‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 4 sur 32 · QUARANTE. NEUVIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUARANTE. NEUVIÈME LEÇON

L'éloquence politique placée moins haut par Cicéron que Téloquence judiciaire. Pourquoi ? — Rare et tardive chez les modernes. — Elle n'a longtemps d'autre asile que les conciles. —

— Anciens états généraux de France. — Parlement d'Angleterre.

— Vicissitudes de la constitution anglaise. — Époques diverses du parlement. — Époques scolastique et religieuse. — De l'éloquence de Cromwell. — Première époque toute politique. — Portrait de Bolingbroke, — Windham; Walpolc; Pulleney. — Citations. — Résumé.

Messieurs ,

Notre dernière séance était un épisode , mais un épisode nécessaire. Nous ne pouvions arriver de prime abord à cette éloquence politique des modernes, qui naquit en France de Tesprit littéraire , et en Angleterre de la controverse religieuse , mais qui , par cette double origine , devait, dans les deux pays , s'éloigner également de Téloquence politique des anciens.

Nous avons jeté un regard sur cette antiquité vers laquelle on aime toujours à revenir. Nous avons entrevu ce modèle grand et original , qui ne peut guère se reproduire pour nous. Nous avons fait paraître rapidement , sous vos yeux , ces physionomies de la tribune antique , auxquelles on ne peut rien comparer, dans la régularité de nos temps modernes. Quelques vérités d'observation,

plutôt que de théorie , quelques idées générales sur l'éloquence politique , sont indirectement sorties pour nous de cette superficielle revue.

Aux yeux des anciens, l'éloquence politique n'était pas la première , la plus grande des formes qu'employait le talent. Cicéron nous l'indique :

Omnium ceteranim renim oratio , mihi crede , ludus est ho< mini non hebeti, neque inexercitato , neque communium litlerarum et politioris humanitatis experti ; in causanim contentionibus magnum est quoddam opus , atque haud sciam an de humanis operibus longe maximum.

Dans tous les autres sujets, un discours est un jeu pour Thomme qui n'est pas sans talent, sans culture, et sans habitude des lettres et de l'élégance; dans le débat judiciaire , la tâche est grande, et je ne sais même si ce n'est de beaucoup la plus grande parmi les œuvres humaines.

Vous le voyez : ce consul, ce grand homme d'État, cet orateur de la place publique et du sénat ôtait à la tribune publique sa primauté naturelle et la transférait au barreau. Pourquoi, Messieurs? c'est que le barreau, dans l'antiquité , était réellement une arène politique ; c'est que toutes les passions qui agitaient l'assemblée populaû'e dominaient aussi l'âme du juge. Formes rigoureuses, texte littéral des lois , tout cela n'arrêtait pas des hommes animés d'un sentiment de liberté plus militaire que civil. Tout procès considérable était un grand combat où toutes les passions qui troublaient la république étaient en scène. Ainsi, ce qui fait la grandeur de l'éloquence politique appartenait presque toujours aux débats judiciaires des anciens ; et de plus, il y avait l'inérétdu drame, l'honmie attaqué, défendu, le spectacle

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d'une vie en péril , d'une gloire compromise ou d'une juste vengeance à satisfaire , d'une grande expiation à demander au nom de la patrie.

Ne l'oublions pas d'ailleurs : et cette éloquence judiciaire toujours animée de passions publiques, et l'éloquence délibérative avaient à la fois pour les anciens la réalité , l'activité du combat et la beauté d'une œuvre de l'imagination et de l'art.

Quand vous lisez les traités de rhétorique de Cicéron , quand vous voyez les minutieuses attentions auxquelles se complaît ce grand homme, ces analyses si détaillées, si fines , de tous les procédés du langage , vous avez peine à croire qu'il s'occupe d'armer un homme pour le combat ; il a l'air, au contraire , de former l'esprit élégant d'un rhéteur, pour les études oiseuses du cabinet. L'en* tendez-vous qui s'extasie sur la cadence heureuse de cette phrase , Judicium patris filii temeritas comprobavit , prononcée par Crassus ou par un autre grand orateur devant le peuple romain? Combien il admire ce dichorée , comprobavit ! Avec quel soin il nous avertit que la moin* dre altération dans cette harmonie détruirait tout I jam nulla mnt.

Ainsi, pour ces peuples à l'imagination vive et musicale, la loi suprême était la passion habilement excitée; l'éloquence tenait lieu de justice, et l'harmonie était une grande, une indispensable partie de l'éloquence.

Mais lorsque nous arrivons , Messieurs , vers nos froids climats, vers nos institutions compliquées, nées de la raison et du besoin , bien plus que de l'enthousiasme , et presque toujours appliquées à des intérêts de commerce et d'industrie sociale , nous ne pouvons plus retrouver cette puissance de rimagination oratoire • ni cette vive

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sensibilité , cette exigeante délicatesse dans les auditeurs. C'est une autre éloquence qu'il faut à des esprits plus éclairés et plus calmes.

Remarquons-le, d'ailleurs, Messieurs; ce ne sont pas les nations modernes les mieux nées pour les arts de Tesprit, qui les premières ont reçu cette inspiration « que le débat politique , que la liberté de la parole peut donner au talent.

L'Italie du moyen âge, si favorable à la poésie, ne vit pas renaître l'éloquence romaine. Le sénat de Venise discutait dans le mystère ; et à Florence on proscrivait si vite, que les orateurs n'avaient pas le temps d'achever leurs discours.

Dans cette Italie moderne, point d'éloquence politique, malgré tant de républiques ; chose remarquable ! l'énergie de la parole semble lui manquer comme le courage militaire. Là, point d'orateurs célèbres, dont le talent se manifeste dans un sénat nombreux ou dans une as* semblée populaire , mais des publicistes habiles, qui font secrètement des mémoires pour les conseils des républiques ou des princes. C'est ainsi que se forma Machiar vel, admirable écrivain, mais nqn pas orateur. Les discours mêmes qu'il a jetés dans son Histoire de Florence ne semblent pas animés de passions réelles. Ce sont des œuvres littéraires, des imitations, des réminiscences de Tite Live. On sent que Machiavel n'avait pas sous les yeux le modèle vivant de cette éloquence qu'il met dans la bouche de Renault d'Albizzi, ou de tel autre citoyen de Florence.

Le lieu, peut-être, où l'éloquence délibérative, l'éloquence de la discussion libre se produisit , dans le moyen âge , avec le plus d'éclat et d'empire , c'étaient les con-

ciles. Les conciles ont été les assemblées religieuses et politiques de tout le moyen âge. Croyez- vous, en effet, Messieurs, que ce fut dans les Champs de mai de Charlemagne que Ton entendit une discussion complète et libre? Je sais que la monarchie militaire et féodale de ce conquérant a été quelquefois citée comme un premier essai de gouvernement représentatif. Mais, dans le fait, lorsque Charlemagne, entouré de ses barons et de ses grands officiers, arrivait à ses assemblées d'Aix-la-Chapelle ou de Francfort, on proclamait la loi , le capitulaire qu'il avait décrété ; la foule immense qui était là. Français ou même Gaulois, répondait par des acclamations, et on inscrivait sur les lettres patentes , cum assensu omnium; mais pn n'avait point parlé ni surtout contredit. Au contraire, dans les conciles généraux, dès le nr siècle du christianisme, et dans ces conciles provinciaux qui se renouvelaient si fréquemment à toutes les époques du Bas-Empire et du moyen âge, on discutait, avec une grande force et une grande liberté, les intérêts de la religion , où venait se perdre et se renouveler toute l'existence civile des peuples. Dans quelques pays même, en Espagne, par exemple , les conciles étaient évidemment des assemblées politiques. On y faisait des lois criminelles, qui portent, au milieu de ce temps barbare, le caractère d'une raison plus haute et d'une justice incomparablement plus humaine. Ces lois, sans doute, n'étaient pas décrétées sans de sérieux débats. Je ne vous donne pas ici, Messieurs, cette influence politique des assemblées d'évêques comme un modèle de constitution sociale; j'y vois seulement l'autorité de la parole, et l'exemple d'un libre et salutaire débat.

Il était naturel que, dans un temps de domination

brutale, le raisonnement seul ne pût contre-peser la force matérielle. La parole, qui est l'instrument de la force morale, avait besoin alors, pour être inviolable, de sortir d'un sanctuaire et non d'une tribune. Elle trouvait là son asile contre la puissance militaire ; elle établissait son droit de conquête dans ces assemblées où l'intelligence était protégée par la religion. Cette pieuse sauvegarde , cette illusion d'un saint respect , qui se plaçait à la porte du concile , en rendait seule les délibérations impunies et libres, et ne les soumettait qu'aux mouvements de la conscience et à l'ascendant de la parole.

Hors de là, si vous jetez les yeux sur la longue histoire de la civilisation européenne, cheminant, comme elle peut, à travers les guerres, les despotismes, les révolutions , bien peu d'asiles vous semblent ouverts à cette parole , qui a besoin de toute sa liberté pour avoir toute sa puissance, et qui a besoin d'un peu de sécurité pour avoir toute sa liberté.

Nos anciens états généraux , vers le temps du roi Jean, avaient offert, au milieu des désastres de la France, un grand spectacle , un curieux monument dft patriotisme et de l'esprit national. Mais à des époques moins éloignées, vous savez combien ces assemblées, dont le retour était si rare , furent gênées dans leur action par des règles de discipline intérieure. Souvent la libre discussion y trouvait à peine place ; souvent c'était une cérémonie pompeuse , plutôt qu'un débat. Chacun des troFs ordres était représenté par un orateur : cet orateur expnmait, dans un discours, les plaintes et les vœux de l'ordre au nom duquel il parlait. On a peine à retrouver, dans les monuments du temps, les traces de quelque

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