BENJAMIN DE LESBOS
mille puissante des Durri-Zadès , à Goustantino^ pie, famille d*où sortirent plusieurs muftis. Ce fut cette prptection qui garantit constamment Cydonie des vexations des pachas , et qui en fit bientôt , pour les Grecs d'Asie , un séjour assuré. D'abord les Cydoniens n'avaient qu une petite école, ou Ton enseignait la grammaire ; mais Benjamin , à son retour d'Italie ^ n'ayant pas réussi à établir une école systématique à Mitylènè , sa patrie, qui était trop, pauvre pour en fournir les fonds , choisit la ville de Cydonie comme la plus propre à l'eicéGution de son projet. Le zèle d'Œconomos , démagéronte de Cydonie , aplanit tous les obstacles. Sur un emplacement peu écarté de la ville, on bâtit un vaste collège; Benjamin y occupa la chaire des sciences , et appela pour l'aider un professeur de belles-lettres et lui sous-professeur. De toutes les parties de la Grèce on accourut bientôt à cette école. Elle fleurit sous Benjamin pendant une quinzaine d'années; il en sortit une foule d'hommes instruits , dont plusieurs exercent aujourd'hui des fonctions publiques dans le gouvernement provisoire de la Grèce.* * Mais le professeur de littérature, jaloux du mérite de Benjamin , sema la mésintelligence parmi les primats de Cydonie , et en souleva une partie contre son rival. Benjamin était même sur
le point de quitter la vîDe et le lycëe en 1 8o5, lorsque le prince grec Dëmétraky Mourouzy le prît souô sa protection , et le rafFenhît avec beaucoup d'honneur dans la chaire qu'il avait si glorieusement occupée. Cependant, dëgoûté des sourdes manœuvres de l'intrigue, Benjamin résigna sa place et se rendit à Constantixiople. Il fut bientôt appelé par le prince Jean Caradza , pour occuper la chaire de philosophie au lycée de Bucharest. Mais quand cet hoSpodar se fut réfugié en Europe pour sauver sa vie menacée, Benjamin, privé de son appui et de celui d'Alexandre Maurocordato (alors grand postelnik de Valachie), incapable d'ailleurs de ramper sous les évêques et le métropolitain, fut bientôt déposé, et expulsé par eux, avec une cruauté qui est quelquefois le caractère distinctif des ecclésiastiques à privilèges, lorsqu'ils donnent essor à leur ressentiment.
Benjamin , qui connaissait les démarches de Xhétérîe^ * ^ et qui savait que la grande scène de l'insurrection n'était pas loin de s'ouvrir , voulut y jouer un rôle actif, et partager tous les périls de ses concitoyens. Dès le commencement de cette lutte sanglante, il se trouva sur le théâtre des événemens. Simple comme un pasteur de l'Église primitive , imperturbable à l'aspect des
Digitizéd by VjOOQIC
PSALIDAS DE JANNINA, 7ï
plus grands dangers , il parcourait les iies d'Hydra, de Spezzia et d'Ipsara; il traversait en tout sens le Péloponèse et la Grèce orientale, en prêchant, au nom de la religion et de la patrie, le courage et le mépris de la mort. Ses exhortations avaient Téloquence du cœur; son exemple entraînait tout le monde ; il était de ces hommes rares qui parlent peu, et laissent à leur caractère et à leur conduite le soin de convaincre et de persuader. Supportant les fatigues tes plus grandes , les privations les plus pénibles; exigeant tout pour sa patrie , et rien pour lui , il était comme une lampe , qui se consume en éclairant. Enfin il a terminé dernièrement sa belle carrière , moissonné par la terrible épidémie du typhus , qui a fait tant de ravages à Napoli de Romanie.
Psalidas de Jannina, disciple du célèbre Kant, occupa long-temp^ la chaire de philosophie au cdilége de Jannina. Ali-Pacha, de Tépélen, répandait alors VeiFroi dans toute Tétendue de son gouvernement, et même dans les provinces voisines. Employant envers ises ennemis, tantôt la violence, et tantôt la ruse, il égorgeait ceux dont il craignait la résistance ou dont il prévoyait révasion; il caressait les autres et se les réservait comme une proie assurée. Loin de persécuter la religion chrétienne, il était extrême*
ment tolérant, afin que les Grecs souffnssenf patiemment ses actes de tyrannie; il protégeait les archevêques dont les sièges étaient dans son gouvernement, afin de les employer comme organes de son insatiable rapacité. Le collège de Jannina et les autres écoles secondaires , étaient ouverts avec sa pleine permission; car il ne s'inquiétait point qu'on enseignât dans son gouvernement les mathématiques et la philosophie, pourvu qu'on ne s'immisçât pas aux afFreux calculs de son égoïsme sanguinaire. Il ne croyait pas les Muses capables de Tentraver dans sa carrière , dont le but était la sécurité de ses jours , la jouissance de voluptés brutales, et la contemplation de ses trésors accumulés. H voulait et faisait tout pour lui ; il détestait tout ce qui pouvait lui survivre; semblable à ces avares qui s'efforcent de soustraire leurs richesses , même à l'hérédité de leurs fils. Ali n'étendait pas ses vues au delà de son tombeau : sa vie était son éternité ; il regardait le terme de son existence physique comme devant être cehii de tous ses désirs, de toutes ses pensées. Le professeur Psalidas , n'ayant pas pénétré le caractère du satrape , crut qu'il ambitionnait de s'ériger en souverain , et de transmettre à ses descendans un trône indépendant de la Porte ottomane; et,
VARDALACHOS Ï)E SCIO. 7^
comme Ali n attachait pas grande importance à sa religion , le professeur lui proposa d'embrasser le christianisme , et de se faire baptiser solennellement, afin de gagner l'affection de toute la nation grecque, et de pouvoir ensuite se proclamer roi des Hellènes. Le rusé tyran , pour se fortifier du côté des Grecs par une si grande espérance , feignit de goûter ce conseil; en sorte que Psalidas, devenu son favori, put protéger puissamment, non-seulement le lycée dont il était professeur , mais encore tous les établissemens d'instruction publique dans le gouvernement d'Àlî-Pacha. A la catastrophe de ce tyran , Psalidas s'enfuit de Jannina , et se réfugia à Corfou, où il réside actuellement.
Après la mort de Lambros, la principale chaire du lycée de Bucharest fut occupée par un professeur digne de le remplacer : c'était Vardalachos, de l'île de Scio. H fut appelé en 1807 à la chaire de philosophie par le métropolitain Ignace de Mitylène , protecteur des lettres , qui avait acheté la riche bibliothèque de Sonnini, et en avait doté le lycée de Bucharest. Vardalachos exerça les fonctions de professeur jusqu'en 181 4. Pendant cet intervalle, il a composé en grec moderne une Physique expérimentale , et une excellente Rhétorique , qu'il a dédiées à ses
74 SECONDE PÉRIOBE.
ëlèves, les (ils du prince Caradza. Quoique jouissant de Festime de ce prince ami des Muses et juste appréciateur des talens, Vardalachos quitta le lycée de Buçharest pour obéir à la voix de son tle natale , qui Tinvitait à venir se fixer dans son sein. En y arrivant il fut installé dans la chaire de professeur de belles-lettres, et il remplit pendant trois ans cette tâche , avec une grande réputation. Mais comme sa faible santé souffrait de la brûlante température de Scio , il f lit contraint de partir, et alla professer les sciences au lycée grec d'Odessa.
Depuis long-temps le collège de Constantinopie ne suffisait plus à la foule des étudians de la capitale , et sa situation dans l'intérieur de la ville mécontentait également les professeurs et les élèves. Le prince Démétraky Mourouzy conçut le projet de fonder une seconde école , plus complète et mieux située. (C'était Fépoque où ce prince venait, par son influence , d'accréditer et d'introduire en Grèce la vaccine , récemment apportée à Constantinople par le docteur Hesse. ) Pour l'établissement du nouveau lycée , il choisit le village de Couroutzesmé , sur le Bosphore de Thrace. Le premier maître qui y occupa la chaire de philosophie (en 1799) fut Dorothée Proïus, natif de l'île de Scio. Pendant trois ans ,|^il y'en-
ETIENNE DOUNKAS. jS
seignâ les mathématiques et la physique avec un succès dont il fut récompensé par le synode, qui réleva à Tarchevêché de Philadelphie , dans l'Asie mineure. Devenu plus tard archevêque d'Andrinople, il périt, comme tant d'autres ecclésiastiques, victime de la rage des Barbares, dans les premiers jours de l'insurrection.
Ouvrage du patriotisme de Mourouzy , le lycée de Couroutzesmé fut constamment surveillé par ce prince et par son frère l'hospodar Alexandre Mourouzy. Proïus fut remplacé dans ce collège par son compatriote Platon, et ensuite par Etienne Dounkas, de Toumovo en Thessalie. Etienne^ qui avait fait ses études dans les universités de Halle et de Gottingue , possédait les connaissances philosophiques de la savante et laborieuse Allemagne. Imbu de cette morale pure qui réside au fond des cœurs , il retourna dans la Grèce et la remplit bientôt (fe sa renommée. Il composa un Cours complet de mathématiques, une Physique et un Traité d'esthétique et de morale. A la sollicitation du savant hospodar Alexandre Mourouzy , il accepta la chaire de philosophie au lycée de Couroutzesmé. Remplacé par Coumas, il se rendit en Moldavie , où , par la protection de l'hospodar Charles Callimachy , il obtint la dignité d'archimandrite de l'église patriarcale , et l'abbaye de
Roehitossa eh Moldavie, monastère annexé au mont Aihos. Etienne avait une fortune considérable; il en employa une partie à acheter des instrumens de physique, de chimie et d'astronomie , qu'il fit transporter à Ambélakia , ville au pied dumontPélion, dans laquelle, d'accord avec le poète Christopoulo, avec Constandas et les frères Capétanaky, il avait conçu le projet d'établir une université. Ces instrumens ont été dispersés par les Turcs, quand ils ont détruit la plupart des villes et des villages de The$salie.
Tel est le tableau des savans qui forment la seconde période de notre littérature. Si j avais voulu nommer tous ceux qui contribuèrent à la propagation des lumières et au perfectionnement de la langue grecque moderne , j'aurais été entraîné hors du cadre que je me suis prescrit : je n'ai fait mention que des hommes les plus connus. Us ne furent passions professeurs de belles-lettres, mais, par leur manière de penser sur la littérature , et par leur méthode philosophique, ils formèrent bientôt, non des grammairiens arides, mais des littérateurs éclairés.
Jusqu'ici j'ai parlé des savans grecs qui revinrent d'Europe vers la fin du siècle dernier, et qui changèrent l'état intellectuel de la nation grecque , en ouvrant une route nouvelle à l'en-
rANAniOTES. 77
seignement public. J'ai fait remarquer quelquesunes des causes de cet heureux changement, et plusieurs fois j'ai cité des hospodars, des interprètes de la Porte, et des princes grecs, comme ayant plus ou moins contribué à l'exécution d'un plan aussi vaste que celui de la régénération de la Grèce. Ces divers princes grecs étaient connus sous la dénomination générale de Fanarioies^ et je ne crois pas hors de propos de terminer l'histoire de la seconde période par un coup d'oeil rapide sur cette partie intéressante du corps de la Nation.
Quelques relations erronées avaient de temps à autre répandu à leur égard , en Europe , une opinion défavorable. Des voyageurs prévenus adoptaient sans examen ces notions presqi^ accréditées, et répétaient, d'après quelques jaloux, les mêmes calomnies sur les familles du Fanal. Cependant c'étaient ces Fanariotes qui veillaient sans cesse aux intérêts de la nation ; c'étaient eux qui s'occupaient des affaires ministérielles du gouvernement turc, qui traitaient presque toutes les communications diplomatiques des puissances chrétiennes, et qui jouissaient exclusivement des principautés de Valachie et de Moldavie : ombre d'un pouvoir éphémère , mais cependant refuge d'une foule de Grecs accablés par la présencç
78 SECOKDB PÉRIODE.
immédiate de leurs tyrans. Qui étaient donc ces Fanariotes ? Quelle futleur origine ? Quels furent et leur état , et leurs rapports avec la nation grec- ' que et le gouvernement turc? Quelle influence eurent-ils sur le progrès de la civilisation et des lumières? Ces points sont essentiels au sujet qui nous occupe. Moi aussi j'ai été un de ces Grecs jadis appelés Fanariotes; mais je nie crois assez supérieur aux préjugés de la naissance, pour parler avec impartialité d'hommes auxquels j'ai été attaché partant de rapports. D'ailleurs l'insurrection a jeté dans une heureuse fusion tous les enfans de la Grèce ; elles n'existent plus actuellement ces distinctions de castes , de conditions et de privilèges. Avant l'insurrection, quoique j'eusse besoin de l'appui des Fanariotes , et que je dusse ménager leur amitié , je fus toujours supé* rieur à ces basses considérations. Et aujourd'hui que la hache meurtrière a fait tomber les têtes de presque tous ces infortunés , et qu'il ne reste plus des Fanariotes que quelques débris , qui servent encore leur pays aux dépens de leur vie , je dirai la vérité , sans qu'on puisse m'accuser ni d'intérêt ni de crainte.
L'origine des Fanariotes remonte à la prise de Constantinople. Après la chute de cette ville , un petit nombre de familles notables, qui ne purent
FANARIOTES. 79
s'ëchapper , formèrent un noyau autour et à Tabri du trône patriarcal.* ' Dès les premières années de la conquête, le patriarche Gennadius avait obtenu de Mahomet II, à titre d'église patriarcale , un temple situé dans le centre de la ville , et dédié à la sainte Vierge , avec la dénomination de PoSov rh àjjtdcpavrov, « la rose qui ne peut se flétrir. » Mais comme cette église était dominée de tout côté par des maisons musulmanes, le fanatisme muhométan, exalté par les conquêtes , ne pouvait voir et entendre de si près les cérémonies d'une religion abhorrée. On ôta donc cette église au patriarche, et on la transforma immédiatement en une mosquée, qui conserve encore aujourd'hui son ancien nom en langue turque : Guioul Dzamisi^ a Mosquée de la Rose. » On donna au patriarche une autre église, de construction mesquine, et sans voûtes, située dans le quartier du Fanal^ près d'une porte de Constantinople , appelée du temps même des empereurs d'Orient : tl^Aio roîî ^avotptou, « Porte du Fanal. » C'est dans ce quartier que le patriarche fit bâtir une maison pour sa demeure; c'est là qu'habitèrent constamment les membres du synode, pour gérer les affaires temporelles et spirituelles de l'Église et de la Nation ; c'est là que se groupèrent les débris de ces familles no-
8o SECOMDB PERIODE.
tables de la capitale, composant le corps du clergé laïque^ constitution particulière de Téglise d'Orient. * * Enfin c'est dans ce quartier qu'on bâtît , à peu près à la même époque , l'école de Constantinople , sous le nom à' école patriarcale.
Ce clergé laïque , qui , du temps de l'empire d'Orient, composait le cortège et la cour du patriarche , devint presque titulaire après la prise de Constantinople , et fut réduit à la pauvreté. Mais depuis que le Constantînopôlitain Panajotaky eut obtenu la charge A' interprète de la Porte ottomane; depuis qu'Alexandre Maurocordato lui eut succédé dans cette importante dignité; surtout depuis que le fils d'Alexandre , Nicolas Maurocordato , eut été nommé hospodar de Valachie , et que les principautés de Valachie et de Moldavie furent exclusivement accordées aux Grecs des familles marquantes de Constantinople ; dès lors ce groupe de familles établies au Fanal s'augmenta et s'enrichit progressivement. S'insinuant de plus en plus dans les affaires ministérielles de la Porte , ces Grecs formèrent une caste particulière, officiellement reconnue par le gouvernement turc. Quoique esclaves , aussi bien que le reste de leurs concitoyens , les Fanariotes occupaient des emplois respectés par les Turcs eux-mêmes, et considérés auprès du
FANAniOTES. 8l
Gouvernement. Presque entièrement chargés des affaires extérieures , que l'ignorance et Tincapacité des Turcs les forçaient de leur confier , ils étaient obligés d'acquérir les nombreuses connaissances requises pour ce genre d'administration. Aussi donnaient-ils à leurs enfans une éducation soignée. L'étude approfondie de lajangue grecque , du latin , de l'italien , du français , et , des trois principales langues orientales , le turc , l'arabe et le persan, étaient des préliminaires et des instrumens indispensables pour réussir dans la carrière restreinte et ambitionnée des charges auxquelles les Grecs de Constantinople pouvaient aspirer. Les Fanariotes, qui voyaient dans l'instruction la source de leur avancement, de leur crédit et de leurs privilèges, faisaient cas des hommes instruits, et protégeaient de tout leur pouvoir ceux de leurs concitoyens qui montraient du mérite et des connaissances. Aussi les savans grecs affluaient-ils de toute part à Cons-^ tantinople, comme dans un lieu où l'on savait apprécier et récompenser les talens et les vertus. Les jeunes Fanariotes destinés au maniement des aftaires publiques, se formaient par les soins éclairés de leurs parens , se pénétraient de bonne heure de sentimens élevés, et apprenaient à user d'un langage supérieur à celui du vulgaire; les
femmes mêmes du Fanal parlaient avec pureté , et écrivaient avec élégance leur langue maternelle. Quand nous traiterons plus spécialement des divers ouvrages de la littérature grecque moderne , nous aurons à citer les noms de dames constantinopolitaines, auteurs d'ouvrages qui méritrtit de n'être pas oubliés. Si je voulais m'abaisser au rôle de déclamateur, riche seulement en phrases, je pourrais m'étendre encore beaucoup sur les services rendus par les Fanariotes à toute ma nation, et développer avec pompe une vérité que j'ai d^à plusieurs fois énoncée. Maïs en commençant ce sujet , j'ai cru devoir me prescrire ici, plus encore que partoiit ailleurs, de ne rien avancer que je ne pusse prouver sur l'heure , et de ne rapporter que des faits , seuls documens toujours capables de montrer la véracité de rhistorien.
Si, dans .toutes les monarchies absolues, le code des lois se forme uniquement d'après la volonté du souverain, qui le jette ensuite sur tm rayon de sa bibliothèque, parmi les romans, faut-il s'étonner que le Sultan , dont les ordres sont nommés arrêts inéçitables comme ceux du destin^ foule aux pieds les lois^ les statuts, les privilèges une fois octroyés, les faveurs dès longtemps accordées; surtout à l'égard de nations
FANARIOTES. 83
qu'il croit nées pour être ses esclaves , et qu'il traite comme des créatures immondes , objet de rhorreur et de rexécratipn de sa féroce divinité? Les^ Turcs conquérans avaient accordé aux patriarches de Constantinople, d'Alexandrie, d'Antioche et de Jérusalem , ainsi qu'aux archevêques et aux évêques grecs , des diplômes contenant d'importantes prérogatives. Mais ces prérogatives, données par des tyrans à des esclaves méprisés, comment auraient-elles pu être maintenues sans altération, si une cause efficace n'eût constamment veillé à leur intégrité? Si l'on veut nier l'existence de cette cause , il faut alors nécessairement reconnaître dans la Porte ottomane le gouvernement le plus juste, le plus scrupuleux , le plus loyal , le plus paternel qui puisse être sous une domination purement arbitraire; il faut supposer que ce gouvernement a réuni les deux extrêmes , l'absolu et le constitutionnel. On doit donc absolument admettre qu'une espèce de providence humaine veillait d'une manière permanente au maintien de ces privilèges , seul refuge de la Nation : c'est que les Grecs qui avaient quelque influence auprès de la sublime Porte, consolaient, adoucissaient, par leur continuelle entremise, l'esclavage de leurs concitoyens ; prenaient à cœur leurs inté^-
84 SECONDE FÉHIODE.
rets, mitigeaient les abus, et dëtournaient au«tant que possible les sentences tyranniques des gouverneurs de province.
Ces privilèges , maintenus par les Fanariotes , regardaient surtout le clergé , et par là même étaient très-essentiels à la conservation de la nation grecque. Le patriarche et les archevêques ne pouvaient être élus qu'avec les suffrages du synode et des chefs de la Nation, qui résidaient à Constantinople. Les archevêques étaient inamovibles. Le patriarche , avec l'approbation du Sultan , avait le droit d'exiler ceux des Grecs qui se déshonoraient par des vices. Ainsi que les hospodars de Valachie et de Moldavie, le patriarche avait un agent officiel par lequel il présentait ses communications à la Porte ottomane. Les gouverneurs et les pachas ne pouvaient, sous aucun prétexte , s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques , ni évoquer les différends de cette espèce aux tribunaux de leur résidence; les juges compétens étaient toujours le patriarche et le synode, formant une espèce de jury. Les biens des ecclésiastiques n'étaient pas , après leur mort , saisis et versés dans la caisse publique ; eux seuls n étaient pas soumis à la loi qui déclare le Sultan héritier de quiconque meurt sans enfans. Tels étaient quelques-uns des principaux articles de
fanauiotes. 85
ces diplômes ou privilèges; mais ils étaient trop manifestement en opposition avec les intérêts et les préjugés des Turcs, pour qulls pussent être observés sans le secours d une force conservatrice; cette force c'était le crédit des Fanariotes. Ceux-ci , connaissant parfaitement la langue de leurs maîtres, leurs préjugés, leurs usages et leurs mœurs; usant d'ailleurs de la supériorité que donnent siir l'ignorance la variété des connaissances et la bonne éducation , s'insinuaient facilement dans les esprits des grands de TEmpîre, les captivaient avec adresse, et les maniaient à leur volonté. Le Grec secrétaire-interprète de la Porte dirigeait presque toutes les affaires diplomatiques; les agens des hospodars de Moldavie et de Valachie , la bourse et les présens à la main ,' faisaient sans cesse la ronde chez tous les ministres, chez tous les ulémas avides; et, parle charme magique des ducats de Hollande , fascinaient leurs yeux , fléchissaient la dureté de leurs cœurs, et favorisaient l'exécution des affaires les plus difficiles, les plus importantes à la nation grecque. Appuyés sur ces grands de l'Empire, qui devenaient , pour ainsi dire , leurs patrons, les Fanariotes étendaient leur influence dans l'intérieur du sérail, dans le ministère et dans le clergé turcs, et empêchaient , autant que
possible, les gouverneurs des provinces d'enfreindre ouvertement les prérogatives du clergé grec , et de ruiner les sujets.
Si les Fanarîotes eussent été toujours d'accord entre eux , s'ils ne se fussent pas entre-déchirés, en briguant chacun pour soi l'honneur d'être nommés à la dignité d'hospodar ou à la charge de grand interprète ; si leur but unique eût été constamment l'intérêt comniun de la patrie commune , et non pas l'intérêt individuel et la soif des honneurs , ils eussent été capables de rendre à la Nation des services encore plus signalés. Malheureusement les rivalités, l'ambition, la vanité et le cortège bruyant des passions humaines, qui font tant de mal parmi les nations libres et éclairées, pénètrent aussi, quoique ridiculement, mais avec une égale impétuosité , chez les nations courbées sous le faix de l'esclavage le plus avilissant. Ainsi les Grecs du Fanal ,' toujours en butte à ces basses passions, ne faisaient pas, pour l'avantage de leur patrie , tout ce qu'il eût été en leur pouvoir de faire. Toutefois en se livrant des combats mutuels, et en se frappant les uns les autres avec des chsdnes qu'ils pouvaient à peine traîner , les Fanariotes ne négligeaient pas les intérêts de la Grèce; ils protégeaient les écoles existantes; ils en fondaient de nouvelles;
FANARIOTES* 87
ils respectaient et faisaient respecter les sciences et les arts. Dans plusieurs circonstances périlleuses , où il y allait presque de l'existence de la Nation , ils montrèrent une étonnante habileté et un zèle à toute épreuve. J'en citerai quelques exemples pris au hasard.
Dans la première guerre de l'impératrice Catherine n avec la Turquie , dans cette guerre où la puissance ottomane fut si complètement battue par les armées russes , le sultan Mustapha , homme hautain et imbu de la barbarie des Turcs, qui regardent les femmes comme des demi-éiresy ne pouvait supporter la honte d'être vaincu , lui homme et mahométan , par une femme chrétienne; il vomissait feu et flammes contre tout ce qui n'était pas musulman. Les Turcs apprirent alors pour la première fois, que les Russes, leurs ennemis et leurs vainqueurs, étaient les coreligionnaires des Grecs, leurs esclaves. Dans une position si critique, le moindre soupçon, la moindre calomnie, pouvait nous devenir funeste» Et cependant une révolte des plus terribles, celle du Péloponèse et de l'Archipel, éclata a l'apparition de la flotte russe. Une quantité d'armateurs grecs, parmi lesquels était le fameux Varvaky de Psara, parcouraient, sous pavillon russe , toutes les mers de Tempire ottoman ; une nation belli-
queuse, celle des Monténégrins, était sur le point de se soulever contre les Turcs : on n'entendait dans les rues de Constantinople et dans toute rétendiie de l'Empire, que des vieillards, des femmes et des enfans -pleins de rage , qui vociféraient contre les Grecs cette insulte menaçante : ' « Moscovites infidèles ! » Le Sultan méditait des projets d'extermination; et les pauvres Grecs, qui ne pouvaient ni fuir, ni résister, recommandaient à Dieu leur âme , lorsque le patriarche Samuel , de concert avec les Ypsilanty , les Mourouzy, les Garadza et les Soutzo , rédigea un mémoire en forme de supplique, et osa le présenter de sa propre main au Sultan. Dans ce mémoire, il faisait l'apologie de la nation grecque, proposait des moyens de douceur, et faisait entrevoir avec adresse à Mustapha qu'une démarche violente pousserait tous les Grecs au désespoir , et allumerait une conflagration générale. Les Fanariotes que je viens de citer, ayant chacun à Constantinople leurs patrons particuliers , leur insinuèrent les mêmes idées, et parvinrent à disposer les esprits du ministèi^e turc de manière que le Sultan changea son plan de vengeance , et commença de traiter avec douceur ses sujets. De même , $i le projet de l'infortuné Riga , dévoilé à la Porte ottomane avec les couleurs les
FANÀRIOTES. 89
plus noires, n*eut cependant d'autre suite fâcheuse que la mort de ce généreux citoyen, c'est que les Fanariotes s'empressèrent de démentir les assertions officielles d'une puissance voisine , et parvinrent à effacer totalement les funestes soupçons qui planaient sur toute la na-^ tîon grecque.
Dans la guerre de la Russie contre Napoléon, lorsque ce dissipateur du précieux sang de ses soldats se mit en marche contre le roi de Prusse, le ministère français eut la basse cruauté d'accuser auprès du sultan Sélim la malheureuse nation grecque , comme entièrement attachée à la Russie et prête à se révolter au moindre signal de cette puissance. Cette calomnie artificieusennent tissue , aurait fait l'impression la plus fâcheuse sur l'esprit du sultan Sélim , enthousiaste de l'amitié de Napoléon, si Thospodar Caradza et rhospodar Charles Callimachy, alors. secrétaireinterprète de la Porte ottomane , n'avaient mis en usage tout leur zèle et toute leur influence pour désabuser le Sultan , et prouver à ses ministres la fausseté d'un pareil avis.
Et plus tard, lorsque voyant l'incursion de Napoléon sur le territoire russe, Mahmoud , au mépris des traités avec la Russie , fit entrer ses armées en Servie, et expédia à son grand visir
90 SECONOB PERIODE.
1 ordre autographe d'enchainer les femmes et les enfans , et de passer au fil de Fépée tous les Serviens en état de porter les armes ; ce fut encore l'hospodar Garadza qui s'adressa directement au Sultan pour lui représenter qu'il faudrait attendre l'issue de la guerre que se faisaient alors * la France et la Russie , afin de ne pas s'attirer le ressentiment d'Alexandre, dans le cas où ce monarque serait vainqueur. Cette insinuation heureuse intimida Mahmoud; il suspendit l'exécution de ses ordres; les massacres cessèrent, et la nation servienne fut sauvée de Tanéantissement qui la menaçait.
D'après ce que j'ai déjà pu dire , on comprend que les Fanariotes n'étaient pas hommes à ignorer ce qui se passait dans l'étendue de l'empire ottoman ; et Xhétérie était une aftaire trop nationale, trop importante, pour échapper à leurs regards vigilans, malgré le secret dont elle était enveloppée. Malheureusement on leur en avait caché le plan , les ressorts et le temps fixé pour l'explosion. Peut-être , s'ils eussent été consultés et entendus à temps , auraient-ils combiné cette grande et difficile entreprise avec plus d'ordre , d'ensemble et d'efficacité. L'hospodar de Moldavie, Michel Soutzo aurait pu, d'un seul mot de sa part au ministère ottoman , prévenir et rcn-
FANAHIOTES, 9I
verser tout le plan d'Ypsilanty; mais la nation grecque était déjà si compromise^ les disposi-* tiens à la révolte étaient si prononcées , qu'une telle démarche aurait précipité la Grèce dans un abîme de malheurs. D'ailleurs^ plein de modestie et de patriotisme, Soutzo regarda cette grande tentative comme l'on considère une vérité dogmatique et supérieure à l'examen; il aima croire ces apparences mystérieuses au-dessus de sa censure et de son investigation; il se résigna avec une vertu admirable , et sacrifia ses richesses, sa place, son existence et celle de sa famille, à un avenir de bien public auquel il était loin d'ajouter foi.
Après la mort de l'archevêque d'Éphèse et de mon frère, archichancelier de l'église patriarcale, le patriarche Grégoire (celui qui fut, peu de temps après, pendu à la porte de son palais), tint dans ses appartemens un conseil privé , auquel assistèrent le patriarche de Jérusalem, quatre archevêques, l'hospodar de Valachie Charles Callimachy, le prince Constantin Mourouzy, secrétaire-interprète de la Porte ottomane, et Stéphanaky Mavrojény, qui avait remplacé mon frère dans la charge d'archichancelier. Alors Grégoire leur ayant exposé l'imminence du danger , tâchait de les déterminer à prendre la fuite; et
92 SECONDE PEHIODE.
ses exhortations pressantes s'adressaient surtout à l*hospodar, à l'interprète et à Tarchichancelier, comme pères de famille et personnages utiles à la Nation. « Quant à moi, disait-il, je vois déjà que mon supplice s approche ; mais mon devoir m'oblige de mourir à mon poste , et j y resterai , afin que ma fuite ne fournisse pas aux Tuixs un prétexte plausible de massacrer les chrétiens de la capitale. » Tous , d'une voix unanime , l'interrompirent en disant : « Le motif qui engage votre Sainteté à rester et à mourir, nous oblige également de préférer à Tévasign la mort, même cruelle. » Aucun d'eux ne viola cette parole, quoiqu'ils eussent alors tous les moyens de se sauver. Tous, d'un commun accord, se sacrifièrent avec connaissance de cause pour le salut de leurs compatriotes; et tous , victimes de leur résolution généreuse, trouvèrent cette mort qu'ils souhaitaient.
Enfin il était réservé aux restes des Fanariotes de s'ensevelir d'une manière héroïque : le bataillon sacré d'Ypsilanty compta dans ses rangs plusieurs jeunes hommes des premières familles du Fanal. Tous les cœurs généreux ont déploré le sort de cette élite de la nation grecque , et mes éloges ne peuvent rien ajouter à la gloire dont ces héros se sont couverts. Je veux seulement