QUESTIONNAIRE DU CHAPITRE XIÏI
D. La solidarité existe-t-elle senlement entre ceox qui trayaillent conjointement à une mê^ne œuyre ? — R. Non, elle rattache aussi le passé au présent. — D. Que forme-t-elle entre les générations qui se succèdent? — R. Elle forme un lien puissant; elle est la filiation de Thistoire. — D. Nous sommes donc solidaires de ceux qui nous ont précédés dans la yie? — R. Oui, comme nous le sommes de ceux qui y marchent conjointement avec nous. — D. De quelle manière ? ~ R. Nous jouissons ou nous souffrons de ce qu'ils ont fait de bien ou de mal, de beau ou de laid, de grand oi^de misérable. — D. Les siècles passés sont donc liés entre eux 7— R. Oui, ils forment une chaîne de sentiments, d'idées, de travaux que nos pères nous remettent pour que nous la passions à notre tour à nos enfants. — D. Quel nom prend la solidarité sous cette forme? — R. Elle prend le nom de traditim^ — D. Qu'a-t-on dit de la tradition ? — R. On a dit tantôt qu'elle devait gouverner la vie, tantôt qu'elle était le grand obstacle qui vient à la traverse de tous les progrès. — D. Comment ferons-nous pour découvrir la vérité au milieu de ces jugements contradictoires ? - - R. Nous chercherons d'abord ce qu'est la tradition en elle-mtoe ; nous nous rendrons compte des abus qu'on en a faits ; nous chercherons enfin comment, dégagée de ces abus, elle doit reprendre dans rhumanité son rôle bienfaisant et contribuer à l'édification de la morale. — D. Qu'est-ce que la tradition en elle-même? — R. C'est l'héritage du passé, et un héritage indispensable à nos développements. — D. Pourquoi dites-vous que cet héritage est indispensable à nos développements ? — R. Parce que sans la tradition, les hommes seraient des sauvages ignorants, faibles et nus, sans abri, sans défense. — D. Que feraient* ils dans cet état ? — R. Ils seraient errants sur la terre» à la merci des animaux sauvages et des grands cataclysmes de la nature, en proie à toutes les misères, à toutes les terreurs. — D. Quand la tradition commence-t-elle ? ~ R. Avec la paternité. Dans les temps les plus primitifs, dès qu'un homme et une femme ont un enfant, ils lui enseignent ce que l'expérience leur a appris. — D. Quelle sorte de choses ? — R. Les choses qui correspondent à leurs besoins : construire un abri, se faire des armes, amasser de la nourriture pour le temps oii la terre ne produit rien. — D. Que font ensuite les
enfants ? — R. Hs tméliorent quand Us sont deTenns grands ce que les parents leur ont appris, et ils transmettent à lenr toor œl héritage à leurs propres descendants. — D. La tradition apparaît donc ayec les premiers hommes ? — R. Ooi, et à mesure qae la dTilisation nah et se déreli^pe, elle s'étend à tous les nonTeauz éléments de l'existence. — D. A une époque oik la science n'existe pas, quel est le rôle de la tradition ? — R. Elle est l'éducatrice du 8«ure humain ; elle est son seul guide, sa seule autorité , sa seule lumière. — D. Gomment la tradition interrient-elle dans Torganisation de la Tie publique? — R. Les hommes, s'àant multipliés, se rapprochent et forment oitre eux ceitaines con- ▼entions relatires à des besoins communs, mais toujours ils regardent en arrière, et, même en ionoirant. Us s*efforcent de snirre le^erreaMmts qu'on leur m laissés ; dans les plus petits détails, ils s'y rattachent. — D. La Tie publique n donc une origine exdusiTement traditionnelle ? — R. Oui, ce sont de Tieux usages Iratoneat modifiés qui la déterminent, et le plus souvent d'une manière confuse. On n'y trouve d'autres droits que des priTiléges particuUers qui s'élèvent les uns contre les autres et se limitent mutnellemaoLt. — D. Quel est le caractère des premières r^les qui internenn«itt dans la vie publique ? — R. Ces règles, données par U force des choses, sont vagues et incertaines. Le r51e de la tradition consiste à les fixer par le temps et l'habitude, à leur donner peu à peu le caractère régulier et obligatoire d'une législation. La loi commence par être parement verbale, interprétée et appUquée par les anciens; puis avec les progrès du temps, elle passe à l'état de loi écrite. — R. Où cette loi prend-eUe son autorité ? — R. Dans Fancienneté du fait, dans l'opinion des pères, les conceptions élevées de la morale exigeant un état de dviUsation beaucoup plus avancé. — D. La tradition préside-t<^lle également à la naissance de Tindustrie ? — R. Oui, les procédés du travail se transmettent des pères aux enfants et quand l'industrie se développe» die se constitue coUectivemait BOUS l'influence de la tradition. — D. Qud nom prennent ces coUectivités? — R. Le nom de corporations. — D. Citei-en qudques-unes. — R. Les charpentiers, les menuisiers, les serruriers, etc., constituent, au moyen âge, autant de corps d'état distincts qui ont leurs lois, leurs usages, leurs vertus, leur honneur. Chaque individu y occupe sa place et y remplit sa tâche, marquée d'avance. — D, Qu'est-ce qui détermine ces rapports ? — R. Le temps, la coutume» c'est-à-dire la tradition, qui leur donne une force singuUère dans l'esprit du peuple, e souvenir des pères est présent partout et pré-
side à tout. — D. La tradition Joue-t-cUe aussi un rôle en morale ? -^ R. Sans doute, et d'une manière analogue. — D. Comment s'exprime la morale des peuples primitifs ? — R. Par des prescriptions religieuses et des maximes populaires. — D . A quoi se rattachent ordinairement les prescriptions religieuses ? — R. A des cérémonies symboliques accomplies presque partout, à la naissance, au mariage et à la mon. Ces cérémonies remontent en général aux temps les plus reculés ; elles se mêlent à l'histoire du pays ; la tradition les enveloppe. — D. Gomment se transmettent les maximes populaires ?
— R. Les maximes populaires passent verbalement d'une génération à l'autre avec une étonnante fidélité. — D. Quand la civilisation est un peu plus avancée, que deviennent tous ces souvenirs ? — R. Ils se fixent généralement dans un livre, le livre national par excellence, qui reste comme un monument de la tradition , qui fait foi pour tons, qu'on invoque et auquel on s'en remet dans les cas difficiles ou incertains. — D. Comment se forme la tradition artistique et littéraire ? — R. Elle se forme plus tard, quand la civilisation est assex avancée pour qu'un certain nombre d'œuvres soient mises au jour.
— D. De quoi se compose-t-elle ? — R. D'un ensemble d'opinions sur le beau, et dans chaque art d'un ensemble de moyens destinés à le produire. — D. C'est donc une façon particulière d'entendre la poésie, par exemple, la peinture, la sculpture, etc. ? — R. Oui, c'est pour chacun de ces arts un ensemble de règles suivies par les pères et qui servent de guides à l'artiste qui compose comme au public qui juge. — D. Donnez des exemples de tradition. — R. Les proverbes populaires. — D. Citez-en quelques-uns. — R. Tout ce qui brille n'est pas or. — Ronne renommée vaut mieux que ceinture dorée. — Pierre qui roule n'amasse pas mousse. — Qui trop embrasse mal étreint. — U n'y a pire eau que l'eau qui dort. — Tout vient à point à qui sait attendre. — Patience et longueur de temps font plus que force et que rage. — D. Quel est généralement l'esprit de ces proverbes ? — R. Cet esprit est sage, mais d'une sagesse sans grandeur. Il s'inspire de la prudence, d'une sorte d'égoïsme mitigé et habile, de l'intérêt bien entendu ; il ne comprend ni les plus nobles devoirs, ni les plus hautes vertus. — D. Quelle place tiennent les proverbes dans l'histoire de la morale ? — R. On peut les considérer comme les premiers tâtonnements de la conscience, qui ne s'est pas encore élevée aux conceptions de liberté et de justice, mais qui commence déjà à se dégager de l'instinct. — D. A côté et au-dessus des pro-» verbes, citez-moi quelques livres qui résument l'histoire d'une
. époque primitive et exerce sur le peuple une grande autorité tradi-
UoimeUe ? -- R. Chez les Grecs» \h Théogonie d'Hésiode, VUkad» et VOdyssée d'Homère. — D. Comment appelait-on ces deux hommes ?
— R. Les pères de la tradition. — D. La tradition existait-elle aTanl enx ? — R. Sans doute ; mais ils la condensent et la fixent ; ils sont en même temps théologiens, moralistes, historiens et poètes. — D. Citei un livre analogue chez un peuple non moins ancien, mais plus ezclusiTement religieux. — R. La Bible des Hébreux ; elle comprenait des prescriptions morales, nationales, politi<iues, lêgislatiTes ; elle embrassait toute la Tie du peuple. — D. Citez quelques autres lîTres du même genre. — R. Le Coran chez les Mahométans, les YéJas chez les Indiens, etc. — D. Quelle conclusion tirerons-nous dt ces exemples ? — R. Que toute morale primitive s'appuie sur une tradition qui est généralement en même temps nationale et reU-gieuse. — D. Les conceptions de l'ordre moral sont donc confondues à Torigine ? — R. Oui, il faut un état de la raison beaucoup plus avancé pour qu'elles se dégagent chacune dans leur lumière propre et qu'on en fasse Panalyse. — D. Quels monuments traditionnels peut-on citer sur le terrain politique ? — R. Les chartes. — D. Qu'est-ce que les chartes ? — R. Cétaient des contrats qui recoanaissaient aux villes des droits particuliers concédés par les souverains. — D. En quoi les chartes étaient-elles traditionnelles ? — R, En ce qu'elles ne faisaient généralement qu'ériger en droits des usages anciens. — D. Si les droits contenus dans les chartes n avaient représenté que des idées pures , que serait-il arrivé ? — R. 11 est probable que les bourgeois ne les auraient défendues un jour que pour les abandonner un autre, car ils n'en auraient pas réellement compris la portée et la valeur. — D. Qu'étaient donc pour eux les chartes ? — R. C'étaient des droits positifs et précis consacrés par le temps et Texpérience ; c'était la liberté de leur travail, de leur famille, de leur cité, l'honneur de leur existence; aussi pouvaient--ils combattre avec porséyérance et mourir même pour de tels biens. — D. Comment appelle-t-on la tradition dans l'ordre législatif? — R. La jurisprudence. — D. En quoi consiste la junsprudence ? — R. C'est l'opinion qui prévaut dans l'interprétatioii des lois, et dicte les arrêts rendus par les différentes cours de justice.
— D. Les lois ne prévoient donc pas tous les cas particuliers? — R, Non ; elles ne peuvent même les prévoir, car les usages se modifient» et ainsi on se trouve parfois incertain dans l'appUcatitm. — D. Que lait-on alors ? — R. On cherche ce que les pères ont pensé et ont fait dans des situations analogues, et on s'appuie sur leur opinion pour rendre un nouveau jugement. ~ D. Nous trouvons donc partout
la tradition rattachant le passé au présent ? — R. Oai^ partent dans le temps elle nons fait solidaires les uns des autres. — D. Gomment agit-^lle en politique? — R. Elle donne aux institutions leur cohésion et leur force. — D. Dans la législation ? — R. Elle augmente Tautorité des jugements. — D. En morale ? >— R. Elle crée les mœurs Tiriles. — D. Dans l'industrie ? — R. Elle consacre les résultats de l'expérience. — D. Dans les arts? — R. Elle n'enchaîne pas le génie qui la modifie et la transforme ; mais, pour les talents moyens et pour le public, elle est un soutien, un contrôle et un guide. — D. SI nous passons de la Tie active à la vie individuelle, trouvons-nous encore l'influence de la tradition ? — R. Oui, et d'une manière non moins précieuse . Elle pénètre nos sentiments intimes ; elle leur donne une racine dans le passé ; elle multiplie devant nous les mobiles du bien. — D. De quelle façon ? — R. En faisant revivre nos pères, en ranimant la mémoire de leurs belles actions, de leurs vertus, de leur courage ; elle entretient dans l'àme des jeunes la flamme de l'honneur et d'une noble émulation. — D. Quel est le rôle de l'imagination dans l'évocation de ces souvenirs ? — R. L'imagition est toute-puissante pour colorer, et idéaliser les choses lointaines. — D. Quand les objets de nos affections sont auprès de nous, voyons-nous leurs imperfections ? — R. Oui, et souvent même nous avons à en soufirir. Mais si déjà l'absence les atténue, la mort les efface ; quand nous les avons perdus, leurs qualités seules nous apparaissent. Ils deviennent des types, des modèles. Nous sommes fiers de leur appartenir ; nous nous sentons tenus de rester dignes d'eux, et s'il y a jamais -une tentation devant nos pas, leur exemple donne au commandement de la conscience une nouvelle et incomparable valeur. — D. Quel est le rôle de la tradition dans la vie de famille ? — R. Elle rapproche les âges. Si la vieillesse est conteuse, l'enfance aime à écouter. C'est pourquoi on trouve si souvent les derniers nés sur les genoux des grand'mères. La tradition relie toutes les générations entre elles. — D. Citez-moi dans l'histoire que je vous ai racontée, quelques maximes de l'héroïne tante Yseult ? — R. A quoi bon regarder en arrière et récriminer contre la vie ? Il y a toujours quelque chose de mieux à faire qu'à pleurer sur soi. — D. Une autre ? — R. La gaieté est du courage, et c'est aussi de la vertu. — D. Une autre encore ? — R. Une vie très-réglée, une âme très-contenue. un esprit très-libre. — D. Et encore ? — R. Quand on ne réclame plus rien pour soi, la vie devient généreuse. — D. Ne pourrait-on pas résumer en maximes de morale la vie de ceux qui sont pour nous des types de la tradition? — R. On le pourrait aisé-
neat ; mais leur souTmir Titant est bien pl«s o^nble de boos iMspirer que tout^es les Ikéorîes, parce qa*U parle mieux à notre cœar. — D. il esl donc désirable pour cbacan de noQs de posséder oa de ces prolectenis inTisibles qui nous accompacneAl et ttons sootieimeiit dans le chemin de la rie ? — R. Uni» tons Aons devons aToir nos souTenirs» noire histoire, notre devise, drapeau de idèlité et d'honneur qui relie le passé au pièsent et le prés»t à TaTenir. — D. Gomment résumeronsHMms la tiadition ? — R. En disant que c'est une force de la conscience et une joie du co^ur.