COMMERCE GREC. I
formation de notre marine marchande, et aux progrès rapides que firent le commerce , les lumières et la civilisation , pendant le court intervalle de trente années.
Dans le traité de Kaïnardji (petite ville dans les gorges du mont Hémus), traité glorieux pour la Russie, et dicté par ses armes triomphantes, le cabinet de Saint-Pétersbourg avait exigé que ses consuls et vice-consuls fussent accrédités dans les Échelles du Levant , de manière à protéger efficacement le commerce , le pavillon et les sujets russes. Quand on stipule avec les Barbares, si l'on est faible , le texte du traité n*est qu'un morceau de papier qui ne sert à rien ; si Ton est fort, on obtient infiniment plus qu'il n'est stipulé dans les clauses. La Porte accorda à la Russie une libre navigation sur la xner Noire et sur toutes les mers de l'empire ottoman. Le port de Taïganrock , sur la mer d'Azof , fut l'objet de la première tentative commerciale des Grecs insulaires, qui , sous pavillon russe , se hasardèrent à le visiter. Les Grecs devenaient sujets russes , au mojen de simples lettres-patentes que les ambassadeurs ou les consuls russes leur prodiguaient.
Le traité de paix qui termina la seconde guerre ( 1792 ), confirma les conventions de Kaï-
IIO TROISIEME FEAIODE.
nardjî; la Porte reconnut Tacquisition de la Crimée et de tous les pays que venait de conquérîir la Russie, jusqu'à la rive gauche du Dniésteir. Catherine II , par une habileté digne de Pierre— le-Grand , savait profiter de ses victoires , tandis que le faible Sélim III succombait à ses revers et s'avilissait. Odessa devint alors une espèce de colonie grecque. Dès les premières années de sa fondation, plusieurs maisons de commerce s y établirent, et les vaisseaux marchands des Ile& ioniennes et de TArchipel fréquentèrent les ports d'Odessa , de la Crimée et de Taïganrpck. Ce fut à cette époque que trois petites îles qui n'étaient connues des navigateurs que par leurs rochers y Hjdra, Spezzia et Ipsara, entreprirent la navigation de la mer Noire; et cette navigation fut le prélude de celle de la Méditerranée et de voyages lointains. La France , qui , pendant sa révolution, luttait contre l'Europe entière, excepté contre la Porte ottomane , souiîrit quelque temps d'une assez forte disette de vivres. Les marins de ces trois îles profitèrent de cette circonstance ; ils achetaient des grains à Odessa ou à Taïganrock, passaient les Dardanelles sous pavillon russe; puis, à peine entrés dans la Méditerranée, arboraient, comme sujets de la Porte, le pavillon turc , et apportaient des provisions dans les^
COMM£RCa GREC* III
ports de France, où on les payait à un prix élevé. Enrichis promptement par un commerce si lucratif, ils ne tardèrent pas à construire de grands vaisseaux de transport , et à les armer en course; de sorte qu'avec les autres insulaires de la mer Egée , ils s'emparèrent du commerce que la France faisait au Levant avant la révolution. Les ambassadeurs russes près la Porte ottomane étaient les représentans d'une puissance terrible par ses victoires , plus terrible par les menaces que son cabinet avait Fart d'employer à propos. L'ambassadeur russe à Constantinople était la seule personne que les«Sultans craignissent; les gouverneurs et les pachas tremblaient devant les consuls et les vice-consuls de la Russie. Profitant donc de cette terreur panique , les agens de cette puissance accordaient aux Grecs, non plus de simples patentes, mais des déraison diplômes contenant d'importantes prérogatives. Les bâtimens grecs, munis de ces diplômes en vertu desquels leurs cargaisons passaient pour . propriétés russes , ne rencontraient pas le moindre obstacle de la part dji gouvernement ottoman. On ne voyait partout que des négocians grecs devenus sujets russes; de manière que les autres légations à Constantinople commencèrent à imiter cette politique de la Russie , et à
donner aux Grecs des bérats , par lesquels ils étaient reconnus comme interprètes de ces légations. On fit même un tel abus de ces diplômes , que Sélim III, pour y remédier, octroya à ses sujets des privilèges nouveaux, et forma un corps de négocians grecs et arméniens, sous le titre de négocians barataires ou privilégiés. Le Sultan actuel voulut aussi, il y a peu d'années, en accordant des prérogatives aux navigateurs grecs, les empêcher d'avoir recours â la chancellerie russe , et de se munir de documens frauduleux, que le gouvernement turc était cependant forcé d'admettre; mais Thospodar Michel Soutzo, alors secrétaire-interprète de la Porte, prévoyant que cet ordre de choses ne saurait être permanent , et qu'il finirait par nuire à la marine grecque , réussit, en employant des insinuations adroites , à détourner de ce projet le ministère ottoman.
Dès la fin du siècle passé un grand nombre de maisons de commerce , établies dans les grandes villes d'Europe et dans les Échelles du Levant, étendaient les relations et les communications du peuple grec , utilisaient l'industrie , et augmentaient les richesses. Par leur entremise , de nombreux jeunes gens quittaient la Grèce , et allaient achever leurs études dans les universités de l'Eu-
COMMKnCfi CR£C. Il3
rope. Les entreprises littéraires se multipliaient chaque jour : pendant les vingt premières années du siècle actuel, plus de trois mille ouvrages ou traductions en grec moderne , ont été imprimés à Paris , à Vienne , à Venise , à Leipsick , à Mos* cou , à Jassy et à Çonstantinople. A peine le pro* spectus de quelque nouveau livre grec parais^ sait-il, qu'aussitôt une multitude de souscripteurs en facilitaient Fimpressioi}. Quatre journaux politiques et littéraires circulaient dans la Grèce. Les négocians rivalisaient d'eiïbrts pour contribuer à Tutilité publique; et plusieurs d'entre eux, tels que les frères Zosimas, faisaient imprimer à leurs frais, et distribuer aux écoles des ouvrages grecs anciens et modernes. Enfin Ton avait fondé à Odessa, à Bucharest, à Jassy et à Corfou , des théâtres sur lesquels des acteurs grecs représentaient des tragédies composées on traduites dans ridiome moderne. Des hommes judicieux conçurent l'espérance d'éclairer leur patrie en facilitant l'acquisition des con&aissances , et en abrégeant le temps des études, que les routines antérieures prolongeaient considérablement. Us virent avec joie que la Nation, favorisée par les événemens politiques, enrichie par le commerce, protégée contre le fanatisme des gouverneurs , était enfin susceptible de recevoir un développe-
Il4 T]\0l5lkME piniODC.
ment moral. La destinée de ces hommes était brillante ; le Ciel leur confiait , en quelque sorte , l'avenir de leur patrie : ils se dévouèrent k cette belle vocation , et leurs efforts réunis produisirent des effets salutaires. Dans Tinter valle que comprend notre troisième période, la Grèce commence à reprendre , parmi les nations civilisées de FEurope, le rang qu'elle n'aurait jamais dû quitter. «
L'histoire de la troisième période pourrait toute être comprise dans la vie de Coray. Cet homme extraordinaire, né à Smyrne (1748), mais originaire de l'île de Scio , ayant achevé ses humanités dans l'école de Smyrne , passa en Europe , et se fixa plus tard en France. Il serait superflu de m'étendre sur les détails de sa vie et de plusieurs de ses travaux scientifiques, puisqu'on peut consulter à ce sujet la Biographie des contemporains. Au commencement de ce siècle , à peine savait-on en Grèce que la France possédât un Grec appelé Coray. Peu importait à ses compatriotes qu'il eût pris ses degrés à l'université de Montpellier, publié quelques ouvrages de médecine , et offert à l'Europe savante la traduction française de Théophraste et d'Hippocrate. La Grèce ne connut Coray que lorsqu'il publia en grec moderne le Traité des délits et des peines de
CORAY. Il5
Beccaria, en raccompagnant de notes et de prolégomènes. Cet ouvrage remarquable fit une vive impression sur l'esprit des Grecs, soit à cause de l'époque où il parut , soit parle but auquel il était destiné. 0)ray le dédia à la république des Septîles ioniennes. Cette république venait d*être Créée (1800); c^était la première fois que les puissances chrétiennes paraissaient s'occuper de la Grèce asservie, ^ accordaient à une petite partie d^ son territoire une ombre d'existence politique. Là république ionienne donnait d'heureuses espérances au reste des Grecs , qui , du sein de l'obscurité , contemplaient cette pléiade , présage d'un joiir iMÎllant pour la Nation tout entière; ils croyaient voir dans la nouvelle constitution des Sept-IIes une disposition bienveil^ iante des gouvemeihens européens pour la Grèce. Dans de telles circonstances, la traduction de Beccaria, dédiée à la république ionienne, se répandit bientôt, et Coraj fiit célébré par tous les Grecs comme savant et comme patriote^
Cependant l'Europe, malgré la foule de ses voyageurs, ignorait encore la situation morale de la Grèce. Coray , dans un mémoire intitulé : De l'État actuel de la civilisation en Grèce, signala le premier ce réveil de la nation grecque, et ces progrès vers un état intellectuel infiniment
Il6 THOISliME PJSAIODE.
meilleur que celui où on la croyait encore plongée. Ce mémoire ^ compose en français et traduit en grec moderne, circulait dans toute la Grèce et stimulait les Grecs, qui doutaient , comme les convalescens , de leurs forces nais-> santes«
Après rëdition des Éthiopiques d*Héliodore , Coray , en homme digne de son siècle et supérieur à la vanité d'auteur , conunença la belle édition de sa bibliothèque hellénique , ou collection d'ouvrages grecs anciens, imprimée aux frais des frères Zosimas. Les premiers volumes contiennent les œuvres de deux auteurs célèbres : l'un est Isocrate , orateur classique et citoyen vertueux; l'autre est le bon Plutarque, écrivain du second rang pour le mérite littéraire, mais digne, par ses sentimens patriotiques, du siècle de Phocion et d'Épaminondas.
Isocrate , pour la musique de son langage , pour son talent oratoire , et pour ses expressions pleines .de grâce et de sentiment, mérita l'admirationde son siècle ; et quoiqu'onlui ait quelquefois reproché l'abus de la rhétorique , ses écrits n'en demeurent pas moins un modèle de goût et d'élégance , une source précieuse pour les législateurs, les orateurs et les citoyens de tous les siècles et de tous les pays. C'est pourquoi Xloray ,
COAAY. 117
commençant un ouvrage spécialement destine à la haute éducation des jeunes Grecs, et désirant leur inspirer à la fois des sentimens élevés et le goût de la littérature ancienne , choisit de préférence les Discours d'Isoerate. Les Vies parallèles suivirent de près. Plutarque, qui eut pour patrie Cbéronée , tombeau de la liberté des Grecs, fut, de son temps, le seul fils qui pensât à la Grèce sa mère; il voulut, en écrivant ses Vies parallèles , montrer aux Grecs , qui rampaient devant leurs vainqueurs, que les anciens Romains pouvaient à peine soutenir la comparaison avec les héros de la Grèce ; combien moins ceux qu*on décorait alors des absurdes dénominations de diçin et à' auguste /
Coray joignit à ses éditions dlsocrate et de Plutarque , des notes explicatives et des prolégomènes, où il se montre à la fois philosophe, littérateur et citoyen. Ces discours préliminaires roulent sur la culture et sur la perfection dont est susceptible notre langue moderne; sur la meilleure méthode de composer des grammaires et d'instruire là jeunesse; sur la manière de lire avec fruit les auteurs; sur les lumières que donne la philosophie expérimentale et positive; sur les devoirs que doivent remplir envers leur patrie les Grecs de tout âge et de toute condition. Ces
Il8 TaOISliME FÉRIODE.
conseils de Coray , exprimes avec une éloquente implicite, appuyés d'argumens solides, et ac^ crédités par la réputation européenne de leur auteur , produisaient sur tous les Grecs en état de les lire des effets prodigieux. En vain le pédantisme s'élevait contre ces puissantes vérités; en vain les vieilles routines de quelques écoles leur opposaient une résistance opiniâtre , ces innovations trouvaient ptrtout un favorable accueil : tant la Nation était déjà avan-^ cée; tant les esprits étaient libres de préjugés! Ce fut alors que , d'après l'avis de Coray , on entreprit de composer pn Dictionnaire complet de la langue grecque ancienne. Le prince Dé-, métraky Mourouzy se chargea de l'exécution de ce grand travail , auquel coopérèrent Charries Ghika, Vlastos, Vamvas, Psomaky, Logadès, Païsius, Platon et Spyridqn Valetas. Ce dictionnaire porte le titre d'Arche de la langue grecque.*^ L'impression en a été interrompue par les catastrophes de l'insurrection. Quelques années auparavant avait déjà paru le beau dictionnaire de Tarchimandrite Anthimos Gazis.
Coray , voyant la révolution intellectuelle que ses conseils opéraient dans la Grèce, redou-. blait d'efforts, et continuait sans relâche ses édir tipus des classiques grecs avec des prolégomènes
COKAY. iig
et des notes. A la suite des Vies de Plutarque parurent , sous le titre de Prodromus , les Histoires diverses d'Élien , et les fragmens d*Héraclide et de Nicolas Damascène. Infatigable dans ses tra--* vaux, il publia les Fables d*Ésope, la Géographie de Strabon , les quatre premiers livres de rniade, et l'édition des froides facéties du scolastique Hiéroclès. Les jeunes Grecs , formés dans les collèges de Cydonie , de Scio , de Smyrne , de Bucharest et de Couroutzesmé, passaient en Europe, et surtout en France, ou ils étaient attirés par la réputation de Coray, Plusieurs d'entre eux devinrent des hommes de mérite, tels que Goumas, Vamvas, Typaldos, latropoulo, Œconomos, Piccolo, Gonaris, Nicolopoulo, Photilas, Démétrius et Michel Schinas, Polychroniadès, Vogoride, Libérius, Cokkinaky, Àsopius, etc. Les uns, de retour dans leur patrie , partagent aujourd'hui les périls et la mi* sère de leurs concitoyens; d'autres sont morts sur le champ d'honneur, ou ont succombé aux excès de la fatigue et aux ravages des épidémies en Grèce; quelques-uns séjournent encore au milieu de l'Europe savante , retenus par des circonstances impérieuses , ou dans le désir de s'y instruire encore.
Jusqu'à Coray , on n'avait pas songé à former
un système régulier pour l'épuratioii de la lan^ gue grecque moderne. Chaque auteur avait écrit sans principe assuré , d'après ses opinions particulières, et d'après sa plus ou moins grande connaissance du grec ancien. Mais, au commencement du siècle actuel, les Grecs, éclairés par une civilisation toujours croissante , sentirent le besoin de cultiver philosophiquement leur langue maternelle, et ils Y appliquèrent toute leur attention. Bientôt les opinions divergèrent; et , presque simultanément, parurent sur ce sujet trois principaux systèmes, attaqués avec aigreur^ et défendus avec acharnement.
Le premier n avait d'autre fondement que ridée vague d'enrichir l'idiome moderne, en y introduisant des mots et des formes grammaticales qui s'étaient graduellement altérées ou totalement perdues dans la longue décadence de la langue grecque. Ainsi, d'après ce principe , le style grec devenait un mélange de termes tout à fait anciens , et d'expressions corrompues ou triviales. Les partisans de ce système , à la tête desquels se mit Néophyte Doukas , s'appuyaient du crédit de quelques auteurs célèbres , tels que Mélétius, Théotoky, et surtout Eugène, qui avaient suivi cette méthode dans leurs compositions. Coray l'attaqua dans les formes, et lai
SYSTÈME DE CHftI&TOPOULO. 121
combattit corps à corps , tant par des raisonne-* mens solides que par Farme du ridicule, en appliquant à cette espèce de style le nom de macaronique.
Le second système consistait à écrire la langue grecque moderne telle quon la parle, sans y apporter le moindre changement , ni dans Tacception des mots , ni dans leurs variations , ni dans leurs formes. Le fondateur de ce système fut le jurisconsulte Catardzy. Très»éclairé luimême , il voulait rendre populaires les moyens d'instruction , en les mettant a la portée de toute la nation grecque; et, pour appuyer son opinion, il composa deux Traités et une Grammaire.* Après Catardzy , un des {principaux défenseurs de ce système fut Daniel Philippide , qui traduisit d'après ce principe la Logique de Condillac et TAstronomiede Lalande. Mais Thomme qui réus-sit le mieux à 4e mettre en vogue fut le poète lyriqueAdianase Christopoulo ; il adopta toutes les idées de Catardzy , et leur donna des bases plus fermes. Non content d*av<Mr plaidé pour l'emploi du grec vulgaire , il voulut encore montrer que cet idiome était un des nombreux dialectes
* Je possède les manuscrits autographes de ces outrages , qui n'ont pas été imprimés.
la? TROISIEMB FEAIODB.
de la langue ancienne , et il composa une Grammaire ëolico-dorienne, dans laquelle, par un ingénieux choix d'exemples , il s'efforça de prou-* ver que les altérations apparentes du grec moderne n'étaient que des formes dérivées des antiques dialectes dorien et éolien* Poète aimable et doué d'une riante imagination, Cliristopoulo, par le charme de ses vers, entraînait tout le monde. La poésie légère , qui aime à s'exprimer naturellement, et qui rejette toute locution précieuse ou recherchée, secondait les vues de Chris-* topoulo; ses odes anacréonti(j[ues , du style le plus familier , étaient pour tous les Grecs un objet d'admiration et de délices. Les dames ellesmêmes appuyaient son système, non par des dissertations littéraires , mais par le plaisir qu'el* les éprouvaient à lire les pièces fugitives de ce poète. Cependant ceux qui voulurent imiter le genre simple et populaire de Christopoulo , n'ayant ni son esprit ni son érudition, tombèrent dans un style trivial et vulgaire , contre lequel s'élevèrent tous les hommes éclairés qui désiraient améliorer la langue , et la tirer de l'état de corruption où elle était tombée.
Telle était l'incertitude qui existait alors dans la grammaire : point de fixité dans les règles, point d'ensemble , point de principe universel et
SYSTÈME BE CORÀY. Il3
natiooal. Coray aperçut le danger que courait la langue, et les graves iaconvéniens qui résultaient de ces disputes achamëes entre les littérateurs ; il trouva un milieu qui remédiait aux principaux abus : il conseilla d'écrire notre langue, d'une manière i la fois correcte et intelligible, et de satisfaire ainsi les sayans et le peuple. H avait pour principe d'épurer successivement ridlome populaire , sans pour cela y introduire certaines formes anciennes qui s'en éloignaient trop; de bannir les mots étrangers, et de les remplacer, autant que possible, par des mots grecs, en puisant avec réserve dans le trésor delà langue littérale ; enfin d'éviter les gallicismes, les italicismes et les germanismes introduits dans la langue moderne par les nombreuses traduc-* tions.
Ce système , dont Coray donnait le premier Texemple , ne tarda pas à attirer l'attention de la nation grecque; mais il eut, comme toute innovation importante, ses sectateurs fanatiques et ses détracteurs eifrénés , et il souffrit également des uns et des autres. Les partisans de Coray dénaturaient ses principes en les exagérant : ces prétendus Coraïstes inondaient la Grèce d'ouvrages écrits dans un style inintelligible , dont les tours bizarrCvS et les expressions insolites ne se trou-
134 TROISlixS PÉHIOBE.
raient dans aucun aateur, ni ancien ni moderne. Le mal empirait tous les jours, et la contagion devenait si rapide, que les auteurs mêmes avaient de la peine à se comprendre nratuellemrat , et et déchiffrer leurs propres écrits. Ce fut alors (1812) que je composai ccmtre eux une comédie intitulée le Nouveau Patois des savans : mon but était tion d*attac[uer le système de Coray, mais de combattre les extravagances de ceux qui lavaient défiguré. Mon travail ne fut pas inutile : Tarme du ridicule arrêta les progrès de celte épidémie.
Le temps a consolidé le système de Coray ; les hommes raisonnables font approuvé, sauf quelques points de peu d'importance. Dès lors la langue a déployé dans les écrits une beauté vraiment hellénique, et dans la conversation même beaucoup d'élégance et de pureté. Ce n'est pas Coray seul qui a favorisé ces progrès : il serait injuste d'oublier les frères Œconomos , Vamvas , Gazis , Argyropoulo, Chrestary , latropoulo, Tricoupy, Polychroniadès , Piccolo et Asopius. Tous ces savans ont contribué , par leurs travaux , à amener la langue grecque au point de correction qui la distingue aujourd'hui. ^ ^
Coray vivait dans une terre étrangère et lointaine ; il sut néanmoins prévoir que le jour approchait où l'appel aux armes , sonné du sein des ly-
ECOLES GHECQUBS. XsS
cécs de la Grèce , ferait retentir les échos du cri de vengeance et de liberté. Malgré son grand âge , ce vieillard patriote écrivait nuit et jour pour son pays, prêchait la multiplication des écoles , et en dirigeait la formation de la manière la plus pro{nre à répandre les lumières. Les collèges, de premier rang étaient alors ceux de Gjdonie, de Smjrrne , de Scio, de Couroutzesmé , de Bucharest, de Jassy, de Jannina et d* Athènes.
Toutes ces écoles, organisées convenablement, étaient dirigées par d*habiles professeurs; mais le lycée de Seio surpassait tous les autres, et pouvait rivaliser avec les universités de TEu* rope : il avait quatorze professeurs , dont les plus connus étaient Vardalachos, Vamvas, Célépy, Nicolas Piccolo , et Jules David , fils du peintre de ce nom. Déjà la libéralité publique , sur les re* gistres Ae laquelle était toujours le nom du géné^ reuxVarvaky , avait doté l'université de Scio d une riche biUiothéque et d'une imprimerie ; déjà plusieurs ouvrages y avaient vu le jour ; déjà Ton pensait à y établir des journaux littéraires; déjà se réalisaient les espérances des Sciotes et de leur concitoyen Coray, quand tout à coiq> l'insurrection éclata.... Scio disparut dans une épouvantable catastrophe : les Barbares dévastèrent la plus riche^ la plus peuplée , la plus civilisée et la plus
]a6 TROISliMB FSRIOBE.
belle des île» de TArchipel. Assise sur ses décombres , rhumanité en deuil a poussé des gétnissemens, interrompus par des cris de vengeance.
Outre les collèges de la Grèce , il y avait en- ^core plusieurs ëtablissemens d'instructicm pour les Grecs, dans quelques pays étrangers. Les villes de Venise, de Trieste, de Livourne, de Vienne, d'Odessa, de Jassy, de Bucharest, avaient des écoles grecques plus ou moins considé^ raUes^ /
La ville de Venise, jadis rivale de la Grèce ^ mais utile aux débris de TEmpire après la prise de Constantinople , Venise a conservé jusqu'à ce jour réglise , Timprimerie et le collège que les Gi^cs y possédaient anciennement. L'un des professeurs, Spyridon Blandis, s'est fait connaître par la composition de quelques dictionnaires.
Vers la fin du siècle passé , il s'établit à Trieste une colonie grecque , par les soins de Tabbé Ho-^ mérus de -Smyrne; et bientôt fut fondée une église grecque , puis un collège , qui compta parmi ses professusurs Asopius , un de nos plu» habiles écrivains.
Les ttégocians grecs de la ville de Livourne y avaient aussi institué une école , grâce à la générosité et au zèle de MM. Patrino , Panajoti Pally,
£COL£S GAECQUES. I27
Mauspinioti, Rodocanaky etSpaniolaky. M. Pally est encore honorablement connu des Grecs et des Italiens par le génie poétique et le talent d'improvisation que possède sa fille Ângélica Pally.
Vienne contenait deux églises grecques; Tune pour les Grecs domiciliés dans cette ville , Tautre pour les Grecs étrangers et de passage* De tout temps cette capitale a eu des imprimeries grecques, et une école dirigée par des hommes instruits, tels que les frères Capétanaky, Alexandrides, Gobdella, Athanase de Stagire, Anthimos Gazis , Théoclète et Cokkinalty .
Odessa est presque une colonie grecque ; cette ville fut très-florissante sous le génie tutélaire du gouverneur Richelieu; son collège était bien organisé; elle avait un théâtre où l'on représentait des tragédies grecques modernes. L'un des acteurs, Dracouly d'Ithaque, qui fut depuis un des héros du bataillon sacré , avait mérité par ses talens Testime du comte de Langeron , successeur de Richelieu.
Les collèges de Jassy et de Bucharest ont formé lesPiccolo, les Athanase Vogoride, les Michel • Schinas, les frères Méitany, et beaucoup d'autres. Le dernier hospodar grec de Moldavie , Michel Soutzo , fonda à Jassy une école d'enseignement
128 TAOISliME FJBEIOBS.
mutuel , dont il tonfia la direction à Gëobule de Philippopoli. Soutzo payait de sa liste civile la moitié des dépenses annuelles de cet établissement.
Tel était avant Finsurrection Tétat des écoles grecques établies dans les pays étrangers. Il noas reste maintenant à jeter un coup d'œil sur l'université de Corfou, la seule de quelque importance qui subsiste maintenant en Grèce.
La situation topographique des Iles ioniennes les rendit partie intégrante de la Grèce , dès Fépoque la plus reculée. Dans la fameuse expédition contre Troie, Ulysse, roi dlthaque, de Zante et de Céphalonie , brille à la tête des héros grecs ; le roi de Corfou, ou plutôt de l'ancienne Phéacie, écoutait avec dâices le poète Démodocus célébrer les vainqueurs d'Ilion ; File de Leucade fut illustrée par la passion de la divine Sapho; Cytbère avait vu naître Vénus. La mythologie et l'ancienne histoire de la Grèce attestent donc la consanguinité des Septinsulaires avec la Grèce proprement dite. Plus tard ils partagèrent les dissensions qui déchirèrent le sein de la patrie commune, et ce fut de Corcyre que partit la première étincelle de la guerre du Péloponèse. Comme le reste de la Grèce, les Sept-Iies subirent le }oug tyrannique des Romains. Pendant la du-
iL£$ IONIENNES. I29
rée du Bas*Empire , elles tombèrent dans l'obscurité qui enveloppait la Grèce continentale^ dont la capitale seule , Constantinople ^ conser^ vait encore de Tëclat. Elles ne jouèrent un rôle qu'à rëpoque oh Venise , méprisant la nullité des empereurs grecs , fit sortir de ses étroites lagunes dés flottes innombrables , et envahit plusieurs provinces de la Grèce. Les Sept-Iles souhaitèrent elles-mêmes d'appartenir aux Vénitiens; ils acquiescèrent à leur demande, et leur firent des concessions importantes.
Les Sept-Iles ioniennes soumises à la répur blique de Venise ne furent pas dévastées comme les iles de Chypre , de Candie et de Rhodes, ni comme TEubée et le Péloponèse, qui tombèrent au pouvoir des sultans. Le gouvernement vénitien, comme tous les gouvernemens despotiques, tendait bien à corrompre ses sujets; mais il conservait au moins les apparences d'une dominar tîon protectrice; et tandis que les provéditeurs usaient de mille moyens pour amollir les mœurs des insulaires, la République établissait à Venise même une école grecque et une imprimerie, d'où sortaient de nombreux ouvrages de littérature et de morale. Malheureusement la langue des dominateurs est toujours en préditlection auprès des sujets: les Septinsulaires cul-
l3o TROlSliniE PERIODE.
itvèrent de bonne heure la langue italienne , qui était celle du Gouvernement ; et la langue grecque fut réduite au rôle secondaire de patois méprisé.
Telle qu'un chêne dont le tronc a été creusé par le laps du temps , la république de Venise fut abattue par Forage de la révolution française. Les Iles ioniennes , conquises par le Directoire , n*eurent sous cette domination rien de réglé , ni de stable. Bientôt l'Angleterre et la Russie , secondées des habitans , forcèrent les Français à quitter ces iles , auxquelles une politique momentanée imposa le régime confédératif (1800); mais presque aussitôt les grandes combinaisons politiques dirigées contre Bonaparte, ramenèrent les troupes russes dans les Sept-Iles ( i8o3); la Aussie déclara la guerre à la sublime Porte , et enleva au Sultan le titre de suzerain de la république ionienne.
Au milieu de ces variations politiques, les Sept- Iles avaient produit un citoyen immortel, le comte Jean Capodistrias, dont l'Europe a fait connaître le prix à la Grèce. La carrière de ce vertueux diplomate a commencé par la charge de secrétaire d'état des Sept-Iles; sous son ministère furent organisés à Corfou les premiers établi^semens d'éducation publique ; et il s'atta-
ÎLES IONIENNES. l3l
cha principalement à réveiller chez ses compatriotes le goût de la langue et de la littérature grecques. Les Iles ioniennes s'honorent aussi de plusieurs hommes de lettres distingués : le chevalier Mustoxidi et Foscolo , qui ont préféré les Muses italiennes; Zambélios, Salomos, Calbo, connus par leurs poésies grecques; le docteur George Typaldos , qui promet des travaux importans sur la philosophie et la littérature. Ainsi, malgré les vicissitudes politiques, malgré les changemens de gouvernement et de constitua tîon , on a vu , et l'on voit encore des hommes pleins de mérite s'élever sous le beau climat des Iles ioniennes.
Cependant les Russes, qui sentaient l'instabilité de leur domination dans les Sept-Des, ne s'occupaient que de la guerre contre Napoléon ; elle aboutit au traité de Tilsit, en vertu duquel la France prit de nouveau possession des Iles ioniennes. Pleins des meilleures intentions, les administrateurs français s'appliquèrent à développer dans la nouvelle république le goût des sciences, des lettres et des arts. Pour atteindre ce but, ils organisèrent une réunion d'hommes instruits, sous le nom è^ Académie ionienne (i 807), et ouvrirent des cours publics. Plusieurs officiers du génie militaire , entre autres les capitaines
l32 TROISIEME PÉRIODE*
Augoyat et Charles Dupin, professèrent à Corfou les sciences physiques et mathématiques.
Quelques Grecs se joignirent à eux pour compléter renseignement : Delviniotti professa la jurisprudence , Mavromati la littérature grecque y Gangadi la médecine.
Mais toutes ces vicissitudes n étaient pour les Sept-Hes que le prélude de l'inconcevable destinée qui les attendait: environnées des flots, elles devaient avoir pour maitre le peuple qui tient le trident de Neptune. Le congrès de Paris les livra à la protection de l'Angleterre ; et Maitland, devenu lord haut-commissaire, les traita d'une manière ironiquement opposée au sens du mot de protection. Malgré les promesses du gouvernement anglais, malgré les eftbrts du comte Capodistrias, malgré le zèle de lord Guilford, la fondation de l'université ionienne fiit retardée parla malveillance de Maitland, jusqu'en 1823 , où elle eut enfin lieu, dans l'île de Corfou, d'après une décision expresse de M. Canning. Lord Guilford a été nommé chancelier de cette académie : ce sincère anri des Grecs , ayant trouvé un appui dans la bienveillance du lord hautcommissaire sir Frédéric Adam , a organise cet établissement d'une manière distinguée. Lord Guilford recherche, choisit, invite les plus ha-
ÎLES IONIENNES, l33
biles professeurs , et s'occupe tous les jours d'améliorer cette université nouvelle , déjà fréquentée par un grand nombre d'étudians. Un collège préparatoire est destiné aux adolescens , qui de là peuvent passer dans les diverses facultés de l'académie. Corfou n'a pas seule attiré Fattèntion du Gouvernement et des philhellènes; Céphalonie , dit-on , va obtenir aussi un collège semblable; et, dans lés autres iles, notamment à Sainte-Maure , on vient d'établir plusieurs écoles d'enseignement mutuel.
Mais laissons cette partie de la Grèce qui est à labri des débarquemens , des invasions, de l'esclavage, des incendies et de la rage exterminatrice des Turcs et des Africains : reportons nos regarda sur l'ensemble de cette terre classique , et jetons un dernier coup d'oeil sur le degré de civilisation ou elle était parvenue à Tépoque de son insurrection*
Dans les années qui ont précédé notre affranchissement, les progrès de la Nation étaient si rapides, re&jwrit public avait pris un tel essor, que robservatei».qui aurait examiné la Grèce une année , l'eut à peine reconnue l'année suivante , et que ceux des Grecs qui restaient stationnaires , semblaient à leurs concitoyens autant d'Épiménides plongés dans un profond
l34 TROISlàME PÉRIODE.
sommeil. Le clergé , premier et fidèle dépositaire de la langue, contribuait beaucoup à la diffusion des lumières et à ce mouvement des esprits. Les évêques et les archevêques , excités par la force des choses, et obéissant à l'impulsion donnée par le trône patriarcal, travaillaient efficacement à la propagation des connaissances en Grèce.
Partout les mœurs s'adoucissaient et prenaient une tournure européenne ; le caractère national, dégradé par un long esclavage , se relevait avec fierté; les jeunes gens sentaient la nécessité de l'instruction, et la recherchaient avec zèle; déjà reparaissaient les sciences et les arts ; la langue s'épurait de jour en jour, grâce à la multiplicité des écoles et à la circulation des journaux ; la nation grecque marchait à grands pas vers sa restauration ... .
Quel est maintenant l'asile des Muses grecques? tous les lieux qu'elles habitaient sont dévastés, toutes les écoles anéanties. Que sont devenus les collèges de Smyrne, de- Cydonie, de Scio, de Jannina, de Missolonghi, de Constantinople? Quel a été le sort des professeurs? hélas! presque tous ont péri victimes de la mi- •sère , des épidémies , ou de la fureur des Barbares. ^^
Aujourd'hui comment songer aux études lit-
ÎLES tONIENNES. l35
tëraires? Comment les Grecs, en butte depuis six ans a:ux plus affreux dangers, voyant le^r patrie* cruellement mutilée , pourraient-ils conserver encore tout ce qui n*est que le luxe de la vie et Tornement de la société? Le langage d'un homme en péril et en souffrance ne consiste qu'en cris et en gémissemens ; celui qui manque de pain et de vêtemens n*a besoin que des mots qui expriment sa détresse et son désespoir; peuton exiger des manières douces et polies de celui dont l'existence est à chaque heure menacée?
Et cependant , malgré toutes ces causes de démoralisation , on trouve encore chez les Grecs cet accueil affable , ces procédés humains, cette bienveillance hospitalière, qui ne sont point dictés par une basse condescendance ou par une vile pusillanimité , que tant de maux rendraient excusable.
Je le souhaite , et j'ose Fespérer : le Père commun des peuples jettera enfin sur la Grèce un regard de compassion , et son bras puissant re* lèvera d'une sanglante poussière cette nation qui prodigue sa vie pour conquérir des droits imprescriptibles et sacrés , des droits que la nature attribue à tous les hommes. Alors on verra de nouveau fleurir la civilisation et les arts qui raccompagnent; alors le voyageur ira chercher en
l36 TROISIEME PERIODE.
Grèce autre chose que de vieux monumens et des ruines antiques ; il saluera la Grèce vivante et régénérée, la Grèce habitée par des hommes dignes d elle, dignes de leurs aïeux.