IV
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La prédominance du talent politique, la vive iûtelll-* gence des intérêts sociaux , forment , dans madame de Staël, un caractère distinctif auquel nous devoiis notls arrêter. C'est par là , d'ailleurs , que son génie aura le plus d'influence sur la littérature de l'époque présente et dé l'avenir.
Si la perfectibilité littéraire est chose fort doùtétiseï il n'en faut pas conclure que le pirogrès social et pditi-^ que soit également Un paradoxe^ et une prétention de l'orgueil contemporain. On conçoit très-bien que l'ex-^ pression des sentiments naturels , une fois enlevée par de vives imaginations dans le premier développement d'un idiome jeune et vigoureux ^ soit difficilement surpassée par le travail industrieux et réfléchi d'une littéra-*^ ture savante. Aussi , sans proscrire les accidents heu-> reux qui envoient, à toutes les époques, des hommes de talent, en admettant même que certaines formes politiques rendent, à cet égard, la chance meilleure, on ne peut espérer, dans les arts de l'imagination , Un progrès qui ne soit souvent interrompu par l'épuisement et la décadence. Mais l'existeùce Sociale admet une foule de combinaisons secondaires, où l'expérience vaut beaucoup , où les idées d'un homme , mises au bout des idées d'un autre homme, produisent un progrès inévitable et continu. On n'a pas surpassé l'ima^nation de Dante 6t de Tasse ; et nul doute que même l'Italie ne soit , de nos jours , gouvernée avec infiniment plus d'ordre et de justice qu'au xiv^* ou au xfV siècle. Cependant la civili'* sation trouve dans ce pays de puissants obstacles. Mais l'action seule du temps, le perfectionnement impossible à éviter, a produit cette prééminence d'une époque suf l'autre, pour la vie sociale, sans la produire pouf le
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génie. Combien ce résultat n'est-il pas plus rapide et plus marqué lorsque le mouvement social est secondé par les institutions et les lois ?
Le principe de la perfectibilité politique, dans nos sociétés modernes, n'est donc pas une théorie , mais un résultat de Fexpérience. Voyez Tlrlande, catholique il y a cent cinquante ans ; voyez-la , jusqu'à la fin du dernier siècle, courbée sous le poids de tant d'oppressions et d'incapacités rigoureuses , auxquelles on ne pouvait toucher , et que le peuple anglais appuyait par des séditions; voyez-la maintenant affranchie, du consentement de tous , par le chef du parti tory, qui , si longtemps, avait maintenu et préconisé cette servitude ; rien n'atteste mieux la puissance de la raison humaine et le chemin qu'elle fait à la longue dans le monde. « La raison , disait Montesquieu , finit toujours par avoir raison. » Dans ce mot piquant est toute la théorie de la perfectibilité sociale ; l'épreuve est quelquefois longue , mais le résultat infaillible.
C'est à la défense de ce beau système , ou plutdt de cette vérité , que l'illustre auteur de ï Allemagne a consacré son génie.
Les Considérations sur la révolution française ne sont, sous la forme philosophique et narrative , qu'une exposition des progrès de l'esprit humain dans l'ordre politique , un tableau des premières réformes , des malheurs qui les suivent , du pouvoir absolu qui en hérite , les détruit ou les détourne à son profit ; enfin des espérances d'ordre et de liberté qui sortent de la chute de ce pouvoir et qui doivent se perpétuer dans l'avenir. Peutêtre madame de Staël , par un paradoxe de piété filiale, a-t-elle limité d'abord l'étendue de ce grand sujet. En
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rendant une impartiale justice aux nobles intentions et au talent de Necker, on ne peut , je crois , placer sous ses auspices cette mémorable histoire du renouvellement d'un peuple. Il n'est pas assez grand homme y personne n'est assez grand homme pour recevoir une pareille dédicace. La physionomie de M. Necker ne peut prédominer sur cette vaste série d'événements qu'il n'a pas dirigés. Mais cette illusion d'un sentiment respectable, qui semble d'abord restreindre le cadre de l'ouvrage de madame de Staël , n'altère pas l'admirable sagacité de ses jugements. Elle assigne les causes de la révolution avec une grande pénétration. Elle en exprime les résultats nécessaires et prodigieux avec une énergie que peu de grands écrivains ont égalée. On admirera surtout la manière dont elle a caractérisé l'homme auquel on ne contestera pas d'avoir eu sur le monde l'action la plus puissante. Je ne dis pas que ce soit l'impartialité absolue de l'histoire qui ait présidé à cette partie de l'ouvrage. Pour moi , je tiens beaucoup à l'impartialité; j'ai môme été accusé d'en faire trop d'estime , et surtout trop d'usage ; mais je la conçois et je l'exige surtout dans le jugement d'une époque éloignée.
L'historien qui vient alors , comme un organe de la justice publique , remuer les pièces d'un vieux procès , qui les discute, les déchiffre, les explique l'une par l'autre pour en tirer la vérité, serait en contradiction avec sa tâche , s'il montrait ombre de partialité. Son mérite , c'est une égale intelligence de toutes choses , une égale disposition à haïr ou à aimer, suivant la vérité même des faits, indépendamment de toute préférence, de toute pensée systématique : il est faux et inutile s'il est partial ; il se dégrade s'il fait servir au triomphe d'une
opinion actuelle Tinterprétation de vieux faits qui dormaient en repos , et ne savaient pas qu'on les évoquerait un jour pour appuyer des paradoxes et des intérêts du moment. Mais Fauteur contemporain , s'il n'était pas un peu partial , je douterais qu'il fût assez sensible à l'impression des choses. Plus son âme avait de vivacité , plus son intelligence avait de force, plus il a dû sentir le contre-coup des événements et des hommes, avec un surcroît d'émotion qui demeure dans ses tableaux. La véhémence de ses expressions, la partialité de son langage est l'indice de sa véracité. Si je le trouvais tout à fait impartial , je me dirais qu'il a voulu lutter contre lui* même ; Je me dirais qu'il a voulu retravailler ses impressions du moment et remonter au rôle d'historien ; j'aurais peut-être moins de foi en lui , par cela même qu'il . serait plus exact. Cette foule de faits et d'inductions, que le temps seul déroule, qui ne peuvent exister pour les contemporains écrivant à l'heure même, viendront cinquante ans plus tard. L'entière impartialité, c'est l'œuvre de l'historien racontant à loisir le passé , mais non la vertu du spectateur qui , fortement agité par ses impressions de joie, d'indignation, de crainte, raconte ce qu'il a vu , ce qu'il a souffert en le voyant.
Ainsi la postérité recueillera plus d'instruction sur l'homme et sur le siècle, dans les vives peintures, dans les impatiences généreuses , dans les spirituelles ironies de madame de Staël, qu'elle n'en aurait trouvé dans le récit le plus habilement compassé pour paraître impartial. C'est, je crois, la plus belle partie des Considérations sur la révolution française. Ce n'est pas , sans doute, le tableau complet d'un règne qui embrasse, dans son cours si plein et si rapide, tant de faits militaires
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et civils ; mais c*est le point de vue de ce règne tel qu*il •apparaissait aux yeux de la morale et de la liberté. C'est une anticipation sur le jugement de l'avenir. Jamais l'éloquence de l'auteur ne fut plus neuve et plus animée. Les pages ou elle peint le mouvement de la cour nouvelle qui se forme , la chute précipitée de tout le monde vers une commune obéissance, sont dignes de Tacite; elle atteint jusqu'à lui sans chercher à le suivre. Quelques-unes des formes expressives, dont l'historien antique s'était servi, renaissent là, sous une même émotion de colère et de génie. Un autre passage non moins admirable, c'est celui où, s'arrétant à considérer le conquérant au faite de la gloire, avec cette cour de rois , ce cortège de peuples , cette alliance impériale, elle cherche, dans un yice de sa nature morale , le côté faible de sa puissance :
Il ne fallait encore, à cette époque, à Bonaparte, qu'un sentiment honnête , pour être le plus grand souverain du monde : soit l'amour paternel , qui porte les hommes à soigner rhéritage de leurs enfants ; soit la pitié pour ces Français qui se faisaient tuer pour lui au moindre signe; soit Téquité envers les nations étrangères , qui le regardaient avec étodnement ; soit enfin cette espèce de sagesse naturelle à tout homme , au milieu de la vie, quand il voit s'apprpcher de lui les grandes ombres qui doivent bientôt Fenvelopper. Une vertu , une seule vertu , et c'en était assez pour que toutes les prospérités humaines s'arrêtassent sur la tête de Bonaparte. Mais Tétincelle divine n'existait pas dans son cœur.
Éclat des couleurs historiques, énergie du sentiment moral, partialité qui sert à l'expression , et qui ne nuira pas à la vérité pour l'avenir, voilà quelques caractères de cet ouvrage.
On peut y relever des exagérations de louange ou de
blâme envers les hommes; ijfiais, nulle part n^éclate davantage cet amour du bien , cet espoir du progrès qui animait quelques orateurs politiques de nos temps modernes. Madame de Staël y mêle un mouvement de confiance religieuse. C'est le même sentiment que je vous signalais dans un homme qui lui était inférieur par le talent, mais égal par Tâme, dans flrskine. Le xvur siècle avait méconnu et rejeté ce caractère; il supposait une alliance utile entre le scepticisme et le zèle de la liberté, une complicité nécessaire entre la religion et le pouvoir absolu. Madame de Staël est un des grands talents qui ont protesté , avec le plus de force , contre ce faux commentaire , appuyé malheureusement sur trop de faits. Plus e)le avançait dans la vie , plus son âme devenait gr^ve, religieuse, unissant la tolérance et le zèle. La fin de son ouvrage est une réfutation éloquente d'un man^ dément dont je ne veux pas rappeler ici les doctrines ennemies de toute liberté civile. Mais c'est au nom du christianisme qu'elle les combat. Il y avait dans cette vive imagination un double enthousiasme, ou plutôt tous les enthousiasmes à la fois. Mais le point de repos pour cette âme si active, l'espérance od elle s'appuyait, c'était la liberté politique et l'amélioration morale. Pourquoi la vie lui a-t-elle manqué dans cette noble tâche de seconder, par l'apostolat du talent, le mouvement public d'un peuple vers des institutions qui le relèvent et qui l'éclairent? Jamais le caractère des écrits de madaine de Staël n'avait été si bienfaisant, si pur, que dans les dernières années de sa trop courte carrière. Son gé~ pie s'é|ev^it encore , et e}le allajt mourir. Une grande renommée lui survit, et doit se lier nux nouvelles destinée^ de la ^rauçe.
Pendant cette même période , un autre talent , doué de force et d'originalité , trouvait , dans le spectacle des troubles civils qui avaient agité et formé Tâme de madame de Staël , un prétexte à des inductions bien difiërentes. A côté de cette philosophie religieuse et amie de la liberté , s'élevait une autre philosophie théocratique et despotique ; elle était inspirée par la haine de toutes les violences irréligieuses et antisociales qui avaient tourmenté la France; elle se réfugiait dans le pouvoir absolu, elle prenait le contre-pied de tout ce qui avait été dit , fait et pensé en France depuis un siècle. Nous avons déjà nommé l'organe, l'hiérophante de cette philosophie , M, de Maistre.
En rapprochant les ouvrages de ces deux écrivains , on peut voir le double contre-coup de la révolution française sur les esprits énergiques. Ici , complète adoption des principes de liberté , en les soumettant à la loi morale du devoir ; haine invariable du despotisme militaire et civil , du despotisme sous toutes les formes , haine renforcée par le spectacle même de la tyrannie multiple des comités et des clubs , espoir et confiance dans l'avenir : là , haine aveugle contre toute espèce de liberté , justification théorique du pouvoir absolu , proscription de toutes les idées qui avaient pu avancer l'indépendance de l'homme, proscription des principes mêmes de justice et d'humanité qui avaient précédé les violences de la révolution , anathème sur les lettres et les sciences , regret de l'ignorance du moyen âge , apothéose de l'inquisition et de la tyrannie.
Je ne tire , Messieurs , aucune induction personnelle de ces emportements de la pensée abstraite, ou de ces pai'adoxes de la mauvaise humeur. J'admets que
le comte de Maistre, ancien noble piémontais, et, après Toccupation de son pays , réfugié à la cour de Saint-Pétersbourg, avait, dans le caractère, les qualités les plus nobles, comme il avait, dans Tesprit, beaucoup de force : mais il s'agit en ce moment des doctrines.
Vous savez , par Alfieri et par Thistoire , que , de tous les pays despotiquement gouvernés, le Piémont était un de ceux où le droit de propriété , Tindépendance personnelle , la faculté d'aller et de venir, de garder son bien ou de le vendre, était le plus complètement entravée par le régime absolu. Noble et magistrat , M. de Maistre, malgré les lumières de son esprit, s'était habitué de bonne heure à cette forme de royauté. Puis les violences, les coups d'État populaires , enfin l'envahissement de son pays l'irritèrent contre les principes de la réforme française. Ses méditations et sa vie se continuèrent à Saint-Pétersbourg , loin des exemples et des habitudes d'un pays libre. En 1792, sous le titre de Considérations sur la France, il avait publié un livre amer, éloquent , plein de prophéties telles que la prévoyance de la haine en sait faire ; dans lequel , calculant d'avance les crimes futurs par les violences actuelles , il menaçait la révolution des fureurs où elle devait être inévitablement entraînée.
Plus tard , il fit paraître un ouvrage sur \q principe générateur des constitutions sociales. Là, on sent que cet esprit amer et véhément , dégoûté des parodies tyranniques jouées au nom de la souveraineté populaire , se réfugie dans un régime despotique suspendu à une chaîne qui remonte dans les cieux. Pour lui , le prin-cipe générateur des constitutions , c'est le pouvoir ab-
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solu des prêtres , c'est la puissance de tout faire , appuyée surrinfaillibilité. Vous apercevez ici cette antithèse entre les opinions, ce contraste violent dont je vous ai parlé. S'il y a quelque chose qui vous jette à mille lieues du principe de la perfectibilité sociale , de Tespérance que l'administration des États s'améliore , s'adoudsse , c'est le principe, non pas d'un premier pacte, mais d'une première imposition du pouvoir souverain faite à l'espèce humaine , et sous laquelle à tout jamais elle doit plier la tête. Dans ce système, loin que la perfectibilité soit en avant , la perfection est en arrière ; et l'on doit supposer que , plus on se rapproche de cette source du pouvoir absolu , plus on arrive à la vérité des gouvernements. Aussi les modèles , les autorités produites par le comte de Maistre , ce sont les lois de Menou, ce sont tous les codes des Indous , ce sont les maximes de ces nations doublement immobiles par le servage théocratique et par l'indolence du climat , et qui sont trois ou quatre mille années avant de faire un sous-amendement dans leurs lois.
Ce n'est pas, Messieurs, qu'une grande vigueur, non de raison, mais de raisonnement, ne se mêle à l'exposition de cette théorie ; ce n'est pas que le style de l'auteur, énergique, passionné, colère, tout à la fois impatientant et amusant , ne donne un singulier attrait à la lecture de ses livres. Mais ce qui nous occupe , c'est la vérité , et nous ne pouvons la voir dans un système démenti par l'expérience et par le bon sens.
Quoi qu'il en soit, c^tte manière de voir et de comprendre la politique avait tourné l'esprit subtil et vigoureux de M. de Maistre vers les études métaphysiques, et ces études s'étaient confondues pour lui avec la plus
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haute théologie , telle qu'il Timaginait du moins. II a réuni ces divers éléments de ses méditations dans un ouvrage célèbre : les Soirées de Saint-Pétersbourg . II les a réalisés sous une autre forme plus pratique , dans son livre non moins célèbre du Pape, Enfin il en a fait une application particulière et locale dans son livre de VÉ^ glise gallicane. Ainsi, dans un petit nombre d'ouvrages, cet esprit capricieux et puissant a fait ce que de plus grandis génies n'ont pas eu le courage d'achever. Il a suivi, complété , épuisé son propre système. Il l'a considéré d'abord dans l'ordre le plus élevé d'abstraction , puis il l'a suivi dans une application théologique , puis dans une application universellement sociale , puis dans une application particulière au gouvernement religieux et civil de son pays d'adoption littéraire , la France.
Nous ne parlons ici que du système et de la persévérance de l'auteur. Nous n'envisageons que l'enchaînement de ses idées passant par des épreuves successives; mais n'oublions pas , sans faire tort à la puissance du paradoxe et de l'esprit de parti , que le coloris ardent et capricieux de l'auteur, l'éclat de son imagination sont de beaucoup dans sa renommée. Il a quelque chose de hasardeux , d'entreprenant , de novateur. C'est un mélange singulier de routine et de subtilité , d'immobilité et de mouvement. C'est par des paradoxes qu'il raffermit les vieilles idées ; c'est avec une sorte de verve aventureuse et démocratique qu'il défend la théocratie ; c'est enfin avec toute la véhémence d'un pamphlet politique qu'il appuie les doctrines de soumission et de silence universel. Ainsi le génie de son siècle perce tout entier dans l'anatbème qu'il prononce contre son siècle ; c'e§t
avec l'esprit, les passions, avec les formes politiques du XIX* siècle qu'il le répudie, qu'il l'accable sous sa colère , sous son mépris des sciences et de l'esprit modernes.
Venons au détail soit des beautés philosophiques et morales disséminées dans ce livre, soit des erreurs étranges auxquelles se laisse emporter l'auteur.
M. de Maistre, qui du reste était un homme du monde, mélange de courtisan et de militaire , érudit avec grâce, plus curieusement qu'exactement érudit, M. de Maistre avait un frère plus spirituel encore que lui peut-être , l'auteur d'un petit ouvrage philosophique, mélancolique, sérieux, railleur, appelé Voyage autour de ma chambre, et d'une nouvelle originale et touchante , le Lépreux de la cité d'Aost. Malgré son goût pour les études métaphysiques, et l'austérité de ses doctrines, M. de Maistre portait dans son style beaucoup d'agrément et de vivacité pittoresque. Cependant , il emprunta quelquefois la plume de son frère. C'est à celui-ci qu'appartient le gracieux prologue des Soirées de Saint-Pétersbourg; cette charmante description d'une navigation sur la Neva, dans une nuit d'été :
Rien n'est plus rare , mais rien n*est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg , soit que la longueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables , un charme particulier, soit que réellement , comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.
Le soleil qui , dans les zones tempérées , se précipite à l'occident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule, comme un
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char enflammé, sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon ; et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie.
Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La Neva coule à pleins bords , au sein d'une cité magnifique; ses eaux limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse , et dans toute l'étendue de la ville elle est contenue par deux quais de granit, alignés à perte de vue....
Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tous sens : on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits des zones brûlantes, et toutes les productions de l'univers. Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Neva , avec des bosquets d'orangers : ils retrouvent en arrivant la noix du cocotier, l'a* nanas, le citron , et tous les fruits de leur terre natale.
Mais, enfin, que fait M. de Maistre sur cette belle rivière? il converse en bateau, avec un membre du sénat de Saint-Pétersbourg et un jeune Français, qu'on désigne par le titre de Chevalier. L'entretien , repris en d'autres lieux, pendant plusieurs soirées, fait passer sous nos yeux de grands problèmes métaphysiques, dont M. de Maistre donne la solution , suivant le caprice de sa verve et de son humeur.
Le sujet principal , c'est le gouvernement temporel de la Providence. Dans le choix de cette question et la manière de la traiter, se retrouve encore le contre-coup de la révolution française. Je vois une imagination ardente et méditative, fortement émue de toutes les grandes catastrophes qui avaient bouleversé l'Europe, depuis trente ans, de ces. prodigieuses victoires, de cette impitoyable anarchie , de ce pouvoir dominateur, qui semblait s'élever sans terme. A la vue de tant d'événements,
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M. de Maistre réfléchit sur la manière dont va le monde ; il reprend cet ancien problème :
Saepe mihi dubiam traxit sententia mentem , Curèrent Superi terras, an nullus inesset Rector, et incerto fluerent mortalia casu.
Ce n'est pas qu'il hésite ; sa foi dans la Providence est entière : mais il cherche à expliquer l'action de la Providence d'une manière nouvelle , en supposant qu'elle a tout son développement , même dans cette vie. C'est, au fond , une variante de Y optimisme chanté par Pope.
M. de Maistre combat les arguments tirés contre la Providence , du mal physique et du mal moral , en établissant la culpabilité de l'homme, la souffrance nécessaire attachée à sa nature, l'influence de la vertu sur le bonheur.
Après ces idées communes qu'il a rajeunies par l'imagination , M . de Maistre entre dans un système qui lui est plus particulier, ou plutôt qu'il emprunte à la théologie. Cette nécessité et cette justice de la souffrance hu«maine une fois admises, il en cherche le remède dans la prière, et dans ce qu'il appelle la réversibilité, c'està-dire l'expiation par la souffrance d'autrui. Il détourne cette idée de sa source mystérieuse et sublime , pour la suivre dans toutes les applications de la vie. A vrai dire, il donne la théorie méthaphysique des indulgences. Comment, me direz-vous, ce système dont la première partie est un lieu commun de la philosophie et du bon sens humain , et dont la seconde n'offre qu'une déduction théologique , a-t-il suscité tant de plaintes et d'objections? La cause en est dans les détails, et je dirai près-
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que dans les épisodes de l'ouvrage ; car, enfin , dans le plan qui vient d*être rappelé , il n'était pas nécessaire de placer un éloge du bourreau , et non-seulement du bourreau qui exécute avec le glaive , mais du bourreau qui roue, qui torture, avec un exécrable détail de barbarie que rimagination véhémente de Fauteur s'est plu à reproduire et à exagérer. Ce n'est pluis cette pureté , cette élévation de philosophie , de mysticité , que vous admirez dans Fénelon ; ce n'est plus cette gravité théologique , cette autorité éloquente qui vous frappe dans Bossuet ; c'est Une dévotion capricieuse et colère ; c'est un amour de la justice , qui a quelque chose de systématiquement cruel. On y retrouve l'impression violente que laissent les guerres civiles dans les imaginations blasées par la terreur. C'est là ce genre frénétique ou satanique, reproché à quelques écrivains anglais de nos jours. M. de Maistre, je le sais, était homme respectable et bon ; mais son imagination est implacable. Il ne conçoit l'ordre social que cimenté par le sang et appuyé sur le bourreau.
Marquons ici de nouveau le contraste entre les deux écoles philosophiques nées du spectacle de la révolution française. L'une , épouvantée des crimes , mais ne désespérant pas de la justice , de la vérité , ne se souvient des échafauds que pour espérer l'amélioration des lois, l'adoucissement progressif des peines, et, s'il est possible, l'abolition de la peine de mort. Remontant aux plus belles espérances du christianisme ancien , aux doctrines de saint Augustin qui , dans une lettre à un gouverneur d'Afrique , demandait que des hommes coupables même de meurtre fussent condamnés setilement à des travatix utiles, elle examine le droit de
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vie et de mort; et, sans le contester d'une manière absolue , elle démontre que Tappltcation de ce droit terrible est dans un rapport direct et continu avec Tétat de la société ; qu'un progrès dans les mœurs suppose un adoucissement dans les peines, et que ces deux termes se rencontrent ainsi dans une proportion toiyours égale, qui doit amener enfin la faculté, et par là même le devoir de supprimer la peine de mort.
M. de Maistre, au contraire, remonte à l'institution de réchafaud , dans sa pureté la plus atroce. Ce qu'il considère, c'est l'infliction de la peine de mort, dans l'horreur de ses détails. Ce qui l'occupe, ce n'est pas le droit du pouvoir primitif qui prononce la mort au nom de la justice, mais l'action du vil instrument qui la consomme matériellement. Que ce tableau brille enluminé d'un ardent et affreux coloris , peu nous importe. M. de Maistre raisonne ainsi :
De cette prérogative redoutable, dont je vous parlais tout à l'heure, résulte Texistence nécessaire d*un homme destiné à infliger aux crimes les châtiments décernés par la justice humaine ; et cet homme , en effet , se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment; car la raison ne découvre, dans la nature de l'homme, aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, Messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette tête , ce cœur sont-ils faits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement; il naît comme nous; mais c'est un être
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extraordinaire; et pour qu'il existe dans la famille humaine, il faut un décret parllcuiier, un fiai de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde....
Un signal lugubre est donné ; un ministre abject de la jus* tice vient frapper à sa porte, et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part , il arrive sur une place publique couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilège; il le saisit, il l'étend, il le lie sur une croix horizontale , il lève le bras : alors , il se fait un silence horrible , et l'on n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous 1 ' barre, et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons, etc....
L*horreur que vous éprouvez m'avertit de ne pas continuer, et cette horreur est un jugement. Faut-il écrire ce que les hommes réunis ne peuvent entendre? Le dégoût moral devrait arrêter Timagination de Técrivain. Et , d'ailleurs , quel défaut de vérité au milieu de cette horreur ! Quoi ! il a fallu un coup d'État de Dieu pour créer le bourreau ? Quoi ! le bourreau a été créé comme un monde ? Cependant ce bourreau qui roue , qui torture, et qui a été formé exprès pour cela par Dieu , n'existe plus dans une grande partie de l'Europe . Déjà l'œuvre la plus sanglante de la loi est devenue moins cruelle ; elle peut , elle doit s'adoucir encore.
Dans le passé môme , les peintures hideuses de l'auteur ne sont-elles pas démenties par l'histoire ? lorsque, dans Athènes , c'était une coupe de ciguë qui donnait la mort, où était toute cette fantasmagorie d'horreur et de sang dont l'écrivain s'est servi ? Du reste , vous apercevez ici ce faux goût qui , même dans une école que l'on
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devait croire attachée aux doctrines spiritualistes, n'agit que par 4in grossier matérialisme d'imagination : car, ici, ce qui est digne des méditations du philosophe et de rhomme religieux, c'est le pouvoir d'infliger la mort; ce n'est pas l'acte matériel qui exécute cette mort. D y a &usse imagination dans le style, comme il y a fausse philosophie dans les principes de l'auteur.
Les conséquences de cette manière de voir, de sentir et de s'exprimer, si elles ne produisaient que des fautes passagères de goût, pourraient facilement s'oublier; mais elles agissent sur le fond même des opinions de l'écrivain ; elles lui inspirent une cruauté systématique. M. de Maistre en vient jusqu'à justifier toute espèce de condamnation, fût-elle inique. Tandis que le bon sens grossier disait qu'il, valait mieux sauver dix coupables que de faire périr un innocent , l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg raisonne autrement. Il croit tellement à l'infaillibilité des condamnations , qu'elles lui semblent justes dans leur iniquité môme. En cas d'incertitude , une condamnation lui parait le meilleur et le plus court. Je cite , pour me justifier :
Qu'un innocent périsse , c'est un malheur comme un autre , c'est-à-dire commun à tous les hommes.... Il est possible qu'un honuiie envoyé au supplice pour un crime qu'il n'a pas commis, l'ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu. Heureusement et malheureusement, il y a plusieurs exemples de ce genre , prouvés par l'aveu des coupables ; et il y en a , je crois , un plus grand nombre que nous ignorons.
J'avoue, Messieurs, que, quel que soit le brillant esprit de l'auteur, quelle que soit cette imagination contagieuse qui colore toutes ses expressions, qui donne
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une vie singulière à ses paradoxes, il suffit qu'une supposition si gratuitement barbare se trouve dans ses écrits pour qu'on doive le combattre. Il n'y a pas de talent qui prescrive contre le bon sens et contre l'humanité.
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