‹ Cours de littérature française (volume 3)Chapitre 8 sur 32 · CINQUANTE ET UNIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

CINQUANTE ET UNIÈME LEÇON

Orateurs eonleiiiporains de lord Ghatain. — Importance des éTénements; yivacité des débats. — Monuments de cette époque. Comment on peut les étudier. — Burke. Détails sur le début de sa carrière et sur sa fortune politique. — Éloquence irlandaise.

— Fox, fils de lord Holland, et Pitt, fils de lord ChaUm.— Édacation de Fox ; sa Jeunesse ; son début dans le parlement.

— Opposition contre lord Nortli. — Wilkes ; Burlce ; Fox ; citations comparées. — Éducation de Pitt. — Lettres que lord Chatam lui écrit sur ses études; réflexions à ce sujet— Commencement de la lutte entre Fox et Pitt. — Élévation prématurée de Pitt.

Mkssiburs,

Lord Chatam noii8 a seul [Nréoccupésànotre dernière séance : les yeux attachés sur cette grande physionomie^ qui nous rappelait la majesté de l'orateur antique , nous avons négligé tout le reste. Nous avons pris en quelque sorte sa biographie pour l'histoire publique de l'Angleterre , pendant une époque mémorable. Il faut maintenant replacer sous vos yeux toute la scène de cet immense débat , au milieu duquel notre admiration n'avait d'abord aperçu qu'un seul et grand orateur.

L'époque dans laquelle déjà nous sommes entrés, Messieurs « et d(mt nous avions» pour ainsi dire , détaché

lord Châtam , pour le montrer à part dans Toriginalité de son caractère et de son génie , cette époque est Tâge glorieux de réloquence politique chez les Anglais. Alors a été démenti ce préjugé de leurs propres écrivains , qui leur refusait le génie oratoire ; et le cardinal Maury a ' vainement essayé de leur appliquer encore l'orgueilleuse distinction de Cicéron : Non vobis deest ingenium ; sed oratorium deest ingenium. Alors commence à briller ce qu'on nomma dans la suite la grande pléiade britannique : Chatam , dont le génie n'eut jamais plus d'éclat que dans sa vieillesse ; Burke , d'une imagination si brillante et d'une âme si généreuse ; Fox , déjà dans la vigueur de l'âge et du talent , respectueux émule de lord Chatam , et destiné à être un jour vaincu par le jeune fils de son illustre modèle ; Sheridan , énergique , ingénieux, auquel il n'a manqué que plus de dignité dans la vie et plus de gravité dans l'éloquence ; Pitt enfin , qui , presque au sortir de l'enfance, parut fait pour gouverner par le caractère et parla parole. Viennent ensuite des hommes remarquables , à côté même de Pitt , mais destinés à servir ses desseins , Dundas , Windham , si passionné dans la cause du pouvoir, après avoir suivi avec ardeur le parti de la liberté. Enfin les événements de cette époque sont, avant même la révolution française , d'un haut intérêt politique ; ce sont les premières tentatives pour l'émancipation catholique , et ces tentatives , repoussées par des séditions populaires au nom de l'Église anglicane; laguerre d'Amérique et tous les débats qu'elle entraîne , débats sur la politique extérieure et sur les libertés vitales du pays, protestations contre les mesures arbitraires , défense des droits individuels contestés comme les droits nationaux. En même temps paraissent des hommes faits pour les

AU MX-HUmÈia SIÈCLI. 03

troubles civils, des physionomies ardentes qui étonnaient le reste de FEurope , encore paisible ; lord Gordon , séditieux fanatique , soulevant de si terribles émeutes dans Londres ; le célèbre Wilkes , habile tribun , selon les mœurs modernes , se servant de la liberté de la presse avec une audace toute-puissante, et moins redoutable encore par sa présence à la chambre des conununes qu'il ne le devint par son expulsion arbitraire.

n suffit de consulter les Mémoires du temps , pour juger combien cette autorité populaire d'un homme éloquent et hardi était alors un spectacle singulier pour le reste de l'Europe. Dans la Correspondance littéraire de la Harpe , on trouve un grand portrait de Wilkes , où il est représenté comme une espèce de Catilina. On eût dit qu'il s'agissait d'un homme d'un autre monde , conmie si le détroit et le pouvoir absolu séparaient la France et l'Angleterre par une barrière infranchissable.

Cependant on touchait à l'époque où la hardiesse légale de l'opposition britannique allait être prodigieusement surpassée par la violence de la révolution française. Mais, avant cette grande crise sociale et sur cette première scène du parlement d'Angleterre où nous avons annoncé tant d'honmies supérieurs , cherchons la trace de leur passage. Ici, Messieurs, nous éprouvons un regret , qui n'est pas un blâme. La plupart de ces hommes, préoccupés de l'effet politique de leurs paroles , se sont médiocrement inquiétés de leur gloire d'orateur pour l'avenir. L'ingénieux Pline, parlant de l'éloquence, dit avec raison qu'elle est surtout dans la voix vivante , dans le discours improvisé : Multo magis afficit viva vox. Presque tous ces orateurs du parlement britannique, satisfaits de cette action immédiate du talent sur les auditeurs , contents

M LirriRATtmB

d'avoir réussi dans le lieu et dans le moment où ils ont parlé, laissaient ensuite leurs paroles, imparfaitement recueillies , se répandre comme elles pouvaient. Jamais ils n'ont écrit , rarement ils ont revu ce qu'ils avaient dit : la forme môme du discours direct n'est pas conservée dans les débats imprimés du parlement ; et Ton peut croire que le fond seul des idées se retrouve , et que les paroles originales ont souvent disparu. Il n'est pas permis de récuser, à cet égard , le témoignage contemporain d'Erskine. Dans une lettre à l'éditeur des discours de Pitt et de Fox , après avoir loué l'intention et l'utilité d'un semblable recueil , il en déplore l'imperfection inévitable. Les discours recueillis , dénués de la vie de la parole et dépouillés souvent des plus heureuses expressions de l'orateur , ne lui paraissent qu'une froide et pâle représentation :

Il eût fallu, dii-ii, l'art delà tachygraphie pour conserver les termes de l'orateur. Vous avez dû vous borner à reproduire ses idées généreuses, etc., etc.

Ainsi donc , ce travail intérieur et soudain de l'orateur, cette production immédiate de la parole inspirée par la nécessité du combat, ces caprices de verve instantanée , ces beautés fortuites du langage , toutes ces choses qui , comme les traits mômes de la physionomie, caractérisent l'homme né pour l'éloquence , nous ne pourrons aujourd'hui les retrouver, les étudier dans ce qui nous reste de ces grands hommes de la tribune anglaise. D y a cependant quelques exceptions ; elles se rencontrent parmi ceux qui étaient plus particulièrement auteurs, écrivains, avant d'être orateurs , c'est-à-dire qui n'avaient pas au plus haut degré l'instinct primitif et spontané de l'élo*

AD Dix-Humiin sitcu. 05

quence. Ce sont ceux-là surtout, Sheridan, Burke, qui ont conservé et soigneusement publié quelques-uns de leurs discours. Mais Fox! sa vocation était remplie, sa victoire était obtenue , il avait été lui-même tout entier, lorsque sa parole avait agité la chambre des communes, humilié North ou embarrassé Pitt ; il ne s'inquiétait pas du reste. Pitt I son devoir était accompli , non pas seulement lorsqu'il avait parié avec vigueur et talent, mais lorsqu'il avait emporté, par sa parole, ce que voulait sa politique. Fox, dans son orgueil d'orateur et dans son indifférence pour te talent d'écrivain, se trouvait satisfait par le combat livré dans la chambre des communes. Pitt, plus dédaigneux encore , plus élevé au-dessus de son propre talent, était occupé , non de sa parole plus ou moins énergique et heureuse , mais de sa victoire. Son éloquence même n'était à ses yeux que l'instrument , le moyen secondaire de sa puissance.

Quel est. Messieurs, le résultat de ce premier parallèle? C'est que Pitt était un grand homme d'fitat éloquent, et Fox un admirable orateur; mais l'un et l'autre ont un peu disparu pour la postérité , quand elle veut les juger comme des écrivains et qu'elle cherche sur le papier leurs paroles durables. Cependant nous essaierons de rassembler quelques fragments authentiques, de rechercher, de reconnaître dans des copies incomplètes les traits originaux çà et là répandus, enfin de deviner par conjecture ce que le combat , le moment devaient ajouter de grandeur à ces discours.

Cçnmie un seul homme ne peut cette fols nous préoccuper, comme la vie de Fox est longue, et que c'est ailleurs que nous devrons le retrouver dans tout son éclat 9 enfin comme Pitt est à peine né , quoique déjà il

96 LITTiRÀTURS

touche au pouvoir, nous nous occuperons de plusieurs orateurs à la fois. Nous verrons Tétat de TAngleterre et du parlement pendant quinze ou vingt ans, depuis les premières agitations de l'Amérique jusqu'à l'élévation de Pitt. En même temps, nous chercherons à bien marquer les fortunes diverses de tous ces hommes, ce qu'ils devaient soit au talent seul, soit au talent aidé de la naissance ; comment la constitution du pays les appelait nécessairement , et comment ils se préparaient à cette destinée ; quelles étaient les études, quels étaient les travaux qui les amenaient ou plus lentement ou plus vite à cette gloire inévitable , en Angleterre , pour tout homme supérieur.

Dans l'ordre des dates , le premier qui se présente , c'est Burke. La vie politique de Burke , illustrée surtout par des souvenirs qui se lient à la révolution française , remonte cependant à une époque beaucoup plus ancienne. Son éloquence fut mêlée à presque tous les débats importants du règne de Georges III. Il parut avec éclat dans l'opposition pendant les ministères de lord Bute, du duc de Newcastle et de lord North. D nous suffira de rappeler en peu de mots le début et le progrès de sa carrière. Le premier, Pitt, nous l'avons dit, sans fortune et sans illustration de naissance , s'était élevé au pouvoir et aux grandes dignités par l'éloquence et le talent politique ; Burke, avec moins d'éclat, offre le même exemple. Né en Irlande, d'un avocat de Dublin, après d'excellentes études il vint à Londres pour s'attacher au barreau , en 1753. Il était alors âgé de vingt-trois ans; sa pauvreté ne lui permit pas de suivre une profession longtemps infructueuse , et le força de travailler pour les journaux et les libraires. Il publia, sous le titre de Réclamation en faveur

de la société naturelle, un écrit, en apparence, fort démocratique.

Cet ouvrage, à Ja vérité, n'était qu'une parodie des pamphlets irréligieux de Bolingbroke, et avait pour objet de montrer que la forme d'argument dont le scepticisme se servait contre la religion détruisait également toutes les bases de la société civile ; mais cette intention ironique échappa, dit-on, à beaucoup de lecteurs, et Burke fut plusieurs fois accusé , dans la suite , pour cet ouvrage mal compris.

Mais poursuivons l'histoire de sa jeunesse. Forcé, pour vivre, de se faire un nom , il écrivait sur la politique, la littérature, les arts. Ses premiers travaux le lièrent d'amitié avec Samuel Johnson, le grand critique de l'Angleterre, avec le peintre Reynolds et le comédien Garrick. Il se fit aussi connaître de quelques hommes politiques du temps. Pour prétendre à la chambre des communes, la fortune lui manquait; mais un ministre , le marquis de Rockingham, lui fit présent d'une propriété qui le rendait éligible au parlement. Et, dans les mœurs anglaises, ni la dignité de Burke, ni sa délicatesse ne furent le moins du monde effleurées par ce don , qu'il accepta.

Conduit par la littérature à la vie politique, le voilà donc à la chambre des communes. Mais il y arrivait bien tard, du moins pour l'Angleterre, à trente-cinq ans, tandis que vous verrez Fox y arriver à dix-neuf ans, c'est-à-dire avant d'être majeur, et Pitt aussitôt qu'il eut vingt ans.

Quoique Burke fût attaché au pouvoir, puisque les ministres lui donnaient des maisons , cette situation , toujours un peu défavorable, ne parut pas gêner son talent, et son début au parlement jeta beaucoup d'éclat. Jusqu'à lui, le langage des affaires, une discussion habile et forte, nr. 7

96 LrrrnATUU

avaient presque exclusivement dominé dans la chambre des communes : les ornements de l'imagination et du style étaient peu connus. Le premier Pitt lui-même avait plus de grandeur et de force que d'élégance oratoire , et , sous le nom de lord Chatam , U venait de porter à la diambre des pairs sa haute et majestueuse éloquence.

Burke était Irlandais de naissance, et l'Irlande, Vous le savez , dans cette unité multiple qui (ait la force et l'embarras de l'Angleterre , l'Irlande a son caractère privilégié. Enfants du Nord , les Irlandais ont quelque diose de l'imagination d'Orient. Ce n'est pas que je veuille ccmstater par là leur origine prétendue milésienne. Mais , pour l'imagination et le goût , leurs orateurs , leurs écrivains offrent certainement une analogie remarquable avec ces orateurs anciens que Cicéron appelait asiatiques, et dont il a caractérisé le talent par des expressions assez malicieuses , quoiqu'il leur ait emprunté quelque chose.

Ce que Cicéron nomme asianum genus, par opposition à l'atticisme; ce genus opimœ atque adipatœ dicfionis, cette éloquence pompeuse qui florissait dans les villes grecques de l'Asie Mineure semble s'être reproduite dans les modernes orateurs de l'Irlande , jusqu'au moment , du moins , où la grandeur d'une lutte récente a mêlé tant d'énergie au faste habituel de leur langage.

Burke , apportant au milieu du parlement britannique une sorte d'imagination enthousiaste , un style brillant, fleuri , une abondance presque poétique de métaphores et d'images, saisit d'abord l'attention. De plus, son influence ne se bornait pas au talent de la parole ; il voulait éclairer le pouvoir, qu'il servait. Les premières plaintes de l'Amérique furent accueillies par sa généreuse intervention. Il concourut à faire abolir la taxe du timbre;

A0 Da-HUmÈMI SIÈCLE. 99

mais la politique qu'il inspirait et qu'il soutenait par son talent ne fut pas durable ; le ministère de Rockingham tomba ; et bientôt après s'éleva le ministère de lord North qui a coûté si cher à l'Angleterre, de ce lord North qu'on a peutrétre trop accusé, et qui a été , si l'on peut parler ainsi , le titulaire d'un malheur inévitable. Dans la situation de l'Angleterre , il fallait bien que les colonies se séparassent d'elle ; il fallait que l'Angleterre laissât échapper de son impérieuse tutelle cette grande puissance qu'elle avait créée avec une sorte d'orgueil imprudent. Et quand ces quinze Etats d'Amérique, avec leur liberté, leurs richesses et leur population croissant chaque jour, avec l'esprit whig qu'ils avaient reçu d'Angleterre , voyaient des taxes et des commissaires arriver de si loin , et des ordres arbitraires traverser l'Atlantique, la tentation de les renvoyer devait être bien vive , et il ne fallait pas toutes les fautes de lord North pour que cette tentation réussit un jour. Mais enfin , dans le patriotisme de tout bon Anglais , ce malheur pèse sur la mémoire de lord North ; cependant c'était un homme plein de talent et d'esprit ; il avait surtout au plus haut degré ce don ministériel d'être impassible. Les plus vives attaques ne pouvaient lui donner ni trouble ni colère. Une seule fois seulement il perdit ce calme habituel, mais dans une occasion touchante et qui honore sa mémoire.

Du reste , dans cette chambre des communes , où se trouvaient des hommes ardents comme Wilkes, dont l'amertume était aigrie par les injures qu'il avait souffertes , et par tant d'exclusions arbitraires qu'avait vaincues l'obstination des électeurs , North écoutait les plus violentes invectives avec le plus parfait sang-froid. Quel-, quefois il paraissait s'endormir ; mais il se réveillait pour-

répondre, et il se défendait alors avec une grande facilité d'expressions. Pendant que les paroles graves, solennelles de lord Chatam sur la guerre d'Amérique retentissaient à la chambre des pairs , une autre protestation , moins éloquente , mais vive, injurieuse, se renouvelait chaque jour à la chambre des communes. Les principaux organes de cette opposition étaient Burke, Fox, §t ce Wilkes , si longtemps repoussé du parlement.

Henri Fox , qui doit jouer un si grand rôle dans l'histoire parlementaire de son pays , Fox , l'antagoniste prédestiné de Pitt , sortait d'une famille opulente et considérable. Il était fils de Henri Fox , lord HoUand , l'un des plus habiles confidents de Walpole ; et par sa mère il était allié à la royale maison des Stuarts.

Par une singularité remarquable , les rôles qu'avaient soutenus lord Holland et lord Chatam devaient être renversés en la personne de leurs fils. Lord Holland avait été le soutien zélé d'un pouvoir corrupteur, insidieusement arbitraire. Chatam avait été l'ennemi constant de ce pouvoir, et le défenseur enthousiaste de la liberté. Le fils de Chatam , au contraire , l'illustre Pitt devait être , avec beaucoup de génie sans doute , et avec l'excuse d'une grande nécessité , le plus habile promoteur du pouvoir ; et Fox devait être un jour le plus ardent ami de toutes les doctrines populaires.

En attendant , il recevait de son père une grande fortune acquise sous de fâcheux auspices , et à travers un procès en concussion qui dura beaucoup d'années. Voici le portrait que Chesterfield a tracé de lord Holland, dont Fox répudia si noblement l'exemple :

l Cet homme, dit-il, n'avait aucune notion, aucun principe

AD DIX-HUmiMS SIÈCLI. 101

de liberté, de justice; il méprisait comme des sots ou comme des hypocrites tous ceux qui pouvaient ou paraissaient y croire ; et il a toujours vécu comme Brutus est mort, en appelant la vertu un vain mot.

Fils d'un tel père , Fox fut élevé dans toute la liberté d'une grande fortune et d'une morale peu sévère : les habitudes de la jeunesse développèrent en lui les goûts frivoles qui, dans la suite, ont fait tort à sa gloire et à son élévation politique : et le cx)ntraste qui devait se trouver entre son rival et lui commença dès Tenfance. Fox étudia d*abord dans le collège d'Ëton ; il apprit le latin, le grec ; mais toutes les dissipations du plaisir lui étaient déjà familières ; il porta les mêmes goûts à Oxford , en les mêlant aux plus laborieuses études. Dès Tâge de quatorze ans , son père , qui croyait apparemment qu'on pouvait prodiguer l'argent mal acquis, l'habituait à jouer gros jeu ; l'ayant conduit aux eaux de Spa , il lui donnait chaque soir plusieurs guinées pour aller les perdre ; et il déposait ainsi dans l'âme de cet enfant la passion effrénée qui , trente ans plus tard , le détournait des plus graves devoirs , et, pendant son ministère , obligeait ses commis de le poursuivre de leurs portefeuilles jusque dans les maisons de jeu.

Mais , en même temps , lord Holland préparait son fils au talent de la parole , l'encourageait , l'exerçait à tout dire avec assurance, et lui laissait dans son esprit comme dans sa conduite une liberté pleine de verve et de caprices. Au milieu des cercles les plus nombreux , Fox, à peine sorti de l'enfance , discutait , raisonnait avec une aisance hardie qui déployait en lui toutes les ressources de son heureux naturel.

Élu membre de la chambre des communes à l'âge de

103 littéràturb

dix-neuf ans, Tillégalité de sa nomination prématurée ne fut couverte que par la protection du pouvoir. Un semblable avènement, et la situation de lord HoUand attachaient le jeune orateur au parti du ministère : mais ce joug était peu fait pour lui ; et , quoiqu'il ne le rompît pas d'abord , il le porta toujours avec une sorte d'indépendance. Un emploi considérable, dont il fut doté par le crédit de son père, ne l'empêcha pas de se rapprocher des membres de l'opposition , tout en les combattant encore quelquefois. Et lorsque vinrent les événements de la guerre d'Amérique , lorsqu'il eut entendu l'éloquence de Burke dans une si noble cause , un sentiment généreux s'alluma dans son âme ; il s'ennuya de sa dépendance.

D'autres questions s'élevaient en môme temps que celle de l'Amérique, et intéressèrent également la générosité de Fox. Les persécutions légales et régulières qui pesaient sur les catholiques d'Irlande avaient été faiblement adoucies par quelques bills; et des protestations publiques, des émeutes même s'élevaient en Angleterre contre ces actes de justice , et commandaient au pouvoir de nouvelles rigueurs ; car, en Angleterre , souvent c'est une erreur de l'esprit public qui fait l'erreur du gouvernement. Ainsi on réclamait par des séditions le maintien des actes de tyrannie.

L'âme de Fox fut blessée de cette timide complaisance qui traînait l'administration britannique à la suite des passions populaires. Tout à coup il brise avec elle; et, élevant la voix en faveur des catholiques , il parle avec force contre le serment du test. Au milieu de la séance du parlement , il reçut un billet de lord North , qui lui annonçait sa '.destitution. Voilà donc. Messieurs, encore

AU Dn-HUiTiiia siècle. 103

un redoutable champion pour appuyer les droits des Américains.

Je ne vous promets pas de vous faire entendre beaucoup de paroles aussi imposantes et qui laissent dans vos Ames une impression aussi durable que les discours de lord Chatam. Cependant, pour concevoir et la constitution britannique, et le rôle puissant que l'éloquence joue dans le gouvernement de TAngleterre , il faut rappeler encore quelques-unes de ces scènes parlementaires qui se liaient aux commencements et aux incidents de la guerre d'Amérique.

Voulez-vous entendre raisonner ce Wilkes , réputé si fiictieux? D'abord il établit ce principe : l'Angleterre n'a pas plus le droit de taxer l'Amérique , que le gouvernement anglais n'a le droit de taxer les sujets anglais sans leur consentement :

Si l'on veut consulter, dit-il , les recueils de la tour de Londres, on trouvera que la ville de Calais, en France, quand elle appartenait à la couronne impériale de ces royaumes, n'a jamais été taxée sans avoir des représentants au parlement. Deux bourgeois de Calais votaient et siégeaient dans cette chambre. Les torits du chancelier à ce sujet, sous le règne d'Edouard Yl, et les noms des bourgeois se conservent encore. Je les ai publiés d'après des copies authentiques.

Après avoir exposé le droit des Américains , la modération de leurs demandes , leur intention de rester fidèles à la couronne d'Angleterre, et l'imprudence de les traiter trop vite en rebelles, l'orateur touche hardiment la grande question de la légitimité que le succès donne à toute résistance :

Des hommes éclairés, dit-il, ont employé leur éloquence à

envelopper toutes les provinces d'Amérique dans le crime de rébellion. Mais Tétat présent de ce pays est-il une rébellion? ou n'est-ce qu'une résistance convenable et juste à des coups d'autorité qui blessent la constitution, qui envahissent la propriété et la liberté? Voici ce que je sais très-bien : une résistance couronnée de succès est une révolution , et non plus une rébellion. La rébellion est écrite sur le dos du révolté qui s'enfuit : mais la révolution brille sur la poitrine du guerrier victorieux. Qui peut savoir si , pour prix de nos folles menaces , les Américains, après avoir tiré l'épée, n'en jetteront pas le fourreau aussi bien que nous, et si, dans peu d'années , ils ne fêteront pas l'ère glorieuse de la révolution de 4775 , comme nous célébrons celle de la révolution de 4688? Si le ciel n'avait pas couronné du succès les généreux efforts de nos pères pour la liberté, leur noble sang aurait coulé sur les échafauds, à la place du sang des rebelles écossais; et cette période de notre histoire , qui nous fait tant d'honneur, aurait passé pour une rébellion contre l'autorité légitime, et non pour une résistance autorisée par toutes les lois de Dieu et de l'homme.

Ces discours hardis ne laissaient pas de troubler le sangfroid de North, et augmentaient infiniment les difficultés de sa périlleuse tâche. Les moyens qu'il mettait en usage pour soutenir cette guerre étaient, même en Angleterre, des hills contre la sédition, de fréquentes proclamations, et, afin d'exciter le sentiment populaire, des cérémonies religieuses , où Ton invoquait la faveur du ciel sur les armes britanniques , c'est-à-dire sur les armes mercenaires et barbares de ces bandes allemandes et de ces hordes sauvages qui , au nom du roi d'Angleterre , ravageaient les provinces des colons anglais d'Amérique.

Une proclamation royale venait d'ordonner un jeûne solennel pour appuyer les nouveaux armements préparés par le ministère. La vive imagination de Burke s'empare

AU DIX-HUmÈMI SliCLI. 105

de ce contraste de dévotion officielle et de guerre implacable ; et , après avoir énergiquement retracé les embarras de TAngleterre :

Dans cette situation insupportable, dit-il , on nous appelle au pied des autels du Tout-Puissant, avec la guerre et la vengeance dans le cœur, au lieu de la paix de notre divin Sauveur. Il nous a dit : Je donne la paix; mais nous, ce jeûne public , nous le célébrons , n'ayant dans le cœur et à la boucbe que la guerre , la guerre contre nos frères ! Jusqu'à ce que nos églises soient purifiées de cet abominable office, je les regarderai , non comme les temples de Dieu , mais comme les synagogues de Satan. C'est un acte infâme, comme acte politique; c'est une impiété, comme acte prétendu de dévotion nationale. Eb quoi ! vous convoquez le peuple avec des formes solennelles à se rendre dans les églises , à participer au sacrement et à faire un sacrilège au pied de l'autel ! vous voulez qu'il commette un parjure public, en chargeant nos frères d'Amérique du crime de rébellion ; également coupables, soit que vous mentiez enle sachant, soit qu'ignorant la vérité vous appeliez Dieu tout-puissant en témoignage d'une imposture qui devient un blasphème !

Mais cette éloquence fastueuse, asiatique, n'était pas ce qui saisissait le plus fortement les vieux Anglais , raisonneurs opiniâtres, zélés pour la gloire de leur pays, et incapables d*étre conduits autrement que par un intérêt bien montré, bien compris. Voilà peut-être par quel motif Burke n'eut pas tout à fait dans son pays la puissance oratoire que semblaient lui décerner les éloges des étrangers. Ce n'est pas que Fox , dans ces complaisantes réciprocités d'éloges politiques qui ne tirent pas à conséquence , ne Tait appelé le plus beau génie de l'Angleterre au xvin* siècle. Mais, dans la réalité, cette parole pompeuse de Burke convenait bien moins que l'éloquence de

106 LITTÉRÀTURB

Fox au caractère tout politique et tout pratique de Vkn^ gleterre.

Cette grande question de rAmérique est agitée par Fox avec plus de vigueur et de précision. Son animosité véhémente, mais habile , ne s*exha1e pas en injures Vagues. Le génie de la discussion , la stratégie parlementaire , Tart de prouver et d'attaquer, éclatent dans Fox avec une singulière habileté et un bonheur presque continuel. Bien que les paroles dont il s'est servi n'aient pas été conservées dans la vivacité de Tà-propos incomparable qu'admiraient les auditeurs, il reste encore dans ces copies froides , incomplètes , quelque chose de démos thénique. Cependant ce n'est encore ici que le début de Fox ; il n'a point en tète , jusqu'à présent, cet adversaire qu'il combattit près de vingt années ; il n'est pas encore engagé dans cette lutte à mort contre M. Pitt , lutte d'autant plus remarquable , que chacun des deux adversaires y remplissait le rôle qui convenait le mieux à sa nature , et qu'ils se partageaient admirablement l'attaque et la défense , l'appel aux passions populaires et l'apologie du pouvoir. Mais revenons à lord North : après Wilkes, après Burke » Fox l'attaquait encore avec autant d'ironie que de véhémence.

Il faut relire son admirable discours dans la session de 1780, à la suite de la victoire de lord Cornwallis sur les insurgés. Il faut voir comment , après tant de défaites des armes anglaises, dont il accuse le ministère, il l'accable encore plus de cette unique et stérile victoire remportée malgré ses fautes. Il faut l'entendre renouveler les prédictions et l'éloquence de Chatam :

On me reproche, s'écrie-t-il en finissant , d'avoir dit que la

gaerre d'Amérique est injuste. J'ignore s*il y a péril à dire ce qu'on pense ; mais je sais qu'il est du devoir de tout honnête homme de le dire. Je pense , moi , que la guerre d'Amérique est injuste; je l'ai dit cent fois dans cette chambre , je l'ai dit mille fois ailleurs, je le dirai en tout temps et partout où j'aurai occasion de le dire , je le dirais à l'univers entier , si ma voix avait assez de force pour se faire entendre dans toutes les parties de cet univers.

Tous ces discours éloquents , toutes ces invectives , concourant avec l'intrépide défense des Américains, et leur révolution habile et modérée , avec les manifestes de leurs congrès et les armes de la France, l'Angleterre perdit l'Amérique. Mais ce n'était pas tout; bien d'autres périls se mêlaient à ce désastre. L'Angleterre n'avait pas dans l'Europe un seul allié fidèle ; il y avait bien des alliances écrites , des traités , des ambassadeurs , toutes ces cérémonies de la paix ; mais l'Angleterre n'était plus crainte, et toujours haïe. L'Irlande était agitée, quarante mille hommes avaient pris les armes ; la liberté anglaise semblait enfanter mille dangers ; des écrits factieux se répandaient avec profusion; le peuple appuyait toujours par des émeutes les lois odieuses contre les catholiques ; des discours d'une violence extraordinaire retentissaient dans toutes les réunions publiques. Sous prétexte de s'opposer aux mesures de justice que réclamaient les dissidents, lord Gordon, membre du parlement, rassemble un peuple immense, ivre de sédition et de fanatisme , et s'avance , à la tête de cette foule , jusqu'aux portes de Westminster, précédé , pour bannière , d'un immense rouleau de parchemin sur lequel étaient inscrits les noms des pétitionnaires. La chambre ferme ses portes à une pareille armée ; mais ce refus est le signal du plus

affreux désordre; et c*est là qu'on peut apprécier la puissance d'un gouvernement libre qui survit à de tels excès.

Tout semblait annoncer une révolution en Angleterre ; pendant trois jours une populace de cent vingt raille hommes fut maîtresse de la ville de Londres ; les prisons furent forcées, et des malfaiteurs se joignirent aux séditieux. On incendia plusieurs chapelles catholiques. Le ministère, embarrassé de ses fautes, tremblait d'agir; enfin la fermeté de Georges UI rétablit l'ordre public.

Mais que d'embarras ne restaient pas à l'Angleterre, par la honte et les pertes de cette guerre d'Amérique , par ces ferments de discorde intérieure excités sans cesse, par cette révolte puissante et impunie qui s'était arrêtée comme par miracle, et qui avait failli emporter tout le gouvernement britannique? C'est peu de temps après. Messieurs, que l'on voit paraître un jeune homme, Pitt , qui saisit d'une main ferme le gouvernail de l'État. Mais laissons-le encore un moment de côté; demandons aux hommes plus âgés, plus célèbres, ce qu'ils pouvaient faire pour l'Angleterre ; de quelles idées sont-ils préoccupés? quel esprit de réforme les animait? quel secours véritable offraient- ils soit à la liberté, soit au pouvoir?

En 1781, après ces désordres intérieurs, ces revers publics , tous ces torts d'une administration impuissante , Burke se présente pour demander, quoi? la réforme des dépenses royales. Son langage pour obtenir ces économies semble même singulièrement bizarre et méprisant. On eût pu croire que cette puissance salutaire de la couronne, qui occupe une si grande place au milieu du gouvernement britannique, allait s'éclipser devant les passions populaires et les théories des réformateurs.

AU DIX-HUITIÈMI SltCLB. 109

Vous serez peut-être étonnés du langage qu'emploie dans cette occasion un orateur an^^Iais qui nous apparaît comme le plus zélé défenseur des prérogatives monarchiques, et qui s'est signalé par sa haine violente de la révolution française. Mais cela vous montrera mieux que l'histoire Textréme liberté du gouvernement anglais et sa force à la fois.

Vous êtes dans ce grave parlement d'Angleterre, sous ces vieilles et noires murailles qui ont vu passer tant de révolutions, qui ont vu la rampante servitude des communes sous Henri VIII et sous Elisabeth , leur victoire sanguinaire sur Charles b' ; qui ont entendu la théologie soldatesque de Cromwell ; qui ont vu les grenadiers du général mettre à la porte par les épaules les communes indociles ; qui ont vu la restauration imprudente et tyrannique de Charles II , et l'usurpation de Guillaume III , justifiée par la prospérité de l'Angleterre ; puis le long ministère de Walpole et ses chambres vénales ; puis Chatam, puis North, et l'abaissement de l'Angleterre. Burke se lève; et que propose-t-il? Des choses qui ont commencé la révolution dans d'autres pays, une amère censure des dépenses du gouvernement monarchique. Et là , sous la protection de la liberté même, aucun danger ne suivra ces vives attaques. C'est un discours contre la liste civile du roi d'Angleterre ; c'est Burke , le monarchique Burke qui prononce ce discours, assaisonné de la raillerie la plus amère. Il parcourt les diverses dépenses de la couronne ; il propose des économies d'une sévérité excessive, et l'on peut dire presque ridicule ; il célèbre avec admiration les réformes volontaires qu'à cette époque , plusieurs années avant nos troubles civils, Louis XVI s'était imposées. Il exalte la stabilité, le bonheur de la France, par

110 LITTÀlUTiniX

opposition au danger de rAngleterre ; et, sous une forme presque bouffonne , il accuse la tolérance intéressée du parlement pour ces prodigalités royales, dont la suppression lui parait le salut de TÂngleterre :

Lord Talbot, dit-il, avail essayé de réformer la maison du roi; mais, dans ce louable projet, il n'avait pas vu recueil contre lequel tout plan économique doit échouer. Il n'avait pas prévu rinconvénient attaché à Tusage de faire exercer les fonctions d'une place par un autre que le titulaire. Le tournebroche de la cuisine du roi était membre du parlement. Cette circonstance fît tout avorter. Le département de lord Talbot devint plus dispendieux que jamais ; la dette de la liste civile s'accumula ; les fournisseurs n'étant plus payés firent banqueroute. Pourquoi ? parce que le tournebroche du roi était membre du parlement.

Le sommeil de Sa Majesté était interrompu ; son oreiller était hérissé d'épines ; la paix de son esprit était absolument détruite. Pourquoi? parce que le tournebroche du roi était membre du parlement.

On ne payait plus les juges ; la justice s'exilait du royaume; les ministres étrangers restaient dans l'inaction ; le système de l'Europe était dissous , la chaîne de nos alliances brisée , tous les rouages du gouvernement étaient enrayés, à l'intérieur du royaume et dans l'étranger. Pourquoi? parce que le tournebroche du roi était membre du parlement.

Voilà, Messieurs, ce que les Anglais appellent humour, et ce qu'ils réclament comme un genre d'esprit qui leur appartient par privilège ; je vous le donne ici, non comme bon , mais comme anglais.

Mais, il faut en convenir, après avoir lu pareil discours, si le ministère de lord North était faible, malhabile et surtout malheureux , l'opposition n'avait pas conçu la

AU DH-HUITIÈMB SIÈCLB. 111

grandeur du rôle auquel un homme pouvait être appelé par les périls de l'Angleterre. L'opposition de Burke, tantôt mélancolique et pompeuse, tantôt minutieuse et bouffonne, les invectives plus littéraires que politiques de Wilkes, et même la vive éloquence de Fox , tout cela ne donnait pas à TAngleterre l'homme d'État dont elle avait besoin. Ainsi , dans cette heureuse constitution même , il ne faut pas croire que la liberté suffise pour tout faire; il ne faut pas croire que l'absence de ces caprices qui ailleurs élèvent au pouvoir d'indignes favoris, assure toujours à l'État une habile administration. Dans cette forme de gouvernement , comme dans toute autre, on aperçoit des lacunes, de longs intervalles, pendant lesquels on attend l'homme supérieur qui ferait servir la liberté à l'appui du pouvoir.

L'Angleterre , tourmentée au dedans , mutilée par la perte de ses provinces d'Amérique, semblait toucher à sa ruine ; mais elle portait en elle une force incalculable que la main d'un homme de génie pouvait mettre en action. Où sera cet homme? Les grands orateurs anglais, Burke, Fox, épuisent leurs forces en stériles débats; leur parole agite les esprits , mais elle ne les gouverne pas; ils prédisent, ils racontent éloquemment les maux de l'Angleterre : ils ne lui ouvrent pas la voie du salut. Lord Chatam lui-même, malgré cette gloire complète et pure que nous avons voulu lui laisser, ne s'était pas montré, dans les dernières années de sa vie, aussi puissant pour détourner les dangers du royaume qu'habile à les prévoir. Dans son court et dernier ministère, il s'était entouré des opinions les plus disparates ; il avait fait une mosaïque ministérielle, où, suivant l'expression de Burke , des hommes bizarrement réunis pouvaient se

demander l'un à l'autre : « Mon cher collègue, comment vous appelez-vous? >•

Lord North , malgré les fautes et les disgrâces de sa politique, par cela seul qu'il durait et se maintenait au pouvoir, semblait encore plus homme d'État que ses rivaux. Mais un jeune homme, celui que j'ai déjà nommé et que j'ai retiré de la scène, un jeune homme venait d'achever ses études : c'était le second fds de lord Chatam,Pitt. Il n'avait pas reçu cette éducation à la fois savante et licencieuse qui développa le talent et les passions de Fox; il avait été sévèrement et pieusement . élevé par son illustre père et par lady Esther Grenville , sa mère. Les soins d'une santé délicate interrompirent souvent ses premières études. Cependant, telle était l'ardeur et la facilité de son esprit, qu'à l'âge de douze ans, nous apprend son précepteur, il ne rencontrait plus de difficultés dans les auteurs latins ; bientôt après , ce fut un jeu pour lui de traduire, à livre ouvert, des pages entières de Thucydide , qu'il lisait en anglais sur le texte grec.

Comme on m'a plus d'une fois accusé de décréditer les études classiques , je cite cet exemple , pour vous montrer qu'elles servent même à devenir ministre.

Cependant cet effort excessif et prématuré le fit tomber malade; il languit plusieurs mois, incapable de toute application. Quand il fut de retour au collège, son père lui écrivait pour encourager et modérer tout à la fois son application à l'étude :

Avec quel sentiment de joie et de bonheur j'écris à mon bienaimé William, depuis la lettre rassurante de son précepteur Wilson ! Je sais maintenant que je ne m'adresse plus à un malade; j'espère qu'il est convalescent, et qu'il va beaucoup tra*

vailler; j*espère qu'il consultera maintenant le docteur Glynne, non pas comme médecin, mais comme poète. Mais malgré le bonheur inexprimable que j'éprouve de savoir son retour à la santé , je le supplie de ne pas trop travailler, de ne pas trop se presser. Votre maman , mon fils, vient de me rappeler le proverbe français : « Reculer pour mieux sauter. » C'est surtout aux jeunes gens ardents et studieux qu'il faut le rappeler.

N'aimez-vous pas, Messieurs, cette naïveté touchante et paternelle d'un grand homme d'État?

Enfin, la santé raffermie du jeune William lui permit de nouveaux travaux : il faut que je vous en donne une idée :

Il n'est presque pas , écrit son précepteur, un auteur grec et latin que nous n'ayons lu ensemble tout entier ; il étudiait avec soin les différents styles des orateurs; et il avait le sentiment le plus délicat et le plus vif de leurs beautés caractéristiques. La rapidité de son intelligence n'empêchait pas son exacte et minutieuse application. Quand il était seul, il consumait des heures entières sur les passages remarquables d'un orateur et d'un historien; il étudiait le tour, les expressions, la manière de disposer le récit et d'expliquer les motifs secrets ou manifestes des actions ; quelques pages l'occupaient toute une matinée. C'était pour lui surtout une occupation favorite de comparer les discours opposés sur un même sujet , et d'examiner comment chaque orateur avait défendu sa cause, et prévenait ou repoussait les objections de son adversaire : étude, je crois , la plus profitable à un futur homme d'État. Les auteurs qu'il préférait étaient Tite Live , Thucydide et Salluste. Il avait aussi l'habitude de noter toutes les pensées éloquentes , toutes les expressions fortes et énergiques qu'il rencontrait dans ses lectures. Il avait beaucoup étudié les poètes grecs et romains ; il était surtout si curieux de bien connaître les poètes grecs , qu'il lut avec moi , sur sa demande , le plus obscur et le moins intéressant de tous , Lycophron.

Page 1