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DE LA SOLIDARITÉ DANS LE TEMPS. — LA TRADITION

Quand la solidarité rattache le passé au présent et lie les générations entre elles^ elle prend le nom de tradition. — Grand rôle de la tradition, qui est 1& première éducatrice du genre humain. *— De la tradition en politique, en morale, en législation, dans l'industrie et dans les arts. — Influence précieuse de la tradition dans la vie individuelle ; elle élève et • fortifie nos sentiments ; elle nous porte au bien en nous montrant les grands exemples du passé et en établissant entre nos pères et nous une solidarité de conscience et d'honneur. ~ La tradition est une force de la conscience et une joie du cœur.

La solidarité, mes enfants, n'existe pas seulement entre ceux qui travaillent conjointement à une même œuvre, qui sont unis actuellement dans une même affection, une même volonté, une même croyance ; elle rattache le présent au passé, elle forme le lien des générations qui se succèdent ; elle est la filiation de Thistoire. Nous sommes solidaires de ceux qui nous ont précédés dans la vie, comme nous le sommes de ceux

qui y marchent avec nous, en ce sens que nous jouissons ou souffrons de ce qu*ils ont fait de bien ou de mal, de beau ou de laid, de grand ou de misérable. Nos pères nous remettent la chaîne de leurs sentiments, de leurs pensées, de leurs travaux, pour que nous la remettions à notre tour à nos eniants. L'œuvre de chaque époque tient donc à Tœuvre d'une autre époque, et la solidarité, sous cette forme nouvelle, prend le nom de fm-

Vous avez sans doute entendu dire tantôt que la tra* dition est la grande autorité qui doit gouverner la vie, tantôt qu'elle est le grand obstacle qui vient à la travei;^ de tous les progrès ; il nous sera donc doublement utile, pour éclairer cette question, d'en faire ici une analyse sérieuse. Nous établirons d'abord ce qu'est la tradition en elle-même; nous nous rendrons compte ensuite des abus qu'on en a faits; nous chercherons enfin comment, dégagée de ces abus, elle doit reprendre dans l'humanité son rôle bienfoisant et contribuer à l'édification de la morale.

Qu*est-ce donc que la tradition? C'est, nous l'avons déjà dit, rhéritage du passé, et un héritage indispensable à nos développements* Que seraient les hommes sans la tradition?

Représentez-vous des humains q)paraissant dans un monde qu'aucune main active et prévoyante n*aurait préparé avant eux? qui commenceraient la société sans précédents historiques, sans éducateurs, sans foyers, sans berceaux? Voyez ce que sont encore certaines peuplades sauvages? Eh bien, mes enfants, c'est ce que nous serions nous-mêmes si nos pères n'avaient défriché toutes les voies dans lesquelles nous marchons, s'ils n'avaient ouvert devant nous tous les horizons du travail et de l'intelligence. Ignorants, fiiibles et nus, sans

abri et sans défense, nous serions errants sur la terre, à la merci des animaux sauvages et des cataclysmes de la nature, en proie à toutes les misères» à toutes les terreurs.

Le jour où un hpmme a élevé un abri pour se préserver, a fabriqué des vêtements pour se couvrir, des armes pour se défendre, a amassé quelques provisions pour se nourrir; le jour où il s'est uni à la femme pour fonder une famille, la tradition est apparue; elle a commencé avec le travail et la paternité.

L'enfant primitif natt sur un berceau de lianes, dans une cabane de branches, et il y grandit, nourri, soutenu, caressé par sa mère; son père lui apprend ce qu'il sait. Il devient un homme, et, déjà plus riche et plus expérimenté que ne l'ont été ses parents, puisqu'il possède leur bien et leur expérience, il augmente l'un et l'autre. Il donne à ses armes un poids plus léger et une portée plus sûre; il perfectionne son vêtement, accroît ses provisions et améliore sa demeure; puis il lègue à ses enfants ce qu'il a acquis, pour que ceux-ci le transmettent, à leur tour, à la génération qui les suit.

Ainsi, la tradition se forme avec les premiers hon^mes, et, à mesure que le travail se produit, que les besoins augmentent, que la vie publique apparaît, que la civilisation, en un mot, naît et se développe, elle s'étend à tous les nouveaux éléments de Texistence. A une époque où la science n'existe pas, le seul guide du genre humain, sa seule autorité, sa seule lumière, c'est la tradition.

Quand les hommes, s'étant multipliés, se rapprochent et forment entre eux certaines conventions relatives à des besoins communs, ils regardent en arrière, et, même en innovant , ils s'efforcent de suivre les er-

rements qo^on leur a laissés. La Hé publique cornmence toujours par être exclusivement traditionnelle* . Ce sont de vieux usages lentement modifiés qui la déterminent, et le plus souvent d'une manière confuse. On ne trouve à Torigine d'autres droits que des privi* léges particuliers qui s'élèvent les uns contre les autres et se limitent mutuellement. Les règles qui interviennent entre eux sont incertaines et vagues ; le rôle de la tradition consiste à les fixer par le temps et Phabitude, à leur donner peu i peu le caractère régulier et permanent d'une législation. La loi commence par être purement vertmle, interprétée et appliquée par les anciens; puis, avec les progrès du temps, elle passe i l'état de loi écrite. Toute son autorité réside alors dans l'ancienneté du iait, dans l'opinion des vieillards, les conceptions élevées de la morale exigeant un état de civilisation beaucoup plus avancé.

La tradition préside également à la naissance de l'industrie. Les procédés du travail se transmettent des pères aux enfants, et, à mesure que l'industrie se développe, elle se constitue d'abord sous l'influence de la tradition. Voyez-la au moyen âge et bien longtemps après divisée et subdivisée en corporations. Les charpentiers, par exemple, les menuisiers, les serruriers, les tailleurs de pierres, etc., constituent autant de corps d'état distincts qui ont leurs droits ou plutôt leurs privilèges, qui ont leurs usages, leurs vertus, leur honneur. Chacun y occupe sa place et y remplit sa tâche marquée d'avance. C'est le temps et la coutume, c'est-à-dire la tradition, qui déterminent ces rapports et leur donnent une force singulière dans l'esprit du peuple. Le souvenir des pères est partout présent et préside à tout.

I^ morale se constitue égalejnent sous l'influence de

la tradition. La morale des peuples primitifs se compose (]«' prescriptions religieuses et de maximes populaires. Les prescriptions se rapportent à des cérémonies symboliques accomplies généralement à la naissance, au mariage et à la mort, cérémonies qui remontent presque toujours aux temps les plus reculés , se mêlent à rhistoire et aux légendes du passé. La tradition les a créées peu à peu, elle les précise et les consacre, comme les maximes populaires qui peuvent se transmettre verbalement d'une génération à l'autre avec une étonnante fidélité. Puis, un jour vient oii tous ces souvenirs se fixent dans un livre, le Lvort ^^ifjtmaZpar excellence, qui reste comme un monument de la tradition, qui fait foi pour tous, qu'on invoque, et auquel on s'en remet dans les cas diflSciles 6u incertains.

La tradition artistique et littéraire se forme plus tard quand la civilisation est assez avancée pour qu'un certain nombre d*œuvres soient venues au jour. Elle se compose d'un ensemble d'opinions sur le beau, et, dans chaque art particulier, d'un ensemble de moyens destinés à le produire. On comprend et on explique la poésie, la peinture, la sculpture, l'architecture d'une certaine façon. Il y a pour chacun de ces arts des caractères propres qui sont considérés comme la beauté ab* solue, et il y a des règles pratiques que les pères ont toujours suivies et qui s'y rapportent. L'ensemble de ces lois sert de guide à l'artiste qui compose et au public qui juge : c'est la tradition.

Avez- vous bien compris toutes ces choses, mes enfants, et vous rendez-vous clairement compte de ce que nous entendons par le mot de tradiUm. — Vous me répondez afiirmativement. — Dans ce cas, vous allez me citer comme exemples quelques monuments de la tradition en divers genres. — • Dans la morale

populaire, par exemple, comment appelle^t-on certaioes maximes souvent très-colorées , très-expressives, et qui ont cours partout ? — Des proverbes. — C'est cela. — Savex-vous que la plupart de nos proverbes remontent au moyen âge, et qu*un grand nombre même nous viennent de Tantiquité. — Cites m'en quelques-uns? — Tout ce qui brille n'est pas or. — Pierre qui roule n'amasse pas mousse. — Bonne renommée vaut mieux que ceiuture dorée. — Il n'y a pire eau que l'eau qui dort. — Qui trop embrasse mal étreint. — Tout vient à point à qui sait attendre. — Patience et longueur de temps font plus que force et que rage. — Très-bien, mes enfonts. Or, remarques l'esprit de ces proverbes. Il est sage, sans doute, mais d'une sagesse sans grandeur. Il s'inspire de la prudence, d'une sorte d'égolsme mitigé et habile, de l'intérêt bien entendu. Les grands devoirs, les hautes vertus lui échappent. Ce sont les premiers tâtonnements de la conscience qui ne s'est pas encore élevée au droit pur, mais qui commence déjà à se d^ger de l'instinct. — Je voudrais pourtant que vous me cities un autre proverbe, plus ingénieux et plus profond, qui nous vient directement de l'antiquité et qui en exprime bien l'esprit. Nous en avons parlé hier, qui se le rappelle ? — JSîen de trop. — Très-bien. Celui-là sera toi^ours vrai ; le secret de la conduite est dans la mesure des choses. A côté et au-dessus des proverbes, indiquei-moi maintenant quelques livres qui résument l'esprit d'une époque primitive et ont exercé sur le peuple une grande autorité traditionnelle. Chei les Grecs, par exemple, quels sont les hommes qu'on appelle les pères de la tradition ? — Hésiode et Homère. — C'est cela. — La tradition, sans doute, existait avant eux, mais ils la précisent et la fixent, et ils sont en même temps

théologiens, moralistes, historiens et poètes. — Citezmoi It'urs œuvres? — La Théogonie, l'Illiade, TOdyssée. — Très-bien. — Citez-moi maintenant un livre analogue qu'on trouve chez un peuple non moins ancien que les Grecs, mais dont le caractère est plus exclusivement religieux. — La Bible des Hébreux. — Trèsbien encore. — La Bible ne comprenait pas seulement des prescriptions religieuses, elle comprenait des prescriptions morales, nationales, politiques, législatives; elle embrassait^n un mot toute la vie du peuple, vie étroite, fermée, mais vie très-puissante. — Un autre livre maintenant, de même ordre, mais moins ancien, qui nous vient de TOrient ? — Le Coran. — C'est cela. Nous pourrions parler encore des Védas qui nous viennent de rinde, et de beaucoup d'autres qui, chez des peuples divers, ont joué un rôle analogue. Mais il nous suffit d'établir la généralité du fait. Toute morale primitive s'appuie sur une tradition, et la tradition à l'origine est presque toujours nationale en même temps que religieuse. Il faut un état beaucoup plus avancé pour que les grandes conceptions de Tordre moral se dégagent dans leur lumière propre et qu'on en fasse l'analyse.

Maintenant, si nous passons de Tordre moral à Tordre politique, je vous demanderai de me citer encore quelques monuments de la tradition pris dans des temps moins anciens. — Voyons, réfléchissez. — Au moyen âge, par exemple, ne trouvez-vous pas des luttes fréquentes entre les villes et les seigneurs ? Que prétendaient défendre les villes î — Les chartes. — C'est cela même. — Les chartes, en effet, accordées par les sou* verains, n'étaient guère qu'une collection d'usages traditionnels qui passaient à Tétat de droit le jour oii ils

étaient devenus l'objet d'un contrat. — Or, remarquez

la puissance de la tradition. Si les droits contenus dans les chartes n^avùent représenté qne des idées pures, directement tirées de la raison, il est probable que les bourgeois du moyen âge ne les auraient défendus un jour que pour les abandonner un autre, car ils n*en n*auraient pas réellement compris la portée et la valeur. Mais c'étaient pour eux des droits positifs et préds, consacrés par le temps et TeiLpérience; c^étaient la liberté de leur travail, de leur famille, de leur cité, l'honneur de leur e»stence. Hs pouvaient donc corn* battre avec persévérance et mourir même sans regrets pour de tels biens.

PlaçonsHOOus maintenant sur le terrain législatif.

Vous suivei tous, n'esl-ce pas, un cours de droit ? Qui peut me dire, dans cet ordre de choses, comment la tradition s'appelle t — La jurisprudence. ~ Parfiûtement. «- Ajoutez quelques éclaircissements à ce mot. — • La jurisprudence, c'est l'opinion qui prévaut dans l'interprétation de« lois, et dicte les arrêts rendus par les différejites cours de justice. — En effet, mes eolants, comme les lois ne prévoient jamais tous les cas particuliers, et ne peuvent même les prévoir, car les usages se modifient, on se trouve parfois incertain sur l'interprétation des textes. On cherche alors ce que les pères ont pensé et ont décidé dans des situations analogues, et Ton s'appuie sur leur opinion pour rendre un nou* veau jugement.

Ainsi, partout nous trouvons la tradition qui rattache le présent au passé, et nous fait, dans le temps, solidaires les uns des autres. En politique, elle donne aux institutions leur cohésion et leur force; dans la législation, elle augmente l'autorité des jugements; en mo-

raie, elle créé les mœurs viriles; dans l'industrie, elle consacre les résultats de l'expérience ; dans les arts, sans enchaîner le génie qui la modifie et la transforme, elle est, pour les talents moyens et pour le public, un soutien, un contrôle et un guide.

Si nous passons de la vie collective à la vie individuelle, nous trouvons que Tinfluence de la tradition n'y est pas moins importante. Elle pénètre tous nos sentiments intimes en leur donnant un appui dans le passé; elle multiplie devant nous les mobiles du bien.

La tradition, en idéalisant nos ancêtres, en exaltant le souvenir de leurs belles actions, de leur vertu, de leur courage, allume dans l'àme des jeunes la flamme de l'honneur et d'une noble émulation. Remarquez la puissance de l'imagination pour colorer et transfigurer les choses lointaines, les objets surtout de nos afiTections. Nos parents, nos amis les meilleurs, ont eu leurs imperfections. Nous les avons senties quand ils étaient auprès de nous; parfois nous en avons souffert..... Mais, si déjà l'absence les atténue, la mort les efface. Quand nous avons perdu ces êtres aimés, leurs qualités seules nous apparaissent. Ils deviennent des types, des modèles. Nous sommes fiers de leur ressembler, nous nous sentons tenus de rester dignes d'eux, et, s'il y a jamais une tentation devant nos pas, leur exemple donne au commandement de la conscience une nouvelle et incomparable énergie.

Dans la vie de famille, la tradition rapproche les âges.

On a dit souvent que la vieillesse était conteuse, mais l'enfance aime à écouter, et voilà ce qui ramène si souvent les derniers nés sur les genoux des grand'mères. N'avez-vous pas encore présent à l'esprit le charme de ces histoires si souvent répétées et qui pa-

raissent toujours nouvelles, car un don de Tenfance, c'est l'inépuisable intérêt qu'elle met aux choses qui l'émeuvent? Le rôle de l'aïeul est précieux entre tous, et vous le remplirez à votre tour. Supposez que les années ont passé sur vos têtes et les ont appesanties; supposez que vous avez vieilli, que vos parents ne sont plus, que vos maîtres les ont accompagnés dans la tombe, n'aimerez-vous point à parler aux enfants do ce temps^là, de votre propre jeunesse, du pays natal, du foyer paternel, des tendresses qui vous y ont accueillis, des leçons que vous y avez reçues?... et aussi de cette classe oii nous voilà réunis, de nos travaux, de nos causeries communes, de vos compagnes et de moi-même?...

Ahl vous protestez ; je le savais bien... Je savais que vous conserveriez mon souvenir jusque dans la vieillesse, et que peut-être mon portrait jauni se retrouverait un jour, avec quelques feuillets dépareillés de vos livres, parmi les reliques chères à vos cœurs... Eh bien, ce sera la tradition de ce temps* là, et alors vous saurez en tirer les plus hautes et les plus touchantes leçons.

J'étais institutrice dans la petite ville de G...» lorsqu'il fut question de reconstruire l'hôtel de ville tombé en ruines. Les habitants hésitaient beaucoup, car c'était un grand embarras et une grande dépense. Vainement les ingénieurs avaient fait valoir toutes les raisons d'utilité, et elles étaient nombreuses; on ne se décidait pas, quand un ancien du pays réunit les habitants, sur la grande place, et commença à leur rappeler l'histoire de l'hôtel de ville.

Dans telle année, disait-il, on a commencé à le construire; le travail a duré tant de temps, et chacun de vous trouvera parmi les siens quelqu'un qui a mis la

main à Tœuvre ; dans telle salle a été signée la charte de vos droits; dans telle autre on s'est réuni quand la ville était attaquée par un ennemi formidable et on a juré de se défendre jusqu'à la dernière pierre et au der« nier morceau de pain; le serment a été tenu; après beaucoup de périls, beaucoup de douleurs, beaucoup de perte d'hommes, on a forcé l'ennemi à se retirer sans pénétrer dans l'enceinte. Ne savez-vous pas encore les noms des morts qui ont été gravés dans la grande salle? — Et ce n'est pas tout. Que d'autres événements se rapportent à ce précieux édifice ^ de vraies histoires très^-intéressantes, parfois gaies, mais plus souvent dramatiques, qu'on raconte le soir autour du foyer, et que les enfants écoutent le cou tendu, l'œil ouvert et respirant à peine 1 — L'ancien rappelle tout cela, et, en un instant, on vote d'acclamation la peine et la dépense.

Comprenez-vous, mes enfants, les sentiments qui ont provoqué celte décision? — Vous vous écriez tous que oui. — J'en étais sure. Le cœur est la source des grands dévouements, et, quand la tradition s'adresse au cœur, elle est bien puissante. — ^ Qui de vous me citera un autre exemple? — C'est Hortense. — Vous avez en effet connu, Hortense, cette charmante et excellente Berthe qui a été une de mes élèves, et qui est maintenant institutrice. — Elle vous a parlé de tante Yseult, n'est-ce pas? elle vous a fait son portrait ? Rapporterai-je ici quelques détails de sa vie? — Tout le monde consent. — Je commence.

Berthe appartient à une ancienne famille du midi, ruinée à l'époque de la Révolution, mais dont les mem* btes ont conservé religieusement tous les souvenirs du passé.

Parmi les parents morts se trouvaient une grand'-

tanle nommée YseuU, dont le caractère et la vie étaient pour Bertheun objet particulier d'admiration. Cette tante qui vivait, à la fin du siècle dernier, dans un vieux castel du Dauphiné, avait eu un grand chagrin dans sa première jeunesse; elle avait aimé un homme considéré comme au-dessous de sa condition; ses parents s'étaient opposés au mariage, et Yseult, sans partager les idées de ses parents, mais douée d'un grand sentiment du devoir filial, était restée fille.

C'était une nature simple et fière, très-soumise au devoir, mais très-indépendante et très-décidée; une intelligence éveillée et positive, une àme énergique, droite et chaleureuse sans aucune nuance de fausse sensibilité.

Malgré son chagrin, elle ne se livra donc ni à l'irritation ni à la mélancolie, et se fit, au contraire, une existence studieuse et active, entièrement vouée au bien de ses semblables et à son propre développement. — « A quoi bon, disait-elle souvent, regarder en arrière et récriminer contre la vie? Il y a toujours quelque chose de mieux à faire qu'à pleurer sur soi. » — Et elle disait encore : — « La gatté est du courage, et c'est aussi de la vertu. » — Et Yseult, en efiet, était gaie, parce qu'elle était vaillante et ne s'occupait jamais de ses maux.

Yseult avait fondé pour les enfants du village une grande école, où elle donnait elle-même des leçons. Souvent aussi, le soir, à la veillée, elle réunissait tous les habitants vieux et jeunes; elle leur faisait la lecture, leur racontait des histoires et leur apprenait à exprimer leurs pensées. Puis , elle allait dans la campagne, souvent même assez loin de sa demeure, visiter les ma* lades et les pauvres. C'était plaisir de la voir, ordinairement à cheval, parcourant les champs et les prés

d'un air résolu, allant droit devant elle, sans peur, et sans aucune défiance du genre humain. Les pauvres l'adoraient, parce qu'elle avait une façon de donner qui valait mieux que le don môme. Elle savait montrer dans la vie tant de choses consolantes et élevées, que bon gré mal gré elle les raccommodait avec le sort. Aussi, les malheureux la quittaient-ils comme ils disaient : tout ranimés.

Après ses longues courses de charité, elle revenait au castel, montait en chantant Tescalier de sa chambre, située dans une tour haute, d'où elle dominait la campagne, et elle retrouvait toujours avec joie ses livres favoris. Yseult avait appris le latin toute seule ; elle aimait à converser avec ses vieux auteurs, puis à écrire pour les enfants des leçons, des histoires, des proverbes. Elle ne s'ennuyait jamais.

Cette existence indépendante étonnait bien un peu sa famille, et parfois même l'avait choquée. Hais les parents d'Yseult lui savaient gré de sa soumission et de sa tendresse filiales, et peu à peu chacun avait été se* duit par tant de vertu et de bonne grâce. Yseult, d'ailleurs, loin d'étaler des opinions en contradiction avec celles de son entourage, savait trouver le bon côté de chaque chose et éviter les discussions qui auraient pu devenir orageuses. Son charme naturel dominait tout.

Après la mort de ses parents, Yseult était restée dans la demeure patrimoniale avec son frère atné, père de six enfants, au nombre desquels était la mère de mon élève Berthe.

C'est là que la Révolution les trouva tous. La famille était déjà presque pauvre; elle fut du coup entièrement ruinée, car on confisqua les biens qui lui restaient. Le frère d'Yseult, très-absolu dans ses idées royalistes,

voulut émigrer, et Yseult le suivit par respect pour la famille et aussi parce que les enfants ne pouvaient se passer d'elle, ayant perdu leur mère. Ils allèrent donc tous à Turin, oii le frère mourut au bout de peu de temps.

Quand Yseult se vit seule avec six enfants, dont Tainé avait quinze ans à peine et le plus jeune huit, elle n'eut qu'une idée, celle de rentrer au pays.

Le plus fort de la Révolution d'ailleurs était passé. Elle prit donc la couvée sous son aile, et ils se mirent en route, à pieds, dans les montagnes, n'ayant presque pas d'argent. Un àne seulement portait quelques effets de rechange et quelques provisions* Ils traversèrent ainsi le pays l'un soutenant l'autre, souvent aussi secourus par une charrette de paysan, qui prenait les plus jeunes jusqu'à la station voisine, car les malheureux s'entr'aident. Quand on se sentait prêt à succomber sous la fatigue, tante Yseult, qui avait une voix charmante, entonnait quelque vieille chanson bien drôle, bien gaie, bien entraînante, et qui ranimait tous les courages.

Ainsi, marchant toujours devant soi, on finit par se trouver un jour, le cœur bien ému, en face de la demeure antique. Elle avait été abandonnée et pillée, mais non vendue, faute d'acquéreur. L'herbe et la mousse croissaient partout dans les fentes des murs, et débordaient même à l'intérieur, par l'ouverture des fenêtres brisées C'était triste; mais tante Yseult ne se

laissait jamais envahir par la tristesse. Elle fut d'ailleurs tout de suite reconnue; on ne plaignait guère son frère, gentilhomme orgueilleux et dur, mais les cœurs étaient restés fidèles à la sœur, en dépit des mauvais jours, et on lui prêta de l'aide. Les enfants, distribués dans le village, trouvèrent tous place à quelque foyer, et

chacun mit la maia au vieux castel pour le rendre habitable. Au bout de quelques mois la famille y fut réinstallée.

Peu à peu les choses s'arrangèrent. Les deux enfants atnés, qui étaient des garçons travailleurs et instruits, grâce à leur tante, s'établirent à Grenoble, où ils firent leur chemin. Yseult obtint ensuite quelques secours du département pour fonder dans son manoir une école d'apprenties, où elle éleva ses nièces avec d'autres jeunes filles du pays. Là, chacune apprenait un état et recevait, en outre, une bonne instruction.

Tante Yseult mourut fort âgée en laissant sa maison prospère à la dernière de ses nièces; les trois autres s'étaient mariées dans le pays.

Eh bien, chose remarquable, Berthe n^avait jamais connu personnellement cette tante, morte avant qu'elle ne fût née, mais il y avait dans la famille un tel culte de son souvenir qu'elle était restée vivante pour chacun. Berthe m'a souvent montré le portrait de sa tante, suspendu à son chevet avec celui de sa mère. Elle avait copié ses manuscrits et appris par cœur les passages marqués au crayon dans les livres de sa bibliothèque. Elle connaissait aussi sa façon de s'habiller, son maintien, ses attitudes; elle aimait à répéter ses tours de conversation et à pénétrer ses pensées souvent profondes. Celle-ci, par exemple :

« Une vie très-réglée, une àme très-con tenue, un esprit très-libre. »

Et cette autre :

« Quand on ne réclame plus rien pour soi, la vie devient généreuse. «

Berthe a eu une existence difficile et même parfois tourmentée • Son père, qui avait fait une grande fortune, la perdit soudainement, et mourut à la suite de ses

désastres. Le mariage de Berthe était arrangé alors avec un jeune homme qu'eUe aimait ; il Ait rompn par le fiiil de cette raine. Ainsi, après avoir été élevée dans la fortune et dans la joie, la panvre enfant se trouva orpheline, pauvre et seule à Page dé vingt ans. Berthe se mit alors au travail; elle s*est toujours depuis très-noblement conduite, et elle m*a souvent dit que c'était au souvenir de sa tante qu'elle avait dû sa force dans Tadversité. Quand elle se sentait prête à défoillir, elle regardait cette figure si fine et si pénétrante qui semblait de loin lui sourire et l'encourager ; elle relisait quel* ques-unes de ses lettres si pleines en même temps de fermeté et de grâce ; elle répétait ses devises et elle marchait en avant soutenue par cette fortifiante communion des âmes que la tradition seule peut établir à travers le temps*

Or» remarquez une diose, mes enfants, la vie de tante Yseuh aurait pu se résumer moralement en maximes que Berthe sans doute connaissait. Mais combien ce vivant souvenir était plus capable de Tinspirer I Comme il parlait mieux k son cœur que toutes les théories ! — le suis sûre que vous comprenez cela, et je tennineiai cette leçon en souhaitant à chacun de vous, un de ces protecteurs invisibles qui nous accompagnent et nous soutiennent fidèlement dans le chemin de la vie,

La tradition est une force de la conscience et une joie du cœur. Comment se fait-il qu'elle rencontre parfois dans la conscience et dans le cœur tant d'aversion et même d'inimitié! — Cda sera l'objet de la leçon prochaine.

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