‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 6 sur 32 · CINQUANTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTIÈME LEÇON

Unité du sujet dans cette leçon. — William Pitt. — Détails sur son éducation et sa jeunesse. ~- Caractère de son éloquence ; sa lutte contre Walpole. — Vie parlementaire de William Pitt. — Ministre en 1756, et de nouveau en 1757.— Exemple d'une élévation indépendante de l'aristocratie et de la cour. — Glorieuse administration de William Pitt. — Sa retraite. —Fermeté de ses principes. — Refuse plusieurs fois le ministère. — Rentre dans les affaires en 1766. — Est créé lord et vicomte de Gliatam.

— Courte durée de son ministère. — Son opposition aux rigueurs exercées contre les colonies d'Amérique. — Sa haute prévoyance.— Ses discours aux différentes époques de la guerre d'Amérique. — Ses dernières paroles à la chambre des pairs.

— Sa mort. — Honneurs rendus à sa mémoire. — Parallèle de cette mort d'un grand ministre dans un État libre , avec celle de Richelieu et de Mazarin.

Messieurs ,

Vous ne me le direz pas, mais je vous ai peut-être ennuyés dans la dernière séance. C'était beaucoup ma faute , et un peu la faute du sujet. Plus d'incohérence que de diversité , des noms propres au lieu de physionomies vivantes et reconnaissables , trop d'histoire et trop peu d'intérêt dramatique , voilà ce qui devait lasser votre attention. Aujourd'hui, si j'ai le même malheur, je serai sans excuse. J'ai à vous entretenir d'un noble

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sujet qui offre une imposante unité ; j'ai à développer devant vous une grande et belle vie d'orateur moderne ; j'ai à vous montrer un homme de génie dans un Ëtat libre, un ministre élevé au pouvoir par l'éloquence et la vertu, un grand orateur au milieu des événements le plus faits pour l'inspirer. Je vais vous parler de lord Chatam.

C'est lui qui réalise le mieux cette idée d'enthousiasme patriotique , d'élévation , de magnificence de langage que l'exactitude un peu minutieuse des formes modernes semble s'interdire -et reléguer dans l'antiquité ; de plus , c'est une âme remplie de ces sentiments généreux, liés à notre nature , qui ne passent pas comme les intérêts politiques, et qui, à deux mille ans de distance, font battre tout cœur d'homme , comme le premier jour où ils furent exprimés.

A cet égard même , les émotions toutes morales qui souvent animèrent les paroles de Chatam, son amour de rhumanité, doivent être plus durables que quelques-unes des inspirations religieuses et patriotiques de l'éloquence grecque ou romaine. Les longues apostrophes de Cicéron à tous les dieux dont Yerrès avait pillé les temples , les solennelles prières de Démosthènes aux divinités de la Grèce , sont aujourd'hui froides et mortes pour nous. Ce qu'il y a de passions généreuses dans l'éloquence de Chatam subsiste et vivra toujours. Sa carrière, d'ailleurs, embrasse une mémorable époque de la puissance britannique. Que de choses intéressantes et nouvelles vont s'offrir à nous ! l'influence du talent au milieu d'un Ëtat libre, la dignité du caractère, appui du talent et de l'ambition , le pouvoir noblement exercé , noblement perdu , la grandeur d'un citoyen anglais qui , sorti des consens;

du souverain , les domine encore , enfin ralliance rare et toute moderne du patriotisme le plus ardent et d'un vaste amour de l'humanité I

Une vie si bien illustrée par la tribune publique a dû s'y dévouer de bonne heure. Quoique William Pitt (depuis lord Chatam ) fut né d'une famille peu considérable par le rang et la fortune, sa première éducation le destinait au parlement. Élevé d'abord au collège d'Éton , il étudia les anciens avec cet esprit d'imitation moins littéraire encore que patriotique, alors commun dans la jeune noblesse anglaise, et qui avait formé la magistrature française au XVI® siècle.

Ce n'était pas des leçons de style et de goût , mais des exemples de sévère franchise , de liberté généreuse , que ces esprits graves du xvr siècle et ces esprits ambitieux de l'Angleterre au xviii" siècle cherchaient dans l'étude de l'antiquité.

Du collège d'Éton, le jeune Pitt vint à l'Université d'Oxford pour y faire ces hautes études qui déterminent la vocation du talent. D y passa trois années à lire assidûment les philosophes et les orateurs grecs ; il y fit même beaucoup de vers latins. On peut découvrir déjà , dans ces essais de collège, les sentiments qui animèrent sa vie. Une pièce qu'il composa sur l'avènement de Georges II débute par ces mots :

Anglicae vos o prsesentia numina gentis Libertas, atque aima Themis; Neptune britanni Tu pater Oceani....

Puissantes divinités de la nation anglaise, Liberté , Justice; et toi, Neptune, père de rOcéan britannique....

^. \ : Liberté I justice I ce furent les deux inspirations de

^ té

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Chatam ; et cette épithète de britannique, orgueilleusement donnée à TOcéan , il la justifia presque dans son ministère.

Pendant ces trois années de séjour à Oxford , le jeune Pitt se prépara pour Féloquence par des études semblables à tout ce que les anciens nous ont conté de leurs orateurs. Il se fit Grec et Romain par une méditation ardente des chefsnd'œuvre antiques. II mit en usage tous ces savants avis, toutes ces heureuses expériences de Cicéron , pour fortifier l'esprit , enrichir Télocution , élever le talent. Il s'anima de cette grande ambition de l'éloquence , que ni Tétude ni la gloire ne peuvent jamais rassasier ; tel il paraissait aux yeux de ses jeunes compagnons. Vingt ans plus tard, un poëte ingénieux, Warton, lui rappelait ce souvenir, en lui adressant des vers sur la mort de George II :

Ne refuse pas, lui disait-il , cet humble présent d'une muse indépendante ; elle sort de ce même bocage où fut élevée ta pensive jeunesse , dans les pures maximes de la sagesse athénienne , et où , pour la première fois , l'image de la liberté anglaise brilla de tout son éclat devant tes yeux rêveurs.

Après cette forte éducation , le jeune Pitt voyagea , selon Fusage si raisonnable des Anglais. Il vit la France et ritalie , puis revint dans son pays , près de sa mère , demeurée veuve et sans fortune. La célébrité de ses premières études , je ne sais quoi d'orateur qui était en lui , dans sa taille élevée , dans ses yeux pleins de feu , dans sa voix sonore , dans la dignité et la force singulière de son langage, le désignaient pour la chambre des communes. Il y fut nommé , par le bourg d'Old Sarum, à Tàge de vingt^sept ans. Vers le même temps, il acheta, selon la

coutume anglaise , une commission d*officier dans' un régiment.

A l'époque où William Pitt vint siéger au parlement , ce Robert Walpole , dont je vous ai déjà parlé si longtemps, était toujours ministre. Ce qu'il y avait d'astucieux et de corrupteur dans le caractère de ce ministre devait peu sympathiser avec l'âme altière et pure de Pitt. Cependant cette répugnance ne se marqua point d'abord avec énergie dans le langage du jeune député des communes. Le début de son éloquence, son maiden-speeck , fut un acte d'opposition respectueux et détourné , la demande d'une riche dotation pour le prince de Galles, qui venait d'épouser une princesse d'Allemagne. On admira le talent de Pitt , et les vives couleurs dont il avait peint le caractère et les vertus du jeune prince , rendu populaire par la haine jalouse que lui portait Walpole. Quelques autres discours ajoutèrent à la réputation naissante de Pitt , et firent prévoir qu'il effacerait un jour les Windham et les Pulteney. On lui trouvait un art inconnu jusqu'alors dans le parlement britannique , et une imitation pompeuse de Cicéron. Mais la première occasion où il montra son génie véritable , un mélange d'amertume railleuse et de gravijté véhémente , ce fut une réplique soudaine à Walpole. Ce ministre avait fait proposer un bill pour forcer au service , dans la marine militaire, tous les matelots des navires marchands. Ce n'est pas que les Anglais n'eussent déjà la presse, qui est , par elle-même , une charge pesante, une dure tyrannie irrégulièrement exercée ; mais Walpole avait cru nécessaire d'ajouter à cet antique abus un enrôlement général et forcé de tous les hommes de mer ou de rivière, de tous les bateliers de la Tamise qui paraîtraient bons pour servir sur la flotte

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anglaise. Pitt , dans un discours qui n'est pas conservé , s'éleva vivement contre cet abus du pouvoir. Sans doute, avec cette candeur de jeunesse dont il ne faut pas se corriger, il avait invoqué ces sentiments de droit naturel , d'équité , de justice , ces choses que Ton appelle de la philanthropie. La noblesse même des pensées qu'il exprimait avec chaleur lui donnait un langage élevé, sdennel , presque poétique ; et son débit était éclatant et animé.

Walpole, avec ce froid sarcasme facile au pouvoir et au succès, releva dédaigneusement le jeune orateur. Il dit :

Que des déclamations véhémentes et de belles périodes pouvaient agir sur des hommes jeunes et sans expérience; que probablement l'honorable gentleman avait contracté cette habitude d'éloquence en communiquant avec les jeunes gens de son âge , plutôt qu'avec les hommes instruits et graves ; mais qu'il ne sufiBsait pas d'apporter au parlement des gestes et des émotions de théâtre.

Je vous ai donné , l'autre jour, une séance intérieure du sénat romain conmie un modèle de débat politique , peu désirable à reproduire , et peu fait pour nos mœurs modernes. Je puis vous montrer le jeune Pitt repoussant Walpole avec une véhémence presque digne de l'injurieux langage des anciens. A peine Walpole avait-il achevé son ironie ministérielle , applaudie par une majorité puissante , que Pitt se lève ; et ^ après avoir de nouveau discuté la question :

Quant au reproche d'être jeune, dilril, que l'honorable gentilhomme m'a fait avec tant de chaleur et de bon goût , je n'essaierai pas de l'affaiblir ou de le nier ; je me borne à souhaiter d'être au nombre de ceux dont les folies cessent avec la jeu-

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nesse, et non de ceux qui sont ignorants, malgré Texpérience. Je ne me charge pas de décider si la jeunesse peut être objectée à quelqu'un comme un tort; mais la vieillesse, j'en suis sûr, peut devenir justement méprisable, si elle n'a apporté avec elle aucune amélioration dans les mœurs , et si le vice paraît encore où les passions ont disparu. Le malheureux qui, après avoir vu les suites de ses fautes nombreuses, continue de s'aveugler , et joint seulement l'obstination à la sottise , est certainement l'objet de la haine et du mépris, et ne mérite pas que ses cheveux blancs le mettent à couvert de l'insulte. Plus haïssable est encore celui qui , à mesure qu'il s'est avancé dans la vie , s'est éloigné de la vertu , qui devient plus méchant avec moins de tentations , qui se prostitue lui-même pour des trésors dont il ne peut jouir, et use les restes de s& vie à la ruine de son pays.

Mais la jeunesse n'est pas mon seul crime ; on m'accuse de faire un personnage théâtral : ce reproche suppose, ou quelque singularité de gestes , ou quelque dissimulation de mes propres sentiments , ou une facilité à prendre les opinions et le langage d'autrui. Sur le premier point, le reproche est trop frivole pour être réfuté; sur le second, je le renvoie tout entier à celui qui l'a fait.

Je ne vous cite pas ce discours comme un modèle d*urbanité ; Pitt continua plus virement encore , et fut rappelé à l'ordre par Vorateur,

Cependant ce nouveau champion qui s'élevait avec toute l'ardeur de la jeunesse contre la vieille puissance de Walpole , hâta la chute du ministre. Après deux demandes d'accusation , inutilement présentées , Walpole tomba devant un nouveau parlement. Des enquêtes sont commencées sur ce long règne ministériel. Il s'agissait de reprendre et de discuter vingt années d'administration, pendant lesquelles le ministre avait, à tout prendre,

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affermi la succession protestante , et accru la puissance de TAngleterre. Les débats furent longs, opiniâtres; deux cent quarante-quatre voix contre deux cent quarantedeux refusèrent d'admettre une enquête qui s'étendit à toute la durée de l'administration de Walpole.

Pitt alors proposa de borner l'accusation aux dix dernières années de ce ministère : cet avis prévalut , appuyé par d'éloquents discours. Mais les méfaits de Walpole sont trop loin de nous, et trop exclusivement anglais, pour que j'essaie de ressusciter ces vieux débats, où l'on admira le talent et la véhémence de Pitt. On ne les a conservés , d'ailleurs, que sous une forme incomplète et mutilée ; il n'en reste que des fragments recueillis , ou môme refaits , dans lesquels nous aurions peine à démêler l'inspiration primitive de l'orateur.

A une époque plus avancée de sa vie , nous l'entendrons lui-même ; ses paroles ont été textuellement recueillies ; et elles offrent alors un tel caractère d'énergie propre et originale , que l'on ne peut y supposer aucune altération étrangère.

Ainsi , laissons cet étemel débat sur Walpole mourir dans un comité de la chambre des communes, et reportons nos regards vers la noble carrière qui va s'ouvrir au génie de William Pitt.

Messieurs , ce qu'il y a de remarquable dans la destinée de cet homme d'Ëtat, c'est qu'il a commencé dans les mœurs politiques de l'Angleterre une révolution que Ton attribuait seulement à notre époque. Vous avez entendu dire souvent , vous avez lu qu'un ministre célèbre, mort il y a peu de temps, était en Angleterre le premier exemple d'une grande fortune politique obtenue par le talent seul, que c'était la première puissance oratoire qui

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se fût élevée d'elle-même , sans le secours des grands pa^ tronages et des alliances aristocratiques ; et cette innovation semblait liée à tout un changement de Tordre social et des mœurs. Non , Messieurs , la supériorité du talent avait à cet égard devancé Tinfluence des idées nouvelles. Le premier exemple illustre d*un parvenu au pouvoir au milieu de Taristocratie anglaise, est William Pitt.

L'avènement de la maison des Brunswick , qui n'avait pas été uniquement, comme on le dit, une révolution nationale, mais bien plutôt une habile combinaison aristocratique s'appuyant sur les sentiments publics , laissa subsister et consacra toute la puissance des grandes familles. En transférant le trône au nom du principe populaire , elles avaient fortifié leurs privilèges ; et elles s'étaient établies les gardiennes de la royauté nouvelle. On le vit sous Guillaume III, sous la reine Anne. Le ministère d'Oxford et de Bolingbroke fut une lutte de la haute noblesse tory contre l'aristocratie whig; aucun homme nouveau n'y joua de grand rôle. Et les whigs ayant triomphé, le pouvoir se fixa derechef dans la main des puissantes familles de ce parti. Le péril même qu'avaient couru les intérêts nationaux favorisa cette tutelle aristocratique : on eût dit que la révolution avait été faite pour les grands seigneurs whigs , et que leur ambition contente était la garantie des libertés publiques ; on eût dit qu'ils étaient obligés d'être toujours ministres , pour la sûreté commune.

Cette illusion , entretenue par les entreprises infortunées du parti jacobite , se prolongea jusqu'au milieu du xviir siècle. Après la chute de Walpole , c'est lord Carteret, le duc de Newcastle et d'autres nobles personnages

de raristocratîe whig qui d'abord concentrent dans leurs mains le pouvoir. William Pitt, fils d'un écuyer, ayant à peine deux cents livres sterling de revenu, officier dans un régiment , et encore ( ce que j'ai oublié de dire) Walpole l'avait destitué de son grade, Pitt enfin n'avait aucun titre aristocratique, au milieu des cinq ou six grandes &milles en possession de gouverner l'Angleterre; et il avait trop de fierté pour être leur client et s'élever à leur suite, en les servant de son éloquence. La dignité de son caractère, la force de son génie, soutenus par une faveur publique habilement ménagée , furent ses seuls appuis , et lui donnèrent enfin l'alliance de l'aristocratie , ou lui permirent de s'en passer.

La première administration qui succédait à Walpole avait offert une part de puissance au jeune Pitt, il refusa. Nommé , quatre ans après , conseiller privé et payeur général des troupes anglaises, après avoir exercé cet emploi avec un rare désintéressement , il le quitta pour un dissentiment politique ; et il ne fut enfin appelé au ministère qu'en 1756 , à la chute du duc de Newcastle. Ce fut la victoire de l'honmie nouveau sur le grand seigneur, du talent sur les titres. Là se présente une autre singularité du caractère et de la fortune de Pitt. Comme il s'était passé de cette affiliation aristocratique qui semblait la condition nécessaire du pouvoir, on le voit se passer respectueusement de la faveur du souverain et contrarier ses vues. Celui qu'il veut servir, c'est exclusivement le roi d'Angleterre, et non pas le roi d'Angleterre, prince du Hanovre.

George I", inquiet sur ses États du Hanovre , voulait entrer dans la confédération des princes d'Allemagne, et se préparait une guerre longue et difficile, sans profit

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