SOIXANTE ET UNIÈME LEÇON
Caractère politique de l'ouvrage de madame de Staël sur l'Allemagne. — En quoi opposé au despotisme. — Perfectibilité sociale plus vraie que la perfectibilité littéraire. — Les Considë^ rations sur la révolution française, ^ Du reproche de partialité fait à cet ouvrage. — Grandes beautés historiques. — Sagacité politique. — Élévation du sentiment moral. — De la doctrine opposée. M. de Maistre. — Liaison systématique de ses livres. — Les Soirées de Saint-Pétersbourg, — Jugement sur cet ouvrage.
Messieurs ,
J'ai commencé l'analyse d'un grand talent, dont l'influence se prolonge sur toute la littérature contemporaine, et tient à ce renouvellement des esprits qui devait surtout nous occuper. Je n'ai pas dissimulé ma partialité ; c'est une partialité tout à la fois d'opinion et de personne. J'ai écouté souvent cette voix si animée, si éloquente ; j'ai assisté au mouvement de cette imagination puissante et rapide, qui s'emparait des esprits avec une force indicible , et jetait dans le moindre entretien tant d'éclat et de lumière. C'est une sorte de prestige qui brille pour moi sur les pages du livre. Je crois l'en* tendre parler encore en lisant ses écrits.
Mais, conmie cette partialité se fonde sur la plus juste
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admiration , elle n'iHera rien à la vérité de mes paroles. Le rare talent de madame de Staël , gêné par le temps où elle a vécu , s'est , plus d'une fois , renfermé dans la critique , cette occupation des littératures vieillies , qui les termine et les résume plus souvent qu'elle ne les rajeunit. Mais la partie la plus sérieuse et , suivant moi , la plus originale et la plus haute de ses écrits , est toute politique, et tout appliquée aux intérêts contemporains.
Analyser V Allemagne serait une tâche difficile ; car ce livre n'est lui-même qu'un extrait , un commentaire bit avec génie. L'unité d'un tel travail est dans l'àme de l'auteur, dans cette verve continue et variée qui se prête à l'étude de tant de créations diverses. On admire ce regard pénétrant jeté sur toute la littérature d'un pays, cette intelligence profonde, cette vive sensibilité qui porte dans l'analyse tout l'intérêt de la passion et toute la nouveauté de l'inspiration.
L'enthousiasme de l'auteur pour la littérature allemande, alors si peu connue en France, est-il exagéré, est-il surtout exclusif , comme on l'a dit souvent? Ma-* dame de Staël , dans le dégoût que lui inspirait le pouvoir absolu qui pesait sur la France , n'est-elle pas injuste envers notre gloire littéraire? Non. Elle ne méconnaît pas, elle sent vivement les beaux génies de la France* Hais elle blâme une froide régularité qui survit au génie; elle oppose à ces stériles traditions la richesse et les essais de l'imagination étrangère.
Cette poésie du Nord , un peu studieuse, comme le fut celle d'Alexandrie, avec quelle vivacité madame de Staël la reproduit et l'interprète ! Ne vous y trompez pas, l'Allemagne est encore plus spirituelle dans son livre qu'elle ne l'est en elle-même. A cet égard, les préfé-
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rences excessives de Tauteur seraient rachetées et, pour ainsi dire, démenties par son talent même.' C'est ce coloris brillant de l'esprit français, jeté sur l'élégance un peu laborieuse de l'art germanique, c'est l'imagination vive et juste de madame de Staël qui nous plaît encore dans cette description rapide et pittoresque de l'Allemagne littéraire. En laissant à ces talents étrangers qu'elle met en scène leurs physionomies originales, elle les anime du feu de ses paroles.
En 1808 , le maître de la France, alors au folte de sa prospérité , répondait aux touchantes prières d'Auguste Staël , qui sollicitait le retour de sa mère à Paris, et promettait qu'elle ne s'occuperait plus de politique : « Bah! de la politique, n'en &it-on pas en parlant de morale, de littérature, de tout au monde? »
Cela est vrai ; quand l'oppression existe, penser, c'est protester. Le conquérant n'en disait pas assez : on fait de la politique, surtout avec la littérature; car la littérature, c'est l'âme humaine tout entière, développée, montrée. Les intérêts de la société , les passions contemporaines , le sentiment de la liberté , ou la gêne du pouvoir, se retrouvent sans cesse dans la pensée de l'écrivain. Ainsi ce livre de Y Allemagne, où il n'est, en apparence, question que du génie poétique de Schiller et de Goethe, que de la petite cour de Weimar, qui n'aurait pas pu mettre deux mille hommes en campagne pour attaquer le conquérant, que de Schelling, et de la piiilosophie transcendante et rêveuse, si peu offensive pour l'homme occupé des intérêts actifs, ce livre de VAlle^ magne, cet enthousiasme de l'indépendance littéraire, cette apothéose du devoir, cette ardeur de spiritualisme, étaient, dans la réalité, une indirecte et continuent
protestation contre le système de gouvernement qui dominait la France et s'étendait par contre-coup sur l'Europe. Le dominateur ne s'y méprenait pas. En effet, ce n'était pas la force violente qui était son arme habituelle. Le maintien de Tordre, l'application régulière des loi$ qu'il avait faites, l'éloignement de toute cruauté inutile, le goût même de la justice, formaient les caractères généraux de son gouvernement. Mais le despotisme sur les volontés , l'abaissement des caractères dans l'état sodal , en même temps que l'exaltation du courage sur les champs de bataille , c'étaient là aussi les principes et les appuis . de son pouvoir.
L'ouvrage de madame de Staël , tout animé d'une sort^ d'indépendance morale , respirant la haine de l'intérêt personnel, l'enthousiasme pour les nobles sacrifices, pour la liberté, au moins spéculative, pour la liberté de l'àme, soumise à la seule loi du devoir, choquait les maximes politiques du conquérant. Si ce§ doctrines-là s'étaient répandues, les séductions du pouvoir se seraient affaiblies ; il eût été réduit à la force , et la force était son arrière-garde. Il ne s'en servait pas d'abord. Il aimait mieux gagner que menacer.
Madame de Staël terminait son livre par ces belles paroles:
France! terre de gloire et d'amour, si l'enthousiasme un jour s'éteignait sur votre sol, si le calcul disposait de tout, et que le raisonnement seul inspirât même le mépris des périls , à qgoi voas serviraient votre beau ciel, vos esprits si brillants , votre nature si féconde ? Une intelligence active , une impétao^ site savante , vous rendraient les maîtres du monde ; mais vous n'y laisseriez que la trace des torrents de sable, terribles comme les flots, arides comme le déserti
Gela voulait dire : Vous avez des années de six cent mille hommes admirablement conduites ; vous avez une garde invincible ; vous avez une puissance d'action et de commandement que rien n'égale; vous avez mis Tordre dans le despotisme ; votre administration tient dans sa main toutes les forces de la France; au dehors ^ quand elle prend possession d'un pays, elle le règle et le civilise : mais, avec tout cela, vous aVez détruit toute indépendance nationale ou privée , proscrit la volonté , le courage civil et tous les sentiments qui font les peuples libres et grands.
Mais l'allusion contemporaine qui ne serait qu'une malignité du talent contre le pouvoir, ne suffirait pas pour ii)^resser l'avenir. Il faut qu'elle ait une vérité durable. C'est la beauté, c'est le caractère de ce livre. Ce qui était une opposition momentanée contre le règne tout-puissant de la force et de l'intérêt reste encore une noble instruction pour les temps de liberté et de progrès. La passion qui règne dans ce livre, et qui l'anime d'un même esprit , dans la diversité des sujets et des formes , c'est le sentiment moral. L'étude des lettres et de l'art y prend le caractère de ce qu'il y a de plus élevé parmi les hommes , la vertu et la liberté.
Cette forme d'ouvrage, où madame de Staël portait tant d'enthousiasme et de supériorité , n'était pas cependant son choix de prédilection.
Élevée au milieu de l'éclat du monde et des épreuves d'une révolution , trouvant dans le sentiment le plus vif de son âme, sa piété filiale, un intérêt qui la ramenait sans cesse à la politique, ce qui plaît surtout à madame de Staël, et ce oui développe le mieux son génie, c'est la peinture de la vie sociale. Cette personne renommée
pour son imagination excelle par le sentiment de la réalité. Que, ressuscitant les fêtes du moyen âge, elle montre Corinne au Capitole, qu'elle retrace avec une admirable vivacité le tableau de la vie poétique et Tidéal de Tenthousiasmé, les esprits froids peuvent blâmer l'éclat de ses couleurs, mais tout le monde admirera la peinture qu'elle fait d'une petite ville d'Ecosse. Là, par l'expressive vérité des détails, un sujet insipide devient original. . Lainémeforced'imaginationsuivait l'auteur de Corinne dans ses écrits sur le gouvernement. Mais, en politique, l'imagination ressemble bien à l'illusion. Malgré cette double utopie à laquelle madame de Staél était exposée comme publiciste spéculatif et comme femme, un caractère singulier de précision et de vigueur, un grand bon sens se reconnaît dans ses écrits politiques. *
On l'a remarqué spirituellement : si madame de Sévigné , dans sa frivolité de femme de cour, a parfois des instincts sérieux de raison indépendante, et s'élève même à la politique par l'austère théologie de Port- Royal, madame de Staël, dans une vie tout autre, et dans les habitudes toutes politiques de son esprit, revient sans cesse à des pensées de femme. Le même trait ineffaçable se retrouve dans cette héroïne de nos troubles civils, qui écrivit avec tant de talent, et mourut avec tant de courage. Madame Roland, cette femme stoïque et républicaine , a remarqué et décrit , au milieu des plus grands périls , le noble maintien et la grâce élégante d'un des orateurs de la Gironde, avec le même soin que, dans ses Mémoires, l'ambitieuse et politique Anne Comnène dépeint minutieusement les manières, le costume et la grâce guerrière de Bohémond, fils de Guiscard.