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CHAPITRE VIII

DE l'Égalité

L'identité de la liberté, da detoir et du droit dans cbacim de nous, établit entre les hommes une égalité supérieure aux inégalités naturelles, mais ne les détruit fMs. ^ Certaines inégalités sont factices et rariables, d'autres sont conatanlQS et immuables, — Inégalités données par^ la nature. — Inégalités Tenant de la solidarité dans la famille ou entre les familles. Toutes sont dominées par Tégallté morale dont Texpression est la mutualité du respect. — Nous devons du respect à tons les hemmes, même à ceux qui en ont manqué pour euxHnéaea ; nous êù deions aux plus grands ooapables, aux criminels.

Nous tirons reconnu» mes en&nts» que le respect était la grande expression de la vie morale. Tous les êtres moraux, lous oeux qui ont des droits et des defoif s, sont liés par la mutualité du respect, qui exprime entre eux une égalité supérieure à toutes les inégalités naturelles, mais qui ne détruit pas celles-ci.

Il y a en effist dans le monde des inégalités factiees et variables, mais il y en a d'autres qui ont leur source dans la nature et qui sont indesiruotibles.

Tous les hommes naissent inégaox en beauté» en charme physique, en intelligence, en raison. Les uns ont des instincts violents et égoïstes, d'autres sont naturellement enclins à reconnaître la justice et à aimer leurs semblables, d*autres encore ont une volonté énergique et puissante, d'autres sont timides et

irrésolus Pensez-vous qu'on puisse supprimer ces

inégalités naturelles, ou établir entre elles une parfaite compensation? — Vous secouez la tète, et vous avez raison. — Sans doute, on peut beaucoup sur soi-même. On peut modifier, étendre, acquérir, créer en quelque manière des facultés qui manquent, mais il n'en reste pas moins que l'inégalité primitive dans la valeur des individus subsiste : c'est une loi constante de la nature qui régit les espèces inférieures aussi bien que l'humanité; elle est de tous les temps, de tous les lieux, elle est immuable : la déclarer injuste serait de la puérilité. Gomme nous n'en connaissons ni l'origine, ni la fin, nous ne pouvons pas la juger moralement par^ lant. Nous devons donc la subir, comme nous subissons toutes les lois de la nature. Nous devons en tirer les avantages qu'elle comporte, et en même temps foire prédominer de plus en plus dans l^s relations humaines l'égalité morale, qui est la suprême expression du développement de la conscience.

Toutefois, ces inégalités ont des conséquences nécessaires dans la vie sociale.

Nos avantages naturels entraînent d'autres avantages qui nous suivent partout, se manifestant de mille manières, et il n'y a aucun moyen de l'empêcher. Gomment empêcheT, par exemple, que la beauté et l'agrément de la personne n'attirent davantage que la laideur et la gaucherie? qu'une intelligenoe vive et ouverte à tout n'ait plus de moyens de succès qu'une

intelligence médiocre et paresseuse? qu'une volonté énergique et persévérante n'exerce une grande action sur les faits extérieurs? et qu'une volonté faible et incertaine n'en subisse presque passivement le contrecoup? C'est impossible, n'est -ce-pas; car ces nouvelles inégalités ne sont que les conséquences des premières. Partout, en effet, nous les trouvons liées. A l'école, dans cette classe même, n'y a*t-il pas entre vous des inégalités de ce genre, que rien ne peut effacer entièrement? Moi-même, qui ai pour fonction de feire régner ici la justice, je donne la meilleure note au meilleur devoir quand le meilleur devoir ne représente pas toujours la plus grande somme d'efforts... Ceci même me coûte quelquefois un peu... Cependant, le fait existant, il est aussi légitime de le reconnaître. Qu'en pensez-vous? Je ne vous demande pas de me citer des exemples : le sujet est trop délicat; mais je vou* drais savoir si vous me trouvez injuste, quand j'agis de la sorte? — Non, me répondez-vous, il faut bien classer les élèves d'après leur force. — Or, cette inégalité qui commence à s'imposer à vous dans le lieu te plus égalitaire du monde, vous suivra dans la vie avec des conséquences plus graves. Tel de vous qui se sera montré mieux doué, plus habile que tel outre, pourra tirer de sa supériorité de grands bénéfices; il pourra parvenir au premier rang, quand son compagnon tout aussi zélé, tout aussi travailleur restera loin en arrière... Trouverez- vous la chose injuste? — Vous hésitez à répondre. Il peut y avoir là sans doute quelque chose qui vous froisse, parce que vous ne connaissez pas la raison morale des inégalités naturelles. Mais du moment que vous les avez admises, au moins comme faits inévitables, vous devez en admettre les conséquences de la même façon.

11 y a des oonooars, par exemple, pour telle ou telle place, comme il y en a ici pour les devoirs et les leçons; le plus capable réussit, les autres échouent : est-ce injuste? Trottveriez-vous préférable de tirer la place au sort, et de la donner à celui qui serait incapable de la remplir? — Non, ce serait absurde. D'ailleurs le sort ne nous présenterait lui-même qu'une autre espèce d'injustice non moins flagrante, et ne résoudrait pas mieux la question.

Dans l'industrie; trouvei-YOUS injuste que l'esprit le plus pratique, le plus droit, le travailleur le plus persévérant arrivent à la fortune, tandis que non*$eulement le gaspilleur et le paresseux, mais le rêveur, rencontrent la ruine ? Est-ce injuste aussi que, dans les arts, le génie le plus original et le plus élevé occupe la première place, et que les imitateurs occupent la sec<mde? Non, vous admettez tout cela. Or, vous devez comprendre, mes en&nts, que l'ensemble de ces distinotions naturelles avec leurs conséquences crée une foule d'inégalités auxquelles viennent encore s'en lyouter d'autres : celles qui tiennent à la solidarité dans la fiimille.

Si votre père est un homme honorable et juste, s'il a conquis par scm caractèie Testime de ses concitoyens, vous ne pourrez empdcher que l'honneur qui se rattache à sa personne ne rayonne sur vous, et s'il vous laisse avec son nom une fortune noblement acquise, vous trouverez là une force dans la vie dont votre compagnon, peut-être tout aussi méritant, sera néaniAoins privé; si, au contraire, vos parents ont commis une action honteuse, s'ils ont subi, par exemple, une condamnalioii légale, bien que vous en soyiez parfaitement innocents, la honte en rejailliia inévitablement sur vous.

Avez^TOus connu quelques cas où la solidarité de famille nous accable de la plus lourde des chaînes? Ces cas ne sont pas rares.

Hortense a connu une jeune fille nommée Eugénie, qui était un modèle d'honnêteté et de bonne conduite. Elle se trouvait à la tète d*un atelier de lingerie dans un grand magasin^ et conduisait le travail avec beaucoup d'intelligence et d'exactitude. On était trës-conlent d'elle.

Malheureusement Eugénie avait une mère très-peu digne, et toutes deux vivaient ensemble.

Eugénie emportait chaque soir la clef de l'atelier où se trouvaient des objets de valeur, et elle ne la confiait à personne. Mais un joar qu'elle était malade, sa mère s'empara de cette clef, s'introduisit dans l'atelier en se présentant faussement de la part de sa fille, et commit un vol considérable. La chose fut aussitôt découverte, et la mère d'Eugénie arrêtée et condamnée à la prison. Bien que la jeune fille fût parfaitement innocente, et malgré même Taffection et l'estime de ses chefs, elle ne put garder sa place, car elle avait perdu toute autorité sur les ouvrières. Eugénie changea de pays , mais, comme elle était très-délicate de saf^té et qu'elle avait pris cet événement extrêmement à cœur, elle mourut peu de temps après de chagrin et de découragement.

Voilà, mes enfants, une destinée bien triste, et si nous avions connu la pauvre enfant, nous aurions tout fait pour la secourir et pour la consoler, non sans reconnaître toutefois qu'il y avait dans sa situation un malheur inévitable. Remarquez que ses chefs euxmêmes ont essayé de la garder et qu'ils ne l'ont pas pu en raison de ce fatal héritage. Yous-^mêmes, qui protestez, épouseriez-vous de sang-froid le fils ou la fille d'un affreux criminel^ vous allierez-vous vo-

lonUers k une Eaunille déshonorée f — Voilà que vons vous récriez maintenant. — C'était pourtant le cas d^Bugénie. Vous voyez bien que la solidarité dans la famille n*est point une chimère; c'est une réalité qui a des côtés salutaires et utiles comme elle en a de fu* nestes.

Or^ la solidarité entre les individus dans chaque famille s'augmente encore de la solidarité entre les familles appartenant à une même profession, à un même rang, à une même situation dans la vie.

Non-seulement votre fiimille est un appui pour vous, mais si elle vient à vous manquer les amis et alliés de votre famille peuvent tous protéger*

Ceux qui ont agi en commun avec votre père, qui ont collaboré à la même œuvre, qui ont défendu les mêmes opinions se considéreraient comme engagés d*honneur à ne pas abandonner un des siens dans la détresse, et cet appui serait pour vous un privilége.

Ainsi, cette seconde inégalité vient encore s'ajouter à la première, et Tinégalité s'accrott de Tinégalité d'une manière inévitable.

le vous ai montré jusqu'ici, mes enfants, des inégalités qui ont leur source dans la nature des choses, mais je n'ai point voulu dire qu'elles fussent les seules. Je pense au contraire qu'il y en a beaucoup d'autres purement factices, que le progrès moral doit s'attacher à détruire. Seulement ma Xkche n'est pas de vous les exposer.

Nous travaillons ici à nous réformer nous-mêmes , non à réformer la société, et si je vous ai montré des inégalités naturelles et sociales inévitables, c'est pour vous montrer en même temps comment l'égalité morale doit les dominer toutes. Elle doit les dominer par la

mutualité du respect qui s'impose à tous et d'une façon uniforme, constante et impérative.

Quelle que soit donc la distance qui nous sépare, ouvriers, employés, chefs, domestiques, maîtres, admi«nistrateurs, administrés, etc., nous nous devons tous les uns aux autres un respect égal, en tant que personnes humaines.

Et plus ce respect sera généralisé dans nos rapports, plus il sera réel, profond et sincère, plus aussi il y aura parmi nous de moralité, plus la sympathie hu« maine s'étendra.

Les séparations les plus blessantes, en effet, celles qui jettent dans le cœur des hommes le plus d'amertume, viennent presque toujours de l'orgueil : orgueil du rang, de la richesse, et orgueil du bien. Pourquoi, par exemple, y a-t-il si peu de gens qui sachent donner? C'est qu'on manque de ce sentiment du respect qui, au milieu des situations les plus disparates, élève toutes les âmes au même niveau.

Avez-vous vu parfois entrer chez les pauvres des personnes convaincues de leur supériorité ? Elles parlent lentement et de haut; elles rendent des décrets; elles prononcent des discours. Parfois même, elles citent leurs auteurs.... D*autres, de belles dames, y transportent leurs habitudes d'étourderie et de frivolité. Elles s'étonnent en entrant de trouver la porte si étroite et si basse et s*embarrassent dans leurs robes traînantes et leurs falbalas. Elles respirent des flacons d'odeurs, agitent des éventails élégants, et lorgnent chaque chose d'un air curieux en s'émerveillant qu'on puisse vivre dans des lieux pareils.

D'autres encore considèrent les pauvres comme une tspèee à party inventée pour exercer la vertu des riches. Celles-ci font, quand elles les visitent, une provision de

niiximes et d'opinions à leur usafue. U y a ono muiiàre de sentir, de comproadre, d*agir, qui leur convient spédalement. — Que nous ayons, nous, des maisons vastes et saines, de beaux enfants entourés de soins, que nous ayons la culture de Tesprit, les élégances de la vie, et même les joies d'une générosàé fiicile, nous sommes nés pour cela. Mais ces gei^s^ià^ c'est autre diose. Ils n'ont besoin ni de jouir, ni de s'élever, ni d'aspirer à sortir de la pauvreté et de Tignoiance, c'est leur éM.:. *— On consentira bien à entretenir cd iM; on leur donnera du travail et du pain, mais on exigera qu'ils soient contents et pleins de gratitude.

Et ces bioifaiteurs des pauvres, qui n'ont dans Tàme ni un Aan d*amour, ni un édair de justice, qui n'ont pu trouver une parole sympathique et émue pour des ffèr^ malheureux, sont surpris de n'exciter, par leur firoide et dédaigneuse aumftne, que l'ingratitude et Tir* ritation I

Abordes au contraire les pauvres avec ce profond sen« timent de l'égalité morale, qui fidt abstraction de toutes les disUnctiotts extérieures, et vous sera surpris de voir combien aisément les distances peuvent s'eAicer* N'apprètex pas votre langage, ne cherches rien de convenu, mais parles avec votre àme, et leur àme vous répondra. Est-ce qu'une mère n'est pas partout et ton* jours une mère? un enfiint, un enfiuDt? un homme, un homme? Parles donc des douleurs, des anxiétés, di s sollicitudes, des joies que nous connaissons tous; parles du travail, de l'épreuve, du devoir, du sacrifice, de la tendresse, non pas d'une manitee savante et en fiusant des théories, mais d'une manière simple et vraie , vivante en un mot , et vous verres alors les yeux briller, les fronts s'édaireir et la bienveillance rayonner autour de vous.

Be cette manière, vous donnerez à des frères igaty ranis et malheureux l'enseignement et le secours le plus efficace. Vos sermons, ils ne les auraient sans doute ni compris ni acceptés; vos conseils, ils auraient été probablement incapables de les suivre; mais en leur faisant sentir à travers toutes les séparations la parenté des âmes, en les relevant à leurs propres yeux, vous leur Inspirez le désir de se relever euxHOiémes, vous les initiez au sentiment de la dignité morale.

De même, en parlant à un coupable, n'oubliez jamais que vous parlez à «n homme. N*oublîez pas n<m plus que si le mal est absolu en lui-même, il est toujours relatif dans l'application. Les circonstances qui entourent l'acte en changent entièrement la valeur, et rien n'est plus difficile que d'évaluer exactement la culpabilité d'autrui. Songez, par exemple, aux fotalités de l'éducation ! Tel enfant est né sans famille, sans protecteurs, sans amis. La société l'a recueilli sur la voie

publique et lui a donné l'hospice pour foyer Là il

a grandi, souffireteux, dédaigné et infirme, portant comme une honte l'abandon de ses parents. Quand il est assez fort pour se suffire, on le livre à lui-même, et la voie laborieuse qui s'ouvre devant lui est triste,

dénudée et remplie d'écueuils Tel autre n'a reçu

parmi les siens que de mauvais conseils et de plus mauvais exemples; son père a subi pour vol une condamnation , sa mère a participé à la faute , sa grande sœur aussi s'est mal conduite. Us vivent seuls, en état de défiance ; les voisins les regardent avec un noélange de crainte et de mépris..... L'enfant grandit ainsi sans recevoir ni une influence saine, ni une idée juste, ni

une impression douce Si plus tard il agit mal, sera-

t-il coupable, comme vous le seriez à sa place, vous, mes enfants, qui avez tout pour bien faire?

Devant toute faute, si grave qu'elle soH, il faut sans doute condamner le Tait ; je ne vous conseillerai jamais le scepticisme moral» mais ne condamnes pas le coupable, Rappelez*vous aussi que la déraillance est humaine, que nul de nous n*est sans tache, et sachez répéter à l'occasion cette grande et immortelle parole de TBvangile : < Que celui de vous qui est sans péché lui jette la première pierre! j»

J'ai connu un jeune garçon, homme Gharles,qui s'était conduit envers un autre jeune garçon, nommé Jean, de la fiiçon la plus basse et la plus noire. Charles s'était introduit dans la confiance de Jean et avait profité de l'intimité de leur liaison pour l'accuser d'un vol qu'il avait commis lui-même. Jean resta d'abord écrasé sous le poids de l'accusation; mais bientôt tout se découvre» et les deux jeunes gens sont mis en face l'un de l'autre. La conduite de Charles avait été ignominieuse, celle de Jean loyale et pure. Pensez-vous pourtant que Jean ait le droit d'insulter Charles? Parlez librement, — Hortense ne l'admet pas. — Armand hésite. — Louis croit qu'à la place de Jean il dirait au moins quelque chose de très-désagréable à Charles.

Remarquez, mes enfimts, que j'ai parlé d'insultes, et ici je vais donner quelque satisfaction è Louis. Jean a certainement le droit de rappeler à Charles son amitié, sa confiance, et de lui reprocher l'abus qu'il en a fait. Avoz-vous présentes à l'esprit les paroles d'Auguste quand il a découvert les projets criminels de CinnaT C'est une des plus belles pages de Corneille, et je vous conseille de la relire. Auguste rappelle à Cinna ses bienfaits, mais ne l'insulte pas : ce serait au-dessous du personnage que le poète a voulu peindre.

L'insulte qui consiste à injurier le coupable ou à se porter sur sa personne à quelque violence, à le frapper,

à ,Iui jeter des pierres» de la boue, à Texposer en public, est indigne de ceux qui se respectent euxmêmes. — Etes-vous convaincu, Louis? — Oui, me dites-vous. — Et Armand, qui hésitait tout à Theure ? -— Armand aussi. — Pourriez-vous alors me citer, à votre tour, un ext^mple? — Charlotte a connu une femme très-misérable, qui avait volé du pain pour se nourrir. On la condamna à huit jours de prison, et quand elle revint seule dans sa mansarde ses voisins lui dirent des choses dures et injurieuses. La mère de Charlotte la prit sous sa protection, car elle lui connaissait des sentiments honnêtes, malgré sa défaillance; elle lui donna du travail, et, depuis, cette femme s'est très-bien conduite. — Vous voyez là, mes enfants, que le respect persistant malgré la faute doit non-seulement protéger le coupable, mais qu'il peut le relever. Ce sera le dernier mot de notre leçon d'aujourd*hui. L'égalité dans le respect est la véritable expression de la morale.

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