FONDEMENT DE LA MORALE. — LA LIBERTÉ
En quoi l'eDscignement de la morale difTère des autres sujets d'instruction donnés à l'école. — La morale est la règle du bien , mais d'un bien particulier à Thomme; il faut donc en chercher la 'source dans l'homme seul, et dans cette partie de l'homme qui le distingue du reste de la nature. — Quelle place l'homme occupet-il dans la nature? — Comparaison entre les diverses séries naturelles et l'humanité. — L'homme est supérieur à toutes les espèces naturelleSf parce qu'il est capable de se gouverner luimême en Tue d'un bien supérieur aux satisfactions de l'instinct ; il peut sacrifier à ce bien l'instinct même. — Ce pouvoir particulier à l'homme s'appelle la Uberté morale. — La faculté qui nous permet de saisir expérimentalement notre liberté morale s'appelle la conscience. — Tous les hommes sont égaux devant la conscience, parce qu'ils sont tous libres.
Nous allons, mes enfants, commencer un cours nouveau.
Jusqu'ici on vous a enseigné la lecture, l'écriture, puis la grammaire, la géographie, Thistoire, le calcul, parfois des langues étrangères; on vous a donné aussi des QOtions scientifiques sur les choses de la nature, les
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grands phénomènes de la terre et da ciel Ce
dont nous allons nous entretenir aujourd'hui est assez différent. Je ne veux pas vous parler du monde extérieur et de ce qu'il contient» je veux vous parler de vousmêmes et de ce qui se passe en vous. — Voilà que vous me regardez avec surprise. — C'est ainsi cependant. — Oui, il s'agira devons, de Caroline, de Julie, de Louise, de Charles, de Georges. Il s'agira aussi de moi, car rétude que nous allons faire ensemble nous intéresst^ tous de la même façon ; elle concerne la conduite de la vie, non-*seulement le bien et le mal, mais le bonheur et le malheur de chacun de nous. Or, comme nous n'avons pas en vue un objet extérieur à placer sous vos yeux, mais des faits intimes, j'aurai souvent, en vous donnant les résultats de mon expérience, à faire appel à la vôtre, si courte qu'elle soit, afin d'y trouver en même temps une démonstration et un contrôle. Vous prendrez donc une part active à cet enseignement et vous en tirerez vous*mêmes la conclusion.
L'objet de l'étude que nous allons entreprendre s'appelle la morale. — Ne vous ef&ayez pas du mot; je n'ai nulle envie de vous faire des sermons; je m'attends plutôt, un de ces jours, à en recevoir de vous, et je vous promets de les écouter avec une attention scrupuleuse. Hais nous n'en sommes point encore là : nous en sommes à chercher. Et que cherchons-nous? — La règle du bien, d'un bien particulier que Ton appelle moral. — Or, ce bien concerne-t-il tous les êtres et tous les objets de la nature? Telle sera notre première question. — Non, me répondez-vous, il concerne l'homme seul; c'est ainsi du moins que chacun l'entend. — Voilà donc le champ de notre recherche déterminé. Nous avons un point de départ; c'est dans l'homme que nous trouverons l'origine de la morale
et dans cette partie de rhomme qui le distingue du reste de la nature. — Hais pour savoir en quoi l'homme se distingue de la nature, il faut d'abord savoir ce qu'il a de commun avec elle; quelle place en un mot il y occupe? —* Voilà, mes enfants, une grande question.
Vous avez sans doute entendu souvent déclarer que rhomme est supérieur au reste de la nature. Partagezvous cette opinion?
— Vous me répondez affirmativement et sans hésiter. -— Maintenant savez-vous pourquoi? — Ici vous hésitez un peu plus. — Pour établir notre comparaison avec méthode^ tout en restant dans des termes très-généraux, il faut nous demander d'abord comment le monde se présente à nous scientifiquement parlant. — Vous l'avez appris dans vos études antérieures; le monde se présente à nous sous l'aspect d'une multitude innombrable d'êtres et d'objets que nous observons et classons d'après leurs propriétés diverses et qui forment, ainsi classés, des séries distinctes qui se divisent et se subdivisent de mille manières différentes. Ce qui constitue la supériorité de ces séries les unes par rapport aux autres, ce sont les propriétés nouvelles qui s'y ajoutent, sans que les propriétés anciennes disparaissent ; de sorte que plus nous nous élevons dans la hiérarchie, plus les termes de chaque série, c'est-à-dire les individus, possèdent de propriétés, plus ils sont complexes.
La question que nous avons posée tout à l'heure, relativement à la place que l'homme occupe dans la nature, revient donc à demander s*il possède plus ou moins de propriétés ou de facultés que les autres objets ou êtres que nous connaissons, et, s'il en possède plus, en quoi consistent celles qui lui sont spéciales ?
Quelle est la série naturelle la plus élémentaire ? — Celle des minéraux, ou éléments chimiques, me répondez-vous. — Pensez-vous que l'homme leur soit supérieur? — Vous riez , vous me dites que les minéraux sont inertes, qu'ils n'ont aucun pouvoir, aucune individualité, et restent à une grande distance de nous. — Ils ont au moins le pouvoir de la résistance et, en certains cas, de la réaction. Toutefois, je reconnais que l'homme possède des propriétés beaucoup plus nombreuses. Mais au-dessus des minéraux, nous trouvons les plantes qui ne sont pas inertes. Elles ont une organisation régulière et nous représentent des individus; elles croissent, se développent et se reproduisent en vertu de leur propres forces. — Vous me répondez qu'elles sont insensibles, qu'elles n'ont pas de mouvements volontaires ni le pouvoir de se déplacer. — Tout cela est vrai pour les plantes ; mais les animaux possèdent ces facultés nouvelles et souvent à un degré qui dépasse celui qui est donné à l'homme; ainsi certains d'entre eux courent plus vite, comme le cerf, le chamois et même le cheval; d'autres vivent dans deux éléments à la fois, comme le crocodile et le phoque; d'autres peuvent s'élever dans les airs, comme les papillons, les mouches, les oiseaux. — Oui, me ditesvous, mais ces pouvoirs, qui tiennent à la conformation de certains organes, sont néanmoins très-restreints. Les animaux n'ont pas nos facultés supérieures : ils ne sont pas intelligents. — Ici je vous arrête; certains animaux sont doués d'une intelligence remarquable et susceptibles même d'éducation; n'en voyez-vous pas chaque jour qui nous aident dans nos travaux domestiques, qui deviennent nos compagnons et presque nos amis? Que de services ils nous rendent qu'un grand nombre d'hommes ne nous rendraient pas, et que de
témoignages de dévouement et de fidélité dont ceux-ci restent souvent à distance! — Eh bien, vous vous taisez 7 Votre opinion se modifie-t-elle? — Vous secouez la tète. — Charlotte me fait observer que les animaux n'accomplissent pas d'œuvres d'art; ils n*ont ni tableaux, ni monuments d'architecture, ni poèmes. — Charles me dit qu'ils ne possèdent pas de science ni de philosophie. — Tout cela est vrai. Quand je vous ai parlé de l'intelligence des animaux, je n'ai nullement voulu l'assimiler à celle de Thomme. Cette intelligence, en efifet, est très-incomplète par rapport à la nôtre, et il y a môme certaines de nos facultés qui ne s'y rencontrent pas. Celle d'abstraire, par exemple, et de construire ainsi des sciences et des philosophies ; celle de concevoir le beau artistique et de créer les arts. Ces facultés sont l'apanage exclusif de l'homme ; elles sont un des points de la supériorité que vous reconnaissiez tout à l'heure, et nous allons nous demander si nous y trouverons, en les étudiant, le fondement de la morale.
Examinons les faits : la mesure de Tintelligence, de la science, du talent, du génie est-elle la mesure de la moralité? — Vous secouez la tête. Peut-être ne pourrezvous pas me donner des raisons bien précises, mais vous jugez au nom d'une réalité constante qui s^impose à vous. La noblesse du caractère, en effet, et la grandeur du talent ne vont pas toujours de compagnie, et les sentiments les plus bas, au contraire, peuvent côtoyer le génie même.
Nous avons reconnu d'ailleurs que la morale était humaine, qu'elle était le lot de tous, tandis que les facultés dont nous parlons sont le privilège de quelques-uns. Quand je vous regarde, mes enfants, pressés en cet instant autour de moi, je puis me demander s'il y aura parmi vous un poète, un artiste, un savant,
un historien ; mais je ne puis pas douter que vous soyiez tous des êtres nobles, e'est-à-dire moraux. Du moins, vous avez tous le pouvoir de le devenir, tandis que vous ne possédez pas celui de vous donner Tesprit, ni le génie, ni même cette intelligence moyenne qui nous permet de tout comprendre... Combien d*êtres humains, en effet, en sont encore loin! Combien ne dépassent pas les premiers degrés de l'intelligence, et ne les dépasseront jamais! Ceux-là pourtant n'ont pas cessé d'être hommes. Nous les respectons comme tels, et, pour nous inspirer ce respect, ne faut-il pas quelque chose d'autre que le bas degré d'intelligence qu'ils ont à peine atteint? Ne faut-il pas quelque chose de plus et de différent pour créer entre le plus grand et le plus humble une égalité supérieure aux inégalités si nombreuses qui les séparent, pour les relier dans une solidarité commune et les élever au-dessus du reste de la nature? — Vous m'approuvez, mes enfants; eh bien, c'est ce quelque chose qui est le fondement de la morale, et il nous reste à le déterminer. Nous le ferons en nous adressant à l'homme lui-même,^en l'étudiant dans sa propre vie, en le saisissant dans ses actes.
Représentez- vous pour un instant une fie déserte ; un homme et un enfant y ont été jetés par un naufrage, et, mourant de faim et de fatigue, ils cherchent depuis le matin quelques racines on quelques fruits pour se nourrir.
Leurs dernières forces sont presque entièrement épuisées quand ils arrivent vers un champ de patates. — En l'apercevant de loin, l'espérance leur revient, mais ils reconnaissent bientôt que le champ a été ravagé. C'est à peme s'il reste quelques racines éparses et rares. L'homme s'arrête et hésite d'abord, pour savoir quelle part il fera à l'enfant. Au bout d'un ins-
tant, Tégoïsme t'emporte , et, s'efforçant de pallier sa conduite par un raisonnement captieux : A quoi bon, se dit>il, donner de la nourriture à cet enfant? Ses forces sont à bout, et quelques patates ne Tempécheront pas de mourir. — Il s'empare alors des patates» les mange toutes et abandonne l'enfant qui tombe pour ne plus se relever. — Quel sentiment vous inspire un tel acte? De Thorreur : je le vois. Vous vous récriez tous. Cet homme vous paratt infiime, et vous avez raison. — Maintenant supposez qu'à la place de l'homme se trouve un bœuf affamé aussi, qui mange les patates sans s'inquiéter de l'enfant. Vous parait-il coupable, comme l'homme? — Nullement, me dites-vous. — Et le bœuf, en effet, ne fera pas de faux raisonnements pour se justifier ; il est tout à fait à l'aise en mangeant Tes patates ; et nous, ne nous indignons pas. — Pourquoi? — Parce que le bœuf, en cédant à l'instinct brutal , suit sa loi. — L'homme aussi, pourtant, n'a-t-il pas des instincts, des besoins? — Sans doute, mais il peut résister. — L'homme est maître de lui-même ; il est libre en face de sa propre nature : il peut se proposer une fin supérieure aux satisfactions de l'instinct; c'est pour* quoi il s'élève au-dessus du reste du monde.
Voilà, mes enfants, notre point de départ, et nous l'avons trouvé en regardant en nous.
Voulez-vous encore quelques exemples? — Oui. — Eh bien, avez-vous entendu parler des combats de taureaux?— Sans doute. — Georges, qui a habité Bayonne, a assisté à l'un d'eux dans un voyage qu'il a fait, avec son père, sur la frontière d'Espagne. Vous avez, d'ailleurs, tous vu des taureaux, soit dans la campagne, soit au Jardin des plantes, et vous savez que ce sont des animaux faciles à l'emportement, violents et tout in fait aveugles dans la colère. Dans les combats dont nous
parlons, on les excite en faisant flotter devant leurs yeux des drapeaux rouges ; cette couleur a le don de les rendre furieux. Les hommes chargés de ce soin, les toréadors, esquivent adroitement leurs atteintes, et, quand ces animaux sont suflisamment affolés, on les laisse se battre jusqu'à ce qu'ils se soient mis en pièces. — Les taureaux vous paraissent-ils coupables en se conduisant de la sorte? — Vous secouez la tête.
— Charlotte pense que les coupables sont ceux qui les excitent et qui viennent les regarder. — Charlotte a raison et me donne un argument de plus ; mais poursuivons notre exemple. — Vous avez aussi connu des hommes violents et grossiers qui boivent outre mesure et» en sortant du cabaret, se prennent de querelle dans la rue et se battent avee fureur, sans avoir pour cela aucun motif valable. La police ou de simples assistants les séparent; on les emmène en prison; on les juge et on les punit. — Les trouvez-vous plus coupables que les taureaux ? — Remarquez qu'ils commettent les mêmes actes? — C*est bien différent, me dites-vous, ce sont des hommes; ils sont libres et peuvent gouverner laurs instincts. — Toujours la même réponse.
— L'autre jour, j'entendais la mère de Georges raconter une histoire qui rentre tout à fait dans notre sujet. La mère de Georges a connu un homme tel que ceux que nous venons de décrire. C'était un vrai taureau pour la force et la violence , et, chose bizarre , il avait épousé par inclination une petite femme toute frêle, toute menue, qui ne lui allait pas à l'épaule. Cette femme, pourtant, jouait admirablement auprès de lui le rôle du toréador. Aussitôt qu'elle le voyait un peu excité par la boisson, ce qui lui arrivait trop souvent, elle lui lançait des pointes, des railleiies, des défis, jusqu'à ce qu'il fût hors de lui-même et eût brisé quelque
chose. Un jour, ce fut sa femme quMI brisa; il lui porta un coup mortel. — • Le jury le condamna aux travaux forcés pour vingt ans. Approuvez-vous ce jugement? -* Certainement. Charlotte aurait demandé même la condamnation à perpétuité. — Vous êtes impitoyable pour les maris, Charlotte. Mais remarquez que , si le tribunal a été indulgent, c*est que la conduite de la femme lui a paru former une circonstance atténuante. Elle cédait, elle aussi, à un très-mauvais instinct, celui qui consiste à se jouer de la colère des autres, et elle a une part de responsabilité dans la faute même dont elle se trouve victime. — Maintenant, avant de conclure, je voudrais encore vous citer un exemple qu'un de vous m'a donné hier. — Il y a de l'émoi sur les visages. — Calmez- vous et écoutez sans crainte.
Il faisait très-chaud hier, comme vous savez. Le temps était à l'orage et tout le monde s'en ressentait. Pendant la récréation de midi, Charlotte était restée dans la classe pour terminer un devoir, et, sans au*ello s'en doutât, mes yeux la suivaient de l'estrade. — Certainement, l'histoire de France n'avait pas beaucoup d'attraits pour elle en ce moment; sa main traçait avec peine les lignes de son résumé, et sa tète fléchissait parfois sous le poids de l'engourdissement. Elle pouvait voir, à travers la persienne entr'ouverte, un gros chat qui s'étalait à l'ombre avec volupté et se livrait au sommeil sans remords , en laissant les souris danser à leur aise. Charlotte ne m'a pas fait ses confidences ; mais je suis sûre qu'en cet instant elle portait au chat quelque envie. Est-ce vrai, Charlotte? — Vous inclinez la tète tout en riant; j'en étais sûre. — Si, pourtant, vous aviez imité l'exemple du chat, auriez-vous été coupable? — Vous riez toujours, mais vous répondez aflSrmativement. — Il est rertain, mes enfants, qu'il y
a des degrés dans le mal. Si Charlotte se fût endormie, elle n^aurait pas mérité les galères, conmie l'homme qai a tué sa femme; néanmoins, elle eût été blàmablt^, vous le reconnaissez tous, tandis que vous ne reprochez rien au chat. Et pourquoi? Encore pour la même raison. G est que Charlotte était libre en face d'cll»imôme. Aussi, comme c'est une bonne élève, elle a fait usage de sa liberté pour résister à la tentation, et son devoir était achevé à l'heure dite.
Nous conclurons donc en reconnaissant que l'homme difière du reste de la nature sur ce point : il peut résister à l'instinct et accomplir de soi un bien supérieur aux satisfactions de l'instinct même. Ce pouvoir particulier à l'homme s'appelle la liberté morale.
Or, la faculté qui nous permet de saisir expérimentalement notre liberté s'appelle la oonsciencet et nous disons que nous sommes tous égaux devant la conscience, parce que nous sommes tous libres.