QUATORZIÈME LEÇON
Après avoir examiné le lait dans la leçon précédente, principalement au point de vue de l'économie domestique, nous allons rentrer, si on peut dire ainsi, dans la physiologie de ce fluide. Étudions le lait depuis le moment de sa formation, depuis son origine dans les glandes mammaires, jusqu'à son état parfait, ensuivant les modifications qu'il présente dans les divers états par où il passe.
Le lait que fournissent les mamelles dans les premiers temps de l'accouchement, n'est pas, comme on le sait, arrivé à l'état parfait qu'il aura plus tard; c'est d'ahord une substance particulière avant reçu un nom spécial et dans laquelle les véritables éléments du lait n'entrent que pour une partie; ils sont mélangés à d'autres principes dont la nature n'est pas encore définie, qui donnent à cette liqueur une consistance, une couleur et même des propriétés particulières appropriées à l'état de l'enfant naissant; on attribue généralement au coloslmm certaines qualités purgatives propres à débarrasser les intestins de l'enfant des matières muqueuses et du méconiiim qui s'y trouvent amassés; dans tous les cas, il est certain que ce premier lait, très-convenable à la naissance, est malfaisant pour un
autre âge, et c'est un fait d'observation très-ancienne, que le lait des femmes trop récemment accouchées, ne convient pas aux enfants habitués à un lait plus fait, de même que le lait de vache, d'ânesse ou de chèvre est impropre aux usages domestiques pendant les six premières semaines environ après le part.
Voici comment on décrit le coloslmm dans une dissertation sur l'allaitement : « Le colostrum se présente sous la forme d'un liquide d'une couleur jaunâtre ; il se décompose en deux parties, l'une séreuse et l'autre visqueuse; cette dernière est d'uneconsistanceassez grande, semblable à celle d'un sirop. Si on le laisse reposer dans un vase, il se forme à la surface une couche d'un jaune plus ou moins foncé, d'une épaisseur très-considérable, qui est la crème contenant une grande quantité de beurre ; si on enlève cette première couche et que l'on chauffe, il s'en forme une seconde et même une troisième; les mêmes phénomènes ont lieu pendant les trois premiers jours qui suivent l'accouchement, avec cette différence que la couche devient de moins en moins épaisse à mesure que l'on approche du quatrième jour.» [Di'ss. sur l'allaitement , par Durand, i836, n' 540
Telles sont les propriétés généralement attribuées au colostrum, et l'aspect qu'il présente à la première vue; mais si on le soumet à l'inspection microscopique, alors on découvre d'autres caractères bien plus tranchés encore et plus importants à considérer.
Le lait, dans l'état normal est, ainsi que nous l'avons dit, composé de globules de diverses grosseurs parfaitement sphériques, à bords noirs et réguliers, et nageant librement dans un liquide qui ne contient pas
COUBS DE MICUOSCOPIE.
d'autres particules on suspension; le colostrum ne présente pas la même composition et, si Ion peut dire ainsi, la même pureté; on y trouve bien un cei-tain nombre de véritables globules laiteux; mais ces globules sont encore mal formés, irréguliers et disproportionnés entre eux; quelques-uns ressemblent à de larges gouttes oléagineuses et ne méritent pas le nom de globules; c'est évidemment de la substance butyreuse encore mal élaborée; c'est cette même matière que l'on voit monter à la surface du colostrum et y former une coucbe jaune. La plupart des autres globules dans le colostrum sont très-petits et forment comme une poussière an milieu de la liqueur. Les globules, au lieu de nager librement et indépendamment les uns des autres, sont pour la plupart liés entre eux par une matière visqueuse , de manière qu'en les faisant circuler sur la lame de verre, ils se déplacent par petites masses agglomérées, au lieu de rouler les uns sur les autres et sans adbérence, comme dans le lait pur. Le colostrum contient, en outre, des particules d'une autre nature, n'ayant aucun rapport avec les globules laiteux ordinaires; elles en diffèrent par leur forme, leur grandeur, leur aspect général ' et leur composition intérieure; ces corps particuliers n'ont pas toujours la forme globulaire, ni même une forme constante; ils présentent toutes les variétés possibles; il en est de petits ayant moins d'un centième de millimètre , et d'autres très-gros ayant plusieurs fois ce diamètre; ils sont peu transparents, d'une couleur un peu jaunâtre et comme granuleux, c'est-à-dire qu'ils semblent composés d'une multitude de petits grains liés entre eux
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OU renfermés clans une enveloppe transparente; trèssouvent il existe au centre ou dans tout autre point de ces petites niasses, un globule qui ne paraît être autre chose qu'un véritable globule laiteux emprisonné dans cette matière. Quelle est la nature de ces corps granuleux? je ne puis le dire absolument, mais je les crois formés de substance grasse et d'une matière muqueuse particulière; ils ne se dissolvent pas dans les alcalis, mais de même que les globules laiteux véritables, ils disparaissent dans l'étlier; après l'évaporation de cet agent, il reste sur le verre de petits bouquets d'aiguilles cristallines.
L'éther, eu dissolvant toutes les parties grasses du colostrum , laisse voir des globules muqueux existant dans ce fluide ; on ne les retrouve plus par la suite dans le lait de bonne nature.
Cet état du lait persiste presque sans changement jusqu'à la fin de la fièvre de lait; ensuite ce liquide s'éclaircit peu à peu; le nombre des corps étrangers que j'appellerai dorénavant corps granuleux y diminue chaque jour; les globules laiteux prennent une forme plus régulière, mieux déterminée ; ils deviennent d'une grosseur mieux proportionnée, sans avoir, à beaucoup près, le môme diamètre, mais il ne s'en trouve plus de démesurément gros à côté de très-petits; en même temps il s'opère un changement essentiel : ces globules, d'abord réunis en masse et liés entre eux d'une manière confuse par une matière visqueuse, se séparent, deviennent libres et roulent dans le liquide , tbut à fitit indépendants les uns des autres.
Toutes ces modifications s'opèrent en plus ou moins
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de temps, et je ne puis pas préciser absolument l'époque où elles sont arrivées à leur terme et où le lait a pris sa constitution définitive; tout ce que je puis dire, c'est que l'on retrouve encore quelquefois des traces de cet état primitif du lait plus de vingt jours après l'accouchement, chez de très-bonnes nourrices.
En résumé, voici, à quelques nuances près, la marche que suit le lait depuis l'accouchement jusqu'à ce qu'il ait atteint son état parfait chez une femme bien portante et bonne nourrice :
Le premier jour, colostrum jaunâtre, visqueux, deml-transparent-alcaiin; il se compose de globules laiteux, la plupart agglomérés, très-disproportionnés entre eux pour la grosseur, mêlés de corps granuleux nombreux de forme variée et de gouttes oléagineuses {f^ë- l^)'-> ce liquide, traité par l'ammoniaque, se prend tout entier en une masse visqueuse et filante.
Le troisième jour ( la fièvre de lait n'est pas encore venue) l'enfanta déjà tété plusieurs fois ; les seiiis commencent à se gonfler, le lait est jaune, il présente à peu près les mêmes caractères que le premier jour, sauf qu'il contient déjà moins de corps granuleux
Le sixième jour ( la fièvre a été très-faible, il y a eu à peine un peu de sécheresse à la langue et de moiteur à la peau; l'état de la mère et de l'enfant est excellent; les seins sont gonflés et l'enfant telte sans difficulté; il faut une certaine pression pour faire sortir le lait } , ce liquide est très-jaune et bleuit fortement le papier rouge de tournesol ; les globules laiteux sont généralement gros, mais mieux proportionnes entre eux; il
existe encore un certain nombre de gouttes oléagineuses, mais ou ne voit pas cette espèce de poussière de très-petits globules que l'on remarque dans certains laits pauvres. Les masses de globules agglomérés n'ont pas disparu, mais les corps granuleux deviennent assez rares; du reste, les globules laiteux sont nombreux et
serrés {fig: J'] )-
Le septième jour, la couleur du lait est toujours trèsjaune et la consistance assez grande; on voit encore quelques gros globules huileux, mais le plus grand nombre est bien net, bien circonscrit et bien proportionné; les masses agglomérées disparaissent peu à peu et les corps granuleux deviennent très-rares.
Le dixième jour, le lait est abondant, les seins sont très-gonflés et très-durs ; le lait est assez épais , légèrement jaunâtre ; il présente au microscope des globules très-nombreux , très-serrés , dont quelques-uns sont très-gros et n'ont pas moins de 2 à 3 centièmes de millimètre en diamètre; mais le plus grand nombre sont d'une moyenne grosseur et n'ont pas plus de j^ô ^ Ton millimètre; il y en a de beaucoup plus petits, mais ils sont peu nombreux relativement aux autres; il existe encore quelques petites agglomérations et quelques corps granuleux très-rares. Je ne trouve pas de différence notable entre le lait du sein qui vient d'être tété et celui du sein que l'enfant n'a pas pris depuis plusieurs heures, si ce n'est que celui-ci est plus clair et moins riche en globules.
Le quinzième jour, le lait est d'un beau blanc mat, avec une très-légère teinte de jaune; ou aperçoit de temps en temps un corps granuleux et quelques petites
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agglomérations; l'aininoniaque lui communique encore un peu de viscosité; enfin, le vingt-quatrième jour le lait est tout à fait blanc , riche en globules et ne contient plus aucun corps étranger {fig. 69); il reste tout à fait limpide quand on le mêle avec l'ammoniaque. Depuis cette époque le lait n'a plus présenté aucun caractère particulier, et il a paru avoir acquis toutes ses qualités normales ; l'allaitement s'est fait sans aucun accident, l'enfant s'est bien élevé; il approche maintenant de l'époque du sevrage et paraît dans le meilleur état possible. Je ne puis affirmer que les choses se passent toujours absolument ainsi, et que cette marche soit constante et régulière; il peut sans doute arriver que les éléments du coiostrum disparaissent un peu plus tôt ou un peu plus tard, que le lait acquière plus rapidement ou plus lentement ses propriétés définitives ; mais les différences ne sont pas très-grandes dans l'état ordinaire, et l'on peut considérer les modifications que je viens de décrire comme étant généralement celles que subit successivement le lait.
Il serait inutile de rapporter d'autres observations du même genre, puisque le coiostrum , à part quelques nuances, offre chez toutes les femmes le caractère que je viens d'indiquer : ainsi donc le lait est en grande partie formé de coiostrum pendant les premiers joints qui suivent l'accouchement, et jusqu'à la fin de la fièvre de lait; ce fluide s'épure ensuite peu à peu; mais l'on retrouve encore des traces de sa composition primitive jusque vers la fin du premier mois; ces traces vont en s'affaiblissant chaque jour, de manière à être fort peu sensibles au bout de la première quinzaine. Telle est
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la règle générale; nou&, verrons plus loin les exceptions.
Nous venons de voir que le lait pur et parfait, traité à froid par l'ammoniaque concentrée, reste limpide et ne contracte aucune viscosité, tandis que le colostrum traité de la même manière devient glaireux et filant et se prend même en une masse que l'on ne peut que difficilement séparer en plusieurs parties, à cause de sa ténacité. Ce caractère est commun au colostrum et h la matière purulente ; l'opération se fait très-bien sur une petite quantité de ce fluide, recueillie dans un verre de montre où l'on verse quelques goultes d'alcali; il faut avoir soin d'opérer exactement le mélange à l'aide d'une baguette de verre.
Quanta la réaction chimique du colostrum, elle est ordinairement alcaline comme celle du lait lui-môme,
RAPPOUT ENTRE LA SÉCRÉTION DO COLOSTRUM ET LA SÉCRÉTION LACTÉE APRÈS L'ACCOUGHEMENT.
Existe~t-il une relation entre les caractères du colostrum avant l'accouchement et les propriétés du lait parvenu à son état de perfection après l'accouchement? En d'autres termes, peut-on reconnaître d'avance si une femme aura du lait en suffisante quantité pour nourrir son enfant, et si ce lait possédera les qualités essentielles à l'allaitement?
Cette question , qui se présente souvent dans le monde, intéresse la pratique et la physiologie des sécrétions; les notions que l'on possède sur ce sujet se réduisent à peu près à savoir que la quantité du lait
CODIIS DE MICROSCOPIE.
accumulé dans les mamelles pendant la grossesse est un indice de son abondance après l'accouchement; les nouvelles recherches dont je vais me borner à mentionner les résultats principaux, permettent d'aller beaucoup plus loin et d'établir des règles précises; ainsi je puis poser le principe suivant : «La sécrétion de la glande mammaire est, après l'accouchement, dans un rapport constant avec l'état qu'elle présente pendant la gestation, de telle sorte qu'il est possible de prévoir, par l'observation de ses caractères pendant le dernier mois de la grossesse, ce qu'elle sera lorsqu'elle aura acquis toute son activité après le part. »
Cette loi est tellement générale qu'elle souffre à peine deux ou trois exceptions dans soixante observations prises chez des femmes dans toutes les conditions d'âge, de tempérament, etc.
Les femmes enceintes, considérées sous le rapport de la sécrétion du colostrum , pendant le dernier mois de la gestation , se partagent en trois classes :
r. Celles chez lesquelles cette sécrétion est pour ainsi dire nulle, et dont il est impossible d'obtenir par une pression convenablement exercée, plus d'une goutte ou d'une demi-goutte d'un liquide présentant à peine au microscope quelques rares globules laiteux nageant avec des corps granuleux dans un liquide trouble ou visqueux ;
2°. Celles dont la sécrétion est plus abondante, et chez lesquelles on peut recueillir assez facilement un quart ou un demi-verre de montre d'un colostrum assez clair, offrant au microscope les caractères sui-
vants : globules laileux rares et d'un volume moyen , ou assez nombreux, mais très-petits, tels par exemple que le plus grand nombre d'entre eux ne dépasse pas millimètre en diamètre ; ces globules souvent mal formés nagent dans un liquide peu dense; ils sont mélangés d'un certain nombre de corps granuleux et quelquefois, on trouve en même temps des globules muqueux;
3°. La troisième classe comprend les femmes cbez lesquelles la sécrétion de la glande mammaire est non-seulement abondante, mais où elle est surtout riche en globules laiteux d'une bonne grosseur, ayant pour la plupart environ ^ , ^ ou même plus en diamètre; ils sont bien formés et presque aussi réguliers que dans le lait arrivé à son état de perfection ; le colostrum, en outre, présente dans ce cas des corps granuleux en plus ou moins grand nombre , et aucune autre substance n'en trouble sensiblement la transparence et la netteté. •
Telles sont , autant que le permet la description d'une semblable substance, les trois principales variétés de colostrum que l'on rencontre chez les femmes enceintes pendant le dernier mois de la gestation; ainsi en résumé :
^i". Sécrétion presque nulle et liquide visqueux contenant à peine quelques globules laiteux mêlés de corps granuleux rares;
2°. Colostrum plus ou moins abondant, mais pauvre en globules laiteux qui sont petits, mal formés et souvent entremêlés, outre les corps granuleux, de globules muqueux;
3°. Enfin , colostrum riche en globules laiteux ré-i-
COUHS DE MICROSCOPIE.
giiliers, el d'une bonne grosseur, et n'étant mélangés (l'aucune autre substance que tics corps granuleux particuliers au coloslruni.
Voici maintenant les indications que l'on peut tirer de ces divers états de la sécrétion lactée vers les derniers temps de la gestation.
1". Le premier état appartient aux femmes cbez lesquelles la sécrétion du lait est pour ainsi dire nulle après l'accouchement, ou bien chez lesquelles elle ne produit qu'un liquide séreux, pauvre en éléments nutritifs et incapable de suffire à l'allaitement d'un enfant.
2\ Chez les femmes de la deuxième catégorie, le lait après l'accouchement peut être en petite quantité ou très-abondant; mais il est toujours pauvre et séreux.
3°. Enfin le colostrum riche en globules laiteux et pur de toute substance étrangère à la composition du lait autre que les corps granuleux , indique toujours un lait également riche, abondant et de bonne qualité.
Maintenant que doit-on penser de la valeur de certaines conditions telles que celles de l'âge, de la couleur des cheveux et de la peau, de l'état et de la forme des seins et des mamelons, des sensations que les femmes éprouvent pendant la grossesse, de l'influence des lieux que l'on habite, etc., pour apprécier les qualités des nourrices?
Voici ce que m'a appris le relevé de plus de quatre cents observations recueillies dans le but d'étudier ces différentes questions.
Relativement à l'influence des localités, ce que l'on peut dire de plus positif, c'est que les pays qui fournis-
sent les meilleures nourrices, ou plutôt où la mortalité des enfants que l'on y envoie est la moins considérable, sont ceux où il y a le plus d'aisance et où les paysans possèdent des bestiaux et surtout des vaches ; ainsi la Normandie est placée au premier rang, sous ce rapport, dans les tableaux de l'administration dont j'ai eu communication.
Ce résultat se conçoit facilement puisqu'il s'agit de nourritures faites à la campagne, et qu'à défaut du lait dé la nourrice, l'enfant peut profiter d'un bon lait de vache.
Pour ce qui est de l'âge, il est nécessaire de distinguer les femmes de Paris de celles de la campagne ; le résultat est en effet bien différent et l'on ne doit pas s'en étonner; car la misère et les vices produisent des effets plus fâcheux au sein des grandes villes que dans les campagnes, et ces effets sont plus sensibles sur la santé dans l'âge mûr que dans la jeunesse; aussi trouvet-on difficilement une bonne nourrice après trente ans parmi les femmes du peuple de Paris , tandis que pour celles de la campagne , la différence s'est plutôt montrée en faveur des femmes au-dessus de cet âae.
Pour la couleur de la peau et des cheveux, le résultat auquel je suis arrivé ne justifie nullement le préjugé populaire généralement répandu à l'avantage des brunes ; sur plus de quatre cents nourrices, je n'ai trouvé aucune différence sensible en faveur des brunes sur les femmes blondes ou sur celles de nuance châtain; mais sur neuf femmes rousses, cinq seulement m'ont présenté les qualités convenables.
COURS DE MICUOSCOPIE.