'il vient après lui des hommes indignes de lui , qui ternissent par leurs excès la cause de la liberté , ceux-là peuvent être pardonnes ; toute la haine de la révolution criminelle doit se porter snr celui qui a commencé une révolution vertueuse? Ainsi, le trèshonorable secrétaire de la guerre pardonne de tout son cœur à Cromwell , parce que Cromwell n'est venu qu'en second , qu'il a trouvé les choses préparées, et qu'il n'a fait que tourner les circonstances à son profit. Mais nos grands , nos illustres ancêtres, Pym, Hampden, le lord Falkland , le comte de Bedfort, tous ces personnages à qui nous sommes acoutumés à rendre des honneurs presque divins , pour le bien qu'ils ont fait au genre humain et à leur patrie , pour les maux dont ils nous ont délivrés , pour le courage prudent , l'humanité généreuse , le noble désintéressement avec lequel ils ont poursuivi leurs desseins ; voilà les hommes qui , suivant la doctrine de cette soirée, doivent être voués à une exécration étemelle. Jusqu'ici nous trouvions Hume assez sévère, lorsqu'il dit qu'Hampden est mort au moment favorable pour sa gloire , parce que, s'il eût vécu quelques mois de plus , il allait probablement découvrir le feu caché d'une violente ambition. Mais Hume va maintenant nous paraître bien' doux auprès du très-honorable secrétaire de la guerre. Selon ce dernier, les hommes qui ont noirci , par leurs crimes, la cause brillante de la liberté, ont été vertueux, en comparaison de ceux qui voulaient seulement délivrer leur pays du poids des abus, des fléaux de la corruption et du joug de la tyrannie. Cromwell, Harrison, Bradshaw, l'exécuteur masqué
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qui a fait tomber la tète de l'infortuné Charles I'% voilà les objets de la tendre commisération et de l'indulgence éclairée du très-honorable secrétaire de la guerre. Hampden, Bedfort, Falkland tué en combattant pour son roi , voilà les criminds pour lesquels il ne trouve pas encore assez de haine dans son cœur , ni assez de supplices sur la terre. Le très-honorable secrétaire nous Ta dit positivement : pour ces rois et pour ces ministres absolus, Collot-d'Herbois est bien loin de mériter autant de haine et de vengeance que Lafayette.... Après m*étre étonné d'abord de cette proposition , je commence à la conce* voir. £n effet , Collot-d'Herbois est un infâme , est un monstre; Lafayette est un grand caractère et un homme de bien. Collotd'Herbois souille la liberté , il la rend haïssable par tous les crimes qu'il ose revêtir de son nom ; Lafayette l'honore , il 1« fait chérir par toutes les vertus dont il la montre environnée.
Ces épisodes oratoires ne doivent pas nous détournée du grand spectacle que présente cette époque; c'est toujours Pittqui la remplit tout entière. En 1800, des propositions de paix sont faites à TÂngleterre par le nouveau gouvernement de France. Pitt les combattit dans le parlement. Le temps me manque ici pour reproduire son discours ; mais je l'indique à votre attention , comme un monument historique. Les événements y sont jugés dans le point de vue patriotique d'un Anglais , mais avec ce reste de haute impartialité dont un homme de génie ne peut se défaire. L'homme qui s'était saisi du pouvoir en France est apprécié sans colère, sans insulte, avec un secret respect et une visible terreur pour la supériorité et l'activité de son génie. Mais cet homme , par cela seul que l'orateur le juge ainsi , il le croit incapable de la paix. Dans deux pages, politiquement et historiquement admirables, il fait résulter la nécessité de la guerre, la passion de la guerre , et je dirai presque le droit de la
guerre, pour cet homme, de la situatiou où il est placé, et du besoin qu'il a d'assurer et de compléter sa fortune 11 le regarde , il le représente comme une puissance fatale , poussée toujours devant elle , et qui doit marcher et grandir jusqu'à sa chute; et il attend cette chute. Mais la politique prévoyante et obstinée d'un homme ne pouvait se communiquer à tout un peuple; elle ne pouvait tenir contre les coups redoublés des événements qui venaient briser toutes les ligues et déconcerter tous les plans.
C'était au commencement de 1800 que Pitt parlait ainsi ; en même temps, il cherchait à ménager des forces nouvelles pour la lutte si longue à laquelle il dévouait son pays et lui-même. Cette unité à laquelle il avait ramené les partis , il voulut l'établir dans les éléments de la monarchie britannique. Il supprima le parlement d'Irlande, et réunit entièrement cette île à l' Angleterre. Une conséquence naturelle de l'acte d'union, c'était sans doute l'émancipation catholique. Pitt la désirait : il était digne de l'accomplir. Mais elle était réservée à une autre époque. Remarquez-le, Messieurs; cette Angleterre, dont la puissance et la liberté même semblaient fondées sur des oppressions partielles , chaque fois qu'elle a besoin de trouver un surcroît de force , elle détruit une injustice , elle reconnaît un droit. Veut-elle se préparer pour quelque grande lutte, ce n'est pas une liberté qu'elle supprime ; c'est une liberté qu'elle élève comme une colonne de plus pour soutenir l'édifice.
Après avoir réuni l'Irlande à l'Angleterre , Pitt songeait à préparer l'émancipation des catholiques. Mais ces Qpups de hache de la victoire faisaient sauter en éclats tous les plans du ministre. La bataille de Marengo brise
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la coalition. Pilt, alors, descend du ministère; il n'en tombe pas, il se retire. La paix qu'il a repoussée, il la croît provisoirement nécessaire , inévitable; mais il laisse à des hommes inférieurs, à des sous-ordres de son génie, le soin de la faire et de la signer à sa place. Il était sur qu'elle ne serait pas longue : ce fut la paix d'Amiens.
Dans Fintenalle, Fox vint en France et fut accueilli par le premier consul. Savez- vous Tidée qu'il emporta de ses entretiens? Que le premier consul était un jeune homme enivré de sa grande situation, étourdi de ses prodigieux succès, qui voulait rester là, et souhaitait passionnément le maintien de la paix ; que l'on avait été bien coupable de contrarier une intention si sincère.
Une fois , revenant de dîner à la nouvelle cour, Fox était singulièrement frappé de l'enthousiasme du jeune consul pour le bien de l'espèce humaine , et de ses projets de réunir les deux mondes, de rapprocher V homme blanc et Vhomme noir, et de fonder les bases d'une paix perpétuelle. Sans faire tort à la sagacité de l'homme d'Ëtat anglais , j'imagine qu'il fut dupe, et qu'il y avait dans la politique instinctive du jeune conquérant un désir de flatter le philanthrope auquel il parlait , et de le bercer d'espérances selon son cœur.
Pitt était moins confiant. Loin de croire à lu durée de la paix, il redoutait pour l'Angleterre une invasion, qui peutêtre ne fut jamais sérieusement projetée. Cette crainte d'un pareil homme est un grand hommage au génie du guerrier. Cependant, au premier signe de Pitt, ce ministère qu'il avait laissé là, comme son chapeau, disaiton, se retira. Pitt remonta, par droit de conquête, à cette place qu'il avait déjà occupée dix-huit ans, et aussitôt la guerre est rallumée. L'art et la politique ramas-
sent de tous côtés des soldats pour commencer cette dernière campagne de l'Europe contre la France , du vivant de Pitt au moins. Mais, encore une fois, le bras de fer du conquérant brisa toutes les forces de la coalition.
Les subsides anglais étaient dévorés ; TÂngleterre pliait sous le poids d'une dette énorme. La confiance dans rhabileté du ministre était ébranlée devant de tels désastres. L'âme altière de Pitt ne résista pas à cette nouvelle tromperie de ses espérances. C'est en 1803 que la paix de Presbourg fut signée. Quelques mois après , Pitt n'existait plus. Ce n'est pas de la goutte qu'il est mort, c'est de chagrin. Il ne put résister à ce dernier démenti qu'il recevait. Son patriotisme et son orgueil furent également désespérés. Il mourut sans douter de la sagesse de ses premières vues ; il y croyait fermement ; il les léguait à d'autres : mais il éprouvait un cruel mécompte » une amère douleur de ne pas assister lui-même au succès de ses desseins , et de s'en remettre à l'avenir et à d'autres mains.
Cette grande scène du parlement d'Angleterre se dégarnit et semble se fermer en quelques années. Tous ces personnages qui avaient paru avec tant d'éclat s'en vont l'un après l'autre. Singulier éloge, tout à la fois, d'une constitution et d'un homme I Ce que cet homme avait commencé par son audace d'esprit , par son génie tenace et entreprenant, tout cela sera continué et achevé par l'esprit du pays, pour ainsi dire, par la tradition qui remplacera l'homme supérieur et régnera pour lui. C'est la gloire des États libres. Us font naître le génie , et ils peuvent s'en passer et vivre , en quelque sorte , de la pensée publique.
J'ai dit que cette scène du parlement britannique , si
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riche , si éclatante de talents, devint déserte. Pitt meurt à quarante-sept ans , consumé par les travaux et les chagrins du grand rôle qu'il avait commencé si jeune. Son rival Fox, qui depuis vingt-quatre ans luttait pour ressaisir le pouvoir, arrive enfin à ce but : le voilà ministre. D trouve les embarras qu'avait légués Texécution même des grands desseins de son prédécesseur, cette dette immense , cette guerre commencée ; il veut faire une guerre de plus, une guerre à la Prusse pour la défense des Ëtats de Hanovre. Mais au milieu de ses projets à peine ébauchés , et avant qu'on eût pu juger si son génie politique égalerait son éloquence, il meurt. Sheridan lui survécut quelques années ; mais pour languir au-dessous de luimême, dans la décrépitude prématurée du talent. Rien ne dévore comme la tribune. Elle consume par l'agitation véhémente de la parole, les impatiences de l'amourpropre, et les inquiétudes ou les mécomptes de l'ambition : la vie politique dans un État libre, c'est l'émotion irritante de la parole ajoutée à tout l'accablement des affaires. Cette vie eût tué Richelieu dix ans plus tôt.
Un moment secrétaire d'État avec Fox , Sheridan ne fut plus rien après lui. Le brillant Sheridan perdit tout, non-seulement sa fortune ( il avait commencé par là) , non-seulement le pouvoir (il n'était pas fait pour le garder), mais il perdit sa popularité. Et, j'ai peine à le dire, il échoua dans une élection. Sa misère devint si grande, qu'il allait être arrêté sur son lit de mort. Son médecin fut obligé de le sauver des huissiers, en déclarant qu'il ne pourrait être transporté vivant jusqu'à la prison. On regrette que cette générosité prétendue des Anglais ne se soit pas trouvée là, et que vingt mille souscriptions ne soient pas venues protéger le lit de mort de ce Sheridan
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qui avait tait tant rire le public à ses comédies , et qui s'était fait tant applaudir au parlement.
L'atné de tous ces hommes illustres , Burke, les avait depuis longtemps précédés dans la tombe. Ses derniers jours avaient été empoisonnés d'une amère douleur. Il avait élevé, avec les soins les plus tendres, un fils qui annonçait le plus rare talent pour les lettres et la tribune. Une mort prématurée lui enleva ce jeune homme , déjà nommé membre de la chambre des communes. Le jour où, après cet inconsolable malheur, il reparut pour la première fois dans le parlement , Fox s'approcha de lui : malgré leur vieille animosité, souvent aigrie par de nouveaux dissentiments , malgré les blessures réciproques qu'ils s'étaient faites, Fox le voyait si malheureux, qu'il voulait redevenir son ami. Mais Burke détourna les yeux, refusant de recevoir les consolations d'un homme qu'il n'aimait plus. Bientôt il se retira tput à fait du parlement; il ne voulut plus d'une célébrité qu'il ne pouvait transmettre à son fils ; et peu de temps après, Burke n'était plus. Ainsi, cette brillante pléiade du parlement britannique s'éteignit. Ces quatre hommes diversement célèbres , qui avaient charmé , dominé leurs concitoyens , qui avaient régné sur l'opinion, ou guidé le pouvoir, les voilà disparus. Après eux, resta l'esprit même du pays, la puissance de la constitution ; puis s'élevèrent des hommes qui s'appelaient leurs élèves, et qui, déjà, sont eux-mêmes remplacés presque tous. Vingt ans suffisent dans cette active et dévorante carrière pour renouveler tous les personnages. Burke, Pitt, Fox, furent enlevés avant la vieillesse, comme nous avons vu disparaître, plus vite encore, Camille Jordan, de Serre (ît le général Foy.
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