‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 27 sur 32 · SOIXANTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SOIXANTIÈME LEÇON

Eut des lettres dans les années qui suivirent la révolution. —Entrave au mouvement des esprits. — Littérature critique et traditionnelle.— Travail remarquable de Chénier sur cette époque. — Talents originaux diversement influencés par le souvenir de la révolution. — Madame de Staël. — M. de Maistre. — Traits généraux du caractère et du talent de madame de Staël. — Ses premières années. — Supériorité de son génie. — But élevé de tous ses ouvrages. -- Sa lutte contre l'esprit despotique de Tempire.

Messieurs,

Vous avez pu le remarquer, cette longue histoire du XVIII* siècle, que je conte depuis trois ans, est cependant fort incomplète. J'ai souvent oublié, abrégé, omis. Je ne cherche , je ne saisis que les points de vue littéraires qui tiennent soit à Thistoire de l'éloquence et à l'influence des lettres sur les esprits , soit aux progrès de la société et aux révolutions du goût. C'est dans ce cadre limité que nous avons eu tant de sujets à parcourir. Aujourd'hui que nous approchons du terme et que je puis m'écrier : Jtaliam! Italiamlje me garderai bien de vous arrêter sur tous les souvenirs littéraires que présente la fin du ïviii' siècle.

Attentif à marquer, dans la révolution sociale de la

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France , les nouveaux éléments qui se préparèrent pour la pensée, les nouvelles inspirations que reçut le talent, j'ai montré cette poésie originale et savante dans André Cbénier, philosophique et hardiment satirique dans son frère. Faudrait-il également ramener sous vos yeux tant de noms connus et d'ouvrages presque récents? Essaierfli-je d'assigner, par une subtile analyse de quelques* uns de ces talents intermédiaires, l'influence diverse d6 deux époques? Dirai-je que DeliUe, artiste ingénieux < poète spirituel et symétrique , brillant imitateur des grâces de l'ancienne société, prit, au milieu de la proscription , de plus sublimes accents pour promettre l'immor* talité au juste, et en menacer le coupable? Dirai-je que, plus tard, revenant de l'exil , et sur le déclin de l'âge , il porta dans ses poëmes trop nombreux une vigueur de co^ loris supérieure à l'élégant artifice de ses premiers vers, mais toujours trop dénuée de naturel et de sensibilité? Rappellerai-je qu'un poëte, laborieusement original, et quelquefois d'une rare élégance, Lebrun, s'anima, dans nos troubles civils , d'une verve ou d'une frénésie guerrière et patriotique? On le sait, et je n'aime pas à répéter ce qu'on a cent fois dit , mieux que moi , avant moi, à côté de moi. Ce jugement sur les écrivains qui, nés dans le xviu* siècle , ont commencé l'époque présente, et coloré leur talent d'une double lumière, je le trouve habilement exprimé dans le Tableau de la littérch ture, de Cbénier*. Là, cet esprit amer et véhément s'est élevé à l'impartialité; il a secoué ses préjugés de parti , ses haines littéraires ; il a été juste envers tout le monde, à une grande exception près.

Séparé de DeliUe par le plus profond dissentiment politique ^ animé contre lui piff les épigrammei mémas

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dont il Tavait souvent poursuivi , cependant il loue avec enthousiasme Tauteur du poème de Y Imagination ^ et de tant d'autres ouvrages où Fart des vers, sans être assez varié, est porté à un degré trop méconnu de nos jours. Ce même Chénier, qui avait quatre ou cinq haines accumulées contre La Harpe, qui le haïssait pour leurs anciennes rivalités théâtrales avant 1789, pour leur division politique , pour sa conversion religieuse , qu'il appelait une apostasie, enfin pour tant de critiques amères et injurieuses qu'il en avait reçues , eh bien ! dans une occasion solennelle , il rend à La Harpe la justice la plus sérieuse et la plus éclairée. H lutte pour son ennemi contre le jugement partial de ses propres amis ; et dans une belle et judicieuse analyse, il démontre la supériorité du Cours de littérature.

Nous ne reviendrons pas sur ce jugement ni sur beaucoup de renommées contemporaines assez bien appréciées par Chénier, pour que la révision du procès soit superflue : omnia jam vulgata. Nous nous attacherons seulement à quelques talents originaux qui ont fortement marqué la nouvelle direction de l'esprit français dans la littérature , la philosophie et la politique.

Ici viennent s'offrir de singuliers contrastes entre la grandeur des troubles civils et les nouvelles occupations des esprits. Au milieu de cette société qui sort de ses ruines, et qui se reconstitue, avec des formes encore républicaines, sous la main despotique d'un conquérant , vous voyez la controverse littéraire prendre une grande part de l'attention publique. Ces passions politiques qui , après avoir fermenté dans la littérature de tout un siècle , avaient fait une si terrible explosion , elles disparaissent, se cachent , se dissiniulent sous quel-

que intérêt spéculatif de critique et de littérature. A ces théories qui avaient ébranlé le monde, à ces débats gigantesques de la tribune , succèdent des dissertations sur le goût. Nos plus jeunes auditeurs ne s*en souviennent pas. Mais il y a vingt ans , cette nation conquérante, maîtresse au dehors des destinées de FEurope , semblait n'avoir d'autre discussion permise , d'autre exercice public de la pensée, que la controverse sur la prééminence littéraire du xvir ou du xviii* siècle , sur le bon et le mauvais style. C'était la part que le maître avait faite à l'activité des esprits sous son empire. On y reconnaît sa politique.

Lorsque, par exemple, un esprit hardi et colère comme Chénier, un homme qui avait embrassé avec violence tous les intérêts de la révolution , s'occupait paisiblement à rédiger un long rapport sur les prix décennaux, et là, suivant l'instruction officielle, faisait un inventaire exact des grands et des petits poèmes, des tragédies , comédies et autres ouvrages de l'époque , et déclarait enfin , au nom de l'Institut, les divers degrés de mérite de tant de productions, et les titres de celles qui méritaient la couronne littéraire promise par décret impérial , croyez-vous qu'il n'y eût dans tout cela qu'une protection un peu trop administrative pour les arts de l'imagination? non , il y avait tout un calcul de gouvernement ; il y avait le souvenir et la crainte de ce prodigieux pouvoir que les lettres avaient exercé sur la France; il y avait cette sagacité qui , connaissant aussi bien le passé qu'elle n'avait pas vu, que le présent qu'elle exploitait , avertissait le mtdtre qu'une littérature dont les hardiesses spéculatives avaient changé le monde social , devait être régularisée, cadastrée, couronnée, si l'on

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veut, mais soumise. C'était un système assez semblable à cette hiérarchie poétique et of&cielle de la Chiae , où une série d'examens bien soutenus, et de comf09ition9 rédigées d'après les anciennes règles du gouvernement et du goût, conduisent un homme à tous les honneurs. Le républicain Chénier, l'énergique et libre écrivain, était réduit à s'enfermer dans ce cadre étroit, et à servir ce plan d'organisation littéraire. II pesait une à une pour le concours, il classait avec ordre beaucoup de renommées dont nous n'avons rien à dire , parce que vingt années ont été pour elles une postérité lointaine qui les a vu disparaître. Remarquable par le mérite du style , cet ouvrage de Chénier manque trop d'une vérité assez sévère. Il atteste les entraves dont le pouvoir absolu chargeait le talent tout en paraissant l'honorer. Mais à côté de cette littérature ofticielle que le conquérant voulait établir, comme une distraction à ses conquêtes, et pour empêcher le public de songer à mal , pi s'élevait une autre littérature plus libre , plus fière , qui gardait le souvenir des grands débats par lesquels la France avait été divisée. C'est véritablement celle qui est neuve et féconde , celle qui est née de la révolution ; et doit agir sur la postérité. Les dissentiments profonds, les haines de parti que laissent après eux de longs troubles civils , se retrouvent tout entiers dans cette littérature ; ils en sont l'àme et la physionomie. Par là elle aura sans doute un côté temporaire et périssable ; mais elle n'est pas factice comme celle qui , sous le niveau d'une timide régularité , se bornait à des imitations du passé. Je ne parle pas ici des vivants, Messieurs. Mais revenons à ma pensée.

Cette littérature indépendante , née du contr^K^oup d^

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la révolution partiale, passionnée, sincère, je ne la signalerai que dans deux écrivains célèbres. Là je chercherai rinfluence que l'esprit nouveau, ou le retour systématique vers Fesprit ancien , espèce d'innovation rétrograde , qui suit les troubles civils , avait exercée sur deux talents originaux. Je la chercherai dans la littérature, dans l-analyse philosophique et dans la politique spéculative. Ces deux noms sont inégalement connus en France. L'un vous est plus familier, vous inspire plus d'attrait et de confiance. Pour moi , je ne les compare pas. L'un de ces talents me heurte et me repousse par le caractère général de ses maximes ; l'autre a toute mon admiration , me séduit, m'intéresse, me gagne le cœur ; mais ma préférence, ma sympathie, ma complicité d'opinion ne ferme pas mes yeux sur l'originalité que l'on a pu mettre à défendre d'autres doctrines. V.ous avez l'enthousiasme de votre âge pour le génie de madame de Staël , pour ce talent si spirituel , si él^vé , si généreux, qui avait énergie d'homme et grâce de femme , qui mêlait à tant d'imagination une raison fine et profonde , et était toujours emporté par de nobles instincts de bonté, de justice, de liberté, de courage. Les preftiières et les plus pures espérances de la réforme sociale n'eurent jamais de plus éloquent interprète : ses écrits intéressent le présent et l'avenir.

L'autre talent dont je dois vous entretenir, se compose à la fois d'une imagination forte et d'une mauvaise humeur très- véhémente. C'est aussi le spectacle de la révolution qui a fait naître ou excité ce talent. C'est le dégoût, l'horreur des scènes ou folles ou sanglantes, qui l'ont fait violemment rebrousser vers les doctrinef les plus dures et les plus serviles du pouvoir monacal.

et de l'ancien pouvoir arbitraire. Ce prédicateur de servitude est un esprit indépendant et hasardeux. Ce soutien systématique de Tinquisition avait tout ce qu'il fallait pour devenir hérétique. Cet homme capricieux, ardent, dédaigneux, réclamant par orgueil la servitude des intelligences, vous le savez, c'est M. de Maistre.

L'influence diverse des troubles civils sur le talent se retrouve à plusieurs époques de l'histoire. La révolution d'Angleterre nous offre l'exemple d'un homme qui , parti de points très-opposés , arrive , sous une autre forme, au même résultat que M. de Maistre. Hobbes était naturellement un esprit libre et sceptique. L'horreur profonde pour la révolution anglaise le transforme en partisan du pouvoir absolu. Comme l'anarchie était venue par l'influence religieuse, il repousse à la fois la religion et l'anarchie, et ne veut que le despotime politique. M. de Maistre, d'une imagination ardente et mystique, a été témoin d'une révolution violente et cruelle; il l'a vue naître et se développer sous un principe d'irréligion ; il a vu l'anarchie s'appuyer sur le mépris des croyances religieuses. Plein de ces souvenirs, il invoque aussi le despotisme; mais ce n'est pas celui de l'autorité civile : il la méprise comme trop faible. Son recours est au despotisme religieux , à la théocratie. Ce pouvoir rciligieux, il veut l'élever au-dessus de tout gouvernement civil, et de toute liberté d'examen; il veut asser\'ir à la fois les intelligences et les trdnes, la liberté et les ois.

Vous le voyez, sans introduire dans les lettres une sorte de fatalisme rationnel , sans supposer que les événements de chaque siècle obsèdent tout homme de génie, et le forcent à marcher dans certaines voies, à parler

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suivant un certain formulaire, il est impossible de méconnaître ces influences de la société sur les esprits, sur les plus grands esprits , sur ceux qui ont Tair de mener les autres hommes.

M'arrétant à cette littérature philosophique , particulièrement inspirée par la révolution française , j'ai choisi j pour personnifier les opinions diverses, deux noms, deux talents éclatants. Ici j'éprouve plus d*un scrupule et d'une gène d'esprit. L'histoire contemporaine est, dit-on , impossible à écrire avec une entière véracité ; la critique contemporaine, c'est-à-dire l'histoire des esprits, ne l'est pas moins. Lorsqu'on a vu, entendu, admiré quelque rare talent , cette froide et rigoureuse

fidélité, qui jugerait sans aucune complaisance, sans aucune séduction de souvenir, me paraît bien difficile. D'une autre part, l'impartialité complète de la pensée est une chimère. Vous, qui jugez des talents opposés, pouvez-vous assez vous défaire de vous-mêmes , pouvezvous assez vous débarrasser de votre esprit dont vous vous servez au moment même , pour ne pas sentir une préférence en faveur des opinions qui vous ressemblent , qui sont une partie de vous-mêmes ? Il est donc possible que je sois partial.

L'auteur de Corinne et de V Allemagne, je l'ai connue ; je l'ai vue tout animée de cette vie puissante : et de ce feu de génie qui brillait dans ses moindres entretiens , et qui lui donnait une nature de supériorité que l'on ne peut oublier ni retrouver. Cette personne vraiment admirable , dont les écrits , quelque talent qu'on y reconnaisse, ne sont qu'une épreuve affaiblie d'elle-même, réunissait plusieurs formes d'esprit et d'originalité. Elle appartenait à deux époques ; et avant tout , elle était elle-

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même. Élevée dans le xviii* siècle, dans ce temps où l'esprit était la seule affaire , sa rare intelligence avait reçu réducation la plus hâtive. Toute petite, tout enfant, avec ses grands yeux noirs étincelant d'esprit , elle était là , dans le salon de son père , homme de talent , philosophe, ministre ; elle prenait part à tout. Elle conversait avec les premiers esprits du temps : c'était M. Thomas, un peu trop emphatique , et niajestueux même dans les petites choses, mais enfin homme rare, ingénieux, muni d'une immense lecture et de cette érudition antique à laquelle le xviii* siècle avait trop renoncé. Penseur actif et laborieux , Thomas était parfois un peu subtil et dédamateur ; mais il méditait beaucoup et étudiait tout. Là aussi était Raynal, esprit facile, irrégulier, qui , dans ses livres, faisait un amalgame singulier de statistique et.de verve déclamatoire; qui rassemblait une foule de détails précieux , Qt alors nouveaux, sur les colonies et le commerce , et y mêlait tour à tour de sages maximes de liberté et de virulentes apostrophes aux peuples et aux rois. Là venait l'illustre Buffon. Là se réunissaient encore des écrivains d'un vrai mérite , célèbres dans leur temps : Marmontel, poëte oublié, littérateur instruit et ingénieux ; Champfort , si piquant par ses mots et ses écrits ; puis ces brillants auxiliaires de la littérature ; ces associés libres des académies , pour ainsi dire ; ces gens d'esprit qui n'écrivaient pas, et n'en avaient peut-être que plus d'esprit. Ceux-là composaient dans les salons. Un bon mot, un agréable récit, une controverse, quelquefois calculée d'avance, mais vivement soutenue, voilà leurs ouvrages. Souvent le bon mot, l'ingénieux paradoxe était répété par l'auteur dans diverses maisons ; c'étaient les éditions successives du livre.

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On le conçoit sans peine, ce mouvement de conversa-* tioo, cette joute des amours-propres, cette active circu* lation des idées devaient être comme autant de soufflets de forge qui attisaient le feu d'une jeune intelligence. II est tout simple que, douée d'une vivacité merveilleuse, et toujours excitée, mademoiselle Necker ait montré» dès Tâge de douze ans , plus d'esprit que tous les gens qui faisaient de l'esprit auprès d'elle.

Si le xviii' siècle avait duré toujours, si ce farniente littéraire qui enchantait et occupait Paris eût pu se prolonger cinquante ou soixante ans, madame de Staël fût restée le plus brillant esprit de son temps. On eût vanté l'inimitable vivacité de ses paroles. Elle eût écrit avec talent ; mais elle n'eût pas été ce qu'elle sera pour l'avenir. Après cette éducation d'esprit, de grâces et de frivolité, voilà que tout à coup on arrive devant l'œuvre si sérieuse d'une révolution sociale. L'esprit de madame de Staël passe à une nouvelle école. Elle débute par l'enthousiasme. Fille d'un ministre célèbre et d'abord populaire, cette jeune femme , dont l'esprit concevait et animait tout, combien ne devait-elle pas se plaire à cette gravité nouvelle des entretiens excités par la tribune de l'assemblée constituante ! On sent dans ses ouvrages avec quel ravissement son imagination et son amour - propre ont joui de cette vie intellectuelle, brillante, active, imprudente. Quand elle raconte, avec une éloquence naïve, le bonheur de vivre en 1789, d'être agité chaque jour par l'émotion de tant de nobles espérances , et le spectacle de tant de changements , de voir enfin se réaliser tant de spéculations et de vœux philosophiques, on sent, à la vivacité de ses paroles, après tant d'années, combien le cœur a dû lui battre , et combien ses expresaions , au

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moment même devaient être inspirées. Seulement cela ne saurait durer longtemps. Cette lune de miel des révolutions, cette première joie, ce premier endiousiasme est bientôt remplacé par une vertueuse indignation , par des craintes ) par des dangers inévitables. La gloire de M. Necker est renversée ; des réformes salutaires et glorieuses sont suivies de tumultes démocratiques, de vengeances impitoyables. Alors cette âme si vive et si généreuse se replie sur elle-même.

Au brillant spectacle de civilisation qu'offrait l'ancienne France a succédé Tanarchie grossière et la violence. Cette société élégante et spirituelle qui faisait la conversation dans Paris est dispersée par la terreur. ^Âinsi la rare intelligence de madame de Staël, qui, d'abord agacée, excitée par l'éducation la plus ingénieuse, s'était animée plus tard d'un vif enthousiasme , mûrit } dans la réflexion et le malheur. Ce sont. Messieurs, ces diverses épreuves senties par une âme mobile et passion* née, qui servirent à former l'originaUté de ce grand talent spirituel et grave, enthousiaste et sensé. C'est ainsi que, dans cette brillante élève des entretiens du xvui» siècle, dans cet esprit tout exalté de spéculations généreuses, vous trouverez une force de raison et un sérieux capable de comprendre et d^ exposer les conditions d'un État libre, mieux que ne l'ont fait des publicistes célèbres. C'est dans cette variété d'éducations morales , unie à cette nature si rare, que je trouve la source de tant d'ouvrages opposés, les Lettres sur Bousseau, la Défense de la Reine , Corinne , V Allemagne , et ce livre qu'on aurait peine à croire sorti de la main d'une femme, les Considérations sur la révolution française. Une dernière épreuve lui restait à subir : c'était la lutte contre un pouvoir non

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pas cruel, mais ombrageux, impatient de toute liberté de penser et régulièrement tyrannique.

Madame de Staél avait fui avec horreur, et non sans péril, Tanarchie sanglante de la France. Dans sa retraite, le cœur brisé de douleur, devenue incapable de tout tra-^ vail qui ne fût pas un effort d'indignation et de pitié, elle publia , comme femme et comme mère , une défense de la reine Antoinette. Le génie n'écrivit jamais rien de plus touchant que cette admirable et inutile prière. Je craindrais d'en affaiblir Teffet sublime par une citation incomplète et épisodique. On y verrait combien cette personne si prodigieusement spirituelle^ qui prenait si facilement à l'espérance , sentait la douleur et le malheur d'autrui ; mais ce fut le seul ouvrage , et nous en louons son génie, qu'elle eut alors la force d'écrire.

Enfin des jours meilleurs se lèvent. Â un gouvernement massacreur, comme l'appelait Napoléon, succède un pouvoir faible, souillé, bizarre, encore anarchique et mêlé de violences , mais qui ne faisait plus couler de sang. Madame de Staël reparut en France, et elle y fonda de nouveau l'esprit de société. Après ces temps de rudesse et de cruauté, où l'anarchie avait un peu ressemblé à la barbarie, elle ramena l'influence de l'esprit et l'influence des femmes. Ces anecdotes tiennent à l'histoire ; et quand , sous ce gouvernement précaire et tyrannique, tantôt si débile, tantôt faisant des coups d'Ëtat, comme tout le monde, on nous raconte l'influence extraordinaire exercée par une femme, fille d'un ministre proscrit, il faut voir là le retour de cette puissance de l'esprit indigène en France , et d'autant mieux accueillie qu'elle avait été longtemps exilée par le fanatisme politique. A ce début d'un nouveau gouverne^-

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ment , à cet essai d'ordre encore mêlé de beaucoup de désordre , succède , par un coup de violence , un pou* ▼oir plus sérieux, plus régulier, qui voudra Tordre complet , mais à son profit , et qui s'achemine au despotisme avec l'ascendant de la force et de la popularité. Une révolution servile s'opère dans les esprits. On voit rapidement grandir le dominateur, devant lequel tout lé monde va plier; et ceux qui tiennent encore la tété haute et parlent librement ont déjà quelque chose d'étrange et de trop hardi dans le silence universel. Cet homme , au milieu de sa gloire et de sa force , I avait singulièrement peur de la liberté d'esprit, de la I réflexion et de l'examen. Il voulait une littérature qui \ ne songeât à rien de ce qui n'est pas la littérature même, : c'est-à-dire qui écrivît sans penser , une littérature qui 1 ne fit pas de métaphysique : c'était de l'idéologie; qui ne s'occupât ni de droit public ni d'histoire : c'était dé la faction. Aussi , cette femme éloquente , admirée ^ qui , même avant la révolution, avait jeté dans ses Lettrés $ur Rousseau tant de vues neuves et hardies; qui, depuis , s'était mêlée aux luttes politiques et avait souvent agi sur l'opinion , était pour lui quelque chose de menaçant. Il la redouta bientôt au point de la persécuter.

Le pouvoir de l'esprit est comme tous les autres pouvoirs; on ne saurait y renoncer. Madame de Staël ne voulait pas abdiquer cet empire qu'elle avait exercé sur l'élite de la société. Être éloignée de Paris lui semblait un supplice , un affreux exil : le conquérant le savait. Au prix de quelques louanges , il lui aurait vendu, peutêtre , un permis de séjour ; mais l'âme élevée de madame de Staël ne pouvait flatter une gloire qui marchait

au despotisme ; et la vive sagacité de son esprit ne lui laissait pas la ressource de se faire illusion , comme tant d'autres. Elle se taisait obstinément dans ses ouvrages ^ et ne se taisait pas dans son salon. Elle avait une facilité merveilleuse à dire des mots spirituels et profonds que* tout le mande répétait , et qui gâtaient Topinion , disait le maître. Dans un temps de domination nouvelle , lorsque , chaque jour, la révolution ou l'ancienne royauté renvoyait au bercail du pouvoir absolu quelques brebis égarées, une plaisanterie, qui embarrassait un dé-^ vouement de la veille , ou qui pouvait décourager une conversion du lendemain , heurtait vivement celui auquel s'adressaient toutes les conversions' et tous les dévouements; c'étaient chaque jour blessures nouvelles.

Cependant madame de Staél n'écrivait plus que sur la critique; elle faisait son ouvrage de la Littérature chez les anciens et chez les modernes, T avait-il là de quoi blesser le premier consul? pourquoi s'offensait-il de ce livre? était-ce par zèle pour les doctrines classiques? tenait -il absolument à la prééminence de Racine sur Shakspeare? était -il personnellement intéressé à la gloire de Boileau? Non; mais ce caractère politique et raisonneur que les troubles civils avaient laissé dans les esprits, et que Bonaparte voulait détruire , il le voyait avec dépit, sous la plume de madame de Staël , s'introduire même dans la critique littéraire. En effet, que cherchait madame de Staël dans ce livre? l'influence des lettres sur l'indépendance des esprits, et réciproquement l'influence des institutions libres sur le progrès des lettres. Son but était de montrer que l'indépendance est mère du génie , et que tout ce qui profite à la

liberté profitera bientôt à rimagination, au talent, à l'enthousiasme. Ce n'est pas tout : elle voyait l'esprit français rebuté , fatigué des tentatives hasardeuses qu'il avait faites , et prêt à retomber dans l'ornière du passé et du pouvoir absolu. Â cette langueur publique , elle opposait le système et l'espérance de la perfectibilité progressive. Dédaignant la servilité , comme elle détestait la violence , flétrissant les crimes de la révolution , sans renier ses principes, elle excitait les âmes à mieux espérer de l'avenir, et à chercher, dans les progrès des mœurs sociales et des institutions , le plus heureux emploi des facultés de l'honmie.

Ces inductions littéraires déplaisaient fort au conquérant; il aimait mieux remonter vers le siècle de Louis XIY. Il ne craignait pas Louis XIY. Il trouvait les idées de pouvoir absolu qui avaient servi ce monarque , bonnes pour celui qui s'asseyait à la même place. Il avait répugnance poifr ces doctrines de progrès social , qui avaient commencé la révolution et pouvaient la continuer. Il voulait qu'elle fût arrêtée en lui. Toute cette littérature expérimentale et nouvelle lui paraissait une espèce d'insurrection.

Dans quelques pages de son livre , madame de Staël agaçait, pour ainsi dire , l'amour-propre du conquérant, et lui montrait les récompenses de la gloire dans un État libre :

Il n'est pas vrai qu'un grand homme ait plus d'éclat, en étant seul célèbre , qu'environné de noms fameux qui le cèdent au premier de tous , au sien. On a dit en politique qu'un roi ne pouvait pas subsister sans noblesse ou sans pairie. A la cour de l'opinion , il faut aussi que des gradations de rangs garantissent la suprématie. Qu'est-ce qu'un conquérant opposant des

barbareâ à des barbares, dans la nuit de rignorance? César n'est si fameux dans l'histoire que parce qu'il a décidé du destin de Rome , et que dans Rome étaient Gcéron , Salluste , Caion, tant de talents et tant de vertus que subjuguait l'épée d'un seul homme.

Le César moderne trouvait plus sûr de ne pas laisser pousser ces Caton , ces Salluste , ces Cicéron.

Derrière Alexandre s'élevait encore l'ombre de la Grèce. Il faut, pour l'éclat même des guerriers illustres, que le pays qu'ils asservissent soit enrichi de tous les dons de l'esprit humain. Je ne sais si la puissance de la pensée doit détruire un jour le fléau de la guerre ; mais , avant ce jour , c'est encore elle, c'est l'éloquence et l'imagination, c'est la philosophie même qui relèvent l'importance des actions guerrières. Si vous laissez tout s'effacer, tout s'avilir, la force pourra dominer; mais aucun éclat véritable ne l'environnera ; les hommes seront mille fois plus dégradés par la perte de l'émulation que par les fureurs jalouses dont la gloire , du moins , était encore l'objet.

Ces coquetteries indépendantes ne séduisaient pas le despote. Il s'indignait d'une liberté même abstraite et spéculative ; il ne pouvait pardonner, surtout à madame de Staël , les pages sur l'éloquence politique et ces conseils d'indépendance adressés au tribunat, qui n'était pas trop hardi , et que cependant on devait bientôt éli-* miner.

Là commence cette lutte du pouvoir contre l'opinion. Elle fut consommée par l'asservissement de toute liberté d'écrire, et par la persécution de madame de Staël et d'un autre illustre écrivain.

Voilà , Messieurs , le point de vue anecdotique et po^ litique de cet ouvrage. Aujourd'hui , ce qui faisait Tallusion contemporaine d'un tel écrit, ces conseils détour- IV. 23

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nés y ces protestations généreuses, cachées sous des ex^ pressions piquantes , ces théories de goût qui sont des conseils de dignité et de courage, ont encore un vif intérêt. Cette femme illustre n'avait pas, ne pouvait avoir toute rérudition nécessaire pour le vaste sujet qu'elle s'était proposé. Jeune encore , dans une vie brillante , souvent troublée par le malheur ou distraite par le monde , avait-elle soigneusement étudié toutes les littératures de l'antiquité et des temps modernes? Ses plus habiles censeurs ne l'avaient pas fait non plus. Qu'il y ait dans son ouvrage des inexactitudes, qu'elle ignore quelquefois les faits ou les plie à des vues systématiques, je le crois. Dans une critique ingénieuse , on lui reprocha d'avoir donné à la littérature latine , sur la littérature grecque , une supériorité peu fondée ; d'avoir dit sans motif que la littérature latine était née de la philosophie; d'avoir supposé qu'elle fût en progrès lorsqu'elle était en décadence ; peu m'importe.

Madame de Staél s'est peut-être trompée sur quelques points. Parfois elle a sacrifié l'un de ses prîjicipes à l'autre. Au nom de la perfectibilité, par exemple , elle afiSrme qu'il y a, dans Quintilien , beaucoup plus d'idées justes et fines sur l'art oratoire que dans Cicéron. Elle oublie que l'action de la liberté est plus instructive encore que l'action du temps , et que Cicéron s'était formé dans le Forum , Quintilien dans une école. Et puis, je crois qu'elle avait peu lu Quintilien.

Quel homme avait alors assez étudié pour faire une histoire systématique et complète de l'alliance des lettres avec l'esprit national dans l'antiquité ? Cet ouvrage de madame de Staël , l'érudition en est souvent douteuse , insuffisante ; mais tout ce qui est de l'auteur dans son

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livre, tout ce qui n'est pas étudié, tout ce qu'elle a pensé est plein^de vivacité , de force , de vérité même. Ainsi , elle marque admirablement quelques grandes dififérences sociales entre l'esprit de Tanliquité et Tesprit moderne. Elle les voit, les conçoit par une sorte d'intuition. Elle a surtout compris et exprimé avec une haute supériorité le caractère de la réforme chrétienne au milieu de l'ancien monde.

Cette idée même de la^ perfectibilité', que Ton a voulu combattre par l'expérience et par la raillerie , deux arguments commodes pour les esprits légers , elle la dis^ cute avec beaucoup de vraisemblance et de force. Certainement, elle ne prétend pas qu'au vnr et au ix« siècle on vécût mieux et qu'on fît des vers plus spirituels que du temps d'Auguste et d'Horace ; mais elle dit que la nature humaine, multiple, perfectible par beaucoup de côtés, avait gagné pour le sentiment moral ; que certaines cruautés de la civilisation antique avaient été abolies par l'influence du christianisme au milieu même de l'ignorance du moyen âge; que, dans cette fermentation, sous ce fumier de barbarie, il s'était déposé des germes nouveaux; que dès lors il s'était ébauché de grandes découvertes anonymes qui appartiennent à l'esprit de ces temps grossiers; qu'ainsi le genre humain ayant couvé longtemps, on vit aux xv« et xvi» siècles , éclore tous ces merveilleux produits de l'intelligence.; on vit ce soudain essor, ce grand armement de l'esprit humain , entreprenant à la fois tant de routes nouvelles, agrandissant le monde, ets'élevant à la liberté religieuse et politique. Depuis, on a répété ces choses exprimées alors par madame de Staël avec autant de nouveauté que é'éloquenoe.

Sur la littérature anglaise et sur la littérature du Nord, madame de Staël jeta également, dans ce premier ouvrage , beaucoup de vues ingénieuses. Shakspeare jusque-là n'avait jamais été jugé avec autant d'enthousiasme et d'esprit. Ce qu'elle dit sur le goût n'a rien, au fond , d'excessif. Qui doute que le goût ne varie, qu'il n'y ait dans le goût une partie mobile et changeante? Mais cette portion de beauté poétique , oratoire, qui tient au développement des sentiments les plus intimes et les plus délicats du cœur de l'homme , elle ne change , elle ne se dément pas. Dé même que le bon moral n'est pas faux, il n'y a pas un beau à la fois moral et poétique qui soit passager. Toute cette théorie du goût, qui rattache incessamment l'étude des lettres à la dignité de l'âme humaine, madame de Staël l'expose admirablement. C'est la grande innovation qu'elle porta dans la critique ; c'est la noble originalité de son ouvrage, d'ailleurs si spirituel, et quelquefois si vrai.

Un pouvoir ombrageux se tint pour offensé de ce livre, et exila l'auteur à quarante lieues de Paris. Là, madame de Staël fit ce roman de Delphine, qui réunit à la finesse de l'observation morale tant de verve éloquente. Mais , vous le savez, nous ne parlons jamais ici de romans.

Cependant la colère du chef de la France contre madame de Staël s,'était accrue par de nouveaux grie&. M. Necker, dans le loisir de la solitude , avait publié un ouvrage politique , où il jugeait avec prévoyance et liberté quelques actes du gouvernement français. Madame de Staël n'observait pas toujours ce ban de quarante lieues qui lui était imposé, et qui rappelait si bien les exils arbitraires de l'ancienne cour. D'ailleurs elle inquiétait du voisinage de son esprit l'ombrageuse fierté du

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maître. Ennuyée de cette tyrannique petitesse, madame de Staël quitte la France et fait un premier voyage en Allemagne. Elle fut ramenée en Suisse par une vive douleur, la perte de son père, dont la gloire était pour elle une conviction et un culte qui anima toute sa vie.

Accablée de ce cruel chagrin et découragée par Tasservissement progressif de la France, madame de Staël parut renoncer à la littérature politique. Le premier consul était empereur, sacré par le pape, et reconnu parles rois du continent. Sa grandeur s'élevait si haut que nulle main n'y pouvait plus atteindre. Tout le monde était du parti de sa fortune, et s'habituait à trouver qu'on aurait tort de le contredire. Madame de Staël, voulant se reposer par l'impression paisible des arts , partit pour l'Italie, ce pays de distraction et de loisir. Ce voyage lui inspira Corinne, œuvre originale et touchante, qui tient du roman, du poëme et du traité philosophique. On y retrouve ce caractère de son génie , d'exceller surtout dans la peinture du monde et du cœur humain, de sentir et d'exprimer la vie sociale, mieux encore que le spectacle de la nature et des arts. Mais quel intérêt neuf et profond dans le principal personnage de ce drame éloquent! quel charme attaché à cette fiction poétique, qui semble parfois la confidence d'une âme supérieure, et l'histoire de ses propres tourments! que de ravissants contrastes! quelle vivacité d'émotions et de langage! L'alliance de l'imagination et du génie méditatif donne à cet ouvrage une originalité qui ne passera point.

Rien dans ce livre ne touchait au monde politique. Corinne était tout idéale. Cependant, s'il faut en croire une anecdote, le dominateur de la France fut tellement blessé du bruit que faisait ce roman , qu'il en composa lui-

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môme une critique insérée au Moniteur, II y bltoiait vivement rintérét répandu sur Oswald, et s'en fichait comme d'un dé&ut de patriotisme. On peut lire cette critique amère et spirituelle. Cependant le public ne fut pas du même avis.

Madame de Staël était revenue en France , mais toujours à quarante lieues de Paris, quelquefois s'avançant Jusqu'à Auxerre, et puis forcée de se replier vers son exil. Ce fut alors qu'elle s'occupa d'un ouvrage qui semblait à l'abri des défiances du pouvoir : c'était un voyage philosophique et littéraire , une description de la société en Allemagne, une analyse des monuments les plus célèbres de la poésie et de la philosophie allemandes. Or, l'Allemagne n'est pas libre ; alors elle l'était moins encore. Comment donc l'admiration pour la littérature d'un peuple savant, rêveur, méditatif, mais chez lequel il n'y avait ni tribune, ni discussion indépendante, pouvaitelle réagir contre le système de soumission et de silence que le maître de la France voulait imposer à l'Europe? Cependant cet ouvrage l'oiTensa singulièrement. Il avait été soumis à la censure, et la censure avait fait son devoir; elle avait ôté plusieurs témérités, c'est-à-dire elle avait affaibli une préférence donnée à Ylphigénie de Goethe sur Ylphigénie de Racine ; elle avait supprimé une phrase où l'auteur disait de l'Allemagne privée de li* berté , « que c'est un temple auquel il manque im fidte çt des colonnes. »

Cependant, au moment où l'ouvrage mutilé, revisé , approuvé, était enfin imprimé et près de paraître, un ordre subit fait détruire tous les exemplaires et exile l'auteur de France. Je me trompe : une grande partie de l'Europe était France alors; et madame de Staêl ftrt

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seulement exilée près de Genève. Mais cet exil limité, qui Ift retenait encore sous le joug commun , ne lui semblait que plus pénible et plus menaçant. De cette retraite, elle médite bientôt un exil plus lointain , une ftiite qui l'affiranchisse. C'était une dernière lutte que Tindépendanee de la pensée, représentée par une femme de génie , avait à soutenir contre un vainqueur si puissant. Je laisserai les admirateurs les plus éclairés du conquérant juger s'il y avait , de sa part , sagesse et bon calcul. Retirée dans un château près de Genève, madame de Staël n'écrivait plus ; elle parlait à peu de monde ; car la contagion de la disgrâce s'était étendue autour d'elle. Mais elle pensait encore , et il parait que cela blessait une autorité trop jalouse. On venait quelquefois auprès d'elle avec un zèle administratif qui se retrouve à toutes les époques; on l'engageait à faire sa paix; on la priait de saisir une grande occasion qui s'offrait : par exemple, de célébrer la naissance du roi de Rome. Elle répondait : M Tout ce que je puis pour lui , c'est de lui souhaiter une bonne nourrice ; » et ces mots téméraires répétés , recueillis , arrivaient par estafette et blessaient profonde-* ment. Elle prit donc le parti de fuir, de disparaître, de sortir de ce cercle de Dante qui reculait sans cesse , et qui allait bientôt s'adosser à Moscou. Elle veut partir d'avance, aller plus vite qu'une armée firançaise.

Dans un livre charmant, le plus naturel de ses ouvrages, celui qui lui ressemble le mieux, les Dix années éTexil, elle peint naïvement la situation de son àme en ce moment décisif. Elle voyait cette main de fer qui s'étendait partout , et elle craignait de rester en deçà. Ainsi, en 1812, pendant que cette armée, composée de vingt peuples , se rassemblait , que les rois alliés étfMent là qui

attendaient le lever du conquérant, un matin, madame de Staél paraissant se disposer à faire une promenade dans les limites permises, un éventail à la main , monte en voiture, et part de Copet pour TAngleterre, en passant par la Russie ; car les autres chemins n'étaient pas sûrs. Elle traverse TAllemagne , la Pologne , gagne la Russie qui allait être le champ d'une si épouvantable guerre et d'un si prodigieux renversement de fortune , et arrive à Moscou. Les Mémoires contemporains diront rinfluence que ses paroles eurent alors sur les résolutions d'Alexandre. Elle est quelque chose, cette puissance de la pensée , proscrite par la force. Non-seulement elle dépose dans l'avenir contre une gloire oppressive , mais elle peut, dans le présent, la traverser, la combattre, lui susciter de fatales résistances, inspirer à ses ennemis l'audace de se sauver par la guerre.

Sans discuter des souvenirs mêlés de tant de douleurs patriotiques , on peut croire que cette fenyne , par la hardiesse de son esprit , la fermeté de sa prévoyance et la verve de haine qui l'animait contre le conquérant, fut fatale à ses desseins.

Cependant la puissante armée avait débouché de la Pologne et marchait, marchait vers Moscou. Désastreux souvenir ! deuil public de la France I reproche étemel à l'imprudence du conquérant!

Madame de Staël était partie d'un port de la Russie pour la Suède ; son passage n'y fut pas sans puissance. U y avait là sur le trône un soldat de la France républicaine, un roi fait nouvellement, qui cherchait à séparer sa fortune de celle du conquérant. L'animosité de madame de Staël, le génie qu'elle mettait dans sa haine, agirent puissamment sur la conduite que tint le nouveau roi.

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Après une fuite si longue à travers l'Europe , où elle laissait partout quelques traces de ses conseils et de son génie, elle arrive en Angleterre. Cette existence agitée avait achevé de communiquer à son talent ce caractère d'originalité, et, si cette expression m'est permise , d'étrangeté, que la critique lui a quelquefois reproché.

Française par l'esprit (car jamais personne depuis Voltaire, et autrement que Voltaire, n'eut plus de cet esprit qui séduit et qui charme en France), cette espèce de divorce avec son pays, en haine du pouvoir qui le gouvernait, le goût des littératures étrangères, d'abord invoquées par elle comme une forme d'opposition , l'enthousiasme pour l'Angleterre, pour les mœurs, les idées, la liberté des Anglais , la rendirent quelquefois sévère et même injuste pour la France.

Mais le savoir et les lettres n'offirent qu'un intérêt ' secondaire , à moins qu'on ne les rattache intimement au progrès social et à la liberté d'un peuple. C'est l'ef-

fort constant 9 c'est la gloire de madame de Staël.

Une prévention naturelle ferait croire qu'un esprit de femme, un esprit ardent, ingénieux, romanesque, a dû porter beaucoup d'illusions dans la politique. Mais sa préférence même pour l'Angleterre , qui lui inspira une phrase que je voudrais rayer de ses écrits , la retint toujours dans les maximes d'une liberté sage et praticable. Ses ouvrages politiques , et c'est un point de vue qui nous occupera dans la prochaine séance , sont donc aussi remarquables par la vérité que par l'éclat du talent. A vrai dire , ce n'est pas le génie anglais dont ma- i dame de Staël fait l'apothéose ; c'est le bienfait de deux siècles de liberté qu'elle célèbre et qu'elle offre à l'ému-

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lation de tous les peuples. Par là, ses écrits sont au nombre de ceux qui répondent le mieux à l'esprit de notre temps et ont contribué à le faire naître. En littérature, en politique, plusieurs des idées nouvelles, ou des nobles vœux de madame de Staél , sont aujourd'hui des vérités reconnues et des Mts accomplis.

Dans la philosophie , elle ne resta pas esclave des doctrines sceptiques du xViiP siècle ; mais elle ne se sauva pas à Textrémité opposée. Sa pensée fut religieuse , sans être mystique.

Dans la politique , elle fut éloquenmient émue , indignée de ce qui avait souillé la liberté; mais elle resta fidèle à la liberté, à cette foi des nobles ftmes; elle eut le sentiment le plus énergique des institutions qui conviennent à un pays agité par de longs troubles civils, k cet égard , son influence fut grande et salutaire ; car c'est un des caractères de cette femme extraordinaire , que jamais pour elle l'influence active ne se sépara des succès du taleqt.

Dans nos vicissitudes, au milieu de ces révolutions qui se renversuent l'une l'autre, elle restait généreuse, bienveillante , secourable ; elle disait elle-même que son salon, où l'Europe était admise, était l'hôpital des partis vaincus. On y trouvait réunis les hommes les plus opposés. L'épreuve fut grande et ne se reverra plus. Vous savez qu'à une époque dont le souvenir s'éloigne, il est venu en France des hôtes très-importuns, des souverains étrangers étonnés de leur victoire.

Quand on songe à ce temps où la fortune de la France était couverte d'un crêpe, où l'on pouvait douter de l'avenir, où l'on ne savait pas que de tant de maux , de tant d'incertitudes sortiraient des institutions puissantes

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et libres, il tàui louer madame de Staël d'avoir alors employé toat ce qu'elle avait d'ascendant et d'éloquence à relever le génie français, à célébrer ce grand peuple qui n'était pas vaincu dans la dé&dte de son chef, enfin à lui souhaiter, à lui prédire une liberté digne de sa gloire.

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