SOIXANTE-DEUXIÈME LEÇON
Examen des doctrines politiques de M. de Maistre. — Publicisles tbéocratiques sous l'empire ; événements qui favorisaient leur théorie. — Le livre du Pap^; côté faible de cet ouvrage; défaut de sérieux et de foi. — Réflexions sur le talent de Tauleùr. — Résumé sur la littérature du commencement de ce siècle dans ses rapports avec TAge précédent , soit qu'elle le répèle , le continue ou le combatte. — Esquisse sommaire des principales productions ; caractère des nouveaux talents. -— Conclusion du Cours.
Messieurs ,
Nous allons réunir, dans cette dernière séance , une grande variété de suje'ts. Ce sera tout à la fois un résumé et un programme. Ce qui nous occupe encore, ce sont les différents contre-coups du xviii* siècle sur Tépoque présente. En cherchant à marquer ces influences, comme nous touchons à des contemporains, nous tâcherons de ne pas trop multiplier les noms propres, et déjuger surtout les doctrines.
Trois opinions ont survécu au xviii* siècle, et sont inspirées ou par ses leçons ou par la haine de ses exemples : Topinion ultramontaine , dont je vous ai déjà cité rinterprète le plus ingénieux et le plus hardi ; Topinion sceptiqtie, qui n*est qu'un écho du xviii* siècle ; l'opinion spiritualiste, qui sera Tâme du xix*.
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Toute la science philosophique et littéraire se résout dans ces trois opinions diverses. Celle des trois qui semble la plus étrange et la plus disparate, devait naître de cette disposition naturelle à l'esprit humain , qui souvent , lorsqu'il a épuisé toutes les conséquences d'un principe, d'une théorie, se rejette à l'autre bout du principe, de la théorie opposée.
La dernière opinion , la dernière expérience du xvîii* siècle, avait été la réforme sociale poussée à l'excès, l'abolition des anciennes croyances et des anciens pouvoirs. Pour quelques imaginations , à la fois vives et systématiques , la première réaction intellectuelle contre ces violences, ce fut l'abaissement volontaire de la raison devant une autorité religieuse, infaillible , absolue , avec laquelle on voulait mater et humilier la puissance populaire qui avait tant abusé du déchaînement de sa force.
Ainsi , Messieurs , à peine vous voyez en France l'ordre social de nouveau sortir' d'un camp, que des publicistes, des théoriciens se présentent pour appuyer par le raisonnement les intérêts du pouvoir absolu. C'était, sans doute , le profond , le juste dégoût des violences démocratiques ; c'était , je le veux , la haine du passé plutôt que la flatterie du présent , qui inspirait ces complaisantes théories; elles n'en profitaient pas moins au maître nouveau. Quelques-uns de ces publicistes, attachés à d'autres intérêts, longtemps zélés pour une autre cause, semblaient lui pardonner son usurpation en faveur de son despotisme. L'habile conquérant des esprits, comme du trône, attentif à démêler dans chaque opinion ce qui pouvait être utile à l'obéissance , se gardait bien de dédaigner cette colère que l'ancienne fidélité ou l'an-
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oienne piété gardait aux opinions indépendantes. D l'exploitait pour la servitude commune, et il savait bon gré aux faiseurs Sutopies qui rêvaient une monarchie plus absolue même que son pouvoir.
Des événements politiques, des faits visibles pour tous les yeux, venaient appuyer ce travail purement spéculatif de quelques écrivains. On avait vu , dans les dernières années du xviir siècle, au milieu d'une société encore paisible, le discrédit, la dérision des croyances religieuses , Favilissement de Tautorité ecclésiastique. Plus tard , la persécution avait relevé le clergé en Fimmolant; elle avait remplacé les évéques mondains et les abbés gros décimateurs par des martyrs de prison ou d'échafaud ; les épigrammes avaient disparu devant la pitié pour les victimes; la foi avait repris Tautorité du malheur et du dévouement : de là ce retour de l'influence religieuse qui suivit les temps les plus cruels de l'anarchie.
D'autre part , l'ambitieux général , qui ne voyait dans 1« religion qu'un instrument de pouvoir, ce môme homme qui , dans l'expédition d'Egypte , avait témoigné tant de respect pour les iman$ et pour la loi mahométane, affectait de protéger l'antique foi de la France. Il avait pensé que le culte rétabli attacherait à son pouvoir tous les cœurs qui conservaient le regret et le souvenir des anciens autels , et que ces autels relevés vieilliraient son trône nouveau et le consacreraient tout ensemble.
Trente ans après l'époque où Paris avait retenti de l'apothéose de Voltaire, quelques années après ces jours d'anarchie délirante, où l'extinction entière du culte avait été solennellement proclamée, il imagine de ressusciter, pour appuyer sa monarchie moderne et guerrière ^
la sanction pontificale. Il rend , pour son usage , à cette souveraineté ecclésiastique de Rome , un droit que Louis XIV n'aurait pas voulu lui reconnaître, et dont Charlemagne avait profité dans Tignorance d'un temps barbare. Au milieu des vieux représentants de tous les principes philosophiques et démocratiques qui avaient animé la révolution, entouré lui-môme du reste éclatant des armées républicaines et de cette garde musulmane qui brillait comme une réminiscence de ses victoires d'Egypte, il fait apparaître toute une pompe religieuse^ tout un cortège épiscopai , et le pape lui-même venant sacrer la dynastie nouvelle dans la cathédrale de Paris.
Cette grande escobarderie du conquérant, cette confiscation de toutes les anciennes doctrines religieuses au profit d'une usurpation si récente , cette habile combinaison qui opposait l'Église à la Vendée et s'appuyait à la fois sur la révolution et sur le pape , ne pouvait , du reste, se faire impunément, et devait jeter dans les esprits des pensées différentes de l'intérêt du conquérant, et qui réagiraient plus tard contre sa puissance.
En effet, ce que le moyen âge même n'avait pas souffert sans quelque résistance , ce que la France avait repoussé du temps de la Ligue, ce que nos anciens parlements avaient toujours combattu comme une folle prétention, ce qui aurait fait frémir d'indignation, ou plutôt sourire de pitié tout l'esprit sceptique du xviii* siècle, en un mot, la dictature personnelle du chef de l'Église , le transfèrement des couronnes par sa main, ou du moins avec son assistance, et, de plus, le renversement de l'ancienne hiérarchie ecclésiastique, la déposition des anciens évêques par la vok>nté seule du pape ; tout cela ne pouvait s'accomplir sans relever , aux yeux de la foule ,
le pouvoir pontifical. Le conquérant n'avait voulu qu'une cérémonie , une décoration ; mais , par un contre-coup singulier, de cette révolution, qui avait proclamé Tanéantissement du sacerdoce et du culte, sortait la plus éclatante manifestation de la suprématie pontificale gouvernant l'Ëglise et disposant des trônes. Vingt ans avaient suffi pour parcourir ces deux extrémités de la politique humaine. A la vérité, c'était un simulacre plutôt qu'une restauration véritable du pouvoir religieux ; mais il en restait quelque chose dans la pensée de la foule et des spéculatifs. Aussi, du premier jour que le chef du nouvel empire eut invoqué, eut ressuscité cet appui de la religion, il créa contre lui-même un immense contre-poids. Il est bien vrai que, plus tard, il s'empara de Rome, et qu'il en fit une ville de province, dont Paris était la capitale ; il est bien vrai que, dans son. palais de Fontainebleau , il tint le souverain pontife prisonnier, et qu'il agita le projet d'un schisme et d'une église nationale ; mais il avait , par le premier acte de son avènement, élevé beaucoup plus la puissance pontificale qu'il ne pouvait jamais l'abaisser. Il avait donné des armes à la papauté , en se faisant couronner par elle. Cette sourde mais active protestation , cette confédération religieuse qui se forma contre lui dans la France, la Belgique , l'Italie , l'Allemagne, et lui suscita de redoutables inimitiés , se liait à cette reconnaissance de la souveraineté pontificale, dontiil avait donné l'exemple.
Maintenant, lorsque les faits avaient ainsi démenti les opinions du xyiii* siècle , lorsque , dans un intervalle si court , il s'était opéré une si prodigieuse réaction , non pas seulement de théories , mais d'événements, peut-on s'étonner que des esprits vifs, des logiciens à imagination
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aient tiré de ce spectacle tout un système? C'est l'idée qui se présente à la lecture du livre remarquable de M. de Maistre , intitulé le Pape, Comme Topinion qui a dicté ce livre a exercé et garde encore sa puissance, comme elle a ses orateurs , ses métaphysiciens, ses politiques, on ne peut l'oublier parmi les principaux résultats du contre-coup de la révolution sur l'époque présente.
Essaierai -je d'examiner en peu de mots, devant vous, ce livre du Pape ? L'érudition en est variée , curieuse , partiale. Il faudrait, pour la réfuter, plus de temps et surtout plus de savoir que nous n'en avons. L'ensemble du livre est ingénieux et fortement lié ; l'auteur ne recule jamais devant les conséquences de son propre système. Sa manière de se défendre, c'est d'exagérer et d'affirmer hardiment. Dans la portion historique de son ouvrage, on sent un esprit ardent et préoccupé que rien n'arrête, et qui fait, à son aise, Vutopie du passé.
M. de Maistre , placé , dans notre époque , entre les gouvernements militaires et les essais de gouvernements libres , entre les baïonnettes et les discours , entre ces assemblées de quatre cents ou cinq cents personnes qui discutent, et ces nombreuses armées permanentes, regarde tout ce monde en pitié, et il expose son système:
Vous voulez , dit-il , que les hommes soient heureux, et pour cela, qu'ils soient libres et gouvernés par les lois : rien de mieux. Moi aussi , moi, qui méprise les assemblées, le peuple et toute liberté de penser, excepté la mienne, je veux que le pouvoir soit juste, soit raisonnable; je veux, comme vous, le triomphe d'une loi impartiale et souveraine. Mais vous procédez mal. Au lieu de mettre le conlre-poids en bas , au lieu de chercher, dans la foule, une force de résistance aveugle et violente, il fau^
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créer une force de direction éclairée, incorruptible, infaillible. Cette force , elle existe , elle est devant vos yeux : c'est le souverain pontife.
Voici pour la théorie ; maintenant, pour la pratique ,
les exemples sont là, dit-il :
Esirce que , dans le xr, dans le xn* siècle , le souverain pontife ne régnait pas sur les consciences? est-ce que cette souveraineté des consciences ne lui donnait pas la souveraineté des personnes? est-ce qu'il ne déposait pas les rois? est-ce qu*en déposant les rois, il ne soulageait pas les peuples, sMls étaient opprimés ? £h bien , ressuscitez cet ordre de choses , vous qui voulez des résistances , des garanties , reconnaissez au pape la souveraine autorité sur les rois et sur les peuples, mettez en lui tous les gouvernements représentatifs de la terre , si Ton peut parier ainsi, et sans combat, sans révolution, sans anarchie, par sa seule autorité, il maintiendra la justice et la liberté dans TEurope.
Maintenant les détails, les développements de cette théorie , animés par une éloquence spirituelle ^ paradoxale, outrecuidante, la vivacité du style, Tintrépidité des assertions les plus étranges, tout cela fait de Touvrage de M. de Maistre un livre curieux et original.
Que manque-t-il pour que ce soit un grand, un bel ouvrage? Deux choses, je crois. Messieurs : une sérieuse conviction , une véritable foi, La conviction peut fort bien se trouver dans un ordre d'idées inapplicables. Un esprit vigoureux et préoccupé peut imaginer un système impossible à réaliser, et qui ne lui apparaisse pas moins avec une grande évidence de réalité.
Mais, quand la conviction manque , la violence même ne donne pas de sérieux aux paroles. L'écrivain paradoxal ressemble alors au faux brave ; plus il fait de bruit,
moins il est sûr de lui-même. Sous le faste de ses dédains, sous Torgueil de ses affirmations, on aperçoit quelque chose qui vous avertit que tout ce qu'il dit ne lui paraît pas, à lui-même, praticable et vrai. S'agit-il de la résurrection d'un ancien système , de l'apologie d'un état de choses qui n'est plus et que l'on veut rétablir; si cet emprunt , fait au passé , n'est pas compris et développé dans l'esprit même du passé, je ne puis croire à la franchise du novateur. Prenez-vous des raisons philosophiques, ou faites-vous des calculs de sagesse mondaine pour appuyer l'autorité de Grégoire VII , pour la réclamer de nouveau ; vous êtes, à mes yeux, inconséquent et peu sincère. Vous demandez le despotisme de la foi en alléguant des raisons de prudence et d'utilité. Mais vous n'avez donc pas la foi, c'est-à-dire la seule chose qui pourrait rendre, pour vous, ce que vous demandez, également juste et possible?
J'admets, quoique l'esprit du christianisme ne suppose rien de semblable , qu'une imagination ardente et pieuse , un spéculatif, soit frappé de ce besoin d'une autorité suprême , absolue sur la terre, et de cette impuissance de l'établir assez sage, assez éclairée, en n'employant que les contre-poids humains , qu'alors il se réfugie, de désespoir, au pied de la chaire pontificale, et lui donne la dictature. Mais il faut que ce soit une foi ardente, un enthousiasme sans calcul qui adopte et me commande cette croyance à Vinfaillihilité d'un homme. Si ce sont des raisonnements tout humains , tout profane^ , si c'est une sorte de machiavélisme avoué qui vient me demander cette croyance, je la refuse; si vous raisonnez, votre système est faux. Mieux vous raisonnez humainement , plus votre système est foux dans l'ordre
divin, qui seul peut le légitimer. Il ne suffit pas de crier qu'il serait infiniment utile à Tordre que tout le monde crût à Y infaillibilité d'un homme. On ne saurait croire en vertu d'un calcul d'intérêt ; et cette croyance ne pourrait avoir la salutaire puissance dont vous parlez, qu'à condition d'être spontanée , involontaire , irrésistible. Voilà le premier vice , le vice radicalement destructif du système de M. de Maistre. Que direz -vous d'un homme qui rattache le salut et le bonheur de l'espèce humaine à la foi dans V infaillibilité du pape, et puis qui vous démontre cette injaillibilité surnaturelle, par les mêmes considérations d'utilité et d'expédition des affaires , qui ont motivé le caractère irrévocable des arrêts de cours souveraines?
Écoutez-le, Messieurs ; voici les paroles du texte :
Quand même on demeurerait d'accord qu'aucune promesse divine n'eût été faite au pape, il ne serait pas moins infaillible, ou censé tel , comme dernier tribunal : car tout jugement dont on ne peut appeler est et doit être tenu pour juste dans toute association humaine , sous toutes les formes de gouvernement imaginables ; et tout véritable homme d*État m'entendra bien lorsque je dirai qu'il ne. s'agit pas seulement de savoir si le souverain pontife est , mais s'il doit être infaillible.
C'est-à-dire que, par une espèce de franc-maçonnerie de gouvernement , par ces demi -mots compris des habiles, vous croyez imposer l'enthousiasme et la foi. Oui , l'intérêt public et la nécessité que les procès finissent, nous obligent, sans croire infaillible un arrêt souverain, de le croire définitif et de l'exécuter. Nous contre-pesons l'avantage de l'ordre général et le désavantage possible d'un mauvais jugement, et nous donnons la préférence au premier intérêt , par l'exercice même , et non par le
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sacrifice de notre raison. Mais lorsque, sur des questions d'un ordre surnaturel, on vient employer un moyen grossier de prudence, une espèce de^n de non-recevoir judiciaire, pour conunander la soumission du sens commun au plus incroyable des miracles , à YinfailUhilité résidant sur la tête et dans la pensée d'un homme, alors la raison tout entière se soulève , et l'éloquent écrivain n'est plus qu'un sophiste, qui s'est pris dans ses paroles. ( Applaudissements. )
Dans les choses d'ordre spirituel , on peut invoquer une révélation mystérieuse ; mais le principe de l'utilité, dans les choses de Dieu, la convenance, la commodité de la foi, pour gagner du temps et pour abréger les débats, quel défaut de foi dans un pareil allument ! Combien les défenseurs sincères de la suprématie pontificale s'en seraient indignés ! Dites-nous, célèbre écrivain, puisque vous comparez le pape à la cour royale, admettez-vous , en certain cas, la requête civile contre l'infaillibilité du pape? Qu'aurait dit Grégoire VII, dans son orgueilleuse foi en Dieu et en lui-même, si, pour justifier sa suprématie, on l'eût comparé aux sept juges impériaux qui assistaient, dans la ville de Pise, aux plaids tenus par la comtesse Malhilde? N'eût-il pas excommunié son hérétique défenseur?
Cette partie du livre de M. de Maistre, étant à tel point dénuée de foi, et n'appuyant un droit prétendu divin que sur des calculs mondains , la dernière application qu'il a faite de ses propres principes devient presque dérisoire. J'ai beau relire la remontrance qu'il suppose présentée par une nation du Nord au saint-père, pour le prier de la débarrasser de son roi ; j'ai beau admirer le soin loyal avec lequel l'auteur a rédigé ce modèle de
trine, vous le savez , Bossuet Tavait vivement combattue dans la candeur de sa soumission à Louis XIY ; il avait réfuté les ultramontains de son siècle , plus sincères et aussi plus conséquents que ceux du nôtre. Aussi Bossuet est qualifié , par M. de Maistre , du titre d'hérétique : « Bossuet , s'il ne s'est pas repenti , dit-il , est mort hérétique. » Pauvre Bossuet, mort hérétique! Pouvait-il s'attendre à un pareil anathème, lancé un jour contre lui, par un officier, un laïque, un homme du monde, exagérant toutes les opinions et les doctrines religieuses, et les soutenant par des arguments empruntés à l'esprit sophistique d'un autre âge ? Il n'aurait pas imaginé cela. Ainsi 9 pour la théorie et pour les faits , pour le raisonnement spéculatif et pour les recherches historiques, le livre de M. de Maistre me parait souvent porter à faux. Restent le talent de l'auteur, les vérités particulières qu'il exprime , ce je ne sais quoi d'éloquent et d'animé qui lui appartient. A part le système, le sujet embrassé par l'auteur est grand et beau. L'histoire du pontificat romain, sa naissance, ses progrès, son influence sur la formation des monarchies européennes et sur la civilisation , l'unité d'esprit qui le caractérise , et semble un symbole humain de son unité religieuse, enfin les événements extérieurs , ce mouvement du monde , qui , après avoir affaibli l'Ëglise de Rome par les schismes, lui ramène de nouveaux disciples par l'indifierence, ces vicissitudes singulières qui ont fait aurjourd'hui rafifermir la chaire pontificale de Saint-Pierre par les armes des puissances protestantes ; tout cela sans doute présente un des plus vastes problèmes que le génie historique puisse traiter avec profondeur et variété. Le livre de Montesquieu, La grandeur et la déca-
dence des Romains, ce résumé sublime et incomplet, n'embrassait pas, peut-être, un texte aussi fécond et aussi grand. Je regrette que le système ait prévalu sur le récit. Ce n*est pas que l'ouvrage de M. de Maistre ne renferme des choses grandes et vraies sur Faction morale de l'Église romaine, sur la puissance de ses rites et de sa langue immuable et cosmopolite, sur son influence politique et ses efforts pour assurer l'indépendance nationale par la religion. Ses vues sur la donation de Constantin, pièce frauduleuse, qui dépose cependant d'un fait authentique , son apostrophe aux détracteurs de Grégoire VII , son âpre censure des empereurs d'Allemagne, son tableau du schisme oriental, tout cela est historique et semé de grands traits.
Rien de plus élevé que le tableau de l'Italie conservée par la puissance pontificale. L'auteur invoque avec éloquence le patriotisme ; mais partout il favorise les doctrines qui mettent aujourd'hui la moitié de l'Italie sous le joug de l'Autriche.
Si l'on regarde comme une œuvre littéraire ce manifeste ingénieux , savant, paradoxal, contre la société moderne, l'auteur manque souvent de naturel dans son style , comme de vérité dans ses idées. Sa vive imagination lui donne un langage brillant et coloré. Il est remarquable , qu'étranger , et loin de la France , il ait manié si habilement notre langue. Ennemi dédaigneux du xvm"" siècle, son style est, sous quelques rapports, d'une date plus ancienne et d'une verve plus franche ; mais il tombe aussi quelquefois dans une étrange afifectation de science et de subtilité :
Dans Tordre moral et dans Tordre physique les lois de la IV. 26
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fermentation sont les mêmes. Elle natt du contact, et se pnn portionne aux masses fermentantes. Rassemblez des hommes rendus spiritueux par une passion quelconque ; vous ne tarderez pas de voir la chaleur, puis Texaltation et bientôt le délire, précisément comme dans le cercle matériel , la fermentation turbulente mène rapidement à Vacide, et celle-ci à la putride. Toute assemblée tend à subir cette loi générale , si le développement n*en est arrêté par le froid de Tautorité, qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement.
Cela veut dire sans doute qu'il ne faut pas d'assem*blées politiques; mais cette manière d'attacjuer le gouvernement représentatif me parait aussi faible au fond que mauvaise par la forme.
Voyons dans M. de Maistre un honmie de beaucoup d'esprit, plutôt qu'un génie profond ; un écrivain éclatant et paradoxal, plutôt qu'un grand écrivain. Quoiqu'il en soit, il est le Sénèque de l'école ultramontaine : et, par sa vive imagination, il a mérité d'être appelé le prophète dupasse.
Un autre écrivain, dont je parlerai peu, parce qu'il est vivant , s'est attaché aux mêmes doctrines et les a revêtues de son énergique éloquence : c'est M. de La Mennais. Sous quelques rapports, disciple de M. de Maistre, il a son indépendance et son originalité à lui, comme tout écrivain supérieur. Il offre ce caractère actuel de l'école ultramontaine, de défendre l'autorité par l'indépendance , et de porter quelque chose de démocratique et d'impétueux dans l'apologie, ou plutôt dans la consécration du pouvoir absolu. Il est inutile de dire combien il a de verve, de talent, de vigueur; on ne peut lui refuser surtout ce talent d'une controverse spirituelle , animée , mordante , telle qu'elle se développe
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dans les £tats libres. Plus coloriste que créateur, plus passionné que philosophe, il ne peut cependant être retenu dans les entraves du système qu'il défend , et, en Toulant la théocratie et le pouvoir absolu, il est em«porté, par son génie, vers la dissidence et la liberté.
Voilà , jusqu'à présent , les plus célèbres organes d'une école qui ne doit pas se fortifier dans l'avenir. Le prin-> cipe de l'autorité, développé par M. de La Mennais, comme un corollaire de l'ouvrage de M. de Maistre, n'a rien de nouveau. Un jésuite, cité par l'illustre auteur de l'Indifférence, avait exprimé cette opinion. Dans son zèle pour l'autorité, il va jusqu'à déclarer qu'elle est la seule r^le de nos jugements ; que , hors de l'autorité , il n'est aucune voie possible d'arriver à la vérité. Dans cet excès , les opinions les plus opposées finissent par se toucher. L'éloquent auteur de l'Indifférence embrasse les sophismes par lesquels le sceptique Bayle s'amusait à renverser tous les fondements de la croyance, et à nier le raisonnement et le bon sens. M. de La Mennais adopte , au profit de Vofutorité, les arguments du pyr* riionisme. C'est ainsi que, dans l'ordre politique, le pouvoir absolu et l'esprit démocratique, poussés au maximum, se touchent , se confondent. Napoléon ar* gumentait de la souveraineté du peuple pour s'attribuer un despotisme illimité :
En Angleterre, disait-il souvent, il faut une opposition, parce que le pouvoir est monarchique , aristocratique , fractionnaire , et que , dès lors , la nation est distincte de lui ; mais ici , je suis le peuple, moi; le peuple m*a transmis ses pou* voirs. Il ne peut donc avoir un intérêt séparé du mien ; ma contredire « c'est attaquer l'intérêt public tout entier en moi.
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Ainsi il proscrivait toute liberté au nom d'une pré* tendue souveraineté populaire , comme les publicistes théocratiques suppriment le raisonnement au nom de la raison universelle. C'est la même logique, le même imbroglio des opinions Tune dans l'autre.
À côté de cette école ultramontaine , le mouvement de réaction contre le xviir siècle élevait une autre école , qui s'appelle elle-même éclectique ou spiritualiste , et qui existait, avant d'avoir un nom : c'est l'école du libre examen. La révolution politique, après s'être fon* dée sur le scepticisme, avait fini par être épouvantablement affirmative. Elle proscrivait tout ce qui ne lui ressemblait pas à elle-même. Vous voyez dans quelles opinions extrêmes certains esprits s'étaient réfugiés pour combattre les restes de cette doctrine. D'autres esprits, plus élevés, je crois, embrassant les choses humaines d'une vue plus indépendante , voulurent faire un choix dans les doctrines de la révolution et de tous les temps. Ils cherchèrent le vrai et le beau sous toutes les formes; ils furent justes envers le passé et envers leur temps.
C'est à cette école que je rapporterai l'ouvrage le plus célèbre des conunencements du xix* siècle , le Génie du christianisme. Ce livre est né , sans doute , du mouvement d'aversion et d'effiroi qu'avaient inspiré les fureurs démocratiques. C'est une réclamation éloquente contre le renversement de tout un ordre social ; c'est une invocation de ce qu'il y avait de grand et de noble dans les anciennes doctrines; c'est un anathème lancé sur les crimes de l'anarchie et de la force populaire. Mais ce n'est pas un avertissement de fuir à l'autre extrême ; ce n'est pas l'apothéose du pouvoir théocratique , par
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protestation contre la tyrannie des clubs; ce n'est pas la haine de la pensée libre , par protestation contre l'anarchie.
Non , ce bel ouvrage semble dicté surtout par un vaste éclectisme, par une haute et vive intelligence, qui réunit l'enthousiasme des vieux temps et la raison moderne. C'est une magnifique apologie des bienfaits du christia* nisme , et non des fautes de ses ministres ; c'est le développement poétique , et souvent sublime , de toutes les grandes choses inspirées par la religion, depuis les bonnes œuvres jusqu'aux pensées de génie. C'est l'idée que les premières libertés du monde moderne, l'abolition de l'esclavage et les commencements de l'émancipation politique se rattachent au christianisme. Dans les œuvres de l'esprit humain , il faut distinguer , à égalité de génie même, celles qui regardent vers l'avenir, ou celles qui se retournent vers le passé : les dernières ne seront jamais que des oraisons funèbres ; les autres peuvent avoir une puissance active et créatrice. Tel est l'ouvrage de M. de Chateaubriand; toute l'espérance de nos institutions y perce déjà sous des formes presque uniquement littéraires. En terminant ses admirables tableaux, les yeux fixés sur l'avenir, il célèbre les trois ou quatre grandes découvertes qui , dit-il , ont changé le monde, la découverte de l'Amérique , la liberté de la presse, le gouvernement représentatif. Sans partialité contemporaine , ne voit-on pas là ces révolutions récentes de l'Amérique , aujourd'hui tout à fait indépendante de l'Europe, et peuplée d'autant d'États libres, qu'elle recevait autrefois de colonies d'aventuriers? N'y voit-on pas la reconnaissance anticipée de cette tribune de la presse, tribune toujours ouverte, invincible sauvegarde, que
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M. de Chateaubriand a si puissamment contribué à fonder parmi nous, et qui doit prendre place dans le droit public de tous les peuples modernes? N'y voit-on pas le gouvernement que nous avons , et qu'un préjugé servile voulait borner à TAngleterre? Ainsi cet ouvrage aux poétiques réminiscences, aux belles traditions, était plein d'un avenir déjà conmiencé et qui se dévoile encore. Personne, aidé du livre de M. de Maistre, et le portant sous le bras, ne peut s'en retourner vers le xi* siècle et retrouver Grégoire VII foulant à ses pieds le diadème de l'empereur Henri. Il y a là une infranchissable barrière de siècles écoulés. Mais la liberté, la justice, elle appartient à cet avenir placé devant vous , et qui s'étend à mesure que vous vivez.
Tel est, dans un illustre exemple, le caractère de cette philosophie spiritualiste, qui réunit l'esprit épuré du christianisme et le travail de la civilisation. Elle a déjà produit des philosophes , des orateurs, des poètes, et satisfait aux aptitudes les plus variées du talent. Là, se place , dans un rang à part, cet homme de bien et d'éloquence , esprit original et nerveux , qui a porté à la tribune la même lumière dont il avait éclairé les études philosophiques, et qui a défendu les droits du pays, comme il avait, par ses doctrines généreuses, réhabilité l'intelligence humame. N'y rangera-t-on pas encore cet illustre orateur de la chambre des pairs, publiciste d'une raison si haute et si pénétrante , qui n'a jamais fait servir la parole qu'à la science et à la justice , et n'est ému que de la passion de la vérité?
Reste l'école sceptique, plus directement issue de l'esprit qui a précédé les troubles civils de la France. Elle en est le reflet, tandis que les autres en sont le
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contre-coup. Je ne puis, à ce sujet, ni discuter longtemps , ni surtout indiquer des noms. Une chose doit vous frapper, c'est l'abaissement où était tombée cette école à l'époque où les libertés publiques , réclamées autrefois par ses premiers organes, disparaissaient sous le règne de la force. Quelques-uns d'entre vous se souviendront peutrétre du singulier projet de couronner le Catéchisme de Saint-Lambert dans la solennité des prix décennaux. Le catéchisme de Saint^Lambert I c'était, au commencement du xix** siècle , le dernier résultat , le résidu , le caput mortuum d'une théorie philosophique qui avait été si puissante.
Je ne dis pas que , depuis cette époque , des esprits plus vigoureux n'aient relevé l'étendard et ne le tiennent d'une main plus ferme. Je ne nie pas que la doctrine même de l'intérêt n'ait eu quelques sectateurs désintéressés , qui ne se sont pas rendus aux arguments de la force plus qu'à ceux du spiritualisme, et qui n'ont pas plié devant un injuste pouvoir; mais j'indique seulement à quel point l'école sceptique en était arrivée au commencement du xix« siècle, comment l'école ultramontaine ou mystique était à la fois forte en talents et restreinte dans son action, combien l'école spiritualiste était éclatante de génie et puissante sur l'avenir, combien elle renfermait de germes féconds et d'opinions qui se communiquent.
Là se termine le résumé , pour ainsi dire , abstrait de notre époque. Le reste serait une nomenclature de contemporains toujours complaisante et suspecte. La durée chronologique d'un siècle n'est pas le terme de sa durée intellectuelle. J'ai conduit le xviii* siècle jusqu'au moment où il devient tout ce que nous entendons , tout ce qiie
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nous voyons , où il est en vous et se confond avec une époque nouvelle que vous conunencez. Je m'arrête au moment où je me trouve en hce de vous. Je n'essaierai pas de prophétiser sur le xix* siècle : il est pourtant moins compromettant de prédire que de nommer. Pour nous borner à quelques traits incontestables, il semble que les caractères dominants du siècle nouveau seront la science historique, la philosophie morale, l'éclectisme en littérature, ce qui est plus favorable au savoir qu'à l'originalité, enfin l'éloquence politique. Je ne dis pas, je ne voudrais pas dire que le génie poétique ne vienne heureusement s'y mêler. Déjà la lyre a trouvé de nouveaux accents de l'âme, et le drame s'agite pour être à la fois idéal et naturel.
Au risque de me répéter pour dire vrai, je remarquerai que dans la circulation d'idées des gouvernements libres, dans cette fermentation publique de la pensée, il y a quelque chose qui, stérile pour le grand nombre, doit féconder le talent. Je doute qu'un pays puisse jouir longtemps de la faculté de tout dire , sans qu'il s'élève accidentellement des hommes de génie qui diront des choses admirables. C'est une épreuve du calcul des probabilités; c'est une chance établie sur l'impossibilité morale que la pensée soit excitée de toutes parts , sans faire vibrer çà et là quelque corde nouvelle. Rien de semblable sous le joug fastueux de l'empire. La longue polémique' contre le passé , ou bien les rêves libres de l'imagination poétique étaient presque les seuls champs ouverts au talent. Les Martyrs , cette conception si étrangère au temps présent, cette œuvre d'inspiration et d'étude à la fois , l'homme de génie qui l'a faite , né dans un temps plus libre , n'eût pas cherché peut-être
Tasiie d'une fiction semblable; mais avec quelle vigueur il eût porté dans Thistoire ses pinceaux éclatants de coloris et de jeunesse!
J'imagine donc , Messieurs, que diverses parties de la littérature grandiront à la faveur de cette indépendance générale des esprits. J'imagine aussi que la langue , le goût subiront des révolutions inévitables. Les révolutions de la langue sont-elles un résultat que Ton puisse arrêter ou blâmer, et les révolutions du goût dépendentelles des écrivains ?, Deux questions qui s'offrent ici d'elles-mêmes. Les révolutions de la langue, nous n'en sommes pas maîtres ; elles nous emportent à notre insu. Il n'y a pas de langue qui puisse demeurer stationnaire ; le mot nouveau qui m'échappe le prouve. Il y a cependant, pour les langues , une époque de perfection et de maturité. Un homme d'esprit du xvm* siècle. Italien, écrivant le français , prétendait qu'il est absurde, en fait de langue, de croire une époque meilleure qu'une autre. J'en demande pardon à Galiani. Tout n'est pas de convention dans le langage ; ou , du moins , il y a une convention plus vraie et plus durable que les autres. Le style de Rabelais était le bon français local, accidentel, d'une époque et d'un génie ; mais il n'exprimait pas cet état de société dans lequel le vrai domine sur l'accidentel, et qui offre à la généralité de l'esprit humain le plus de points de vue en rapport avec lui-même. Il y a dans les langues, comme dans le goût, une partie certaine, durable, et une partie variable. Tant que le variable l'emporte sur le certain, c'est que la langue n'était pas finie, qu'elle est incomplète ; quand le contraire arrive , vous reconnaissez l'époque de maturité d'un idiome. Ce n'est pas que le temps , qui use les mots comme les pièces de
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monnaie, ce n'est pas que mille influences de mœurs, de coutumes, d'imitations étrangères, ne viennent encore modifier la langue. Il se fait des alluvions ; mais le fleuve ne se déplace plus. Et tout écrivain jaloux d'être lu de l'avenir, doit rester fidèle au type primitif, de sorte que le caractère anciennement national de la langue prédomine dans ses ouvrages sur les variations accidentelles.
Que ceux d'entre vous. Messieurs , qui se destinent à l'instruction de la jeunesse recommandent toujours l'étude attentive des grands écrivains du xvu« siècle, parce que , dans les belles productions de cette époque, la partie durable et vraie l'emporte infiniment sur la partie variable et accidentelle , et que l'avenir ne pourra mettre dans la langue française plus de formes justes et vraies que n'en ont laissé ces premiers et heureux génies. Quant au goût, cette même influence de la société, qui agit sur les esprits, qui les féconde, qui les éveille, qui les excite, comment voulez-vous qu'elle n'agisse pas sur le goût? Ainsi la philosophie sera plus sérieuse et plus métaphysique à la fois. L'histoire sera plus expressive, plus familière et plus détaillée. L'âge où est arrivée une nation , les vicissitudes qu'elle a subies , les crises poUtiques par lesquelles elle a passé, les communications qu'elle a eues avec d'autres peuples, lui donnent l'intelligence des temps divers, et lui ôtent cette espèce de dédain aristocratique que la France de Louis XIY avait pour tout ce qui ne lui ressemblait pas.
Ce sont là des sources fécondes pour la littérature française ; voilà ce qu'elle peut faire encore de sa langue et de sa liberté ; voilà comment, sans perdre le caractère national , mais en le développant, le goût peut se rajeunir. Un tel mouvement succède toujours aux grandes
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révolutions politiques : il s'est perpétué plus d*une fois sous le pouvoir absolu ; il doit être plus puissant sous la liberté. Espérons encore , pour la France, un âge glorieux dans les arts du génie.
En attendant que cette époque se réalise, nous allons bientôt nous replonger dans Tétude progressive et lente du génie français. Nous allons le reprendre à son ber* ceau, mais avec bien plus d'exactitude et de détail que nous ne l'avions fait encore. Nous essaierons de démêler d'abord les origines de la langue et de l'esprit français. Disciple d'un érudit inventeur , je remonterai jusqu'à ces premiers types habilement retrouvés, jusqu'à cette langue romane^ corruption intermédiaire entre la langue latine et les premiers monuments de la langue française. J'en suivrai les deux divisions principales sur le sol français ; puis j'indiquerai les rapports qu'elles offrent avec les littératures du midi de l'Europe et avec la littérature anglaise, qui seule, dans le Nord, reçut par la conquête l'empreinte du vieil esprit français.
Cette étude , qui commencera l'an prochain , verra se renouveler plusieurs fois nos auditeurs; car nous remonterons lentement toute cette histoire des mœurs et des idées modernes manifestées par les lettres. Ce sera d'abord l'étude des faits plutôt que celle de l'art. L'esprit humain sera l'objet de nos recherches, et, pour ainsi dire, le personnage dont nous recueillerons les traditions et les anecdotes à travers une foule de monuments peu connus. En étudiant l'imagination littéraire du moyen âge, nous étiidierons l'histoire simultanée de cette grande époque chez plusieurs peuples, italien, portugais, espagnol, français du midi et du nord. D'abord pénible, mais curieuse, cette Ustoire s'animera
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d'un intérêt plus vif, à mesure que nous avancerons vers la lumière des arts, qui se lève en Italie dès le xnv siècle.
Avant de commencer cette tâche, que je ne me flatte pas de remplir, avant de préparer les études très-variées par lesquelles je voudrais rajeunir tout à la fois le sujet et le professeur, il est un autre point de vue que j'ai réservé pour nos dernières séances de cette année. Ce sont des prolégomènes, où j'essaierai de caractériser ce qu'il y a d'éléments communs et antiques dans la formation des littératures européennes : c'est-à-dire , je rechercherai les premières influences littéraires et morales répandues par le christianisme , au milieu même de la civilisation grecque et latine. J'éviterai , dans un double motif, par un intérêt de variété pour les auditeurs, et de prudence pour moi , de rentrer dans les vues si ingénieusement exposées par un savant collègue ; mais , en laissant de côté les monuments historiques dont il a fait une si profonde analyse, je suivrai, dans les ouvrages des Pères de r Église, les traces premières de l'esprit nouveau qui fermenta sous le fumier de la barbarie, et qui jette une si vive lumière dans le poème de Dante.
Je montrerai comment la littérature moderne existait, en quelque sorte, avant les peuples nouveaux. Indépendamment de ces chutes d'empire qui, dans la chronologie vulgaire, distinguent et séparent les époques, il y a des renversements d'idées morales, il y a des révolutions accomplies au fond des âmes, et qui transforment les idées et les langues des peuples. Ainsi , la première apparition des écrits bibliques , la prédication et la vie chrétienne commencèrent, au cœur de la civilisation antique, la société moderne, avant que les races fussent
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changées, avant qu*il y eût, pour ainsi dire, un moule nouveau de peuple pour recevoir les idées nouvelles.
Ici, Messieurs, je termine ce long tableau du xvui* siècle, en vous remerciant de la bienveillance inspiratrice dont vous avez honoré mes constants efforts. Le Cours est achevé. Il ne me reste plus qu*à en préparer un nouveau, moins incomplet , mieux ordonné , plus instructif. Je cesse de parler aujourd'hui, pour commencer à étudier demain. (Ft/ï applaudissements.)
FIN DU QUATRiiBlIB ET DERNIER VOLUME.