DE LA SOLIDARITÉ
Li solidarité est le lien qui unit tons les hommes. — Elle étend la Tie morale de l'indiTida à la collectivité. — Elle se resserre dans les groupes particuliers et s'y manifeste sous la forme de l'esprit de corps. — Bons et mauvais effets de Tesprlt de corps.
— Solidarité dans la famille, la nation, les associations particulières. — Solidarité dans le travail. — Distinction entre la solidarité imposée dans les groupes naturels, la famille, la nation, et la solidarité volontairement acceptée dans les associations libres.
— Différents devoirs qui dérivent de l'une et de l'autre. — La solidarité décuple la puissance de l'homme ; elle lui apprend qu'il ne peut rien dans l'isolement, qu'il n'y a pour lui de bien et de bonheur que dans l'union avec ses semblables.
La solidarité, dans son acception la plus générale, est le lien qui nous rattache les uns aux autres par la conformité de notre nature.
Entre un homme et un homme, alors qu'ils arriveraient chacun d'une extrémité du monde, n'ayant de commun ni le pays, ni la langue, ni les mœurs, ni l'éducation, il y a pourtant un lien qui domine toutes
ces différences , la commonauté de nature, qui leur confère les mêmes droits» leur impose les mêmes devoirs, les assujettit aux mômes maux, les rend sensibles aux mêmes joies, et étend par là les impressions, les sentiments, Taffection, le travail, les responsabilités mêmes, de l'individu à la collectivité. C'est le sentiment de ce lien qui inspire le philosophe quand il s'écrie : « Je suis homme, et rien d'humain ne m*est étranger. »
En effet, mes enfants, cette parole, qui retentit pour nous à travers les siècles» est vraie aujourd'hui comme hier, et le sera toujours : « Rien d'humain ne nous esl étranger. »
Si vous entendex raconter les effets d'une affreuse épidémie chez une nation lointaine, votre sensibilité s'émeut. Quel lien cependant vous rattache aux vie* times? — Vous ne les avez jamais vues, vous ne les verrez Jamais, et voih\ que, vous transportant sur le théâtre de leurs douleurs, vous pleurez avec elles et pour elles, vous les plaignez, vous voudriez les secourir Si ce sont des actes tyranniques ou injustes
qu'on vous raconte, votre conscience se soulève, elle s'indigne, elle proteste au nom du droit violé. S'il s'agit de bassesse ou d'hypocrisie, la rougeur monte à votre front. L'abaissement de l'humanité vous humilie.
Rappelez-vous ce que vous avez éprouvé l'autre jour quand H. B**% qui a fait un long séjour en Océanie, vous a dépeint les mœurs cruelles de certaines peuplades sauvages; vous étiez hors de vous
Ainsi, par l'effet de la solidarité, nous nous trouvons en communion avec des hommes qui vivent loin de notre milieu : nous entrons dans leur existence, nous éprouvons le besoin de les faire participer à la nôtre» de leur communiquer des vérités qu'ils ignorent, de leur porter des biens qu'ils n'ont pas. Voyez ces mission-
naires, qui vont à des milliers de lieues et à travers toute sorte de périls, pour instruire, soulager, développer l'humanité barbare. Si ces hommes et ces femmes, dont nous admirons tous l'abnégation et le courage, n'avaient pas ce puissant sentiment de la solidarité humaine, pensez-vous qu'ils renonceraient aux afiTections et aux joies du foyer domestique, aux liens de la patrie, aux bienfaits de la civilisation, pour se livrer au hasard de pareilles aventures?
La solidarité est donc un élément de la morale, en ce qu'elle étend la vie de la conscience; elle étend la mutualité des droits et des devoirs, la communauté des sentiments bien au delà de nos relations directes. Elle forme, dans le temps, le lien des générations successives sous le nom de tradition; dans l'espace, le lien des peuples.
L'homme, d'ailleurs, n'existe point d'une manière isolée. Seul, il serait réduit à une complète impuissance; il n'arriverait ni au développement de ses facultés, ni à l'exercice de ses forces. Aussi ne le voyonsnous agir qu'uni à ses semblables, et la solidarité s'accroît des mille liens qui rattachent entre elles les existences individuelles et les rendent inséparables.
Si, en effet, nous ne nous sentons point étrangers aux habitants de l'Océanie, si nous reconnaissons entre eux et nous un lien, combien ce lien sera plus fort entre des Européens civilisés, par exemple, et plus fort entre des compatriotes, et plus fort encore, parmi ceux-ci, entre les membres d'une même association.
La solidarité, en se manifestant dans des groupes particuliers, s'y resserre et s'y concentre : elle y puise une puissance nouvelle, et peut y exercer son influence sous mille formes.
Qqi de vous me citent quelques-uns des groupes oà elle apptriU de la manière la plus firappanle ?
Armand me parle de la nation. — En effi^t, mes euftints, il n^esi pas de groupe où nous puissions mieux la reconnaître, et notre génération en a fait une trop douloureuse épreuve pour qu'aucun de nous puisse la mettre en doute* Tous, n'est-ce pas, nous avons été atteints par les malheurs qui ont accablé notre pays> vaincus et humiliés dans ses défaites, et c'est aux jours les plus tristes de l'invasion que nous avons senti avec le plus de force le lien de la patrie! Et la solidarité est si bienfiùsante, qu'au milieu même de nos maux, nous éprouvions une inunense douceur dans le sentiment de notre union, dans nos volontaires et mutuels sacrifices 1 Quel hel exemple de solidarité Paris assié^ nous offre! On n'y reconnaissait plus de rangs, plus de classes, plas de distinctions orgueilleuses. Tous les citoyens confondus se vonaieni à la défense ; toutes les femmes aux soins des ambulances, des écoles» des ateliers, n'ayant qu'une même àroe ! Il y a eu certainement des heures oil la solidarité nous a élevés à l'héroïsme, où nous avons découvert en nous des puissances de renoncement et d'abnégation ignorées, et aussi des forces et des consolations suprêmes.,..* Aussi, malgré tant d'angoisses et d'amertume, ne regretterons-nous jamais d'avoir travei-sé de tels moments.
La solidarité nationale est mise constamment en relief par l'histoire. Tous les peuples qui sont arrivés à un certain développement à une certaine grandeur morale l'ont connue, Pouv«z-vous m'en citer quelques exemples? — Quels sont les peuples chei lesquels nous trouvons, dans les temps anciens, un grand patriotisme? -* Les Hébreux. — Les Hébreux, en effet, nous offrent, ik cet égard, des modèles^ fti^^n n*est compa-
rable à Ténergie déployée dans le siège de Jérusalem. Qui m'en dira la date? — L'an 70 de notre ère. — Et qui fut le vainqueur? — Titus, général romain et fils de l'empereur Vespasien. — Très-bien. — La solidarité chez cette race vigoureuse a résisté au temps, à la dis* persion, à tous les périls, à tous les malheurs. — Citezmoi encore d'autres peuples. — • Les Grecs et les Romains. — Nous trouvons, en effet, chez ceux-ci un grand sentiment national, mais avec un caractère bien différent de celui des Hébreux. Les Gaulois et les Germains comprennent aussi les devoirs de la patrie, tandis que les peuples de l'Orient, se livrant au charme d'une existence facile, répudient toute solidarité qu'il faut défendre. Nous avons déjà parlé de la manière dont ils ont reçu l'invasion des Grecs, quand Alexandre a pénétré parmi eux.
A côté de la nation, ne voyez-vous pas un autre groupe où la solidarité nous enlace d'une façon encore plus intime et plus forte? — La famille. — C'est cela. — Nulle part, en effet, nous ne trouvons un tel ensemble d'intérêts, d'affections, de convenances communes. Dans ce groupe, uni d'une façon étroite, ce qui touche l'un touche l'autre; si la fortune arrive, on se réjouit en commun; si le malheur survient, la peine est partagée. Que le père obtienne un succès dans sa carrière ou l'enfant à l'école, voyez comme la famille est fière, comme chacun s'épanouit et se redresse. Si, au contraire, la maladie, la mort, la ruine quelquefois, pénètrent au foyer, tous courbent la tète, puis ils se consolent les uns les autres, et ils combinent leurs efforts pour se relever. Les fonctions sont différentes, mais l'intérêt est unique. Le père gouverne les affaires du d^ors , la mère celles du dedans. L'un acquiert, l'autre conserve. L'un a plus d'influence et d'initiative dans le monde, l'autre dans
la maison. Tandis que lo père travaille et agil à Texlérieur, o^est à la mère que revieni, avec les soins de la maison, Téducalion intime, cette première culture de la conscience et du cœur que rien ne remplace. A elle la direction des sentiments, le soin des souvenirs, le respect de la tradition.
Et voyei comme la solidarité, en nous liant les uns aux autres, comble entre nous les distances! comme elle devient un élément d'égalité !
Dans cette fomille si unie, tous les membres ne dé« pendent-ils pas les uns des autres?
Le père et fat mère, il est vrai, soutiennent tout* C'est sur eux que repose la cohésion du groupe; mais qui en est Tobjet le plus cher» qui en représente la joie? Ce sont les enfiBAts. Ce sont eux, &ibles et petits, qui concentrent tous les soins, toutes les tendresses, toutes les sollicitudes; c'est i eux que reviennent les pensées de chaque jour, les soucis de la veille et du lendemain, et, selon la pensée profonde du poète , toute la gratitude qu'on leur demande, c'est de se sentir heureux.
Dans l'exécution de tous les travaux, même principe. Vous avei vu, pour la construction de l'édifice dont nous parlions dernièrement, que toutes les parties se tiennent; de même , tous les ouvriers dépendent mutuellement les uns des autres. Essayei d*écarter une seule profession, celle qui vous paraîtra la plus infime» et l'œuvre échouera. £carterei-vous, par exemple, ceux qui creusent des fondations? — Mais comment élèvera* t-on des murs solides sans fondations? — Ceux qui préparent le plâtre et le ciment? — Gomment alors reliera4-on les pierres les unes aux autres? — £ear» teret^'vous le charpentier, le menuisier? — Conceveivous un édifice sans portes ni fenêtres? — L'enfiAl même, lapprenti qui bit les commissions, le ma-
nœavre qui transporte les matériaux sont indispensables, et s'il fallait absolument supprimer quelque chose et quelqu'un, on supprimerait les parties décoratives, Tartiste. Dans ce cas, il est vrai, Tédiflce ne menacerait pas ruine, mais il resterait inachevé.
Au point de vue do la direction, la même condition se retrouve encore. Pensez-vous que dans une hiérarchie les chefs soient plus indépendants des subordonnés que les subordonnés des chefs? — Ils le sont souvent moins. Si c'est, en apparence, leur volonté qui prévaut, leur volonté elle-même est dominée par toutes sortes de combinaisons extérieures dont ils ne sont pas mattres, et la plupart du temps ils ne peuvent agir qu'en s'y soumettant.
Toutes les fonctions sont donc liées entre elles, parce qu'elles sont toutes nécessaires.
Regardons Tensemble d'une nation. Ceux qui la composent contribuent, chacun dans sa sphère, à la prospérité et à la force du tout. S'il faut des soldats pour la défendre, il faut des citoyens pour la gouverner. Il faut qu'on féconde la terre, qu'on travaille les métaux, qu'on construise des habitations, qu'on fabrique toutes sortes de produits qui servent aux usages de la vie, constituent la richesse, et sont un moyen de transaction avec les autres pays. Il faut qu'on cultive les arts, les lettres, qu'on s'applique à tous les travaux de rintelligence ; et chaque habitant du pays est en quelque façon intéressé au succès et à la prospérité de tous les autres.
La solidarité est donc une loi des sociétés humaines.
Or, dans chaque groupe où elle se manifeste, elle prendia forme de l'esprit de corps. C'est-à-dire qu'en dehors des relations individuelles, le groupe apparaît comme un être particulier ayant sa force, sa vertu, sa gloire, qui deviennent propres à chaque membre. Tous
prennent un soin jaloux de ces biens communs. Ils tnvaillenl à les accroitre; ils se surveillent les uns les autres, afin que nul n*y porte atteinte»
Le meiHeur exemple que nous puissions en citer serm celui de notre école.
H y a parfois, mes enfiunts, de petites divisions entre vous; mais le jour où Técole concourt avec d*autres écoles, tout n'est-il pas oublié? La solidarité de Thon* neur commun vous donne une seule àme, et chacun est prêt à s*effacer pour laisser la place au plus capable. Vous vous aidet, vous vous exdtez mutuellement aa travail» et vous êtes tous également fiers du succès» quel que soit celui qm le remporte. L*écoIe alors ne vous apparaît plus comme une simple collection d'élèves» une conception abstraite ; elle vous apparaît comme un corps dont vous êtes les membres» chacun jouissant du bien et souffrant du mal qui Patteint. Vos travaux réunis fonnent un tout auquel vous participez sans rien réclamer d'individuel.
Tel est reflet de la solidarité.
Yous voyez ce même esprit de corps dans la famille; vous le voyez dans la patrie; vous le trouverei dans tous les autres groupes , et d'autant plus fort qu'ils seront plus resserrés et que le lien aura un caractère plus moral.
L'esprit de c<»ps» en concentrant la solidarité, double donc la force; mais lorsqu'il n'est pas contenu dans de justes limites, il présente aussi un péril ; il peut devenir aveugle, exclusif, étroit, et engendrer la dureté et TorgueiK
C'est l'esprit de corps qu'on retrouve dans tous les groupes fermés, qui s'isolent et s'entourent de barrières.
L'esprit de corps, en constituant et maintenant des
classes exclusives et dominatrices, petit alors Revenir un des remparts de l'oppression.
Qui me citera en témoignage quelques exemples? — Les castes de Tlnde. — Très-bien. H est impossible d'imaginer rien de plus orgueilleux et de plus dur que les démarcations qui les séparent. Si lesbrahmines sont des sortes de dieux pour les parias, les parias ne sont pas de^ hommes pour les brahmines. — Un autre exemple. — Les Hébreux avaient aussi des castes exclusives; les pharisiens, lesesséniens, les saducéens, etc. — En e£fet, mes enfants, et vous vous rappelez les justes reproches que l'Évangile leur adresse à ce sujet. — Un autre exemple. — A Rome, les patriciens et les plébéiens formaient aussi des castes très-exclusives. — C'est encore vrai, et je vous ferai remarquer chez ce peuple le danger des castes , dont les inimitiés produisent, presque toujours, des germes mortels de division et de lutte.
Nous conclurons donc en disant que si l'activité sociale se manifeste nécessairement dans des groupes distincts, ces groupes ne doivent pas être fermés : ils doivent s'ouvrir, au contraire, à toutes les capacités, à tous les bons vouloirs. Rappelons-nous, en outre, que dans chacun d'eux la solidarité particulière du groupe doit être dominée par la grande solidarité humaine, par l'égalité du droit qui, avant de nous faire membres d'une famille , d'une classe, d'une cité, d*une nation, nous fait membres de l'humanité entière.
Parmi les groupes dont les membres sont solidaires, il y en a de naturels, comme la fLimille et la patrie, et il y en a de volontaires, comme les groupes politiques, religieux, industriels, philanthropiques, scientifiques et autres.
Nous nous trouvons liés aux premiers par le seul fait
de noire naissance, et la solidarité nous ; apparati comme un droit et un devoir de nature.
Nous n*a?ons choisi, en effet, ni notre lamille ni notre patrie, et nous ne sommes pas libres de les rejeter ni de nous soustraire à la solidarité qu*elles comportent, solidarité qui est quelquefois une chatne» un fardeau même écrasant.
Vous TOUS rappelez comment la pauvre Eugénie, si jeune, si honnête, a eu sa vie perdue par suite d'un vol commis par sa mère. De pareils fttits heureusement sont rares, cependant ils existent, et il en est d'autres aussi beaucoup plus nombreux dans lesquels la solidarité de famille, tout en ayant des conséquences moins terribles, en a encore de très-douloureuses et de trèsgraves.
Les enfants supportent toujours les suites des fautes de leurs parents sans en être coupables. Parfois, ils sont ruinés; d*autre fois jetés dans des situations peu honorables. Quelquefois aus^, c'est un membre éloigné de la famille qui, en commettant quelque inGeonie, la couvre de honte. — Cependant, pas plus dans un cas que dans Tautre, nous ne pouvons échapper aux conséquences de tels faits en déclarant que nous répudions notre famille, que nous ne lui appartenons plus. Vainement ferions-nous une telle déclaration, la marque originelle resterait toujours. Notre seule ressource alors est de redoubler d*honnêteté, afin de forcer le public à établir lui-même, au nom de la justice, une distinction en notre faveur.
Dans la solidarité nationale il en est encore de même.
En cas, par exemple, de guerre et de désastre, que d'innocents subissent la conséquence de fautes auxquelles ils n'ont pas participé ! Vous êtes étranger au gouvernement de votre pays; pourtant s'il vous jette
dans une guerre qui amènera k sa suite l'invasion et le ravage, vous en subirez les résultats humiliants et dou^ loureux comme ceux qui en ont eu l'initiative.
Ainsi, dans les groupes naturels, la solidarité des actes ne s'étend pas nécessairement à la conscience, mais elle s'y étend dans les groupes volontaires parce que la liberté préside aux engagements qui les forment. Aussi ne devons nous entrer dans ces groupes que lorsque nous en approuvons le principe et le mode d'action.
En politique, par exemple, on ne doit s'attacher à un gouvernement que lorsqu'on est d'accord avec ses membres, quant aux convictions qui relèvent de la conscience. On ne doit pas non plus accepter le pouvoir, même dans un gouvernement dont on partage les principes, s'il s'agit d'être associé à des actes qu'on désapprouve. Pouvez- vous à ce propos me citer un trait de notre histoire pris à la fin du dernier siècle, et dont nous avons parlé dernièrement ? — Hortense me dit que Turgot et Malesherbes avaient été nommés ministres par Louis XYI un peu avant la révolution de 89. C'étaient des hommes attachés à la monarchie, mais qui avaient l'esprit de justice à l'égard du peuple. Ils voulurent faire des réformes qui étaient urgentes dans ce temps-là, détruire toutes sortes de privilèges. Les autres membres du gouvernement, plus nombreux, s'y opposèrent, et les deux ministres, plutôt que de renoncer à leurs convictions, abandonnèrent le pouvoir. — Très-bien, Hortense, votre exemple est juste, — Vous voyez, mes enfants, que ces deux noms sont restés dans notre histoire environnés de tous les respects.
Le principe est le même à l'égard des associations philanthropiques et religieuses. Non seulement nous ne
devons y participer que lorsque nous en approuvons Tobjet et le mode d*action« mais nous devons tenir même à l'honorabilité de ceux avec lesquels nous entreprenons des oeuvres qui touchent de si près à la conscience.
Dans une association purement scientifique ou indus* trielle, le but est beaucoup plas dé^gé des choses morales et la solidarité est moins étroite. Dans un atelier, par exemple, dans un laboratoire, où, s*il sagit d*une exploration scientifique , on peut différer d*opinions et de sentiments, à bien des égards, avec ses coassociés; pourtant il y a une mesure d'honneur et de probité qui est toujours exigible, et en dehors de laquelle nous ne devons jamais consentir à nous lier avec personne.
Nous nous résumerons donc en disant que Thomme est solidaire de Thomme en tant que membre de l'humanité. Il est solidaire de tous ceux avec qui il sent, il pense, il veut, il agit, parce que ses sentiments, ses pensées, ses vouloirs ne se manifestent, ne se développent, n'existent réellement que dans la vie commune. L'homme solitaire n'existe pas, et s'il existait, il serait un monstre.
Or, la solidarité est un élément de la morale, en ce que non-seulement elle décuple la puissance individuelle, mais elle corrige ce que celle-ci pourrait avoir d*exclusir et d'orgueilleux; elle enseigne à l'homme qu'il ne peut rien dans l'isolement, qu'il n'est fort, qu'il n'est bon et qu'il n'est heureux qu'en s'unissant à ses semblables. Elle ne détruit pas la souveraineté de la personne, mais elle la modifie dans Taction, en lui ouvrant une sphère oil il n'y a ni petits ni grands, ni faibles ni forts, mais oii chacun occupe sa place légitime et accomplit son œuvre nécessaire.