PRINCIPES GÉNÉRAUX
Nous partons de la liberté comme fondement de la morale; mais nous nous appliquons à constater l'existence de la liberté dans les faits, sans chercher à la définir. Nous citons des exemples à nos jeunes élèves, et nous les laissons conclure. Leur propre jugement généralisé nous donne ainsi notre point de départ, et nous les conduisons alors à se demander comment ils portent ce jugement? Ils le portent à l'aide d'une faculté qu'on appelle conscience, La conscience est donc la faculté qui nous permet de reconnaître expérimentalement notre liberté morale.
Or, la liberté morale appartient exclusivement à l'homme et le sépare du reste de la nature. On parle
bien aussi de liberté dans Tordre physique, mais on donne alors à ce moi un seos absolument différent.
La liberlé dans l'ordre physique ou la liberté naturelle, c'est le pouvoir de satisfaire l'instinct.
La liberté morale, c'est le pouvoir de disposer de nous-mêmes au point de vue du mal et du bien. La liberté morale nous fait souverains ; elle fait de nous des causes au sens créateur du mot.
Tandis que la cause physique est en même temps un effet, un anneau dans une chatne, la cause morale est un commencement; c'est pourquoi elle rend l'homme créateur ; il est créateur, en effet, du bien et du mal qu'il commet ; il est responsable et méritant ou déméritant, selon l'usage qu'il fait de sa liberté.
Or, cette souveraineté que l'homme exerce sur luimême, s'appelle aussi le droit. Au droit correspond rigoureusement le devoir, qui n'est autre chose que le respect du droit. Devoir et droit ne se manifestent pas l'un sans l'autre. Ce sont les deux faces inséparables de la liberté.
Le droit est inviolable et inaliénable quand on le considère dans h conscience. Aucune force ne peut nous enlever la liberté intérieure, et nous ne pouvons pas nous-mêmes y renoncer. Mais le droit dans ses manifestations externes, quand il s'étend à la personne^ et aux biens personnels, peut être violé de mille manières. C'est ce qui a conduit les hommes réunis en société à déterminer leurs droits respectifs et à instituer une force publique pour les défendre.
Le droit déterminé dans la législation prend le nom de droit positifs et il implique, comme le droit abstrait, la corrélation du devoir.
L'association de tous les êtres libres ayant des droits et des devoirs forme Tordre moral. Ainsi Tordre moral
se fonde sur la liberté, et 11 est gouverné par la justice, tandis que l'ordre matériel se fonde sur Tinstinct et est gouverné par la force. Dans Tordre moral, la valeur de l'individu est absolue; dans l'ordre naturel, elle est relative.
Le droit, identique chez tous les hommes, crée entre eux une égalité primitive, supérieure à toutes les inégalités secondaires, et qui se manifeste par la mutualité du respect. L'égalité de la conscience domine donc les inégalités de la nature et de la société, mais elle ne les détruit pas.
Sans doute, il y a dans le monde beaucoup d'inégalités, que les progrès de la morale s'attacheront h supprimer de plus en plus ; mais il y en a d'indestructibles : celles, par exemple, qui dérivent des relations de fttmille et de la hiérarchie des fonctions. Celles*>ci se se produisent spontanément dans les relations des hommes et tiennent à la nature des choses. Néanmoins, les unes et les autres sont dominées par l'égalité primitive et la mutualité du respect. Les parents doivent du respect à leurs enfants, les supérieurs à leurs inférieurs, comme ces derniers leur en doivent, sans que ce respect détruise une subordination qui, d'ailleurs, n'a rien de servile, car elle ne s'étend jamais à la conscience.
Malheureusement le fait ne correspond pas toujours au droit, et, dans la pratique de la vie, le respect est trop souvent absent des relations humaines.
Le meilleur moyen de combler cette lacune morale et d'obtenir du respect des autres, c'est d'en être soimême pénétré, car le respect se communique; nous dirons plus : il s'impose non pas au moyen d'une force matérielle, mais parce qu'il porte en lui une autorité morale presque toujours irrésistible.
La conformité de la nature établit entre les hommes la solidarité , qai les rattache tous les uns aux autres. La solidarité ne détruit pas la souveraineté individuelle, mais elle la modifie dans ses manifestations, en nous faisant sentir que nous ne sommes rien dans l'isolement, et que nous n'arrivons au développement de nos fecultés et à Texercice de nos forces que par Tunion avec nos semblables.
La solidarité dans l'espace est le lien des peuples; elle étend la vie de la conscience, la mutualité des droits et des devoirs, la communauté des affections à Thumanité entière. Elle se détermine plus spécialement dans les groupes particuliers formés au nom d'une idée commune, et elle se resserre avec le groupe.
La solidarité dans le temps est le lien des générations successives. Sous cette dernière forme elle prend le nom de tradUion.
G*est la tradition qui est la première éducatrice du genre humain, c'est elle qui maintient en équilibre les sociétés naissantes. Elle rattache les membres d'une tribu» d'une peuplade, d'une nation, comme elle rattache les membres d'une famille par la communauté des souvenirs, des sentiments, des intérêts; elle détermine le caractère propre de chaque peuple.
La tradition ne remplace pas la science, mais la science ne remplace pas la trâRlition. L'une doit tout contrôler: elle doit nous affranchir et nous éclairer; l'autre nous unir. La tradition donne à tous nos sentiments plus d'élévation, de force et de durée; elle accroît notre dignité, multiplie devant nous les mobiles du bien, et, comme elle s'adresse à l'imagination et au cœur, elle sera toujours plus accessible à la masse des hommes que la science s'adressant à la raison. La solidarité, dans le monde moral, a spécialement
pour objet les actes de la conscience. Chaque acte mauvais, ayant des conséquences qui s*étendent à Tinfini, nous rend participant à l'ensemble du mal qui existe dans le monde, mais chaque acte bon nous unit de la même manière à tout le bien qui existe* et établit entre ceux qui travaillent à la réalisation du juste une véritable communion.
Il y a plusieurs sanctions morales.
Les unes sont positives. Elles consistent dans les punitions et les récompenses de Técole, et dans celles de la législation. Mais, d'une part, ces sanctions n'atteignent pas tous les actes ; de l'autre, en atteignant certains actes, elles atteignent rarement le mobile qui en constitue le caractère moral : elles sont donc insuf* fisantes.
D'autres sanctions sont celles qui consistent dans les conséquences des actes. Ces sanctions nous frappent, soit dans notre corps par la santé ou la maladie, soit dans le succès ou l'insuccès de nos travaux, soit dans l'opinion. Mais elles sont presque aussi insuffisantes que les premières, car, si elles atteignent tous les actes, puisqu'elles en dérivent, elles n'atteignent jamais les mobiles qui les ont déterminées; elles ne remontent pas à la conscience.
La véritable sanction morale doit être intérieure, comme le mobile , et y trouver sa raison et sa mesure. Elle consiste dans la douleur qui suit la faute et dans la joie qui acompagne le devoir accompli : douleur ou joie infiniment plus profonde et plus pénétrante que celle qui acccompagne nos privations ou la satisfaction de nos désirs. Cette sanction diffère des autres en ce que, dérivant directement de nos actes volontaires, elle correspond d'une façon rigoureuse au caractère moral de leurs mobiles. On peut même dire que c'est
la seule vraie sanction, les autres n'ayant droit à ce titre qu'autant qu'elles s'y rattachent.
La fin de la loi morale est la justice dont le rôle consiste à mettre en harmonie le droit et le devoir, on assignant à nos actes un but supérieur à celui qu'ils ont directement en vue : l'équilibre de toutes les forces, le bien de tous les êtres. La justice n'est donc pas une vertu particulière ayant un objet spécial : c'est la vertu générale par excellence; elle embrasse toutes les autres en ce sens que seule elle donne le caractère de vertu à nos sentiments et à nos actes. Le bien même, quand nous l'accomplissons au nom de l'instinct, n'est pas de la vertu, et n'a droit à ce titre que lorsqu'il rentre dans la justice. La justice ne proscrit pas les sentiments naturels, elle les domine et les règle; loin de les affaiblir, elle les fortifie et les relève; elle en garantit la durée en les consacrant.
L'exacte mesure à accorder à chaque affection et i chaque devoir pour se conformer à la justice, est parfois difficile à déterminer dans la vie, et aucune théorie ne nous la donnera ; c'est le secret de la conscience, secret que nous découvrirons seulement dans l'activité du bien. Plus en effet nous pratiquons la justice, plus elle prend d'autorité dans nos âmes et dans notre vie, plus elle y répand de lumière, et, en avançant dans cette voie, nous sentons aussi de plus en plus la profondeur de cette parole d'un philosophe de l'antiquité : £a vertu est une habitude.
Tels sont les principes généraux qui forment le fond de uotre enseignement. Si nous avons réussi h les rendre accessibles à de jeunes esprits par u:ie forme
familière et vivante; si nos leçons peuvent devenir, entre les mains d'un instituteur dévoué et habile, un moyen de réflexion et de perfectionnement moral, nous aurons atteint notre but L*expérience seule en décidera.