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CHAPITRE IX

DE L'autorité. — ÂUTORiTâ dans la famillb

L*aQtorité est une source d'Inégalités. — • Autorité dans la famille, autorité dans la fonetion. — L'autorité des parents est personnelle et générale ; elle se résume dans l'exercice temporaire du droit des enfants. — Elle a pour objet le bien de ceux sur qui elle s'exerce, non le bien de ceux qui Texercent. — L'amour filial n'est qu'une juste reconnaissance de la part des enfants; cette vertu a toujours été en honneur parmi les hommes. — Exemples. — L'autorité de la famille peut se transmettre aux professeurs ou instituteurs, et elle garde à l'école son caractère de désintéressement. — L'autorité de la famille ou de l'école n'est point arbitraire; elle a sa source dans la nature des choses et surrit moralement à sa durée légale. — Elle n'a rien de serrile ou d'abaissant ; la mutualité du respect, l'égalité morale y dominent la subordination des personnes.

L'égalité morale, avons -nous dit, doit dominer toutes les inégalités de la société et de la nature.

Or, un grand nombre d'inégalités se rattachent à un principe qu'on appelle le prinàpe d'autorité^ et je voudrais aujourd'hui faire avec vous l'analyse de cette

idée qui a bien souvent donné lieu à des méprises.

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Dans des temps tiooblés comme les nôtres, il arrive souvent que les passions s'emparent des idées les plus justes en en faisant des applications fiiusses, et parviennent ainsi à jeter dans les esprits de grandes confusions. C'est pourquoi il est bon, pendant que nous sommes entre nous, dans cette classe paisible, loin de toutes les agitations et sans autre parti-pris que celui de nous bien conduire, il est bon de nous éclairer mutuellement par une observation réfléchie, et de nous rendre compte delà véritable signification des termes que la passion se plaît à altérer.

Vous avez certainement entendu dire tantôt : que le principe d'autorité est la base de toutes les tyrannies , tantôt qu'il e$t le foAdonient de la morale et le salut de la société. — Examinons donc ce sijjet en lui*mëme pour apprécier la valeur de ces affirmations.

Nous commencerons par reconnaître qu'il y a deux sortes d'autorités bien distinctes :

1* L'autorité des parents, qui est générale et personnelle, mais temporaire ;

2^ L'autorité de la fonction, qui est spéciale, impersonnelle et ne dépasse pas les limites de la fonction même.

Nous rechercherons aujourd'hui en quoi consiste la première.

On peut caractériser l'autorité des parents en disant qu'elle est l'exercice indirect et temporaire du droit des enfants.

Le droit, il est vrai, est inaliénable ; mais la vie morale n'étant pas développée chez l'enfant, il peut bien posséder le droit : seulement il est incapable de le faire valoir.

Supposez qu*on prenne un enfiint au moment de sa naissance et qu'on le dépose sur la place publique en

lui distfnt : tu as tous les droits de rhiNHanité, tu es souverain, tu peux disposa librement de toi-même. Agis^onc comme tu l'entends et supporte la conséquence de tes actes : la vie t'appartient. .. Vous imâr ginez-vous ce qui arriverait ? Au lieu d'user de son droit, le souverain vous répondrait par des vagissements et des plaintes, confessant ainsi tout haut son impuissance. La nourrice alors interviendrait; elle re* lèverait Tenfant tout dépouillé, Tenvélopperait de langes, l'apaiserait par des caresses, et, l'approchant de son sein, vous montrerait, en se rendant maîtresse de cette embarrassante situation, la source de l'autorité première. La voilà, en effet, mesenfonts; elle réside, comme vous voyez, dans la nature des choses. L'enfant étant incapable d'exercer ses droits et de sufSre à ses besoins, les auteurs de sa naissance se trouvent naturellement désignés pour remplir ces fonctions à sa place, jusqu'à ce qu'il soit en état de tes remplir lui-même. Aux termes de la loi, les parents doivent nourrir, entretenir, élever leurs enfants. Ils veillent à tour éducation et les mettent à même de travailler plus tard utilement, de prendre dans la vie une place honorable et d'y jouer un rôle. Enfin, leur autorité est génénde et personnelle en ce sens qu'elle s'étend à tout, même à la personne de l'enfant, dont ils disposent dans une certaine mesure. Mais cette autorité est spécialement créée en faveur de celui sur qui elle s'exerce, non en faveur de celui qui l'exerce. La tutelle des parents n'a d'autre raison d'être que l'incapacité de l'enfont. Aussi, est-elle temporaire com&e cette incapacité même, et, le jour où elle cesse, les parents en doivent compte. La société, en suspendant pour Tenfant l'exercice di- Toci de son droit, ne cesse ni de le reconnaître ni de le défendre.

Ainsi» Tautorité de la fomille a pour objet le bien de l'enfant, son caractère, sa force, sa grandeur, sa noblesse, et elle est dominée par le respect mêlé à Tamour le plus profond et le plus tendre qui soit mis au cœur de l'homme.

J'en appelle à vous, mes enbnts; quand votre mère, tout petits, vous endormait au berceau et passait des nuits à calmer vos souffrances, à apaiser vos cris et vos larmes; quand elle prenait tant de soins pour écarter de vous les dangers et les maladies, pour vous fortifier, vous embellir; et ensuite, quand elle a veillé avec une délicatesse si tendre i l'éclosion de vos premières facultés, suivant d'un œil anxieux tous vos développements, vous a-t-elle traités comme un jouet dont on s'amuse, comme une chose dont on se sert, ou comme un être noble qui a sa fin en lui-même et à qui on se dévoue ! Et quand votre père au dehors travaillait pour vous ; quand il préparait votre avenir, faisant de son honneur et de ses intérêts les vôtres, ne vous considérait-il pas d'avance comme ses égaux ?

Cherchez parmi vous, autour de vous, et cherchez au loin dans l'histoire, partout cet amour vous apparaîtra avec le même caractère de désintéressement.

Lorsque Cornélie montre fièrement ses fils, en s'écriant : Voilà mes joyaux! rapporte-t*elle cette affection à elle-même? ou ne veut-elle pas dire : le connais un bien plus haut que toutes vos vanités puôriles ? Voilà ceux en qui mon àme repose, ceux qui seront la gloire et l'honneur de ma vie 1 — Et quand les mères Spartiates inspiraient à leurs fils l'amour de la patrie, quand elles leur enseignaient à sacrifier à cet amour la piété filiale, ne les traitaient-elles pas avec respect?

Écoutez Priam lorsqu'il va au camp des Grecs* de-

mander à Achille les restes inanimés de son fils Hector ! Regardez ce vieillard, ce père, ce roi I Peut-on imaginer une tendresse plus noble» une douleur plus simple et plus touchante ! « Il me restait un seul fils, dit-il, et tu Tas tué tandis qu'il combattait pour sa patrie. •• Aujourd'hui, je viens racheter son corps... Respecte les dieux, Achille, et prends pitié de moi au souvenir de ton père... Je suis plus à plaindre que lui, car je m'humilie devant celui qui a tué mon enfant! »

Écoutez encore dans des temps moins anciens les conseils de la reine Rlanche à saint Louis et ceux de sainte Monique à saint Augustin. Tous ces parents cherchent-ils dans leur autorité un avantage personnel ou se préoccupent* ils uniquement de la grandeur morale de leurs enfants ?

On a souvent dit que les grands hommes avaient eu des femmes distinguées pour mères , et on s*est plu à rattacher leur supériorité éclatante à la supériorité obscure de celles qui les avaient élevés. — Un tel rapport, sans doute, n'existe pas toujours. Mais le seul fait de le supposer montre la haute valeur morale que l'humanité attache au sentiment maternel.

Si donc, mes enfants, vous devez à vos parents, devenus vieux, une soumission, une déférence de langage, des égards qu'ils ne vous doivent pas, ce n'est que leur rendre, à un autre &ge et sous une autre forme, ce qu'ils ont fait pour vous dans votre jeunesse; et le cœur suflSrait à vous inspirer cette conduite si la conscience ne vous la dictait pas.

Remarquez aussi que la piété filiale a toujours été une des vertus les plus honorées parmi les hommes. Chez les peuples primitifs, elle est presque la seule, et combien elle contribue au développement de la morale ! Écoutez de quelle façon les premiers Grecs parlent

de leurs pères I Avec quel respect ils nous montrent ces tètes vénérées qui dominent dans les conseils de la nation aossi bien qu'au foyer domestique ! — Qui me dtera quelques traits de piété filiale pris dans l'antiquité? — Antigone, dites-vous. — En effet, on ne peut rien imaginer de plus noble et de plus doux que cette figure légendaire d'Aotigone conduisant à travers FAttique son père aveugle et proscrit, et le prot^ant de sa beauté, de sa vertu, de sa laiUesse. — Un autre trait relatif à la prise de Troie et que nous trouvons dans YÉnUde. Qui peut me le rappeler? — Bnée sauvant son père Anchise au milieu des ruines filmantes de la patrie. — C'est cela même. — Et vous rappelez-vous la noble lutte qui intervient lorsque le père refuse de s'éloigner? — « Quoi I s'écrie Énée, moi fuir et vous abandonner, mon père ! l'avez-vous pu croire un instant*. ? Ge serait un sacrilège... » Ancbise cède enfin à ses instances, et Énée, chai^^eant son père sur ses épaules, suivi de son épouse, de ses enCatuts et de ses serviteurs, s'éloigne de ces lieux maudits* — Gtez-moi un autre trait encore de l'histoire romaine. — Goriolan, c'e^t cela. — Nous voyons Goriolan, dans un mouvement d'orgueil et de colère, s'unir aux ennemis de sa patrie et tourner ses armes contre R(»ne. Sa valeur porte le succès au camp des Volsques; il est au moment de vaincre, et Rome env<Me auprès de lui plusieurs députations pour le supplier de renoncer à sa coupable entreprise. Il résiste à tout, lorsque vient à son tour sa mère Véturie. — Frappé de respect à sa vue, il s'incline et veut lui baiser les mains. Mais elle se retire de lui. — t Avant de répondre, dit-elle, il me faut savoir si je parle à mon fils ou i Tennemi de ma patrie. » — St Goriolan vaincu oéde à la voix de sa mère.

A une époque plus rapprochée de la nôtre, nous

trouTons le sentiment filial non moins révéré, et saint Augustin et saint Louis, dont nous avons déjà parié, sont eux-mêmes, à l'égard de leurs mères, des types accomplis.

Résumons^nous donc en disant que Tautorité de la famille , créée par la nature des choses, consacrée par la loi, ennoblie par le respect et la tendresse, est une des manifestations les plus importantes de Tordre moral.

Or, cette autorité peut être transmise par yos parents, et elle Test en efiét sans perdre aucun de ses caractères, à tous ceux qu'ils appellent à concourir aux soins de Totre éducation. Les mattres, les professeurs, les instituteurs l'exercent auprès de tous tour à tour, et l'école n'est qu'un autre foyer, un foyer plus large, plus studieux, à la discipline plus austère, oii les enfants de plusieurs familles sont réunis pour trayailler en commun.

Ici, par exemple, c'est moi qui exerce l'autorité du chef de fflonille; c'est moi qui détermine l'emploi de votre temps et qui suis l'arbitre de votre conduite; mais je n'use, je ne dois user de ce pouvoir qu'à votre profit, pour vous rendre meilleurs, plus éclairés, plus instruits. Dans les rapports que nous avons ensemble, je dois être préoccupée de vos intérêts à l'exclusion des miens; je dois travailler à votre développement aux dépens de mes goûts, de mon repos, quelquefois de mes forces, et quand je vous ai tout donné je me demande chaque jour si je vous donne assez.

Oh! je le sais, mes enfeints, votre conscience me rend un précieux témoignage, et ce que je dis ici n'est nullement pour me plaindre, mais seulement pour déterminer la nature de l'autorité scolaire qui, semblable à l'autorité de la famille, a votre bien exclusivement pour objet. En vous donnant, d'ailleurs, je reçois aussi

beaucoup de vous, et si le dévouement maternel et la piété filiale ont une haute valeur morale, le lien qui rattache le mattre à Télève et Télève au mattre est de même ordre. Ce lien est moins étroit que celui qu'on trouve dans la bmille, mais il n*est pas moins noble, et la société Ta consacré également.

A une autre époque dans les grandes écoles de Tantiquité et du moyen âge, le titre de Hscipk qui remplaçait celui A*élète avait une sorte de caractère religieux, et le dévouement pour le mattre pouvait sVxalter jusqu'à Thérolsme. De nos jours, et dans la sphère d*un enseignement plus humble, vous voyex encore sans cesse, entre le maître et les élèves, les marques du plus affectueux attachement. Je ne me suis jamais adressée vainement à votre cœur, mes enfonts; je sais ce que je puis en attendre, et je sens que cette affection a une grande part dans vos progrès, qui témoignent chaque jour du succès de mes efforts. Ainsi mon œuvre passe en vous, et vous la feres fructifier plus tard ; ma vie continuera dans la vôtre... Je puis donc reconnaître que, si renseignement est la plus épineuse, la plus ardue de toutes les tâches, il est la plus riche en compensation.

Telle est la nature de nos rapports; et, en terminant, je vais vous poser une grave question : n'oubliez pas que j'attends de vous uue réponse sérieuse et sincère, une vraie réponse de la conscience. — Dans la soumission de l^école ou la soumission de la famille, avexvous jamais rien trouvé de servit et d'abaissant? — Vous secouex la tète, et j'y comptais. Le lien qui nous rapproche, en effet, traduit de la bçon la plus saisissante la grande égalité qui, au milieu des distinctions secondaires, unit toutes les personnes morales? En vous commandant, nous vous respectons; en nous

obéissant, vous vous respectez vous-mêmes, et ce double respect élevé le commandement et l'obéissance au même niveau. Que, dans le fait, il y ait des abus à l'école et dans la maison paternelle, c'est toujours possible, car il y en a dans les meilleures choses. Les abus tiennent à l'imperfection des hommes, parfois à de faux systèmes. Travaillons donc à éclairer, à élever les mœurs en augmentant en chacun de nous le sentiment de la dignité personnelle, mais ne por-> tons point atteinte aux principes, qui ne sauraient périr.

L'autorité dans la famille est tellement fondée sur la nature et la raison, qu'elle survit à la durée que lui assigne la loi. L'époque n'est pas éloignée, mes enfants, où vous prendrez légalement la pleine possession de votre personne. Le jour où vous aurez vingt et un ans, la société vous restituera l'exercice de vos droits, jusqu'alors confiés à vos tuteurs. Vous pourrez librement quitter le toit paternel et fixer votre résidence ou il vous plaira. Vous pourrez contracter des engagements, vendre, acheter, par exemple, sous votre responsabilité; vous pourrez vous obliger vis-à-vis des autres, recevoir aussi leurs obligations et les faire valoir. Enfin, la loi n'établira aucune différence entre vos droits personnels et ceux de vos parents... Pensezvous pourtant qu'à dater de ce jour le lien entre eux et vous sera rompu ? que le passé tout entier s'effacera? Et pensez-vous aussi que, lorsque vous aurez quitté cette classe, vous deviendez pour moi des étrangers ? — Vous protestez, je le vois, et vous avez raison. Dans une famille ordonnée et unie, la majorité des enfants peut changer la situation sociale, elle ne change pas les rapports intimes; elle ne change ni la forme du respect, ni les marques de la tendresse, et, dans les

âmes nobles» ces sentiments et ces témoignages deraeu* reront toujours intacts.

C'est encore là une des grandeurs de la vie morale. Le devoir étend toutes les affections naturelles : il les élève, les fortifie, les rend indestructibles; tandis que» dans les espèces animales, les parents abandonnent leurs petits, et que les petits oublient leurs parents dès qu'ils sont assez forts pour se suffire. Chez les hommes, le. lien survit à l'âge et au besoin. Dégagé même de ce que la discipline nécessaire à l'éducation a parfois d'un peu sec, d'un peu absolu en apparence, il s'élèvera encore... La lutte de la vie, l'indifférence et le mécompte en doubleront le prix... Quand vous serez loin du foyer domestique, oomme vous aimerez, mes en&nts, à vous souvenir des soins, des tendresses de votre mère» et de mille douceurs dédaignées aujourd'hui, parce que l'habitude vous blase ! La classe qui vous semble si souvent monotone et sombre s'éclairera dans votre souvenir d'un lumineux rayon. Les leçons, les jeux, les règlements de l'école, mes conseils, mes réprimandes même, acquerront une nouvelle valeur. Si dans ces temps encore éloignés, les hasards de l'existence nous ramènent aux mêmes lieux; si vous retrouvez votre mère au foyer, votre maîtresse dans la classe, quelle émotion s'emparera de vous! Gomme vous comprendrez la haute portée, la signification profonde de cette autorité, de ce lien qui, en nous rapprochant un jour, nous aura unis pour la vie... !

Vous êtes émus, mes enfants; vous me dites que vous le sentez déjà... J'en suis sûre. Mais vous le sen* tirez bien plus encore après avoir traversé la vie, parce que la lutte morale épure et fortifie tout oe qui est vraiment bon.

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