‹ Cours de littérature grecque moderne, donée à GenèveChapitre 35 sur 46 · VOYAGES ET ROMANS · texte numérisé non relu

VOYAGES ET ROMANS

Un fait qui pourra sembler étrange , c'est que dans notre littérature moderne il ne se trouve

VOYAGES ET ROMANS. l49

ni voyages , ni romans. Les Grecs instruits voyagent beaucoup cependant; et il n*est pas nécessaire d'ailleurs de faire le tour du monde pour recueillir des observations instructives sur les climats et sur les mœurs. Quel intérêt , quelles lumières une relation bien faite nejette-t-ellepas sur un pays quelconque? Nos voyageurs craignaient-ils en publiant leurs itinéraires , d'affliger leiu:s concitoyens par des tableaux qui auraient contrasté d'une manière pénible avec la situation de la Grèce? je ne le pense pas; et il est difficile d'attribuer cette délicatesse à la foule de ceux qui aspirent au titre d'auteurs. Cela vient plutôt de ce que les Grecs savans et distingués, ceux qui étaient capables d'écrire un voyage, négligeaient ce genre comme frivole, et préféraient utiliser leurs veilles par des travaux qui pussent directement instruire la Nation. Ce raisonnement était-il Juste? on peut en douter; mais assurément rien n'était plus louable que le motif pour lequel, dédaignant une route dans laquelle tant d'Européens obtenaient sans peine de brillans succès , ils se consacraient tout entiers à des travaux plus difficiles et plus essentiels^

Ne peut-on pas dire la même chose des romans , qui occupent une si grande place dans les littératures modernes. Ce genre ne semblait point

l5o REVUE CRITIQUE, ETC.

devoir être étranger aux Grecs ; les anciens s'y étaient exercés avec quelque succès : le roman: d'Héliodore , intitulé les Éthiopiques, a surtout mérité la réputation qu'il a obtenue. La disposition en est dramatique; les aventures y sont liées avec beaucoup d'art; le dénouement est admirable; le style calqué sur celui de la belle littérature grecque. Mais ce qui frappe davantage c'est le nom et la vocation de Fauteur : il était évêque.

A limitation de ce roman d'Hélîodore et de ceux d*Achille Tatius , de Chariton , de Jamblique , de Xénophon d'Éphèse , furent composés , dans le moyen âge, une assez grande quantité de contes erotiques et chevaleresques , dont quelques-uns ont été imprimés ; d'autres se trouvent encore manuscrits dans les bibliothèques publiques. La plupart sont écrits en vers , entre autres le fameux roman de galanterie chevaleresque intitulé Érotocritos, et qui remonte au seizième siècle. Quoique les Grecs modernes eussent ces modèles sous les yeux , ils ne les ont point imités. Ils auraient dû cependant aimer une occupation si agréable , si facile , si conforme à la variété de leurs goûts et à la vivacité de leur imagination. Les dames grecques seraientelles les seules qui ne goûtassent pas ces fictions

VOYAGES ET ROMANS. l5l

à demi vraisemblables, ces lectures fantastiques, si propres à répandre du charme sur une vie aussi retirée qu'est ordinairement la leur? non , sans doute. Mais dans un pays où Turbanité n'a pas encore autorisé l'empire du beau sexe; où les sociétés ne sont ni assez fréquentes, ni assez variées , pour fournir une ample matière à celui qui veut observer les mœurs et le jeu des passions ; dans un tel pays il ne faut pas s*étonner qu'il n'ait point paru d*auteurs de romans et de contes moraux. En revanche un grand nombre de romans français , italiens et allemands , ont été traduits, et ont trouvé lé plus favorable accueil dans toutes les contrées de la Grèce et dans toutes les classes de la société.

Page 1