QUESTIONNAIRE DU CHAPITRE XIV
D. Comment avons-nous terminé notre dernière leçon ? — R. En disant que la tradition était une force de la conscience et une joie du cœur. — D. S'il en est ainsi» comment se fait-il qu'elle rencontre dans la conscience et dans le cœur tant d'aversions et même d'inimitiés ? — R. La raison de cette contradiction apparente vient du principe d'autorité infaillible, qui s'est joint dès l'origine à la tra-
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ditioft et a fini pu se confondre avec elle. — D. La tradition ii*est donc pas in&illible? — R. Non sans doute ; si elle représente l'ensemble des tiaTaux, des connaissances, des opinions de nos pères, elle lepiésoite anssi leurs erreurs ; elle représente les préjugés da temps, les méprises, les fautes qui accompagnent partout reeuTie humaine. — D. N*y a>t-il pas cepoiduit une juste présompUon em fàTeur de Topinion de ceux qu'on Ténère ? — R. Il est vrai ; ausà In tradition se présente toujours à nous reyètue d'une certaine autorité morale; mais cette autorité est mesurée et relative ; elle nous impose le devoir d>m respectueux examen, non celui d'une crojance avwDtgle. — D. Oà réside seulement révidenoe ? — R. i>ans notre propre raison. — D. Et le commandement impératif? — R. ftans notre propre conscience. — D. Gomment appelle-t-on ce principe? -* R. Le principe du droite — D. La tradition méconnatt-elle ce principe ? — R. Elle le méconnaît quand elle s'élève au-dessus de In raison et au-dessus de la oonsci«ice. — D. A-t-elle bit parfois de tels en^létemo&ts ? — R. Oui» elle les a laits poidant des sièdes« Transportant la souveraineté de l'individu à certains corps constitués qui prétendaient gouverner despotiquement le genre hnmain» elle consacrait leur despotisme. — D. Gomment accueillait-elle les élans libres de la conscience, les manifestations indépendantes de la pensée, les découvertes de la sdoice ? — R. Elle s'y opposait, et étendant son bras de fer, prétendait écraser l'audace de l'esprit. Elle avait dit telle chose à telle heure ; son décret in&illible, immuable, enchaînait à jamais la marche de l'humanité. — D. Citei des exemples. — R. Socrate, les chréti«is sous l'onpire, Galilée, Michel Servet, elc« — D. Euit-ce seulonent dans les choses philosophiques et religieuses que s'exerçait la tyrannie de la tradition? — R. Nullement; elle s'étendait à toute la vie sociale. — D. Si nous l'étudiens dans Thistoire de notre pi^P, la trouverons-nous en politique, par exemple? — R. Sans doute ; jusqu'à la fin du dernier sîède, la tradition politique est monarchique. G'est un crime alors de mettre en question les droits divins du roi ; c est un crime d'opposer la république à la monarchie et de discuter les mérites de ces divers gouvernements ; c'est un crime encore d'attaquer les privilèges des nobles, d'en montrer l'inconséquence et Tii^ustice. — D. Commettait-on pourtant ce crime malgré les défenses ? — R. Oui, et il en résulte que Thistoire est pleine de persécutions et de victimes. — D. Si nous descendons plus bas encoro, aux usages, aux habitudes, à l'application familière des vérités sdtntifiques et morales, trouvons-nous encore la tyrannie de la traditinn? — R. Oni,eUe pénètre avec un singulier
acharnemett dans la vie de chacan de nons et du plus grand an plus humble. — D. Ici pourtant, elle ne nous opprime point par le fer et le feu ? — R. Non, mais elle emploie toute sorte de petits moyens, des coups d'épingle, une sorte d'inquisition irrésistible. — D. Cites (quelques cas. — R. Dans U pratique de la médecine, par exemple ; la médecine a été constituée scientifiquement fort tard. Sous Louis XIY, les médecins formaient un corps très-puissant, appuyé sur la tradition, et ils enseifpiaient dogmatiquement leur art. — D. Etait-il facile d'échapper i leur décret ? — R. Non, car Topinien était si forte à l'égard des choses traditionnelles que l'individu n'arait aucune liberté. — D. Quel est le poète comique qui a mis au Jour un grand nombre de ces abus ? — R. Molière, et de cette façon, il a amassé sur sa tête bien des colères. — D. Racontei ce qui arrl?a à notre héroïne Yseult à propos d'une tradition de sa famille. — D. Tous les droits individuels étaient donc supprimés par la tradition ? — R. Oui, l'individu ne pouvait ni adorer Dieu, ni penser librement, ni étudier la nature, ni même soigner son corps et arranger son existence à sa manière, et dans la vie privée comme dans la vie publique, il subissait mille choses que sa conscience et son bon sens condamnaient. — D. Que résuHe-t-il de cette situation ? — R. Que les colères s'amassent dans les générations qui se succèdent, et l'injustice nilt de la colère. — D. En quoi consiste cette injustice ? — R. On a oublié que si la tradition est devenue Toppresseur du genre bumain, elle en a été pendant longtemps l'éducatrice et la mère ; elle le sera toujours à certains égards, et au lieu de la dégager du principe qui la fausse et l'altère, on l'a attaquée elle-même avec une sourde animosité. — D. Qu'est-il advenu de ces haines longtemps contenues ? — R. Elles ont fini par éclater toutes à la fois. La fin du dernier siècle est témoin en France du plus terrible des orages que l'histoire nous présente dans la société d'aucun pays. — D. Les abus de la tradition sont-ils inhérents à la tradition même ? — R. Nullement, nous pouvons respecter la personne et l'œuvre de nos pères, tout en réservant à l'individu ses droits. — D. N'est-ce pas môme leur rendre hommage que de rester fidèles à la conscience? — R. Sans doute, car nous devons chercher en eux l'esprit de justice et de vérité, même à travers la passion et l'erreur.
— D. On ne doit donc pas craindre de faire à la conscience sa part ?
— R. Non, et cette part est celle de l'absolue liberté. -^ D. Quel droit devons-nous reconnaître à chaque génération , à chaque homme ? — R. Le droit de réviser le passé et de recommencer chaque jour à nouveau la vie. — D. Qu'arrivera-t-il alors ? — R.
GTest que la tniISUon reiidae è dle-mème reprendra sa place l^itime et son rAle bienfaisant dans le inonde. — D. Elle ne s'opposera donc pins à la liberté ? — R. Non; car en soî« elle ne loi est pas contraire; si, au nom d^un faux principe, la tradition a souTent combattu la liberté, c'est pourtant ^ce à ses enseignements que la liberté a pris corps. C'est dans la tradition que le droit positif a trouTé ses premières assises. — D. La tradition n'appartient donc point spécialement aux monarcbies despotiques el aux religions d'autorité ? — R. Nullement ; elle a fleuri au contraire parmi toutes les naticms originales et fortes, parmi toutes celles oii s*est dèreloppé le sentiment du droit. — D. Citex-en quelques-unes.
— R. Les républiques de la Grèce et de Rome. — D. Et dans le monde moderne? — R. l>ans le monde moderne, tous les pays qui possèdent des libertés Tiriles coDt des traditions fortes. — D. (litei-en quelques-uns? — R. Les Etats-Unis d'Amérique, l'Angleterre» la Hollande, la Suisse. — D. Cette loi se retrouTe-t-elle partout ? — R. Oui, partout. Alors même que le despotisme se sert de la tradition, il la redoute et s'en défie, tandis que la liberté l'appelle et s'en fait dans la pratique un indispensable soutien. — D. Expliques comment la chose se passe ainsi. — R. Dans les pays très-gou- ▼emés où l'on trouTe partout des autorités qui règlent l'existence, qui nous guident» nou$ commandent, nous menacent et nous punissent, nous sommes semblables à des enfants sous la férule d'un pédagogue ; il nous suffit d'obéir ; la tradition, dans ce cas, ne fait que gêner le pouToir, car elle le limite, même en l'appuyant ; c'est une règle qui s'introduit dans l'arbitraire. — D. Quelle sorte de caractères et de moeurs conriennent au despotisme ? — R. Des caractères Subies et des habitudes relâchées ; il lui faut la rérolte et la licence que la tradition réprime. — D. Dans les pays, au contraire, très-peu gouremés, ou ptutdl gouTemte par les citoyens eux-mêmes, quel est le rôle de la tradition ? — R. Dans ces pays, on a besoin de trourer dans les mœurs un puissant contre-poids: autrement le désordre, succédant à la liberté, la société se perdrait par l'anarchie ; or, la tradition seule peut remplir ce rôle. — D. Gomment le remplit-elle ?
— R. En créant des mœurs fortes, elle préserve les libertés publiques. C'est la solidarité du passé qui garantit la solidarité du présent en lui donnant dans les sentiments et dans les souTenirs un caractère sacré, et quand cet appui manque, tout est ébranlé» tout menace ruine. — D. Quelle est la situation d'un peuple qui arrîTe à concevoir la liberté sans trourer dans son histoire de traditions libérales ?
— R. Pour réaliser son idéal, il rompt avec le passé, il procède par
voies révolutionnaires ; mais perdant alors son équilibre, son sort devient pendant une certaine période incertain, ballotté, difficile.
— D. Expliquez cela. - R. Ce peuple a l'idée de la liberté sans en avoir Texpérience, que la tradition seule donne ; il n'en comprend pas ou il en comprend mal les conditions pratiques, et comme en même temps les forces sociales sont organisées pour y faire obstacle, comme les mœurs la repoussent, les esprits et les intérêts entrent en lutte, et le trouble et la confusion régnent partout. — D. Gomment se divisent alors les partis conservateurs et les partis libéraux ?
— R. Les premiers, effrayés, s'efforcent de se réfugier dans la tradition ancienne, pensant y trouver une sauvegarde ; les seconds, irrités par l'obstacle, renient la tradition même. — D. Que peut-on dire de ces deux conceptions ? — R. Qu'elles sont également fausses. On ne ranime pas de ses cendres une tradition morte, surtout quand elle a succombé sous une idée plus haute de la justice, mais une société ne vit pas non plus sans tradition. — D. Quand un peuple repousse celle de son histoire, quelle destinée est devant lui ? — R. S'il veut continuer à vivre et à se développer, 11 faut qu'il sache tirer une tradition nouvelle de son propre sein, de l'idée supérieure qu'il a conçue et des mœurs qui y correspondent. — D. Que lui arrivera-t-il s'il fait cela ? — R. Ayant une base solide, il pourra laisser les déclamations puériles et vaines contre les choses qui ne sont plus, et avec virilité el calme, apporter pierre sur pierre à l'édifice qu'il s'agit d'élever. — D. Comment conclurons-nous cette leçon ? — R. En disant que dans la vie collective comme dans la vie individuelle, la tradition, dégagée du principe de l'autorité infaillible, est un des principaux éléments de la morale. Elle tient au plus intime de la conscience et du cœur ; elle est indestructible. — D. La science ne s'oppose- 1- elle pas à la tradition ? — R. Nullement ; la science a soii œuvre immense et magnifique, que rien ne saurait entraver -, mais la tradition a la sienne. — D. Gomment peut-on caractériser ces deux œuvres ? — R. En disant que l'une doit tout contrôler : elle doit nous affranchir et nous éclairer ; l'autre doit nous relier et nous unir. — D. Elles ne se détruisent donc pas mutuellement ? — Jl. En aucune manière. Au lieu de s'attaquer et de se combattre, toutes deux doivent travailler ensemble au bonheur et au développement de l'humanité.