DE LA SOLIDARITE DANS LE TEMPS. — LA TRADITION
(suite;
Si la tradition est une force de la conscience et une joie du cœur, comment se fait>il qu*elle trouve dans la conscience et dans le cœur tant d'aversion et même d'inimitié ? — Abus de la tradition naissant du principe de l'autorité infaillible, qui s'est confondu avec elle. — Nombreux exemples de ces abus. — Les abus de la tradition ne sont pas inhérents à la tradition même. La tradition peut s'en dégager et reprendre sa véritable place dans le monde. — La tradition dégagée de ses abus, loin d'être contraire aux libertés publiques, les favorise et les appuie ; nous la voyons fleurir chez tous les peuples libres. — Exemples. — Un peuple ne peut pas vivre sans tradition. — Quand il veut réaliser la liberté et que la tradition de son histoire y est contraire, il tombe presque toujours dans des troubles et ne recouvre la sécurité qu'en se créant une tradition nouvelle conforme à l'idéal qu'il a conçu — Dans la vie collective, comme dans la vie individuelle, la tradition, dégagée du principe de l'autorité infaillible, est un des plus puissants éléments de la morale.
Nous avons terminé notre dernière leçon, mes enfants, en disant que la tradition est une force de la
conscience et une joie du cœur» et en nous demandant comment il se faisait qu'elle rencontre parfois dans la conscience et dans le cœur tant d'aTersion et même d'inimitié ?
La raison de cette contradiction apparente, vient da principe qui s'est joint, dès Torigine, à la tradition, et a fini par se confondre avec elle : celui d^une infaillible autorité. Ce principe Ta détournée entièrement de sa ▼oie,
La tradition» en efiet, représente l'ensemble des tra« vaux, des connaissances, des opinions de nos pères, mais elle représente aussi leurs erreurs ; elle représente les préjugés du temps, les méprises, les foutes qui accompagnent partout l'œuvre bumaine.
Si il doit y fvoir une juste présomption en faveur de l'opinion de ceux qu'on vénère» si en consé* quence» la tradition se présente toujours à nous revêtue d'une certaine autorité morale» cette autorité est mesurée et relative; elle nous impose le devoir d'an respectueux examen » non celui d'une croyance aveugle. Il n'y a d'évidence que dans notre propre raison, de commandement impératif que dans notre propre conscience ; tel est le principe du droit» et la tradition le méconnaît quand elle s'élève au-dessus de la raison et au-dessus de la conscience. Or, c'est ce qu'elle a fait dans certains cas pendant des siècles. Transportant la souveraineté de l'individu, à certains corps constitués qui prétendaient gouverner despotiquement le genre humain» elle consacrait leur despotisme. Il y a eu un temps, mes enfants» où, à chaque élan libre de la conscieuce , à chaque manifestation indépendante de la pensée, à chaque découverte de la science» la tradition se levait et étendait son bras de fer pour écraser Taudace de l'espriU Elle avait dit telle
chose, à tell6 heure ; son décret infaillible, immuable, enchaînait à jamais la marche de l'humanité.
Voilà un sage comme Socrate, par exemple, mais un sage qui apporte de nouvelles conceptions en morale et en philosophie. OnTaccuse de ne pas rendre hommage aux dieux de son pays; on le frappe au nom de la tradition. — Les chrétiens, sous l'empire romain, sont condamnés au supplice parce qu'ils apportent une foi, une doctrine contraires à la tradition des païens. Qu'étaient-ce que ces hommes nouveaux, ces misérables qui n'avaient ni empereurs, ni rois, ni princes parmi leurs ancêtres, et qui prétendaient changer le monde? Qu'on les donne à manger aux bêtes! —Un grand savant comme Galilée se lève. C'est un génie qui a fait des découvertes magnifiques, évidentes, incontestées aujourd'hui. Mais ces découvertes senablent mettre certaines parties de la tradition en doute ; on le persécute, on l'emprisonne, on le force à se rétracter devant le supplice. — Voici un autre homme célèbre nommé Michel Servet. Celui-ci est un théologien qui étudie les Écritures et prétend les interprêter à sa manière. Remarquez qu'il vit à Genève, parmi des protestants, des gens qui^ont déjà rompu avec la tradition catholique. Eh bien, au nom de leur tradition à eux, ils saisissent Michel Servet, le jettent dans un cachot, et comme il ne se rétracte pas, on le fait mourir sur le bûcher.
Et il ne faudrait pas croire que ce pouvoir despotique et souvent cruel de la tradition ait été limité aux choses philosophiques et religieuses. Nullement; il s'attachait à tout. Etudions-le, plus spécialement, dans l'histoire de notre pays ; nous le verrons peser sur la vie sociale dans chacune de ses branches. En politique, par exemple, la tradition est monarchique jusqu'à la
fia du siècle dernier. G*est an crime alors de mettre en question le droit divin du roi ; c'est un crime d'opposer la république à la monarchie, et de discuter les mérites respectifs de ces divers gouvernements; c'est un crime encore d'attaquer les privilèges des nobles, d'en montrer l'inconséquence et l'injustice. Et comme^ en dépit de tout, ce crime est assez souvent commis, rbistoire est pleine de persécutions et de victimes*
Descendons même bien plus bas * descendons aux usages, aux habitudes, à l'application familière des vérités scientifiques et morales. Ici, c'est pis encore, car la persécution pénètre avec un singulier acharnement dans la vie de chacun de nous, du plus grand au plus humble. Sans employer le fer et le feu, elle opprime par de petits moyens, des coups d'épingles» par l'inquisition insupportable de tous sur chacun, et de chacun sur tous.
Voilà la médecine, par exemple. Elle a été constituée scientifiquement fort tard. Pendant une longue période, elle s^est composée d*un certain nombre d'hypothèses hasardées sur l'organisation du corps humain, Vactioii des kmHeurSy disait-on, et d'un certain nombre de prescriptions purement empiriques, qui, le plus souvent, aggravaient les maladies au lieu de les guérir. Ainsi, nous raconte la chronique, Louis XIV, qui se trouvait pourtant en situation d^ëtre bien soigné, Louis XIV, afiaibli déjà par l'âge, prit en trois mois quarante^inq purgations et fut saigné huit fois. Un pareil régime était bien fait pour ruiner même une constitution robuste, le simple bon sens nous le dit. Eh bien, lorsque la Faculté avait rendu de telles ordonnances, il ne faut pas croire que personne pût y échapper aisément* «
Les médecins formaient un corps très-puissant ap-
puyé sur la tradition, et ils appliquaient dogmatiquement leur art. On avait toujours été saigné et purgé de cette foçon-là ; il fallait continuer à l'être. Les familles cherchaient dans leurs annales, et elles trouvaient, en effet, que père, grand-père, grand-oncle, aïeul et bisaïeul avaient subi les ordonnances de M. Purgon, et les enfants subissaient les ordonnances des Purgons du jour, par respect pour leurs pères.
Si vous voulez, mes enfants, avoir Tidée des chaînes nombreuses et serrées que la tradition étendait comme un réseau sur la société d'alors, il faut lire Molière, et vous rendre compte des colères qu'il amassait sur sa tète en mettant au jour de tels abus. — Tenez, je me souviens, au sujet de cet esclavage de la tradition, d*un . exemple.
— Nous avons raconté, dans notre dernière leçon, l'histoire de tante Yseult ; sans doute, vous vous la rappelez? Or, notre héroïne avait eu, dans sa jeunesse, à lutter contre une tradition qui va vous parattrc, je n'en doute pas, fort étrange, mais qui paraissait alors très -respectable.
La famille d'YseuIt, une des plus anciennes de la province, avait donné depuis trois siècles douze abbesses à l'ordre des Ursulines, qui avait dans le voisinage une maison renommée. Un tel choix avait été considéré comme un privilège qui s'était converti, par le fait du temps, en une sorte de droit traditionnel auquel elle tenait beaucoup. Or, il faut exercer un droit pour qu'il ne tombe pas en désuétude, et les deux dernières abbesses de C*** n'ayant point été prises dans la famille, quand la place devint de nouveau vacante, tous les yeux se tournèrent vers Yseult. Celle-ci était alors âgée de vingt-cinq ans et semblait ne pas songer au mariage.
— ils —
Une grand^Unte, chanoinesse âgée et fort en crédit» prit la chose en main, et, sans rien dire à personne, fit auprès da chapitre quelques démarches indirectes qui furent bien accueillies. On pouvait , par faveur, d)réger le noviciat tout en prolongeant la vacance ; les choses iraient d^elles-mèmes.
Forte de ces préléminaires, la chanoinesse vint trouver Tseult et lui raconta ce qu'elle avait fiBut, tout en fidsant valoir à ses yeux les avantages et Thonneur qui résultendent pour sa (amille d'une telle nomination*
Yseult récouta en silence, pensant toutefois que sa tante aurait pu la consulter avant d'agir ; puis elle répondit avec fermeté qu^elle ne se sentait ni la voca* tion ni la foi exigées d'une bonne religieuse, et qu'elle ne pouvait consentir à entrer au couvent. — La tante, à ces mots, la regarda avec surprise, et, secouant dédaigneusement la tête, déclara que la foi et la vocation n'étaient nullement nécessaires et viendraient suf* fisamment après ; qu'il s'agissait d*étre abbesse pour conserver la tradition de famille : rien de plus« ^ Ne parvenant point à convaincre Tseult, elle se retira fort irritée de sa résistance, mais ne se tint pas pour battue. Elle était tenace et active, et commença alors à se remuer de mille façons, présentant son idée à tous les parents, comme une question d'influence et d'honneur K>ur la famille; enfin elle fit si bien qu'un véritable ^mplot se forma contre la liberté de notre héroïne* fseult alors avait perdu son père ; sa mère, faible de caractère et plus faible encore de santé, était incapable de la défendre, et son frère aîné, nature étroite et absolue, n'aimait pas les caractères indépendants, et s'était tourné contre elle. Les choses en étaient là quand la chanoinesse, pour arriver à ses fins, convoqua chez elle tous les parents en une sorte de tribunal et convoqua
Yseult elle-même pour avoir devant eux à s'expliquer lur son refus.
Si Ton considère qu'à cette époque un arrêt du pouvoir pouvait toujours mettre fin à toutes les querelles de famille, on comprendra que la situation était grave. Yseult le savait; mais nous avons déjà vu qu'elle avait de la présence d'esprit et du courage , et elle en fit preuve ici une fois de plus.
Au jour solennel, elle se présenta respectueusement devant cette assemblée imposante et écouta en silence le discours qui proclamait Tautorité des vieilles coutûmes et la mettait en demeure de s'y conformer.
Ne croyez pas, mes enfants, qu'Yseult eût été bien venue à faire valoir ici les droits imprescriptibles de la conscience humaine. De pareils mots et de pareilles idées n'étaient pas de mise en ce temps-là, et la tradition était si puissante, qu'une femme surtout, voulant s'y soustraire^ était sûre d'avance d'être écrasée. Il n'y avait d'autre ressource que de tourner l'obstacle. Yseult le comprit.
Avant de se rendre chez la chanoinesse, elle avait étudié avec soin la chronique de sa famille dans ses rapports avec la chronique du couvent, et tout son système de défense reposa sur les faits mêmes que ses adversaires invoquaient contre elle. Quand vint son tour de parler, elle démontra, pièces en main, et en suivant la tradition pas à pas, que la personne appelée en ce jour à gouverner les Ursulines n'était point elle, Yseult, mais la chanoinesse sa tante. Tout au plus Yseult aurait-elle le droit de recueillir la succession, en supposant qu'elle survécût à sa tante. La chose même serait contestable, car une certaine cousine pourrait protester; mais enfin, si jamais le cas se présentait, il y aurait lieu de l'examiner mûrement.
Ce thème, développé avec autant de précision que d*esprit et de finesse, tomba aax pieds de la Tieille dame comme une véritable bombe, et, Yseult a^pant su d'ailleurs se ménager quelques intelligences dans la place* un grand-onde et deux cousins nullement fima-> tiques, il en résulta en sa fiiveur un revirement immédiat. La tante, attaquée à Timproviste, se défendit mal; elle s'emporta contre Yseult et remplaça les bonnes raisons par des personnalités blessantes, pour ne pas dire injurieuses. Yseult était cuirassée; elle répondit i tout respectutusfmrHi^ mais avec fermeté, et ses réparties étaient si promptes, elles portaient si juste; la situation, en outre, avait un cAté tellement oo« mique, que le sérieux de Tassistance n*y put tenir longtemps. Les hommes commencèrent à s'égayer, les femmes suivirent; il y en avait qui se tenaient les côtes.
La partie, tournée au rire, était gagnée pour Yseult. La chanoinesse le comprit. Mise en demeure de prononcer elle-même des vœux, elle laissa désormais sa nièce tranquille; c'est tout ce que celle-ci demandait.
Ainsi, la tradition, ce jour-là, fut battue par la tradition, sans qu'il s'en suivit mort de personne; mais le péril n'avait pas moins été imminent, et une fille de moins de fermeté et de moins d'esprit avait bien des chances pour entrer au couvent malgré elle.
Te! a été, mes enfants, l'abus qu^on a fait de la tradition, abus qui la transformait en une véritable tyrannie, à laquelle nul n'échappait* Sous ses terribles menaces, tous les droits étaient remis en question. L'individu ne pouvait ni adorer Dieu, ni penser librement, ni étudier la nature, ni même soigner son corps et arranger son existence à sa manière, et, dans la vie privée comme dans la vie publique, il subissait mille contraintes qui révoltaient sa conscience et son bon
sens. De là, les colères lentement amassées dans des générations tout entières, et de là les injustices qui accompagnent partout la colère. On oublie que, si la tradition a pu devenir oppressive pour le genre humain, elle en a été pendant longtemps Téducatrice et la mère, et elle le sera toujours à certains égards. Au lieu de la dégager du principe qui Ta faussée et altérée, on Tattaque elle-même avec une animosité sourde, et ainsi des haines longtemps contenues finissent par éclater avec violence. La fin du dernier siècle a été dans notre pays témoin d'une de ces explosions.
Vous connaissez, mes. enfants, cette secousse terrible; vous connaissez les brisements, les ruptures auxquelles notre société a failli succomber, et dont elle ressent encore les douloureuses atteintes. Certes, s'il nous fallait choisir entre cet étouffement de l'àme individuelle et Fanarchie d'une société sans souvenirs et sans lois,, je ne sais lequel de ces deux maux serait préférable. Mais tel n'est point heureusement le dilemme, et les abus de la tradition ne sont nullement inhérents à la tradition même.
Ne pouvons-nous, en eflfet, tout en réservant à l'individu ses droits, respecter la personne et l'œuvre de nos pères? et n'est-ce pas encore leur rendre hommage que de rester fidèle à la conscience, de nous attacher à l'esprit de justice et de vérité que nous devons reconnattre en eux, même à travers la passion et l'errear? Croyez-vous que si on avait laissé Socrate enseigner la morale, les chrétiens enseigner la foi, Michel Servet la Bible, et Galilée la science, chacun à sa manière, le respect du passé en aurait été atteint? Et croyez-vous que si on s'était moins saigné et moins purgé au temps de Louis XIV, les aïeux en auraient frémi d'indignation dans leurs tombes? Vous secouez la tête et vous avez
raison. Ne craignons jamais de faire à la conscience sa part, et cette part est celle de la liberté. Reconnaissons à chaque génération, à chaque homme, le droit de réviser le passé et de recommencer à nouveau la vie, et la tradition, respectée, mais cessant d*étre tyrannique^ reprendra sa place légitime et son rôle bienfietisant dans le monde. Nous reconnaîtrons alors que, si, au nom d*un faux principe, elle a souvent combattu la liberté, c'est pourtant grâce à ses enseignements que la liberté a pris corps ; c'est en elle que le droit positif a trouvé ses premières assises. Loin qu'elle ait été le propre des monarchies despotiques et des religions d'autorité, die a fleuri parmi toutes les nations libres et fbites» oii s'est le plus développé le sentiment du droit.
Les républiques de la Grèce et de Rome ont vécu de traditions. Écoutei les récits de leurs historiens, les chants de leurs poètes ; assistez de loin aux assemblées du peuple, aux jeux de la place publique, aux discussions du Lycée et de l'Académie; comptez les penseurs, les philosophes, les chefs politiques, les gênéraux des armées, la tradition les éclaire et les guide. Ces! elle qui donne à ce petit peuple de la Grèce son originalité, son éclat, sa vigueur, qui en &it un type de civilisation et de lumière au milieu de la barbarie; c'est elle également qui donne à la grande république romaine sa cohésion et sa force, et son caractère si diffèrent de celui des peuples qui Tentourent, et qu'dle absorbera peu i peu.
Cherchez maintenant dans le monde moderne» et vous verrez que tous les pays qui possèdent des libertés vi* riles ont de fortes traditions.
Voilà les États-Unis d'Amérique, par exemple ; il n'y a là ni monarchie ni religion officielles. Demandez donc aux descendants des puritains s'ils n'ont pas gai^dé la
souvenir de leurs pères? si l'histoire de la douloureuse et glorieuse exode qui les a amenés dans les solitudes du nouveau monde pour y fonder une fière et libre patrie n'est pas présente à leur esprit? s'ils ne répètent pas avec vénération et n'enseignent pas à leurs enfants les noms de ceux qui ont préféré la liberté de leur foi à la possession pourtant si chère du pays natal? Est-ce que la constitution qui. les régit, et pour laquelle ils ont un culte, n*e$t pas la tradition de ce respect mutuel de l'individu qu'ils traduisaient dans leurs mœurs avant de l'avoir inscrit dans leurs lois ? De même, en Angleterre, nous voyons la tradition si forte, qu'elle domine, la plupart du temps, la loi elle-même et forme la véritable constitution du pays. En Hollande, c'est sur les traditions locales que toutes les libertés naissantes se sont appuyées; c'est là qu'elles ont toujours trouvé toutes leurs garanties. En Suisse, la république la plus démocratique de l'Europe, la tradition a une force inébranlable.
Cherchez enfin partout, et partout vous trouverez les témoignages de ce que j'avance. Alors môme que le despotisme se sert de la tradition, il la redoute et s'en défie, tandis que la liberté l'appelle et s'en fait, dans la pratique, un indispensable soutien.
Dans les pays très-gouvernés , en effet, oii Ton trouve partout des autorités qui règlent l'existence» qui nous guident, nous commandent, nous menacent ou nous punissent, nous sommes semblables à des enfants sous la férule d'un pédagogue, il nous sufSt d'obéir. La tradition dès lors, qui sert d'appui au caractère national et au sentiment populaire, ne peut que gêner le pouvoir.
Dans les pays très-peu gouvernés, au contraire, ou plutôt gouvernés par les citoyens eux-mêmes, on a be-
soin de trouver dans les niœars un puissant contrepoids, aux tendances anarchiques. Or, la tradition seule peut remplir ce rôle; seule elle peut, en créant des mœurs sages, préserver les libertés publiques* Cest la solidarité du passé qui garantit la solidarité du présent^ en lui donnant, dans les sentiments et dans les souvenirs, un caractère sacré, et, quand cet appui manque, tout est ébranlé, tout mt^nace ruine".
Étudiez la situation d'un peuple qui arrive à concevoir la liberté sans trouver dans son histoire de traditions libérales, elle est des plus dangereuses. Pour réaliser son idéal, il rompt avec le passé; il devient révolutionnaire; mais il perd ainsi tout équilibre; dès lors, pendant une certaine période , le sort de ce peuple sera incertain, balloté, diflBcile. Il a Tidée de la liberté sans en avoir la notion précise, que la tradition seule donne; il n'en comprend pas ou il en comprend mal les conditions pratiques, et, comme en même temps les forces sociales sont organisées pour y faire obstacle, comme les mœurs la repoussent , les esprits et les intérêts entrent en lutte, et le trouble et la confusion régnent partout.
Les partis conservateurs effrayés s*efibrcent alors de ;e réfugier dans la tradition ancienne, pensant y trouver me sauvegarde* Les partis libéraux, irrités par Tobtacle, renient la tradition même.
Ces deux conceptions pourtant sont également fausses.
On ne ranime pas de ses cendres une tradition morte, surtout quand elle a sucouibé sous une idée plus haute de la justice; mais une société ne vit pas non plus sans tradition. Quand donc un peuple repousse celle de son histoire, il faut qu'il sache en tirer une autre de son propre sein, de l'idée supérieure qu'il a conçue et des
mœurs qui y correspondent, s'il veut continuer à vivre et à se développer. Alors seulement il aura une base solide, et, laissant les déclamations puériles et vaines contre les choses qui ne sont plus, il pourra, avec virilité et calme, apporter pierre sur pierre au nouvel édifice qu'il s'agit d'élever.
Nous conclurons donc, mes enfants, en disant que, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, la tradition, dégagée de tout caractère d'infaillibilité, est un des principaux éléments de la morale. Tous donc, individus, familles, cité, nations, nous devons avoir nos souvenirs, notre histoire, notre devise, drapeau, de fidélité et d'honneur qui relie le passé au présent et le présent à l'avenir.
La science a son œuvre immense et magnifique que rien ne saurait entraver, mais la tradition a la sienne : Tune doit tout contrôler ; elle doit nous affranchir et nous éclairer; l'autre, nous relier et nous unir. Qu'au lieu de s'attaquer et de se combattre, toutes deux travaillent donc ensemble au développement et au bonheur de l'humanité : elles sont également indestructibles.