‹ Cours de morale à l'usage des écoles laïquesChapitre 11 sur 44 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DE l'ordre moral

De la signification du mot ordre; application aux séries naturelles.— L'ordre ou la série est une collection de termes réunis par la même raison. — La raison de l'ordre moral, c'est la personnalité» — La personne morale trouve en elle-même sa fin qui est la justice ; elle se propose cette fin avec conscience, et la réalise volontairement. — La chose par opposition à la personne est subordonnée ; elle trouve sa fin dans les lois qui Tenveloppent et la dépassent^ et y marche d'une manière aveugle. — Dans l'ordre moral, la valeur de l'individu est absolue ; dans Tordre naturel, elle est relative. — L'humanité accumule les produits du travail et progresse dans l'ordre moral ; les espèces naturelles n'accumulent rien et ne progressent pas. — La loi des espèces naturelles est la concurrence pour la vie ; elles ne subsistent que par la destruction, et ne connaissent pas le bien et le mal. — Chez les êtres moraux, la justice remplace la force ; le respect de l'individu est la suprême loi. — * Les êtres moraux ne sont pas liés envers les espèces naturelles par les mêmes devoirs qui les rattachent les uns aux autres -, ils ne leur doivent qu'un respect subordonné à l'intérêt de leur propre personne. — L'ordre moral fondé sur la personne libre s'élève au-dessus de Tordre naturel conmie une nouvelle sphère de Texistence.

Nous avons terminé notre dernière leçon en disant que le droit inséparablement uni au devoir constitue

la personne, et que la personne se pose en face du reste de la nature comme la base d'un ordre nouveau, que nous avons appelé Voréb^e moral.

Qu'entendons-nous d*abord par ce mot ardre?

On vous a parlé déjà de la série ?

En étudiant la nature vous Favez vue divisée en groupes distincts, chacun de ces groupes possédant certains caractères propres qui le déterminent. Quel nom prennent ces groupes? — Le nom de série. — Très-bien. Citez-m*en quelques-uns t — Les éléments chimiques qui ont pour caractères communs Taffinité ou la propriété de se combiner les uns avec les autres et de former ainsi des corps nouveaux. — Les plantes et les animaux qui possèdent pour caractères propres, par opposition aux éléments chimiques, l'organisation et la vie. — * Panni les séries n'y en a-t-il pas de plus laides qui en comprennent de plus restreintes ? — Oui ; la série des éléments chimiques, par exemple, comprend les séries plus restreintes des acides, des oxides, des sels, etc. ; la série des êtres organisés comprend les plantes, et les animaux qui se distinguent des plantes par le mouvement propre, la sensibilité. — N'y a-t-il pas encore d'autres subdivisions parmi les plantes? Parmi les plantes, il y a les céréales, les textiles, les légumes, les ff uits, etc. — Parmi les animaux, il y a les mammifères, les oiseaux, les insectes, les poissons. — Tout cela est trè^bien. <-» Je n'insisterai pas en vous demandant en quoi consistent les caractères particuliers de chacune de ces séries, car nous ne faisons pas un cours d'histoire naturelle. Nous ajouterons seulement que la série est élastique, puisqu'elle peut se diviser et se subdiviser en nouvelles séries suivant que ses caractères propres sont plus ou moins généraux, et nous la définirons en disant que c'est wm eoUecHam fitres ou

de choses remis pa/r wi caractère commun. Les savants disent d'une manière plus abstraite qm c'est une collée^ tion de termes réunis par la même raison.

Or, les mots ordre et série dans la question qui nous occupe sont à peu près synonymes. Nous entendons par ordf*e moral une collection d*individus dont le caractère commun esl la personnalité. Toutes les personnes humaines, tous les êtres libres possédant des droits et des devoirs forment donc une série supérieure qui s'appelle Vordre moral.

Le caractère constituant de Tordre moral étant la personnalité, Tindividu qui revêt la dignité de personne y prend par opposition à la chose une immense valeur.

La personne partant de la liberté trouve en elle* même sa fin , qui est la justice , c'est-à-dire le droit respecté, le devoir accompli. Elle se propose cette fin avec conscience et la réalise volontairement.

La chose au contraire est subordonnée ; elle trouve sa fin dans les lois qui l'enveloppent et la dépassent, et elle y marche à l'aveugle.

La personne domine toutes les séries naturelles, et elle n'est dominée par aucune. L'homme n'occupe jamais dans ces séries une place intermédiaire : il est une tête. C'est à sa personne que toute hiérarchie aboutit. Avec lui naissent, dans le monde, des formes toutes spéciales d'activité : l'industrie , les arts , les sciences, la législation, produits de Tintelligence réfléchie et de la volonté libre. La personne voit s'ouvrir devant elle, dans chacune de ces directions, un horizon sans limite, tandis que la chose est bornée et n'occupe jamais qu'un point intermédiaire dans une hiérarchie. Chaque espèce naturelle présente la réali^

sation d'nn type qui, ébauché dans la vie infêrieofe, va en se développant et se complétant jusqu'à Thomme, mais sans l'atteindre jamais.

La personne étant souveraine, Tordre moral repose sur Pindividu, tandis que la chose étant subordonnée, l'individu dans Tordre naturel occupe une situation essentiellement secondaire. Aussi la loi de Tordre moral, la justice, se ramène au respect de Tindividu , tandis que la loi de Tordre naturel, la force, ne tient compte de Tindividu que dans la mesure de son utilité, et le sacrifie sans cesse à Tensemble.

Dans Tordre moral, la valeur de Tindividu est absolue, et tous les progrès de la civilisation tendent à la faire prévaloir. Dans Tordre naturel, elle est relative, et, si elle s'accroît dans les espèces à mesure que celles-ci s'élèvent, elle ne s'y développe pas par le fait du temps. Nulle part en effet nous ne voyons se manifester dans les espèces inférieures une société consciente et réfléchie. Les animaux et les plantes ^suivent sans s'en rendre compte le courant des lois qui les emportent. Vivant pour l'heure présente, ils se contentent de satisfaire au jour le jour Tinstinct de conservation sans accumuler pour les générations futures ni les produits du travail, ni les fruits de l'expérience. Aussi le progrès n'existe pas pour eux ; non-seulement ils n'ont pas de science, mais ils n'ont pas d'histoire. Prenex un cheval, par exemple, du temps de Périclès, un autre chez les Gaulois ou les Germains barbares, et un autre de no& jours, vous ne trouverex entre eux d'autres différences que celles qui leur viendront des hommes : ils ne modifient et ne transmettent rien. La nature est impuissante à se perfectionner d'elle-même. Dès que la main de l'homme Ta abandonnée, la confusion et la ; sauvagerie s'en emparent, et les espèces mêmes perdent

en délica^tesse et en raflSnement ce qu'elles gagnent en vigueur.

En efifet, considérons le spectacle que nous présente la nature, non de l'œil du peintre et du poète, mais de l'œil du naturaliste et du savant, et qu'y trouveronsnous ? Ces prés verdoyants et fleuiis, ces moissons jaunies, ces collines ombrageuses qui nous paraissent si pleines d'harmonie, sont des champs de carnage ; les flots bleus et limpides, qui se jouent au soleil ou se dérobent à l'ombre, recèlent des cruautés innombrables, et cette atmosphère, même transparente, nous cache dans sa lumière des meurtres et des perfidies que nous ne parviendrons jamais à compter... N'est-ce pas là, mes enfants, ce que l'histoire naturelle nous montre ? Ne pourriez-vous m*en citer quelques exemples ? — A vous, Madeleine. — Connaissez-vous parmi les plantes des espèces envahissantes qui absorbent la vie pour elles-mêmes et répandent autour d'elles la destruction? — Les marronniers, dites-vous, les acacias, les pins. — En effet, vous essaierez vainement d'entourer ces arbres de gazon ou de fleurs. Leurs racines robustes absorbent tous les sucs nourriciers de la terre, et, à une grande distance du tronc, vous ne verrez pousser qu'un peu de mousse» — Hortense me parle des coquelicots et des bluets si charmants à voir dans les blés, mais qui sont la terreur de ceux qui sèment et récoltent la moisson. Et chez les animaux, la guerre n'est-elie pas aussi en permanence? Qu'en pensez vous, Charlotte ? — Oui, c'est votre avis. — Les oiseaux , ditesvous, se nourrissent, pour la plupart, de poissons, d'insectes, et même d'autres oiseaux. Citez-m'en quelques-uns. — Les rapaces, surnommés meamc de pr<ne; les aigles, les vautours, les faucons, etc. Ils sont même confoimés pour la guerre; leurs becs e

— tôt —

lears serres représentent de véritables armes de combat. — D'autres, de^ formes plus délicates, tels que Thirondélie et le rossignol chantés par les poètes, viveat, comme les premiers» du fruit de la rapine. Parmi les poissons, c*est pis encore. Leur avidité n'est comparable qu'à la promptitude avec laquelle ils se reproduisent; et, comme ils avalent sans mâcher, ce sont des milliers et des millions d'individus qui disparaissent à chaque instant dévorés par d'autres. Enfin, partout où s*étrâdeat nos investigations, nous trouvons la même lutte sans tefos ni trêve et surtout sans pitié, La terre, les eaux, les airs en sont pleins. Et pourtant la morale reste muette; et si, en lace de telles scènes, parfois notre s^sibilité s'émeut, notre conscience pourtant ne saurait condamner* Le b*en et le mal moral, en effet, n^existent pas dans la nature, car la nature ne connatt pas la liberté. La nécessité est toute sa loi, et la vie ne s'y perpétue que par des attentats incessants contre la vie.

Ausait les êtres moraux ne sont-ils pas liés envers la nature inférieure par les mêmes devoirs qui les attachent les uns aux autres.

Pensei-vous, par exemple, que l'homme soit coupable quand il fitit servir la nature à son bien , à ses plaisirs ou à son intérêt 7 quand il cultive des fleurs ou des fruits à son usage? quand il dompte un cheval pour le réduire à l'état de coursier ? quand il attelle un bœuf à la charrue ou se nourrit de sa chair ? bien mieux quand il soumet les animaux à toute sorte de tortures et sacrifie leur vie aux progrès de la science 7 Un savant est-il coupable qjaand il porte le fer sur un être encore vivant pour saisir dans sa chair émue les secrets qu'il poursuit t «^ Vous me répondes que oon. Comment cela se fait-il T — Parce que dans les animaux aucun droit

ne limite le nôtre. — Yous-mèmes, mes enfants, quand yoos vous promenez dans la campagne, êtes vous ooupables de oueillir des fleurs au risque de les foire mourir im peu p!os vite ? étes-vous coupables de tresser des couronnes, de foire des bouquets ou de pécher des écrevisses dans le ruisseau? et le soir en rentrant de les plonger dans l'eau bouillante pour les foire servir au repas de fomiHe? Non, vous vous croyez dans votre drovt, toujours par la même raison. — Hais si au lieu d'arranger des bouquets pour orner la chambre de votre mère, au lieu de pécher des écrevisses pour les manger, vous vous plaisiez à détruire les fleurs en les foulant à vos pieds, ou à foire souffrir les animaux pour le plaisir cruel d*entendre leurs plaintes et de voir leurs contorsions, pensez-vous également que vous ne seriez pas coupables ? — Non, vous ne le pensez plus. Et pourquoi encore ? C'est que si nous ne devons pas aux animaux et aux plantes cette égalité du respect qui est l'expression de Tordre moral, nous leur devons cependant un respect relatif. Nous devons respecter en eux k lien qui, malgré leur infériorité dans l'échelle des êtres, les rattache à nous, et nous devons les respecter encore comme étant des objets de notre possession, rentrant, à œ titre, dans notre personnalité.

Nous nous résumerons donc en disant que Tordre naturel est fondé sur la force. LMndividu y disparaît dafus Tespèccy et trouve dans Tespèœ sa fin.

Mais si, de Tordre naturel, nous reportons nos yeux vers Tordre moral tel que nous Tavons conçu et tel que rtous aspirons à le réaliser, nous nous sentons dans un autre monde. Ici, ta justice a remplacé la force ; le respect de l'individu est la suprême loi et ne souffre aucune infraction. Bhamms est so/cri à V homme t Vous

Tavez reconnu, mes enrants ; votre conscience Ta proclamé avant toute recherche, avant toute analyse. Quand Thistoire nous raconte les sacrifices humains que les peuplades primitives faisaient à leurs divinités farouches ; quand elle nous parle d'Iphygénie en Au* lide, et nous montre les troupes frémissantes demandant à grands cris le sang de la jeune vierge qui doit consacrer leurs victoires sur les ruines de Troie ; quand nous voyons encore les anciens enchaîner des vaincus à leurs chars de triomphe, ou faire enivrer des esclaves devant leurs enfants pour inspirer à ceux-ci Thorreur de rivrognerie ; quand nous lisons dans nos propres annales que certains hommes à la cour des rois y servaient de bouffons, notre conscience se soulève d'une indignation légitime. Et pourquoi? Parce que la loi morale est violée. L*homme est ici traité comme la chose ; il est réduit à Tétat d'instrument servile, et ce qui nous paraît bien dans la nature nous révolte dans l'humanité.

Suivons la marche de l'histoire, et nous trouverons que les progrès de notre race se rattachent au développement de ce principe. L'ordre moral, absorbé i l'origine dans l'ordre naturel, se dégage de plus en plus à chaque siècle, et de plus en plus la conscience du genre humain s*éclaire.

Jamais les lois et les mœurs n'ont manifesté autant de justice et d'égalité qu'aujourd'hui. L'esclavage est détruit parmi les nations civilisées, le respect de la vie et de la liberté individuelle, l'égalité civile sont inscrits dans presque tous les codes; les procédés de la guerre sont adoucis, humanisés en quelque sorte. Et pourtant, malgré ces progrès, combien nous sommes loin encore du but que la morale poursuit. Je ne vou:» parlerai pas même des rapports généraux entre les

peuples et des actes des gouvernements; mais, dans la vie privée, que d'infractions à ce respect de l'individu qui doit être notre règle 1

Toutes les fois que nous profitons d'une situation qui nous donne de 1 ascendant sur nos semblables pour méconnaître en eux la dignité de l'être libre, nous sommes coupables comme les maîtres envers leurs esclaves ou les rois envers leurs bouffons. Un chef d'industrie, par exemple, qui ferait travailler ses ouvriers de manière à compromettre leur existence, qui exploiterait des enfants sans leur laisser le temps nécessaire pour s'instruire, une maîtresse de maison qui traiterait ses domestiques avec mépris, ou ne ménagerait pas leur santé dans la tàcbe qu'elle leur assigne, seraient, coupables de la même façon. Il n'y a pas encore très-longtemps, quand on exposait en public les hommes condamnés à des peines infamantes, la société elle-même commettait un manque de respect envers l'humanité, et elle donnait un mauvais exemple. La société, en effet, a le droit de punir, parce qu'elle a le droit de se défendre, mais elle n'a pas celui d'insulter. Un homme reste toujours un homme, même au milieu des plus grandes fautes, et nous devons respecter encore dans le criminel la dignité même qu'il a méconnue.

Nous conclurons donc en disant que Tordre moral s'élève au-dessus de l'ordre naturel comme une nouvelle sphère de l'existence.

L'ordre naturel est gouverné par la force, et l'individu y disparaît dans l'espèce.

L'ordre moral est fondé sur la liberté ou sur la personne libre; il est gouverné par la justice, et le respect de Tindividu en est la loi suprême.

Nous verrons, en poursuivant cette étude, comment cette loi établit entre les hommes une égalité supérieure

i toutes les inégalités secondaires qui dérif eut soit de la nature, soit de la société.

QUBSnONKAIBE DU CHAPITRE VU

D. Commeiit aTOOs-nous terminé notre dernière leçon t »- R. En disanU que le droit inséiiarableniait wd an devoir oonatitaait la personne, base de l'ordre moral. — I). Qu'entend-on par ce mol ordr«? — R. Le mot ordre est à peu près synonyme de celai de série employé fréquemment en histoire naturelle. — D. Qa'entend-on &k histoire naturelle par le mot de s^rte ? — R. On entend par ce mot une collection d'êtres on de choses réonb par un caractèare commun. — D. Gitei quelques séries. <— R. Les élànents chimiques qui ont pour caractère commun raffinité, les plantes qui ont pour caractère commun l'organisation j les animaux, le mouTement propre, etc. — D. La série est-elle fixe ? — R. Non, elle est élastique ; elle est plus ou moins générale, et ^e peut ainsi comprendre des séries plus restrdMtes. — D. Gilet quelques cas. — R. La grande série des éléments chimiques contient les séries plus reatreintes des addes, des mydes, des sels^ etc. ; la grande série des plantes contient les séries plus restreintes des céréales, des textiles, des légumes, des fruits, etc. ; la grande série des animaux comprend les séries plus restreintes des quadrupèdes; des oiseaux, des insectes, des poissons, etc. — D. Et si nous analysions les caractères de ces dernières séries, que trouTerions-nons ? — R. Nous trouverions d'autres séries plus restreintes encore qui en comprendraient de nouTelies dont les caractères seraient encore plus spéciaux. — D. Gomment les savants défiidssent-ils la série T — R. lis disent que c'est une collection de termes réunis par la même raison. -• D. Puisque les mots arér9 et 9àn$ ont à peu près le même sens, quel est le caractère commun qui constitue l'ordre moral ? — R. La personnalité.

Dans l'orâre moral , toas les IndiTidus sont des penonnes. — D. Qu'est-ce qui constitue la personne ? — R. La liberté, la souveraineté de soi-même, le droit uni à l'obligation. — D. Que constitue l'ensemble des personnes ? — R. Il constitue Tordre moral qui s'appose à l'ordre naturel comme la personne à la chose. — B. Comment la personne trouve-t-elle sa fin ? — R. La personne partant de la liberté trouTC en elle-même sa fin qui est la justice, c'est-à-dire le droit respecté, le devoir accompli ; elle se propose cette fin avec con- «ci»ce, et la réalise yolontairement. — D. La diose ne ttonve donc pas sa fin en elle-même ? — R. La chose étant subordonnée, trouTe sa fin dans les lois qui Tenveloppent et la dépassent. — D. Y marchet^elle avec conscience ? — R. En aucune manière ; elle y marche à l'aveugle sous la conduite de l'instinct. — D, Les espèces Inférieures nous présentent-elles des sociétés conscientes et réflédiies ? ->- R. Nullement ; les animaux obéissent à l'insthiet de conservation immédiate, sans songer à accumuler pour les générations futures ni les produits du travail, ni les fruits de Texpérience. — D. Ont-ils des sciences, unA histoire ? — R. Non, ils n'amassent et ne transmettent rien. — D. Quelle place la personne occupe-t-elie parmi les séries naturelles ? -^ R. Elle n'est point un anneau Intennédiaire, elle est une tête ; c'est à elle que les hiérarchies aboutissent.

— D. Et que voit-on avec la personne commencer dans le monde ? •-> R. Une nouvelle sphère d'activité entièrement différente de ceUes nh se meut le reste de la nature. — D. Gitei quelques-vns de ses éléments. — R. Les arts, les sciences, l'industrie, l'histoire, la législation, qui sont les produits de rintdligaice réfléchie et de la ^volonté libre. — D. Quel est le caractère général de cette nouvelle sphère d'activité ? — R. C'est d'ouvrir devant l'homme dans chacune de ses brandies un horiton sans limite. — D. Quelle est la place de la chose dans les séries naturelles t Occupe-t-elle une tête comme la personne ? ^- R. Non, elle occupe toujours au contraire vol pofakt transitoire dans la hiérarchie. — D. Que poursuit chaque espèce naturelle? «^R. La réalisaUon d'un type qui, ébauché dans la vie inférieure , ya en se développant et en se complétant jusqu'à l'homme. — D. Chaque espèce est donc toujours dominée par une espèce supérieure? — R. Sans doute, l'homme étant seul tète de série. ^D. Sur quoi repose l'ordre moral ? — R. La personne étant souveraine, Tordre moral repose sur Tindividu ; sa loi est la justice.

— D. Quelle est la loi de Tordre naturel ? — R. La force qui ne tient compte de l'individu que dans la mesure de son utilité et le sacrifie sans cesse à l'ensemble. — D. Quel est donc le point de

sêpantioB Infirtnchissable entre l'ordre moral et Tordre naturel ? — R. La Talenr de Tindivida. Dans Tordre moral cette valeur est absolue, et tous les progrès de la ciyilisation tendent à la laire prévaloir ; dans Tordre naturel, elle s'accroh à mesure que les espèces s'élèTent, mais elle reste toujours subordonnée et ne se développe pas par le foit du temps. — D. La nature ne progresse donc pas d'elle-même ? — R. Nullement ; dès que la main de l'homme Ta abandonnée, la confusion et la sauvagerie s'en emparent en mahres» et les espèces mêmes perdent en délicatesse et en raffinement ce qu'elles gagnent en force. — D. Quelle est la loi qui gouverne sans partage les rapports des espèces ? — R. La loi de la guerre ; la vie même ne se perpétue dans la nature que par des attentats inces)> sants contre la vie. Les espèces ne se développent qu'aux dépens d'autres espèces. — D. Cites quelques exemples. — R. Les marronniers, les acacias» les pins, détruisent tontes les herbes qui tentent de cndtre à leurs pieds. Les animaux de toutes sortes, les quadm> pèdes, les oiseaux, les poissons se dévorent les uns les autres. — D. Partout où s'étendent nos investigations, trouvons-nous la même lutte ? — R. Noua trouvons U même lutte partout sans repos, sans trêve et sans pitié. — D. Ces attentats sont-ils coupables? — R. Non, car la nature ne connaissant pas la liberté ne connah pas la morale. — D. Les êtres moraux sont-ils liés envers la nature par les mêmes devoirs qui les rattachent les uns aux autres ? — R. Non, ils n'ont de devoirs d'égalité qu'envers leurs semblables, et ils peuvent sans scrupule faire servir les êtres et les objets de la nature à leur plaisir ou à leur intérêt, — D. N'ont-ils aucun devoir env»s ces êtres ? — R. Ils ont des devoirs indirects : celui, par exemple, de respecter le lien qui les unit à eux dans une sphère inférieure, et de se respecter eux-mêmes em. en disposant avec ordre et économie comme des objets de leur possession. — D. Les hommes ne doivent donc pas détruire les animaux et les plantes pour le plaisir de la destruction ? ~ R. Non. Ils ne le doivent pas. — D. Gomment résumerons-nous notre conception de Tordre naturel ? — R. En disant qu'il est dominé par l'instinct, et que la force aveugle qui dérive de Tinstinct est sa suprême loi. — D. Gomment résumerons-nous par opposition la nature de Tordre moral ? — R. En disant que dans Tordre moral U justice a remplacé la force, et que le respect de l'individu est la loi suprême qui ne souffre aucune Infraction. ~ D. Quelle est Tezpression souvent employée pour exprimer ce rapport ? — R. On dit que l'homme est sacré à l'homme. T- D. Et quand Thistoire nous montre des infractions à cette loi.

qu'éprouTons-nou&? — R. Notre conscience proteste avec indignation. — D. Citez quelques exemples. — R. Les sacrifices humains, l'usage des anciens de faire servir les vaincus au triomphe des vainqueurs, l'usage de faire enivrer des esclaves devant les enfants pour leur inspirer l'horreur de l'ivrognerie. — D. De tels faits existent-ils encore? — R. Ces faits n'existent plus, et si nous suivons les développements de l'histoire nous y trouverons un progrès constant à ce point de vue. L'ordre moral absorbé à Torlgine dans l'ordre naturel se dégage de plus en plus avec le temps ; de plus en plus la conscience du genre humain s'éclaire. — D. Les lois et les mœurs n'ont donc jamais manifesté autant de justice et d'égalité qu'aujourd'hui ? — R. Non, Jamais. — D. Citez-en quelques preuves. — R. i/esclavage est détruit parmi les nations civilisées ; le respect de la vie et de la liberté individuelle, l'égalité civile, sont inscrits dans la plupart des codes ; les usages de la guerre sont adoucis, humanisés en quelque sorte. — I). Ne reste-t-il pas cependant encore bien des abus ? — R. Oui, sans doute, nous avons encore beaucoup à faire ; nous avons à corriger bien d'autres infractions à la grande loi du respect. — D. Citez-en quelques-unes. - R. Un chef d'industrie qui fait travailler ses ouvriers de manière à compromettre leur existence, ou ne laisse pas aux enfants attachés à ses manufactures le temps nécessaire à leur instruction ; une maîtresse de maison qui ne ménage pas suffisamment ses domestiques dans la tâche qu'elle leur assigne ou qui les traite avec ha iteur. Enfin, dans la vie privée, toutes les fois que nous profitons d'une situation qui nous donne de l'ascendant sur nos semblables pour méconnaître en eux la dignité de Têtre libre, nous sommes coupables comme les maîtres envers leurs esclaves ou les rois envers leurs bouffons . — D. La société elle-même, il n'y a pas encore très-longtemps» quand elle ordonnait d'exposer les coupables en public, était-elle dans son droit? — R. Non-; car si la société a le droit de punir comme elle a le droit de se défendre, elle n'a pas celui d'insulter. — D. N'a-t-on jamais le droit d'insulter même un coupable ? — R. Non, un homme reste toujours un homme, même au milieu des plus grandes fautes, et nous devons respecter encore dans le criminel la dignité môme qu'il a méconnue.

— D. Comment conclurons -nous cette leçon ? — R. En disant que l'ordre moral s*élève au-dessus de l'ordre naturel comme une nouvelle sphère de Texistence. — D. Sur quoi est fondé l'ordre naturel ?

— R. L'ordre naturel est fondé sur l'instinct; il est gouverné par la force, et l'individu y disparait dans Tespèce. — D. Sur quoi est fondé l'ordre moral ? — R. L'ordre moral est fondé sur la liberté ou sur

la personne libre ; il est goaTemé par la justice» et le respect de rindîTidu en est la loi snpérieare. — D. Qa'est-ce qae cette loi établit entre les hommes ? — R. Une égalité sapérieore à toutes les égalités secondaires qui dérivent soit de la nature» soit de la société.

Page 1