QUESTIONNAIRE DU CHAPITRE IX
D. Qa'aTons-nous dit de Tégalité morale par rapport aux inégalités secondaires de la nature et de la société? — R. Qu'elle devait les dominer toutes. — D. Quel est le principe auquel se rattachent un grand nombre d'inégalités? — R. L^autorité. — D. Ce mot n'a-t-il pas donné lieu à des controverses ? — R. Oui. Tantôt on a dit que l'autorité était la base de toutes les tyrannies, tantôt qu'elle était le fondement de la morale et le salut de la société. — B. Que peut-on penser de ces affirmations ? — R. Qu'elles sont excessives de part et d'autre. — D. Gomment le reconnaîtrons-nous ? — R. En faisant l'analyse de l'autorité elle-même. — D. N'y a-t-il pas plusieurs sortes d'autorités ? — R. Oui^ il y a deux sortes d'autorités bien distinctes. — D. Quelle est la première ? — R. L'autorité des parents, qui est générale et personnelle, mais temporaire. -^ D. Quolle est la seconde ? — R. L'autorité qui tient à la fonction, s'y limite et disparaît avec elle. — D. Par quoi est déterminée l'autorité des parents ? — R. Par la nature des choses. Le droit est entier chei l'enfant; mais, la vie morale n'étant pas développée en lui^ non plus que les facultés intellectuelles et physiques, il ne peut pas s'en servir. — D. Dès lors, qu'arrive-t-il ? — R. C'est que les auteurs de sa naissance se trouvent naturellement désignés pour exercer ses droits, jusqu'à ce qu'il puisse le faire lui-même. — D, En quoi consiste donc au juste l'autorité des parents ? — R. Elle consiste dans l'exercice temporaire du droit des enfants : elle est générale et personnelle, en ce qu'elle s'étend à tout, même à la personne. — D. Est-elle créée en faveur de celui qui Texerce? — R. Non, en faveur de celui sur qui elle s'exerce. — D. La société^ en suspendant le droit de l'enfant, cesse-t-elle de le reconnaître? — R. Elle ne cesse ni de le reconnaître ni de le défendre. — D. En qupi se résiune dans le fait l'autorité de la famille? — R. Elle se résume en charges. — D. Par quoi est dominée l'autorité de la lamille? — R. Par le respect mêlé à l'amour. — D. L'amour des parents pour leurs enfants est-il très-grand ? — R. C'est le plus profond et le plus désintéressé que nous connaissions. — D. Comment se manifeste ce désintéressement ? — R. En ceci : que les parents ont en vue le développement et le bien de leurs enfants* non leur propre bouhcur.
— B. Gonnaissoiis-iious beaucoup de traits qui sont des témoiçuges de cet tmoar ? — R. Oui. Nous n'aTons c[ii*à regarder autour de nous. La Tie en est pleine. — D. Gitei-en quelques-uns. ~ R. Dans la vie priTée, il nous suffit de nous rappeler les soins dont nous aTons été l'objet. — D. Et dans lliistoire ? > R. Dans l'histoire, os peut dter les belles paroles de Comélie, le désintéressemont patriotique des mères ^>artiates • la touchante histoire de Priam lorsqu'il Ta au camp des Grecs demander à Achille les restes inanimés d'Hector. — D. Gites-en dans des temps moins anciens ? — R. On peut rappeler les sentiments de la reine Blanche pour saint Louis, ceux de sainte Monique pour saint Augustin. — D. Tous ces parents cherchent-ik dans leur autorité un aTanlage personnel ? — R. Non, ils se préoccupent uniquement du bien« de la grandeur morale de leurs «liants. — B. N*j a-t-il pas un rapprochement qu'on s'est souvent plu à &ire à ce sujet ? ^ R. Oui. On a souTent dit que les grands hommes avaient eu des femmes distinguées pour mères, et on se plaisait à rattacher la supériorité éclatante des uns à la supériorité obscure des autres. — B. Ce rapport eziste-t-il réellement ? — R. n n'existe que d'une &çon exceptionnelle, mais le seul lait de le supposer montre que l'humanité considère le sentiment mainnel comme bienfaisant et désintéressé entre tous. — B. L'autorité de la famille est donc dominée par le respect? — R. Oui; entre les parents et les onfants, le respect est mutuel, la forme seule diffère.
— B. Quelle est cette forme du côté des enlants ? — R. La déférence.
— B. Et du côté des parents ? — R. La sollicitude. — B. Qui a commencé à montrer ce respect? — R. Les paroits, en traitant les enfants dès leur naissance» non comme une chose dont on se sert, comme un jouet dont on s'amuse, mais comme un être noble auquel on se déYooe. — B. Que fout donc les enlants en montrant à leurs parents de la soumission, de la déférence, des égards ? — R*. Ils ne font que leur rendre ce qu'ils ont reçu d'eux. — B. La piété filiale a-t-dle toujours été en honneur parmi les hommes? -- R. Oui, toi^ours. Ghei les peuples prfmitils, c'est la première Tertu, et presque la seule. — B. Gites-en quelques traits historiques. ~ R. Antigène ctmduisant son père aTeugle; Enée emportant Anchise sur ses épaules au milieu des ruines de Troie : Coriolan cédant à sa mère. Saint Louis et saint Augustin ont été aussi des modèles de fils, — B. Gomment conclurons-nous ? — R. En reconnaissant la mutualité de respect et de tendresse qui doit unir les pamts aux enfants, et les «ifants aux parents. — B. L'autorité de la lamiUe peut-elle se transmettre ? — R. Oui, elle se transmet à
tous ceux qui concourent à l'éducation des enfants : les maîtres, les professeurs, les institutrices, etc. — D. Qu'est-ce donc que Pécole ? — R. C'est un autre foyer plus large, plus studieux, à la discipline plus austère, où les enfants de plusieurs familles sont réunis pour travailler en commun. — D. L'autorité dans l'école est-elle désintéressée comme dans la famille ? — R. Oui, entièrement ; elle a pour objet le bien de l'enfant, non celui du maître ; elle s'attache moins à le gouverner qu'à lui apprendre à se gouverner lui-même. -— D. Ce lien a-t-il an caractère aussi exclusif que celui de la famille ? — R. Non, mais il n'est pas moins noble, k une autre époque, dans les grandes écoles de l'antiquité et du moyen âge, il avait même un caractère presque religieux. — D. De nos jours et dans la sphère d'un enseignement plus humble, quel caractère nous présente-t*il encore ? — R. Celui d'un grand attachement mutuel. — D. Qu'en résulte~t-il pour la profession de renseignement ? — R. Que si elle est la plus épineuse et la plus ardue de toutes les tâches , elle est aussi la plus riche en compensations. — D. L'autorité de l'école et l'autorité de la famille contiennent-elles quelque chose de scrvile et d'abaissant ? — R. Nullement ; elles traduisent, au contraire, de la façon la plus saisissante la grande égalité qui, au milieu des distinctions secondaires, unit toutes les personnes morales, et élève au même niveau le commandement et l'obéissance. — D. N'y a-l-il Jamais d'abus dans cette autorité ? — R. 11 peut y en avoir là comme il y en a dans les meilleures choses *, mais les abus tiennent à l'imperfection des hommes, parfois à de faux systèmes, non à l'autorité elle-même. — D. Comment ferons-nous pour les éviter ? — R, Nous devons travailler à éclairer, à élever les mœurs, en augmentant en chacun de nous le sentiment de la dignité personnelle ; mais nous ne devons pas porter atteinte à un principe qui ne saurait périr. — D. L'autorité de la famille est donc indestructible ? — R. Oui, car elle est fondée sur la nature et la raison : la loi ne fait que la re* connaître. Aussi survit-elle à la durée des prescriptions de la loi. — D. De quelle façon ? — R. Dans une famille ordonnée et unie, la majorité des enfants peut changer la situation sociale, elle ne change pas les rapports intimes ; elle ne change ni les formes du respect, ni les marques de la tendresse, et, dans les âmes nobles, ces sentiments et ces témoignages persistent intacts jusqu'au dernier jour. — D. Trouve-t-on cette persistance des sentiments parmi les animaux ? — R. Non, elle est un résultat de la vie morale. Le devoir wul étend les affections naturelles : il les élève, les forlifie, les rend
Indestructibles. — D. Le sentiment filial snrrit donc, cbex les hommes, à la séparation et à Tige ? — R. Sans doute; il se dégage même de ce que la discipline nécessaire à l'éducation a parfois d*un peu sec, d'un peu absolu en apparence , il prend dans l'éloignément un caractère plus éleTé, il deTient plus précieux par le sou* tenir.