QUESTIONNAIRE DU CHAPITRE XII
D. Qa'est-ce que la solidarité dans son acception générale ? — - R. C'est le lien qui nous rattache les uns les autres par jla conformité de la nature. •— D. Ce lien existe-t-il entre un homme et un homme vivant dans des contrées différentes et ne s'étant Jamais vus?
— R. Oui ; il existe alors que ces deux hommes n'ont de commun ni le pays, ni la langue, ni les mœurs, ni la religion, ni Téducation.
— D. Qu'est-ce que ces hommes ont alors de commun ? — R. Le lien de l'humanité, qui domine toutes ces différences. — D. De quelle façon ? — R. En conférant à tous les mêmes droits^ en leur imposant les mêmes devoirs, en les assujettissant aux mêmes maux, en les rendant sensibles aux mêmes joies. — D. Quel est le résultat de cette solidarité? — R. C'est d'étendre les sentiments, la responsabilité même de l*individu à la collectivité. — D. Quelle est la parole souvent citée à ce sujet d'un ancien poète ? — R. Je suis homme, et rien d'humain ne m'est étranger. — D. Nous pouvons donc nous intéresser à des êtres que nous n'avons jamais vus, que nous ne verrons jamais ? — R. Sans doute ; en entendant parler d'eux, nous pouvons être émus de toutes les sympathies, éprouver le besoin de les faire participer à notre vie, de leur communiquer les vérités qu'ils ignorent, de leur porter les biens qu'ils n'ont pas. — D. Quel dévouement ce sentiment a-t-il provoque ? — R. Celui des missionnaires, qui vont à des milliers de lieues et à travers toute sorte de périls pour instruire, soulager, développer l'humanité barbare. — D. La solidarité est^elle un élément de la morale ? — R. Oui, car elle étend la vie de la conscience, elle étend la mutualité des droits et des devoirs, la sympathie des affections bien au delà de nos relations directes ; elle nous donne aussi un sentiment de force que l'individu isolé n'aura jamais. — D. Comment résumerons-nous l'action qu'elle exerce? — R. En disant qu'elle forme dans le temps le lien des générations, dans l'espace, le lien des peuples. — D. Comment s'appelle la solidarité dans le temps? — R. Elle s'appelle la tradition, — D. L'homme ^n'existe donc pas d'une manière isolée? — R. Non, l'homme isolé serait réduit à une complète impuissance. Il n'arrive* rait ni au développement de ses facultés, ni à l'exercice de ses forces. — D. Dans quelles conditions le voyons «-nous toujours exer^ cer son activité ? — R. Il n'agit jamais qu'uni à ses semblables, et
U soUdtiité se ccmpase des mille Uess ({ù ntUcb«l les existeMes udiTidaelles et les rendait uséptnLldes. — D. La solidarité ansnente^^^le à nesare que les sitmpes deTiennent plus étroits ? — R. Oui, elle se fertifie ea se conceatiaK. ~ D. L'activité sociale se se maaifiBSte donc pas dans llK»ime isolé ? — R, Non; elle se manifeste dans des snwpes variés <iQi se proposent certains objets communs à tons leus Bealvres» — D. Citei «foelques-nns de ces g f onp c g^
— R. La nation, la ftaîDe. ->D. Gomnent la solidarité se nanlfestet-elle dans la nation ? — R, Par la commonanté des sentimuits patriotiques qni noos ftiit tons soollHr des maux de notre pays, jouir de ses pro^érités, nons enorsneiUir de ses gloires, — D. Et dans la &«dlle ? — R. La solidarité de famille se manifeste égalanoit par la commnnaaté des affetUons et des intérêts an miUen de la diversité des fonctions. — D* Comment les fonctions sont-elles ordinairement réparties dans la famille ? — R. Le père soigne les intérêts du delMTs, la mère cenx dn dedans : l>an acquiert» Pantre conserve ; le père a plus d'Initiative et d'activité dans le monde, la mère an îojct, Gehii-d gonveme les afiires, celle-là dirige les sentim«its. C*est à la mère que revient Tédocatlon Intime, le développement des affections, la cnltnre des sentiments, le soin des souvenirs, le respect de la tradition» — D. Qnel est l'effet de la solidarité an point de vue des rapports des kommes les uns avec les autres ? — R« Elle comble entre eux les distances, elle est un puissant élément d*èga* Uté. — D. Gomment cela? -> R. Dus Tactivité de la vie, die nous montre que nous avons tous besoin les uns des autres ; qu'aucune partie du travail n'est inférieure et ne peut être écartée. — D. Et dans la bmille ? — R. Elle nons montre que, si les parents ont droit à plus d'obéissance, les enftmts Inspirent plus de sollicitnde. — D. Dans une bièrarcbie ? — R. Que les cbeis ont besoin des subordonnés, comme les subordonnés des cbefs; Ils dépendent tous les uns des aulres, — D. Dans l'ensemble dTun pays ? — R. Dans Pensemble d^om pays, elle nous montre que toutes les brancbes d'activité se ti^snent : l'administration, l'armée, l'agriculture, l'industrie, les arts, les lettres : que les babitanls en masse sont solidaires du succès et de la pmspéritè les uns des autres. — D. Quel nom prend la soUdarili en se manifestint dans les groupes particuliers ? -- R. Le nom d'esprit de corps, — D. Expliques ce mot. — R. En debors des relations ladîvidueUes, le groupe apparaît à cbaque membre comme un être particulier, ayant sa force, sa vertu, sa gloire qui lui appartiennent,
— D. Que font-ils tous alors ? >- R. Tous^prennâit un soin j iloux de ces biens communs ; ils travailleni à les accroître (T s.^ sur»
veillent les uns les autres, afin que nul n'y porte atteinte. — D. Citez quelques exemples. — R. Dans une école^ quand il y a un concours avec d'autres écoles, les élèves regardent leurs travaux et leurs succès comme formant un tout auquel chacun participe, sans rien réclamer individuellement. — D. Est-ce le même esprit qu'on retrouve dans les autres groupes^ la nation, la famille, etc. ? — R. Oui, c'est le même esprit, et il est d'autant plus fort que les groupes sont plus resserrés. — D. Quand l'esprit de corps n'est pas contenu dans de justes limites, n'est-il pas dangereux ? — R. Oui, sans doute ; il peut alors devenir aveugle, exclusif, et engendrer la dureté et l'orgueil. — D. Comment, dans ce cas, agit-il sur les groupes?
— R. Il les porte à s'isoler, à s'entourer de barrières. — D. Qu'en résulte-t-il ? — R. Qu'il se forme des classes exclusives et dominatrices qui peuvent devenir les remparts de l'oppression. — D. Citez-en quelques-unes. — R. Les castes de l'Inde, les brahmines et les parias ; chez les Juifs, les pharisiens, les esséniens, les saducéens ; chez les Romains, les patriciens et les plébéiens. — D. Comment pouvons-nous conjurer les mauvais effets de l'esprit de corps ?
— R. En nous rappelant que si l'activité sociale se manifeste nécessairement dans des groupes, ces groupes ne doivent pas être fermés ; ils. doivent s'ouvrir au contraire à toutes les capacités, à tous les bons vouloirs. — D. Que devons-nous, en outre, nous rappeler? — R. Que la solidarité de chaque groupe particulier est dominée par la solidarité humaine, par l'égalité du droit qui, avant de nous faire membres d'une famille, d'une classe, d'une cité, d'une nation, nous fait membres de l'humanité entière. — D. N'y a-t-il pas plusieurs sortes de groupes unis par la solidarité ? — R. Oui, il y en a d'instinctifs ou naturels, comme la famille et la patrie, et il y en a de volontaires, comme les groupes politiques, religieux, industriels, philanthropiques, scientifiques et autres. — D. Quelle est la différence de la solidarité que nous trouvons dans ces deux sortes de groupes ?
— R. Dans les premiers, elle nous est imposée par la nature ; dans les seconds, nous l'acceptons librement. — D. Nous ne choisissons donc ni notre famille ni notre patrie ? — R. Non, et nous ne sommes pas libres de les rejeter ni de nous soustraire à la solidarité que ces groupes comportent. — D. Cette solidarité n'est-elle pas une force ? — R. Quelquefois ; mais quelquefois aussi elle est une chaîne, un fardeau même écrasant. — D. Citez-en quelques exemples. — R. Dans une famille, les enfants peuvent avoir à supporter la mauvaise conduite de leurs parents sans en être coupables ; ils peuvent être par eux ruinés, déshonorés, couverts de honte. — D. Ne peuvent-ils, en
pareil cas, déclarer qu'ils répadlenl lear famille, qu'ils ne lui appartiennent pins ? — R, Vainement feraient-ils nne telle déclaration, la marque originelle persisterait toujours. — D. Quelle est la seule res> source dans une situation aussi douldureuse ? — R. Cï'est de redoubler d'honnêteté et de délicatesse, afin de forcer le public à établir luimême cette séparation au nom de la justice. — D. La solidarité qui unit les habitants d'un pays a-t-elle, à ce point de Tue, les mêmes conséquences ? — R. Oui, en cas de guerre et.de désastre national, de nombreux innocents subissent la conséquence de fautes auxquelles Ils n'ont pas participé : entre autres ceux qui sont étrangers au gouTemement et ont été contraires à la guerre. — D. On peut donc être solidaire sans être re^Mmsable ? — R. Oui, dans les grcmpes naturels la solidarité peut enTelopper les actes sans remonter nécessairement à la conscience. -- D, En est-il de même pour kss groupes formés d'une &eon volontaire et réHéchie ? — R. Non, parce que dans ceux-ci la liberté . a présidé à notre engagement. — D. I>ans quelles conditions, dès lors, derons-nousy entrer? — R. Nous ne detons y entrer que lorsque nous en approuTons le but et les moyens d'exécution. — D. Pour les groupes politiques, par exemple , quelles règles doit-on obsenrer ? — R. On ne doit s'attacher à un groupe politique que lorsqu'on est d'accord avec ses membres, quant aux couTicUons qui relèrent de la conscience. — D. Peut-on accepter le pouvoir dans un gouTemement dont on partage les principes, s'il s'agit d'exécuter les mesures que l'on réproure ? — R. Non, on ne le doit jamais* — D. Pourei- TOUS citer, à ce prtHM», quelques traits > — R. Turgot et Haiesherbes, — D. Dans les assotiations philanthropiques et religieuses, en est-il de même? — R. Oui. nous devons noo«seulemcnt approuver l'objet qu'elles poursuivent et les moyens qu'elles «iploient, mais nous devons taiir à l'honorabilité des membres avec lesquels nous avons entrepris une œuvre qui touche de très-près à la conscience. — D. Dans une association purement scientifique et Industrielle, en est-il de même ? — R. Sur ce terrain, le but est plus dégage des choses morales, et la solidarité est moins ètrolie. On peut donc admettre de grandes difTéraices d'opinions et de sentiments eitre les membres, mais il y a une mesure d'honneur et de probité qui est toujours exigible et «i dehors de laquelle nous ne devons jamais consentir à nous associer avec qui que ce solu — D. Comment résumerons-nous ce qui précède? — R. En disant que l'homme est solidaire de rhomme en tant qu'être humain, en tant que tous sont unis par la communauté de la Mtura^ et nons ajoute-^
rons que la solidarité se resserre dans chaque groupe particulier.
— D. L'homme est donc solidaire de tous ceux avec qui il sent, il pense, il veut, il agit? — R. Oui, parce que ses sentiments, ses pensées, ses Touloirs, ses actes ne naissent, ne se manifestent, ne se déyeloppent, n'existent réellement que dans la vie partagée. —
— D. N'y a-t-il pas d'homme solitaire ? — R. Non, l'homme solitaire est une abstraction pure, et si un tel être se rencontrait dans la réalité, ce serait un monstre. — D. Pourquoi ? — R. Parce que le contact de nos semblables est nécessaire au développement de nos idéesr, de nos sentiments, de notre conscience. — ^^D. La solidarité est donc un élément de la morale ? — R. Oui, en ce que non-seulement elle décuple la puissance individuelle, mais elle en modifie le caractère ; elle corrige ce qu'elle a d*exclusif et d'orgueilleux, et enseigne à l'homme qu'il ne peut rien dans l'isolement, qu'il n'est bon, qu'il n'est fort et qu'il n'est heureux qu'en s'unissant à ses semblables. — D. La solidarité détruit-elle la souveraineté de l'individu ? — R. Non , mais elle la modifie en lui ouvrant une sphère d'activité et d'union dans laquelle il n'y a plus ni petits ni grands, ni faibles ni forts, mais où chacun occupe dans l'ensemble une place légitime et accomplit une œuvre nécessaire.