‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 7 sur 32 · IV · texte numérisé non relu

IV

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pour TAngleterre. Pitt, serviteur de son pays encore plus que du roi, refusa d'y consentir. Malgré Tascendant de son nom , cette résistance fut suivie d'une disgrâce, ou , du moins , d'une retraite à peu près forcée. Le voilà retombé sur cette faveur publique qui, tout à l'heure, l'avait poussé au pouvoir.

i Mais la volonté du roi né pouvait donner à d'autres ministres la force que leur refusait l'opinion de l'Angleterre ; et les coalitions aristocratiques des whigs avaient perdu leur crédit , depuis qu'un homme nouveau s'était montré plus habile et mieux populaire. Le duc de Newcastle , rappelé à la tète de l'administration , se sentit trop faible. Il fallut recourir à William Pitt et accepter ses conditions. Ce fut alors qu'il entra dans le gouvernement de l'Angleterre , avec toute la puissance de son nom et d'un caractère que rien n'avait fait varier. Ce fut en 1767. Cette époque de sa vie , qu'il a rappelée souvent avec un orgueil presque cicéronien , doit laisser trace dans notre mémoire. Elle fut, sous plus d'un rapport, funeste à notre pays , alors gouverné par des mains si faibles. Pitt poursuivait avec ardeur l'abaissement de la France : c'était le but de sa politique. Ne vous attendez donc pas , Messieurs , à voir son ministère marqué seulement par des actes de justice, des perfectionnements de liberté. Comme la constitution anglaise est fixée, développée, depuis longtemps , le génie politique se montré et la popularité s'obtient , dans ce pays , beaucoup moins par l'adoption de nouveaux principes que par l'habile intelligence des intérêts britanniques. Ce William Pitt, si grand aux yeux de ses concitoyens , si national , vénéré comme le défenseur le plus pur et le plus invariable des principes de liberté, vous ne trouverez dans ses dis-

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cours que peu de théories généreuses ; il eut rarehient Foccasion ou le besoin de les exprimer, hormis dans les grandes et dernières circonstances de sa vie. C*est un patriote anglais, bien plus qu'un ami spéculatif de la liberté. C'est surtout en agissant avec passion pour les intérêts de son pays contre l'étranger , qu'il manifeste son esprit national. Sans doute il ne conçoit pas la grandeur de l'Angleterre sans liberté légale ; mais , rassuré par les lois , c'est surtout de cette grandeur qu'il s'occupe. Incorruptible défenseur des droits du peuple anglais , ami des principes pour l'Angleterre , il n'a pas avec les nations étrangères beaucoup plus de scrupides qu'un ancien Romain.

Dès sa jeunesse on avait dit de lui qu'il avait la vertu d'un Romain et les nobles manières d'un courtisan français ; mais cette vertu de Romain , c'était l'intérêt de l'Angleterre avant tout. Ainsi, Messieurs, ce ministère attendu, annoncé avec éclat, ce ministère qui fit la gloire et l'orgueil de sa vie , ne vous imaginez pas qu'il ait eu pour résultat un certain nombre de lois favorables à la liberté et l'accomplissement de quelques théories bienfaisantes. Il fut tout politique , tout dirigé vers l'intérêt de l'Angleterre au dehors. William Pitt ne considéra pas l'Angleterre comme un État dont les relations intérieures ont besoin d'être perfectionnées au profit de là justice et de la liberté , mais comme une puissance établie, qu'il fallait agrandir et faire dominer sur toutes les autres puissances. Son ministère fut surtout un ministère de conquêtes et d'envahissements ati dehors.

Cette administration , qui éleva très-haut l'iiifluencè britannique, dura quatre années. Pendant ces quatre années , l'Angleterre domina dans presque tous les cû-

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binets de TEucppe , fut absolue sur les mers , posséda paisiblement ses colonies d'Amérique , et les accrut , nous enleva le Canada , la Louisiane , et ruina nos comptoirs de rinde.

Dans le gouvernement de TÂngleterre , cette générosité de sentiments, naturelle à William Pitt, si elle ne passa pas dans les lois , se marqua du moins par quelques actes honorables. Avant lui, les Écossais, qui avaient suivi rétendard infortuné du prince Edouard , avaient été cruellement décimés par le vainqueur. Non-seulement les whigs avaient fait couler des flots de sang sur les échafauds de Londres ; non-seulement des proscriptions , dignes de Jacques II , avaient été , dans le premier moment , renouvelées pour les princes de la maison de Hanovre ; mais une sorte d'inquisition se prolongeait sur les montagnes d'Ecosse, et en tenait les habitants désarmés. Pitt fut plus habile et plus généreux ; il sentit que ces hommes braves et loyaux aimaient la guerre , encore plus qu'ils n*aimaient le prince Edouard , et qu'en leur redonnant des armes, il les rendrait fidèles. Il les mit au milieu de l'armée anglaise, et les envoya combattre en Amérique, contre les Français ; de jacobites persécutés, il en fit d'excellents soldats pour la maison de Hanovre. Cependant , Messieurs , ce ministre qui travaillait avec hauteur aux intérêts de l'Angleterre , qui avait peu de ménagements de cour , peu de complaisances , voyait insensiblement se former contre lui un parti nombreux. La mort de Georges II favorisa ce parti. Un jeune prince arrivé sur le trône , n'ayant pas encore la parfaite intelligence des sentiments anglais, ne sachant pas peut-être à quel point les droits du pays étaient désormais invariables, fut séduit par quelques idées de pouvoir absolu ,

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autant qu'il était possible de les réver au milieu de la réalité qu'offrait la liberté anglaise.

L'influence que lord Bute exerça dès l'avènement de Georges III avait affaibli l'autorité de Pitt. Cependant ce ministre poursuivait avec ardeur ses plans de domination au dehors. Non content d'avoir abaissé ( ce mot me coûte à dire , mais il est vrai ) , d'avoir abaissé la France , d'avoir ruiné ses colonies , et commencé cette grande domination dans l'Inde qui devait indemniser TÀngleterre de la perte de l'Amérique , Pitt voulait abattre l'Espagne, dont il redoutait l'intime alliance avec la France. Sous quelque prétexte , comme la politique en trouve toujours , il avait hâte de lui déclarer la guerre ; mais , par la secrète autorité de lord Bute , il se vit , sur cette importante question , abandonné de tout le ministère. Alors , avec ce point d'honneur politique , naturel à tout ministre anglais , et plus encore à William Pitt, il se retira du conseil. Pour sa gloire, ce fut une heureuse circonstance : le pouvoir n'était pas la plus belle place d'un homme tel que lui. Dans nos gouvernements représentatifs , où tant d'influences se mêlent à celle du talent et de la raison , il est bien rare que la défense, même sage , même juste, des intérêts du gouvernement , puisse obtenir faveur égale à celle qui suit la profession indépendante des principes de liberté. Hors du ministère, le langage , plus désintéressé, est aussi plus puissant.

Pendant ces quatre ans , Pitt parla souvent avec un talent supérieur, à la chambre des communes; il domina ce grand conseil de la nation ; il resta même populaire en étant ministre. Cependant les plus beaux souvenirs de son éloquence, les plus fortes émotions qu'elle excita

7P littÇuhatubk

clans Içs &mes, appartiennent à une autre époque de sa vie.

Voilà donc ce grand homme d'État rentré dans la conçlition privée. Je dis ce grand homme d'État ; car, aussitôt qu'il eut quitté le pouvoir, on s'aperçut de la sagesse de ses conseils. Comme l'énergie , l'éclat du talent excluent, aux yeux de quelques hommes , la prudence politique, il n'est pas mauvais de rappeler que Pitt , hardi ministre, fut en même temps sage ministre. Il avait annoncé , dans . un intérêt d'ambition anglaise , la nécessité de commencer la guerre contre l'Espagne, il avait montré le moment favorable. Un an après, en 17pl, les Espagnols justifièrent la prévoyance de Pitt, en osant les premiers attaquer l'Angleterre. L'estime , l'admiration publiques s'accrurent alors pour l'homme d'État qui avait sacrifié son pouvoir à une opinion vérifiée par l'événement.

William Pitt poursuivit cette noble carrière de l'opposition anglaise. Ce fut ainsi qu'il lutta, tantôt contre l'influence secrète , tantôt contre le gouvernement public de ce lord Bute , qui semblait le génie du pouvoir absolu , conservé près du trône constitutionnel de l'Angleterre. Le ministre , effrayé des attaques de la presse , fit décerner des warrants généraux , c'est-à-dire des ordres d'arrestation en blanc , contre tout auteur ou publicateur de libelles. Pitt opposa vainement des réclamations pleines de force. Incapable d'abandonner les droits de la liberté, sous prétexte des abus de la licence , il défendit le célèbre Wilkes , dont il blâmait le séditieux langage , mais qu'il voyait soumis à une procédure arbitraire de la chambre des communes. Que ne puis-je ici vous citer ses paroles littérales? elles ne furent pas conservées. C'^st un regirçt qui s'attache à un§ grande par|i^ de

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cette vie parlementaire. U en reste des souvenirs plutôt que des monuments. Nous n'avons que de froids extraits de ces éloquents discours où Pitt défendait les principes de la liberté et les intérêts de la domination anglaise contre une politique oppressive et faible.

Cepeik|axit lord Bute , et les faibles successeurs qui se trainaiept à sa suite voulurent désarmer ce terrible adversaire , en lui offrant le partage du pouvoir. C'est une chose curieuse , dans l'histoire de la constitution britannique et des mœurs parlementaires , que les négociations entamées auprès de lui , que sa noble et simple résistance, ses refus, ses conditions. Sujet dévoué, rien dans sa conduite ne montre une indépendance dédaigneuse, une hautaine hostilité. C'est la gravité impartiale çl'une ferme conscience qui ne cède pas même au prince qu'elle aime , et ne saurait accepter de lui le pouvoir qu'avec l'assurance de faire le bien qu'elle souhaite , comme elle l'entend , et comme elle le veut ; les mémoires du temps sont remplis de conversations entre William Pitt et quelques négociateurs de cour.

U y eut même plus d'une entrevue politique entre ce grand citoyen , élevé si haut par sa vertu , et le roi d'Angleterre, Georges III. On reprochait quelquefois à Pitt son inflexible fermeté dans ces royales conférences , la hauteur avec laquelle il exigeait l'éloignement de quelques favoris du souverain , enfin l'orgueil de sa raison ou de sa conscience, qui ne voulait rien accorder et ne céder sur rien ; il répondait : <t Je suis prêt à aller à Saint-James , si je puis y porter avec moi la copstitv|tion. »

Tous q[i^ pardonnez ces détails historiques; ils <^e serv^|}t ^ jlessiner §fivapt vos p\^)t cette physJQ^iiQmje

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romaine anglaise ; ils sont nécessaires pour juger même le talent de Torateur. Ce qui me détourne de donner des préceptes d'éloquence, c'est que rien n'est plus personnel à l'homme, plus attaché à lui, à sa vie tout entière, que la parole, dont il a le droit de se servir.

Mille expressions, mille formes de langage n'ont pu venir qu'à William Pitt , à cet homme si dédaigneux du pouvoir et si inflexible dans ses opinions. En disant les mêmes choses, un autre par^dtrait déclamateur; et l'on sent que Pitt parle ainsi , parce qu'il lui est impossible de tirer d'autres sentiments de son âme.

Cependant , si la politique anglaise n'avait offert que des circonstances ordinaires , le génie de Pitt , et ce tour d'imagination élevée qui le caractérise, ne se seraient pas montrés tout entiers ; mais un des plus grands événements qui aient mis à l'épreuve la puissance britannique se préparait depuis plusieurs années : les colonies de l'Amérique septentrionale avaient reçu, dès leur origine, quelques-unes des institutions de liberté , le jury, les assemblées provinciales; mais le roi et le parlement britannique retenaient sur ces colonies tous les droits de la domination. La politique commerciale de l'Angleterre, stipulant pour elle-même , entravait de prohibitions ou de taxes onéreuses le commerce des Américains. Un impôt sur le timbre avait excité leurs plaintes. Pitt, dès l'origine, les appuya de son éloquence : il avait éprouvé leur courage et leur fidélité dans les guerres de l'Angleterre contre la France, et il trouvait juste de leur assurer le droit des autres sujets anglais , de ne supporter que des impôts consentis par leurs représentants. L'influence de Pitt , à la tête de l'opposition , força le ministère de révoquer la taxe du timbre; et peu de temps après ce

ministère, affidbli doublement par sa faute et par sa rétractation , tomba devant la popularité toujours croissante de Pitt.

En 1766 , le grand député des communes est encore une fois porté au pouvoir par le vœu de son pays. Toutes les répugnances de cour cédaient devant sa gloire. Nommé pair et vicomte de Chatam , il forme un nouveau ministère, dont il refuse d'être le chef, mais que son génie devait animer. Par une impartialité trop haute et trop hardie, il y fit entrer des hommes de partis opposés. Mais , tourmenté d'infirmités douloureuses , il ne put porter le poids des affaires ; et il se retira bientôt , laissant l'Angleterre avec tous les périls que sa présence avait un moment suspendus. Dans sa retraite , on le vit défendre les libertés du pays , à la chambre des pairs , comme il les avait défendues à la chambre des communes. Lord Hansfield prétendait que , dans les questions de liberté de presse, le jury, n'étant juge que du fait , devait se borner à déclarer l'existence et la publication du livre , et que c'était à la cour à le qualifier de libelle. Lord Chatam combattit avec force cette doctrine, qui supprimait la salutaire intervention du jury dans le point le plus important à la liberté.

La chambre des communes, après avoir expulsé Wilkes de son sein , avait refusé de le recevoir, quand la majorité dés électeurs de Middlessex le renvoyait siéger, et elle avait admis à sa place le candidat de la minorité. Chatam défendit de nouveau Wilkes, ou plutôt les principes insultés en sa personne ; et il nota de son éloquent blâme la décision arbitraire des communes. Mais une plus grande question se présente.

L'administration qui avait succédé à lord Chatam re-

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prit Tusage de taxer rAmérique , et excita bientôt de nouvelles plaintes. Il n'y avait pas là seulement, Messieurs, une question d'impôt; il y avait ce fait de la civilisation antique et moderne , cette émancipation inévitable d'une colonie trop puissante et trop éloignée de sa métropole ; ajoutez ce commencement d'indépendance autorisée par les institutions mêmes que l'Angleterre avait laissé tomber sur l'Amérique; elle lui avait trop donné , pour lui refuser davantage. Aussi , lorsque le parlement britannique ordonna de recevoir en Amérique le thé des Indes, en même temps qu'elle grevait de taxes nouvelles les produits américains, une révolte éclata dans Boston ; on jeta dans la mer le thé des Indes ; on déclara qu'on n'avait pas besoin de ces marchandises étrangères, et que l'Amérique se suffisait à elle-même. Bientôt les assemblées provinciales s'arment et se coalisent. Des colons pleins d'ardeur et de fierté d'esprit, s'indignant de n'être qu'une province anglaise , et voulant être une nation, répandent dans l'Amérique de généreux manifestes , comme les écrits de Franklin , d'abord ouvrier imprimeur, puis un des plus grands citoyens de l'Amérique.

Une fermentation singulière agite cette terre d'indépendance. Les premières résolutions adoptées par le gouvernement britannique furent maladroites et cruelles. Des troupes avancent sur Boston ; le port est bloqué ; des rigueurs sont indistinctement exercées contre les habitants de la ville, et le sentiment de la haine s'accroît dans le cœur des Américains; et l'on avance de plus en plus vers l'émancipation ; et l'on s'appelle encore royalistes, ou du moins loyalistes; mais déjà on aspire à l'entière indépendance. Quelle devait $tre, dans ce. grand

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mouvement, la conduite du gouvernement anglais? Pouvait-il se soumettre à ces insurgés d'au delà de l'Océan? Pouvait-il accorder immédiatement tout ce que ceux-ci réclamaient par les armes? D'ailleurs, cet orgueil du peuple anglais, que l'on a vu résister si longtemps à d'autres demandes non moins justes , croyez-vous qu'il eût aisément suivi la politique timide et sage d'un ministère qui aurait cédé trop vite aux Américains? Poussé par un point d'honneur de ministère et de nation tout ensemble , le gouvernement britannique s'obstine dans sa vengeance , dans la répression , dans la soumission de ce nouveau monde , qui veut lui échapper.

Protester au nom de la justice et de l'humanité contre les barbaries de cette guerre civile , au nom de la prudence contre de fausses promesses et un succès impossible , prévoir les maux , proposer le remède , offrir à l'Angleterre de lui rendre ce monde qu'elle va perdre, et de concilier ses droits légitimes avec la liberté nécessaire des colonies , voilà la mission que remplit lord Chatam ! voilà toute la tâche de l'orateur antique reproduite ou surpassée! Que ce soit Démosthène qui parle contre l'envahissement de Philippe , ou Chatam qui discute la rébellion de l'Amérique , c'est également la puissance morale d'un homme , sa sagesse , sa véhémence que je vois régner sur les volontés d'un peuple.

Maintenant , Messieurs , beaucoup d'écrivains anglais ont blâmé la conduite de lord Chatam. On a dit que cette éloquence si énergique et si vive, en révélant la profondeur de la plaie qui dévorait l'Angleterre, avait enhardi ses ennemis. Lord Chatam répondait que ses conseils, suivis à propos, auraient fait cent fois plus de bien que ses

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prophéties ne pouvaient faire de mal. D'ailleurs, les imprudences de la tribune sont la loi des pays libres; et la liberté répare les accidents qu'elle cause.

Je n'hésite pas , Messieurs , à comparer les discours de Chatam , pour la véhémence de la conviction , pour la grandeur des mouvements, aux discours même de Démosthène. Il y a de plus un tour d'imagination grave et mélancolique qui tient à l'âme religieuse de l'orateur, à son âge, à son infirmité , et qui lui donne un caractère particulier d'éloquence.

Je vais citer, traduire, admirer.

Vous concevez, Messieurs, que ces événements politiques si grands doivent offrir le drame oratoire dans toute sa variété. On voit d'abord l'événement qui s'annonce, les raisonnements, les protestations, les prophéties de l'orateur ; l'événement avance vers son terme; mille incidents le retardent ou le compliquent ; l'orateur est obligé de changer, de corriger lui-même ses plans , ses projets ; on lui répond par les désastres des insurgés et par quelques succès de l'armée royale. Il propose un nouveau traité de paix, dans la victoire de l'Angleterre ; il en propose un nouveau, dans sa défaite. Enfin le dernier acte arrive, en dépit du ministère, en dépit de l'opposition, en dépit de lord Chatam , qui tant de fois l'avait annoncé; il faut s'avouer vaincu, il faut reconnaître l'entière séparation de l'Amérique : c'est alors que l'âme de Chatam , si patriotique , se montre avec une effusion sublime ; et il meurt presque en achevant son discours. C'est la tragédie oratoire tout entière.

Nous ne pourrons qu'en détacher quelques scènes. Le ministère a fait présenter un bill pour l'envoi d'un nouveau corps de troupes en Amérique, afin de réprimer

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les premières tentatives des insurgés. Lord Chatam prend la parole :

Mylords, l'état de souffrance qui m'accable ne pouvait m'empécher de soumettre à vos seigneuries mes pensées sur le bill aujourd'hui débattu , et sur les affaires de l'Amérique . Si nous faisions un rapide retour sur les motifs qui ont engagé les ancêtres de nos concitoyens d'Amérique à quitter leur pays natal, à courir les dangers innombrables de ces contrées lointaines et inexplorées, notre étonnement de la conduite que tiennent^ leurs descendants devrait naturellement cesser. Souvenez-vous que ce coin du monde est celui où des hommes d'un esprit libre et entreprenant se sont enfuis plutôt que de se soumettre aux principes serviles et tyranniques qui dominaient alors dans notre malheureuse Angleterre; et devez- vous vous étonner, Mylords , que les descendants de ces hommes généreux s'indignent , quand on veut leur ravir des privilèges si chèrement achetés I Si le nouveau monde avait été colonisé par les enfants d'un autre royaume que l'Angleterre , ils y auraient apporté avec eux, peut-être, les chaînes de l'esclavage et l'habitude de la servilité. Mais ces hommes qui se sont enfuis de l'Angleterre parce qu'ils n'y étaient pas libres , doivent garder la liberté dans le monde où ils ont cherché leur asile, etc., etc., etc.

Mylords , je suis vieux ; je voudrais conseiller au noble lord qui nous gouverne de prendre une méthode plus douce pour régir l'Amérique ; car le jour n'est pas loin où cette Amérique pourra rivaliser avec nous, non-seulement dans les armes, mais dans le commerce et dans tous les arts. Déjà les principales villes d'Amérique sont instruites et polies , et entendent la constitution de cet empire aussi bien que le noble lord qui nous gouverne.

Mylords , [c'est une doctrine que je porterai avec moi jusqu'à la tombe : ce pays ne possède pas sous le ciel le droit de taxer l'Amérique ; cela est contraire à tous les princip'es de justice et de politique; il n'est point de nécessité qui puisse le justifier.

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Ne pouvant dissimuler la révolte de la ville de Boston , il s'adresse au sentiment public , à cette espèce de sympathie , à cette parenté qui devait unir les Anglais et les Américains :

Au lieu de ces mesures âpres et barbares que vous avez prises, passez une amnistie sur toutes ces erreurs de jeunesse de vos frères d'Amérique; recevez-les dans vos bras; et j'ose affirmer que vous trouverez en eux des enfants dignes de vous. Et si leur révolte devait se prolonger au delà du terme d'amnistie, que, je Tespère, cette chambre va fixer, je serai des premiers à proposer quelques mesures qui leur fassent sentir le tort d'irriter une mère indulgente et généreuse, une mère, Mylords , dont le bonheur a été toujours ma plus douce consolation. Ceci peut sembler inutile à dire; mais je dois déclarer que le temps n'est pas loin où l'Angleterre aura besoin de l'assistance de ses amis les plus éloignés. Puisse la main de la Providence, qui dispose de tout, ne pas lui rendre nécessaire mon faible secours, et puisse-t-elle exaucer les prières que je formerai toujours pour son bonheur 1

Et il termine par ces paroles empruntées pieusement à V Écriture .

Que la longueur des jours soit accordée à mon pays! qu'il ait dans sa main droite de longs jours, et dans sa gauche des richesses et des honneurs , et qu'il marche toujours dans le sentier de la justice et de la paix !

Je vous l'ai dit, c'est ici l'éloquence de ce grand citoyen , de cet homme grave , irréprochable ; elle n'appartient qu'à lui. Voilà donc , Messieurs , la première et inutile protestation de lord Chatam, au commencement des troubles , avant que le feu n'ait pris à toute l'Amérique , et bien avant que le pavillon français n'ait

apporté ses secours inespérés. Mais bientôt la guerre s'engage; Tarmée anglaise éprouve d'humiliantes défaites. La résistance s'accroît; elle devient universelle; et le citoyen anglais hésite plus que jamais à s'intéresser à ces insurgés si cruellement traités, mais devenus si puissants. Cependant Chatam , dans la générosité de sa conscience, dans les hautes vues de sa politique , ne change pas d'opinion , et continue à protester contre l'obstination indécise , si l'on peut parler ainsi , de lord North , qui faisait toujours la guerre sans la vouloir.

Déjà les troupes anglaises ont , plus d'une fois , reculé devant ces pauvres milices américaines , animées par la liberté et par Washington. Chatam , que ses infirmités , que sa goutte, que sa tristesse retenaient presque toujours dans la solitude , reparaît au parlement. Il semble que cette grande et majestueuse physionomie se présentait, par intervalles, au milieu des législateurs anglais, pour les avertir de ce qu'il fallait faire ou éviter. Puis, les trouvant obstinés dans leur aveuglement , il s'éloignait encore , et attendait des événements une instruction plus puissante que ses paroles :

Mylords, je désire ne plus perdre un jour dans cette crise qui s'avance et qui nous presse. Une heure maintenant passée, sans amortir les ferments qui agitent l'Amérique, peut enfanter des années de désastre et de honte. Pour ma part, je ne déserterai pas un seul moment la conduite de cette importante affaire , à moins que je ne sois cloué sur mon lit par Textrème souffrance; je m'en occuperai partout; je m'en occuperai sans cesse ; je viendrai heurter à la porte de ce ministère endormi et tout confondu, et je l'éveillerai au sentiment de son propre danger. [Applaudissements, )

De nouveau je conjure, je presse^ vos seigneuries d'adopter sans retard cette mesure de conciliation. J'affirme qu'elle produira d'heureux effets si elle arrive à temps; mais si vous différez jusqu'à ce que votre espérance se réalise, vous différerez toujours. Pendant que vous le pouvez encore , apaisez ces ferments de haine qui dominent en Amérique ; retirez la cause de cette inimitié; retirez cette armée nuisible, incapable de vous servir ; car son mérite est l'inaction ; sa victoire serait de ne pas combattre. Que pourrait-elle d'ailleurs contre une nation brave, généreuse, unie, qui a des armes dans les mains et du courage dans le cœur? Trois millions d'hommes, les vrais descendants de nos vaillants et pieux ancêtres, chassés dans ces déserts par les maximes étroites d'une superstitieuse tyrannie , ne sont-ils pas invincibles? L'esprit de persécution ne doit- il jamais s'apaiser? Faut-il que ces braves enfants de nos braves aïeux héritent de leurs souffrances, comme ils ont hérité de leurs vertus? Nos ministres nous disent que les Américains ne doivent pas être entendus. Ils ne l'ont pas été en effet : ils ont été frappés, condamnés sans être entendus; la main indifférente de la vengeance a frappé tout à la fois sur l'innocent et sur le coupable, avec des formalités de guerre. Vous avez bloqué cette ville ; vous avez réduit à la mendicité, à la famine trente mille habitants. Cette résistance à votre arbitraire système de taxation pouvait être prévue ; elle sort de la nature des choses et de la nature des hommes, et surtout de l'esprit whig qui domine dans cette contrée. L'esprit qui résiste à nos taxes en Amérique est le même qui autrefois s'opposait aux dons gratuits, à la taxe des vaisseaux en Angleterre; c'est le même esprit qui fit lever toute l'Angleterre, qui, par le bill des droits, revendiquait la constitution anglaise, et enfin qui a établi cette grande maxime fondamentale de vos libertés , qu'un sujet anglais ne doit être taxé que de son consentement. Ce glorieux esprit whig anime trois millions d'Américains , qui préfèrent la pauvreté et la liberté à des chaînes dorées, et qui mourront pour la défense de leurs droits , comme des hommes libres,

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Qu'opposerez-vous à cet esprit dont la véhémence sympathise avec les cœurs de tant d'Anglais whigs? etc., etc.

Quand vos seigneuries regardent les papiers qui nous arrivent d'Amérique, quand vous considérez la fermeté, la sagesse de ces hommes , vous ne pouvez vous empêcher de respecter leur cause , et de faire des vœux pour qu'elle réussisse. Pour moi , je dois Tavouer, dans toutes mes lectures, dans toutes mes observations, et vous savez que Tétude a été mon goût favori, que j'ai beaucoup lu Thucydide, et étudié les hommes d'État de l'ancien monde , je trouve que , pour la solidité des raisonnements , pour la prudence des résolutions , au milieu de circonstances si difficiles, si âpres, si périlleuses, aucun peuple, aucune réunion d'hommes n'a montré plus de sagesse que le congrès de Philadelphie.

J'ai la confiance que vos seigneuries le sentiront ; tous nos efforts pour imposer la servitude à de tels hommes , pour établir le despotisme sur cette puissante nation continentale , doivent être vains et funestes. Nous serons définitivement forcés de nous rétracter; rétractons-nous donc, pendant que nous le pouvons, et avant qu'il ne le faille. Je dis que nous devons nécessairement révoquer ces actes violents; ils doivent être révoqués; vous les révoquerez, je m'y engage d'honneur; vous les révoquerez à la fin , j'y joue ma réputation toal entière ; je consentirai à être pris pour un idiot , si vous ne les révoquez pas.

Et on les a révoqués.

Évitez donc cette humiliante, cette disgracieuse nécessité. Avec une noblesse qui convient à votre haute situation , faites les premières avances de concorde et de paix. C'est votre dignité d'agir avec prudence et avec justice. La concession descend avec meilleure grâce et plus utilement des mains du supérieur; elle réconcilie la supériorité du pouvoir avec les sentiments intimes des hommes, rétablit la confiance sur des bases inébranlables d'affection et de reconnaissance. Ainsi pensait un sage ,

iv; 6

un poète, Tami de Mécène , le panégyriste d'Auguste; c'est à lui ; c'est au successeur de César, maître du monde, qu'il disait et qu'il reconunandait comme une règle de conduite et de prudence :

Tuque prier, tu parce , genus qui ducîs Olympo , Projice tela manu

Messieurs, ces éloquents discours ne produisaient rien, mais ils agitaient vivement l'esprit anglais : ils étaient lus avec ardeur ; ils luttaient contre la partialité passionnée du peuple , qui sMndignait de voir des sujets échappés de ses mains. La majorité votait comme à l'ordinaire ; mais la conscience du peuple anglais était profondément ébranlée. Il semble que lord Chatam, à chaque défaite qu'éprouvait son ojnnion, redoublait de force, croissait en énergie. U attendait quelques mois encore , un malheur de plus en Amérique , un allié de moins ; et il revenait accabler lord North et ses collègues de leur impuis* sance et de ses prédictions trop vérifiées. C'est ce qui donne à ses discours, que je suis désolé de morceler ainsi, une progression, une rapidité, un mouvement oratoire et dramatique que rien n'égale, et que tout extrait défigure et détruit.

Enfin , en 1777, les choses allaient plus mal : les Amé^ ricains s'enhardissaient tous les jours ; ils battaient les troupes anglaises ; ils prenaient des corps entiers prisonniers ; ils avaient de puissants alliés. D'un autre côté , le gouvernement britannique agissait avec violence et £ah blesse ; il n'osait, il ne pouvait employer beaucoup de sujets britanniques; il louait des troupes allemandes, des troupes suisses ; il les embarquait et les envoyait. Il avait des généraux malhabiles ou malheureux, Burgoyne, par

AU DIX-HUmiMB 6IÈGLB. 8S

exemple , auteur d*une assez bonne comédie. Dans ces déserts de TAmérique , au milieu de ces peuplades sauvages , encore mêlées à la civilisation naissante des Ëtats nouveaux , parmi ces fleuves immenses , ces forêts incultes, les troupes anglaises, épuisées de marches, étaient surprises et accablées.

En 1777 , cependant , le roi et son ministère voulaient continuer la guerre avec plus de ténacité que jamais. Le discours de la couronne l'avait dit, et l'adresse proposée y souscrivait avec ardeur.

Lord Chatam prend la parole :

Je me lève, Mylords, pour déclarer mes sentiments sur le sujet le plus solennel et le plus sérieux. Il impose à mon esprit un fardeau dont rien, j*en ai peur, ne pourra me délivrer; mais je tàcbe d'en alléger le poids par la communication libre et sans réserve de toutes mes pensées.

Pour la première partie de l'adresse , je m'associe de cœur au noïAe comte qui Fa proposée. Personne ae sent une joie plus sincère que moi , personne ne peut offrir de félicitations plus vraies sur le nouvel accroissement de la dynastie protestante. Mais je dois m' arrêter là ; ma complaisance de cour ne peut aller plus loin. Je n'irai pas faire des congratulations sur les disgrâces et les malheurs de l'Angleterre. Je ne puis m'associer à cette aveugle et servile adresse, qui approuve et sanctifie les monstrueux projets par lesquels le malheur est sur nos têtea et la destruction à nos portes. Myiords , c'est aujourd'hui un périlleux et formidable moment ; ce n'est pas le temps de la flatterie. Il faut maintenant parier au trône le langage de la vérité; il faut dissiper le mensonge et l'obscurité qui l'entourent.

C'est notre devoir, Myiords ; c'est la fonction natiurelle de cette noble assemblée, conseil héréditaire de la couronne. Et où est le ministre qui a osé suggérer au trône^e langage incon*

stitutionnel que Ton a fait entendre? Le langage ordinaire et bienveillant du trône, c'est une adresse au parlement pour lui demander son avis , pour s'appuyer sur son droit légitime de remontrance et de secours. De même que c'est le droit du parlement de donner cet avis , c'est le devoir de la couronne de le demander. Mais en ce jour, en cette circonstance terrible , on ne s'appuie pas sur nos conseils ; on ne nous demande pas notre avis. La couronne d'elle-même déclare son irrévocable détermination de poursuivre les mesures commencées ; et quelles mesures, Mylordsl celles qui ont produit tous nos périls, et amené la destruction à nos portes.

Lord Chatam continue, en flétrissant tout le système de guerre adopté par les ministres, comme inepte et cruel à la fois ; il accuse l'emploi de bandes allemandes , qui portent leur vénale férocité dans ces provinces encore anglaises, qu'il fallait ménager même en les combattant ; il dénonce l'odieuse alliance avec ces hordes cannibales qu'on enivre pour les rendre plus barbares encore que la nature ne les a faites. A ce sujet, vous connaissez déjà une admirable réponse qui fut inspirée à lord Chatam par les malencontreuses paroles de lord Suffolk , pour justifier cette barbarie. Mais écoutez l'orateur, il ne se répète pas ; son indignation renouvelle son génie :

Mylords, cette ruineuse et humiliante situation dans laquelle nous ne pouvons ni agir avec succès , ni souffrir avec honneur, nous force de prendre le langage le plus expressif et le plus haut, pour délivrer Sa Majesté des illusions qui l'obsèdent.

L'état désespéré de nos armées au dehors est connu ; personne ne peut les estimer plus que je ne fais ; j'aime et j'honore les troupes anglaises; je connais leur vertu et leur valeur; je sais qu'elles peuvent tout faire , excepté l'impossible ; mais la conquête de l'Amérique anglaise est une chose impossible. Je

me hasarde à vous le dire : Vous ne pouvez pas conquérir VAmé' rique; vos armées ont fait dans la dernière guerre tout ce qu'elles pouvaient; il vous en a coûté^des troupes nombreuses, sous un habile général , pour expulser six mille Français de TAmérique française.

Mylords , vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Quelle est là-bas notre situation présente? Nous n'en connaissons pas tous les périls; mais nous savons que dans trois campagnes nous n'avons rien fait. Outre les pertes et peut-être la destruction des troupes du Nord , notre meilleure armée , celle que commande sir William Uowe , a reculé devant les lignes américaines; elle a été foncée d'abandonner son entreprise, et de suivre, avec beaucoup de retard et de danger, un plan nouveau et des opérations lointaines. Quel en est le résultat? nous le saurons bientôt , et , dans toute chance , nous aurons à le déplorer; mais pour la conquête, Mylords, je le répète, elle est impossible. Vous pouvez accumuler les dépenses et les efforts, entasser tous les secours qui s'achètent ou s'empruntent , trafiquer, brocanter avec chacun de ces misérables petits princes d'Allemagne qui vendent et expédient leurs sujets pour les boucheries d'un prince étranger. Vos efforts seront toujours vains et impuissants ; doublement impuissants par le secours mercenaire que vous choisissez pour appui ; car il irrite jusqu'à un incurable ressentiment les âmes de vos ennemis. Quoi ! lancer sur eux ces fils mercenaires du pillage et du meurtre, les dévouer eux et leurs possessions à la rapacité de cette fureur soldée I Si j'étais Américain, comme je suis Anglais, tant qu'un soldat étranger aurait le pied sur mon pays , je ne poserais pas les armes! jamais 1 jamais! jamais! [Applaudissements.)

Notre armée est infectée par la contagion de ces vils alliés. L'esprit de brigandage et de rapine s'y est répandu , je le sais ; et, malgré ce que le noble lord qui a proposé l'adresse a pu nous dire de son opinion sur notre armée d'Amérique , je sais, par des informations authentiques et par des officiers expérimentés, que notre discipline est mortellement atteinte. Pendant

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que nous nous abaissons, rAmérique s'élève; pendant que notre force et notre discipline dépérissent , la sienne va grandissant et s'améliorant. Mais , Mylords , quel est Thomme qui , pour compléter ces disgrâces et ces méfaits de notre armée , a osé associer à nos armes la massue et le couteau à écorcher du sauvage? J^peler dans une alliance civilisée les féroce» sauvages des forêts, remettre à Timpitoyable Indien la défense de nos droits contestés, soudoyer les horreurs de cette guerre barbare contre nos frères! Mylords, ces monstruosités demandent vengeance et punition ; si vous ne les effacez pas , il en restera une souillure sur le caractère national. C'est une violation de la constitution ; Mylords , je cr^ que cela est contre la loi.

Entendez-vous cette hyperbole éloquente d'un Anglais qui n'imagine rien au delà de ces mots : « Je crois que cela est contre la loi? »

Je voudrais , je pourrais citer encore beaucoup de choses admirables ; mais il faut finir.

Qu'arriva-t-il cependant? Les désastres continuels de Tarmée anglaise , le secours imprévu d'une élite de jeunes Français , ce caprice de la fortune , qui voulait qu'on eût sollicité à Versailles pour aller mourir en Amérique , et qu'une faveur de cour envoyât des auxiliaires aux soldats de l'indépendance , tout cela fit rapidement prospérer les armes américaines ; et deux ans après ces anathèmes de lord Chatam , lord North , incertain dans son obstination apparente , passant d'une extrême hauteur au découragement et à l'abandon , paraît prêt à reconnaître l'émancipation américaine. Il semble qu'il avait longtemps dissimulé une effrayante vérité , et que tout à coup il dit : « C'est vrai ; » et tombe vaincu. Il avait lutté contre une insurmontable nécessité; il pouvait traiter

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avec elle , il pouvait lui Cure sa part ; mais il la méconnaît trop Icmgt^mips; et tout à coup il demeure terrassé devaat eUe.

Le duc de Ridukiond doit proposer à la chambre des pairs une adresse pour solliciter la fin de la guerre et la fiecolmaissance de Taffiranchissement de rAmérique.

Lord Chat&m touchait à sa soixante-dixième année. Ce corps , dévoré par les passions de la tribune , s'afiaiblissait chaque jour ; une efirayante maigreur avait altéré ses traits encore majestueux. Quand il apprend cette nouvelle , il se fait conduire à la chambre des pairs. On voit ce vénérable vieillard qui arrive pâle comme la mort, mais richement vêtu , comme s'il eût affecté quelque chose de solennel et de pompeux dans ce dernier jour, fl est appuyé sur son fils , William Pitt, qui devait être on si girand homme. Aussitôt qu'il paraît , la chambre entière se lève et le laisse respectueusement passer. II se rend à son banc. Le'duc de Rî?S6mond propose le projet d'adresse pour abandonner l'Amérique ; Chatam se lève alors, et après quelques mots sur sa longue absence et ses ' infirmités :

Mylords , dit-il , je me réjouis de ce que la tombe n*est pas encore fermée sur moi , de ce que je suis encore vivant pour élever ma voix contre le démemërement de cette ancienne et tkts-noble monarchie. Courbé comme je le suis par la main de la douleur, je suis peu capable d'assister mon pays dans cette périltevse conjoncture; mais, Mytods, tant que je garde ie sentiment et la mémoire , je ne consentirai jamais à priver la royale postérité de kr maison de Brunswick et les descendants de la princesse Sophie , de leur plus bel héritage.

Où est l'homme qui ose conseiller un tel sacrifice ? Mylords , Sa Majesté fut appelée par succession au gouvem^nent d'un

empire aussi vaste que sa gloire était éclatante. Ternirons-nous la gloire de cette nation par un lâche abandon de ses droits et de ses plus précieux domaines? Ce grand royaume, qui a survécu tout entier aux déprédations des Danois , aux irruptions des Écossais, à la conquête normande, et qui arrêta Tinvasion de TArmada d'Espagne, tombera-t-il devant la maison de Bourbon? Sûrement, Mylords, cette nation n*est plus ce qu'elle était : un peuple qui était , il y a dix-sept ans , la terreur du monde , descendre si bas que de dire à son ancien et implacable ennemi : a Prenez tout ce que nous avons, seulement donneznous la paix ! » Gela est impossible.

Je ne fais la guerre à aucun homme , à aucun parti ; je ne déare pas leurs emplois ; je ne voudrais pas m'associer à des hommes qui persistent encore dans leur erreur, ou qui , au lieu de marcher sur une ligne droite, font halte entre deux opinions qui n'admettent pas de milieu. Mais au nom de Dieu , s'il faut absolument se déclarer pour la paix ou pour la guerre , et si Tune ne peut être maintenue sans honneur, pourquoi l'autre n'est-elle pas commencée sans hésitation ? Je ne suis pas , je l'avoue, exactement informé des ressources de ce royaume; mais, sans les connaître , je suis convaincu qu'il en a de suffisantes pour défendre ses justes droits. Et puis, Mylords, toute situation est encore au-dessus du désespoir ; faisons du moins un effort, et, s'il faut tomber, tombons comme des hommes!

Que voulait lord Chatam? une chose grande, hardie, dangereuse; une déclaration de guerre à la France. D voulait que la protection accordée par la France aux insurgés d'Amérique fût prise pour une guerre commencée et rendue. Quand il eut parlé , au milieu du trouble de •l'assemblée , le duc de Richmond répdhd en peu de mots « que s'il est une autre voie pour tirer l'Angleterre du péril où elle se trouve , il faut l'indiquer ; que s'il est un homme d'Ëtat qui puisse le faire, sans doute c'est lord

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Chatam. >» A ces mots , lord Chatam se lève avec effort ; mais obsédé de sa douleur, et peut-être de Timpuissance de ses pensées contre une si grande difficulté, il retombe et s'évanouit. Son fils et ses amis l'emportent dans leurs bras, et l'assemblée émue se sépare. Il languit quelques jours et expira , avec le profond regret de voir qu'après tant d'avertissements méconnus , et pour n'avoir pas fait à temps ce que demandait la justice , on faisait avec faiblesse plus qu'elle n'aurait voulu.

Yoilà la vie mal esquissée de ce grand homme d'État. Je vous demande maintenant s'il est im plus noble spectacle que cette vie et cette mort , que ce pouvoir possédé quelque temps , quitté avec dignité , repris par devoir et avec indépendance , quitté de nouveau , et alors cette grande autorité morale , cette sagesse prophétique, et ce dernier moment si solennel , cette impuissance de vivre au delà de ce que l'orateur croyait la perte de son pays ; car il craignait que l'Angleterre ne succombât sous l'émancipation de l'Amérique ; il ne songeait pas que ces conquêtes dont il avait enrichi l'Angleterre dans l'Inde lui ouvraient une carrière inépuisable , où le génie européen , n'ayant pas à lutter contre lui-même , se met à l'aise et domine paisiblement soixante millions d'Asiatiques.

Encore un mot , Messieurs. Que votre imagination se représente cette destinée si belle de lord Chatam ; que , d'une autre part , elle se souvienne de ces destinées de quelques hommes d'État trop loués par la servilité même de la postérité (car la postérité est quelquefois servile à sa manière, et par tradition) ; qu'elle se ressouvienne d'un Richelieu, d'un Mazarin, de ces hommes qui, avec du génie sans doute , ont dominé ou par le despo-

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tisme cruel ou par la ruse , qvi'elle se représente les derniers jours de Richelieu traversant la Fr^ce avec la haine publique « tantôt suivi , sur le fleuve qu'il remonte ^ d'une barque où sont enchaînées ses victimes , tantôt porté dans une chambre de bois que soutiennent vingtrquatre de ses gardes; faisant abattre, pour passer, les murs des villes, et venant sur son lit de mort triompher à Paris du supplice de ses ennemis; ou Men, regardez la mort de Mazarin , dans les Mémoires de son favori Brienne ; voyez-le dans sen palais rempli de ses rapines et de ses vols, dans sa riche galerie de peinture, tremblant et livide à Taspect de la mort jG[ui arrive , et qu'il ne peut fuir. Puis voyez lord Chatam , le plus grand citoyen de son pays , dont il fut le plus grand ministre , mourant à la tribune , au milieu du culte de ses concitoyens , mourant de l'humiliation passagère de son pays, et lui laissant , par scm nom , une gloire immortelle.

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