PUISSANCE DU RSSPBGT DANS LA VIE PRATIQUE
Si tontes les inégalités secondaires de la yie doivent être dominées par l'égalité morale, la mutualité du respect, le fait est loin de correspondre au droit. — Nombreuses infractions à cette loi. — Le meilleur moyen d'obtenir du respect de ceux qui ne sont pas disposés à en ressentir, c'est d'en être soi-même pénétré.— Le respect se communique, s'impose même, car il porte en soi une autorité morale presque toujours irrésistible. — Distinction entre la dignité qui Tient du respect de soi et l'orgueil qui Tient du dédain des autres. — L'orgueil nous tient dans l'isolement; il est froid et stérile. — La dignité nous rapproche de nos semblables, car nous ne pouTons nous respecter nous-mêmes sans respecter autrui.
Nous avons vu, mes enfants, que l'égalité mutuelle du respect, la grande expression de la vie morale, devait dominer toutes les inégalités secondaires de l'existence. Malheureusement, le fait ne correspond pas toujours au droit. L'égoîsme nous dessèche, l'orgueil nous aveugle et nous endurcit, Tamour des plaisirs, le culte des intérêts nous asservissent; la conscience alors s'altère, le sentiment du respect et de l'égalité s'affaiblit.
Dans tous les rapports de domestiques à maîtres, d'employés à chefs, d'ouvriers à contre-maitres ou à employés, nous voyons trop souvent les témoignages d'égards et de bienveillance remplacés par la hauteur, rinsolence et la dureté. Il semble, à entendre parler certains maîtres, que ceux auxquels ils commandent soient à peine des hommes ; ils leur refusent tout droit à la dignité, à la délicatesse morale, et ils s'étonnent ensuite que tant de hauteur et de dédain engendrent l'ingratitude et l'envie.
Peut-être un jour, si vous avei à vous conduire seuls at à vous défendre dans la vie, aurez-vous beaucoup à souffrir de cette défaillance morale, qui peut vous at* teindre d'une façon très-profonde. Rappelez-vous alors que le meilleur moyen d'obtenir du respect de ceux qui ne sont pas disposés à en ressentir, c'est d'en être soi-même pénétré, car le respect se communique; je dirai plus, il s'impose, non sans doute par aucune force matérielle» mais parce qu'il possède une autorité moraie qui est presque toujours irrésistible.
N*avez*vous pas remarqué, quelquefois, la grande influenee que peut exercer autour d*elle une personne qui se trouve dans une situation extérieure des plus modestes? Quand elle parle, on la croit ; nul ne met en doute sa sincérité; toutes ses opinions sont accueillies avec déférence, et, aussitôt qu'elle les exprime, chacun incline de son côté; si on a en soi quelques mauvais sentiments, on les refoule; son blâme même nous paraît redoutable; et on se sent meilleur en sa présence, parce que sa présence nous porte à fiiire des efforts pour arriver au bien. Soyez sûrs, mes enfiints, que cette personne a un grand respect d'elle-même et des autres, et c'est ce respect qui exerce sur nous une sorte de domination morale. En connaissez-vous des exem-
pies? — M. C***, votre professeur de chimie. Vous m'ayez déjà cité son nom dans un autre cas, mais je l'attendais aujourd'hui encore. Vous avez remarqué l'extrême politesse et en même temps la cordialité affectueuse avec laquelle il vous parle. M. C*** se possède admirablement lui-même. Jamais il ne s'abandonne à une impatience ou à une brusquerie. Aussi exerce-til sur son jeune auditoire un ascendant absolu. Mais je voudrais un autre exemple de nature un peu différente M. C*"* est votre maître ; il a, par sa situation,
de l'autorité sur vous. Montrez-moi maintenant quelqu'un qui, dans une situation inférieure, au contraire, force ses supérieurs au respect par la seule dignité de sa personne. — Vous hésitez. — Cherchez bien. — Ne vous ai-je pas déjà, à propos de l'esclavage , parlé d'un livre célèbre? — Qui s'en rappelle le nom? — L'onde Tom. — C'est cela. — Or, remarquez la personne même du héros. L'oncle Tom est moins qu'un serviteur, c'est un esclave, une chose achetée. La loi et les mœui's le considèrent comme un être vil, l'objet tout passif d'une transaction d'argent. Mais vainement insulte-t-on à l'humanité dans sa personne, l'humanité proteste, et la conscience morale reprend ses droits, en rayonnant en lui d'une flamme si noble et si pure, que ceux mêmes qui s'appellent ses mattres en subissent l'irrésistible ascendant. Nous ne trouverons nulle part une démonstration plus saisissante de la réalité du monde moral.
Un autre exemple maintenant d'une nature analogue.
Louis, qui a vu jouer les HngnemU^ a été trèsfrappé du rôle de Marcel. Il admire ce fier puritain, qui s'avance bravement parmi les seigneurs de la cour faisant retentir le chant austère des huguenots au milieu
dtt choc des terres et des chansons k boire. — • Il y a, en effet, dans la yertu de Marcel, quelque chose qui touche et qui attire» en dépit de sa rudesse, et ces brillants seigneurs eux-mêmes, si sceptiques, si légers, si railleurs, en sont frappés malgré eux. Ils affectent bien de railler la rusticité de Marcel ; mais, en face de cette fidélité, de cette foi à toute épreuve, ils sont contraints de s'arrêter. Aussi voyez-tous qu'au point de Tue moral Marcel est le véritable héros. Lui seul reste inébranlable à travers les péripéties de ce drame orageux ; seul il ne trahit aucune défaillance ; son caractère ne se dément pas. — Un autre exemple maintenant, choisi dans des conditions tout à fait humbles* — Voyons, Hortense, n*avei*vous pas connu, comme moi, une femme, une servante, dont nous pouvons parler ? — Marthe Jannin. — G*est cela. — Marthe était née dans les montagnes du Jura. C'était une nature singulièrement énergique et douée d'une élévation tout à fait rare. Ses parents étaient des paysans très-pauvres, et, dans sa première enfiince, on l'avait reçue gratuitement à l'école du village jusqu'à ce qu'elle fût assez forte pour être utilisée aux travaux des champs; mais Marthe avait appris promptement ce qu'on enseignait à l'école, et, gfàce au goût de la lecture, elle avait trouvé le moyen de se développer, même au milieu de la vie la plus rude; Marthe se montrait peu expansive, ayant beaucoup souffert et ayant été très-refoulée en ellemême dans sa première jeunesse; mais, sous son apparence sauvage et un peu triste, se cachaient un cœur chaud, une conscience délicate jusqu'au scrupule, et une volonté très-énergique pour le bien. Elle avait vingt ans quand elle quitta le pays pour aller en service dans la ville voisine, et elle entra d'emblée dans le plus triste ménage qu'on puisse imaginer. Le mari et la
femme étaient jeunes, avec deux enfants, mais ni l'un ni Tautre ne semblaient avoir la moindre idée de leurs devoirs de famille. M. D^* passait sa vie au café et au jeu, et en toute sorte de mauvaises compagnies. Il n'aimait pas le travail; il était, en outre, égoïste, imp&^ rieux et brutal, ne songeant qu'à ses aises, et traitant sa femme et ses enfants non-seulement avec indifférence, mais sans aucun respect TA^^ D^*% de son
côté, manquait de toute dignité et de toute raison ; c'était une véritable enfant. Personnelle, frivole et insouciante, se consolant de ses chagrins domestiques en s'habillant le mieux possible, elle ne songeait qu'à s'amuser au dehors, et, pendant qu*elle courait de tous les côtés, le logis était livré au désordre, et les enfants vivaient au hasard.
Il n'y avait de règle pour rien dans cette singulière maison, ni pour l'heure des repas, ni pour celle du lever ou du coucher, ni pour le travail. M. I)*** ne voyait jamais sa femme sans lui faire des scènes; car, s'il trouvait très- naturel de n'accomplir aucun de ses devoirs, il n'admettait pas qu'elle fît de même. M"^^ D*** pleurait et boudait ; puis ils s'en allaient chacun de son côté, fuyant leur propre maison et se fuyant l'un l'autre. Les domestiques se moquaient de leurs maîtres, et ne restaient jamais plus de quelques mois chez eux, souvent moins de temps, car le gaspillage et la gène vont d'ordinaire ensemble, et bientôt les dettes suivent. Enfin on n'a pas idée d'un pareil lieu.
Marthe, économe, ordonnée, très-réservée, trèsdigne, et un peu rigide de manières, ayant vécu d'ailleurs dans un milieu honnête, fut bien surprise et même un peu effrayée des mœurs qu'elle rencontrait. Comme elle n'avait pas pris d'engagement pour Tavenir, elle résolut, le premier jour, de s'en aller à la
fin da mois; mais, à la fin du mois, elle s'était attachée aux enfants, deux petites fiUes charmantes; elie les avait prises en pitié, et elle resta pour elles. Or, voyez ce qui advint :
Peu à peu, sans paroles, sans bruit, Marthe commença à mettre de Tordre dans la maison et à établir, au moins pour les enfants, une existence régulière : elle les conduisit à Técole, prit soin de leur santé, les intéressa à leurs études , leur créa en un mot une vie intime, un foyer, si bien que ces enfants, toujours tristes et moroses auparavant et souvent malades, furent transformées au bout de quelque temps : elles adoraient Marthe.
M. D***, devant Tapparence nouvelle que sa maison avait prise, ne se trouvait plus aussi à son aise en y rentrant, pour faire des scènes. Il avait bien commencé à parler brutalement à Marthe, selon son usage; mais celle-ci, au lieu de lui répondre avec insolence, comme les autres domestiques le faisaient, se montrant trèsréservée , très-polie, et accomplissant scrupuleusement ce qu'il commandait, ne donnait pas de prise à la violence.
Avez-vous remarqué déjà, mes enfants, le pmssant effet du silence sur les personnes emportées? Il est presque toujours inutile et souvent dangereux de discuter avec elles, car on ne convient pas de ses torts dans la colère. En leur disant les meilleures choses, on ne fait que les irriter, et on perd soi-même aisément la mesure. Mais le seul fait de se taire et de remplir scrupuleusement son devoir à côté de quelqu'un qui néglige le sien, a une action plus grande que toutes les paroles, et c'est ce que Marthe put bientôt constater. M. B*** se trouva d'abord dérouté par cette manière d'être, entièrement nouvelle pour lui. 11 était gêné avec Marthe, et
évitait de lui parler. Mais bientôt il le fit simplement, et av(*c politesse.
C'était la contagion du respect.
Pour M°^« D***, ce fut autre chose. Elle commença par être jalouse de Marthe, parce que son mari lui montrait de la déférence et ses enfants de Taffection, et sa mauvaise humeur se trahissait par toutes sortes de petites taquineries. Mais Marthe supporta tout avec une grande patience, évitant soigneusement de se mettre en avant, et comme M"*<^ D*** n'était pas méchante, mais plutôt frivole et inconsidérée, elle finit par être subjuguée par cette douceur. La présence de Marthe, d'ailleurs, avait du bon. M. D^*" ne faisait pat de difficultés pour lui donner l'argent nécessaire au ménage : on évitait par là bien des choses honteuses et pénibles; et quand M™® D*** rentrait chez elle, elle pouvait espérer quelque repos. La pauvre femme, d'ailleurs, n'était point heureuse, et les distractions qu'elle cherchait au dehors ne pouvaient la consoler deFabsence d'un foyer. L'exemple de Marthe la surprit et la fit réfléchir pour la première fois de sa vie. Elle se rapprocha peu à peu de cette honnête fille, qui s'était fait à ellemême, par la volonté, une éducation bien supérieure à celledesamaîtresse;ellecherchaauprès d'elle un refuge.
Les confidences de M°^^ D*** consistèrent d'abord en plaintes amères, en récriminations de toutes sortes contre son mari.
Marthe était un modèle de discrétion. Jamais elle ne
fût entrée d'elle-même^dans la vie de sa maîtresse. Mais
du moment que celle-ci Vy introduisait, elle s'attacha,
par de respectueuses observations, à lui montrer son
aveuglement. Son mari avait de grands torts sans
doute; ces torts, toutefois, n'étaient-ils pas amenés ou
du moins augmentés par les siens propres?
Dans la vie commune, il y a touiours plus ou moins an partage du bien et du mal. Attachons-nous d*abord à remplir notre part d'obligations, et attendons patiemment pour celle des autres.
Ces réflexions étaient bien nouvelles pour M"'* J>*** ; elle en comprit cependant la justesse, et commença à changer de vie.
Sur ces entre&ites, M. J>^** fit une grave maladie, et, après être resté plusieurs mois dans son lit, il se releva infirme pour toujours.
Cette épreuve fut pour tous deux Toccasion d*un changement complet. La jeune femme montra beaucoup de dévouement à son mari pendant ses jours de souffrance ; elle n*épargna pour lui ni les soins ni les peines, et lui, qui n'avait fait jusque-là aucun cas d'elle, commença à l'apprécier. II comprit qu'elle avait du cœur, et lui sut gré de sa conduite.
Il faut dire aussi que tous deux étaient au fond bien las et bien honteux de la triste vie qu'ils avaient menée jusque-là, et ils se sentirent soulagés dès les premiers pas qu'ils firent dans une voie nouvelle. Les enfants devinrent le lien qui acheva de les rattacher l'un à l'autre.
Quand H. B*^ eut retrouvé un peu de santé, il s'occupa de remettre de l'ordre dans ses affiiires, et tous ils se retirèrent à la campagne, voulant entièrement changer leur existence.
À cette époque, Marthe les quitta, et je la trouve en ceci plus admirable que dans tout le reste. Elle avait trop feit pour eux pour que sa situation entre eux ne devînt pas délicate. Elle le comprit; et cette àme généreuse et haute, loin de chercher une récompense dans les droits qu'elle avait acquis à la reconnaissance des autres, se contenta de celle que sa conscience lui don-
nait. Elle se retira sans hésitation, mais elle est restée leur meilleure amie.
Que pensez-vous de Marthe, mes enfants ? — Vous l'admirez tous, je le vois. — Eh bien ! interrogez Hor* tense, qui Ta beaucoup connue. Elle pourra vous donner sur sa vie d'autres détails. — Maintenant, je crois que nous pouvons conclure. — Pas encore» ditesvous. — Vous me demandez une autre histoire. — Je vais alors vous parler d'une de mes anciennes élèves, dont la vie morale n'est pas moins remarquable que celle de Marthe.
J'ai été pendant quelques années institutrice dans le village de C..., habité exclusivement par les ouvriers d'une manufacture. L'école même tenait aux b&timents de la fabrique. M. R^''*, qui se trouvait à la tète de ce vaste établissement, était un homme riche et habile dans l'industrie ; il était aussi honnête et généreux, mais très-absorbé par ses affaires , non marié d'ailleurs, il ne cherchait pas à exercer uno influence morale sur les gens qui dépendaient de lui ; aussi je dois dire que les mœurs qui régnaient parmi ses ouvriers étaient généralement très-mauvaises, et le tabac et la boisson étaient les diversions les plus ordinaires à un travail excessif.
Parmi eux se trouvait un très-brave homme nommé François, depuis longtemps attaché à la maison, et qui, étant veuf, vivait avec sa mère et son enfant unique, une petite fille, Geneviève. Tous trois donnaient l'exemple de la vie de famille, de Thonnêteté et de l'attachement mutuel. Le père travaillait régulièrement et passait à la maison toutes ses heures de loisir; la grand'mère faisait le ménage, et la petite Geneviève suivait mon école. C'était une enfant très-bien douce. Ses sentiments étaient délicats et élevés; elle était
pleine de cœur, et sa reconnaissance me touchait tou* jours. Sans avoir une facilité extraordinaire pour le travail, elle était si attentive et si studieuse que ses progrès étaient rapides.
Geneviève possédait une autorité naturelle sur ses compagnes, qui venait d*un caractère énergique sous une apparence délicate et timide. Elle était petite et cbétive, et n'avait d'autre beauté que son frontbien dessiné et ses yeux très-bleus, intelligents et profonds qui ne révélaient certainement pas une personne ordinaire. Toute jeune , j'avais fait d'elle la monitrice de ma classe, et elle s'acquittait admirablement de ses fonctions.
Aussi, sa vocation d'institutrice me paraissait indiquéCi et, avec l'assentiment de sa famille, je la préparais à ses examens, quand un malheur aussi affreux qu'inat* tendu vint Taccabler,
Le père François fut pris d'une fluxion de poitrine et mourut en quelques jours.
Geneviève venait d'avoir seize ans, et elle restait le seul soutien de sa grand'mère infirme. On ne pouvait plus songer à l'étude ni aux examens, et la pauvre en* faut dut prendre du travail dans la manufacture pour faire vivre sa grand'mère et pour subsister elle-même.
C'est généralement une triste chose pour une femme, et surtout pour une jeune fille, d*aller dans un atelier, et, dans la manufacture de G..., les mauvaises conditions communes à la plupart des ateliers se trouvaient encore aggravées ; les conversations y étaient libres, les façons grossières; on n'avait aucun respect les uns pour les autres, et les chefs, le plus souvent, ne faisaient que rire de ce qu'ils auraient dû blâmer ou empêcher.
La première fois que Geneviève se trouva dans un tel
milieu, elle qui n'avait jamais quitté sa famitie ou récole, elle se sentit comme perdue, et elle eut quelque idée de fuir chez sa grand'mère, en lui déclarant qu'il lui était impossible de rester là. Mais elle songea au dénùment de celle dont elle était désormais le seul soutien ; elle surmonta son dégoût et son trouble ; et voici ce qui se passa.
Au commencement, les ouvrières essayèrent de rire et de plaisanter grossièrement avec Geneviève, comme elles le faisaient entre elles. Mais elles furent arrêtées tout de suite par un je ne sais qwi qui n'était pourtant en Geneviève ni de la raideur ni de l'orgueil, ni aucun sentiment d'arrogance, car il n'y avait pas au monde de fille plus modeste ; seulement, dans son maintien, dans sa tenue si simple, rayonnait quelque chose de digne et de réservé qui imposait la dignité et la réserve, si bien que ces femmes qui ne s'étaient jamais respec* tées elles-mêmes, se prirent tout d'un coup à respecter Geneviève sans savoir pourquoi.
Pourquoi, en effet? Geneviève était une des leurs. Son père avait toujours travaillé à la fabrique, bien que vivant un peu à part ; elle-même y était née, y avait grandi. On se révolta bien d'abord contre l'idée de la traiter autrement que les autres, et on essaya de réagir ; mais ce n'était pas chose facile, car la déférence qu'on avait montrée à Geneviève, on la lui avait montrée volontairement : elle ne l'exigeait pas, elle ne l'avait pas sollicitée. Si le langage de ses compagnes n'était pas le sien, si elle avait d'autres manières, elle ne prenait pourtant à leur égard aucun air de supériorité ; elle ne faisait aucune critique. Partageant leur vie et leurs peines, on la trouvait toujours prête à aider les autres, et à faire servir à leur avantage la supériorité de son instruction. Elle écrivait, par exemple, leurs
lettres de famille ; elle éclaircissait lears comptes ; elle leur faisait parfois des lectures, etc.
Aussi, peu à peu, non-seulement on lui pardonna sa dignité, mais on finit par en subir complètement l'ascendant, et je n*ai jamais tu pareille transformation dans un atelier : les conversations et les manières avaient pris en quelques mois un tout autre tour. Et non-seulement dans Tatelier, mais au dehors même, on respectait Geneviève. Quand elle traversait Tusine, les ouvriers âgés la saluaient : ils souhaitaient qu'elle devînt la compagne de leur fille. Les plus jeunes songeaient qu'une femme comme elle leur conviendrait* Les femmes lui portaient bien quelque envie, mais ne lui en voulaient pas.
L'année suivante, H. R*^, le chef de l'usine, se maria. J'eus Toccasion de présenter Geneviève à sa jeune femme, qui visitait souvent mon école; elle s'intéressa à elle, voulut qu'elle terminât ses études pour suivre sa vocation d'institutrice, et prit pendant ce temps la charge de la grand'mère. C'est ainsi que Geneviève devint d'abord mon adjointe , puis, quand je quittai le pays, me remplaça dans l'école, oii elle fait encore aujourd'hui le plus grand bien.
Voilà l'histoire de Geneviève, mes enfants. Qu'en pensez-vous? Je puis vous en garantir l'authenticité, car j'en ai été témoin.
Elle vous prouve, n'est-ce pas, la puissance communicative du respect de soi-même, car il est difficile de se trouver dans une situation plus ingrate que celle de Geneviève au milieu de l'atelier que je vous ai dépeint.
Maintenant, je voudrais terminer en établissant, à propos de Marthe et de Geneviève, une distinction bien tranchée entre la dignité, qui vient du respect de soi, et l'orgueil , qui vient du dédain des autres. Cette dis-
tinction est importante, parce qu'aucune confusion n'est plus ordinaire que celle de la dignité et de l'orgueil, et aucune ne nous porte à plus de méprises.
L'orgueil est un certain culte de sa propre individualité, en opposition avec celle des autres, culte qui nous conduit à nous séparer de nos semblables en nous glorifiant nous-mêmes , à les considérer comme inférieurs.
La dignité est le respect de soi en tant que membre du monde moral. Or, comme le monde moral se compose de' tous les êtres libres, de toutes les consciences, la dignité ne nous isole pas. Plus nous nous respectons nous-mêmes, plus nous respectons les autres.
Aussi, voyez les conséquences :
L'orgueil, il est vrai, peut s'allier avec une bonne conduite. Il y a même des personnes qui, par orgueil, remplissent très-scrupuleusement leurs devoirs extérieurs vis-à-vis des autres; elles ne veulent pas qu'on puisse rien leur reprocher; mais leur vertu, n'ayant d'autre objet que leur propre personne, n'a rien de communicatif. Elle irrite et blesse au lieu d'attirer; elle n'est pas véritablement de la vertu.
Ainsi, mes enfants, supposez que Marthe et Gcnc* viève aient été mues par l'orgueil : elles auraient pu avoir une conduite irréprochable, mais elles n'auraient pas exercé d'influence sur leur entourage.
Si Marthe avait été orgueilleuse, au lieu de témoigner à ses maîtres de la déférence, elle leur aurait manifesté du mépris. Aux paroles brusques et hautaines de M. fi**'', elle aurait répondu en lui faisant sentir que, moralement, elle était bien au-dessus de lui, ce qui était vrai, et ce que M. D*** a fini par reconnattre luimême. Que serait-il arrivé alors?
A la suite de quelques discussions, toujours fà-
cheuseS) Marthe aurait quitté la maison en déclarant que le séjour en était impossible pour une personne honnête. Sans doute elle eût été dans son droit, elle n*aurait pas manqué» en agissant ainsi, à la stricte justice; mais elle n^aurait pas accompli l'œuvre qui l'élève à une hauteur morale exceptionnelle ; elle n*au« rail pas atteint la vertu.
Il en est de même pour Geneviève. Supposez que dansTatelierelleeùt pris des attitudes de reine déclassée, qu'elle eût parlé avec hauteur, se tenant à part dans le travail et se considérant, ce qui était vrai aussi, comme très-supérieure aux autres ouvrières.
Que serait-il arrivé)
Ses compagnes auraient redoublé devant elle de grossièretéet de cynisme; elles se seraient entendues pour la braver, Tinsulter, et lui auraient rendu le séjour de Tatelier tout à fait impossible. Ainsi Creneviève aurait, comme Marthe, été victime de son or« gueil ; et toutes deux seraient restées convaincues que la faute n'en était point à elles, mais aux circonstances extérieures.
Gardez-vous à jamais de Forgueil, mes enfants. G*est le défaut le plus répulsif que je connaisse. Il nous dessèche et nous endurcit ; il nous rend susceptibles, ombrageux, mécontents des autres. Et regardez-y de près. Il n'a que les apparences de la grandeur. On ne saurait dire tout ce que les airs hautains et les superbes attitudes recouvrent généralement de roesqui-" nerie.
La dignité, au contraire, en nous élevant au-dessus des irritations de l'amour-propre et des petitesses de rinfiituation, nous donne de la douceur et de Taffiihi- Ulé. Plus, d'ailleurs, nous concevons le bien «Viiue manière parfaite, mieux nous reconnaissons, coiubien
nous sommes loin de le réaliser, plus nous sentons notre imperfection et nos défaillances.
Or, ces retours sincères de la conscience sur ellemême, incompatibles avec Torgueil, ne font qu'accroître le respect; ils nous laissent en même temps plus modestes, plus forts, plus indulgents et mieux pénétrés de nos devoirs envers les autres : ainsi la dignité, loin de nous garder dans un superbe et stérile isolement, nous rapproche de nos semblables et devient la flamme intérieure qui vivifie la volonté par la volonté, la conscience par la conscience.